<!-- This document was created with HomeSite 2.5 --> <!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 3.2 Final//EN">  <HTML> <HEAD> 	<TITLE>Napolon Bonaparte : Le Masque prophte et autres crits de jeunesse</TITLE> </HEAD>  <BODY BGCOLOR="#FFFFE8"><FONT FACE="TIMES NEW ROMAN,ARIAL"></FONT> <B>BONAPARTE</B>, Napolon (1769-1821) : <I>Le Masque prophte et autres crits de jeunesse</I>.- Paris : M. Vox, 1945.- 54 p. ; 17 cm.- (<A HREF="../litterature/bibliogr/brins.htm">Brins de plume</A>. 2me srie ; 7). <HR> Saisie du texte : S. Pestel pour la collection lectronique de la Bibliothque Municipale de Lisieux (06.XI.1998)<BR> Texte relu par : A. Guzou<BR> Adresse : Bibliothque municipale, B.P. 7216, 14107 Lisieux cedex <BR> -Tl. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56.<BR> Ml : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com<BR> http://www.bmlisieux.com/<BR> <HR> <I>Diffusion libre et gratuite (freeware)</I> <HR> <P> <CENTER><B>Le Masque prophte </B></CENTER> <CENTER>et autres crits de jeunesse</CENTER> <CENTER>par</CENTER> <CENTER>Napolon <B>Bonaparte</B></CENTER> <CENTER><h3>~~~~</h3></CENTER> <P> <CENTER><B>LE MASQUE PROPHETE</B></CENTER> <P ALIGN="JUSTIFY"> L'AN 160 de l'hgire, Mikadi rgnait  Bagdad ; ce prince, grand, gnreux, clair, magnanime, voyait prosprer l'empire arabe dans le sein de la paix. Craint et respect de ses voisins, il s'occupait  faire fleurir les sciences et en acclrait les progrs, lorsque la tranquillit fut trouble par Hakem, qui, du fond du Korassan, commenait  se faire des sectateurs dans toutes les parties de l'empire. Hakem, d'une haute stature, d'une loquence mle et emporte, se disait l'envoy de Dieu ; il prchait une morale pure qui plaisait  la multitude ; l'galit des rangs, des fortunes, tait le texte ordinaire de ses sermons. Le peuple se rangeait sous ses enseignes. Hakem eut une arme. <P ALIGN="JUSTIFY"> Le calife et les grands sentirent la ncessit d'touffer dans sa naissance une insurrection si dangereuse ; mais leurs troupes furent plusieurs fois battues, et Hakem acqurait tous les jours une nouvelle prpondrance. <P ALIGN="JUSTIFY"> Cependant une maladie cruelle, suite des fatigues de la guerre, vint dfigurer le visage du prophte. Ce n'tait plus le plus beau des Arabes. Ses traits nobles et svres, ses yeux grands et pleins de feu taient dfigurs ; Hakem devint aveugle. Ce changement et pu ralentir l'enthousiasme de ses partisans. Il imagina de porter un masque d'argent. <P ALIGN="JUSTIFY"> Il parut au milieu de ses sectateurs ; Hakem n'avait rien perdu de son loquence. Son discours avait la mme force ; il leur parla, et les convainquit qu'il ne portait le masque que pour empcher les hommes d'tre blouis par la lumire qui sortait de sa figure. <P ALIGN="JUSTIFY"> Il esprait plus que jamais dans le dlire des peuples qu'il avait exalts, lorsque la perte d'une bataille vint ruiner ses affaires, diminuer ses partisans et affaiblir leur croyance : il est assig, sa garnison est peu nombreuse. Hakem, il faut prir, ou tes ennemis vont s'emparer de ta personne ! Il assemble tous les sectateurs et leur dit : Fidles, nous que Dieu et Mahomet ont choisis pour restaurer l'empire et regrader notre nature, pourquoi le nombre de vos ennemis vous dcourage-t-il ? Ecoutez ; la nuit dernire, comme vous tiez plongs dans le sommeil, je me suis prostern et ai dit  Dieu : Mon pre, tu m'as protg pendant tant d'annes ; moi ou les miens t'aurions-nous offens, puisque tu nous abandonnes ? Un moment aprs, j'ai entendu une voix qui me disait : Hakem, ceux seuls qui ne t'ont pas abandonn sont tes vrais amis et seuls sont lus. Ils partageront avec toi les richesses de tes superbes ennemis. Attends la nouvelle lune, fais creuser de larges fosss, et tes ennemis viendront s'y prcipiter comme des mouches tourdies par la fume. Les fosss sont bientt creuss, l'on en remplit un de chaux, l'on pose des cuves pleines de liqueurs spiritueuses sur le bord. <P ALIGN="JUSTIFY"> Tout cela fait, l'on sert un repas en commun, l'on boit du mme vin, et tous meurent avec les mmes symptmes. Hakem trane leurs corps dans la chaux qui les consume, met le feu aux liqueurs et s'y prcipite. Le lendemain, les troupes du calife veulent avancer, mais s'arrtent en voyant les portes ouvertes ; l'on entre avec prcaution et l'on ne trouve qu'une femme, matresse d'Hakem, qui lui a survcu. Telle fut la fin de Hakem, surnomm Durha, que ses sectateurs croient avoir t enlev au ciel avec les siens. <P ALIGN="JUSTIFY"> Cet exemple est incroyable. Jusqu'o peut pousser la fureur de l'illustration ! <P> <CENTER><B>*~*</B></CENTER> <P> <CENTER><B>DIALOGUE SUR L'AMOUR</B></CENTER> <P ALIGN="JUSTIFY">  COMMENT, monsieur, qu'est-ce que l'amour ? Eh ! quoi, n'tes-vous donc pas compos comme les autres hommes ? <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Bonaparte</I>. - Je ne vous demande pas la dfinition de l'amour. Je fus jadis amoureux et il m'en est rest assez de souvenir pour que je n'aie pas besoin de ces dfinitions mtaphysiques qui ne font jamais qu'embrouiller les choses : je vous dis plus que de nier son existence. Je le crois nuisible  la socit, au bonheur individuel des hommes, enfin je crois que l'amour fait plus de mal... et que ce serait un bienfait d'une divinit protectrice que de nous en dfaire et d'en dlivrer le monde. <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Des Mazis</I>. - Quoi ! L'amour nuisible  la socit, lui qui vivifie la nature entire, source de toute production, de tout bonheur. Point d'amour, monsieur, autant vaudrait-il anantir notre existence ! <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Bonaparte</I>. - Vous vous chauffez. La passion vous transporte. Reconnaissez, je vous en prie, votre ami. Ne me regardez pas avec indignation et rpondez. Pourquoi depuis que cette passion vous domine, ne vous vois-je plus dans vos socits ordinaires ? Que sont devenues vos occupations ? Pourquoi ngligez-vous vos parents, vos amis ? Vos journes entires sont sacrifies  une promenade monotone et solitaire jusqu' ce que l'heure vous permette de voir Adlade. <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Des Mazis</I>. - Eh ! que m'importe  moi, monsieur, vos occupations, vos socits ? A quoi aboutit une science indigeste ? Qu'ai-je  faire de ce qui s'est pass il y a mille ans ? Quelle influence puis-je avoir sur le cours des astres ? Que m'importe le minutieux dtail des discussions puriles des hommes ?... Je me suis occup de cela sans doute. Qu'avais-je de mieux  faire ? Il fallait bien par quelque moyen se soustraire  l'ennui qui me menaait ; mais, croyez-moi, je sentais, au milieu de mon cabinet, le vide de mon coeur. Parfois mon esprit tait satisfait, mais mes sentiments !... Oh ! Dieu, je n'ai fait que vgter tant que je n'eus pas aim. Actuellement au contraire, quand l'aurore m'arrache au sommeil, je ne me dis plus : Pourquoi le soleil luit-il aujourd'hui pour moi ? Non ! le premier rayon de lumire me prsente ma chre Adlade en habit du matin. Je la vois penser  moi, me sourire. Hier au soir, elle me serrait la main ; elle soupirait, nos regards se rencontraient. Comme ils exprimaient nos sentiments ! Je contemple un portrait qui me ravit l'me. Cent fois je le remets pour le reprendre aussitt. Cette promenade, monsieur, que vous appelez monotone, eh ! non, la vaste tendue du globe ne contient pas plus de varit. D'abord, mon esprit repasse les choses qu'elle m'a dites ; je relis le billet qu'elle m'a crit ; je pense  celui qui doit peindre toute l'tendue de mon amour. Je le refais cent fois. Mon imagination s'lve ; je vois bientt mes feux couronns, je regrette tantt de ne pas avoir une fortune immense  lui sacrifier. Ici mme, je voudrais avoir une couronne. Concevez-vous le charme de la proposer  ses parents, la joie que cela lui causerait. Tout ce qui approche d'elle est sacr  mes yeux. Une autre fois, je penserai aux prparatifs des noces qui doivent bientt nous unir, jusqu'aux prsents que je dois lui faire... Mon coeur se dilate  imaginer quelque chose qui puisse l'obliger, lui prouver mon amour. Voyez-vous le chteau o nous devons passer nos jours, les sombres bosquets, les riantes prairies, les dlicieux parterres. Rien ne m'affecte que le plaisir d'tre tous les jours  ct d'elle. Mais bientt elle doit me donner des gages de notre amour... Mais vous riez ! En vrit je vous dteste. <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Bonaparte</I>. - Je ris des grandes occupations qui captivent votre me et plus encore du feu avec lequel vous me les communiquez. Quelle maladie trange s'est empare de vous ? Je sens que la raison que je vais appeler  votre secours ne fera aucun effet et, dans le dlire o vous tes, vous ferez plus que de fermer l'oreille  sa voix ; vous la mpriserez. Souvenez-vous que vous n'tes pas de sang-froid et que mon amiti fut toujours le juge qui vous rappela  vos devoirs. Souvenez-vous que je m'en suis toujours rendu digne. J'aurais besoin de rpter ici les obligations que vous me devez et les marques qui vous sont connues de mes sentiments, car, moi-mme, je ne serais pas  l'abri de vos invectives dans les accs de votre dlire. Car votre tat est pareil  celui d'un malade qui ne voit que la chimre qu'il poursuit et sans connatre la maladie qui la produit, ni la sant qu'il a perdue. Je n'agiterai donc pas si vos plaisirs sont dignes de l'homme, ou mme si c'en sont. Je veux croire que ce sexe, roi du monde par sa force, son industrie, son esprit et toutes ses autres facults naturelles, trouve sa suprme flicit  la languir dans les chanes