<html>  	<head> 		<title>M.007</title> 	</head>  	<body> 		<font size="4">E. Mage<br> 		&quot;Relation d'un voyage au Soudan occidental (1863-1866)&quot;<br> 		<i>Revue Maritime et Coloniale</i>, 1867, XX (juin), p. 395-424.</font><br> 		<hr> 		$416<br> 		<h2>Chapitre 7.</h2> 		<br> 		<font size="4">D&eacute;part de Diangount&eacute;. Les sauterelles. Le Baoul&eacute; du Niger. Kalabala-Fabougou. Troupeau de boeufs des Pouls du Bakhounou. Dionghoye. Digna. Ouos&eacute;bougou. Nous commen&ccedil;ons &agrave; souffrir de nos privations. Traces d'&eacute;l&eacute;phants. De Diangoye &agrave; Gomintara. K&eacute;ni&eacute;n&eacute;bougou. Fin du Diangount&eacute;. Nous sommes dans le S&eacute;gou. L'eau infecte de Tonegu&eacute;la. Marigot de Samentara. Babougou. Commencement de travail. Ti&eacute;fougoula. Sa population. Ses femmes. Commencement des Botoques. Visite de Massassis de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;. Les Maures et leurs femmes. Vol d'une ba&iuml;onnette. M&eacute;dina. Encore des voleurs. Premiers bruits de guerre civile &agrave; S&eacute;gou. N&eacute;cessit&eacute; de marcher. Arriv&eacute;e de Toumboula.</font><br> 		<br> 		Notre d&eacute;part avait &eacute;t&eacute; fix&eacute; au 10 f&eacute;vrier au matin en m&ecirc;me temps qu'il me l'annon&ccedil;ait, Tierno Boubakar, en me promettant des guides, me faisait dire en secret que si j'avais un cadeau pour lui, il me priait de le lui faire &agrave; la nuit, sans quoi il serai oblig&eacute; de le partager et qu'on le pillerait. Peut-&ecirc;tre s'attendait-il &agrave; un beau cadeau ; mais fid&egrave;le &agrave; mon principe de tr&egrave;s peu donner, je lui envoyai une calotte de velours brod&eacute;e d'or, du papier, un peu de poudre, et le tamsir vint &agrave; son tour me redemander quelques feuilles de papier. Je remarquai alors une fort belle &eacute;p&eacute;e qu'il portait ; elle &eacute;tait tr&egrave;s vieille, mais elle avait du &ecirc;tre une arme de prix. La lame damasquin&eacute;e &eacute;tait tr&egrave;s belle. La poign&eacute;e &eacute;tait finement cisel&eacute;e, et on voyait sur une des coquilles une t&ecirc;te d'empereur romain, triomphateur, d'une grande beaut&eacute;.<br> 		Plus tard, Tierno Boubakar, en me remerciant, me fit demander un boubou de coton blanc, que je m'empressai de lui donner (ce coton madapolam, six quarts, c'est-&agrave;-dire 1,50 m&egrave;tre de large, est le plus estim&eacute;).<br> 		Boubakar-Diawara ne nous demanda qu'un peu de poudre ; sous ce rapport, j'&eacute;tait bien fourni, je pus l&agrave;, comme tout le long de la route, faire des g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s.<br> 		Le 10 f&eacute;vrier, au matin, nous chargions les bagages. Enfin, nous allions nous diriger vers le Niger, auquel nous tournions le dos d'une mani&egrave;re inqui&eacute;tante depuis quelque temps. Le petit repos avait remis tout le monde de bonne humeur, et on marchait vers l'Est le coeur content. Les guides se firent un peu attendre comme d'habitude. Boubakar, &agrave; cheval, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; les chercher, revint nous mettre en roue. Il nous avait renforc&eacute;s de trois talib&eacute;s, 		<p>$417<br> 		dont un avait une lettre pour Ahmadou. En outre, ceux de Dinguiray, avec leurs esclaves en haillons, nous avaient rejoints, ainsi que deux hommes de Gu&eacute;moukoura ; nous &eacute;tions donc un peu