<!doctype html public "-//w3c//dtd html 4.0 transitional//en"> <html> <head>    <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">    <meta name="GENERATOR" content="Mozilla/4.77 [fr] (X11; U; Linux 2.4.3-20mdk i686) [Netscape]">    <title>Callon</title> <!--Fichier cr&#381;&#381; par le filtre AppleWorks HTML Filter 6.0--> </head> <body>  <blockquote> <blockquote><font size=-1>Source : <a href="index.html">http://picardp1.ivry.cnrs.fr/</a></font> <br> <hr width="100%" size="2"> <br>&nbsp; <p><b><font color="#330000"><font size=+3>Entretien avec <a href="http://www.ensmp.fr/cgi-bin/whoswho?Qid=679">Michel Callon</a></font></font></b> <p><i><font color="#330000">(N. Givernaud, J-F. Picard au CSI de l'Ecole des Mines, 6 f&eacute;vrier 2002)</font></i> <br>&nbsp; <p><b><font color="#330000">Rencontre avec les associations de malades</font></b> <p><font color="#330000">Alors que je travaillais sur une &eacute;valuation des politiques de la recherche, nous avons &eacute;t&eacute; contact&eacute;s par deux associations de malades, l'Association Fran&ccedil;aise de lutte contre la mucoviscidose (AFLM) et l'AFM (Association fran&ccedil;aise contre les myopathies). Toutes deux se posaient des questions au sujet de leur politique de soutien &agrave; la recherche. L'AFLM avait un gros probl&egrave;me d'organisation, son conseil scientifique principalement compos&eacute; de m&eacute;decins mais aussi de chercheurs (souvent les m&ecirc;mes qu'&agrave; l'AFM) n'avait pas de rapport tr&egrave;s &eacute;troit avec son conseil d'administration. Mais c'est le conseil scientifique et non pas le conseil d'administration qui prenait toutes les d&eacute;cisions. Apr&egrave;s plusieurs mois de travail avec l'AFLM, nous les avons convaincus qu'il ne revenait pas n&eacute;cessairement aux seuls scientifiques de prendre les d&eacute;cisions strat&eacute;giques. Au m&ecirc;me moment, nous avons eu un contact avec l'AFM qui &eacute;tait au courant des travaux du Centre de sociologie de l'innovation (CSI) et nous leur avons demand&eacute; d'organiser une visite du G&eacute;n&eacute;thon. De fil en aiguille, les gens de l'AFM ont compris que nous pouvions &eacute;ventuellement r&eacute;pondre &agrave; l'une des questions qu'ils se posaient, celle de l'&eacute;valuation des effets produits par leurs investissements dans le domaine de la recherche scientifique.</font> <p><b><font color="#330000">Il a fallu contrer une vision conservatrice des sciences sociales</font></b> <p><font color="#330000">L'AFM semblait int&eacute;ress&eacute;e par le projet d'&eacute;valuation de sa politique de recherche, mais il fallait passer par l'aval de la sous-commission sciences sociales (aujourd'hui supprim&eacute;e) de son Conseil scientifique. Ceci nous a conduit &agrave; discuter avec les membres de la commission qui avaient une vision, je dirais un peu &eacute;troite, conservatrice, des sciences sociales. Cette commission &eacute;tait compos&eacute;e de m&eacute;decins, de psychanalystes, qui nous ont questionn&eacute;s, interrog&eacute;s, mais sans qu'on puisse avancer beaucoup. Pour sortir de l'impasse, nous avons d&eacute;cid&eacute; de r&eacute;aliser quelques entretiens exploratoires : nous avons pris des contacts avec des membres de l'AFM. En commen&ccedil;ant &agrave; recueillir des donn&eacute;es, nous avons compris que le 'mod&egrave;le AFM' &eacute;tait compl&egrave;tement diff&eacute;rent de celui de l'AFLM. Les membres de l'AFM qui n'&eacute;taient pas des professionnels, mais des porte-parole des malades (certains m&ecirc;me des parents de malades), disposaient d'un pouvoir d'initiative sans commune mesure avec ceux de l'autre association. Nous avons donc modifi&eacute; notre projet de recherche. Plus on le modifiait, moins il plaisait &agrave; la commission 'sciences sociales' de l'AFM qui aurait voulu