<html>  	<head> <title>R&eacute;ception de M. Yves Pouliquen 2003</title> </head>  	<body bgcolor="#e0e0d0" text="black" link="#2b6315" vlink="#17360b"> 		<table border="0" cellpadding="20" cellspacing="0" width="100%"> 			<tr> 				 	<td><img src="../../images/titres/immortels/discours_reception2.gif" width="223" height="24"></td> 				  <td valign="top" align="right"><a href="javascript:history.back()"><img src="../../images/icones/retour_1.gif" border="0" width="61" height="21"></a></td> 			</tr> 			  <tr>   <td colspan="2">   <center> 		&nbsp;<font face="Georgia, Times New Roman, Times, serif" size="4" color="#2b6315">R&eacute;ception  		de M. Yves POULIQUEN</font>  		<p><font face="Times New Roman" size="2">DISCOURS PRONONC&Eacute; DANS  		 LA S&Eacute;ANCE PUBLIQUE<br> 		 le jeudi 30 janvier 2003</font></p> 		<p><font face="Times New Roman" size="2">PARIS PALAIS DE L&#146;INSTITUT</font></p>   </center>   <p align="center"><font face="Times New Roman" size="3"><b>&nbsp;</b><img src="../../images/immortels/picto_immortels.gif" width="206" height="12"></font></p>    <p> 	 <div align="justify">  		<p><font face="Times New Roman" size="3">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <font size="2">&nbsp;</font><font size=1>M.  		  Yves POULIQUEN, ayant &eacute;t&eacute; &eacute;lu &agrave; l'Acad&eacute;mie  		  fran&ccedil;aise &agrave; la place laiss&eacute;e vacante par la mort  		  de M.&nbsp;Louis LEPRINCE-RINGUET, y est venu prendre s&eacute;ance  		  le jeudi 30 janvier 2003, et a prononc&eacute; le discours suivant&nbsp;:</font></font></p> 	 </div>    	  <div align="justify">  		<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<img src="../../images/immortels/lettrines/v.gif" align="absbottom"width="30" height="26">euillez  		  accepter, Mesdames et Messieurs de l&#146;Acad&eacute;mie, que je vous  		  remercie de m&#146;avoir &eacute;lu. Permettez-moi de vous en offrir  		  une infinie reconnaissance, d&#146;autant plus que par l&#146;indulgence  		  de vos suffrages, ce que vous avez fait, le Cardinal de Richelieu lui-m&ecirc;me,  		  votre protecteur, n&#146;aurait pu le faire. Il lui e&ucirc;t fallu,  		  avec son confident Valentin Conrart, introduire aupr&egrave;s du Chancelier  		  Pierre S&eacute;guier, de Claude de l&#146;Estoile, de Jean-Louis Guez  		  de Balzac, de Vincent Voiture et de bien d&#146;autres, destin&eacute;s  		  &agrave; &eacute;tablir la pr&eacute;&eacute;minence et le rayonnement  		  de la France, un anc&ecirc;tre mien, qui n&#146;e&ucirc;t &eacute;t&eacute;  		  que barbier-chirurgien. C&#146;est-&agrave;-dire un homme de peu, dont  		  se dessinait encore mal l&#146;avenir et plus propre &agrave; nettoyer  		  les plaies que les &laquo;&nbsp;ordures de la langue fran&ccedil;aise  		  contract&eacute;es dans la langue du peuple ou dans la foule du Palais&nbsp;&raquo;,  		  tel qu&#146;en ces termes crus le pr&eacute;cisait le projet pr&eacute;sent&eacute;  		  le 22 mars 1634 par une d&eacute;l&eacute;gation de votre Compagnie  		  &agrave; l&#146;illustre Cardinal, qui en approuvait les termes, en  		  acceptait la protection, tout en lui conf&eacute;rant son immortelle  		  appellation. Vous pouvez mesurer, Mesdames et Messieurs de l&#146;Acad&eacute;mie,  		  la hardiesse de votre choix tout autant que l&#146;adaptation de votre  		  Compagnie au sens de l&#146;histoire.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il lui fallut toutefois plus de trois si&egrave;cles  		  avant qu&#146;elle ne daigne accueillir dans vos rangs un chirurgien.  		  Vous en v&icirc;ntes ainsi &agrave; &eacute;lire, en 1946, au trente-huiti&egrave;me  		  fauteuil, le premier de votre Compagnie. Il est vrai que votre choix  		  en fut ais&eacute;. Les muses de Mallarm&eacute;, et les roses qu&#146;il  		  tra&ccedil;ait avec talent valurent &agrave; Henri Mondor autant de  		  suffrages que ses c&eacute;l&egrave;bres trait&eacute;s de chirurgie  		  formul&eacute;s d&#146;une langue exquise, ou les effets de son bistouri.  		  Avec votre serviteur vous avez r&eacute;cidiv&eacute;. Ce qui tendrait  		  &agrave; d&eacute;montrer qu&#146;il ne vous est pas indiff&eacute;rent  		  que ces connaisseurs si particuliers de la vivisection contr&ocirc;l&eacute;e  		  aient enfin acquis l&#146;occasion d&#146;exprimer parmi vous un point  		  de vue qui, si j&#146;ose le dire, semble me concerner tout particuli&egrave;rement.  		  Le regard que je porte sur votre assembl&eacute;e, au travers de la  		  d&eacute;f&eacute;rence et de la gratitude qui s&#146;y expriment, se  		  voudrait singulier tant il reste ins&eacute;parable de l&#146;intime  		  entretien que j&#146;eus pendant toute une vie avec l&#146;&#156;il  		  qui le porte, qui l&#146;entretient ou qui le perd. Cet &#156;il objet  		  de l&#146;&eacute;crivain, le v&ocirc;tre, dans lequel &laquo;&nbsp;flotte  		  la brume des matin&eacute;es anciennes&nbsp;&raquo;, ces yeux &laquo;&nbsp;comme  		  les violettes humides de l&#146;orage&nbsp;&raquo; ou ces &laquo;&nbsp;dieux  		  d&#146;argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains&nbsp;&raquo;,  		  objets d&#146;un floril&egrave;ge infini&nbsp;; cet &#156;il, que je  		  tins entre mes doigts, sous la loupe, sous le microscope, en ultrafines  		  coupes, en sch&eacute;ma mol&eacute;culaire, &eacute;puisant la gamme  		  des connaissances du jour dans l&#146;attente de celles de demain en  		  cette &eacute;ternelle et fascinante qu&ecirc;te du &laquo;&nbsp;comment&nbsp;&raquo;  		  face &agrave; la vaine esp&eacute;rance de savoir le &laquo;&nbsp;pourquoi&nbsp;&raquo;  		  des choses.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Vous m&#146;accordez la gr&acirc;ce de rejoindre avec  		  Henri Mondor tous les m&eacute;decins qui nous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s  		  dans la mission de &laquo;&nbsp;donner des r&egrave;gles certaines &agrave;  		  notre langue, la maintenir en puret&eacute;, lui garder toujours capacit&eacute;  		  de traiter avec exactitude tous arts et toutes sciences&nbsp;&raquo;,  		  mission dont nous pourrions retrouver la trace, si nous taquinons l&#146;histoire,  		  chez les premiers chirurgiens&nbsp;; nos rois, pour lesquels ils apprivois&egrave;rent  		  leur audace sur les champs de bataille, surent en effet les en remercier  		  en consacrant leur art, souvent contre la Facult&eacute;, et en favorisant  		  leur enseignement en langue fran&ccedil;aise, je le souligne, afin qu&#146;ils  		  ne restassent pas sourds au latin que cultivaient avaricieusement les  		  m&eacute;decins peu soucieux de leur divulguer leur savoir. Du moins  		  jusqu&#146;&agrave; ce qu&#146;en vos rangs Marin Cureau de la Chambre,  		  prot&eacute;g&eacute; du Chancelier S&eacute;guier avant de devenir  		  m&eacute;decin ordinaire de Louis&nbsp;XIII et le premier de votre Compagnie,  		  os&acirc;t s&#146;&eacute;lever contre les pr&eacute;tentions du latin  		  &agrave; usurper l&#146;empire des sciences et publi&acirc;t ses &laquo;&nbsp;conjectures  		  sur la digestion&nbsp;&raquo; en fran&ccedil;ais, au grand &eacute;tonnement  		  de l&#146;abb&eacute; M&eacute;nage et de ses coll&egrave;gues, m&ecirc;me  		  si ceux-ci commen&ccedil;aient &agrave; colorer leur langage d&#146;une  		  &laquo;&nbsp;vernacula gallique&nbsp;&raquo; les &eacute;loignant d&eacute;j&agrave;  		  du latin mais n&#146;exprimant qu&#146;une pens&eacute;e encore tr&egrave;s  		  vague. Beralde, le fr&egrave;re du &laquo;&nbsp;malade imaginaire&nbsp;&raquo;,  		  ne s&#146;y trompe pas&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ils savent mon fr&egrave;re  		  ce que je vous ai dit qui ne gu&eacute;rit pas grand-chose et toute  		  l&#146;excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en  		  un sp&eacute;cieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons et  		  des promesses pour des effets.