d'une molle passion et sous les lois d'un tre plus fragile d'entendement comme de corps. Je veux croire, comme vous le dites, que le souvenir de votre Adlade, son image, sa conversation, puissent vous ddommager des agrments de vos occupations, de vos socits ; mais n'est-il pas vrai que vous dsirez toujours la fin de cet tat et que votre insatiable imagination voudrait obtenir ce que la vertu d'Adlade ne peut accorder. Ma froide tranquillit, je le vois, n'est pas propre  peindre le pesant fardeau qui tourmente l'existence d'un amant dans le moindre chec qui lui survient. Qu'Adlade s'absente pour quinze jours seulement, que deviendrez-vous ? Si un autre s'efforce de plaire  cet objet que vous croyez vous appartenir, que d'inquitudes ! Si une mre alarme trouve mauvaises de trop frquentes visites qui font parler un public mchant, enfin, monsieur, que sais-je, cent petites autres choses qui frappent fortement un amant vous agitent. Souvent les nuits se passent sans sommeil, les repas sans manger, la Terre n'a point d'endroit pour contenir votre inquitude extrme. Votre sang bouillonne, vous marchez  grands pas le regard gar. Pauvre chevalier, est-ce l le bonheur ?... Je ne doute pas que si, aujourd'hui, dans l'extase que vous a occasionne un serrement de main, vous ne trouviez cet tat la suprme flicit ; je ne doute pas, dis-je, que demain, dans une humeur contraire, vous ne trouviez votre faiblesse insupportable. <P ALIGN="JUSTIFY"> Mais, chevalier, voil votre position. S'il fallait dfendre la patrie attaque, que feriez-vous ? S'il fallait !... Mais  quoi tes-vous bon ? Confiera-t-on le bonheur de vos semblables  un enfant qui pleure sans cesse, qui s'alarme ou se rjouit au seul mouvement d'une autre personne ? Confiera-t-on le secret de l'Etat  celui qui n'a point de volont ? <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Des Mazis</I>. - Toujours des grands mots vides de sens ! Que fait  moi votre Etat, ses secrets ? En vrit, vous tes inconcevable aujourd'hui. Vous n'avez jamais raisonn si pitoyablement. <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Bonaparte</I>. - Ah ! chevalier, que vous importent l'Etat, vos concitoyens, la socit ! Voil les suites d'un coeur relch, abandonn  la volupt. Point de force, point de vertus dans votre sentier. Vous n'ambitionniez que de faire le bien et, aujourd'hui, ce bien mme vous est indiffrent. Quel est donc ce sentiment dprav qui a pris la place de votre amour pour la vertu ? Vous ne dsirez que de vivre ignor  l'ombre de vos peupliers. Profonde philosophie ? Ah ! chevalier, que je dteste cette passion qui a produit une si grande mtamorphose ? Vous ne songez pas que vous tirez vers l'gosme et tout vous est indiffrent, opinions des hommes, estime de vos amis, amour de vos parents. Tout est captiv au tyran fort de votre faiblesse. Un coup d'oeil, un serrement de main, un baiser, chevalier, et que vous importe alors la peine de la patrie, la mauvaise opinion de vos amis ; un attouchement corporel... mais je ne veux pas vous irriter. Je le veux croire : l'amour a des plaisirs incomparables, des peines encore plus grandes peut-tre, mais n'importe, considrons seulement l'influence qu'il a dans l'tat de la socit. Il est vrai, chevalier, que dans l'tat des choses, notre me, ne indpendante, a besoin d'tre forme, dgrade si vous voulez par des institutions, que, ds la naissance, l'attention que tous les lgislateurs ont donne  l'ducation..., que nous sommes ns pour tre heureux, que c'est la loi suprme que la nature a grave au fond de nous-mmes. Il est vrai que c'est la base qui nous a t donne pour servir de rgle  notre conduite. Chacun, n juge de ce qui peut lui convenir, a donc le droit de disposer de son corps comme de ses affections, mais cet tat d'indpendance est vraiment oppos  l'tat de servitude o la socit nous a mis. <P ALIGN="JUSTIFY"> En changeant d'tat, il a donc fallu changer d'humeur. Il a donc fallu substituer au cri de notre sentiment, celui des prjugs. Voil la base de toutes les institutions sociales. Il a fallu prendre l'homme ds son origine pour en faire s'il se peut une autre crature. Croyez-vous, sans ce changement, que tant d'hommes souffriraient d'tre avilis par un petit nombre de grands seigneurs et que des palais somptueux seraient respects par des hommes qui manquent de pain ? La force est la loi des animaux ; la conviction celle des hommes. On convint, soit pour repousser les attaques des btes plus fortes, soit pour ne pas tre expos  se battre  chaque instant, l'on convint, dis-je, des lois des proprits et chacun fut assur au nom de tous de la proprit de son champ. <P ALIGN="JUSTIFY"> Cette conviction n'existait qu'entre un petit nombre d'hommes. Il fallait donc des magistrats, soit pour repousser les attaques des peuplades voisines, soit