nous cantonner &agrave; des aspects qui ne nous int&eacute;ressaient pas comme l'&eacute;tude des implications sociales (ou sociologiques) de la g&eacute;n&eacute;tique. &Agrave; l'inverse, plus nous avancions dans nos investigations, plus la place centrale des malades (i.e. des administrateurs) nous paraissait &eacute;vidente dans le fonctionnement de cette association. Cette esp&egrave;ce de dialogue de sourds a dur&eacute; un an, jusqu'en en 1996 je crois, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; nous leur avons mis le march&eacute; en main. Soit on continuait avec nos id&eacute;es, soit on laissait tomber. En d&eacute;finitive, l'AFM et son pr&eacute;sident ont accept&eacute; de jouer le jeu.</font> <p><b><font color="#330000">Une dialectique illustr&eacute;e par la relation conseil d'administration-conseil scientifique</font></b> <p><font color="#330000">Madame de Kepper, la fondatrice des associations de myopathes, disait que si, dans les premiers conseils d'administration, on ne rencontrait pas de m&eacute;decins, c'&eacute;tait parce que ceux-ci ne s'int&eacute;ressaient pas &agrave; ces maladies et, qu'il existait, de plus, une sorte de m&eacute;fiance des administrateurs vis-&agrave;-vis des scientifiques auxquels ils reprochaient de ne pas s'int&eacute;resser suffisamment aux malades. C'est le renversement de cette dialectique qui a rendu le 'syst&egrave;me AFM' si original. Si on essaye d'analyser les rapports entre l'AFM et la science, on dira que c'est une relation de distance et de proximit&eacute; assez bien repr&eacute;sent&eacute;e dans les relations entre son conseil d'administration et son conseil scientifique. C'est Fran&ccedil;ois Gros, qui a une tendresse tr&egrave;s grande pour l'AFM, et Michel Fardeau qui ont conseill&eacute; &agrave; Bernard Barataud, le pr&eacute;sident de son conseil d'administration, d'installer un conseil scientifique. Plac&eacute; &agrave; sa t&ecirc;te, Fran&ccedil;ois Gros a men&eacute; ce conseil scientifique avec une grande compr&eacute;hension vis-&agrave;-vis des parents de malades. C'est d'autant plus remarquable que je connais d'autres grands scientifiques qui se comportent de fa&ccedil;on cynique vis-&agrave;-vis des associations. Il n'est pas cynique, mais il pense que tous les &ecirc;tres humains le sont, ce qui lui donne une lucidit&eacute; amusante. Pendant la p&eacute;riode o&ugrave; il &eacute;tait conseiller de Laurent Fabius, il continuait de consacrer beaucoup de temps au conseil scientifique de l'AFM. Je rappelle que c'est lui qui avait appel&eacute; Marcel Boiteux (l'ancien pr&eacute;sident d'EDF devenu pr&eacute;sident de l'Institut Pasteur) pour que Bernard Barataud (agent EDF) soit mis &agrave; la disposition de l'AFM.</font> <p><b><font color="#330000">L'homme de la situation, <a href="BarataudB.html">Bernard Barataud</a></font></b> <p><font color="#330000">Bernard Barataud a tr&egrave;s rapidement compris qu'il fallait &agrave; la fois croire les scientifiques et ne pas les croire, car il s'est rendu compte que sur des questions nouvelles, ils sont toujours en d&eacute;saccord entre eux. Ce qui est tr&egrave;s int&eacute;ressant, c'est la mani&egrave;re o&ugrave;, dans une situation d'incertitude, de d&eacute;bat, de controverse, Barataud choisit les bonnes pistes. Il aime r&eacute;p&eacute;ter, " <i>Je ne crois jamais un scientifique tant que je n'entends pas un autre dire la m&ecirc;me chose que lui</i> ". Ca a l'air d'un truisme, mais je crois que la formule explique le mode de fonctionnement de l'AFM qui a choisi, d&egrave;s le d&eacute;but , d'organiser la confrontation scientifique de mani&egrave;re &agrave; rendre explicite les arguments et les positions des uns et des autres. En outre, Bernard Barataud a visit&eacute; beaucoup de laboratoires, il a beaucoup parl&eacute; avec les