<HTML> <HEAD> <META HTTP-EQUIV="Content-Type" CONTENT="text/html;"> <LINK REL=STYLESHEET TYPE="text/css" HREF="./../../style.css"> </HEAD> <BODY>  <CENTER> <H1>Le Socialisme</H1> <H2>&Eacute;tude &eacute;conomique et sociologique</H2> <P>&Eacute;ditions M.-Th. G&eacute;nin &#151; Librairie de M&eacute;dicis &#151; Paris (1938)</P>  </CENTER> <P ALIGN="RIGHT">par <B>Ludwig von Mises</B> <P ALIGN="RIGHT">traduit de l'allemand par Paul Bastier, Andr&eacute; Terrasse et Fran&ccedil;ois Terrasse  <P>&nbsp;</P> <CENTER> <H2>Troisi&egrave;me partie : la doctrine de l'in&eacute;luctabilit&eacute; du socialisme</H2> <H2>Section I &#151; L'&eacute;volution sociale</H2> <H3>Chapitre III &#151; La lutte comme facteur de l'&eacute;volution sociale</H3> </CENTER> <P>&nbsp;</P>  <A NAME=par1><H4>1. Le cours de l'&eacute;volution sociale</H4>  <P>La mani&egrave;re la plus simple de se repr&eacute;senter l'&eacute;volution de la soci&eacute;t&eacute; consiste &agrave; y distinguer deux mouvements qui se comportent l'un par rapport &agrave; l'autre comme l'extension en profondeur et l'extension en surface. Le processus de socialisation s'op&egrave;re &agrave; la fois subjectivement et objectivement&nbsp;: subjectivement, par l'&eacute;largissement du groupe social, objectivement par l'extension des t&acirc;ches sociales. Born&eacute;e primitivement au cercle le plus &eacute;troit, aux voisins imm&eacute;diats, la division du travail s'&eacute;tend progressivement  pour enfin embrasser toute la population de la terre. Ce processus qui est encore loin d'&ecirc;tre achev&eacute; et qui &agrave; aucun moment de l'histoire n'a connu de terme, n'est pas cependant ind&eacute;fini. Il aura son aboutissement quand tous les hommes de la terre seront r&eacute;unis dans un syst&egrave;me social unique de division du travail. Parall&egrave;lement &agrave; ce processus d'extension du groupe social, la socialisation se poursuit en profondeur. L'activit&eacute; sociale embrasse des t&acirc;ches, toujours plus nombreuses&nbsp;; le domaine de l'autarcie individuelle se r&eacute;tr&eacute;cit sans cesse. Il est sans int&eacute;r&ecirc;t de se demander si ce processus lui aussi peut conduire ou non &agrave; une absorption compl&egrave;te de l'activit&eacute; individuelle par l'activit&eacute; sociale.</P>  <P>La socialisation consiste toujours dans une collaboration en vue d'une action commune&nbsp;; la soci&eacute;t&eacute; repose toujours sur la paix, jamais sur la guerre. Les luttes destructives et la guerre entra&icirc;nent une r&eacute;gression sociale <A HREF="#note1">[1]</A>. C'est ce que m&eacute;connaissent toutes les th&eacute;ories qui consid&egrave;rent que le progr&egrave;s social r&eacute;sulte de la lutte des groupes humains entre eux.</P>  <A NAME=par2><H4>2. Le darwinisme</H4>  <P>Le destin de l'individu est d&eacute;termin&eacute; par son &ecirc;tre. Tout ce qui est proc&egrave;de d'une fa&ccedil;on n&eacute;cessaire de l'&eacute;volution ant&eacute;rieure et tout ce qui sera d&eacute;coule avec la m&ecirc;me n&eacute;cessit&eacute; de ce qui est. Le pr&eacute;sent est le r&eacute;sultat du pass&eacute; <A HREF="#note2">[2]</A>. Celui qui comprendrait l'histoire tout enti&egrave;re pourrait pr&eacute;voir aussi tout l'avenir. On a longtemps cru qu'il fallait excepter du d&eacute;terminisme la volont&eacute; et l'activit&eacute; humaine parce qu'on n'avait pas compris le sens particulier de l'imputation, cette mani&egrave;re de penser qui est le propre de toute action rationnelle et qu'on croyait qu'il y avait incompatibilit&eacute; entre l'explication causale et la causalit&eacute; libre. Cette difficult&eacute; est aujourd'hui surmont&eacute;e. L'&eacute;conomie politique, la philosophie du droit et la morale ont suffisamment &eacute;clairci le probl&egrave;me de l'imputation pour dissiper les vieux malentendus.</P>  <P>Si, pour faciliter notre recherche, nous divisons l'unit&eacute; que nous d&eacute;nommons individu en complexes ind&eacute;termin&eacute;s, nous ne devons pas oublier que ce proc&eacute;d&eacute; n'est justifi&eacute; que par la valeur heuristique de l'analyse. Diviser d'apr&egrave;s des caract&egrave;res ext&eacute;rieurs ce qui est homog&egrave;ne dans son essence est une m&eacute;thode qui ne r&eacute;siste pas &agrave; une critique rigoureuse de la connaissance. Ce n'est que sous ces r&eacute;serves que l'on peut entreprendre de d&eacute;gager en les groupant les facteurs d&eacute;terminants de la vie individuelle.</P>  <P>Ce que l'homme apporte en venant au monde, ses dispositions inn&eacute;es, constituent la race <A HREF="#note3">[3]</A>. Ces dispositions inn&eacute;es de l'homme sont le d&eacute;p&ocirc;t en lui de l'histoire de tous ses anc&ecirc;tres, des conditions dans lesquelles ils ont v&eacute;cu. L'existence et le destin de chaque individu ne commencent pas avec la naissance&nbsp;; ils se perdent dans un pass&eacute; lointain et ind&eacute;termin&eacute;. Le descendant est l'h&eacute;ritier de ses anc&ecirc;tres. C'est un fait incontestable, &eacute;tranger un d&eacute;bat dont l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; des anc&ecirc;tres acquis fait l'objet.</P>  <P>Avec la naissance commence l'exp&eacute;rience directe. L'influence du monde ext&eacute;rieur, du milieu se fait sentir&nbsp;; &agrave; chaque moment de la vie l'&ecirc;tre de l'individu est d&eacute;termin&eacute; par l'action conjointe de cette influence et des dispositions inn&eacute;es. Le milieu est dit naturel en tant qu'il est constitu&eacute; par le sol, le climat, la nourriture, la faune, la flore, bref toute la nature environnante. Il est dit social en tant qu'il est constitu&eacute; par la soci&eacute;t&eacute;. Les forces sociales qui agissent sur l'individu sont la langue, la position occup&eacute;e dans le processus du travail et des &eacute;changes, l'id&eacute;ologie et les contraintes ext&eacute;rieures&nbsp;: contraintes sans r&egrave;gle et contraintes ordonn&eacute;s. L'organisation qui exerce la contrainte r&eacute;gl&eacute;e a nom &Eacute;tat.