<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01//EN" "http://www.w3.org/TR/html4/strict.dtd"> <html>  <head> <meta http-equiv="Content-Language" content="fr-ca"> <meta name="GENERATOR" content="Microsoft FrontPage 4.0"> <meta name="ProgId" content="FrontPage.Editor.Document"> <title>Revue Solaris 137: Harry Potter</title> <link rel="stylesheet" type="text/css" href="../solaris.css" /> <link rel="icon" type="image/x-icon" href="../solaris.ico" /> </head>  <body>  <p align="center"><img border="0" src="../navbar/sologo.gif" width="280" height="80"><br /> <a href="../quoi_de_neuf.htm"><img src="../navbar/quoi_de_neuf.gif" alt=" Quoi de neuf? 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Harry, Sophie et moi </h4> <P>Ma nice Sophie, une demoiselle de dix ans, ravissante et trs dlure, est aussi une experte pottermane de premier ordre. Durant le cong des Nol, il ne lui a pas fallu plus de trois jours pour passer  travers les 650 pages d'<b>Harry Potter et la coupe de feu</b>. Non seulement Sophie connat-elle  fond les aventures d'Harry, mais elle a des opinions bien arrtes sur ce qui lui plat ou lui dplat dans l'univers magique cr par Joanne Kathleen Rowling. Elle en discute abondamment avec ses amis. Car, on s'en doute, il y a d'autres pottermanes enthousiastes dans son entourage. Combien? Environ vingt et un, me rpond-elle, aprs avoir pris la peine de les compter. Plusieurs ont lu la srie plus d'une fois, ajoute-t-elle. Autant de garons que de filles ? Oui. Au dbut, les gars ne veulent rien savoir des livres d'Harry Potter, parce que  a fait bb ; mais, ds qu'ils se donnent la peine de lire quelques pages, ils n'ont plus envie de lcher. </P> <P>Je ne sais pas jusqu' quel point ils peuvent en tre conscients, mais Sophie et ses amis font partie d'un nouveau culte plantaire, qui a fait dj plusieurs millions d'adeptes dans plus de 140 pays. Un culte gnrationnel aussi, car il fait principalement  mais pas exclusivement  ses ravages chez les enfants de huit  treize ans. Un culte inusit enfin, car son dieu est un garon malingre  lunettes, qui n'est ni beau, ni muscl, ni particulirement intelligent, qui ne chante pas  MTV, ignore les consoles de jeu vido et ne fait mme pas partie des Pokmon. Plus incroyable encore, ce dieu ne s'est impos ni par le cinma, ni par la tl, ni par Internet, mais par un vieux mdium poussireux et dsuet qu'on appelle le bouquin. Et des bouquins, il en fait vendre ! Les chiffres qu'on cite  gauche et  droite sont effarants : trente, quarante, cinquante millions d'exemplaires. En dcembre dernier, le magazine <b> Time</b> proclamait J. K. Rowling auteur de l'anne 2000 et estimait  76 millions le nombre de copies coules des quatre titres parus jusqu'alors : <b> Harry Potter and the Philosopher's Stone </b>(1997, trad. : <b> Harry Potter  l'cole des sorciers</b>, 1998), <b> Harry Potter and the Chamber of Secrets</b>, (1998, trad. : <b> Harry Potter et la chambre des secrets</b>, 1999), <b> Harry Potter and the Prisoner of Azkaban</b> (1999, trad. : <b> Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban</b>, 1999) et <b> Harry Potter and the Goblet of Fire</b> (2000, trad. : <b> Harry Potter et la coupe de feu</b>, 2000). Pour le quatrime volume, en Angleterre seulement, le premier tirage d'un million d'exemplaires s'est volatilis en quelques heures et il a fallu se dpcher d'en rimprimer un million et demi de plus. Aux tats-Unis, il s'en est vendu plus de trois millions ds le premier week-end ! Et c'est comme a partout, en France, en Allemagne, au Japon. Au Canada, o un best-seller commence avec 5000 exemplaires vendus, on a d rimprimer 100 000 copies du quatrime Harry Potter, aprs puisement rapide des premiers 350000. Du jamais vu, mme pour un livre de grandes personnes, un Stephen King, un John Grisham ou un Danielle Steel. </P> <p>Un culte ? Peut-tre serait-il plus juste de parler d'une pidmie. Les jeunes de huit  treize ans forment le principal groupe  risque, mais la contagion tend  se propager  travers toute la pyramide dmographique. Aprs avoir longtemps dissimul leur honte, nombre d'adultes responsables et (a priori) srieux n'hsitent plus maintenant  s'afficher pottermanes au grand jour et  discuter Quidditch dans les cocktails. N'allons pas croire surtout qu'il s'agit seulement de parents consciencieux qui ont voulu jeter un coup d'oeil mfiant sur les lectures de leurs rejetons. Beaucoup n'ont mme pas d'enfants. Au Japon, parat-il, ce sont les femmes dans la vingtaine et la jeune trentaine qui constituent le public le plus enthousiaste des aventures d'Harry. Une recherche sur le Web relve des aveux du genre :  J'tais rticent  entreprendre la lecture d'un bouquin pour enfants, mais, aprs dix lignes (ou trois pages, ou un chapitre), j'ai attrap la piqre et j'ai d dvorer tout le reste d'une seule traite.  Mme les ados, que leurs perturbations hormonales rendent normalement rfractaires  tout ce qui est imprim, veulent maintenant faire partie des initis. J'en ai vu quatre l'autre jour, orns de tous les insignes de la punkitude, s'exciter bruyamment ( Wow! Regardez ! C'est Hagrid ! ) devant une vitrine consacre  Harry Potter, sa vie, son oeuvre et ses produits drivs. </P> <P>Mais c'est encore chez les petits que l'infection frappe le plus durement. Non sans un brin de dmagogie, certains enseignants en profitent pour admettre en classe capes noires et chapeaux pointus, esprant recrer par approximation un peu de l'atmosphre envotante des coles de sorcellerie. Ailleurs, le phnomne inquite. Plusieurs tablissements anglais et amricains interdisent  leurs lves la lecture d'Harry Potter, pour cause de promotion de valeurs anti-chrtiennes. Certains porte-parole de l'extrme-droite religieuse accusent  demi-mot J. K. Rowling d'avoir vendu son me au diable et de chercher maintenant  faire damner tous les chrubins du monde. Sans aller jusque-l, n'y a-t-il pas de quoi