<HTML> <HEAD><TITLE>L'islam est-il soluble dans la d&eacute;mocratie</TITLE> <META NAME="Template" CONTENT="D:\PROGRAMME\OFFICE\OFFICE\html.dot"> </HEAD> <BODY LINK="#0000ff" VLINK="#800080" BGCOLOR="#ccffcc">  <B><FONT SIZE=6><P ALIGN="CENTER">L'islam est-il soluble dans la d&eacute;mocratie</P> </FONT></B><P><FONT SIZE=2><B>Lahouari Addi <BR> </b></font><FONT SIZE=2>Pouvoirs, Septembre 1998</font></P> <B><P ALIGN="JUSTIFY">Les pays musulmans sont consid&eacute;r&eacute;s comme les plus r&eacute;fractaires &agrave; la d&eacute;mocratie en raison de l'islam. Le statut de l'&eacute;vidence n'en rend pas moins cette id&eacute;e contestable et repose sur une confusion entre l'islam-livre et les pays musulmans, cadres g&eacute;ographiques marqu&eacute;s par des histoires sp&eacute;cifiques.</P> </B><P ALIGN="JUSTIFY">Depuis ce qui a &eacute;t&eacute; appel&eacute; la ~ troisi&egrave;me vague de la d&eacute;mocratisation (1) , la science politique a produit un nombre consid&eacute;rable d'ouvrages et d'articles, notamment aux Etats-Unis, sur la transition d&eacute;mocratique, au point o&ugrave; la <I>transitologie" </I>est devenue une discipline autonome avec ses publications sp&eacute;cialis&eacute;es, ses forums et ses <I>gourous. </I>Son objet est le changement politique - ou la r&eacute;sistance &agrave; ce changement - intervenant aujourd'hui dans des soci&eacute;t&eacute;s &agrave; r&eacute;gimes autoritaires. Cet objet m&ecirc;me fait que les soci&eacute;t&eacute;s &eacute;tudi&eacute;es sont toutes non-occidentales puisque, avec l'av&egrave;nement de la d&eacute;mocratie au Portugal, en Espagne et en Gr&egrave;ce &agrave; la fin des ann&eacute;es 1970, et la disparition du syst&egrave;me communiste, l'autoritarisme a quasiment disparu en Europe. Cette situation expose la  <I>transitologie" </I>&agrave; &ecirc;tre domin&eacute;e par l'approche culturaliste, pr&eacute;supposant que le syst&egrave;me politique d'une soci&eacute;t&eacute; est le produit de la dynamique culturelle (2). D'o&ugrave; le risque d'analyser l'autoritarisme comme une <I>anomalie culturelle; </I>en &eacute;rigeant les syst&egrave;mes politiques ouest-europ&eacute;ens en mod&egrave;les pour mesurer le <I>d&eacute;ficit d&eacute;mocratique </I>du reste de l'humanit&eacute;' (3)'.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">D'o&ugrave; aussi cet <I>ethnocentrisme inconscient, </I>pr&eacute;supposant que le pouvoir en Occident s'est r&eacute;alis&eacute; dans les institutions d&eacute;mocratiques qui sont sa finalit&eacute; et que cette r&eacute;alisation est <I>naturelle. </I>Autrement dit, il serait dans la nature des choses que le pouvoir en Occident soit d&eacute;mocratique. Mais ce qui est ainsi oubli&eacute;, c'est que ces formes institutionnelles sont une construction historique, un produit de l'histoire au cours de laquelle la <I>contestation violente </I>a jou&eacute; un r&ocirc;le majeur (4). L'histoire du vote, pour prendre ce seul exemple, montre que le suffrage universel a &eacute;t&eacute; une revendication longtemps r&eacute;prim&eacute;e, satisfaite seulement au XXe si&egrave;cle avec le vote des femmes pour la plupart des pays europ&eacute;ens (5). Le consensus &eacute;lectoral est le r&eacute;sultat non pas d'une "culture arriv&eacute;e &agrave; maturit&eacute;" mais plut&ocirc;t le produit de cette histoire conflictuelle qui se stabilise autour de compromis institutionnels.