</P>  <P>Depuis Darwin, nous avons l'habitude de nous repr&eacute;senter la d&eacute;pendance de l'homme par rapport &agrave; son milieu naturel sous la forme m&eacute;taphorique d'une lutte contre des puissances hostiles. Cette image n'a soulev&eacute; aucune objection tant qu'on ne s'est pas avis&eacute; de la transporter dans un domaine o&ugrave; elle n'est pas &agrave; sa place et o&ugrave; elle a conduit &agrave; de graves erreurs. Les formules du darwinisme avaient &eacute;t&eacute; emprunt&eacute;es par la biologie &agrave; des id&eacute;es d&eacute;velopp&eacute;es par la sociologie&nbsp;; quand on voulut, par un processus inverse, les ramener dans le domaine de la science sociale, on oublia leur signification premi&egrave;re. Ainsi naquit ce monstre, le darwinisme sociologique qui, aboutissant &agrave; une glorification romantique de la guerre et du meurtre, a contribu&eacute; pour une large part &agrave; &eacute;touffer les id&eacute;es lib&eacute;rales dans l'esprit des contemporains et &agrave; cr&eacute;er ainsi l'atmosph&egrave;re spirituelle dans laquelle ont pu na&icirc;tre la guerre universelle et les luttes sociales des temps pr&eacute;sents.</P>  <P>Darwin avait subi l'influence du livre de Malthus, <I>Essay on the principle of population</I>. Mais Malthus &eacute;tait tr&egrave;s &eacute;loign&eacute; de consid&eacute;rer la lutte comme une institution sociale n&eacute;cessaire. Darwin lui-m&ecirc;me, lorsqu'il parle de lutte pour l'existence, ne pense pas toujours aux combats sans merci dont la p&acirc;ture ou la femelle est l'enjeu. Il emploie aussi l'expression au figur&eacute; pour d&eacute;signer la d&eacute;pendance o&ugrave; les &ecirc;tre vivants sont les uns par rapport aux autres et par rapport au monde ext&eacute;rieur <A HREF="#note4">[4]</A>. On commet un erreur quand on prend l'expression &quot;lutte pour l'existence&quot; &agrave; la lettre et non dans son sens m&eacute;taphorique. L'erreur est plus consid&eacute;rable encore quand on assimile la lutte pour l'existence &agrave; la lutte destructrice entre les hommes et qu'on entreprend de construire une th&eacute;orie de la soci&eacute;t&eacute; fond&eacute;e sur la fatalit&eacute; de la lutte.</P>  <P>La th&eacute;orie de la population de Malthus, &#151; et c'est ce que ses adversaires, &eacute;trangers &agrave; la sociologie, oublient toujours &#151;, n'est qu'une partie de la doctrine sociale du lib&eacute;ralisme Pour la comprendre, il faut la replacer dans son cadre. La base de la doctrine lib&eacute;rale est la th&eacute;orie de la division du travail. Ce n'est pas par rapport &agrave; elle que l'on peut appliquer aux ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux la loi de Malthus. La soci&eacute;t&eacute; est la r&eacute;union des hommes en vue d'une exploitation meilleure des conditions naturelles de vie. Du fait m&ecirc;me de son existence, elle exclut la lutte entre les hommes pour la remplacer par l'aide mutuelle qui constitue l'essence m&ecirc;me d'un organisme. Toute lutte int&eacute;rieure est suppression partielle de la coop&eacute;ration sociale. C'est en tant que tout, en tant qu'organisme, que la soci&eacute;t&eacute; affronte la lutte contre les forces ennemies. Mais dans la mesure o&ugrave; le lien social est une r&eacute;alit&eacute;, il ne peut y avoir que collaboration. La guerre elle-m&ecirc;me ne d&eacute;noue pas, &agrave; l'int&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute; moderne, tous les liens sociaux&nbsp;; entre les &Eacute;tats qui constituent la communaut&eacute; du droit international, un grand nombre de ces liens subsistent, quoique rel&acirc;ch&eacute;s&nbsp;; et dans cette mesure une fraction de la paix subsiste encore dans la guerre.</P>  <P>Le principe r&eacute;gulateur qui assure &agrave; l'int&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute; l'&eacute;quilibre entre la quantit&eacute; limit&eacute;e des biens existants et la croissance plus rapide du nombre des consommateurs est la propri&eacute;t&eacute; priv&eacute;e des moyens de production. En faisant d&eacute;pendre la part des biens sociaux r&eacute;serv&eacute;e &agrave; chaque associ&eacute;e du produit de son travail et de ses biens propres, la propri&eacute;t&eacute; priv&eacute;e assure par la limitation des naissances pour des raisons sociales cette &eacute;limination des individus en surnombre, qui dans le r&egrave;gne animal et v&eacute;g&eacute;tal est le r&eacute;sultat de la lutte pour la vie. Cette derni&egrave;re fait place &agrave; une restriction volontaire par la limitation du nombre des descendants impos&eacute;e par la position sociale.