frmir un peu, quand on apprend que pas moins de 70 000 enfants auraient soumis leur candidature, pour dcrocher l'un des trois rles principaux de l'adaptation filme du premier volume, qui doit sortir  l'automne ? </P> <P>Pour ma part, je ne sais pas si c'est le fait d'avoir quitt le groupe d'ge vis, depuis quelques dcennies dj, ou le fait d'tre ce que dans le jargon de Rowling on appelle un Muggle (un Moldu en franais), un de ces tres dpourvus de toute affinit avec la magie, mais je n'ai pas russi, jusqu'ici,  succomber au mal plus que modrment. Fascin par l'tendue et le caractre assez unique du phnomne, je me suis donn la peine de lire chacun des quatre bouquins parus  ce jour, sur les sept annoncs. Et j'ai tenu  le faire dans l'dition britannique, pour ne rien chapper de la saveur d'origine. </P> <P>Verdict ? Ce serait mentir que de prtendre tre rest insensible au charme dlicieux du monde des sorciers, ou  l'admirable efficacit de conteur de J. K. Rowling. Mais ce serait mentir aussi que d'affirmer avoir ador ces livres au point de comprendre la passion que leur vouent des millions de lecteurs  travers le monde. Le premier volume est un bon livre pour jeunes, mais il m'a laiss plutt tide. J'ai trouv le deuxime plus concentr et mieux organis. C'est le troisime que j'ai prfr : ses cent dernires pages sont une russite de grande envole. Le quatrime m'a paru un peu longuet et inutilement tir, mais, l encore, je reconnais que les quelques dizaines de pages de la fin sont menes avec une indniable maestria. Au total, voil de trs bons romans jeunesse,  classer certainement dans la frange suprieure de la production. Mais cette qualit (relle) n'explique pas un engouement commercial d'une ampleur aussi extravagante. La marge est trop considrable. Plus Moldu que mordu, donc, je suis de ceux qui considrent que le phnomne Potter dconcerte et rend perplexe. </P> <P>Mais je me soigne. </P> <h4>2. Cendrillon au pays des merveilles </h4> <P>Si J. K. Rowling a vendu son me au diable, elle le cache bien. La  mre  d'Harry Potter n'a rien de sulfureux, du moins en apparence. Dans ses entrevues, cette frle cossaise blonde de trente-cinq ans, aux yeux tristes et au sourire crisp, a toujours l'air aussi dpasse par ce qui lui arrive que peut l'tre un <i> Muggle</i> de mon espce. Son histoire accroche-coeur de Cendrillon devenue multimillionnaire, en deux ou trois ans, a fait le tour du monde. Les mdias ont rpt  satit comment cette jeune femme monoparentale divorce, vivant sur l'aide sociale, oblige de se dbattre contre la dpression et la pauvret, griffonnait les aventures d'Harry Potter dans les cafs d'dimbourg, o elle entrait se rchauffer, aprs avoir russi  endormir son bb. Les tablods britanniques se sont acharns  complter le portrait, en mettant le grappin sur le pre du bb, un ex-mari portugais et journaliste qui n'aurait cohabit avec elle que quelques mois. </P> <P>En dpit de sa gloire, J. K. Rowling demeure un tre assez secret. On ne sait en fin de compte que peu de chose sur elle, sinon qu'elle vient de la classe moyenne, qu'elle a fait des tudes universitaires et qu'elle a appris et enseign le franais. L'ide d'crire les aventures d'Harry Potter lui serait venue, en 1990,  bord d'un train roulant entre Manchester et Londres. Elle se souvient aussi d'avoir jou autrefois aux sorciers et aux sorcires (!), avec sa soeur et des amis d'enfance qui s'appelaient justement Potter. Plausible. Il n'empche qu'une poursuite devant les tribunaux conteste prcisment les sources d'inspiration de Rowling. Une auteure amricaine du nom de Nancy Stouffer, inconnue jusqu'alors, a voulu l'accuser de plagiat. Certains lments essentiels de la srie des Harry Potter s'inspireraient selon elle de son propre livre pour enfants, publi en 1984, <b> The Legend of Rah and Muggle</b>. Rowling y aurait trouv non seulement le nom de  Muggle , mais galement des personnages appels Larry et Lilly Potter (dans les livres de Rowling, la dfunte mre de Harry s'appelle Lily Potter). </P> <P>Quoi qu'il en soit de cette sombre affaire judiciaire, c'est en 1996 que Rowling commence  merger de son purgatoire. Elle a alors entre les mains une oeuvre de qualit, le premier volume des aventures d'un orphelin, malmen par sa famille d'adoption et qui se retrouve soudain parachut dans le pays des merveilles, ou plutt dans celui des sorciers. Rowling a dj en tte un plan assez prcis pour une srie de sept volumes racontant, dans l'ordre chronologique, l'volution de son jeune hros entre onze et dix-huit ans. Avant que Bloomsbury Children's Books de Londres n'accepte de le publier, il semble que pas moins de neuf diteurs aient refus le manuscrit. On peut supposer qu'ils n'arrtent pas de s'en mordre les doigts depuis ; aprs tout, mme les Beatles  leurs dbuts se sont heurts  des fins de non recevoir aussi perspicaces. </P> <P>Avant de pouvoir esprer se rendre au bal, Cendrillon a d'abord d se dnicher une bonne fe. Ou plutt un agent littraire. L'homme qu'elle choisit est un pro de rputation solide qui s'appelle Christopher Little. Il ne connat pas beaucoup le march du livre jeunesse, mais apprcie immdiatement les qualits du roman. Little sait dj que les diteurs de Bloomsbury Children's Books cherchent des manuscrits qui sortent de l'ordinaire. L'aventure apparat quand mme assez risque. Le nombre de pages, exceptionnel pour un livre d'enfants, fait hsiter. Car, s'il y a une vrit que les diteurs de livres jeunesse prennent universellement pour acquis, c'est que les enfants de la tlvision n'ont pas la capacit de concentration ncessaire pour se taper un volume de plus de cent pages, confortablement ares, avec des phrases simples et, si possible, des mots de moins de quatre syllabes. J'ai demand  ma nice Sophie si la longueur des livres de Rowling la rebutait.  Au contraire, m'a-t-elle rpondu. On est tellement impressionns par l'histoire, que a ne nous drange pas du tout.  