scientifiques (ce que ne font que tr&egrave;s peu de d&eacute;cideurs!). Oblig&eacute; de d&eacute;penser de l'argent dont il se sentait comptable, il s'est trouv&eacute; dans la situation d'un responsable politique qui doit hi&eacute;rarchiser les options qu'on lui propose. En ce sens, on peut dire que la d&eacute;cision politique la plus importante qu'il ait prise est la construction du G&eacute;n&eacute;thon. Elle a provoqu&eacute; des tensions au sein de l'AFM (Fran&ccedil;ois Gros n'&eacute;tait pas d'accord, cela ne l'a pas emp&ecirc;ch&eacute; de reconna&icirc;tre par la suite que Barataud avait raison). R&eacute;trospectivement, on doit reconna&icirc;tre que Barataud s'est rarement tromp&eacute;. <a href="Molin.html">M&ecirc;me lorsqu'il a pass&eacute; la main &agrave; son successeur, Eric Molini&eacute;</a>. Lorsqu'il m'a annonc&eacute; la nouvelle, j'ai &eacute;t&eacute; un peu surpris, mais je me suis rendu compte que sa d&eacute;cision &eacute;tait logique. Il avait toujours dit qu'il ne vieillirait pas avec l'AFM.Il a la capacit&eacute; de dire "<i>pour faire ce que je veux faire, il faut le laisser faire par d'autres</i>". Tout cela est assez exceptionnel. Comment l'expliquer? Au cours de notre recherche, nous avons assist&eacute; &agrave; des meetings dans la France profonde o&ugrave; les gens voulaient le toucher (comme les rois de France qui gu&eacute;rissaient les &eacute;crouelles ). Je me souviens d'un s&eacute;minaire aux Etats-Unis o&ugrave; un doctorant expliquait pourquoi les participants du programme atomique am&eacute;ricain faisaient confiance au physicien Robert Oppenheimer. Sa th&egrave;se &eacute;tait que le charisme d'Oppenheimer ne suffisait pas &agrave; expliquer son pouvoir et il &eacute;voquait une pr&eacute;sence physique, une sorte d'ubiquit&eacute; qui faisait qu'il se confondait pratiquement avec l'ensemble du <i>Manhattan project</i>. Pour Bernard Barataud, c'est pareil. Sa personne physique, son corps m&ecirc;me, s'identifiait &agrave; l'AFM.</font> <p><b><font color="#330000">Une sociologie op&eacute;rationnelle</font></b> <p><font color="#330000">Il nous semblait donc que l'AFM constituait un mod&egrave;le tr&egrave;s original, notamment du fait du r&ocirc;le actif des repr&eacute;sentants des malades. Or, nous n'arrivions pas &agrave; comprendre comment ce dispositif s'&eacute;tait mis en place. Nous avions rencontr&eacute; des responsables de l'association qui avaient le sentiment de ne pas &ecirc;tre de simples d&eacute;cideurs, mais qu'ils contribuaient aussi &agrave; la production de connaissances et c'est cela qui nous int&eacute;ressait. La deuxi&egrave;me question que nous voulions poser &agrave; l'AFM, comme &agrave; nous-m&ecirc;mes, &eacute;tait de savoir comment ce mod&egrave;le improbable avait pu &eacute;merger. Nous leur avons expliqu&eacute; que si nous arrivions &agrave; r&eacute;pondre &agrave; cette question, comme nous l'esp&eacute;rions, cela devrait les int&eacute;resser puisque cela leur permettrait de mieux comprendre et de mieux ma&icirc;triser leur propre action. Nous leur proposions une collaboration originale et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e entre chercheurs en sciences sociales et acteurs. A notre grand &eacute;tonnement, ils ont accept&eacute; sans discuter. Plus tard, nous nous sommes rendu compte qu'ils avaient &eacute;t&eacute; conscients de prendre un risque en jouant la transparence. D'ailleurs &agrave; y bien regarder, il y a toujours des conflits &agrave; l'int&eacute;rieur de l'association. En nous donnant l'acc&egrave;s aux archives, &agrave; certains groupes, &agrave; certains services, les patrons de l'AFM savaient n&eacute;cessairement ce que nous allions d&eacute;couvrir dans les placards, mais ils ont accept&eacute; de jouer le jeu.