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Dans la perspective culturaliste, les pays musulmans sont consid&eacute;r&eacute;s comme les plus r&eacute;fractaires des pays du tiers-monde &agrave; la d&eacute;mocratie en raison du r&ocirc;le de l'islam. Cette conclusion semble confirm&eacute;e par les &eacute;v&eacute;nements de ces derni&egrave;res ann&eacute;es en Alg&eacute;rie, en Afghanistan, en Iran ou au Soudan. Mais cette pr&eacute;misse, qui semble relever de l'&eacute;vidence, est contestable dans la mesure o&ugrave; elle d&eacute;place l'analyse d'un syst&egrave;me politique produit d'une histoire (le pays musulman &eacute;tudi&eacute;) vers un syst&egrave;me normatif (l'islam-livre) dont aucune p&eacute;riode historique ne t&eacute;moigne de la r&eacute;alisation, si ce n'est dans l'imaginaire social des acteurs du syst&egrave;me politique en question. En d'autres termes, la sp&eacute;culation incessante sur la compatibilit&eacute; ou l'incompatibilit&eacute; de l'islam avec la d&eacute;mocratie confond l'islam-livre, religion se cristallisant autour d'une id&eacute;e morale rappelant &agrave; l'homme sa destin&eacute;e et ses devoirs, et les pays musulmans, cadres g&eacute;ographiques de syst&egrave;mes sociaux marqu&eacute;s par des contradictions et des luttes renvoyant &agrave; la construction de l'&eacute;tat et &agrave; la formation de la nation, dans un contexte de pauvret&eacute;, de diff&eacute;rences de langues, d'antagonismes entre minorit&eacute;s religieuses, d'incomp&eacute;tence de l'administration, de corruption, etc.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Religion et Etat ont toujours &eacute;t&eacute; en conflit en phase de construction de l'&eacute;tat, y compris en Europe. La relation conflictuelle qui les lie provient de ce que tous deux pr&eacute;tendent fournir le support du lien social et tous deux v&eacute;hiculent une conception du bien commun <I>(common good) </I>qu'ils cherchent &agrave; r&eacute;aliser dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'humanit&eacute;. Cette pr&eacute;tention les d&eacute;signe &agrave; &ecirc;tre tous les deux des institutions potentiellement totalitaires. Le conflit est exacerb&eacute; du fait que tous deux s'adressent aux m&ecirc;mes hommes, croyants dans un cas, citoyens dans l'autre. Si en Occident, l'Eglise a &eacute;t&eacute; d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e de ses pr&eacute;rogatives politiques et de ses pr&eacute;tentions &agrave; dominer le pouvoir temporel, c'est parce qu'il y a eu des changements dans la structure de la soci&eacute;t&eacute;, dans les mentalit&eacute;s et dans l'&eacute;conomie qui lui ont fait perdre son influence politique sur les croyants. Les luttes s&eacute;culaires entre l'Eglise et l'Etat qui ont marqu&eacute; la naissance des syst&egrave;mes politiques ouest-europ&eacute;ens contemporains t&eacute;moignent que le catholicisme - comme l'islam aujourd'hui - s'est oppos&eacute; &agrave; la notion de souverainet&eacute; humaine, principe de base de la modernit&eacute; politique.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">La s&eacute;cularisation mise en uvre dans ces pays est le processus historique par lequel la souverainet&eacute; a &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute;e du Ciel &agrave; la Terre, ce qui suppose la remise en cause d'int&eacute;r&ecirc;ts id&eacute;ologiques et mat&eacute;riels puissants, et donc des luttes s&eacute;v&egrave;res. Toute religion est par cons&eacute;quent oppos&eacute;e &agrave; la d&eacute;mocratie, pour la simple raison que toutes reposent sur le principe d'autorit&eacute; sacr&eacute;e au-dessus des hommes, et posant comme principe absolu qu'en dehors de l'&eacute;thique religieuse il n'y a pas de morale. De ce point de vue, l'islam est bien contre la d&eacute;mocratie, consid&eacute;rant que le Coran est la seule source de la loi. Mais le catholicisme, malgr&eacute; une illusion r&eacute;trospective dont la persistance s'explique par un fort ethnocentrisme, l'a &eacute;t&eacute; aussi, et cela n'a pas emp&ecirc;ch&eacute; de nombreux pays catholiques, dont la France, de se doter d'un r&eacute;gime d&eacute;mocratique. Du point de vue th&eacute;orique, l'islam r&eacute;cuse le mod&egrave;le pr&eacute;tendant que le peuple est souverain,</P> <P>que le peuple est souverain, arguant qu'une telle affirmation usurpe un attribut qui n'appartient qu'&agrave; Dieu. Mais d&egrave;s lors que le d&eacute;bat sur le caract&egrave;re divin ou temporel de la souverainet&eacute; est