C'est d'ailleurs la raison pour laquelle elle a prfr l'lphantesque quatrime volume aux trois premiers : il s'y passe tellement plus de choses ! </P> <P>Quand on accepte enfin de publier son livre, Rowling est aux anges !  Ce fut le plus beau jour de ma vie , dira-t-elle plus tard. Et un bonheur n'arrivant jamais seul, dbut 1997, elle reoit une bourse de 8000 livres du Conseil des arts d'cosse pour terminer et corriger son roman, aprs que le jury lui ait dcern une cote exceptionnelle. </P> <P><b>Harry Potter and the Philosopher's Stone</b> parat donc en 1997, avec un tirage prudent de 5000 exemplaires. Aucun battage publicitaire n'est prvu. Et pourtant, le succs survient presque immdiatement. Dans les cours d'cole et les salles de classe, le bouche  oreille a tt fait de transformer le premier volume des aventures d'Harry en une sorte de livre culte. Les enfants adorent et, bien entendu, les adultes sont ravis. Trs tt en effet, parents et enseignants s'attendrissent de voir les petits dlaisser tlvision et jeux vidos, pour renouer avec ce bon vieux loisir des anciens temps, la lecture ! Et comme ce sont eux qui ont les sous pour acheter, distribuer et offrir les bouquins en cadeau, leur intervention renforce considrablement la tendance. Il en sera ainsi partout dans le monde: mme si ce sont d'abord les enfants qui se passent entre eux le virus de la pottermanie, l'appui presque inconditionnel des grandes personnes amplifie l'expansion du phnomne. </P> <P>Par consquent, loin de se tarir comme n'importe quelle mode passagre, le succs d'Harry Potter devient encore plus fort et plus rapide avec la publication du second volume, en 1998. Pour la parution du troisime, les enfants sont si impatients que l'diteur Bloomsbury trouve plus sage d'attendre aprs les heures de classe pour le distribuer, de peur que les jeunes Anglais ne schent leurs cours et se prcipitent en masse chez les libraires ! </P> <P>Au dpart, comme dans le cas des Beatles, l'engouement frappe surtout les consommateurs de la perfide Albion. Le produit est  anglais  et il l'est jusqu'au bout des ongles, avec ses rituels de <i> boarding schools</i>, ses personnages  l'accent cockney, ses <i> crumpets</i> et ses donjons lisabthains. Il est si anglais qu'on peut douter de son potentiel comme objet d'exportation. Or, chose assez surprenante, ds ses premires semaines d'existence, la renomme d'Harry traverse l'Atlantique et un dbut de <i> fandom</i> se constitue aux tats-Unis. Ameuts, les diteurs amricains dressent l'oreille. Trois mois seulement aprs la parution du premier volume, en Angleterre, les droits de reproduction aux tats-Unis se vendent aux enchres dans les 100 000 $. On a encore quelques craintes cependant, car la distance culturelle qui existe entre les lectorats anglo-saxons des deux cts de l'ocan demeure bien relle. Par prudence, on rebaptise le bouquin <b> Harry Potter and the Sorcerer's Stone</b>, pour ne pas effaroucher ces petits incultes d'Amricains. Prcaution peu utile, car il apparat trs vite que la saveur <i> Old England</i> prononce du produit joue fortement en sa faveur. Loin de faire fuir les lecteurs d'autres pays, elle confre au bouquin un cachet exotique, fondamentalement rafrachissant. Ce n'est pas la premire fois que, dans des circonstances similaires, les Amricains s'prennent d'un produit anglais! Le parallle avec les Beatles est encore ici assez frappant. Ds que les tatsUnis ont adopt Harry Potter, la mondialisation fait le reste. En France, par exemple, les ventes ne commencent  dcoller srieusement qu' partir du moment o Harry apparat en couverture du <b>Time</b>. </P> <P>Aux tats-Unis mme, c'est la folie furieuse. Fin 1998, <b> Harry Potter and the Sorcerer's Stone</b> se propulse en tte de la prestigieuse liste des best-sellers du <b> New York Times Book Review</b>, dlogeant les Grisham et autres habitus du fort tirage. Devant pareil succs, l'diteur amricain (Arthur A. Levine Books) dcide de devancer de quelques mois la parution du second volume, prvue pour le mois de septembre 1999. Les deux volumes occupent alors les deux premires positions de la liste des best-sellers du <b> New York Times</b>. Les semaines passent et ils en paraissent indlogeables.  l'automne 1999, lorsque le troisime volume parat en Angleterre, vingt mille copies en sont aussitt vendues aux tats-Unis, via l'Internet. Dans les deux semaines qui suivent la parution officielle de l'dition amricaine, il s'en vend encore un demi-million de copies. Ceux qui espraient qu'Harry Potter ne soit qu'un feu de paille perdent toutes leurs illusions. Ce sont maintenant les trois premires places de la liste des best-sellers qui restent tenues, semaine aprs semaine, par les trois premiers Harry Potter. L'arrive attendue d'un quatrime volume, accompagn cette fois d'une machine promotionnelle digne du lancement d'un nouveau <b> Star Wars</b>, fait craindre   juste titre  aux maisons d'dition amricaines que les livres de Rowling continuent longtemps encore de mobiliser la totalit des quatre premires positions de la liste. Il y a des signes qui ne trompent pas, comme ces 350 000 prventes sur le site du gant Amazon. com. Irrits par le fait que plus aucun de leurs livres pour adultes n'arrive  se hisser au sommet depuis des mois, les majors de l'dition amricaine font pression sur le prestigieux quotidien.  