</font> <p><b><font color="#330000">L'AFM joue la transparence</font></b> <p><font color="#330000">Il n'en reste pas moins que nous avons &eacute;t&eacute; surpris par le caract&egrave;re cristallin de l'association. Dans le domaine m&eacute;dical, de nombreux exemples montrent les interactions multiples entre l'exp&eacute;rience des malades, l'organisation des soins, le d&eacute;veloppement de nouvelles techniques, la recherche scientifique... Mais nous avons &eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute;s par le fait que l'AFM introduisait une r&eacute;elle rupture par rapport aux mod&egrave;les existants. Nous avons pass&eacute; sept ou huit mois dans les archives. Les gens de l'AFM nous voyaient pas parce que nous &eacute;tions pr&eacute;sents dans les locaux, mais nos relations se limitaient &agrave; Bonjour, Bonsoir ! Tout a chang&eacute; lorsqu'on nous a demand&eacute; d'exposer en public nos premi&egrave;res r&eacute;flexions. L'AFM organisait tous les deux ans de grands colloques (passionnants) dans lesquels des sp&eacute;cialistes fran&ccedil;ais et &eacute;trangers venaient faire le point sur l'&eacute;tat des recherches cliniques et biologiques. En d&eacute;cembre 1996, l'un des organisateurs de ces colloques - celui-l&agrave; se passait &agrave; Versailles - nous a demand&eacute; de faire un expos&eacute; afin de meubler une soir&eacute;e. Nous &eacute;tions tr&egrave;s inquiets car nous &eacute;tions au d&eacute;but de notre travail et, de plus, la g&eacute;n&eacute;tique &eacute;tait de l'h&eacute;breu pour nous ! En fait, tout s'est tr&egrave;s bien pass&eacute; et c'est &agrave; dater de ce colloque versaillais que l'int&eacute;r&ecirc;t de l'AFM pour nos travaux s'est manifest&eacute;. &Agrave; partir de l&agrave;, notre situation par rapport &agrave; l'Association s'est profond&eacute;ment modifi&eacute;e.</font> <p><b><font color="#330000">'Le pouvoir des malades'</font></b> <p><font color="#330000">Le premier r&eacute;sultat de notre recherche a &eacute;t&eacute; la publication d'un livre (<i>V. Rabeharisoa, M. Callon, Le pouvoir des malades, l'AFM et la recherche, Paris, P.E.M. 1999</i>) dans lequel nous avons mis en &eacute;vidence le c&ocirc;t&eacute; original du mod&egrave;le, mais sans entrer dans le fonctionnement de l'association. Comme nous avons continu&eacute; de travailler pour elle, nous avons le projet d'un nouvel ouvrage dans lequel nous voudrions donner une image plus nuanc&eacute;e, plus composite de l'AFM, mais sans rien retirer de l'originalit&eacute; du mod&egrave;le d&eacute;crit dans ce premier livre, c'est-&agrave;-dire sans revenir sur le fait que des non-sp&eacute;cialistes ont r&eacute;ussi &agrave; imposer leur choix sur des sujets hautement techniques.</font> <p><b><font color="#330000">&Eacute;l&eacute;ments de comparaison : l'AFM et l'Agence nationale de recherche sida (ANRS)</font></b> <p><font color="#330000">Il y a deux exemples int&eacute;ressants de mobilisation des patients dans les ann&eacute;es 1990 en France pour soutenir la recherche, l'ANRS et l'AFM. Toutes deux ont jou&eacute; un r&ocirc;le important, mais dans des configurations radicalement diff&eacute;rentes comme nous l'avons montr&eacute; dans le livre &eacute;crit avec Pierre Lascoumes et Yamide Barthe (<i>M. Callon, P. Lascoumes, Y. Barthe, Agir dans un monde incertain, Paris, Seuil, 2001</i>). Avec l'AFM, nous avons un organisme qui est l'aboutissement d'un mouvement d'unification de diff&eacute;rentes associations. Au seuil des ann&eacute;es 1980, l'AFM obtient le monopole de la repr&eacute;sentation des malades et elle investit lourdement dans la recherche sur les maladies neuro musculaires. Pourtant, malgr&eacute; cette notori&eacute;t&eacute; de monopole, elle n'a eu aucune reconnaissance des pouvoirs publics, ni en mati&egrave;re de recherche, ni dans le domaine du soutien