engag&eacute; publiquement, cela signifie que le processus de s&eacute;cularisation est enclench&eacute;, m&ecirc;me s'il suscite des r&eacute;actions souvent violentes. Les hommes ont de tout temps exerc&eacute; la souverainet&eacute;, m&ecirc;me s'ils l'ont fait au nom du Dieu qu'ils adoraient. Ils ont toujours fait des lois et pos&eacute; des r&egrave;gles. Mais depuis l'av&egrave;nement des religions monoth&eacute;istes, c'est la premi&egrave;re fois, dans la modernit&eacute;, qu'ils prennent conscience de leur souverainet&eacute;. On peut, de ce point de vue, d&eacute;finir la s&eacute;cularisation comme la prise de conscience de la souverainet&eacute; de l'homme; cependant, cette prise de conscience est un processus et non une rupture brutale, et prend des formes diff&eacute;rentes selon les pays.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Dans un pays comme l'Alg&eacute;rie, la revendication de la souverainet&eacute; divine est d'abord une r&eacute;action populaire &agrave; la privatisation du pouvoir par les militaires, qui pr&eacute;tendent l'incarner en vertu d'une mission historique. Dans ce contexte, affirmer que la souverainet&eacute; n'appartient qu'&agrave; Dieu, c'est signifier qu'elle appartient &agrave; tout le monde (Vox <I>populi, vox dei) </I>et non &agrave; une poign&eacute;e d'individus. Dans ce cas, la revendication de la souverainet&eacute; divine ne prend pas sa source dans l'islam-livre mais plut&ocirc;t dans une situation politique v&eacute;cue par des administr&eacute;s qui refusent que l'&Eacute;tat soit privatis&eacute;.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Le slogan  La souverainet&eacute; n'appartient qu'&agrave; Dieu " n'a pas la m&ecirc;me signification politique dans les pays musulmans aujourd'hui et dans l'Europe d'il y a quatre si&egrave;cles. Dans ce dernier cas, il servait &agrave; emp&ecirc;cher l'autonomie du pouvoir temporel au profit de l'Eglise, qui pr&eacute;tendait &ecirc;tre la seule source de l&eacute;gitimit&eacute; en raison de son monopole sur le sacr&eacute;. Dans le premier cas, &agrave; l'inverse, il s'agit d'arracher le pouvoir des mains d'une oligarchie - civile ou militaire - pour lui donner un caract&egrave;re public &agrave; travers la religion &agrave; laquelle s'identifie la masse des croyants.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Une telle revendication de  souverainet&eacute; divine D exprime en r&eacute;alit&eacute; une profonde aspiration &agrave; la participation au champ de l'&Eacute;tat. Le sentiment de l'homme de la rue est que si des hommes exer&ccedil;aient le pouvoir au nom de Dieu, ils le feraient pour le bien commun et dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la collectivit&eacute;, ce qui lui donne le sentiment de ne pas &ecirc;tre exclu du champ de l'&Eacute;tat. Dans un tel contexte historique, le principe formellement proclam&eacute; de la souverainet&eacute; divine &eacute;voluera vers des formes institutionnelles concr&egrave;tes de participation politique. Aussi, la popularit&eacute; d'un tel slogan dans les pays musulmans a paradoxalement un contenu d&eacute;mocratique, d'autant plus que dans l'islam sunnite, il n'existe pas d'institution ayant autorit&eacute; &agrave; exercer les pr&eacute;rogatives de la souverainet&eacute; divine et donc pour monopoliser le pouvoir au nom du sacr&eacute;.</P> <B><P>" D&eacute;mocratie et participation politique"</P> </B><P ALIGN="JUSTIFY">Cela pour dire que l'islam-livre p&egrave;se moins sur l'&eacute;volution politique que les conditions sociales et les contradictions du syst&egrave;me politique. Mais le d&eacute;bat n'est pas biais&eacute; uniquement par l'&eacute;cart entre l'islam-livre et la r&eacute;alit&eacute; politique des soci&eacute;t&eacute;s musulmanes. Il l'est aussi par le caract&egrave;re polys&eacute;mique de la notion de d&eacute;mocratie, renvoyant d'abord &agrave; un mod&egrave;le id&eacute;al de participation politique des gouvern&eacute;s &agrave; la