l't 2000, tout juste avant que ne paraisse <b> Harry Potter and the Goblet of Fire</b>, le <b> New York Times Book Review</b> dcide de prendre les grands moyens pour neutraliser l'effet Potter. Il cre de toutes pices une section best-sellers pour les livres jeunesse, spare des livres  pour adultes . C'est seulement en confinant Harry  cette annexe, ou  ce ghetto livresque, qu'il n'a d'ailleurs aucun mal  dominer, qu'on russit enfin  l'extirper du sommet de la liste, laissant aux Grisham, King, Clancy et compagnie la place qu'ils leur avaient ravie. </P> <P>Sans vouloir excuser pour autant ce geste peu fair play, il faut ajouter que les craintes des diteurs amricains taient assez justifies. Le quatrime volume de la srie allait en effet bouleverser une fois de plus toutes les rgles. Durant la premire moiti de l'an 2000, un build-up promotionnel bien dos avait prpar l'avnement de la date fatidique du 8 juillet 2000, journe annonce de la parution du livre. Pour stimuler l'apptit, on laissait courir des rumeurs (qu'un des personnages principaux allait mourir, par exemple). Manuscrit et preuves prliminaires bnficiaient d'une protection digne des secrets d'tat. Pas une ligne ne fut montre  la presse, aucune prlecture ne fut autorise. Jamais un bouquin n'aura t attendu avec une pareille impatience.  C'est le plus grand vnement de l'histoire du commerce du livre , de dclarer sentencieusement un porte-parole de la gigantesque chane Barnes & Noble. Le 8 juillet, dans les pays anglophones, des hordes d'enfants se ruaient chez les libraires pour assouvir leurs dsirs. Mme la discrte J. K. Rowling consentait  se transformer en vedette mdiatique. Ce n'est pas en carrosse, ni mme en citrouille, que Cendrillon allait se rendre au bal cette fois, mais  bord d'une rplique du Hogwarts Express (Poudlard Express en franais), un superbe train priv avec lequel elle allait sillonner l'Angleterre. Partout o elle irait dsormais, cette crivaine compltement inconnue quatre ans plus tt, devait attirer les foules, comme une star de cinma ou une chanteuse pop.  Toronto, en octobre 2000, vingt mille personnes se rassemblaient au Skydome pour l'entendre lire des extraits de son plus rcent bouquin. Entre juillet et octobre, le bouquin en question s'tait dj vendu  un million d'exemplaires au Canada  et ce, avant mme la parution de la traduction franaise! </P> <P>Je ne sais pas si c'est pour s'excuser d'avoir billonn Harry en le chassant brutalement de sa liste de best-sellers, mais, le 23 juillet 2000, le <b> New York Times Book Review</b> publiait une assez longue recension de <b> Harry Potter and the Goblet of Fire</b>, sous la signature du pape incontest du fantastique et de l'horreur, Stephen King. Le texte de l'article, fort bon d'ailleurs, est plutt sympathique envers Rowling, quoiqu'un peu condescendant par endroits. King rend volontiers  Csar  ou plutt  Cendrillon  ce qui lui revient, mais la fin de son article reste un peu ambigu. Aprs avoir soulign que le mrite des Harry Potter est d'veiller des millions d'enfants de onze ou douze ans  la lecture et  la fantaisie, le grand matre prend la peine de rappeler que, pour les seize ans et plus,  il y a aussi ce gars appel King . </P> <h4>3. Les ingrdients et la formule </h4> <P>On lit parfois que si Rowling arrive  envoter les enfants en aussi grand nombre, c'est qu'elle comprend comment fonctionne leur imaginaire et qu'elle sait s'adresser  eux. Je veux bien, mais encore ? Dire que Rowling a du succs parce qu'elle possde la cl du succs ne nous avance pas beaucoup. Et que fait-on des adultes qui composent, ouvertement ou en cachette, une partie substantielle de son lectorat ? Cette capacit de plaire  un aussi large ventail de groupes d'ges constitue une qualit encore plus rare que celle de pouvoir se faire apprcier des enfants. Trs peu de livres, explicitement destins aux jeunes, arrivent  percer en territoires adultes : quelques classiques comme <b> L'le au trsor</b> de Stevenson, les Jules Verne, ou encore certains ouvrages hautement ambigus comme <b> Alice au pays des merveilles</b> ou <b> Bilbo le Hobbit</b>. Depuis quelques dcennies, les BD ont pu jouer un rle de rconciliation des gnrations. Mais, dans l'ensemble, la consommation des livres pour jeunes demeure confine  son lectorat  naturel . Cela n'a rien d'tonnant, quand on considre les efforts que font les diteurs, comme les auteurs, pour tailler leurs produits sur mesure  partir de l'image ou des prjugs qu'ils se font de leur clientle. </P> <P>Les aventures d'Harry Potter ne sont pas des BD  bien au contraire, tant donn leur absence totale d'illustrations  mais leur succs dans toutes les couches d'ge s'apparente un peu  celui des meilleures BD trans-gnrationnelles. Les histoires de Rowling ont ce pouvoir de parler directement  l'enfant, mais leur refus de se plier aux complaisances, aux facilits et aux simplismes associs habituellement  la littrature jeunesse leur donne aussi suffisamment de richesse et de complexit pour ne pas ennuyer l'adulte. Et mme le captiver sans doute, s'il a su conserver un peu de son regard d'enfance, ce sense of wonder ou ce  troisime oeil  dont parle Stephen King et qui est indispensable pour entrer dans le monde des littratures d'imagination. (Voir  ce sujet notre article,  L'Art de la peur , paru dans <b> Solaris 120</b> et reproduit dans <b> Stephen King : trente ans de terreur</b>, sous la direction d'Hugues Morin, Alire, 1997.) </P> <P>Ceci dit, Harry Potter s'adresse d'abord et avant tout aux enfants. Non seulement Rowling adopte-t-elle, sur le plan strictement narratif, le point de vue particulier de ses jeunes hros, mais elle manifeste de faon assez constante un biais anti-adulte prononc. Dans l'univers potterien, les grandes personnes tendent  tre, ou bien des enfants attards comme le gant Hagrid, ou bien des tres borns, troits d'esprit et tyranniques, quand ils ne sont pas carrment cruels comme le couple Dursley. Rarissimes sont les adultes comprhensifs et sincrement sympathiques envers le drame que vivent Harry et ses amis. Le couple Weasley est gentil, mais handicap par sa pauvret et son statut social infrieur. Albus Dumbledore et Sirius Black jouent le rle de gnies bnfiques, mais lointains, et leurs interventions ne se font qu'au compte-gouttes. La majorit du temps, Harry et ses amis sont laisss  eux-mmes, particulirement lorsqu'il leur faut affronter les ennemis les plus diaboliques, Voldemort et ses acolytes, ou