&nbsp;&raquo;</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce fut le r&ocirc;le de votre Acad&eacute;mie de d&eacute;montrer  		  que notre langue pouvait se pr&ecirc;ter aussi bien &agrave; la stricte  		  expression scientifique qu&#146;&agrave; la sp&eacute;culation philosophique  		  et offrir d&egrave;s le si&egrave;cle des Lumi&egrave;res &agrave; toutes  		  les universit&eacute;s de l&#146;Europe le fran&ccedil;ais devenu la  		  plus moderne des langues. Des savants, des m&eacute;decins l&#146;y  		  aideront, qui traceront en votre compagnie son chemin&nbsp;: F&eacute;lix  		  Vicq d&#146;Azyr juste avant la R&eacute;volution qui l&#146;immolera,  		  anatomiste distingu&eacute; et promoteur de la physiologie, conscient  		  que &laquo;&nbsp;dans presque toutes les parties de la m&eacute;decine  		  la langue &eacute;tait mal faite&nbsp;&raquo;, mais aussi Claude Bernard,  		  fondateur de la m&eacute;decine exp&eacute;rimentale, Littr&eacute;  		  et Pasteur, inventeur contrari&eacute; des maladies infectieuses, tous  		  pionniers d&#146;une m&eacute;decine que fertilisera un dix-neuvi&egrave;me  		  si&egrave;cle incroyablement novateur. Ils ouvriront les voies &agrave;  		  leurs illustres successeurs, qui pourront s&#146;enorgueillir d&#146;enrichir  		  le dictionnaire des termes n&eacute;s de leurs talents et de l&#146;incroyable  		  d&eacute;veloppement de la science m&eacute;dicale devenue compagne  		  rassurante de chacune de nos vies. Des talents &agrave; la mesure de  		  leur culture et de leur humanisme auxquels je rends aujourd&#146;hui  		  le vibrant hommage d&#146;un disciple heureux de partager d&eacute;sormais  		  avec son ma&icirc;tre Jean Bernard le privil&egrave;ge de sa compagnie  		  et d&#146;&eacute;voquer la m&eacute;moire de Louis Pasteur Vallery-Radot,  		  Jean Delay et Jean Hamburger, ceux dont il fut l&#146;&eacute;l&egrave;ve  		  ou l&#146;ami, et qui ne sont plus.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Permettez-moi d&#146;y associer une fois encore celle  		  de tous les chirurgiens en cette solennelle occasion qui m&#146;est  		  offerte. Ils furent pionniers en sciences humaines. Ils furent les explorateurs  		  de l&#146;anatomie humaine, &laquo;&nbsp;premi&egrave;re des sciences&nbsp;&raquo;,  		  comme la d&eacute;nommait Ambroise Par&eacute;, les premiers &agrave;  		  oser ouvrir des corps douloureux, &agrave; soutenir la th&egrave;se  		  d&#146;Harvey, inventeur g&eacute;nial et critiqu&eacute; de la circulation,  		  &agrave; lutter arm&eacute;s contre la mort galopante, &agrave; cr&eacute;er  		  l&#146;extraordinaire inventaire des actes chirurgicaux qui nous sont  		  d&eacute;sormais offerts et qui maintiennent &agrave; force de proth&egrave;ses  		  (toutes &#156;uvres d&#146;art) l&#146;apparente int&eacute;grit&eacute;  		  de nos organes et de nos fonctions jusqu&#146;&agrave; l&#146;&acirc;ge  		  que nous partageons et qui se prend &agrave; douter qu&#146;il puisse  		  lui-m&ecirc;me vieillir. Et s&#146;il me fallait effacer les ombres  		  cruelles qu&#146;ils portent en leur nature, je n&#146;h&eacute;siterais  		  pas &agrave; solliciter le secours de l&#146;un de vos prestigieux confr&egrave;res,  		  Paul Valery, que l&#146;&eacute;tat de chirurgien fascina. Il trouvait  		  si &eacute;nigmatique sa condition qu&#146;il se permit &laquo;&nbsp;d&#146;essayer  		  d&#146;en ouvrir un&nbsp;&raquo;, comme il le dit dans l&#146;une de  		  ses c&eacute;l&egrave;bres conf&eacute;rences, et convenons que les  		  conclusions de ses biopsies ne sont pas trop d&eacute;favorables&nbsp;au  		  diss&eacute;qu&eacute;. Il admet que son &laquo;&nbsp;inhumanit&eacute;  		  intellectuelle et technique se concilie fort ais&eacute;ment, et m&ecirc;me  		  fort heureusement avec son humanit&eacute; qui est des plus compatissantes  		  et parfois des plus tendres&nbsp;&raquo;, et ajoute, ce qui n&#146;est  		  pas indiff&eacute;rent, que &laquo;&nbsp;le chirurgien a l&#146;avantage  		  d&#146;ajouter &agrave; ce que tout le monde poss&egrave;de, la plume  		  et le crayon, le bistouri&nbsp;&raquo;. Convenez, Mesdames et Messieurs  		  de l&#146;Acad&eacute;mie, que cette observation clinique m&#146;&eacute;tait  		  n&eacute;cessaire pour trouver le courage de vous rejoindre ainsi que  		  ce fauteuil que vous m&#146;avez destin&eacute; et dans les bras duquel  		  vous m&#146;engagez &agrave; couler ma fr&ecirc;le silhouette. </p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Hant&eacute; par les ombres de tous ceux qui m&#146;y  		  ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; depuis plus de trois si&egrave;cles  		  et demi, comment ne serais-je pas &eacute;mu &agrave; l&#146;&eacute;vocation  		  de tout ce qui y fut pens&eacute;, v&eacute;cu, invent&eacute;, partag&eacute;  		  par des hommes qui portaient en eux un peu de notre histoire et dont  		  je dois assurer d&eacute;sormais le r&ocirc;le&nbsp;? Loin de moi l&#146;image  		  du fauteuil d&#146;acad&eacute;micien qu&#146;en fit Fontenelle, &laquo;&nbsp;tel  		  un lit de repos o&ugrave; le bel esprit sommeille&nbsp;&raquo;, imaginons  		  plut&ocirc;t la vertigineuse succession de pens&eacute;es qui y naquirent  		  alors que, parmi les douze qui me pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent,  		  huit d&#146;entre eux y si&eacute;g&egrave;rent, chacun &agrave; sa  		  mani&egrave;re, plus de trente ann&eacute;es cons&eacute;cutives. De  		  quels &eacute;chos serai-je le t&eacute;moin, de quelle r&eacute;manence  		  serai-je le sujet, l&agrave; o&ugrave; la th&eacute;ologie si&eacute;gea,  		  o&ugrave; la pal&eacute;ontologie naquit, o&ugrave; la politique se  		  pensa, o&ugrave; la strat&eacute;gie se r&eacute;fl&eacute;chit. &Eacute;tonnante  		  anamorphose spirituelle, dont la formulation la plus r&eacute;cente  		  appartient &agrave; l&#146;homme dont la tradition veut que je fasse  		  l&#146;&eacute;loge&nbsp;: Louis Leprince-Ringuet.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Admettez qu&#146;en son nom la Renomm&eacute;e fit  		  d&eacute;j&agrave; grand bruit dans la Cit&eacute; et pr&eacute;c&eacute;da  		  de longtemps ce moment que j&#146;aborde devant vous. Vos m&eacute;moires  		  restent vives de ces instants que vous partage&acirc;tes avec lui, qui,  		  pendant trente-quatre ann&eacute;es &eacute;couta presque tous vos discours  		  de remerciement, vous accueillit, vous entretint de l&#146;objet de  		  ses passions dont cette Coupole garde encore les &eacute;chos. Que valent  		  en comparaison le souvenir des rares occasions que j&#146;eus de croiser  		  le regard doux et malicieux de mon illustre pr&eacute;d&eacute;cesseur,  		  regard qu&#146;il retenait un peu avant d&#146;&eacute;noncer quelque  		  br&egrave;ve ou d&eacute;concertante sentence, ou le savoir que je vais  		  tenter de vous livrer&nbsp;? Car n&#146;est-ce pas terrible gageure  		  que de vouloir pr&eacute;tendre r&eacute;sumer un si&egrave;cle d&#146;existence,  		  compos&eacute; des trente-cinq mille neuf cent trente-huit aubes de  		  jours &agrave; vivre, &agrave; comprendre, &agrave; accepter de celui  		  dont nous ne poss&eacute;dons, relativement &agrave; cette foison de  		  jours, que les traces toujours trop simplifi&eacute;es qu&#146;il nous  		  aura laiss&eacute;es et les opinions de ceux qui l&#146;auront connu.  		  O&ugrave; s&#146;inscrit chez celui qui lance &laquo;&nbsp;Malgr&eacute;  		  l&#146;&acirc;ge &#151; bient&ocirc;t un si&egrave;cle &#151;, je regarde  		  toujours l&#146;avenir avec confiance et l&#146;&eacute;merveillement  		  d&#146;un enfant&nbsp;&raquo; cette remarque bien ant&eacute;rieure&nbsp;:  		  &laquo;&nbsp;Qu&#146;est-ce que le bonheur, si tant est qu&#146;il existe,  		  si tant est que ce mot ne recouvre pas la plus grande illusion existentielle  		  qui soit&nbsp;!&nbsp;&raquo;. Aussi, r&eacute;signons-nous, &agrave;  		  la mani&egrave;re de l&#146;historien, &agrave; m&ecirc;ler l&#146;objective  		  connaissance &agrave; l&#146;intime et honn&ecirc;te conviction vers  		  laquelle nous porte le sentiment d&#146;avoir compris, avec notre sensibilit&eacute;  		  propre, la carri&egrave;re exceptionnelle d&#146;un homme dont lui-m&ecirc;me  		  ne per&ccedil;ut qu&#146;indistinctement l&#146;&eacute;tonnant cheminement.  		  Sans doute, et toutes proportions gard&eacute;es, me fut-il utile de  		  partager avec lui, tout au long d&#146;une carri&egrave;re scientifique  		  cette &laquo;&nbsp;joie de conna&icirc;tre, cette source in&eacute;puisable  		  d&#146;&eacute;merveillement&nbsp;&raquo; qu&#146;il nous confie qu&#146;il  		  y &eacute;prouva, et qui me permet de comprendre l&#146;une des cl&eacute;s  		  majeures de sa belle existence. S&#146;il eut l&#146;occasion en effet  		  de r&eacute;v&eacute;ler et de cultiver les nombreuses facettes de ses  		  talents, sur lesquelles nous reviendrons, et s&#146;il affirme qu&#146;il  		  &laquo;&nbsp;n&#146;avait, au d&eacute;part, aucune pr&eacute;disposition  		  pour le m&eacute;tier de scientifique et qu&#146;il voulait &ecirc;tre  		  peintre&nbsp;&raquo;, retenons toutefois pour essentielle la part capitale  		  que tint la physique dans sa vie.