</P>  <P>Dans la soci&eacute;t&eacute;, il n'y pas de lutte pour la vie. On se trompe lourdement si l'on croit que le d&eacute;veloppement logique de la th&eacute;orie lib&eacute;rale peut aboutir &agrave; une autre conclusion. Certaines formules de Malthus, qui pourraient permettre une autre interpr&eacute;tation, s'expliquent par la r&eacute;daction insuffisante de son premier ouvrage, &eacute;crit &agrave; un moment o&ugrave; Malthus ne s'&eacute;tait pas encore assimil&eacute; compl&egrave;tement l'esprit de l'&eacute;conomie politique classique. La meilleure preuve qu'il en est bien ainsi, c'est que personne avant Darwin et Spencer ne s'est avis&eacute; de consid&eacute;rer la lutte pour la vie, au sens moderne de cette expression, comme un principe exer&ccedil;ant son action &agrave; l'int&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute; humaine. C'est le darwinisme qui a permis l'&eacute;closion des th&eacute;ories qui font de la lutte entre les individus, les races, les peuples et les classes le facteur fondamental de la vie sociale. Au darwinisme, sorti cependant des id&eacute;es de la sociologie lib&eacute;rale, on emprunta des armes pour combattre le lib&eacute;ralisme ex&eacute;cr&eacute;. La marxisme <A HREF="#note5">[5]</A>, la th&eacute;orie de la lutte des races <A HREF="#note6">[6]</A>, le nationalisme crurent trouver dans l'hypoth&egrave;se darwinienne longtemps consid&eacute;r&eacute;e comme une v&eacute;rit&eacute; scientifique irr&eacute;futable, une base in&eacute;branlable pour leurs doctrines. L'imp&eacute;rialisme moderne s'appuie d'une fa&ccedil;on toute particuli&egrave;re sur les &quot;slogans&quot; tir&eacute;s du darwinisme par la science populaire.</P>  <P>Les th&eacute;ories darwiniennes, ou plus exactement pseudo-darwiniennes de la soci&eacute;t&eacute; m&eacute;connaissent les difficult&eacute;s qui s'opposent &agrave; l'application de la formule de la lutte pour la vie aux rapports sociaux. La lutte pour l'existence s&eacute;vit dans la nature entre les individus. Ce n'est qu'exceptionnellement que l'on trouve dans la nature des ph&eacute;nom&egrave;nes que l'on puisse consid&eacute;rer comme des luttes entre des groupes animaux. C'est le cas par exemple des combats entre &quot;&Eacute;tats de fourmis&quot; &#151; dont in donnera peut-&ecirc;tre m&ecirc;me un jour une explication toute diff&eacute;rente de celle actuellement admise <A HREF="#note7">[7]</A>. Un th&eacute;orie sociale fond&eacute;e sur le darwinisme devrait aboutir &agrave; d&eacute;montrer que la lutte de tous les individus entre eux est la forme naturelle et n&eacute;cessaire des rapports entre les hommes, et par l&agrave; &agrave; nier la possibilit&eacute; m&ecirc;me de relations sociales&nbsp;; ou bien elle devrait pouvoir montrer pourquoi d'un c&ocirc;t&eacute; la paix peut r&eacute;gner &agrave; l'int&eacute;rieur de certains groupes sociaux et pourquoi d'un autre c&ocirc;t&eacute; le principe d'union pacifique qui conduit &agrave; la formation de ces groupes n'exerce pas son influence en dehors d'eux, de sorte que la lutte entre les groupes demeure une n&eacute;cessit&eacute;. C'est l&agrave; l'&eacute;cueil auquel se heurtent toutes les th&eacute;ories sociales &agrave; l'exception de la th&eacute;orie lib&eacute;rale. A supposer qu'on d&eacute;couvre un principe qui conduise &agrave; s'unir tous les Allemands, tous les dolichoc&eacute;phales ou tous les prol&eacute;taires, il serait impossible de d&eacute;montrer que l'action de ce principe ne s'exerce qu'&agrave; l'int&eacute;rieur des groupes collectifs. Les th&eacute;ories antilib&eacute;rales de la soci&eacute;t&eacute; &eacute;ludent ce probl&egrave;me en se bornant &agrave; poser la solidarit&eacute; des int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; l'int&eacute;rieur des groupes comme allant de soi et &agrave; d&eacute;montrer que l'opposition des int&eacute;r&ecirc;ts et la lutte entre les groupes constitue n&eacute;cessairement l'unique moteur de l'&eacute;volution historique. Mais si la guerre est &agrave; l'origine de toutes choses, si c'est elle qui est la cause du progr&egrave;s historique, alors on ne comprend plus pourquoi l'efficacit&eacute; bienfaisante de ce principe doit &ecirc;tre restreinte par la paix &agrave; l'int&eacute;rieur des &Eacute;tats, des peuples, des races et des classes. Si la nature exige la guerre, pourquoi n'exige-t-elle pas la guerre de tous contre tous, mais simplement de tous les groupes contre tous les groupes&nbsp;? Seule la th&eacute;orie lib&eacute;rale de la division du travail explique que la paix puisse r&eacute;gner entre les individus et qu'ils puissent se r&eacute;unir en soci&eacute;t&eacute;, et cette th&eacute;orie une fois admise, il n'est plus possible de consid&eacute;rer comme une fatalit&eacute; l'hostilit&eacute; entre les groupes sociaux. Si les Brandebourgeois et les Hanovriens peuvent vivre pacifiquement en soci&eacute;t&eacute; les uns pr&egrave;s des autres, pourquoi les Fran&ccedil;ais et les Allemands ne le pourraient-ils pas&nbsp;?</P>  <P>Le darwinisme sociologique est absolument incapable d'expliquer le ph&eacute;nom&egrave;ne social. Ce n'est pas une th&eacute;orie de la soci&eacute;t&eacute;, c'est une &quot;th&eacute;orie de l'insociabilit&eacute;.&quot; <A HREF="#note8">[8]</A></P>  <P>C'est un fait qui n'est pas &agrave; notre honneur et qui montre le d&eacute;clin de la sociologie au cours des derni&egrave;res d&eacute;cades, que l'on ait recours, pour combattre la sociologie darwinienne, &agrave; des ph&eacute;nom&egrave;nes d'aide mutuelle, de symbiose, d&eacute;couverts r&eacute;cemment par la biologie. Un adversaire arrogant de la doctrine lib&eacute;rale, qui la combattaient sans la conna&icirc;tre, Kropotkine, d&eacute;couvrit chez les animaux des embryons de relations sociales et opposa au principe n&eacute;faste de la lutte au couteau le principe bienfaisant de l'assistance r&eacute;ciproque <A HREF="#note9">[9]</A>. Un biologiste enti&egrave;rement acquis au socialisme marxiste, Kammerer, montra que dans la nature r&egrave;gne, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du principe de la lutte, celui de l'entraide <A HREF="#note10">[10]</A>. La d&eacute;couverte de ce principe ram&egrave;ne la biologie au point d'o&ugrave;, s'appuyant sur la sociologie, elle &eacute;tait partie&nbsp;; elle r&eacute;int&egrave;gre dans la sociologie le principe de la division du travail qu'elle lui avait emprunt&eacute;. Elle ne lui apprend rien de nouveau, rien qui ne f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; en puissance dans la th&eacute;orie de la division du travail &eacute;labor&eacute;e par l'&eacute;conomie lib&eacute;rale tant d&eacute;cri&eacute;e.