pour faire excuter la convention reue. <P ALIGN="JUSTIFY"> Ces magistrats sentirent le charme du commandement,  mais les plus alertes du peuple s'y opposrent. Ils furent gagns et ainsi associs aux projets des ambitieux. Le peuple fut subjugu. Vous voyez l'ingalit s'introduire  grands pas ; vous voyez se former la classe rgnante de la classe gouverne. La religion vint consoler les malheureux qui se trouvaient dpouills de toute proprit. Elle vint les enchaner pour toujours. Ce ne fut plus par les cris de la conscience que l'homme devait se conduire. Non ! L'on craignit qu'un sentiment que l'on faisait tout au monde pour touffer reprt le dessus. <P ALIGN="JUSTIFY"> Il y eut donc un Dieu. Ce Dieu conduisait le monde. Tout se faisait par acte de sa volont. Il avait donn des lois crites... et l'empire des prtres commena, empire qui probablement ne finira jamais. <P ALIGN="JUSTIFY"> Que l'homme donc soit dgrad, triste vrit ! mais que l'tat de socit ne soit lgitime, c'est ce dont l'on ne peut disconvenir. Le silence des hommes l-dessus est une approbation tacite que rien ne peut dmentir. Vous avez vingt ans, monsieur, choisissez : ou renoncer  votre rang,  votre fortune et quitter un monde que vous dtestez, ou, vous inscrivant dans le nombre des citoyens, soumettez-vous  ses lois. Vous jouissez des avantages du contrat, serez-vous infidle aux autres clauses ? Ce ne serait pas vous croire honnte homme que d'en douter. Vous devez donc tre attach  un Etat qui vous procure tant de bien-tre et, promettant  la fois de faire un digne usage des avantages qu'il vous a accords, vous devez rendre heureux le peuple au-dessus duquel vous tes et faire prosprer la socit qui vous a distingu. Pour cela faire, mon cher chevalier, il faut que vous soyez toujours matre de votre me et de vos occupations et il ne faut pas que l'aspect des affaires vous empche. Pour cela faire, il faut que, guid toujours par le flambeau de la raison, vous puissiez balancer avec quit les droits des hommes  qui vous devez. Pour cela faire, il faut que, prt  tout entreprendre pour le service de l'Etat, vous soyez soldat, homme d'affaires, courtisan mme si l'intrt du peuple et de votre nation le demande. Ah ! que votre rcompense sera douce ! Dfiez alors les malignes vapeurs de la calomnie, de la jalousie ! Dfiez hardiment le temps mme ! Vos membres dcrpits ne seront plus qu'une image imparfaite de ce qu'ils furent jadis et ils attireront cependant le respect de tous ceux qui vous approcheront. L'un racontera, dans sa cabane, le soulagement que vous lui avez apport. L'autre, en faisant le rcit des complots mchants, dira : S'il ne ft pas venu  mon secours, j'eusse pri du supplice des criminels. Chevalier, cesse de restreindre cette me altire et ce coeur jadis si fier  une sphre aussi troite ! Toi aux genoux d'une femme ! fais plutt tomber aux tiens les mchants confondus ! Toi mpriser les peines des hommes ! Sentiment d'honneur, subjugue-le plutt ! Estim par tes semblables, respect, aim par tes vassaux la mort viendra t'enlever au milieu des pleurs de ceux qui t'entoureront, aprs avoir coul une vie douce, oracle de tes proches et pre de tes vassaux.  <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Des Mazis</I>. - Je ne vous entends pas. Comment, monsieur, mon amour pourrait-il m'empcher de suivre le plan que vous venez de tracer ? Quelle ide vous tes-vous faite d'Adlade ? <P ALIGN="JUSTIFY"> Adlade, s'il faut pour remplir ses devoirs, soulager les malheureux ; s'il faut pour tre vertueux, aimer sa patrie, les hommes, la socit, qui plus qu'elle vertueuse ? Croyez-vous que je faisais le bien avec la froideur de la philosophie ? Quand la volont d'Adlade sera le mobile qui me conduira, lui faire plaisir, la rcompense... Non, monsieur, vous n'avez jamais t amoureux. <P ALIGN="JUSTIFY"> <I>Bonaparte</I>. - Je plains votre erreur. Quoi, chevalier, vous croyez que l'amour est le chemin de la vertu ? Il vous immtrigue  chaque pas. Soyez sincre. Depuis que cette passion fatale a troubl votre repos, avez-vous envisag d'autre jouissance que celle de l'amour ? Vous ferez donc le bien ou le mal suivant les symptmes de votre passion. Mais, que dis-je, vous et la passion ne font qu'un mme tre. Tant qu'elle durera, vous n'agirez que pour elle et, puisque vous tes convenu que les devoirs d'un homme riche consistaient  faire du bien,  arracher de l'indigence les malheureux qui y gmissent, que les devoirs d'un homme de naissance l'obligeaient  se servir du crdit de son nom pour dtruire les brigues des mchants, que les devoirs du citoyen consistaient  dfendre la patrie et  concourir  sa prosprit, n'avouerez-vous pas que les devoirs d'un bon fils consistent  reconnatre en son pre les obligations d'une ducation soigne,  sa mre... Non ! chevalier, je me tairais si j'tais oblig de vous prouver de pareilles vidences... <P>  <CENTER><B>~*~</B></CENTER> <P>  <CENTER><B>UNE AVENTURE AU PALAIS ROYAL</B></CENTER>  <P ALIGN=RIGHT><I>Jeudi 22 novembre 1787, <BR> Paris, Htel de Cherbourg,<BR> rue du Four St Honor.