m&eacute;dico-social. Le cas de l'ANRS est tr&egrave;s diff&eacute;rent puisque cette structure correspond &agrave; une initiative des pouvoirs publics dans un domaine o&ugrave; la mobilisation de l'opinion &eacute;tait tr&egrave;s forte et alors qu'il existait plusieurs associations de malades, d&eacute;fendant des orientations politiques, id&eacute;ologiques et des conceptions de la recherche tr&egrave;s diff&eacute;rentes. Enfin, et contrairement aux myopathies qui sont des maladies rares et orphelines, le sida est un enjeu &eacute;conomique consid&eacute;rable pour les laboratoires pharmaceutiques. Face &agrave; l'AFM, il n'y a aucun partenaire industriel. L'association doit aller chercher et mobiliser l'industrie pharmaceutique, ce qui n'est pas le cas pour l'ANRS et le sida. Les configurations sont donc pratiquement antith&eacute;tiques. Il en r&eacute;sulte que l'insertion des sciences sociales dans ces deux contextes ne peut pas &ecirc;tre identique. Dans le cas de l'AFM, la collaboration est &eacute;vidente parce que l'association veut rendre intelligible sa situation de mani&egrave;re &agrave; mieux la ma&icirc;triser, la dominer, la d&eacute;velopper tandis que dans le cas de l'ANRS, les forces sont tellement divis&eacute;es, il y a une telle diversit&eacute; d'alliances - notamment entre laboratoires pharmaceutiques, associations, structures hospitali&egrave;res,... - que les sciences sociales sont souvent absorb&eacute;es par un camp ou un groupe d'alliances et que, pour faire leur travail, elles doivent se tenir &agrave; distance de mani&egrave;re &agrave; garantir une certaine objectivit&eacute; &agrave; leurs analyses. Nous, nous avons pu coop&eacute;rer avec l'AFM sans mettre en p&eacute;ril l'objectivit&eacute; de notre travail, je pense que cela aurait &eacute;t&eacute; bien moins facile avec l'ANRS.</font> <p><b><font color="#330000">Dans l'histoire de l'AFM, un point significatif est la d&eacute;fiance vis-&agrave;-vis du corps m&eacute;dical</font></b> <p><font color="#330000">Les t&eacute;moignages des malades ou de leurs parents montrent que les myopathies ne pr&eacute;sentaient pas d'int&eacute;r&ecirc;t (intellectuel) pour les m&eacute;decins et les chercheurs, &agrave; quelques exceptions pr&egrave;s comme Michel Fardeau ou Georges Schapira (et son patron Robert Debr&eacute;). Arnold Munnich, par exemple, a une th&eacute;orie assez int&eacute;ressante pour expliquer l'int&eacute;r&ecirc;t d'une petite minorit&eacute; de m&eacute;decins pour les maladies neuromusculaires. Il &eacute;voque des r&eacute;seaux sociaux avec une forte implication de m&eacute;decins juifs aux positions politiques tranch&eacute;es, mais ciment&eacute;es par une certaine fa&ccedil;on de concevoir la recherche clinique et scientifique. Il y aurait l&agrave; une tr&egrave;s belle histoire &agrave; &eacute;crire, mais ce n'&eacute;tait pas notre sujet. Ce que nous voulions d&eacute;montrer, c'est que les soi-disant profanes pouvaient participer lorsqu'ils &eacute;taient concern&eacute;s.</font> <p><b><font color="#330000">Les relations de l'AFM avec l'INSERM semblent ne pas avoir &eacute;t&eacute;s am&egrave;nes...</font></b> <p><font color="#330000">Le spectre de l'INSERM est omnipr&eacute;sent dans cette histoire. Philippe Lazar a &eacute;t&eacute; r&eacute;solument hostile &agrave; l'action de l'AFM et cela avec une argumentation parfaitement coh&eacute;rente. Selon Lazar, les groupes de malades peuvent avoir une action tr&egrave;s importante lorsque les associations sont multiples, diversifi&eacute;es et qu'aucune n'a un monopole de fait, ni une surface financi&egrave;re qui lui permette de faire la pluie et le beau temps dans un &eacute;tablissement public (cette configuration correspondait assez bien &agrave; celle du sida). Dans le cas de l'AFM qui &eacute;tait devenu un