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Elle conditionna, par la dimension qu&#146;elle accorda  		  &agrave; ses r&eacute;flexions, mat&eacute;riellement, m&eacute;taphysiquement  		  et po&eacute;tiquement m&ecirc;me, l&#146;&eacute;ventail des sujets  		  qui motiv&egrave;rent sa tr&eacute;pidante vie. &Agrave; vrai dire,  		  ce go&ucirc;t pour les sciences, il le poss&eacute;dait d&egrave;s son  		  enfance, il faisait partie d&#146;un h&eacute;ritage g&eacute;n&eacute;tique.  		  Son p&egrave;re, polytechnicien, ing&eacute;nieur des Mines, n&#146;envisagea  		  jamais un destin pour son fils qui ne pass&acirc;t par l&#146;&Eacute;cole  		  polytechnique, qui avait accueilli aussi plusieurs parents de sa m&egrave;re.  		  Le petit Louis aurait-il pu y &eacute;chapper, ne f&ucirc;t-ce que symboliquement  		  ? Ne fut-il pas photographi&eacute; dans ses langes avec le ceinturon  		  de polytechnicien de son p&egrave;re pos&eacute; sur son berceau&nbsp;?  		  &laquo;&nbsp;Malgr&eacute; mes r&eacute;sultats scolaires m&eacute;diocres,  		  je n&#146;ai pu conjurer le sort et fis l&#146;X&nbsp;&raquo;. &laquo;&nbsp;J&#146;eus  		  la joie de m&#146;y voir admissible, puis re&ccedil;u, dans les derniers  		  il est vrai&nbsp;: deux cent quatri&egrave;me sur deux cent vingt, la  		  chance me favorisait&nbsp;&raquo;, confesse alors, autant par modestie  		  que par d&eacute;pit, celui qui r&ecirc;vait encore d&#146;une carri&egrave;re  		  artistique, ou de tout autre &laquo;&nbsp;d&eacute;rivation fantaisiste&nbsp;&raquo;.  		  Rien dans l&#146;avenir qu&#146;il pr&eacute;parait ne peut nous faire  		  regretter cependant, comme le lui faire regretter, la voie qui lui avait  		  &eacute;t&eacute; impos&eacute;e.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La science se r&eacute;serve le choix des rendez-vous  		  qu&#146;elle prend avec ceux qui la courtisent. Elle lance &agrave;  		  leur endroit les &eacute;missaires qu&#146;ils ont mission de reconna&icirc;tre.  		  La route de Louis Leprince-Ringuet est balis&eacute;e par ces rencontres  		  qu&#146;il attribuera au hasard mais qui, en r&eacute;alit&eacute;,  		  rel&egrave;veront de sa belle aptitude &agrave; les d&eacute;sirer.  		  La brusque d&eacute;cision qu&#146;il prend en 1929 de quitter sa fonction  		  d&#146;ing&eacute;nieur des c&acirc;bles sous-marins pour rejoindre  		  le laboratoire d&#146;&eacute;tudes des rayons X, que le duc Maurice  		  de Broglie anime dans l&#146;annexe de son h&ocirc;tel particulier de  		  la rue Chateaubriand, est tr&egrave;s instructive &agrave; cet &eacute;gard.  		  Elle lib&egrave;re, alors qu&#146;il n&#146;a que vingt-sept ans, l&#146;imp&eacute;tuosit&eacute;  		  d&#146;une nature capable de receler des vocations diverses au service  		  desquelles elle dispose d&#146;indiscutables talents. Vocations qui  		  imprimeront au cours de sa vie des choix, des engagements qui pourront  		  parfois surprendre. &Agrave; sa sortie de Polytechnique, Louis Leprince-Ringuet,  		  devenu &eacute;l&egrave;ve ing&eacute;nieur des P.T.T. avait choisi,  		  apr&egrave;s deux ann&eacute;es d&#146;&eacute;cole d&#146;application,  		  le service des c&acirc;bles sous-marins. Choix impos&eacute; par son  		  rang, qui n&#146;&eacute;tait pas des meilleurs, mais dont il se consolait  		  dans la perspective de passer de longs mois en mer. Les campagnes accomplies  		  sur l&#146;<i>Amp&egrave;re</i> et l&#146;<i>&Eacute;mile-Baudot</i>,  		  les bateaux c&acirc;bliers qui le port&egrave;rent pendant cinq ann&eacute;es  		  sur l&#146;Atlantique ou la M&eacute;diterran&eacute;e, lui offrirent  		  en effet l&#146;avantage de combiner l&#146;excitante justification  		  technique des missions destin&eacute;es &agrave; rep&eacute;rer et &agrave;  		  r&eacute;parer des c&acirc;bles t&eacute;l&eacute;phoniques enfouis  		  dans les profondeurs des mers, aux al&eacute;as de l&#146;aventure maritime,  		  au compagnonnage avec les ouvriers, si proche de ce qu&#146;il avait  		  v&eacute;cu dans les &Eacute;quipes sociales qu&#146;il avait fr&eacute;quent&eacute;es  		  et sur lesquelles nous reviendrons. Un climat de science, d&#146;aventure,  		  d&#146;action collective qui caract&eacute;risera tout au long de sa  		  vie un engagement civique inalt&eacute;rable&nbsp;et que nous retrouverons  		  en toutes circonstances. Il en tirait, &agrave; n&#146;en pas douter,  		  un certain bonheur.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Aussi fallut-il toute la s&eacute;duction d&#146;un  		  homme, d&#146;un &eacute;missaire de la Science, et l&#146;attente de  		  sa rencontre, pour que Louis Leprince-Ringuet change&acirc;t soudainement  		  de destin. L&#146;&eacute;v&eacute;nement fut d&#146;une telle importance  		  que plusieurs de ses livres en relateront les circonstances. De ses  		  dispositions &agrave; rejoindre le monde scientifique, on sait qu&#146;elles  		  remontent &agrave; l&#146;enfance. Son admiration sans borne pour Pierre  		  Termier, g&eacute;ologue-pal&eacute;ontologue, lui avait valu au travers  		  de son enseignement &laquo;&nbsp;une soudaine illumination&nbsp;&raquo;,  		  dont il est probable, affirme-t-il, qu&#146;elle le guida vers la voie  		  qu&#146;il choisit plus tard. Il confesse qu&#146;il r&ecirc;vait souvent  		  &agrave; &laquo;&nbsp;ces pionniers qui travaillent seuls dans des laboratoires  		  de fortune, d&eacute;frichant les horizons vierges de toute connaissance&nbsp;&raquo;,  		  ou &agrave; &laquo;&nbsp;cette joie offerte au scientifique d&#146;&ecirc;tre  		  seul au monde, &agrave; un moment donn&eacute;, m&ecirc;me pour un court  		  instant, &agrave; cerner une donn&eacute;e nouvelle&nbsp;&raquo;. Dans  		  cet aveu se devine ce frisson que recherchent tant de jeunes intelligences  		  pench&eacute;es sur le marbre de leur paillasse, auxquelles la science  		  ouvre mille chemins de possible gloire. Aussi l&#146;irruption dans  		  sa vie de Maurice de Broglie, f&ucirc;t-elle confus&eacute;ment attendue,  		  appara&icirc;t-elle &agrave; Louis Leprince-Ringuet comme un signe du  		  destin&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le hasard, cette fois encore, (notons cet  		  "&nbsp;encore&nbsp;") a jou&eacute; en ma faveur&nbsp;&raquo;, nous  		  dit-il. Ce grand homme allait donner &agrave; mon existence une orientation  		  impr&eacute;vue. Son laboratoire des rayons X &eacute;tait un petit  		  centre de recherches&nbsp;; nous n&#146;&eacute;tions pas plus de trois  		  ou quatre physiciens permanents. On commen&ccedil;ait &agrave; s&#146;int&eacute;resser  		  &agrave; l&#146;&eacute;tude de la structure des noyaux atomiques. Les  		  Anglais cassaient d&eacute;j&agrave; des noyaux d&#146;atome &agrave;  		  Cambridge avec sir Rutherford&nbsp;; Maurice de Broglie me proposa d&#146;&ecirc;tre  		  son assistant pour tenter la m&ecirc;me exp&eacute;rience afin de d&eacute;terminer  		  la nature des fragments qui les composent. J&#146;ai abandonn&eacute;  		  mon poste aux P.T.T. pour me lancer dans la construction d&#146;un amplificateur  		  capable de d&eacute;tecter le passage d&#146;une particule &eacute;lectris&eacute;e  		  en mouvement.&nbsp;&laquo; Tels sont les termes de cette &eacute;tonnante  		  conversion. Si j&#146;en rapporte l&#146;exacte transcription, c&#146;est  		  qu&#146;elle pose le probl&egrave;me dans toute sa simplicit&eacute;  		  et ses difficult&eacute;s. Louis Leprince-Ringuet passait, selon son  		  expression, de &laquo;&nbsp;la vieille physique apprise &agrave; Polytechnique  		  &agrave; la physique vivante avec Maurice de Broglie&nbsp;&raquo;. Un  		  espace impressionnant entre une formation toute th&eacute;orique et  		  un projet pratique d&#146;une ambition folle, pour ce temps-l&agrave;,  		  que seul un ma&icirc;tre peut vous faire franchir. Maurice de Broglie  		  &eacute;tait celui-l&agrave;. Dans <i>Noces de diamant avec l&#146;atome</i>,  		  Louis Leprince-Ringuet l&#146;avoue sans d&eacute;tour&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tr&egrave;s  		  vite je fus s&eacute;duit par sa personnalit&eacute; d&#146;exception&nbsp;&raquo;.  		  