gestion de la Cit&eacute;. Car il s'agit de savoir de quelle d&eacute;mocratie il est question dans la relation islam-d&eacute;mocratie ? S'agit-il de la d&eacute;mocratie d&eacute;finie par Rousseau comme expression de la volont&eacute; g&eacute;n&eacute;rale ? S'agit-il de la d&eacute;mocratie repr&eacute;sentative r&eacute;duite &agrave; son aspect &eacute;lectoral ? Si nous &eacute;liminons la d&eacute;mocratie version Rousseau, nous raisonnerons alors en termes de <I>participation politique. </I>La relation sp&eacute;culative, voire sans objet historique, islam-d&eacute;mocratie se transformerait en la question suivante: est-il possible que, dans les pays musulmans, il puisse exister un syst&egrave;me politique o&ugrave; la masse des administr&eacute;s ne soit pas exclue du champ de l'&Eacute;tat ? Autrement dit, est-il possible que dans ces pays soient mises en place des institutions pr&eacute;voyant l'&eacute;lection des dirigeants et dans lesquelles les gouvern&eacute;s se reconna&icirc;traient en ayant le sentiment de participer au champ de l'&Eacute;tat ?</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Rien dans la religion n'emp&ecirc;che les croyants de donner leur avis - d'une mani&egrave;re ou d'une autre - sur le choix de dirigeants exer&ccedil;ant une autorit&eacute; publique qui se donnerait comme objectif de pr&eacute;server le bien commun et de faire respecter formellement la parole divine. Les crit&egrave;res de la participation (libert&eacute; de presse, droit de vote, l&eacute;galit&eacute; de l'opposition cherchant &agrave; prendre le pouvoir par la comp&eacute;tition &eacute;lectorale) ne contredisent les fondements d'aucune religion, &eacute;tant entendu que ces crit&egrave;res ont pour seul objectif l'&eacute;lection des dirigeants par les &eacute;lecteurs. La participation politique est le moyen par lequel des contrepoids &agrave; l'usage d&eacute;mesur&eacute; et abusif de l'autorit&eacute; publique sont institu&eacute;s. Aucune culture, aucune religion ne peut &ecirc;tre id&eacute;ologiquement contre le contr&ocirc;le des gouvernants par les gouvern&eacute;s, mais les dirigeants, quelles que soient leur culture et leur religion, r&eacute;sisteront autant que possible &agrave; la participation comme ont r&eacute;sist&eacute; lors des si&egrave;cles pass&eacute;s les dirigeants des pays europ&eacute;ens avant que ces derniers ne construisent des syst&egrave;mes d&eacute;mocratiques.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">La d&eacute;mocratie s'&eacute;tablira - ou ne s'&eacute;tablira pas dans le court terme - en fonction des ressources politiques dont disposent les protagonistes (6). La participation est la modalit&eacute; par laquelle ceux qui exercent l'autorit&eacute; publique rendent compte &agrave; ceux sur lesquels elle s'exerce <I>(accountability). </I>Les &eacute;lections sont l'occasion pour les dirigeants de rendre compte aux gouvern&eacute;s, qui les sanctionnent sur la base de leur usage de l'autorit&eacute; publique dans la gestion du pays. Ce que l'on appelle les r&eacute;gimes d&eacute;mocratiques sont des r&eacute;gimes o&ugrave; les administr&eacute;s, devenus citoyens, ont acquis le droit de choisir p&eacute;riodiquement les titulaires de l'autorit&eacute; publique, et donc de <I>participer </I>au champ politique autrement que par l'&eacute;meute. Il est donc n&eacute;cessaire de distinguer la <I>d&eacute;mocratie-norme </I>(Rousseau) de la <I>participation, </I>car cette distinction aidera &agrave; clarifier certains d&eacute;bats se focalisant sur la compatibilit&eacute; ou l'incompatibilit&eacute; de la d&eacute;mocratie avec certaines cultures, notamment l'islam.