encore les Dementors (Dtraqueurs), qui sont tous des adultes. </P> <P>Mais les enfants grandissent. Et ils changent vite, surtout  l'ge d'Harry. Une des forces de Rowling est de faire  vieillir  ses ouvrages en mme temps que son hros. Dans le premier volume, Harry n'a que onze ans. Le monde qu'il dcouvre avec nous, celui des sorciers, reste encore simple en apparence. Dans chaque volume subsquent, au fur et  mesure que le garon prend de l'ge, l'univers dans lequel il vit gagne en complexit et en ambigut, comme si le regard du personnage se transformait en passant de l'enfance  l'adolescence. La toile de fond, relativement minimale et sommaire dans le premier volume, acquiert de plus en plus d'ampleur, d'paisseur, mais aussi de zones grises. Le monde des sorciers se dveloppe, il se fait plus fourni et plus substantiel par son histoire, sa gographie, sa culture, sans parler de la bureaucratie qui la gouverne. Les intrigues tendent aussi  devenir plus compliques, tandis que leur rsolution apparat de moins en moins simple. Le premier volume finit bien, malgr quelques aspects tristes ou ngatifs. On ne peut pas dire en revanche que les volumes trois et quatre ont une fin heureuse, puisque la conclusion de l'aventure n'entrane pas la disparition du danger, mais contribue au contraire  l'exacerber. On pourrait mme soutenir que le quatrime s'achve dans un tat pire que celui o il a commenc. Le hros en sort fltri, il a perdu son innocence, il a vieilli. </P> <P>L'effet cumulatif produit par un monde en constant dveloppement, ainsi que par la maturation des personnages, donne aux aventures d'Harry Potter l'apparence d'un grand cycle de fantaisie, volutif et cohrent. Contrairement  d'autres sries pour enfants qui sont composs d'pisodes spars et indpendants, il serait absurde de lire les diffrents volumes autrement que dans l'ordre chronologique. Ma nice Sophie,  qui une <i> Muggle</i> bien intentionne avait offert le deuxime volume avant le premier, s'est vite trouve droute et a d abandonner la lecture en cours de route. Si des amis ne l'avaient pas convaincue de redonner sa chance  Harry, en commenant par le dbut, peut-tre serait-elle reste  l'abri de la contagion. </P> <P>Le monde qu'a compos Rowling, celui des sorciers, ne pche sans doute pas par excs d'originalit (qui peut prtendre innover vraiment, de nos jours, en littrature fantastique ?) Par contre, les ingrdients qu'elle a runis forment un ensemble au charme irrsistible. Mme si les intrigues  d'astucieuses applications du bon vieux <i> whodunit</i> de tradition britannique  sont suffisamment bien ficeles pour soutenir l'intrt de la lecture, c'est dans le fourmillement de petits dtails insolites et amusants que se situe la vraie richesse des livres de Rowling. </P> <P>Les sorciers habitent une sorte d'univers parallle au ntre, auquel on ne peut accder que par quelques interstices choisis. Pour se rendre  Hogwarts (Poudlard), par exemple, on doit prendre un train  la gare de King's Cross. Encore faut-il reprer le quai 9 3/ 4, qui, comme son numro l'indique, se trouve quelque part entre les quais 9 et 10, invisible aux yeux du commun des Muggles. Dans cet univers parallle, la technologie moderne ne fonctionne pas. Ni ordinateurs, ni tlvision, ni consoles de jeux vido, pas mme de tlphone. Les automobiles n'ont pas droit de cit,  moins qu'elles aient le pouvoir de voler, comme celle qui conduit Harry au collge dans le deuxime volume. Pour se dplacer, on prfre le balai volant, infiniment plus pratique,  condition d'avoir appris  le manier correctement. Pour livrer le courrier, on a recours  des hiboux spcialement entrans. Dans presque tous les domaines, l'art de la magie fait office de science et de technologie. Le bestiaire de nos mythologies  les dragons, les basilics, les licornes, les centaures, les hippogriffes  sert de faune locale. Les gants, trolls, gnomes et loups-garous ctoient les tres humains. Les elfes  qui n'ont rien de commun avec ceux de Tolkien  se chargent des corves domestiques. Ils sont btes, gaffeurs et entretiennent entre eux une mentalit d'esclaves heureux. Ma nice Sophie ne les aime pas beaucoup et un d'entre eux, celui qui s'appelle Dobby (le Jar Jar Binks de la srie) lui tombe carrment sur les nerfs. Notons que Rowling manifeste une attitude un peu quivoque  propos de ses elfes. Quand Hermione Granger, la copine d'Harry, se met en tte de fonder un mouvement d'mancipation de ces besogneuses petites cratures, elle n'obtient aucun succs, ni auprs de ses compagnons, ni auprs des premiers concerns euxmmes. Cet pisode trs amusant, quoique peu politiquement correct, offre une satire assez froce de l'idalisme adolescent, quand il se met  vouloir sauver malgr eux tous les canards boiteux du monde. </P> <P>La magie est un savoir qui s'apprend, un art qui doit tre matris. Qu'ils soient d'ascendance nobiliaire ou non, les jeunes apprentis sorciers ont besoin de passer par une cole spcialise, comme Hogwarts ou Beauxbtons (en France). Hogwarts a tout du <i> boarding school</i> slect priv, qui forme la crme de l'lite britannique depuis des sicles. Rowling elle-mme n'a pas frquent ce genre d'institution, mais elle sait admirablement en voquer tous les strotypes. Bien sr, elle en offre une version de haute fantaisie, avec fantmes errants, passages secrets et donjons, mais elle l'a fait avec une telle conviction qu'elle donne envie  tous de s'inscrire  ce genre d'cole. Il parat d'ailleurs que les <i> boarding schools</i> anglais, en dclin depuis de nombreuses annes, ont vu leur frquentation recommencer  crotre depuis le succs des aventures d'Harry Potter. </P> <P>Les personnages principaux des histoires de Rowling sont  la fois bien camps et assez peu fouills. L'auteure vite soigneusement d'tirer ses descriptions de personnages ou de tomber dans le pige d'un  psychologisme  qui serait dplac dans le contexte et ralentirait l'action. Les