en force en cas d'&eacute;v&eacute;nement. Au moment de me quitter, le vieux Boubakar me donna une esp&egrave;ce de b&eacute;n&eacute;diction musulmane en se crachant tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;rement sur la main, et se la passant ensuite sur la figure. Nous nous m&icirc;mes en route &agrave; sept heures et demie. A neuf heures nous laissions le chemin de B&eacute;l&eacute;dougou sur notre droite. A dix heures vingt minutes nous traversions un lougan d&eacute;pendant de Dianghirt&eacute;, dont les arbres &eacute;taient litt&eacute;ralement couverts de sauterelles qui, apr&egrave;s en avoir d&eacute;vor&eacute; les feuilles, semblaient s'attaquer aux &eacute;corces. Ces insectes, v&eacute;ritables fl&eacute;aux des r&eacute;coltes, dont la voracit&eacute; est incroyable, faisaient, par leur vol et leurs mouvements continuels, un bruit analogue &agrave; celui de la gr&ecirc;le.<br> 		Quelques instants apr&egrave;s nous traversions un marigot qui, bien qu'&agrave; sec, avait un lit si marqu&eacute; et si profond, qu'il me frappa de suite. Je demandai ce que c'&eacute;tait, et un Maure m'informa que ce cours d'eau allait, &agrave; la saison des pluies, tomber dans le Niger, en sillonnant B&eacute;l&eacute;dougou ; c'&eacute;tait donc, selon toute probabilit&eacute;, le fameux Baoul&eacute;, d&eacute;crit par tous les donneurs de renseignements ; mais ce n'&eacute;tait &agrave; coup s&ucirc;r pas une rivi&egrave;re. Quant au point o&ugrave; il vient tomber dans le Niger, bien qu'&agrave; cette &eacute;poque on m'eusse dit qu'il allait tomber dans les environs de Bamakou, &agrave; K&eacute;gnioroba plus tard, lorsque je remontai le Niger, ayant eu &agrave; traverser presque en face de Dina un immense marigot, qu'on me dit &ecirc;tre le grand marigot du B&eacute;l&eacute;dougou, j'ai d&ucirc; conclure que c'&eacute;tait le m&ecirc;me Baoul&eacute;, d'autant plus qu'on m'affirmait qu'il n'y avait pas d'autres marigots dans le pays.<br> 		Peu apr&egrave;s nous longions le marigot et nous arrivions &agrave; Kalabala, village peu important, habit&eacute; par des Bambaras. A c&ocirc;t&eacute; des nouvelles cases en paille, on voyait les d&eacute;bris de l'ancien village ruin&eacute;, comme tout le pays, pendant la conqu&ecirc;te ; on pouvait encore juger de la disposition des cases qui &eacute;taient en terre comme &agrave; Dianghirt&eacute;, et souvent en sous-sol. Apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, on se remit en route pour aller coucher &agrave; Fabougou, village en reconstruction sur le bord de l'une des branches du marigot. Nous y f&ucirc;mes agr&eacute;ablement surpris par la vue d'un troupeau de deux &agrave; trois cents boeufs, appartenant &agrave; Samboun&eacute;-Poul, chef de Hofara, ou plut&ocirc;t &agrave; son fils Houka, nous dit-on, Samoun&eacute; &eacute;tant mort. Les boeufs s'&eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s dans les flaques d'eau du marigot et les troublaient tellement, qu'il nous fut impossible 		<p>$418<br> 		d'avoir de l'eau propre. Les bergers qui vinrent nous voir offraient le type Peuhl dans toute sa puret&eacute; : nez aquilin, cheveux soyeux natt&eacute;s, l&egrave;vres minces.<br> 		Pour un peu de poudre nous nous procur&acirc;mes abondamment du lait, ce qui, joint &agrave; nos ressources et au souper du village, nous laissa encore dans l'abondance.