</P> <P>La participation politique est fondamentalement le r&eacute;sultat d'un rapport de forces entre les gouvernants et les gouvern&eacute;s, eux-m&ecirc;mes divis&eacute;s entre diff&eacute;rentes cat&eacute;gories sociales aux int&eacute;r&ecirc;ts divergents, qui exercent des pressions sur le pouvoir d'&Eacute;tat, non par rapport &agrave; des mod&egrave;les normatifs (islam, d&eacute;mocratie...) mais par rapport &agrave; leurs int&eacute;r&ecirc;ts l&eacute;gitim&eacute;s par l'id&eacute;e qu'ils se font de la justice, instrumentalisant &agrave; cet effet la religion comme ressource politique. Le rapport de forces &eacute;volue dans un champ social o&ugrave; les luttes politiques sont permanentes pour satisfaire des int&eacute;r&ecirc;ts divers et le plus souvent contradictoires. Au sommet, les uns lutteront pour accro&icirc;tre leurs fortunes; au bas de l'&eacute;chelle, les autres lutteront pour leur survie.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Les dirigeants tenteront d'exploiter ces divergences d'int&eacute;r&ecirc;ts pour garder le maximum de pouvoir afin de continuer de g&eacute;rer l'&Eacute;tat au mieux de leurs int&eacute;r&ecirc;ts politiques. Ils ne consentiront &agrave; reconna&icirc;tre l'autonomie du l&eacute;gislatif, du judiciaire et de la presse que pour &eacute;viter la coalition de tous les groupes sociaux contre eux et &eacute;viter l'explosion g&eacute;n&eacute;rale qui les emporterait. Mais auparavant, ils feront tout pour que l'autonomie consentie soit uniquement formelle, essayant tant&ocirc;t par le b&acirc;ton, tant&ocirc;t par la carotte, de domestiquer l'opposition pour l'amener &agrave; des compromis, la dissuadant de pr&ocirc;ner un changement de r&eacute;gime. Dans un grand nombre de pays musulmans (Maroc, Egypte, Alg&eacute;rie, Tunisie...), le multipartisme a ainsi &eacute;t&eacute; l&eacute;galis&eacute; mais les dirigeants l'ont vid&eacute; de son contenu, persistant &agrave; truquer les &eacute;lections, &agrave; limiter au maximum les pr&eacute;rogatives des assembl&eacute;es &eacute;lues, &agrave; intimider les militants de l'opposition, etc. Les titulaires du pouvoir d'&Eacute;tat r&eacute;sistent, utilisant force et ruse, pour se maintenir, mais ils sont constamment accul&eacute;s &agrave; faire des concessions.</P> <B><P>" Seuil d&eacute;mocratique et soci&eacute;t&eacute; civile"</P> </B><P ALIGN="JUSTIFY">La participation politique est un long processus qui atteint le seuil d&eacute;mocratique lorsque la soci&eacute;t&eacute; civile s'impose &agrave; travers ses institutions et surtout sa capacit&eacute; &agrave; s'autonomiser de l'&Eacute;tat quant &agrave; la production de subsistance. La notion de "seuil d&eacute;mocratique" (7) d&eacute;finie par Schumpeter n'exige pas, dans le cadre de la participation politique d&eacute;finie comme rapport de forces, que tous les partis adh&egrave;rent explicitement &agrave; l'id&eacute;ologie lib&eacute;rale. Le seuil d&eacute;mocratique est r&eacute;alis&eacute; lorsque les diff&eacute;rents groupements d'int&eacute;r&ecirc;ts, organis&eacute;s en partis ou non, sont oblig&eacute;s de passer des compromis institutionnels, maintenant un &eacute;quilibre gr&acirc;ce &agrave; la dissuasion mutuelle. La participation n'exige pas que les partis et les associations adh&egrave;rent au principe de la libert&eacute; de l'individu par rapport &agrave; la collectivit&eacute;; il suffit que ces derniers aient les moyens de se faire entendre et de d&eacute;fendre leurs int&eacute;r&ecirc;ts (8). Ce n'est donc pas l'id&eacute;ologie de tel ou tel parti qui met en place la participation, c'est la pluralit&eacute; des partis et des courants d'opinions qui assure son existence.</P> <P>Dans les pays du tiers-monde, le populisme a fleuri sur l'id&eacute;e selon laquelle le peuple est un et doit demeurer uni en ayant un seul parti. Tant que cette id&eacute;e est partag&eacute;e par une majorit&eacute; de la population l'autoritarisme aura des bases populaires. Dans cette perspective, l'islamisme est contraire &agrave; la participation non pas parce qu'il d&eacute;rive de l'islam, mais parce qu'il est populaire (9), se revendiquant de l'id&eacute;ologie populiste.