</P>  <A NAME=par3><H4>3. Lutte et concurrence</H4>  <P>Les th&eacute;ories sociales fond&eacute;es sur le droit naturel posent comme postulat l'&eacute;galit&eacute; de tous les &ecirc;tres humains. Cette &eacute;galit&eacute; donne &agrave; chacun un droit naturel d'&ecirc;tre trait&eacute; par la soci&eacute;t&eacute; comme un associ&eacute; ayant les m&ecirc;mes droits que les autres&nbsp;; tout homme ayant le m&ecirc;me droit naturel &agrave; l'existence, il serait contraire &agrave; la justice d'attenter &agrave; sa vie. Ainsi se trouvent pos&eacute;s les postulats de l'universalit&eacute; de la soci&eacute;t&eacute;, de l'&eacute;galit&eacute; entre ses membres et de la paix. La th&eacute;orie lib&eacute;rale d&eacute;duit au contraire ces principes de l'utilit&eacute;&nbsp;; pour elle les concepts homme et homme social se recouvrent Quiconque est capable de reconna&icirc;tre les avantages de la paix et de la collaboration sociale est admis comme membre de la soci&eacute;t&eacute;. L'int&eacute;r&ecirc;t propre de chacun des associ&eacute;s lui conseille de le traiter comme citoyen jouissant de droits &eacute;gaux. Seul l'individu qui, sans &eacute;gard aux avantages qu'offre la coop&eacute;ration pacifique, pr&eacute;f&egrave;re la lutte destructive &agrave; la collaboration et refuse de s'int&eacute;grer dans l'ordre social doit &ecirc;tre combattu comme un animal dangereux. C'est l&agrave; l'attitude qu'on est contraint d'adopter &agrave; l'&eacute;gard du criminel antisocial et des peuplades sauvages. Pour le lib&eacute;ralisme la guerre n'est admissible que comme moyen de d&eacute;fense. Hors de l&agrave; il consid&egrave;re la lutte comme le principe antisocial qui an&eacute;antit la coop&eacute;ration sociale.</P>  <P>Les th&eacute;ories antilib&eacute;rales de la soci&eacute;t&eacute;, pour jeter la suspicion sur le principe de paix du lib&eacute;ralisme, ont cherch&eacute; &agrave; cr&eacute;er la confusion entre deux ordres de faits fonci&egrave;rement diff&eacute;rents, la lutte et la concurrence. La lutte, au sens originel du mot, est un combat entre hommes ou animaux o&ugrave; chaque adversaire tend &agrave; d&eacute;truire l'autre. La vie sociale de l'homme commence lorsque les instincts et les motifs qui poussent &agrave; ce combat destructeur sont surmont&eacute;s. L'histoire nous offre le spectacle d'un recul continu de la lutte comme forme des rapports sociaux&nbsp;; les luttes deviennent de plus en plus rares et perdent en m&ecirc;me temps de leur violence. L'adversaire vaincu n'est plus d&eacute;truit&nbsp;; pour peu qu'il soit possible de l'accueillir dans la soci&eacute;t&eacute;, on &eacute;pargne sa vie. La lutte elle-m&ecirc;me est soumise &agrave; des r&egrave;gles qui en att&eacute;nuent la rigueur. La guerre et la r&eacute;volution n'en demeurent pas moins an&eacute;antissement et destruction, et le lib&eacute;ralisme persiste &agrave; mettre en relief leur caract&egrave;re antisocial.</P>  <P>Appeler la concurrence comp&eacute;tition ou lutte n'est rien de plus qu'une m&eacute;taphore. La fonction de la lutte, c'est la destruction, celle de la concurrence la construction. Dans l'&eacute;conomie la concurrence assure une production rationnelle. L&agrave; comme partout elle agit comme principe de s&eacute;lection. C'est un principe fondamental de la coop&eacute;ration sociale, que rien ne permet d'&eacute;carter. M&ecirc;me une communaut&eacute; socialiste ne pourrait subsister sans concurrence. Elle devrait s'efforcer d'une mani&egrave;re ou d'une autre de la r&eacute;tablir, par exemple au moyen d'examens. L'efficacit&eacute; d'une organisation socialiste d&eacute;pendrait de sa capacit&eacute; &agrave; rendre la concurrence suffisamment &acirc;pre pour qu'elle puise remplir sa fonction de s&eacute;lection.</P>  <P>L'emploi m&eacute;taphorique du mot lutte pour d&eacute;signer la concurrence est fond&eacute; sur trois points de comparaison. Dans la lutte comme dans la concurrence il existe entre les adversaires une hostilit&eacute; et une opposition d'int&eacute;r&ecirc;ts. La haine qu'un &eacute;picier voue &agrave; son concurrent imm&eacute;diat n'est souvent pas moindre que celle qu'un Mont&eacute;n&eacute;grin nourrit &agrave; l'&eacute;gard d'un Musulman. Mais les sentiment dont les hommes accompagnent leurs actions sont sans importance pour la fonction sociale de l'action. Peu importe ce qu'&eacute;prouve l'individu aussi longtemps que ses actes se maintiennent &agrave; l'int&eacute;rieur des fronti&egrave;res trac&eacute;es par l'ordre social.</P>  <P>On voit le second point de comparaison dans la s&eacute;lection qu'op&egrave;rent aussi bien la lutte que la concurrence. Nous ne rechercherons pas dans quelle mesure la lutte contribue &agrave; la s&eacute;lection les meilleurs&nbsp;; il y aurait lieu encore de montrer que pour beaucoup les guerres et les r&eacute;volutions ont un effet contraire &agrave; la s&eacute;lection <A HREF="#note11">[11]</A>. En tout cas le fait que la concurrence et la lutte remplissent une fonction de s&eacute;lection n'autorise pas &agrave; m&eacute;conna&icirc;tre la diff&eacute;rence de leur nature.