Dans <i>Foi de physicien</i>, il ajoute&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ce fut mon  		  p&egrave;re intellectuel. Celui qui a suscit&eacute; en moi la passion  		  de la recherche, une vocation tardive. Il avait le charisme des gens  		  pour qui l&#146;on a envie de se donner&#133; Les huit ann&eacute;es  		  pass&eacute;es aupr&egrave;s de lui furent des ann&eacute;es heureuses,  		  b&eacute;nies pour ainsi dire.&nbsp;&raquo; Communion bienheureuse des  		  hommes d&#146;esprit que votre Compagnie honorera. Louis de Broglie,  		  le prix Nobel, rejoindra en 1944 son fr&egrave;re Maurice bien avant  		  que Louis Leprince-Ringuet, lui-m&ecirc;me successeur du g&eacute;n&eacute;ral  		  Weygand, ne se retrouve en votre compagnie.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La Science, riche de ses myst&egrave;res, r&eacute;siste  		  aux efforts des hommes et ne leur livre ses secrets qu&#146;avec parcimonie.  		  Son histoire en garde les &eacute;tapes heureuses. Les plus f&eacute;condes  		  rel&egrave;vent du g&eacute;nie de quelques hommes qui savent d&eacute;montrer  		  l&#146;&eacute;vidence d&#146;une th&eacute;orie ou d&#146;une loi &agrave;  		  partir d&#146;un fait qui catalyse des connaissances jusque-l&agrave;  		  &eacute;parses. Heureux ceux qui participent &agrave; un tel &eacute;v&eacute;nement.  		  En 1929, &agrave; l&#146;aube d&#146;une d&eacute;cennie qui pr&eacute;c&eacute;da  		  la guerre et qui fut incroyablement fertile en d&eacute;couvertes, la  		  physique nucl&eacute;aire constituait cet &eacute;v&eacute;nement. Louis  		  Leprince-Ringuet subodorait sans doute qu&#146;il allait vivre l&#146;aventure  		  de l&#146;atome, puisqu&#146;il avait d&eacute;cid&eacute; de s&#146;y  		  engager. Pouvait-il toutefois imaginer qu&#146;il verrait na&icirc;tre  		  le neutron, se d&eacute;composer son noyau, qu&#146;il cr&eacute;erait  		  lui-m&ecirc;me certaines conditions physiques de ses transmutations,  		  qu&#146;il aurait recours &agrave; la radioactivit&eacute;, qu&#146;il  		  participerait &agrave; la d&eacute;couverte des nouvelles particules  		  &eacute;l&eacute;mentaires, qu&#146;il verrait poindre la fission de  		  l&#146;uranium, la r&eacute;action en cha&icirc;ne annonciatrice de  		  la ma&icirc;trise de l&#146;&eacute;nergie nucl&eacute;aire&nbsp;? Pouvait-il  		  enfin, alors qu&#146;il en faisait une prudente approche, soup&ccedil;onner  		  tout ce qu&#146;elle apporterait &agrave; son &eacute;tonnante carri&egrave;re&nbsp;?  		  Des rencontres, bien s&ucirc;r et des plus prestigieuses, dans la famille  		  scientifique fran&ccedil;aise&nbsp;: les Auger, Curie, Joliot, Langevin,  		  Perrin, Becquerel mais aussi dans celle des &eacute;trangers fameux&nbsp;:  		  les Rutherford, Wilson, Rossi, Bohr, Oppenheimer, Sakharof, communaut&eacute;  		  scientifique internationale dans laquelle foisonnent les prix Nobel  		  et dont on ne peut citer tous les grands acteurs. Des positions enfin,  		  &agrave; l&#146;&Eacute;cole polytechnique, &agrave; l&#146;Acad&eacute;mie  		  des Sciences, au Coll&egrave;ge de France, au Commissariat &agrave;  		  l&#146;&Eacute;nergie Atomique, au Laboratoire europ&eacute;en de physique  		  et des particules, le CERN et bien d&#146;autres encore.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il n&#146;&eacute;crira pas moins de six ouvrages destin&eacute;s  		  au public pour relater cette aventure. Comme si Louis Leprince-Ringuet  		  n&#146;avait pas voulu manquer, tant il s&#146;y &eacute;tait investi,  		  d&#146;en retracer les &eacute;tapes heureuses. Il s&#146;en d&eacute;gage,  		  les euphoriques cons&eacute;quences d&#146;un m&eacute;tier qu&#146;il  		  a conduit avec passion et constance. Fid&egrave;le &agrave; ses convictions  		  et &agrave; son &eacute;quipe de &laquo;&nbsp;techniciens sans humanit&eacute;s,  		  mais qui poss&egrave;dent une sorte d&#146;&eacute;quilibre entre les  		  mains et le cerveau&nbsp;&raquo;, tels qu&#146;il les aime, contrairement  		  &laquo;&nbsp;aux intellectuels errant dans leurs c&eacute;nacles&nbsp;&raquo;,  		  il manifeste un go&ucirc;t tout particulier pour l&#146;application  		  exp&eacute;rimentale. Celle qu&#146;il appr&eacute;ciait tant chez Fr&eacute;d&eacute;ric  		  Joliot, dont les exp&eacute;riences, disait-il, &laquo;&nbsp;&eacute;taient  		  toujours de conception fort simple et d&#146;une grande &eacute;l&eacute;gance&nbsp;&raquo;,  		  et &laquo;&nbsp;qu&#146;il ex&eacute;cutait avec des qualit&eacute;s  		  manuelles exceptionnelles&nbsp;&raquo;. Il faudrait des heures enti&egrave;res  		  pour relater tous les faits marquants qui en r&eacute;sultent et qui,  		  avouons-le, ne restent pleinement accessibles qu&#146;aux seuls initi&eacute;s.  		  Tentons d&#146;imaginer, cependant, ne serait-ce que pour en saisir  		  l&#146;importance, ce monde infiniment petit que repr&eacute;sente un  		  atome dans lequel il s&#146;est immerg&eacute; et dont il souhaitait  		  tant que nous le connaissions aussi bien que lui. Il est en soi presque  		  un d&eacute;fi &agrave; notre entendement, &agrave; la mesure de celui  		  qui nous porte &agrave; concevoir l&#146;existence de galaxies naissant  		  ou mourant &agrave; des millions d&#146;ann&eacute;es-lumi&egrave;re  		  de notre plan&egrave;te ! En 1929, on sait d&eacute;j&agrave; que l&#146;atome  		  est compos&eacute; d&#146;un noyau central, extr&ecirc;mement dense,  		  infiniment petit ( moins d&#146;un millioni&egrave;me de millioni&egrave;me  		  de centim&egrave;tre), de charge positive, entour&eacute;, &agrave;  		  la mani&egrave;re des plan&egrave;tes autour du Soleil, d&#146;&eacute;lectrons  		  de charge n&eacute;gative. Une grande partie de l&#146;&#156;uvre de  		  Louis Leprince-Ringuet consistera &agrave; participer &agrave; l&#146;identification  		  des composants du noyau de cet atome. On en obtient en effet, lorsqu&#146;on  		  le bombarde avec des &laquo;&nbsp;projectiles atomiques&nbsp;&raquo;,  		  des d&eacute;sint&eacute;grations artificielles qu&#146;il faut observer,  		  analyser afin d&#146;en qualifier les composants. Il lui appartiendra  		  de construire des d&eacute;tecteurs de projectiles atomiques et d&#146;en  		  d&eacute;celer de nouveaux. La rencontre de Bruno Rossi, un collaborateur  		  d&#146;Enrico Fermi, fut &agrave; cet &eacute;gard d&eacute;terminant.  		  Ils &eacute;voquent ensemble le r&ocirc;le que pourraient avoir dans  		  un tel contexte les rayons cosmiques qui sans cesse bombardent notre  		  plan&egrave;te et dont l&#146;&eacute;nergie suppos&eacute;e est consid&eacute;rable&#133;  		  &laquo;&nbsp;Excit&eacute; par l&#146;id&eacute;e de l&#146;aventure  		  pour la Science, par le caract&egrave;re plan&eacute;taire des recherches&nbsp;&raquo;,  		  comme il nous le relate, Louis Leprince-Ringuet y entrevoit un champ  		  d&#146;action consid&eacute;rable. Aussi, les rayons cosmiques seront-ils  		  &agrave; partir de 1932 son objet d&#146;&eacute;tudes le plus constant,  		  sa pens&eacute;e la plus obsessionnelle. Devenu &laquo;&nbsp;cosmicien&nbsp;&raquo;,  		  comme il aimait &agrave; le dire, il traquera le myst&eacute;rieux rayon  		  avec l&#146;obstination d&#146;un Sherlock Holmes. </p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le rayon cosmique est-il sensible au champ magn&eacute;tique&nbsp;?  		  Il sillonnera les mers pour le prouver. Sur le <i>Kerguelen </i>des  		  Chargeurs r&eacute;unis, avec son ami Pierre Auger il fera le trajet  		  Hambourg-Buenos-Aires, aller-retour, pour engranger des milliers de  		  mesures et d&eacute;montrer le caract&egrave;re corpusculaire des rayons  		  cosmiques et leur pouvoir de p&eacute;n&eacute;tration. Doit-il &eacute;tudier  		  la nature des particules primaires de leur rayonnement&nbsp;? Il fera,  		  en compagnie du m&ecirc;me complice, des s&eacute;jours en haute montagne  		  sur les flancs de la Jungfrau. Est-il inform&eacute; de l&#146;existence  		  de &laquo;&nbsp;gerbes denses&nbsp;&raquo;&nbsp;de rayons cosmiques  		  par ses amis Occhialini et Blakett, heureux d&eacute;couvreurs du paradoxal  		  &eacute;lectron positif&nbsp;? Il migre dans le laboratoire de l&#146;Acad&eacute;mie  		  des sciences de Bellevue o&ugrave; se situe le plus puissant des &eacute;lectro-aimants  		  capables d&#146;environner une chambre de mesure des fameux rayons.  		  