Le mystre des vieilles mines d'Žmeraude enfin dissipŽ Gr‰ce ˆ la sonde ionique, un instrument sophistiquŽ permettant d'analyser les pierres sans les dŽtŽriorer, les physiciens sont dŽsormais capables d'en dŽterminer l'origine. Ces recherches, fatales ˆ certaines lŽgendes, rŽvlent l'anciennetŽ des Žchanges avec la Colombie Jean-FranoisÊAugereau augereau@lemonde.fr Mis ˆ jour le vendredi 28 janvier 2000 JULES CƒSAR, dit-on, les collectionnait pour leurs vertus curatives. Charles Quint en aurait distribuŽ quelques-unes ˆ des puissants dont il souhaitait s'assurer les services. La cause amŽricaine, affirme toujours la lŽgende, aurait triomphŽ au XVIIIeÊsicle gr‰ce ˆ la vente d'un magnifique collier d'Žmeraudes le ÇÊCollier de la libertŽÊÈ (lire ci-dessous) donnŽ ˆ Benjamin Franklin par une comtesse polonaise. Comme ce collier, toutes les belles Žmeraudes ont une histoire. Mme celles qui n'existent pas, telle cette Žnorme pierre dans laquelle aurait ŽtŽ taillŽ le Saint Graal. Mais, au-delˆ des lŽgendes, les Žmeraudes gardent aussi -Êou plut™t gardaientÊ- le secret de leurs origines. Trop souvent, on ignorait la provenance des pierres accumulŽes depuis le XVIeÊsicle dans les collections des musŽes du Caire, de TŽhŽran, d'Istanbul, de Moscou, de Londres, de Washington ou de Paris. O Žtaient situŽes les mines qui les avaient produitesÊ? Les rumeurs allaient bon train, et courait depuis le XVIIIeÊsicle une lŽgende sur l'existence de certaines ÇÊvieilles minesÊÈ de l'Asie du Sud-Est aujourd'hui disparues qui auraient alimentŽ certains trŽsors d'Asie. Une partie du mystre vient d'tre levŽ par une Žquipe de chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l'Institut de recherche pour le dŽveloppement (IRD), du MusŽum d'histoire naturelle et de l'Association franaise de gemmologie. Lˆ o l'histoire bafouillait, ils ont fait appel ˆ la physique des isotopes, qui consiste ˆ mesurer le rapport de deux espces d'oxygne (oxygneÊ16 et oxygneÊ18) prŽsentes dans la pierre. De tels travaux avaient dŽjˆ ŽtŽ menŽs il y a quelques annŽes au BrŽsil et en Colombie par Gaston Guilani (IRD-CNRS) pour diffŽrencier les cristaux extraits de ces gisements. Cette mŽthode a ensuite ŽtŽ appliquŽe aux principales mines d'Žmeraude du monde (62Êgisements de 19Êpays) pour attribuer une carte d'identitŽ ˆ chaque site. ÇÊChaque gisement a en effet sa signature propreÊÈ, prŽcise Gaston Guilani. Le problme, c'est que ces analyses entra”nent la perte d'une partie de l'Žchantillon examinŽ (2ʈ 5Êmilligrammes). Cela n'est pas gnant pour des Žchantillons extraits de la mine, ÇÊmais un contr™le aussi destructif ne peut tre envisagŽ sur des pierres historiques qui seules peuvent nous conter l'histoire de leurs originesÊÈ, ajoute le chercheur. Le procŽdŽ d'analyse a donc ŽtŽ modifiŽ en consŽquence, et une sonde ionique -Êil en existe seulement cinq au mondeÊ- permettant aussi de mesurer le rapport des isotopes de l'oxygne a ŽtŽ mise au point. Son atoutÊ: elle ne rŽclame pour faire son analyse que peu de matire -Ê 200Êmillionimes de milligrammeÊ- et creuse dans la pierre ˆ caractŽriser ÇÊun cratre si minuscule qu'on ne le voit pas ˆ l'oeil nuÊÈ. Forts de ces certitudes, les propriŽtaires de certaines collections d'Žmeraudes ont acceptŽ de les ouvrir ˆ la recherche, gr‰ce ˆ la diligence d'Henry-Jean Schubnel (MusŽum d'histoire naturelle) mais aussi de Daniel Piat et de Didier Giard (Association