</P>  <P>Le troisi&egrave;me point de comparaison r&eacute;siderait dans les cons&eacute;quences que la d&eacute;faite entra&icirc;ne pour le vaincu. Le vaincu, dit-on, est an&eacute;anti&nbsp;; mais on oublie que dans l'un des deux cas l'an&eacute;antissement ne s'entend qu'au figur&eacute;. Celui qui succombe dans la lutte est tu&eacute;. M&ecirc;me dans la guerre moderne o&ugrave; l'on &eacute;pargne les survivants, le sang coule. Dans la concurrence, dit-on, des existences &eacute;conomiques sont d&eacute;truites. Mais cela signifie seulement que ceux qui ont succomb&eacute; sont contraints de chercher dans l'organisation sociale du travail une autre place que celle qu'ils auraient voulu occuper. Cela ne veut pas dire qu'ils soient condamn&eacute;s par exemple &agrave; mourir de faim. Dans la soci&eacute;t&eacute; capitaliste il y a pour tous de la place et du pain. Sa capacit&eacute; d'expansion permet &agrave; tout travailleur d'y trouver sa vie. Quand rien ne vient troubler son fonctionnement, elle ne conna&icirc;t pas de ch&ocirc;mage durable.</P>  <P>La lutte, au sens propre et originel du mot, est antisociale&nbsp;; elle rend impossible entre les combattants la coop&eacute;ration, cet &eacute;l&eacute;ment fondamental de l'union sociale. Elle d&eacute;truit la communaut&eacute; du travail l&agrave; o&ugrave; elle existe d&eacute;j&agrave;. La concurrence est au contraire un &eacute;l&eacute;ment de la coop&eacute;ration sociale. Elle constitue le principe ordonnateur de la soci&eacute;t&eacute;. Au point de vue social la lutte et la concurrence sont diam&eacute;tralement oppos&eacute;es.</P>  <P>Quand on a bien compris cela, on est en mesure de porter un jugement sut toutes les th&eacute;ories qui voient dans la lutte entre groupes adverses l'essence de l'&eacute;volution sociale. La lutte des classes, la lutte des races, la lutte des nationalit&eacute;s ne peuvent pas &ecirc;tre le principe constructeur de la soci&eacute;t&eacute;. La destruction et l'an&eacute;antissement sont incapables de rien construire.</P>  <A NAME=par4><H4>4. La lutte entre les nations</H4>  <P>L'instrument le plus efficace de la coop&eacute;ration sociale est le langage. Le langage jette un pont entre les individus. Ce n'est que gr&acirc;ce &agrave; lui que l'homme peut communiquer au moins en partie &agrave; ses semblables ses sentiments et ses vues. Nous n'avons pas ici &agrave; rechercher que r&ocirc;le joue le langage dans la pens&eacute;e et la volont&eacute;, comment il les conditionne et comment, sans lui, la pens&eacute;e et la volont&eacute; demeureraient &agrave; l'&eacute;tat d'instincts <A HREF="#note12">[12]</A>. La pens&eacute;e elle-m&ecirc;me est un ph&eacute;nom&egrave;ne social&nbsp;; elle n'est pas le produit de l'intelligence isol&eacute;e&nbsp;: elle r&eacute;sulte de l'action et de la f&eacute;condation r&eacute;ciproque d'hommes poursuivant les m&ecirc;mes fins en unissant leurs forces. Le travail du penseur isol&eacute; qui r&eacute;fl&eacute;chit dans sa retraite sur des probl&egrave;mes dont peu d'hommes se soucient rel&egrave;ve aussi du langage&nbsp;: c'est une conversation avec le tr&eacute;sor d'id&eacute;es, accumul&eacute;es par la pens&eacute;e de g&eacute;n&eacute;rations innombrables dans la langue, dans les concepts de tous les jours et dans la tradition &eacute;crite. La pens&eacute;e est li&eacute;e au langage&nbsp;; c'est sur lui que s'&eacute;difient les constructions intellectuelles du penseur.</P>  <P>L'esprit humain ne vit que dans la langage. C'est par le mot qu'il se d&eacute;gage de l'obscurit&eacute; et de l'impr&eacute;cision de l'instinct pour s'&eacute;lever &agrave; toute la clart&eacute; qu'il est capable d'atteindre. On ne peut s&eacute;parer la pens&eacute;e et ses produits du langage auquel ils doivent leur naissance. Il se peut qu'un jour, nous parvenions &agrave; constituer une langue universelle. Cela ne se fera certainement pas par les moyens mis en oeuvre par les inventeurs du volapuk ou de l'esp&eacute;ranto. Les difficult&eacute;s qui s'opposent &agrave; l'&eacute;tablissement d'une langue universelle ne peuvent &ecirc;tre surmont&eacute;es en fabriquant des syllabes identiques pour d&eacute;signer les objets de la vie courante et tout ce que souhaitent d'exprimer tous ceux qui parlent sans beaucoup r&eacute;fl&eacute;chir. Le caract&egrave;re intraduisible qui s'attache aux concepts et qui a son &eacute;cho dans les mots &eacute;tablit entre les langues une barri&egrave;re qui ne consiste pas seulement dans la diff&eacute;rence des sons, diff&eacute;rence qu'il est toujours possible de traduire enti&egrave;rement. Si, sur toute la terre, on employait le m&ecirc;me mot pour d&eacute;signer un domestique ou une porte, on serait encore loin d'avoir supprim&eacute; les diff&eacute;rences entre les langues et les nations. Mais si l'on parvenait &agrave; traduire int&eacute;gralement dans une langue tout ce que les autres langues peuvent exprimer, alors l'unit&eacute; de langage serait r&eacute;alis&eacute;e, sans qu'il y ait besoin pour cela de recourir &agrave; un langage universel. Alors les diff&eacute;rentes langues ne se diff&eacute;rencieraient que par le son, alors les &eacute;changes de pens&eacute;e du peuple &agrave; peuple ne seraient plus entrav&eacute;s par le caract&egrave;re intraduisible du vocabulaire.