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Il y a des degr&eacute;s dans la participation politique et, ce que l'on appelle le seuil d&eacute;mocratique est atteint ou non en fonction d'un rapport de forces dans lequel sont pris en compte l'&eacute;conomie, l'id&eacute;ologie, la culture, la religion, la violence, l'environnement international, etc. La participation politique est impos&eacute;e aux titulaires du pouvoir qui ont tendance &agrave; privatiser l'&Eacute;tat. Aujourd'hui en Alg&eacute;rie, l'&Eacute;tat est le domaine priv&eacute; de quelques g&eacute;n&eacute;raux non en r&eacute;f&eacute;rence &agrave; l'islam, mais en r&eacute;f&eacute;rence au rapport de forces qu'ils &eacute;tablissent avec la soci&eacute;t&eacute; civile. En faisant des hydrocarbures la seule source de revenus de l'&Eacute;tat, les g&eacute;n&eacute;raux ont rendu ce dernier &eacute;conomiquement ind&eacute;pendant de la soci&eacute;t&eacute;. La nature renti&egrave;re et distributive de l'&eacute;conomie est un obstacle autrement plus important que l'islam &agrave; la participation politique. Mobilis&eacute; comme ressource et comme vecteur de contestation, celui-ci est utilis&eacute; par la majorit&eacute; des administr&eacute;s pour une plus grande participation politique au champ de l'&Eacute;tat.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Que l'islam, dans l'opposition, soit un vecteur de participation ne signifie pas pour autant que les partis islamistes au pouvoir mettraient en uvre une plus grande participation. Si dans un r&eacute;gime islamiste futur, la structure renti&egrave;re de l'&eacute;conomie demeure, il n'y aura pas une plus grande participation par rapport au r&eacute;gime actuel. Tant que la rente sera la seule source de richesses, l'&Eacute;tat aura la capacit&eacute; de s'opposer &agrave; l'&eacute;mergence de la soci&eacute;t&eacute; civile, dissuadant tout courant d'opinion qui s'&eacute;l&egrave;verait contre le d&eacute;tournement de l'autorit&eacute; publique &agrave; des fins priv&eacute;es.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Cela dit, il faut revenir &agrave; cette notion - aujourd'hui largement galvaud&eacute;e par le discours journalistique - de  <I>soci&eacute;t&eacute; civile , </I>d&eacute;finie comme un ensemble d'institutions et d'associations port&eacute;es par des <I>valeurs d&eacute;mocratiques. </I>En Alg&eacute;rie, cette notion est utilis&eacute;e &agrave; tout propos par la presse contr&ocirc;l&eacute;e par les militaires, sans jamais questionner le fait que les associations et groupes cens&eacute;s incarner la " soci&eacute;t&eacute; civile " soient cr&eacute;&eacute;es &agrave; l'instigation de l'&Eacute;tat et anim&eacute;es par des groupes sociaux tirant leurs revenus de l'&Eacute;tat. Fortement id&eacute;ologis&eacute;e, la notion a d&eacute;sormais pour fonction de servir de filtre &agrave; la participation politique. Seuls les membres de la  soci&eacute;t&eacute; civile ont le droit de participer au champ politique, &agrave; l'exclusion des violents et des &eacute;meutiers qui n'y ont pas droit parce qu'ils n'auraient pas atteint le degr&eacute; de <I>civilit&eacute; </I>pour prendre part pacifiquement aux affaires de l'&Eacute;tat (10). Fans cette d&eacute;finition, la notion a pour fonction id&eacute;ologique d'&eacute;carter les islamistes de la participation politique, en les pr&eacute;sentant comme des barbares, des &ecirc;tres inhumains, indignes de faire partie de la Cit&eacute;. La soci&eacute;t&eacute; civile ainsi d&eacute;limit&eacute;e se r&eacute;duirait aux fonctionnaires et aux groupes sociaux p&eacute;riph&eacute;riques de l'&Eacute;tat, effarouch&eacute;s par ces masses d&eacute;munies, r&eacute;clamant le droit d'&ecirc;tre associ&eacute;es &agrave; la d&eacute;signation des dirigeants, et contestant violemment contre les in&eacute;galit&eacute;s sociales, contre la p&eacute;nurie d'emplois, de logements, de transports, des soins m&eacute;dicaux, etc. Ces masses <I>inciviles </I>ne sauraient faire partie de la soci&eacute;t&eacute; civile suppos&eacute;e &eacute;tablir des rapports pacifiques r&eacute;gul&eacute;s par les lois du march&eacute;. </P> <P>1 - Cf Samuel Huntington, <I>The Third Wave. Democratization in the Late Twentieth Century, </I>Oklahoma University Press, 1993.