Il y d&eacute;montre avec son coll&egrave;gue Cotton, de fa&ccedil;on  		  incontestable, l&#146;existence de particules cosmiques arrivant sur  		  la Terre avec une &eacute;nergie sup&eacute;rieure &agrave; vingt milliards  		  d&#146;&eacute;lectronvolts. La guerre h&eacute;las va contrarier ce  		  bel &eacute;lan. Toutefois la construction, pr&eacute;vue en 1937, &agrave;  		  l&#146;Argenti&egrave;re-la-Bess&eacute;e, dans une usine alpine de  		  Pechiney, d&#146;un nouveau et plus puissant dispositif de capture et  		  de mesure des rayons cosmiques lui permettra de s&#146;y retirer et  		  de continuer &agrave; traquer, pendant que les humains incendient la  		  terre, les imperturbables et fascinants rayons. D&eacute;j&agrave; il  		  y entreverra les projets qu&#146;il esp&egrave;re engager d&egrave;s  		  la paix retrouv&eacute;e&nbsp;: celui du laboratoire du pic du Midi,  		  et celui des lancers de ballons-sondes qui compl&eacute;teront dans  		  les ann&eacute;es cinquante la grande r&eacute;colte. Celle-ci aura  		  &eacute;t&eacute;, &ocirc; combien&nbsp;! fructueuse. L&#146;utilisation  		  de ces radiations &agrave; l&#146;&eacute;nergie consid&eacute;rable  		  lui aura permis de r&eacute;aliser des milliers de d&eacute;sint&eacute;grations  		  du noyau de l&#146;atome, d&#146;identifier et d&#146;&eacute;tudier  		  toutes les particules &eacute;mises, alors connues ou encore myst&eacute;rieuses,  		  parmi lesquelles les m&eacute;sons lourds et l&#146;hyp&eacute;ron,  		  &agrave; laquelle il attribue un nom.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Louis Leprince-Ringuet pouvait se r&eacute;jouir, en  		  1953, au cours d&#146;un congr&egrave;s r&eacute;uni &agrave; Bagn&egrave;res,  		  de partager avec tous les cosmiciens de la Terre les connaissances accumul&eacute;es  		  sur cette &eacute;nergie cosmique naturelle qu&#146;ils avaient &agrave;  		  tour de r&ocirc;le identifi&eacute;e. Toutefois, chacun savait d&eacute;j&agrave;  		  qu&#146;une page &eacute;tait tourn&eacute;e dans leur histoire. Les  		  synchrotrons g&eacute;ants destin&eacute;s &agrave; cr&eacute;er des  		  rayons cosmiques artificiels prenaient place et leurs &eacute;tonnantes  		  capacit&eacute;s allaient ouvrir une nouvelle &egrave;re de recherche  		  en physique nucl&eacute;aire. Se promenant sur &laquo;&nbsp;le boulevard  		  de l&#146;Hyp&eacute;ron&nbsp;&raquo; &agrave; Bagn&egrave;res, baptis&eacute;  		  &agrave; l&#146;occasion de ce congr&egrave;s, Louis Leprince-Ringuet,  		  conscient de cette nouvelle approche de la physique des particules,  		  songeait peut-&ecirc;tre &agrave; ce qu&#146;il avait &eacute;t&eacute;,  		  parmi tous ses pionniers et &agrave; leur image &laquo;&nbsp;un aventureux  		  chasseur d&#146;esp&egrave;ces inconnues, qui d&eacute;couvrit tant  		  de particules insoup&ccedil;onn&eacute;es sans pouvoir toujours les  		  d&eacute;finir parfaitement, sans &ecirc;tre capable d&#146;en conna&icirc;tre  		  toutes les propri&eacute;t&eacute;s et qui allait devoir se transformer  		  en membre d&#146;une &eacute;quipe lourde (&#133;) esclave de la disponibilit&eacute;  		  d&#146;une grande machine &agrave; cracher des protons.&nbsp;&raquo;  		  C&#146;est ce que signifiait en effet la mise en place de ces gigantesques  		  acc&eacute;l&eacute;rateurs de particules. Elle signait l&#146;arr&ecirc;t  		  des travaux solitaires. Les co&ucirc;ts consid&eacute;rables de la construction  		  d&#146;un tel acc&eacute;l&eacute;rateur ne pouvaient &ecirc;tre assum&eacute;s  		  que par une riche puissance et rel&eacute;guaient d&eacute;sormais toutes  		  les petites &eacute;quipes par contraste si d&eacute;munies comme la  		  sienne, &agrave; des taches subalternes. Que leur resterait-il &agrave;  		  d&eacute;couvrir&nbsp;? Le tr&egrave;s on&eacute;reux synchrotron de  		  Berkeley, construit alors par les Am&eacute;ricains n&#146;avait-il  		  pas pour ambition de cr&eacute;er de l&#146;antimati&egrave;re&nbsp;?  		  Depuis la d&eacute;couverte de l&#146;&eacute;lectron positif cela devenait  		  concevable et donnait &agrave; r&ecirc;ver. En U.R.S.S., le chantier  		  d&#146;un tel synchrotron &eacute;tait ouvert. Qu&#146;allait devenir  		  l&#146;Europe&nbsp;?</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Heureusement pour elle, des hommes voulaient qu&#146;elle  		  exist&acirc;t. Louis Leprince-Ringuet fut l&#146;un de ceux-l&agrave;.  		  Avec Pierre Auger, le fid&egrave;le compagnon, l&#146;ambassadeur Fran&ccedil;ois  		  de Rose, l&#146;Italien Amaldi, le Danois Niels Bohr, d&#146;autres  		  hommes de science europ&eacute;ens, il participe &agrave; l&#146;&eacute;dification  		  d&#146;un projet d&#146;une audace inou&iuml;e qui veut doter l&#146;Europe  		  d&#146;un acc&eacute;l&eacute;rateur plus puissant m&ecirc;me que celui  		  de Berkeley. Projet qui verra le jour gr&acirc;ce &agrave; la participation  		  de treize pays europ&eacute;ens et &agrave; l&#146;effort conjugu&eacute;  		  de leurs savants. L&#146;aventure du Laboratoire europ&eacute;en de  		  physique des particules, le CERN, commen&ccedil;ait. &Eacute;labor&eacute;  		  aux confins de la Suisse et du Jura, il sera en activit&eacute; en novembre  		  1959, et r&eacute;unira pr&egrave;s de cent cinquante chercheurs de  		  toutes nationalit&eacute;s, consacrant d&eacute;finitivement la contribution  		  de notre vieux continent &agrave; la recherche nucl&eacute;aire fondamentale.  		  Un premier grand pas de l&#146;Europe renaissante.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Vous conviendrez, Mesdames et Messieurs de l&#146;Acad&eacute;mie,  		  que la nature de l&#146;engagement de Louis Leprince-Ringuet dans la  		  recherche scientifique, d&eacute;j&agrave; riche de tout ce qu&#146;il  		  y exprima personnellement, prend en cette circonstance une dimension  		  politique &agrave; laquelle la Nation ne saurait rester insensible.  		  L&#146;engagement de nos chercheurs dans les voies de la comp&eacute;tition  		  internationale fut grandement redevable au choix europ&eacute;en qu&#146;entrevit  		  sans d&eacute;lai notre grand cosmicien. Un choix sans d&eacute;faillance  		  dont il nous offrira bien d&#146;autres exemples. D&egrave;s lors la  		  carri&egrave;re de Louis Leprince-Ringuet sera indissociable de l&#146;aventure  		  nucl&eacute;aire fran&ccedil;aise. Rejoignant Francis Perrin, au Commissariat  		  &agrave; l&#146;&Eacute;nergie atomique, il y exercera pendant vingt  		  ans le r&ocirc;le d&#146;un conseiller &eacute;cout&eacute;, vingt ans  		  pendant lesquels la France se dota d&#146;un potentiel nucl&eacute;aire  		  civil et militaire important qui contribua grandement &agrave; l&#146;affirmation  		  de son ind&eacute;pendance.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La seule vocation de grand physicien de mon pr&eacute;d&eacute;cesseur  		  suffirait &agrave; justifier son immense renomm&eacute;e, ainsi que  		  la pertinence de ses engagements, mais s&#146;en tenir l&agrave; serait  		  pourtant n&#146;accorder &agrave; l&#146;homme qu&#146;une trop &eacute;troite  		  dimension. Alors m&ecirc;me qu&#146;il mettait en place les divers projets  		  de sa recherche nucl&eacute;aire, qu&#146;il programmait ses mesures  		  de particules &eacute;l&eacute;mentaires, dans ses laboratoires parisiens  		  aussi bien qu&#146;en mer ou sur les sommets de l&#146;Europe, il retenait  		  une autre tentation, &agrave; la mani&egrave;re d&#146;une rivale discr&egrave;te,  		  qui lui vaudrait, lorsqu&#146;il la r&eacute;v&egrave;lera, une tout  		  aussi brillante r&eacute;putation&nbsp;: la vocation d&#146;enseigner.  		  Soulignons l&#146;importance de cette double qualification associant  		  le go&ucirc;t de la recherche et celui d&#146;enseigner. Elle n&#146;est  		  pas si fr&eacute;quente, et si elle l&#146;&eacute;tait, elle favoriserait  		  indiscutablement les liens entre les laboratoires de recherches et les  		  universit&eacute;s qui, jusqu&#146;&agrave; nos jours, n&#146;ont pas  		  su d&eacute;finir avec clart&eacute; les voies qui r&eacute;uniraient  		  leurs talents. Qu&#146;un chercheur, jeune encore et riche de ses d&eacute;couvertes,  		  puisse apporter &agrave; des &eacute;tudiants sa fra&icirc;che exp&eacute;rience,  		  les vocations na&icirc;tront et notre pays s&#146;enrichira de leur  		  ardente communion. &Agrave; cet &eacute;gard, Louis Leprince-Ringuet  		  voulut faire &eacute;cole.