personnages sont l pour faire entrer le lecteur dans le livre, ce qu'ils russissent sans problme. Leur vie intrieure nous chappe, mais, au fond, comme le dit si bien ma nice Sophie,  c'est l'histoire qui compte . Mme Harry n'a finalement pas beaucoup d'paisseur. Qui est-il au fond ? Que pense-t-il rellement ? On n'en sait rien. Il traverse les preuves, manifeste des doutes, montre du courage, mais, sur l'essentiel, il subit les vnements. Moins actif que ractif, il est comme n'importe quel enfant aux prises avec ses peurs et avec les contraintes que lui impose le monde adulte. Chose certaine, c'est bien  Harry et  personne d'autre que les jeunes lecteurs s'identifient, tout au long des rcits. Les filles autant que les garons, me confirme Sophie. </P> <P>Au point de dpart, ds les toutes premires lignes du rcit, le sort du malheureux apitoie. Harry est l'orphelin classique des histoires pour enfant, maltrait par une famille d'adoption cruelle. C'est Oliver Twist revu par Roald Dahl : un garon martyris, oblig de coucher dans une armoire sous l'escalier, sous-aliment, brutalis, aussi bien par l'infme couple Dursley que par son cousin, le trs porcin Dudley. On ne cesse de l'humilier, physiquement comme psychologiquement. Pour cadeau de Nol, par exemple, l'affreuse tante Marge lui offre une bote de biscuits pour chien ! Que Harry parvienne malgr cela  conserver une bonne humeur stoque dpasse l'entendement. Heureusement, un jour, tout bascule dans sa vie. Ce n'est pas une bonne fe, mais un gant hirsute, haut en couleurs, qui vient le chercher pour le conduire au royaume des sorciers o il est accueilli en hros. Une fois de plus, le parallle avec Cendrillon saute aux yeux, quoique, me signale avec insistance Sophie, Harry est n sorcier, il ne le devient pas. </P> <P>Ce triomphe initial reste de courte dure. Harry a pu chapper au joug des Dursley, mais le monde enchant dans lequel il se rfugie n'a rien d'un Club Med.  Hogwarts (Poudlard), il faut trimer dur, obir  des rgles svres, affronter la mchancet, l'injustice, le mpris.  Une cole peut tre un sanctuaire pour un enfant, dit Rowling, mais peut tre aussi un endroit extrmement effrayant. Les enfants savent tre si cruels les uns envers les autres.  Dans un revirement qui peut apparatre bizarre, sinon incohrent (mais qui finit par s'expliquer plus tard), le mme Harry Potter que l'on accueillait en hros devient rapidement le souffre-douleur d'une partie des lves et d'au moins un professeur. Et dans un autre revirement, moins explicable celui-l, Harry devient un as du Quidditch, le sport national des sorciers. Qu'est-ce que le Quidditch ? Il faut imaginer une mixture hautement improbable du cricket, de hockey, du soccer et du basket-ball, qui se joue dans les airs  califourchon sur des balais volants. Les descriptions de matches de Quidditch  il y a un superbe tournoi international dans le quatrime volume  comptent au nom des perles de l'univers de Rowling. Sur ce point, je serais assez d'accord avec ma nice, qui m'affirme que ce sont ses passages prfrs. Certes, les prouesses sportives d'Harry contribuent  mettre un peu de baume sur ses malheurs, mais elles me semblent un peu artificiellement plaques sur le personnage, difficiles  concilier en tout cas avec l'image de maigrelet solitaire  lunettes que Rowling nous a dpeint auparavant. </P> <P>Si le garon est plus heureux  Hogwarts que chez les Dursley, c'est surtout parce que, pour la premire fois de sa vie, il se fait des amis. Ceux qui vont partager ses aventures, Ron Weasley et Hermione Granger, forment respectivement les pointes gauche et droite d'un triangle infernal dont Harry occupe le sommet. Ron est un brave garon qui appartient  une famille nombreuse, pauvre et trs colore (rousse en fait). Brouillon et ttu, sa pauvret lui pse. Il voudrait bien se rvolter, mais n'arrive  exprimer que son dpit. Hermione Granger a plus de relief. Petite ratte de bibliothque, crbrale et forte en classe, elle est aussi autoritaire, intransigeante et a volontiers tendance  sermonner son prochain. Rowling prtend qu'elle lui ressemblait  cet ge. Bien que ses connaissances soient prcieuses  bien des moments, Hermione a surtout le don d'irriter ses compagnons. Chose curieuse, le fait qu'elle soit une fille n'entre pas beaucoup en considration avant que la pubert ne commence  faire quelques ravages sournois dans le quatrime volume. On voit alors Hermione faire une entre remarquable, et passablement remarque,  l'occasion d'un certain bal. </P> <P>Si Ron est infrioris par sa pauvret, Hermione l'est surtout par sa condition de <i> Mudblood</i>  (Sang-de-Bourbe). Dans la socit des sorciers, il existe une aristocratie jalouse de ses privilges et peu favorable  ce que des enfants d'extraction roturire (lire : Muggle) soient admis  la mme cole que les petits sang bleu. Or, les parents d'Hermione ne sont pas des sorciers, comme se plat  le rappeler avec sarcasme l'infiniment dtestable Draco Malfoy (Drago Malefoy en franais). Cette question de la tolrance raciale et ethnique, pose en termes assez typiquement britannique, joue un rle de plus en plus important dans la srie. Ainsi, Albus Dumbledore, le bienveillant directeur d'Hogwarts, subit l'hostilit croissante de certaines factions qui lui reprochent d'ouvrir les portes de son cole avec trop de libralit  ce qui explique sans doute la prsence d'lves portant des noms comme Cho Chang et Parvati Patil, par exemple. Dans le quatrime volume, on voit les partisans du diabolique Voldemort se transformer en une sorte de Ku Klux Klan mont sur balais et pourchasser tout ce qui n'a pas le taux de puret d'hmoglobine qu'ils exigent. </P> <P>Plus que le trio central des hros, c'est dans la galerie des personnages secondaires et des figurants qu'il faut chercher les plus savoureuses crations de Rowling. Les professeurs sont d'extraordinaires caricatures des matres que nous avons tous