</P> <P>2 - Depuis <I>The Civic Culture </I>(Princeton University Press, 1963) de G. Almond et S. Verba jusqu'&agrave; <I>Making Democracy Work. Civic Traditions in Modern Italy, </I>(Princeton University Press, 1993) de R. D. Putnam, l'approche culturaliste semble bien &eacute;tablie dans la science politique.</P> <P>3 - "Ainsi, je mets au premier rang, &agrave; titre d'inclination g&eacute;n&eacute;rale de toute l'humanit&eacute;, un d&eacute;sir perp&eacute;tuel et sans tr&ecirc;ve d'acqu&eacute;rir pouvoir apr&egrave;s pouvoir, d&eacute;sir qui ne cesse qu'&agrave; la mort". Thomas Hobbes <I>L&eacute;viathan, </I>Sirey, 1981.</P> <P>4 - Cf. Les travaux de Charles Tilly, et notamment son r&eacute;cent ouvrage <I>Coercion, Capital and European States, AD 990-1990, </I>Basil Blackwell, Londres 1990.</P> <P>5 - Cf. Pierre Rosanvallon, <I>Le Sacre du citoyen, </I>Gallimard, Paris 1994.</P> <P>6 - La notion de ressource politique est importante pour l'analyse des syst&egrave;mes politiques, et il serait utile de la d&eacute;finir. &Agrave; cet effet, j'emprunte la d&eacute;finition de Dahl qui &eacute;crit: "A political resource is a means by which one person can influence the behavior of other persons. Political resources therefore include money, information, food, force, the threat of force, jobs, friendship, social standing, the right to make laws, votes, and a great variety of other things. R. Dahl, <I>Modern Political Analysis, </I>Prenctice-Hall, Inc., 1984, p. 31. </P> <P>7 - Le  seuil d&eacute;mocratique est suppos&eacute; &ecirc;tre atteint lorsque la participation correspond &agrave; la d&eacute;finition que donne Schumpeter de la d&eacute;mocratie comme "institutional arrangement for arriving at political decisions in which individuals acquire the power to decide by means of a competitive struggle for the people's vote " a Sc hu mpete r, <I>Capitalism, Socialismand D&eacute;mocracy, </I>1943, p. 269). Cette d&eacute;finition est reprise par un grand nombre de politologues. &Agrave;titre d'exemple, P. Schmitter et T.L. Karl d&eacute;finissent la d&eacute;mocratie en ces termes: "Modern political democracy is a system of governance in which rulers are held accountable for their actions in the public realm by citizens, acting indirectly through the competition and cooperation of their elected representatives". P.C. Schmitter and T. L. Karl, What Democracy is... and is not &gt;,, in L. Diamond and M. Plattner (eds.), <I>The G/oba/ Resurgence of Democracy, </I>The Johns Hopkins University Press, 1996, p. 50.</P> <P>8- Un parti politique est suppos&eacute; r&eacute;unir des individus qui ont des int&eacute;r&ecirc;ts communs ou des conceptions communes qu'ils d&eacute;fendent politiquement. L'organisation hi&eacute;rarchique du parti se donne comme finalit&eacute; l'efficacit&eacute; de la d&eacute;fense de la ligne politique et non pas la d&eacute;mocratie. Pour cette raison, il n'existe pas de parti d&eacute;mocratique <I>en soi.</i></P> <P>9 - Cf. B. K. Rutherford "Can an Islamic Group Aid Democratization ?"in J. W. Chapman andShapiro (eds.), <I>Democratic Community, </I>New-York University Press, New York, 1993.</P> <P>10 - Pour une approche institutionnaliste et culturaliste de la notion de " soci&eacute;t&eacute; civile ", cf. Norton, A. (ed.),<I> Civil Society in the Middle-East, </I>Leiden, New-York, Brill, 1995.</P> <FONT SIZE=4 COLOR="#000000"><P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> </FONT><P ALIGN="JUSTIFY"><A HREF="../../fr/article/tribune/tribune.htm">Retour</A></P> <P><A HREF="../../francais.htm">algeria-watch en francais</A><FONT COLOR="#000000">&nbsp;</font></P> <FONT SIZE=4 COLOR="#000000"><P>&nbsp;</P> </FONT><P ALIGN="RIGHT"></a></P></BODY> </HTML> 