</I></P> <P ALIGN="JUSTIFY">  JE sortais des Italiens et me promenais  grands pas sur les alles du Palais Royal. Mon me, agite par les sentiments vigoureux qui la caractrisent, me faisait supporter le froid avec indiffrence ; mais, l'imagination refroidie, je sentis les rigueurs de la saison et gagnai les galeries. J'tais sur le seuil de ces portes de fer quand mes regards errrent sur une personne du sexe. L'heure, la taille, sa grande jeunesse ne me firent pas douter qu'elle ne ft une fille. Je la regardais : elle s'arrta non pas avec cet air grenadier des autres, mais un air convenant parfaitement  l'allure de sa personne. Ce rapport me frappa. Sa timidit m'encouragea et je lui parlai... Je lui parlai, moi qui, pntr plus que personne de l'odieux de son tat, me suis toujours cru souill par un seul regard... Mais son teint ple, son physique faible, son organe doux, ne me firent pas un moment en suspens. Ou c'est, me dis-je, une personnne qui me sera utile  l'observation que je veux faire, ou elle n'est qu'une bche. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Vous aurez bien froid, lui dis-je, comment pouvez-vous vous rsoudre  passer dans les alles ? <P ALIGN="JUSTIFY"> - Ah ! monsieur, l'espoir m'anime. Il faut terminer ma soire. <P ALIGN="JUSTIFY"> L'indiffrence avec laquelle elle pronona ces mots, le flegmatique de cette rponse me gagna et je passai avec elle. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Vous avez l'air d'une constitution bien faible. Je suis tonn que vous ne soyez pas fatigue du mtier. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Ah ! dame, monsieur, il faut bien faire quelque chose. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Cela peut-tre, mais n'y a-t-il pas de mtier plus propre  votre sant ? <P ALIGN="JUSTIFY"> - Non, monsieur, il faut vivre. <P ALIGN="JUSTIFY"> Je fus enchant, je vis qu'elle me rpondait au moins, succs qui n'avait pas couronn toutes les tentatives que j'avais faites. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Il faut que vous soyez de quelques pays septentrionaux, car vous bravez le froid. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Je suis de Nantes en Bretagne. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Je connais ce pays-l... Il faut, mademoiselle, que vous me fassiez le plaisir de me raconter la perte de votre p... <P ALIGN="JUSTIFY"> - C'est un officier qui me l'a pris. <P ALIGN="JUSTIFY"> - En tes-vous fche ? <P ALIGN="JUSTIFY"> -  Oh ! oui, je vous en rponds. (Sa voix prenait une saveur, une onction que je n'avais pas encore remarque). Je vous en rponds. Ma soeur est bien tablie actuellement. Pourquoi ne l'eus-je pas t ? <P ALIGN="JUSTIFY"> - Comment tes-vous venue  Paris ? <P ALIGN="JUSTIFY"> - L'officier qui m'avilit, que je dteste, m'abandonna. Il fallut fuir l'indignation d'une mre. Un second se prsenta, me conduisit  Paris, m'abandonna, et un troisime avec lequel je viens de vivre trois ans, lui a succd. Quoique Franais, ses affaires l'ont appel  Londres et il y est. Allons chez vous. <P ALIGN="JUSTIFY"> - Mais qu'y ferons-nous ? <P ALIGN="JUSTIFY"> - Allons, nous nous chaufferons et vous assouvirez votre plaisir. <P ALIGN="JUSTIFY"> J'tais bien loin de devenir scrupuleux, je l'avais agace pour qu'elle ne se sauvt point quand elle serait presse par le raisonnement que je lui prparais en contrefaisant une honntet que je voulais lui prouver ne pas avoir... <P>  <CENTER><B>*~*</B></CENTER> <P>  <CENTER><B>LES RFUGIS DE LA GORGONA</B></CENTER> <P ALIGN="JUSTIFY">  JE m'tais embarqu  Livourne pour me rendre en Espagne lorsque les vents contraires nous obligrent de relcher  la Gorgona.La Gorgona est un rocher escarp qui peut avoir une demi-lieue de circuit. Il n'y avait aucun bon refuge mais, dans la ncessit o nous tions, nous fmes comme nous pmes, vu que notre navire faisait eau de plusieurs cts. <P ALIGN="JUSTIFY"> Il est peu de situations aussi pittoresques que la position de cette le, loigne de toute terre par des bras de mer immenses, environne de rochers contre lesquels les vagues se brisent avec fureur. Elle est quelquefois le refuge du ple matelot contre les temptes, mais plus souvent la Gorgona n'est pour eux q'un cueil o bien des navires ont souvent fait naufrage. <P ALIGN="JUSTIFY"> Fatigu des temptes que nous avions essuyes, je dbarquai aussitt avec des matelots. Ils n'avaient jamais vu cette le et ne savaient pas si elle tait habite. Arrivs  terre, j'emploie le peu de force qui me restait  la parcourir et ne tardai pas  me