eus. Qui n'a jamais eu affaire  un vaniteux comme Gilderoy Lockhart ou  un sadique comme Severus Snape (Rogue) ? J'avoue aussi avoir un faible pour les fantmes, particulirement pour Moaning Mimi (Mimi Geignarde) qui hante les toilettes des filles et en pince pour Harry, ou pour Sir Nicholas de Mimsy-Porpington, alias Nearly Headless Nick (Nick Quasi-Sans-Tte). Mais mon prfr est cet extraordinaire professeur Binns qui enseigne l'histoire de la magie, la matire la plus  ennuyante  du programme, et qui est mort un jour, sans s'en rendre compte, puisqu'il continue depuis  donner son cours  l'tat spectral, comme si rien ne s'tait pass. (Je pourrais jurer avoir dj eu un ou deux professeurs comme lui.) </P> <P>On aura compris que l'humour est une des grandes forces du style et de l'imaginaire de Rowling. Plus que les facties de collgien des jumeaux Weasley ou du fantme Peeves, plus qu'un comique de situation parfois hilarant, comme la scne o Hermione rate sa potion  cause d'un poil de chat, c'est surtout le ton pince-sans-rire assez constant et si dlicieusement british qui compose le plus beau fleuron de cet humour. La narration se dploie avec une lgance, une lgret et une touche d'ironie qui tranchent avec le ton plutt alambiqu des sries de fantasy de modle courant. Ici encore, l'invention se retrouve dans le petit dtail. Les friandises, par exemple, valent le dtour, comme les <i> Chocolate Frogs</i>  (Chocogrenouilles) ou les trs fameuses <i> Bertie Bott's Every Flavor Beans</i> (Drages-surprises de Bertie Crochue) aux saveurs les plus invraisemblables: pinards, foie et tripes, choux de Bruxelles </P> <P>Malgr l'humour, l'lment sombre prend graduellement de plus en plus d'importance avec la srie. Sur ce plan, Rowling connat ses classiques : tout le premier chapitre du quatrime volume aurait pu facilement tre crit par Stephen King lui-mme. L'Ennemi suprme de sa srie, son Darth Vader, porte le nom trs vocateur de Voldemort, ci-devant Seigneur des tnbres. Comme d'autres Ennemis suprmes du mme type, il reprsente la quintessence du mal pour tous, et particulirement pour la famille Potter, sur laquelle il s'acharne avec une effroyable fixation. Ce grand vilain a cependant un peu de mal  s'imposer dans toute son horreur, puisque Rowling commet l'erreur de le ridiculiser ds le dpart. En effet, si Harry est accueilli en hros  Hogwarts, c'est qu'il a russi autrefois, alors qu'il n'tait qu'un bb vagissant,  faire s'enfuir le puissant Seigneur des tnbres. Rowling se donne ensuite bien du mal pour nous persuader qu'un tel adversaire mrite le respect et la terreur qu'il inspire :  peu prs tous les personnages ne veulent plus se rfrer  lui autrement qu'en l'appelant  Vous-savez-qui  ou  Celui-dont-on-ne-prononce-pasle-nom . Il n'en subsiste pas moins une sorte de dsquilibre entre sa rputation diabolique et la facilit avec laquelle Harry a pu se dbarrasser de lui, onze ans plus tt. Comble d'humiliation, dans le premier volume, la mchancet du professeur Snape (Rogue) ou celle de la famille Dursley apparaissent beaucoup plus menaantes pour Harry que peut l'tre ce Voldemort. </P> <P>Rowling commet peut-tre une autre erreur en mettant en scne les <i> Dementors</i>  (Dtraqueurs), dans le troisime volume. Non seulement, ces gardiens de la prison d'Azkaban, cratures spectrales et glaciales qui sment le dsespoir dans l'me des condamns, ont quelque difficult  passer pour de simples fonctionnaires, mais elles nuisent  Voldemort en donnant l'impression d'tre infiniment plus affreuses que lui. Par bonheur, Voldemort se rattrape quelque peu par la suite. Dans le quatrime volume, on le voit s'entourer de ses valets, les sinistres <i> Death-Eaters</i>  (Mange-la-mort). Mais, l encore, on peut trouver qu'Harry se tire un peu facilement de son long duel avec lui. Si le Seigneur des tnbres continue de gagner en crdibilit de livre en livre, il devrait approcher de la stature d'un Sauron vers la fin du septime et dernier volume de la srie, lequel, comme tout le monde s'en doute, devrait faire autour de 4000 pages. </P> <h4>4. Bon, et alors ? </h4> <P>On aura compris que je ne suis ni hostile ni impermable  la qualit du travail de J. K. Rowling. Certes, je ne partage pas l'enthousiasme de ma nice et de ses amis, mais j'ai aussi quelques annes d'exprience de lecture de plus qu'eux. J'en ai vu d'autres, quoi. </P> <P>Si je reste aussi perplexe, c'est que je ne peux m'empcher de faire abstraction des nombreux  handicaps  qui auraient d empcher ces livres, en thorie, d'obtenir plus qu'un vague succs d'estime. Quels handicaps ? J'en vois au moins cinq. Premirement, ce sont des ouvrages pour enfants et donc, en partant, limits quant  leur public cible. Deuximement, leur longueur ainsi que leur complexit dpassent les normes admises en littrature jeunesse (a-t-on ide de l'abme qui spare le monde des Teletubbies de celui d'Harry Potter ?). Troisimement, les ouvrages de Rowling sont plus anglais encore que la monarchie et dgoulinent d'une saveur <i> british</i> si prononce qu'elle aurait d dcourager toute tentative d'exportation. Quatrimement, la srie ne repose sur aucun support mdiatique et n'a donc pas bnfici des rampes de lancement habituelles qu'ont les adaptations livresques de films ou de sries tlvises  succs. Cinquimement, pour les trois premiers volumes tout au moins, les campagnes de promotion sont restes relativement modestes. </P> <P>a fait beaucoup de handicaps pour un des phnomnes les plus ahurissants de toute l'histoire de l'dition ! Aucune explication un peu simpliste ne suffit  rendre compte du phnomne Potter. Pour commencer  y comprendre quelque chose, il faut plutt chercher du ct d'une conjonction assez heureuse de quelques facteurs dterminants. </P> <P>Prenons la qualit des livres.  