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On soup&ccedil;onne tr&egrave;s t&ocirc;t cette disposition  		  chez lui. Ne dit-il pas que &laquo;&nbsp;les probl&egrave;mes d&#146;&eacute;ducation  		  ont toujours suscit&eacute; en lui un int&eacute;r&ecirc;t consid&eacute;rable&nbsp;&raquo;  		  et l&#146;on verra la place qu&#146;ils tiendront dans sa vie. Il n&#146;est  		  pas indiff&eacute;rent, &agrave; cet &eacute;gard, d&#146;&eacute;voquer  		  en quelques mots sa participation aux missions des &Eacute;quipes sociales,  		  d&eacute;j&agrave; cit&eacute;es, car elles eurent sur lui une influence  		  notable et ce fut sans doute en leur sein qu&#146;il testa pour la premi&egrave;re  		  fois ses talents de p&eacute;dagogue. Ces &Eacute;quipes sociales avaient  		  &eacute;t&eacute; imagin&eacute;es par un normalien, Robert Garric.  		  Ce dernier, chr&eacute;tien militant, avait, au retour de la Grande  		  Guerre, tenu &agrave; conserver avec ses compagnons de combat les relations  		  qu&#146;ils avaient tiss&eacute;es jour apr&egrave;s jour dans l&#146;amiti&eacute;  		  des tranch&eacute;es sans distinction de grade ou de profession. Les  		  &Eacute;quipes sociales naquirent de cette intention de r&eacute;unir  		  ceux auxquels la paix avait restitu&eacute; la qualification de professeur,  		  chercheur, industriel ou celle de menuisier, de m&eacute;canicien ou  		  boulanger&nbsp;; et d&#146;entretenir la relation qualifiante de leurs  		  rapports sous forme d&#146;entretiens permettant &agrave; ceux qui savaient,  		  d&#146;instruire ceux qui savaient moins. Louis Leprince-Ringuet, au  		  retour de son service militaire en Rh&eacute;nanie avait ralli&eacute;  		  avec enthousiasme les &Eacute;quipes sociales dans lesquelles il allait  		  dispenser son jeune savoir. Il y enseignera les r&eacute;volutions techniques  		  du moment et orientera vers des emplois les ouvriers qu&#146;il instruisait.  		  Il y recrutera, plus tard, les compagnons qui partageront sa vie de  		  recherche, et dont il &eacute;voquera souvent la part qu&#146;ils y  		  prendront. C&#146;est en fr&eacute;quentant ses compagnons des &Eacute;quipes  		  sociales qu&#146;il apprit &agrave; expliquer en termes simples et compr&eacute;hensibles  		  les choses les plus compliqu&eacute;es et qu&#146;il se d&eacute;couvrit  		  ce talent d&#146;enseignant qui lui valut tant d&#146;attachement de  		  la part de ses &eacute;l&egrave;ves et l&#146;&eacute;tonnante fid&eacute;lit&eacute;  		  de ses auditeurs. Louis Leprince-Ringuet gardait de son passage dans  		  les &Eacute;quipes sociales un tel souvenir que je me devais de le rapporter.  		  &laquo;&nbsp;Ces ann&eacute;es pass&eacute;es en leur sein, disait-il,  		  ont illumin&eacute; le reste de mon existence. Aujourd&#146;hui, &agrave;  		  quatre-vingt quinze ans, leur rayonnement m&#146;&eacute;blouit toujours.&nbsp;&raquo;</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&#146;est un d&eacute;cret de 1935, limitant un privil&egrave;ge  		  des membres de l&#146;Acad&eacute;mie des sciences, et r&eacute;duisant  		  de cinq ann&eacute;es leur droit d&#146;enseigner, qui donne l&#146;occasion  		  &agrave; Louis Leprince-Ringuet, alors r&eacute;p&eacute;titeur, de  		  briguer la chaire de physique de l&#146;&Eacute;cole polytechnique,  		  soudainement lib&eacute;r&eacute;e. Il y a de l&#146;audace dans cette  		  d&eacute;marche&nbsp;; il n&#146;a que trente-cinq ans, alors que l&#146;&acirc;ge  		  minimal pour une telle chaire est de cinquante ans un peu de d&eacute;sinvolture  		  aussi, car au lieu de rendre visite aux professeurs, membres du Conseil,  		  il les convie au laboratoire de Bellevue, o&ugrave; travaillent avec  		  lui quelques anciens de l&#146;&Eacute;cole sur les rayons cosmiques.  		  Beaucoup de talent, enfin, pour s&eacute;duire intellectuellement les  		  membres du Conseil qui ont bien voulu se d&eacute;placer et qui, malgr&eacute;  		  les m&eacute;saventures que leur vaut le terrifiant &eacute;lectro-aimant  		  &agrave; cause des cl&eacute;s qu&#146;ils avaient gard&eacute;es dans  		  leurs poches, les plaquant sur la machine et les y soudant malencontreusement,  		  lui confieront, malgr&eacute; tout, la chaire convoit&eacute;e. Une  		  chaire que Louis Leprince-Ringuet occupera trente-trois ans avec brio  		  et originalit&eacute;. Si le hasard le servit en cette occasion, il  		  est difficile d&#146;imaginer toutefois qu&#146;il n&#146;y ait eu &agrave;  		  l&#146;origine de cette candidature quelque pr&eacute;m&eacute;ditation.  		  Sa condition d&#146;X, de fils d&#146;X, de fr&egrave;re d&#146;X, impr&eacute;gn&eacute;  		  de traditions, le conduisait &agrave; r&ecirc;ver ce que pourrait &ecirc;tre  		  la grande &eacute;cole si l&#146;on y insufflait quelque libert&eacute;  		  de penser, voire le sel de sa propre existence, cet enthousiasme qui  		  ram&egrave;ne la th&eacute;orie au niveau des manipulations de laboratoire,  		  gr&acirc;ce auxquelles jaillissent des parcelles de v&eacute;rit&eacute;  		  scientifique. Ce que tendrait &agrave; d&eacute;montrer son comportement  		  de nouveau professeur. Il ne modifiera gu&egrave;re l&#146;enseignement  		  de la physique dispens&eacute; &agrave; sa premi&egrave;re promotion  		  en 1936, mais il n&#146;en sera pas de m&ecirc;me pour la suivante.  		  D&egrave;s la deuxi&egrave;me ann&eacute;e, la th&eacute;orie de la  		  relativit&eacute;, les quanta, et toute la physique contemporaine transforment  		  son cours. Il invite les polytechniciens, ses &eacute;l&egrave;ves,  		  &agrave; fr&eacute;quenter les laboratoires o&ugrave; il travaille.  		  &Agrave; Bellevue, ou chez Maurice de Broglie en attendant que se construise  		  le laboratoire de l&#146;&Eacute;cole o&ugrave; se poursuivront les  		  &eacute;tudes entreprises sur les rayons cosmiques et les particules  		  &eacute;l&eacute;mentaires. Au risque de perturber quelque peu les r&egrave;gles  		  militaires de l&#146;&Eacute;cole, mais en en transformant avantageusement  		  l&#146;esprit jusque dans l&#146;affectation des polytechniciens dans  		  la recherche scientifique des corps techniques de l&#146;&Eacute;tat,  		  alors m&ecirc;me que se profilent les menaces de guerre.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette guerre qui conduira l&#146;&Eacute;cole et ses  		  ma&icirc;tres &agrave; Villeurbanne jusqu&#146;en 1942, avant qu&#146;elle  		  ne revienne &agrave; Paris. Les ann&eacute;es d&#146;apr&egrave;s la  		  guerre confirmeront tous les projets con&ccedil;us avant qu&#146;elle  		  ne se d&eacute;clare. Le laboratoire prendra alors une dimension nouvelle,  		  l&#146;antichambre du bureau du &laquo;&nbsp;Prince&nbsp;&raquo; y accueillera  		  les plus illustres visiteurs, et les colloques du lundi s&#146;enorgueilliront  		  de la pr&eacute;sence d&#146;orateurs aussi prestigieux qu&#146;Oppenheimer,  		  ou le tout jeune prix Nobel, Glaser. Ordinairement, &laquo;&nbsp;Le  		  Prince&nbsp;&raquo;, la pipe &agrave; la main, &eacute;coute, interrompt,  		  interpelle non sans malice, provoque la contradiction, et fait de chaque  		  lundi un moment inoubliable. Louis Leprince-Ringuet regroupe alors dans  		  son laboratoire des physiciens d&#146;origines tr&egrave;s diverses,  		  des &eacute;l&egrave;ves de l&#146;&Eacute;cole polytechnique, en majorit&eacute;,  		  mais aussi de l&#146;&Eacute;cole normale, des Mines et de l&#146;Universit&eacute;.  		  D&#146;autant plus que succ&eacute;dant &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric  		  Joliot Curie en 1959 au coll&egrave;ge de France il y dispose de nouveaux  		  locaux o&ugrave; il y pourra installer de nouveaux chercheurs. Ils seront  		  presque deux cents en 1972, au moment o&ugrave; Louis Leprince-Ringuet  		  prendra sa retraite. Les g&eacute;n&eacute;rations s&#146;y succ&egrave;dent  		  et se dispersent en une diaspora de chercheurs et d&#146;ing&eacute;nieurs  		  que l&#146;on retrouvera au CERN, &agrave; Orsay, ou dans les grandes  		  &eacute;coles &eacute;trang&egrave;res. Le groupe de ses intimes entretiendra  		  avec lui des relations scientifiques &eacute;troites. Le ma&icirc;tre  		  aime &agrave; s&#146;entourer de ses disciples les plus f&eacute;rus  		  en physique nucl&eacute;aire, afin de s&#146;enrichir des connaissances  		  les plus r&eacute;centes, les plus prometteuses, qui lui permettent  		  d&#146;&eacute;laborer chaque ann&eacute;e, pendant ses vacances, son  		  nouveau cours au Coll&egrave;ge de France.