<br> 		Le lendemain nous f&icirc;mes une petite marche jusqu'&agrave; Diongoye. Les Diulas qui marchaient avec nous depuis Kita nous y quitt&egrave;rent, non sans me remercier de tout ce que j'avais fait pour eux. C'&eacute;tait bien peu de chose ; mais dans un pays o&ugrave; l'on ne fait rien pour rien, leur avoir pr&ecirc;t&eacute; de temps &agrave; autre des &acirc;nes qui m'&eacute;taient inutiles, leur avoir donn&eacute; place au g&icirc;te et quelques repas, c'&eacute;tait un grand service. Ils allaient au village de Digna que nous relevions au S.80deg.E. du compas, c'est-&agrave;-dire un peu dans le Nord, et qu'ils estimaient &agrave; un jour et demi, soit dix ou quinze lieues au plus.<br> 		Pour arriver &agrave; Diongoye, nous avions quitt&eacute; une branche du Baoul&eacute;, qui remonte un peu plus au Nord, tandis que l'autre, restant &agrave; notre droite et apr&egrave;s quelques d&eacute;tours, passe tr&egrave;s pr&egrave;s de Dina ou Digna, village tr&egrave;s important, situ&eacute; &agrave; l'Ouest d'Ouos&eacute;bougou et tr&egrave;s pr&egrave;s.<br> 		Tout ce pays est peu accident&eacute; ; il est inond&eacute; pendant les pluies par nombreuses places ; &agrave; chaque instant nous marchions sur des traces d'&eacute;l&eacute;phants, dont les pas &eacute;normes semblaient attester la grosseur. J'appris, du reste, par la suite, que le B&eacute;l&eacute;dougou en est tr&egrave;s peupl&eacute;, ainsi que le Bakhounou.<br> 		Notre nuit fut assez mauvaise, je ne dormis pas ; en d&eacute;pit de l'hospitalit&eacute; que nous recevions, nous commencions &agrave; nous &eacute;puiser ; notre biscuit &eacute;tait presque fini, notre caf&eacute; n'existait plus depuis longtemps, notre sucre avait &eacute;t&eacute; termin&eacute; avant le caf&eacute;, nous nous affaiblissions sensiblement, de telle sorte, qu'avant de me mettre en route, j'&eacute;crivis ces quelques lignes :<br> 		&lt;&lt; Pass&eacute; la nuit sans sommeil, presque malade ; peu d&icirc;n&eacute; hier ; il me faudra aller jusqu'&agrave; deux heures sans rien prendre. Si seulement j'avais un morceau de pain ! &gt;&gt;<br> 		Eh ! mon Dieu ! oui, un morceau de pain ; tel &eacute;tait mon desiderata alors, tel il a &eacute;t&eacute; souvent depuis. Ce sont l&agrave; de ces souffrances qu'on n'appr&eacute;cie pas, et qui cependant sont terribles pour qui les subit.<br> 		Notre route de cette journ&eacute;e fut une des plus terribles que nous ayons faite jusqu'alors. Partis &agrave; six heures, nous nous arr&ecirc;tions &agrave; sept heures cinquante-cinq minutes pour boire au village de 		<p>$419<br> 		K&eacute;ni&eacute;n&eacute;bougou ; nous y trouv&acirc;mes un marais qui n'&eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; que la deuxi&egrave;me branche du Baoul&eacute;.<br> 		Une fois partis de l&agrave;, nous march&acirc;mes sur la fronti&egrave;re du B&eacute;l&eacute;dougou, en en relevant les montagnes et les villages un peu dans le Sud. A dix heures six minutes on me pr&eacute;vint que je n'&eacute;tais plus dans le Diangount&eacute;, mais bien dans le S&eacute;gou. Cette nouvelle, que j'inscrivis de suite, ne pouvait me faire oublier ma souffrance. Nous marchions rapidement, la soif nous fatiguait ; &agrave; onze heures vingt minutes, nous trouv&acirc;mes les ruines du village de Tonegu&eacute;la ; dans un puits il y avait un peu d'eau croupie, infect&eacute;e par des crapauds morts, et toute esp&egrave;ce d'horreur. Telle &eacute;tait notre soif, que presque tout le monde but en se bouchant le nez. A une heure trente minutes, nous passions sur le flanc d'une colline ; un ruisseau aujourd'hui &agrave; sec, l'avait sillonn&eacute; ; on me dit que c'&eacute;tait le marigot de Samentara qui, &agrave; la saison des pluies, va former un lac dans le Bakhounou.