v&eacute;ritable groupe de pression, il suspectait la d&eacute;fense d'int&eacute;r&ecirc;ts particuliers et, bien entendu, il &eacute;tait hostile &agrave; toute vell&eacute;it&eacute; d'orienter la recherche publique dans des directions pas n&eacute;cessairement conformes &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral, en tout cas, qui n'avaient pas &eacute;t&eacute; discut&eacute;es d&eacute;mocratiquement. L'id&eacute;e &eacute;tait : ils font mon travail, mais sans la l&eacute;gitimit&eacute; qui est celle d'un organisme public. Philippe Lazar d&eacute;fendait le mod&egrave;le r&eacute;publicain de la division des pouvoirs dans lequel le politique d&eacute;l&egrave;gue au scientifique le soin de produire des connaissances (cf. F. Ewald ou D. Lecourbe). Mais, comme le politique ne sait pas ce que font les chercheurs, le seul contr&ocirc;le dont il dispose est celui du jugement des pairs et de la concurrence entre les chercheurs. Lazar &eacute;tait incapable d'imaginer un mod&egrave;le de politique scientifique fonctionnant sans cette d&eacute;l&eacute;gation de pouvoir et sans cette autonomie de la communaut&eacute; scientifique.</font> <p><b><font color="#330000">Mais de nombreux chercheurs de l'INSERM citent aujourd'hui en exemple le 'mod&egrave;le AFM'...</font></b> <p><font color="#330000">Effectivement et c'est tr&egrave;s &eacute;tonnant. L'argument de Philippe Lazar sur le risque de voir la recherche capt&eacute;e par des int&eacute;r&ecirc;ts particuliers est parfaitement recevable en termes de politique scientifique et de politique de la sant&eacute;. Mais il ne faut pas confondre l'apport des associations de malades dans la dynamique de la recherche et leur place dans le dispositif d'ensemble d'une politique scientifique. Lazar acceptait les associations pourvu qu'elles n'aient aucun pouvoir et qu'elles ram&egrave;nent de l'argent pour financer une partie des recherches men&eacute;es &agrave; l'INSERM. Il n'avait pas appr&eacute;ci&eacute; &agrave; sa juste valeur la capacit&eacute; de l'AFM &agrave; imposer des th&eacute;matiques int&eacute;ressantes. Cela dit, il avait raison d'estimer que les interventions des associations devaient s'inscrire dans un processus de discussions destin&eacute; &agrave; choisir des orientations scientifiques, mais selon des dispositions qui n'existent toujours pas &agrave; l'heure actuelle. Il y a un c&ocirc;t&eacute; un peu surprenant &agrave; ce qu'apr&egrave;s avoir tir&eacute; &agrave; boulets rouges sur les associations, on semble &ecirc;tre pass&eacute; d'un extr&ecirc;me &agrave; l'autre lorsque l'INSERM leur d&eacute;roule le tapis rouge ! Je dirais que les choix op&eacute;r&eacute;s par les associations doivent &ecirc;tre discut&eacute;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re que les prises de positions des chercheurs doivent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;es avec une certaine prudence. Prenez les critiques formul&eacute;es en 1990 par les scientifiques soutenus par l'AFM jusqu'&agrave; ce qu'elle d&eacute;cide de se lancer dans la science lourde. Les chercheurs fondamentalistes financ&eacute;s par l'Association ont pens&eacute; que si elle consacrait 50 ou 60 de MF au G&eacute;n&eacute;thon, ce serait autant de moins pour eux. Ils voyaient dans l'AFM la solution au d&eacute;clin du soutien par les pouvoirs publics &agrave; la recherche fondamentale. C'est l'une des raisons pour lesquelles le programme g&eacute;nome humain a &eacute;t&eacute; critiqu&eacute; par de nombreux scientifiques qui disaient que ce n'&eacute;tait pas de la recherche, mais de la technologie. Ces gens ont &eacute;t&eacute; litt&eacute;ralement d&eacute;contenanc&eacute;s par cette Association qui changeait de mod&egrave;le en cours de route. Apr&egrave;s avoir financ&eacute; la recherche de base, voil&agrave; qu'elle se mettait &agrave; soutenir des projets technologiques. Au lieu de s'engager dans une d&eacute;l&eacute;gation de pouvoir &agrave; la communaut&eacute; scientifique, elle passait &agrave; un r&eacute;gime de grands programmes qu'elle entendait piloter.