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;De cette fonction d&#146;enseignant, Louis Leprince-Ringuet  		  tirera &agrave; n&#146;en pas douter les plus grandes satisfactions  		  et les plus grands &eacute;loges. &laquo;&nbsp;La place de Monsieur  		  Louis Leprince-Ringuet comme professeur &agrave; l&#146;&Eacute;cole  		  polytechnique et comme directeur du laboratoire a &eacute;t&eacute;  		  une r&eacute;ussite exceptionnelle&nbsp;: c&#146;est le plus beau fleuron  		  de l&#146;&Eacute;cole&nbsp;&raquo; pour ne citer que Francis Perrin  		  alors haut commissaire &agrave; l&#146;&Eacute;nergie atomique. Mais  		  paradoxalement aussi, son plus grand pr&eacute;judice moral. Il s&#146;inscrit  		  directement dans le contexte des convulsions universitaires de 1968.  		  Comme de nombreux enseignants, il comprend mal tout d&#146;abord l&#146;origine  		  du conflit, s&#146;irrite de la gr&egrave;ve de ses vacataires de l&#146;&Eacute;cole  		  polytechnique et des critiques violentes que ces derniers colportent  		  &agrave; son sujet. Il essaie de comprendre l&#146;effervescence de  		  ses propres &eacute;l&egrave;ves, qui exigent des r&eacute;formes de  		  l&#146;enseignement qu&#146;ils re&ccedil;oivent. Lui-m&ecirc;me n&#146;a-t-il  		  pas, avec Laurent Schwartz, r&eacute;dig&eacute; un an auparavant un  		  programme de r&eacute;forme soumis au Conseil de l&#146;&Eacute;cole  		  et au ministre des Arm&eacute;es&nbsp;? Comme beaucoup de ses confr&egrave;res,  		  il participe au Comit&eacute; paritaire et tente d&#146;&eacute;laguer  		  les projets de leur part irr&eacute;aliste tout en les rapprochant de  		  son d&eacute;sir de former des polytechniciens qui ne soient plus, selon  		  son expression &laquo;&nbsp;des abstractocrates, intelligents, rationnels,  		  certes, mais pour lesquels l&#146;argument de logique est trop d&eacute;finitif&nbsp;&raquo;.  		  Une r&eacute;forme interviendra &agrave; la fin de l&#146;ann&eacute;e  		  1968, mais elle se soldera, par le biais de nouvelles modalit&eacute;s  		  de recrutement par l&#146;&eacute;viction de fait de Louis Leprince-Ringuet  		  de l&#146;&Eacute;cole polytechnique. Il convient d&#146;ajouter que  		  malgr&eacute; l&#146;estime que pouvait lui porter le ministre des Arm&eacute;es,  		  celui-ci jugea que son attitude pendant les &eacute;v&eacute;nements  		  de 1968 fut parfois peu compatible avec la responsabilit&eacute; d&#146;enseigner  		  dans une &Eacute;cole militaire, fut-elle assortie d&#146;un penchant  		  bienveillant pour les aspirations de la jeunesse. Le tribunal administratif  		  lui restituera cependant, trois ans plus tard, ses droits.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&Agrave; cette &eacute;poque l&#146;affaire eut quelques  		  &eacute;chos dans la presse, car l&#146;aura m&eacute;diatique que le  		  physicien avait acquise depuis 1967 sur la premi&egrave;re cha&icirc;ne  		  de t&eacute;l&eacute;vision que poss&egrave;de alors la France n&#146;est  		  pas n&eacute;gligeable. Louis Leprince-Ringuet y dispose mensuellement  		  d&#146;un quart d&#146;heure d&#146;&eacute;mission, en alternance avec  		  Emmanuel d&#146;Astier de la Vigerie, afin d&#146;informer les t&eacute;l&eacute;spectateurs  		  des grands probl&egrave;mes scientifiques, de leur &eacute;volution,  		  de leurs r&eacute;percussions sur la vie quotidienne. Elle conna&icirc;t  		  un immense succ&egrave;s. Tous les journaux de France commentent, une  		  &agrave; une, ses interventions qu&#146;un dialogue avec Pierre Desgraupes  		  consacre &agrave; la science bien s&ucirc;r, mais aussi au sport, &agrave;  		  la p&eacute;dagogie, &agrave; la musique, aux comp&eacute;tences des  		  femmes ou &agrave; quelque fait divers. Sa simplicit&eacute;, la clart&eacute;  		  de ses propos lui valent une fid&eacute;lit&eacute; d&#146;&eacute;coute  		  extraordinaire et parfois m&ecirc;me, comme lorsqu&#146;il d&eacute;nie  		  aux femmes un pouvoir de cr&eacute;ativit&eacute;, ou aux membres de  		  certains corps de l&#146;&Eacute;tat quelque comp&eacute;tence, beaucoup  		  d&#146;hostilit&eacute;.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&laquo;&nbsp;Comme je ne suis pas homme &agrave; me  		  taire, &agrave; ne rien entreprendre, dira-t-il, je n&#146;h&eacute;site  		  jamais &agrave; manifester mes opinions, cela me vaut des r&eacute;actions  		  tr&egrave;s vives.&nbsp;&raquo; Comme celles que lui valut l&#146;audace  		  d&#146;affirmer que&nbsp;: &laquo;&nbsp;Puisque l&#146;&Eacute;cole  		  polytechnique fournit moins d&#146;officiers que de cur&eacute;s, il  		  vaudrait mieux la placer sous la d&eacute;pendance du cardinal archev&ecirc;que  		  de Paris que de celle du ministre des Arm&eacute;es.&nbsp;&raquo; Louis  		  Leprince-Ringuet b&eacute;n&eacute;ficie donc en 1968 du statut des  		  vedettes t&eacute;l&eacute;visuelles qui s&#146;imposent aux familles  		  fran&ccedil;aises, en ce temps o&ugrave; le &laquo;&nbsp;zapping&nbsp;&raquo;  		  ne polluait ni notre langage ni la patience de t&eacute;l&eacute;spectateurs.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Est-il surprenant que Louis Leprince-Ringuet ait accept&eacute;  		  avec enthousiasme ce r&ocirc;le m&eacute;diatique, et qu&#146;il ait  		  &eacute;t&eacute; malheureux d&#146;en &ecirc;tre &eacute;cart&eacute;  		  en 1969 lorsque l&#146;on conna&icirc;t sa passion d&#146;enseigner  		  et de partager avec les autres les joies du savoir ? Est-il &eacute;tonnant  		  que fort marri d&#146;&ecirc;tre priv&eacute; du petit &eacute;cran,  		  il ait alors r&eacute;dig&eacute; r&eacute;guli&egrave;rement, pendant  		  de nombreuses ann&eacute;es, des chroniques dans divers journaux sur  		  des sujets que son passage &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision avait  		  rendus sensibles au grand public&nbsp;? Est-il troublant qu&#146;il  		  se soit engag&eacute;, au travers de tous les moyens d&#146;expression  		  qui s&#146;offraient &agrave; lui, &agrave; clamer des convictions qu&#146;il  		  sentait profond&eacute;ment ancr&eacute;es en sa nature et dignes d&#146;&ecirc;tre  		  partag&eacute;es. Plusieurs traits de son caract&egrave;re en rendaient  		  l&#146;accomplissement pr&eacute;visible&nbsp;: sa pr&eacute;dilection  		  pour la parabole des talents, qu&#146;il affirme en maintes occasions&nbsp;:  		  &laquo;&nbsp;Il faut faire tout ce que l&#146;on peut avec tout ce que  		  l&#146;on a re&ccedil;u.&nbsp;&raquo; Sa conviction que l&#146;homme  		  de science joue un r&ocirc;le important dans la vie &agrave; condition  		  qu&#146;il s&#146;exprime dans une langue accessible. Sa certitude qu&#146;il  		  offre alors &agrave; son prochain, au travers de l&#146;observation  		  scientifique du monde, des images, des concepts qui d&eacute;passent  		  en qualit&eacute; et en r&ecirc;ve tout ce que lui propose la science-fiction,  		  de telle sorte qu&#146;il en puisse distraire sa vie quotidienne. Sa  		  volont&eacute; enfin de &laquo;&nbsp;sortir du cach&eacute;, comme il  		  le souhaitait, quelques &eacute;l&eacute;ments de la Cr&eacute;ation,  		  et d&#146;am&eacute;liorer nos sens pour mieux appr&eacute;hender le  		  monde qui nous entoure afin d&#146;en tirer la plus grande satisfaction  		  possible&nbsp;&raquo; et d&eacute;livrer, en quelque sorte, sa recette  		  du bonheur.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dans le droit fil de cette tenace pr&eacute;disposition  		  &agrave; la communication, le temps de la retraite va naturellement  		  offrir &agrave; Louis Leprince-Ringuet une libert&eacute; toute nouvelle  		  et l&#146;occasion de multiples engagements, dont l&#146;&eacute;bauche,  		  disons-le, s&#146;&eacute;tait inscrite en lui depuis longtemps. Ils  		  att&eacute;nueront le nostalgique constat d&#146;une rupture avec le  		  monde scientifique, dont les quarks, les bosons, les fermions, les m&eacute;sons  		  ou les leptons venaient au monde sans qu&#146;il en accompagn&acirc;t  		  d&eacute;sormais la naissance. Devenu libre, il s&#146;insurge contre  		  l&#146;inaction, le clame et embrasse de nombreuses causes. Il sait  		  combien est pr&eacute;judiciable la dispersion&nbsp;; toutefois, il  		  brave la maxime de La Rochefoucauld, qui nous sugg&egrave;re &laquo;&nbsp;qu&#146;il  		  faut une certaine proportion entre les actions et les desseins qui les  		  produisent sans laquelle les actions ne font jamais tous les effets  		  qu&#146;elles doivent faire&nbsp;&raquo;, et nous confronte &agrave;  		  la n&eacute;cessit&eacute; de faire un choix parmi toutes ses entreprises.  		