<br> 		Plus nous avancions, plus le terrain s'accidentait ; &agrave; deux heures nous rencontr&acirc;mes un troupeau de boeufs, conduit par des Peuhls, qui engag&egrave;rent fortement &agrave; se d&eacute;fier du village. Nous pass&acirc;mes alors marchant un peu plus serr&eacute;s entre deux collines, et &agrave; quatre heures quatre minutes, nous &eacute;tions &agrave; Gomintara, rendus de fatigue et de soif. Un mouton, que nous emmenions, &eacute;tait &agrave; demi mort ; il avait fallu le placer sur une mule ; on le saigna de suite, car je crois qu'il n'e&ucirc;t pas v&eacute;cu une heure.<br> 		Si nous n'e&ucirc;mes pas &agrave; nous plaindre du village, nous e&ucirc;mes une assez maigre hospitalit&eacute;. Le chef me donna une poule. Heureusement, Fahmahra eut un peu de lait, qu'il partagea avec nous. Quant &agrave; tous nos animaux, un petit panier de haricots en cosses fut leur maigre pitance. Aussi, le lendemain, apr&egrave;s avoir observ&eacute; la hauteur m&eacute;ridienne, dont je d&eacute;duisis 14deg.26'30&quot; de latitude Nord, je fis charger les b&ecirc;tes et me d&eacute;cidai &agrave; aller tenter la fortune &agrave; Babougou, en passant par Coroula et laissant Oualitera &agrave; notre gauche. Le village paraissait si peu bien dispos&eacute;, qu'il ne nous fourn&icirc;t m&ecirc;me pas de guides. Plus nous avancions, plus le pays s'accidentait. Aux plaines du Kaarta et du Diangount&eacute;, succ&eacute;dait un pays plus bois&eacute;, des ravines rompaient la monotonie, de temps en temps un rocher per&ccedil;ait le sol. Autour des villages, la culture du tabac devenait plus abondance ; mais quoique notant toutes ces remarques, j'y &eacute;tais peu sensible, je n'avais qu'une id&eacute;e : marcher, marcher quand m&ecirc;me, pour arriver au Niger avant que les forces me trahissent.<br> 		Nous f&ucirc;mes un peu mieux re&ccedil;us &agrave; Babougou. Fahmahra vint 		<p>$420<br> 		me pr&eacute;venir qu'il approchait du village dans lequel il &eacute;tait n&eacute;, et il me demandait un boubou et un pantalon pour y arriver mieux v&ecirc;tu. Fahmahra &eacute;tait un Sonink&eacute; qui avait habit&eacute; Saint-Louis quelque temps comme tailleur n&egrave;gre. Il se confectionna le tout avec l'&eacute;toffe que je lui donnai, en une soir&eacute;e. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux faites, des fours &agrave; fondre le fer, des cultures plus soign&eacute;es que celles que nous avions vues jusqu'alors ; c'est que j'allais entrer v&eacute;ritablement au milieu de cette population m&eacute;lang&eacute;e de Sonink&eacute;s et Bambaras, gens d&eacute;vou&eacute;s &agrave; la t&acirc;che, &acirc;pres au gain et rudes &agrave; la peine, vivant dans le Lambalak&eacute;, le Fadougou, ces provinces si f&eacute;condes et si industrieuses de S&eacute;gou, avant que la guerre les ait chang&eacute;es en un d&eacute;sert, o&ugrave; les populations ne sont plus que comme des &icirc;lots perdus dans un vaste oc&eacute;an.