convaincre que jamais crature humaine n'avait habit un si strile sjour. Je me trompais toutefois et je revins de mon erreur lorsque j'entrevis des pans de murailles demi-ruines par le temps. Ils paraissaient avoir t btis depuis plusieurs sicles. Le lierre et d'autres arbrisseaux de cette espce avaient tellement cr  leur abri qu'il tait difficile d'apercevoir les pierres. <P ALIGN="JUSTIFY"> Je fis dresser une tente dans cette enceinte o avaient t jadis des maisons, pour pouvoir y passer la nuit. Les matelots couchrent  bord et je me trouvai seul dans cette rgion. Cette ide m'occupa assez agrablement pendant une partie de la soire. Je me trouvais, je puis le dire, dans un petit monde o bien certainement il y avait de quoi pourvoir  mon entretien,  l'abri des sductions des hommes, de leurs jeux ambitieux, de leurs passions phmres. A quoi ne tenait-il que je n'y vcusse sinon heureux, du moins sage et tranquille ?... <P ALIGN="JUSTIFY"> Je m'endormis dans ces ides et l'on peut croire que je m'galai plusieurs fois  Robinson Cruso. Comme lui j'tais roi de mon le. Je n'avais pas encore achev on premier somme quand la clart d'un flambeau et des cris de surprise me rveillrent. Mon tonnement se changea en crainte quand j'entendis que l'on criait en langue italienne : Malheureux ! tu priras... <P ALIGN="JUSTIFY"> Je n'avais pour toute arme que ma canne. Je l'empoigne en me jetant en bas de mon matelas. Je cherchais la porte que je trouvais embarrasse. Je rflchissais au parti que je devais prendre lorsqu'on mit le feu  la tente en s'criant : Ainsi prissent tous les hommes ! L'accent avec lequel tait prononce cette horrible imprcation me glaa d'pouvante. Je me fis courage cependant et, demi touff par les tourbillons de fume, je parvins  me dbarrasser et  me mettre hors d'atteinte du feu. Je cherchai alors le lche ennemi qui m'avait voulu sacrifier aussi inhumainement, mais je ne vis personne et n'entendis aucun bruit. Que l'on se figure ma situation ! <P ALIGN="JUSTIFY"> Le coeur encore saisi du danger auquel je venais d'chapper..., alarm de ceux que je pouvais encore courir et que je ne pouvais prvoir..., nu, expos  un vent des plus violents, les maux de ma situation taient encore augments par le mugissement des vagues et l'obscurit de la nuit. Je voyais,  la lueur de la flamme qui consumait mon habitation, les ruines o j'avais assis ma demeure. Elles semblaient me dire que tout prit dans la nature et qu'il fallait que je prisse. <P ALIGN="JUSTIFY"> ... Je ne restai pas un quart d'heure dans cette situation que j'entendis du bruit et, un moment aprs, je vis arriver deux hommes. Je l'avoue, sans armes, je me cachai derrire la demeure en attendant que je pusse comprendre pourquoi ils taient si cruels, car je ne pouvais m'imaginer qu'ils fussent si anims contre les hommes sans quelque forte raison. <P ALIGN="JUSTIFY"> Quel fut mon tonnement quand les paroles suivantes frapprent mes oreilles : <P ALIGN="JUSTIFY"> Ma fille, sur le bord de sa tombe, tu as livr ton pre aux cuisants remords. O Dieu ! entends les gmissements de cette dplorable victime. Il invoque l'Eternel qui, depuis tant d'annes, soutient notre vie. Ma fille, qu'as-tu fait ? Peut-tre as-tu immol aux mnes de nos compatriotes un compatriote mme. Peut-tre est-ce un de ces Anglais vertueux qui protgent encore nos fugitifs citoyens... Non ! non ! mon me ne peut y survivre. J'ai support les malheurs de ma patrie, ceux de ma famille, les miens, tant que l'innocence a rgn dans mon coeur, mais ces cheveux blancs souills par le crime... Adieu, ma fille... J'expie ton crime. Oui, flammes ardentes, purifiez... Ma fille, je te pardonne. Vis pour me venger et ne pardonne jamais aux tyrans de la patrie... Impute-leur jusqu' ce nouveau crime. Impute-leur la mort de ton pre. <P ALIGN="JUSTIFY"> Ce discours me fit renatre... De pareilles situations sont difficiles  peindre... Je me prcipite aux pieds du vertueux vieillard. Oui, mon pre, lui dis-je, je suis Anglais et Anglais de vos amis. Ce que je viens d'entendre me console de l'accident malheureux qui a failli me coter la vie. Aprs l'expression d'allgresse, le vieillard me conduisit dans la caverne qu'il habitait : Sois bienvenu, Anglais. Vous rgnez ici. La vertu a le droit d'tre vnre en tous lieux. Je ne finirais jamais si je voulais rapporter tous les rcits que nous tnmes. Je lui demandai le rcit des vnements qui l'avaient port  fuir la socit de l'homme et il commena en ces termes : <P ALIGN="JUSTIFY"> J'ai puis la vie en Corse et avec elle un violent amour pour mon infortune patrie et pour son indpendance. Nous languissions alors dans les chanes des Gnois. Ag encore que de vingt ans, je dployai le premier l'tendard de la libert et mon bras jeune et dsespr remporta sur les tyrans des avantages que mes