</P>  <P>Aussi longtemps qu'on ne sera pas parvenu &agrave; ce r&eacute;sultat, et peut-&ecirc;tre n'y parviendra-t-on jamais, se produiront, du fait du voisinage d'individus appartenant &agrave; des peuples diff&eacute;rents dans les r&eacute;gions o&ugrave; les nationalit&eacute;s sont m&ecirc;l&eacute;es, des frictions qui conduiront &agrave; des conflits politiques aigus <A HREF="#note13">[13]</A>. De ces conflits est n&eacute;e, directement ou indirectement, la haine entre les peuples, haine sur laquelle se fonde l'imp&eacute;rialisme moderne. La th&eacute;orie imp&eacute;rialiste se rend la t&acirc;che facile en se bornant &agrave; d&eacute;montrer qu'il existe des conflits entre les nations. Pour prouver l'exactitude de son argumentation, il faudrait encore qu'elle montre qu'&agrave; l'int&eacute;rieur des nations existe une solidarit&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t. La doctrine nationaliste et imp&eacute;rialiste est apparue comme une r&eacute;action contre le solidarisme oecum&eacute;nique du libre-&eacute;change. L'&eacute;tat d'esprit du monde, au moment de son apparition, se r&eacute;sumait dans l'id&eacute;e cosmopolite de la soci&eacute;t&eacute; universelle et de la fraternit&eacute; des peuples. Aussi pensa-t-elle qu'il suffisait de d&eacute;montrer l'existence de conflits d'int&eacute;r&ecirc;ts entre les diverses nations et elle ne se rendit pas compte que les arguments qu'elle employait pour d&eacute;montrer l'incompatibilit&eacute; des int&eacute;r&ecirc;ts nationaux pouvaient tout aussi bien servir &agrave; d&eacute;montrer l'incompatibilit&eacute; des int&eacute;r&ecirc;ts r&eacute;gionaux, voire enfin des int&eacute;r&ecirc;ts individuels. S'il est mauvais pour l'Allemand d'acheter des &eacute;toffes anglaises ou des c&eacute;r&eacute;ales russes, il est &eacute;galement mauvais pour le Berlinois de boire de la bi&egrave;re bavaroise et du vin du Palatinat. S'il n'est pas bon de laisser la division du travail s'&eacute;tendre au del&agrave; des fronti&egrave;res de l'&Eacute;tat, le mieux serait en fin de compte de revenir &agrave; l'autarcie de l'&eacute;conomie domestique ferm&eacute;e. le slogan &quot;A bas les marchandises &eacute;trang&egrave;res&quot; aboutit en dernier ressort, si on le prend &agrave; la lettre, &agrave; supprimer toute division du travail. Car le principe qui fait appara&icirc;tre la division internationale du travail comme avantageuse est le m&ecirc;me que celui qui justifie en r&egrave;gle g&eacute;n&eacute;rale la division du travail.</P>  <P>Ce n'est pas par hasard que le peuple allemand est entre tous les peuples celui qui a le moins de compr&eacute;hension pour la coh&eacute;sion nationale, et qu'il fut le dernier des peuples europ&eacute;ens &agrave; se rallier &agrave; l'id&eacute;e d'une nation embrassant dans un m&ecirc;me &Eacute;tat politique tous les membres d'un m&ecirc;me peuple. L'id&eacute;e de l'unit&eacute; nationale est un enfant du lib&eacute;ralisme, du libre-&eacute;change et du &quot;laissez-faire&quot;. Le peuple allemand qui, du fait qu'il comprend d'importantes minorit&eacute;s vivant dans des r&eacute;gions de langages m&ecirc;l&eacute;s, a &eacute;t&eacute; le premier &agrave; &eacute;prouver les inconv&eacute;nients de l'oppression nationaliste et qui pour cette raison m&ecirc;me a rejet&eacute; le lib&eacute;ralisme, ne disposait pas de la maturit&eacute; intellectuelle n&eacute;cessaire pour d&eacute;passer le stade du r&eacute;gionalisme et surmonter les tendances particularistes des diff&eacute;rents groupes qui le composaient. Et ce n'est pas non plus par hasard que le sentiment de l'unit&eacute; nationale n'est nulle part aussi d&eacute;velopp&eacute; que chez les Anglo-Saxons, peuple classique du lib&eacute;ralisme.</P>  <P>C'est une erreur lourde de cons&eacute;quence de la part des imp&eacute;rialistes que de croire qu'ils renforcent l'unit&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur des peuples en condamnant le cosmopolitisme. Ils oublient que l'&eacute;l&eacute;ment fondamental de leur doctrine est antisocial et qu'il conduit logiquement &agrave; la destruction de toute communaut&eacute; sociale.</P>  <A NAME=par5><H4>5. La lutte entre les races</H4>  <P>La science des caract&egrave;res inn&eacute;s de l'homme en est encore &agrave; ses d&eacute;buts. En ce qui concerne les qualit&eacute;s h&eacute;r&eacute;ditaires que chaque individu apporte en naissant nous ne pouvons gu&egrave;re faire autre chose que constater qu'il existe des hommes plus ou moins bien dou&eacute;s. Mais nous ignorons tout de la nature de la diff&eacute;rence qui existe entre les bons et les mauvais. Nous savons qu'il existe entre les hommes des diff&eacute;rences physiques et intellectuelles, que certaines familles, races ou groupes de races pr&eacute;sentent des caract&egrave;res communs&nbsp;; nous savons qu'on peut &agrave; bon droit distinguer des races diverses et parler des qualit&eacute;s raciales des individus. Mais les tentatives qui ont &eacute;t&eacute; faites pour d&eacute;couvrir les caract&egrave;res corporels des races ont toutes &eacute;chou&eacute; jusqu'ici. On a cru trouver un caract&egrave;re sp&eacute;cifique de la race dans l'indice cr&acirc;nien. Mais on a d&ucirc; peu &agrave; peu reconna&icirc;tre qu'il n'existe aucun rapport entre individus, contrairement &agrave; ce qu'enseigne l'&eacute;cole anthropo-sociologique de Lapouge. Des mensurations r&eacute;centes ont montr&eacute; que les dolichoc&eacute;phales ne sont pas toujours des hommes blonds, bons, nobles et cultiv&eacute;s et que les brachyc&eacute;phales ne sont pas toujours des hommes bruns, mauvais, grossiers et incultes. Les n&egrave;gres d'Australie, les Esquimaux et les Cafres font partie des races dolichoc&eacute;phales. On compte parmi les grands g&eacute;nies de nombreux brachyc&eacute;phales&nbsp;; l'indice cr&acirc;nien de Kant &eacute;tait 88 <A HREF="#note14">[14]</A>. Il est apparu comme tr&egrave;s vraisemblable que des modifications de l'indice cr&acirc;nien peuvent se produire sous l'influence des conditions d'existence et du milieu g&eacute;ographique, sans m&eacute;lange de races <A HREF="#note15">[15]</A>. On ne saurait condamner trop s&eacute;v&egrave;rement ces th&eacute;oriciens du racisme qui, au m&eacute;pris des exigences de la pens&eacute;e scientifique, &eacute;tablissent d'un coeur l&eacute;ger et sans esprit critique une distinction entre les races et les