<br> 		Ces pays fournissent &agrave; l'Afrique occidentale une bonne partie de ces colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot sonink&eacute;, qui d&eacute;montre suffisamment leur origine) contribuent au d&eacute;veloppement du commerce sur une si grande &eacute;chelle.<br> 		Partout o&ugrave; je passais, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u l'hospitalit&eacute;, je faisais un petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c'&eacute;tait bien peu, mais j'aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des m&eacute;contents, mais n'y en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de r&eacute;server mes marchandises, de m&eacute;nager mes ressources. A cette &eacute;poque je comptais bien, une fois arriv&eacute; au Niger, renouveler la tentative de Mongo-Park, m'embarquer sur ses ondes et descendre jusqu'au golfe du B&eacute;nin ; j'aurais alors besoin de toutes mes ressources, elles seraient insuffisantes. Aussi, malgr&eacute; la fatigue, malgr&eacute; les souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m'arr&ecirc;ter, et je me remis de suite en marche pour Ti&eacute;fougoula.<br> 		Quatre heures m'y conduisirent ; un peu avant d'y arriver je passai un petit village en terre dont les maisons &eacute;taient &agrave; terrasse. On le nomme Ardani. En dehors du tata il y avait des cases en paille habit&eacute;es par des Peuhls. Les Lougans &eacute;tant tr&egrave;s &eacute;tendus, nous ne nous y arr&ecirc;t&acirc;mes pas et all&acirc;mes camper &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Ti&eacute;fougoula.<br> 		C'est un grand village &agrave; tata, entour&eacute; d'un immense goupouilli ou village en paille ; au pied d'une petite montagne, situ&eacute;e au N.E., on voyait un village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours un aspect mis&eacute;rable. Un grand nombre de bestiaux, quelques oeufs et chevaux, nous frapp&egrave;rent tout d'abord les yeux. 		<p>$421<br> 		La population &eacute;tait en grande majorit&eacute; compos&eacute;e de Sonink&eacute;s qui habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence de Peuhls et de Maures. Ces derniers n'&eacute;taient qu'en passage et trafiquaient de leur sel.<br> 		Bien que Sarracolets pur sang et parlant le sonink&eacute;, les gens du village avaient en partie adopt&eacute; l'usage de se d&eacute;chirer la joue de trois coupures, r&eacute;gnant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque dans la cloison nasale. C'est un anneau fendu, en or, en cuivre ou m&ecirc;me en cire, que l'on resserre apr&egrave;s l'avoir pass&eacute; dans un trou pratiqu&eacute; dans la cloison nasale, absolument comme dans les oreilles des n&eacute;gresses. C'est absolument affreux, mais on y tient dans le pays, et les Sonink&eacute;s ont adopt&eacute; cet usage barbare qui semble, du reste, avec quelques modifications, r&eacute;gner dans tout le Soudan central depuis les cha&icirc;nes de Kong jusqu'&agrave; Tombouctou, depuis l'Adamawa jusqu'au bassin du S&eacute;n&eacute;gal, o&ugrave; cet usage n'a heureusement pas p&eacute;n&eacute;tr&eacute;.<br> 		Notre campement fut de suite envahi par une foule proportionnelle &agrave; la grande population du village. On nous apportait &agrave; vendre, pour quelques verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d'Europe (c'est-&agrave;-dire de l'esp&egrave;ce d'Europe), du lait, du beurre.<br> 		Je m'occupais tranquillement du d&icirc;ner qu'on nous pr&eacute;parait quand on vint m'annoncer la visite d'un Massassi de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;.