</font> <p><b><font color="#330000">Certes, mais cela ne traduisait-il pas un certain malaise de la recherche fondamentale?</font></b> <p><font color="#330000">C'est clair. Actuellement, il y a de nombreux d&eacute;bats en cours chez ceux qui s'int&eacute;ressent aux politiques scientifiques. Il s'agit de savoir s'il faut pr&eacute;server la recherche acad&eacute;mique au sens traditionnel du terme. Certains op&eacute;rateurs, notamment les &eacute;conomistes, pensent qu'il faut maintenir cette d&eacute;l&eacute;gation de pouvoir dont je parlais plus haut, ce dispositif o&ugrave; le `politique' d&eacute;l&egrave;gue au `scientifique' le soin de produire des connaissances. Or, ce mod&egrave;le retire aux pouvoirs publics la possibilit&eacute; de se prononcer sur les orientations de la recherche. Dans un article `<i>Est-ce que la science est un bien public ?</i>'J'ai engag&eacute; le dialogue avec certains &eacute;conomistes en disant que les pouvoirs publics devaient d&eacute;fendre la recherche acad&eacute;mique, mais que la justification de ce soutien ne devrait pas &ecirc;tre ceux du mod&egrave;le de la d&eacute;l&eacute;gation pure et simple. La r&eacute;gulation par la concurrence entre pairs assure que les meilleurs programmes finissent par l'emporter. L'autonomie de la science est justifi&eacute;e par le fait qu'elle repr&eacute;sente un bien public et qu'elle produit des connaissances susceptibles d'&ecirc;tre utilis&eacute;es par tous. Ce que nous avons essay&eacute; de montrer au Centre de sociologie de l'innovation (CSI), c'est qu'il faut abandonner l'id&eacute;e que la science de base n'est que de la production d'information. En analysant l'importance des r&eacute;seaux sociotechniques et en &eacute;tudiant leur dynamique, nous sommes arriv&eacute;s &agrave; l'id&eacute;e que le r&ocirc;le de la recherche publique est de maintenir la diversit&eacute; des th&eacute;matiques et des probl&eacute;matiques scientifiques.</font> <p><b><font color="#330000">Quelle place doit-on faire aujourd'hui &agrave; ces nouveaux op&eacute;rateurs dans le fonctionnement de la recherche?</font></b> <p><font color="#330000">La r&eacute;ponse &agrave; cette question fait partie des points aveugles de notre travail. Il faudrait disposer d'un tableau d'ensemble et nous n'avons qu'une vue partielle &agrave; partir d'une seule association ! Au fond, je ne sais toujours pas pourquoi l'AFM a r&eacute;ussi &agrave; trouver la force de r&eacute;sister &agrave; la communaut&eacute; scientifique, ou plut&ocirc;t &agrave; une partie d'entre elle. Pour avancer, il faudrait sans doute explorer les relations entre <a href="dausset.html">Jean Dausset</a>, <a href="CohenD.html">Daniel Cohen</a> et <a href="BarataudB.html">Bernard Barataud</a>. Il y a l&agrave; aussi des r&eacute;seaux qui prennent l'AFM dans leurs mailles (quand Jean Dausset a eu besoin d'argent pour le CEPH, Fran&ccedil;ois Gros lui a conseill&eacute; d'aller voir Bernard Barataud). Il existe donc &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'AFM un faisceau d'int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;conomiques, scientifiques et technologiques qui ont permis cette coalescence. C'est un sujet int&eacute;ressant, mais nous ne l'avons pas trait&eacute;; ce que nous avons fait,&nbsp; c'est de r&eacute;v&eacute;ler l'existence de nombreuses questions pos&eacute;es par le r&ocirc;le des associations de malades.</font> <br>&nbsp; <p> <hr width="100%" size="2"><a href="Histgen.html">Retour</a> <br>&nbsp; <br>&nbsp;</blockquote> </blockquote>  </body> </html> 