franaise de gemmologie). Neuf pierres historiques ont ŽtŽ extraites de leur trŽsor et confiŽes aux physiciens. Neuf pierres couvrant une large pŽriode historique allant de l'Žpoque gallo-romaine jusqu'au XVIIIeÊsicle. Neuf pierres qui, si leur origine Žtait prŽcisŽment dŽterminŽe, permettraient peut-tre d'en savoir plus sur la route des Žmeraudes au cours des ‰ges. La revue scientifique Science du 27Êjanvier vient de publier les rŽsultats obtenus par cette Žquipe pluridisciplinaire. Les surprises ne manquent pas. Jusqu'ˆ prŽsent, on considŽrait que les mines d'Egypte, exploitŽes par les pharaons de 3000ʈ 1500 avant J.-C., et celles d'Habatchal (Autriche), dŽcouvertes par les Celtes, Žtaient les seules sources d'Žmeraudes de l'Ancien Monde. Du moins jusqu'au pillage ˆ partir du XVIeÊsicle des mines colombiennes par les conquistadors. Mesures faites, l'analyse pratiquŽe sur une Žmeraude de 51,5Êcarats montŽe en 1226 sur ordre de Saint Louis sur le lys central de la Sainte Couronne de France atteste l'origine autrichienne de la pierre. De mme, deux autres pierres ŽtudiŽes en 1806 par le fondateur de la minŽralogie, l'abbŽ Hauy, proviennent l'une d'Egypte et l'autre d'Autriche. Ê DE RICHES ROYAUMES Rien de bouleversant. Mais ce qui l'est plus, c'est l'origine pakistanaise d'une boucle d'oreille gallo-romaine dont l'Žmeraude -Êla plus ancienne des neuf ŽtudiŽesÊ- vient sans conteste de mines situŽes dans la vallŽe de Swat et dŽcouvertes ˆ la fin des annŽes 50. Aberration chronologiqueÊ? Certainement pas. De riches royaumes existaient dans toutes ces vallŽes (Swat, Peshawar et Kaboul) situŽes le long de la Route de la soie qui exploitaient ces mines trop longtemps oubliŽes. De mme la caractŽrisation de quatre pierres du trŽsor de Nizam d'Hyderabab (Inde) censŽes provenir des fameuses vieilles mines asiatiques a tordu le cou ˆ la lŽgende. Trois sont d'origine colombienne et une, de trs haute qualitŽ, provient d'un gisement afghan redŽcouvert au dŽbut des annŽesÊ70 et prospectŽ par les SoviŽtiques en 1976. Quant ˆ la pierre brute trouvŽe parmi 2Ê300 autres sur l'Žpave d'un galion espagnol, le Nuestra-Senora-de-Atocha, coulŽ au large de la Floride en 1622, le verdict de la sonde ionique dŽmontre sans aucun doute son origine colombienne (mine de Muzo) et confirme ce que l'on savait, la mainmise des Espagnols sur le marchŽ des Žmeraudes ds le dŽbut du XVIeÊsicle. Pas seulement en Europe, mais aussi au Moyen-Orient (via Istanbul) et en Inde (via Manille et les lapidaires indiens). Ainsi, les Žmeraudes des vieilles mines seraient, pour la plupart, d'origine colombienne, attestant l'existence de routes de l'Žmeraude tout autour de la plante et, pour quelques autres, d'origine moyen-orientale, ÇÊcomme certains l'avaient pressentiÊÈ. Mais ces premiers travaux ne sont que des indices que les chercheurs franais aimeraient bien Žtoffer. Gaston Guilani et Henri-Jean Schubnel rvent de soumettre au verdict de la sonde ionique les pierres du trŽsor de Topkapi (Istanbul), celles de la collection de la Banque Markezi (TŽhŽran), les pices gallo-romaines d'un musŽe lyonnais et quelques magnifiques gemmes de collections privŽes. En attendant, ils offrent ˆ qui le souhaite, aux termes d'un contrat signŽ enÊseptembre 1998 avec la Chambre de commerce et d'industrie de Paris, le CNRS et l'IRD, la possibilitŽ d'identifier l'origine de leurs pierres. Jean-Franois Augereau