<br> 		J'appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n'avaient pas &eacute;t&eacute; tu&eacute;s par El-Hadj ou qui ne s'&eacute;taient pas r&eacute;fugi&eacute;s dans le Khasso et le Bambou, sous la protection de nos alli&eacute;s, avaient &eacute;t&eacute; intern&eacute;s dans le village de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;, qui n'&eacute;tait gu&egrave;re &agrave; plus de trois heures dans le Sud.<br> 		Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul type existant dans la race Bambara, dit Raffenel, se pr&eacute;sent&egrave;rent alors avec une aisance remarquable. Beaux hommes comme toute cette famille, qui doit peut-&ecirc;tre &agrave; ses nombreux croisements avec les Peuhls, ses qualit&eacute;s physiques, ils &eacute;taient v&ecirc;tus d'un boubou lomas noir, c'est-&agrave;-dire d'une &eacute;toffe fine, fabriqu&eacute;e dans le pays et teinte de l'indigo le plus fonc&eacute; ; un turban appel&eacute; tamba-semb&eacute; s'enroulait sur leur t&ecirc;te ; des cordons de soie rouge, apport&eacute;s par les Maures, soutenaient leur poire &agrave; poudre et leur cartouchi&egrave;re ; un sabre suspendu &agrave; une esp&egrave;ce de bretelle jet&eacute;e sur l'&eacute;paule et un fusil &agrave; deux coups tenu &agrave; la main tel &eacute;tait l'accoutrement de ces gens qui, je le r&eacute;p&egrave;te, me frapp&egrave;rent tout d'abord par leurs bonnes mani&egrave;res. Ils parlaient 		<p>$422<br> 		&agrave; voix basse, tr&egrave;s convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient &agrave; se faire entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien davantage.<br> 		Ils me dirent que leurs p&egrave;res, ayant entendu que deux blancs &eacute;taient dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, pour m'offrir des secours pour traverser le pays ; que le B&eacute;l&eacute;dougou &eacute;tait r&eacute;volt&eacute; et que son arm&eacute;e &eacute;tait pr&egrave;s de Tomboula, village par lequel nous devions passer ; qu'il fallait venir chez eux o&ugrave; je serais en toute s&eacute;curit&eacute;, qu'ils rassembleraient une arm&eacute;e pour me conduire, que de tous temps leur famille avait &eacute;t&eacute; l'amie des blancs, qu'ils avaient re&ccedil;u Raffenel et qu'ils me recevraient de m&ecirc;me (il faut avouer que c'&eacute;tait peu tentant).<br> 		Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu'allant &agrave; S&eacute;gou trouver El-Hadj, sous la conduite de ses talib&eacute;s, je ne pouvais que m'en rapporter &agrave; eux et que je continuerais le chemin que nous avions d&eacute;cid&eacute; de prendre.<br> 		Peu apr&egrave;s cette visite, le chef du village vint m'apporter un superbe boeuf au pelage gris ; il me donnait cela pour mon souper, s'excusant de faire aussi peu.<br> 		Je fis imm&eacute;diatement tuer le boeuf et, selon l'usage malink&eacute; et Bambara, je renvoyai au chef sa part, une jambe de devant avec deux ou trois c&ocirc;tes enti&egrave;res. C'est une bizarrerie, qu'ils pr&eacute;f&egrave;rent la jambe de devant &agrave; celle de derri&egrave;re qui est plus grosse et de meilleure qualit&eacute; ; mais enfin c'est l'usage. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande et ne gardai que les deux quartiers de l'arrri&egrave;re pour faire de la viande s&eacute;ch&eacute;e. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne r&eacute;ception, et apr&egrave;s avoir consult&eacute; Fahmahra, sur ce qui pourrait lui &ecirc;tre agr&eacute;able, je lui fis cadeau d'un boubou et d'un toub&eacute; (14), environ 10 m&egrave;tres d'&eacute;toffes, et il fut enchant&eacute;.<br> 		Le 15 f&eacute;vrier, apr&egrave;s une nuit tr&egrave;s froide (15), notre camp fut assailli de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les Maures et Mauresques.<br> 		J'appris alors qu'il y avait pr&egrave;s de l&agrave; un camp de Lack-lall (tribu maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous avions affaire offraient le type arabe assez pur,<br> 		<br> 		(14) Toub&eacute;, pantalon.<br> 		(15) Le thermom&egrave;tre avait marqu&eacute; au soir 9deg. centigrades.<br> 		<p>$423<br> 		il y en avait m&ecirc;me de tr&egrave;s beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fi&egrave;rement dans la guin&eacute;e &agrave; demi-us&eacute;e, il y avait deux ou trois jolies cr&eacute;atures, mais qui, sans doute, &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &agrave; l'engrais, car l'embonpoint d&eacute;formait leur taille.<br> 		Sans l'affluence extraordinaire du public, aucun lieu n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux choisi que Ti&eacute;fougoula pour se reposer. Nous y &eacute;tions dans l'abondance, mais les Maures m'exasp&eacute;raient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu'ils sont partout : voleurs !<br> 		Depuis trois mois que nous &eacute;tions en pays de n&egrave;gres, rien ne nous avait &eacute;t&eacute; vol&eacute;. L&agrave;, au moment o&ugrave;, apr&egrave;s avoir observ&eacute; la latitude de 1deg.22'46&quot; Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher &agrave; M&eacute;dina, il nous manqua une ba&iuml;onnette. Je fis pr&eacute;venir le chef du village, qui me r&eacute;pondit de suite : &lt;&lt; Ce sont les Maures ; veille bien &agrave; tes bagages, car sans cela ils t'enl&egrave;veront tout ! &gt;&gt;<br> 		Il n'y avait rien &agrave; faire, nous nous m&icirc;mes en route.<br> 		On me fit, d'abord, remonter au Nord jusqu'&agrave; S&eacute;bindinkil&eacute;, petit village qui touche presque au grand village de Guign&eacute; (Bambaras). Apr&egrave;s cela, nous inclin&acirc;mes au S.E. ; et &agrave; heures 9 minutes nous arrivions &agrave; M&eacute;dina, assez grand village sonink&eacute;. Fahmahra se rendit chez le chef, qui me fit pr&eacute;venir de bien veiller &agrave; mes affaires parce qu'il y avait beaucoup de voleurs, et pour me montrer combien ils &eacute;taient adroits, il me dit qu'ils avaient pill&eacute; jusqu'&agrave; des Maures de passage auxquels ils avaient enlev&eacute; une pierre de sel et un fusil. C'&eacute;tait le cas de dire : A voleurs voleurs et demi. Quant &agrave; moi, en pr&eacute;sence d'aussi adroits coquins, il n'y avait pas &agrave; balancer, et je me d&eacute;cidai &agrave; mettre un factionnaire et &agrave; tenir tout le monde &agrave; l'&eacute;cart, chose plus facile &agrave; imaginer qu'il faire ex&eacute;cuter au milieu d'une foule semblable. La nuit arriva sans qu'on m'envoy&acirc;t rien pour mon souper ; mais on apporta, selon l'habitude des Bambaras, du Lack-Lallo (16) aux hommes. Le soir les Peuhls envoy&egrave;rent du lait &agrave; Fahmahra qui m'en donna un peu ; ce fut tout ce que je re&ccedil;us au village.