caract&egrave;res raciaux. Il est incontestable qu'en procurant ainsi ils s'appliquent davantage &agrave; forger des slogans pour la lutte politique qu'&agrave; faire progresser la science. Mais les adversaires du dilettantisme racial simplifient outre mesure leur t&acirc;che en portant uniquement leur attention sur la forme concr&egrave;te que les diff&eacute;rents &eacute;crivains ont donn&eacute;e &agrave; la doctrine raciste et sur les d&eacute;veloppements qu'ils ont consacr&eacute;s aux diff&eacute;rentes races, &agrave; leurs caract&egrave;res physiques et &agrave; leurs qualit&eacute;s intellectuelles. M&ecirc;me lorsqu'on a r&eacute;fut&eacute; comme pure fantaisie les hypoth&egrave;ses arbitraires, d&eacute;pourvues de tout fondement et contradictoires, de Gobineau et de Chamberlain, il subsiste dans la th&eacute;orie des races un noyau ind&eacute;pendant de la diff&eacute;renciation concr&egrave;te entre races nobles et races viles.</P>  <P>Dans la th&eacute;orie de Gobineau, la race est un commen&ccedil;ant&nbsp;; produit d'une cr&eacute;ation particuli&egrave;re, elle est dou&eacute;e de qualit&eacute;s particuli&egrave;res <A HREF="#note16">[16]</A>. Il attache peu d'importance &agrave; l'influence du milieu. Le croisement des races engendre des b&acirc;tards chez qui les bonnes qualit&eacute;s h&eacute;r&eacute;ditaires de la race la plus noble se trouvent diminu&eacute;es ou m&ecirc;me disparaissent compl&egrave;tement. Mais, pour contester la valeur sociologique de la th&eacute;orie des races, il ne suffit pas de d&eacute;montrer l'absurdit&eacute; de cette th&egrave;se et de prouver que la race est le produit d'une &eacute;volution qui s'effectue sous les influences les plus diverses. A une telle r&eacute;futation on pourrait toujours objecter que certaines influences d&eacute;termin&eacute;es, s'exer&ccedil;ant pendant une tr&egrave;s longue p&eacute;riode, ont pu aboutir &agrave; doter une ou plusieurs races de qualit&eacute;s particuli&egrave;res et que ces qualit&eacute;s conf&egrave;rent aux membres de ces races sur ceux des autres races une avance telle que ces derniers ne sauraient pratiquement jamais combler leur retard. Et, de fait, la th&eacute;orie des races, sous ces formes les plus modernes, n'a pas manqu&eacute; de le faire. C'est sous cet aspect qu'il faut consid&eacute;rer la th&eacute;orie raciale et rechercher comment elle se comporte vis-&agrave;-vis de la th&eacute;orie sociologique de la coop&eacute;ration sociale.</P>  <P>Il appara&icirc;t tout d'abord que la th&eacute;orie raciste ne contient rien qui contredise la doctrine de la division sociale du travail. Les deux th&eacute;ories se concilient fort bien. On peut parfaitement admettre que les races diff&egrave;rent entre elles par l'intelligence et la volont&eacute; et en cons&eacute;quence sont in&eacute;galement dou&eacute;es pour la vie en soci&eacute;t&eacute;, et que les races sup&eacute;rieures se distinguent pr&eacute;cis&eacute;ment par leur aptitude particuli&egrave;re &agrave; constituer des soci&eacute;t&eacute;s homog&egrave;nes. Cette hypoth&egrave;se &eacute;claire maints aspects de l'&eacute;volution social qu'il ne serait pas ais&eacute; de comprendre autrement. On peut l'utiliser pour expliquer le progr&egrave;s et la r&eacute;gression de la division sociale du travail et par l&agrave; m&ecirc;me l'&eacute;panouissement et la d&eacute;cadence de la civilisation. Nous ne nous demanderons pas si l'hypoth&egrave;se elle-m&ecirc;me et les hypoth&egrave;ses qu'elle permet d'&eacute;difier sont d&eacute;fendables. L&agrave; n'est pas pour le moment la question. In nous suffit de constater que la th&eacute;orie raciste est parfaitement compatible avec notre th&eacute;orie sociologique de la coop&eacute;ration sociale.</P>  <P>En combattant le postulat de l'&eacute;galit&eacute; naturelle et par l&agrave; m&ecirc;me l'&eacute;galit&eacute; des droits de tous les hommes, la th&eacute;orie raciste n'atteint pas l'argument libre-&eacute;changiste de l'&eacute;cole lib&eacute;rale. Car le lib&eacute;ralisme se prononce pour la libert&eacute; des travailleurs non pas au nom du droit naturel mais parce qu'il consid&egrave;re comme moins productif que le travail libre le travail servile qui prive le travailleur d'une partie du produit de son travail et ne fait pas d&eacute;pendre sa r&eacute;mun&eacute;ration de son rendement. La th&eacute;orie raciste ne trouve rien &agrave; opposer &agrave; la th&eacute;orie du libre-&eacute;change en ce qui concerne les effets de l'extension de la division sociale du travail. Admettons que les races soient in&eacute;galement dou&eacute;es et qu'aucun espoir n'existe de voir jamais dispara&icirc;tre les diff&eacute;rences qui les s&eacute;parent, il n'en reste pas moins que la th&eacute;orie libre-&eacute;changiste prouve que les mieux dou&eacute;s ont int&eacute;r&ecirc;t &agrave; collaborer avec les moins dou&eacute;s, que la coop&eacute;ration sociale leur assure &agrave; eux aussi les avantages du rendement plus &eacute;lev&eacute; du travail fourni en commun <A HREF="#note17">[17]</A>.