compatriotes chantaient encore il y a dix ans... Quelques annes aprs, nos tyrans appelrent  leur secours les Allemands. Qu'avions-nous fait aux Allemands pour qu'ils vinssent nous faire la guerre ? Ils en furent la dupe toutefois et nous vmes plusieurs fois l'aigle impriale fuir devant nos agiles montagnards... Les mchants dans ce monde ont des amis et les Franais vinrent  leur secours. Les Franais aprs avoir t battus nous battirent. Les plaines et les villes se soumirent. Pour moi, je me rfugiais avec ceux de mes compagnons qui avaient jur de ne pas survivre  la libert de la patrie. <P ALIGN="JUSTIFY"> Aprs diverses vicissitudes, Paoli di Rostino fut fait premier magistrat et gnral. Nous chassmes nos tyrans. Nous tions libres, nous tions heureux, losque les Franais, que l'on dit tre ennemis des hommes libres, vinrent arms du fer et du flambeau et, en deux ans, contraignirent Paoli de s'en aller et la nation  se soumettre. Quant  moi, avec mes amis et parents nous soutnmes la guerre pendant huit ans. Je vis, pendant cet intervalle, quarante de mes compagnons terminer leur vie par le supplice du criminel. Un jour que nous rsolmes de nous venger, nous descendmes prs de soixante - c'tait le triste reste des dfenseurs de la libert ! Dans les plaines nous prmes plus de cent Franais. Nous les conduisions  notre demeure lorsque nous fmes avertis que les tyrans s'en taient empars. Je quittai mes gens pour voler au secours de mon infortun pre que je trouvai nageant dans son sang. Il n'eut que la force de me dire : Mon fils, venge-moi. C'est la premire loi de la nature. Meurs comme moi, n'importe, mais ne reconnais jamais les Franais pour matres. Je continuais mon chemin pour aller savoir des nouvelles de ma mre lorsque je trouvai son corps nu, charg de blessures et dans la posture la plus rvoltante. Ma femme, trois de mes frres avaient t pendus sur les lieux mmes. Sept de mes fils, dont trois ne passaient pas cinq ans, avaient eu le mme sort. Nos cabanes taient brles, le sang de nos brebis tait confondu avec celui de mes parents. Je cherchais ma fille et ne la trouvai pas ; furieux, gar, transport par la rage, je voulais voler mourir par les coups de ces brigands qui avaient fait prir tous les miens. Retenu cependant par mes compagnons, nous enterrmes tous les corps de nos infortuns parents et nous rsolmes... O Dieu ! que ne rsolmes-nous pas !... Mais enfin nous prmes le parti de quitter une le proscrite o des tigres rgnaient. Notre btiment dbarque  la Gorgona. Je trouvai le paysage conforme  mon humeur et j'y restai. Je ne gardai que trois fusils et quatre barils de poudre. Mes compagnons continurent leur cours vers l'Italie. Je vis partir le navire sans chagrin. J'avais des nourritures pour trois jours. Je sais qu'il est peu d'endroits sur la terre o il n'y ait de quoi nourrir l'homme. Les btiments o vous tiez sont les ruines d'un ancien monastre et la citerne existe encore. Les poissons et les insectes de la mer, les glands des chnes verts que vous voyez me servent de nourriture. Je me regarde ici comme le dictateur d'une rpublique. Les oiseaux sont nombreux sur ces rochers, mais je n'en tue jamais. Ce sont mes sujets. Mais comment pourrais-je en tuer puisque je n'en vois jamais ?... Les malheurs qui ont empoisonn mes jours m'ont rendu la clart du soleil importune. Il ne luit jamais pour moi. Je ne respire l'air que la nuit et mes regrets ne sont pas renouvels par l'aspect des montagnes o vcurent mes anctres. La petite fort de pins que vous voyez ici  ct nous donne du bois plus que nous n'en avons besoin et ce bois nous claire. <P ALIGN="JUSTIFY"> C'est  la lueur de ces flambeaux que nous vivons. Nos courses, nos pches sont claires par cet astre, qui, s'il n'est pas aussi brillant que le vtre, n'claire du moins que des actions justes. <P ALIGN="JUSTIFY"> Je passai une anne sans aucun vnement, lorsque environ  cette heure-ci, un jour, dans le mois de dcembre, j'aperus du ct de la citerne des feux qui m'annonaient l'arrive de quelques hommes. Je me glissai avec le moins de bruit qu'il me fut possible et je vis sept Turcs qui tenaient trois hommes enchans. Je les vis les dlier, en tuer un, et donner la libert aux autres en ne leur donnant aucune nourriture. Aprs cet vnement, ils se rembarqurent. Quand je me fus assur que les deux nouveaux dbarquants n'taient pas Franais, je rsolus de leur donner refuge. Pour cela faire, je retournai  ma demeure et allumai un grand feu. Attirs par la lueur, ils y vinrent. Quelle fut ma surprise, je reconnus ma fille. L'autre tait un jeune Franais. En considration de ma fille je lui accordai la vie. Monsieur, lui dis-je, vous saurez que je suis un ennemi de votre nation, et j'ai jur sur mes autels, par le Dieu qu'ils ont outrag, de venger, de massacrer tous ceux qui tomberaient