mon avis, aucune autre cause n'explique l'enthousiasme que la srie a pu susciter, au point de dpart, chez les jeunes. Si les enfants d' peu prs toute une gnration ont choisi d'lire Harry Potter comme leur hros de rfrence, on le doit aux seuls mrites de J. K. Rowling. Je lui lve donc mon chapeau, avec une sincre admiration, quoique je n'envie gure la pression qui doit s'exercer sur ses frles paules pour la parution du prochain volume ! </P> <P>Mais cette qualit intrinsque des livres n'est pas si extraordinaire qu'elle puisse expliquer des tirages aussi colossaux. L'intervention des adultes a jou un rle dterminant, en venant renforcer trs tt l'engouement des jeunes. Je souponne qu'une des raisons pour lesquelles parents et enseignants ont ragi  peu prs partout de faon aussi positive est que les bouquins ne sont pas des produits drivs du grand ou du petit cran. Ce qui aurait pu, normalement, constituer un handicap, est devenu ici un atout. Aux yeux des adultes, Harry Potter est le hros qui a russi  sauver leur progniture d'une alination (forcment malfaisante)  la tlvision et aux jeux vidos. Pas tonnant qu'aujourd'hui, offrir un livre de Rowling est pris comme synonyme d'encourager la lecture chez les jeunes. </P> <P>Cette coalition universelle enfants-parents a certainement influenc la hausse prcoce des chiffres de vente. Non seulement a-t-elle permis aux livres de Rowling de se rpandre comme une pidmie au sein du public cible  naturel  d'Harry Potter, mais elle leur a ouvert les portes de tout un lectorat adulte qui, autrement, serait sans doute pass  ct de la pottermanie. Bien d'autres facteurs sont venus s'ajouter. D'abord, l'engouement chronique des Amricains pour certains produits anglais qui, par effet de mimtisme, a automatiquement catapult d'Harry Potter au rang de vedette internationale sur le reste de la plante. N'oublions pas la rsurgence de l'sotrisme et du fantastique en Occident au cours des dernires annes, qui fait que le monde des sorciers de Rowling tombe pile dans l'esprit du temps. Ou encore l'histoire touchante et la personnalit de l'auteure elle-mme, qui confrent un  visage humain   toute cette entreprise. Sans parler de l'existence de cette prodigieuse machine  rumeurs qu'est l'Internet et qui a, non seulement fait connatre les livres de Rowling  la grandeur du monde, avant mme qu'ils ne soient traduits, mais a fortement pistonn leur mise en march mondiale. </P> <P>Disons en somme qu'une pluralit de facteurs ont converg pour assurer cette expansion quasi-inflationnaire qu'a connue le phnomne Potter et pour faciliter son auto-perptuation. Au dbut de cet article, je parlais d'une pidmie. La mtaphore n'est pas fortuite, mme si le virus ici est de type culturel (certains scientifiques parleraient de  mmtique ). Le processus de contamination qui a commenc, il y a quatre ans, dans les cours d'cole d'Angleterre, a fini par le rpandre  la grandeur du monde Muggle, de faon bien plus efficace que la maladie de la vache folle ou la fivre aphteuse. Quand partout, des tas de gens se dcident  acheter un livre, non pas parce qu'ils en ont spcialement envie, mais parce que tout le monde l'a lu et le commente, l'effet multiplicateur devient gomtrique. Plus il y a de gens infects, et plus l'infection continue de se propager. (Au Qubec, on connat bien ce phnomne, sous le nom de  loi des saucisses Hygrade .) </P> <P>D'autres livres auraient-ils pu connatre un destin similaire? Des romans jeunesse de qualit, il s'en crit et s'en publie dans presque tous les pays. Aucun n'approche le succs des Harry Potter. Pourquoi ? Pourquoi lui et pas les autres ? Qu'est-ce qui fait que l'ensemble de la production courante, un disque, un livre ou un film se met tout  coup  merger de la masse pour faire un chahut foudroyant ? Personne ne le sait vraiment. S'ils connaissaient la rponse, les spcialistes de la mise en march feraient mouche  tout coup (ce qui n'est manifestement pas le cas). </P> <P>Dans un magasin de jouets, l'autre jour, quand j'ai aperu ce gringalet d'Harry Potter ctoyer les figurines d'action habituelles des super-hros dops aux strodes, des lutteurs et des monstres sanguinolents, je me suis dit que personne  absolument personne !  n'aurait pu prvoir une pareille chose, il y a quatre ou cinq ans. Les fabricants de produits de consommation pour enfants n'ont pas plus d'imagination ni de perspicacit que le reste du monde; ils se basent sur ce qui a eu du succs dans le pass et cherchent  en recopier la recette. Mais reproduire ne garantit pas le succs. Pas plus qu'innover d'ailleurs. Le secret est dans la sauce, quelque part. Mais o ? </P> <P>Je ne crois pas que J. K. Rowling connat la rponse. Mais c'est un peu de a que ma nice Sophie aimerait lui parler, si elle avait le bonheur de rencontrer un jour la mre d'Harry Potter. Elle lui demanderait, non pas comment vendre autant de livres, mais comment en crire d'aussi bons. La question ne serait pas dsintresse. Mademoiselle Sophie a en effet ses propres ambitions littraires et mijote des projets de roman dont elle m'a gliss un mot. On savait que les aventures d'Harry Potter rpandaient partout le got de la lecture chez les jeunes. Mais se pourrait-il qu'ils propagent aussi le virus de l'criture ? </P> <P>En ce cas, encore une fois chapeau, madame Rowling! Et mme si, pour en arriver l, quelqu'un dans cette histoire a t oblig de vendre son me  Vous-savez-qui  ou pire !  eh bien, que les puissances concernes en soient remercies ! </P> <P align="right">Alain BERGERON </P>         <p>&nbsp;</p> </td>     </tr>   </table>   </center> </div> <hr width="600"> <div align="center">   <center>   <table border="0" width="600">     <tr>       <td><a href="../default.htm"><img border="0" src="../images/solaris_accueil.gif" alt=" Accueil Solaris " width="100" height="35"></a></td>       <td>         <p align="center">Mise  jour: Mai 2001</td>       <td>         <p align="right"><a href="../avis_importants.htm">Avis importants</a></td>     </tr>   </table>   </center> </div>  </body> </html> 