</P>  <P>La th&eacute;orie raciste n'appara&icirc;t en opposition avec la th&eacute;orie lib&eacute;rale que lorsqu'elle se met &agrave; pr&ecirc;cher la lutte entre les races. Mais elle n'apporte en faveur de l'affirmation d'H&eacute;raclite qui fait de &quot;la guerre la source de toutes choses,&quot; rien de plus que les autres th&eacute;ories sociales militaristes. Elle ne r&eacute;ussit pas davantage &agrave; montrer comment de la destruction peut sortir la soci&eacute;t&eacute;. Elle <A NAME=p375>se voit contrainte au contraire &#151; partout o&ugrave; elle ne s'&eacute;carte pas de sa propre logique et o&ugrave; elle ne se laisse pas entra&icirc;ner pour des raisons sentimentales &agrave; adopter l'id&eacute;ologie militariste et aristocratique &#151; de condamner la guerre au nom pr&eacute;cis&eacute;ment du principe de la s&eacute;lection raciale. Lapouge a montr&eacute; que la guerre n'aboutit &agrave; la s&eacute;lection des plus forts et des mieux dou&eacute;s que chez les peuples primitifs&nbsp;; chez les peuples civilis&eacute;s au contraire cette s&eacute;lection agit au d&eacute;triment de la race <A HREF="#note18">[18]</A>. Les meilleurs sont davantage expos&eacute;s au danger d'&ecirc;tre tu&eacute;s, les autres restant &agrave; l'arri&egrave;re. Les dommages divers que la guerre cause &agrave; la sant&eacute; des survivants diminuent leur capacit&eacute; d'engendrer une descendance saine.</P>  <P>Les r&eacute;sultats obtenus par la science sociale raciale ne permettent aucunement de contredire la th&eacute;orie lib&eacute;rale de l'&eacute;volution sociale. Ils la confirment bien plut&ocirc;t. Les th&eacute;ories racistes de Gobineau et de beaucoup d'autres ont leur origine dans le ressentiment &eacute;prouv&eacute; par la caste militaire et aristocratique &agrave; l'&eacute;gard de la d&eacute;mocratie bourgeoise et de l'&eacute;conomie capitaliste. Elles ont rev&ecirc;tu pour les besoins de la politique quotidienne de l'imp&eacute;rialisme moderne une forme qui les fait appara&icirc;tre comme une r&eacute;surrection des vieilles th&eacute;ories de la violence et de la guerre. Mais on ne peut les opposer utilement aux vieux slogans du droit naturel. Elles ne sont impuissantes qu'en face de la th&eacute;orie lib&eacute;rale de l'&eacute;conomie et de la soci&eacute;t&eacute;. Pas plus que les autres, la th&eacute;orie des races ne peut nier le fait que toute civilisation est le fruit de la coop&eacute;ration pacifique des hommes.</P> <P>&nbsp;</P>  <P> <B>Notes</B> </P>  <P><A NAME=note1><P>[1] &quot;La guerre est une dissociation.&quot; Cf. Novicow, <I>La critique du Darwinisme social</I>, Paris, 1910, p.&nbsp;124. Cf. aussi la r&eacute;futation des doctrines qui font de la lutte un facteur de d&eacute;veloppement social de Glumpowicz, Ratzenhofer et Oppenheimer par Holsti, <I>The relation of war to the origin of the State</I>, Helsinfgors, 1913, pp.&nbsp;276 sqq.</P>  <P><A NAME=note2><P>[2] Cf. Taine, <I>Histoire de la litt&eacute;rature anglaise</I>, Paris, 1863, tome I, page XXV.</P>  <P><A NAME=note3><P>[3] Cf. Taine, <I>Ibid</I>., p.&nbsp;XXIII&nbsp;: &quot;Ce qu'on appelle la race, ce sont ces dispositions inn&eacute;es et h&eacute;r&eacute;ditaires que l'homme apporte avec lui &agrave; la lumi&egrave;re.&quot;</P>  <P><A NAME=note4><P>[4] Cf. Hertwig, <I>Zur Abwehr des ethischen, des sozialen un des politischen Darwinismus</I>, pp.&nbsp;10 sqq.</P>  <P><A NAME=note5><P>[5] Cf. Ferri, <I>Sozialismus und moderne Wissenschaft</I>, trad. Kurella, Leipzig, 1895, pp.&nbsp;65 sqq.</P>  <P><A NAME=note6><P>[6] Cf. Gumplowicz, <I>Der Rassenkampf</I>, Innsbruck, 1883, p.&nbsp;176. En ce qui concerne l'influence exerc&eacute;e par le darwinisme sur Gumplowicz, cf. Barth, <I>Die Philosophie der Geschichte als Soziologie</I>, p.&nbsp;253. &#151; Le Darwinisme &quot;lib&eacute;ral&quot; est le produit d'une fausse interpr&eacute;tation de la philosophie lib&eacute;rale par une &eacute;poque qui n'&eacute;tait plus capable de la comprendre.</P>  <P><A NAME=note7><P>[7] Cf. Novicow, <I>o.c.</I>, p.&nbsp;145.</P>  <P><A NAME=note8><P>[8] Cf. Barth, <I>o.c.</I>, p.&nbsp;243.</P>  <P><A NAME=note9><P>[9] Cf. Kropotkine, <I>Gegenseitige Hilfe in der Tier- und Menschenwelt</I>, &eacute;d. allemande de Landauer, Leipzig, 1908, pp.&nbsp;69 sqq.</P>  <P><A NAME=note10><P>[10] Cf. Kammerer, <I>Genossenschaften von Lebenwesen auf Grund gegenseitiger Vorteile</I>, Stuttgart, 1913&nbsp;; Kammerer, <I>Allgemeine Biologie</I>, Stuttgart, 1915, pp.&nbsp;306 sqq&nbsp;; Kammerer, <I>Einzeltod, V&ouml;lkerTod, biologische Unsterblichkeit</I>, Vienne, 1918, pp.&nbsp;29 sqq.</P>  <P><A NAME=note11><P>[11] Cf. ci-dessous, <A HREF="#p375">p.&nbsp;375</A>.</P>  <P><A NAME=note12><P>[12] Cohen, <I>Ethik des reinen Willens</I>, Berlin, 1904, p.&nbsp;183.</P>  <P><A NAME=note13><P>[13] Cf. mon essai sur <I>Nation, Staat und Wirtschaft</I>, pp.&nbsp;31 sqq.</P>  <P><A NAME=note14><P>[14] Cf. Oppenheimer, <I>Die rassentheoritische Geschichtsphilosophie</I> (Compte-rendu du deuxi&egrave;me congr&egrave;s de sociologie allemand, Tubingen, 1913), pp.&nbsp;106 sqq. &#151; Cf. &eacute;galement Hertz, <I>Rasse und Kultur</I>, 3<SUP><FONT SIZE=-1>e</FONT></SUP> &eacute;d., Berlin, 1925, p.&nbsp;37&nbsp;; Weidenreich, <I>Rasse und K&ouml;rperbau</I>, Berlin, 1927, pp.&nbsp;133 sqq.</P>  <P><A NAME=note15><P>[15] Cf. Nystr&ouml;m, <I>&Uuml;ber die Formenver&auml;nderungen des menschlichen Sch&auml;dels und deren Ursachen</I> (&quot;Archiv f&uuml;r Anthropologie&quot;, t.&nbsp;XXVII, pp.&nbsp;321 sqq., 630 sqq., 642).</P>  <P><A NAME=note16><P>[16] Cf. Oppenheimer, <I>Ibid</I>., pp.&nbsp;110 sqq.</P>  <P><A NAME=note17><P>[17] Cf. ci-dessus, <A HREF="./LS_III_1_2.htm#p337">p.&nbsp;337</A>.</P>  <P><A NAME=note18><P>[18] &quot;Chez les peuples modernes la guerre et le militarisme sont de v&eacute;ritables fl&eacute;aux dont le r&eacute;sultat d&eacute;finitif est de d&eacute;primer la race.&quot; (Lapouge, <I>Les s&eacute;lections sociales</I>, Paris, 1896, p.&nbsp;230).</P>  <BR> <CENTER>  <A HREF="./LS_III_1_2.htm">Chapitre pr&eacute;c&eacute;dent</A>    &nbsp;|&nbsp;  <A HREF="./LS_III_1_4.htm">Chapitre suivant</A>    &nbsp;|&nbsp;  <A HREF="./LS_TDM.htm">Table des mati&egrave;res</A>    &nbsp;|&nbsp;  <A HREF="http://herve.dequengo.free.fr">Page d'accueil</A> </CENTER>  </BODY> </HTML> 