en ma puissance. je vous exempte toutefois en considration de ma fille. Cherchez une demeure dans cette le qui soit loigne de celle-ci. Ne sortez jamais que lorsque le soleil est sur l'horizon. Je vous laisse vivre. A dfaut de quoi votre mort s'ensuivrait. Trois ans se passrent ainsi sans que j'eusse eu la curiosit de voir s'il vivait toujours. J'y allai au bout de ce terme et ne trouvai aucun vestige de son corps. J'ignore ce qu'il peut tre devenu. Je bnis toutefois le ciel qui m'a dlivr de ce mchant homme. <P ALIGN="JUSTIFY"> Il y a six ans que je fus rveill par le bruit de plusieurs coups de canon et de mousqueterie. Le soleil s'tait lev. Je ne voulus pas, quoique j'en eusse bien envie, trahir mon serment et j'attendis la nuit. Elle n'avait pas plutt rpandu ses voiles que j'allumai un grand feu et me mis  faire la tourne de mon royaume. Je vis sept hommes couchs  terre, tendus sur des couvertures, et quatre autres qui les soignaient. Les quatre vinrent  moi. Insens ! je n'eus pas l'esprit de me dfendre. Ils me tirrent ma barbe, me battirent, me bafourent, m'appelrent sauvage. Ils voulurent m'obliger  dire o il y avait de l'eau. Je ne voulus jamais pour les punir de leurs mauvais traitements. C'taient d'ailleurs des Franais. Ma fille qui me suit presque toujours vint bientt. Elle ne me vit pas plutt dans l'tat o j'tais tir qu'elle tua d'un coup de fusil deux de ces brigands. Les deux autres se sauvrent. La frgate tait  une certaine distance. Elle ne pouvait pas approcher  cause des rochers. Je leur criai de venir prendre leurs malades. Ils envoyrent trois hommes qui vinrent  la nage. Je leur permis  tous de s'embarquer. O ingratitude affreuse ! Ils ne furent pas plutt arrivs  leur frgate qu'ils tirrent quelques coups de canon contre les restes des ruines qu'ils prirent pour mon habitation. <P ALIGN="JUSTIFY"> Depuis ce temps-l, j'ai jur de nouveau sur mon autel de ne plus pardonner  aucun Franais. Il y a quelques annes que j'ai vu prir deux btiments de cette nation. Quelques bons nageurs se sauvrent dans l'le, mais nous leur donnmes la mort. Aprs les avoir secourus comme hommes, nous les tumes comme Franais. <P ALIGN="JUSTIFY"> L'anne passe, un des bateaux qui font la correspondance de l'le de Corse avec la France vint chouer ici. Les cris pouvantables de ces malheureux m'attendrirent. Je me suis souvent reproch cette faiblesse depuis, mais que voulez-vous, monsieur, je suis homme et avant d'avoir le coeur d'un roi ou d'un ministre, il faut bien avoir touff ces sentiments qui nous lient  la nature et je n'tais roi que depuis onze ans. J'allumai donc un grand feu vers l'endroit o ils pouvaient aborder et, par ce moyen, je les sauvai. Vous vous attendez peut-tre que leur reconnaissance... Eh ! non ! Ces monstres,  peine arrivs ici, tranchrent des matres. Deux cavaliers escortaient un criminel qu'ils laissrent  bord. Je demandai ce qu'il avait fait. Ils me rpondirent que c'tait une canaille de Corse, que ces gens mritaient tous d'tre pendus. Ma colre fut grande. Mais que devais-je faire ? Ils me reconnurent comme Corse et prtendirent me conduire avec eux. J'tais un coquin qu'il fallait rouer. Ils firent plus : ils m'enchanrent. Ils prtendaient que l'on avait promis une rcompense pour ceux qui me livreraient. J'tais perdu. J'allais expier par les supplices ma fcheuse mollesse. Mes anctres irrits se vengeaient de ce que j'avais trahi la vengeance due  leurs mnes... Cependant le ciel, qui connaissait mon repentir, me sauva. Le btiment fut retenu sept jours. Au bout de ce terme, ils manqurent d'eau. Il fallait savoir o l'on pourrait en puiser. Il fallut me promettre la libert. L'on me dlia. Je profitai de ce moment et j'enfonai le stylet de la vengeance dans le coeur de deux de ces perfides. Je vis alors pour la premire fois l'astre de la nature. Que sa splendeur me parut brillante mais,  Dieu ! comment pouvait-il contempler de pareilles trahisons ! <P ALIGN="JUSTIFY"> Cependant ma fille tait  bord, garrotte ainsi que je l'avais t. Heureusement que ces hommes brutaux ne s'taient pas aperus de son sexe. Il fallait aviser au moyen de la dlivrer. Aprs y avoir longtemps rv, je me revtis de l'habit d'un des soldats que j'avais tus. Arm de deux pistolets que je trouvai sur lui, de son sabre, de mes quatre stylets, j'arrivai au btiment. Le patron et un mousse furent les premiers qui sentirent le glaive de mon indignation. Les autres tombrent galement sous les coups de ma fureur. Je recueillis tous les meubles qui pouvaient appartenir  l'quipage. Nous tranmes leurs corps aux pieds de notre autel et l, nous les consummes. Ce nouvel encens parut tre favorable  la divinit... <P> <HR> <A HREF="archives.htm">retour</A><BR> <A HREF="../sommaire.htm">table des auteurs et des anonymes</A> </BODY> </HTML> 