<br> 		En revanche nous appr&icirc;mes une nouvelle inqui&eacute;tante dont je ne pouvais encore pressentir la gravit&eacute;. On disait qu'Ahmadou, roi de S&eacute;gou, avait br&ucirc;l&eacute; le village de Sansandig. Ce bruit, qui r&eacute;v&eacute;lait<br> 		<br> 		(16) Lack-Lallo, farine de mil bouillie, en p&acirc;te tr&egrave;s &eacute;paisse, accompagn&eacute;e d'un coulis d'aloo ou de lallo, de viande s&eacute;ch&eacute;e ou de poisson s&eacute;ch&eacute;. Les amateurs pr&eacute;tendent que pour que ce soit bon, il faut que les viande ou le poisson soient tr&egrave;s avanc&eacute;s. Le lallo est la feuille de baobab s&eacute;ch&eacute;e et pil&eacute;e.<br> 		<p>$424<br> 		des troubles m&ecirc;me &agrave; S&eacute;gou, et ne tendait &agrave; rien moins qu'&agrave; faire voir que la principale ville du pays &eacute;tait r&eacute;volt&eacute;e contre le roi, &eacute;tait en partie d&eacute;menti ; mais quand je demandais des explications on m'induisait en erreur et il m'&eacute;tait impossible alors de d&eacute;m&ecirc;ler la v&eacute;ritable position du pays. Du reste, quand je l'eusse su, toute tentative pour revenir sur mes pas m'e&ucirc;t fait abandonner de mes guides, et je n'eusse pas pass&eacute; vingt-quatre heures sans &ecirc;tre pill&eacute;, attach&eacute; et transport&eacute; &agrave; S&eacute;gou comme espion.<br> 		Il fallait donc marcher en avant et, quand m&ecirc;me, cacher nos inqui&eacute;tudes ; &agrave; 6 hures 59 minutes, le 16, nous reprenions notre route. Nous passions le grand village de Marena, o&ugrave;, m'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute; quelques minutes, je fus entour&eacute; par une foule &eacute;norme. Derri&egrave;re ce village je vis quelques marais, puis je passai Sansankoura sans m'y arr&ecirc;ter autrement que pour prendre le rel&egrave;vement du village de Diank&eacute;bougou que je laissais &agrave; ma gauche, et &agrave; 9 heures 3 minutes arrivai en vue de Toumboula, tr&egrave;s grand village, construit pr&egrave;s de dunes de sable. La brise &eacute;tait forte et soulevait une poussi&egrave;re intense. Nous camp&acirc;mes. Dans le village on battait le tabala, tout le monde &eacute;tait sur notre passage ou sur le toit des cases et sur les murs de la ville pour nous voir d&eacute;filer. Il n'y avait l&agrave; que de bonnes figures pour nous. La muraille, bien soign&eacute;e, &eacute;tait, dans tout son pourtour, surmont&eacute;e d'ornements dans le style mauresque. Des boeufs, des chevaux attestaient la prosp&eacute;rit&eacute;. Pauvres gens ! j'&eacute;tais loin de penser que deux ans apr&egrave;s je les verrais ruin&eacute;s, en proie &agrave; la mis&egrave;re, &agrave; la famine, ayant pass&eacute; par toutes les horreurs d'une guerre civile, et lorsque le vieux chef vint me voir et m'amener un jeune boeuf, j'&eacute;tais loin de penser qu'&agrave; S&eacute;gou je le retrouverais malheureux, retenu comme moi, plus mis&eacute;rable que moi, que je lui rendrais des services et que nous reprendrions ensemble le chemin de nos foyers.<br> 		Ce village &eacute;tait Toumboula.<br> 		<br> 		<hr> 		<font size="4"><a href="M.006.html">Chapitre pr&eacute;c&eacute;dent</a><br> 		<a href="M.008.html">Chapitre suivant</a><br> 		<a href="TdM.html">Table des mati&egrave;res</a> </font> 		<hr> 		&copy; R&eacute;gis Quesada - 1995<br> 		<a href="mailto:quesada@humana.univ-nantes.fr">quesada@humana.univ-nantes.fr</a> 		<hr> 	</body>  </html> 