</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dans les ann&eacute;es 1970, il milite pour la protection  		  de l&#146;environnement. Il pr&eacute;side la premi&egrave;re conf&eacute;rence  		  tenue sur le sujet par le Conseil de l&#146;Europe, &agrave; Strasbourg,  		  adh&egrave;re au comit&eacute; de la Charte de la Nature, y rallie un  		  grand nombre de personnalit&eacute;s amies, pr&eacute;face un ouvrage  		  <i>La C&ocirc;te d&#146;Azur assassin&eacute;e</i>, et partage avec  		  ses auteurs les ennuis d&#146;un grand proc&egrave;s, qui finalement  		  tourne &agrave; son avantage.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En 1975, se manifeste une forte contestation antinucl&eacute;aire  		  qui place l&#146;homme de science devenu c&eacute;l&egrave;bre, en une  		  d&eacute;licate situation. S&#146;il peut &agrave; la rigueur partager  		  les craintes d&#146;un d&eacute;veloppement massif des centrales nucl&eacute;aires,  		  et parfois surprendre le pouvoir par ses prises de position, il ne peut  		  s&#146;associer aux fausses th&eacute;ories que soutiennent les associations  		  &eacute;cologiques, non d&eacute;pourvues d&#146;arri&egrave;re-pens&eacute;es  		  politiques. Aussi devient-il la cible des antinucl&eacute;aires inv&eacute;t&eacute;r&eacute;s.  		  Leur journal <i>la Gueule ouverte</i> le caricature et l&#146;insulte  		  de telle ignoble fa&ccedil;on que la communaut&eacute; scientifique  		  s&#146;en &eacute;meut et vole &agrave; son secours.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Fort heureusement, d&#146;autres engagements lui r&eacute;serveront  		  moins d&#146;amertume, souvent m&ecirc;me une grande satisfaction, voire  		  un vrai bonheur. Son combat pour une Europe unie est probablement celui  		  qui transpara&icirc;t avec le plus de force dans l&#146;ensemble de  		  ses &eacute;crits. N&#146;est-il pas d&#146;ailleurs devenu pr&eacute;sident  		  du Mouvement europ&eacute;en&nbsp;? &laquo;&nbsp;Dans tous mes ouvrages,  		  dit-il, dans toutes mes conf&eacute;rences ou autres prestations, un  		  militantisme pour l&#146;Union europ&eacute;enne, l&#146;union politique  		  &#151; et pas seulement &eacute;conomique &#151; de notre communaut&eacute;  		  se manifeste malgr&eacute; moi. C&#146;est que ce militantisme est visc&eacute;ral,  		  li&eacute; au succ&egrave;s du grand centre scientifique europ&eacute;en  		  le CERN.&nbsp;&raquo; <i>Le Grand Merdier</i>, dont le titre s&#146;autoriserait  		  selon son auteur des libert&eacute;s que votre Compagnie aurait prises  		  avec ce substantif, <i>La potion magique</i>, <i>Les pieds dans le plat</i>  		  r&eacute;servent &agrave; l&#146;Europe une grande part de leurs pages  		  et de la pertinence des arguments qui y sont d&eacute;velopp&eacute;s.  		  Au-del&agrave; des livres, Louis Leprince-Ringuet fait campagne pour  		  l&#146;&eacute;lection du Parlement europ&eacute;en, plaide pour qu&#146;on  		  lui accorde un r&eacute;el pouvoir, engage &agrave; l&#146;&eacute;largissement  		  m&eacute;diterran&eacute;en, au multilinguisme, &agrave; la monnaie  		  commune. La multitude d&#146;interventions sur le th&egrave;me t&eacute;moigne  		  de son d&eacute;sir impatient de recr&eacute;er entre les nations europ&eacute;ennes  		  les conditions d&#146;un avenir scientifique, social, industriel, susceptible  		  de leur rendre leur lustre d&#146;antan et fait de lui un v&eacute;ritable  		  pr&eacute;curseur de ce que nous vivons aujourd&#146;hui. Dans un esprit  		  plut&ocirc;t f&eacute;d&eacute;raliste toutefois, lorsqu&#146;il stigmatise  		  de bien l&eacute;gitimes r&eacute;serves nationalistes. N&#146;est-ce  		  pas ce qu&#146;il exprimait, ici m&ecirc;me, en octobre 1983 aux cinq  		  Acad&eacute;mies r&eacute;unies, sous le titre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Faut-il  		  une union politique europ&eacute;enne&nbsp;?&nbsp;&raquo;, avec des  		  termes qui, au del&agrave; de l&#146;interrogation formul&eacute;e,  		  soutenaient l&#146;&eacute;vidence de sa r&eacute;ponse.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Louis Leprince-Ringuet sait aussi se r&eacute;server  		  des occupations plus ludiques. La place du sport est bien connue et  		  la pratique du tennis avec son coll&egrave;gue et partenaire Borotra  		  jusqu&#146;&agrave; un &acirc;ge avanc&eacute; est en toutes les m&eacute;moires.  		  Elle s&#146;inscrit dans son agenda avec une r&eacute;gularit&eacute;  		  qui &eacute;tonne. Celle de la musique reste moins connue, qui fit de  		  lui, fl&ucirc;tiste amateur, le pr&eacute;sident efficace des Jeunesses  		  musicales de France. Celle de la peinture, il la revendique haut et  		  fort. Sa vocation premi&egrave;re n&#146;&eacute;tait-elle pas d&#146;&ecirc;tre  		  artiste peintre&nbsp;? Depuis son enfance, il manie l&#146;aquarelle  		  au cot&eacute; de ses parents, eux-m&ecirc;mes habiles en la mati&egrave;re  		  et plus tard il sera l&#146;&eacute;l&egrave;ve de Maurice Denis. Katia  		  Granoff exposera &agrave; plusieurs reprises ses toiles. Gares, usines,  		  paysages, portraits &eacute;taient ses sujets pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s.  		  &laquo;&nbsp;Peindre, disait-il est mon mode d&#146;expression le plus  		  personnel, mon activit&eacute; artistique favorite.&nbsp;&raquo; Il  		  en revendiquait la passion au nom d&#146;une pr&eacute;disposition des  		  hommes de science &agrave; s&#146;inspirer des m&ecirc;mes sources que  		  les po&egrave;tes. Sans doute appr&eacute;ciait-il ce qu&#146;en disait  		  en son discours de Stockholm de d&eacute;cembre 1960, Saint-John Perse&nbsp;:  		  &laquo;&nbsp;Du savant comme du po&egrave;te, c&#146;est la pens&eacute;e  		  d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e que l&#146;on entend honorer. Car  		  l&#146;interrogation est la m&ecirc;me qu&#146;ils tiennent sur le m&ecirc;me  		  ab&icirc;me, et seuls, leurs modes d&#146;investigation diff&egrave;rent&#133;</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Nous avons d&eacute;j&agrave; abord&eacute;, au travers  		  de ses inclinations une part de l&#146;intime nature de Louis Leprince-Ringuet,  		  mais leur diversit&eacute; pourrait nous masquer ce qu&#146;il &eacute;tait  		  fondamentalement lui-m&ecirc;me, auteur prolixe mais remarquablement  		  pudique. &Agrave; l&#146;instant o&ugrave; nous abordons l&#146;espace  		  le plus d&eacute;licat de notre discours, il convient de cerner sans  		  le trahir, au travers de ses propos, des t&eacute;moignages de ceux  		  qui ont partag&eacute; sa vie, les mobiles majeurs de sa tr&egrave;s  		  longue existence. Sans l&#146;aide confiante de ses enfants, auxquels  		  j&#146;exprime ici mon amicale reconnaissance, j&#146;h&eacute;siterais  		  &agrave; livrer l&#146;impression que me laisse l&#146;aimable fr&eacute;quentation  		  que j&#146;avais mission d&#146;entretenir avec sa m&eacute;moire. Toutefois  		  la libert&eacute; des entretiens que j&#146;eus avec eux m&#146;autorise  		  &agrave; penser que l&#146;approche que je fis de mon pr&eacute;d&eacute;cesseur  		  reste empreinte des authentiques valeurs qui le caract&eacute;risent.  		  Celles de la famille, tout d&#146;abord, dont il disait qu&#146;elle  		  &eacute;tait &laquo;&nbsp;sa grande passion&nbsp;&raquo;. De son p&egrave;re,  		  il tenait son destin de polytechnicien, de sa m&egrave;re le go&ucirc;t  		  de l&#146;asc&egrave;se, de son grand-p&egrave;re paternel Stourm, fondateur  		  de l&#146;&Eacute;cole des sciences politiques, Secr&eacute;taire perp&eacute;tuel  		  de l&#146;Acad&eacute;mie des sciences morales et politiques, la t&eacute;nacit&eacute;,  		  la rigueur et son habit d&#146;Acad&eacute;micien, de sa grand-m&egrave;re  		  paternelle, la fantaisie et de tous, le go&ucirc;t des arts et de l&#146;aquarelle.  		  Lorsqu&#146;il &eacute;voque la famille qu&#146;il a fond&eacute;e,  		  il ouvre le chapitre qui la concerne par ce titre &eacute;vocateur&nbsp;:  		  &laquo;&nbsp;Regard sur un grand bonheur&nbsp;&raquo;. Qu&#146;il s&ucirc;t  		  conserver malgr&eacute; le d&eacute;c&egrave;s tragique de sa premi&egrave;re  		  &eacute;pouse et de son fils a&icirc;n&eacute;, et les pressions mena&ccedil;antes  		  qu&#146;un temps la Gestapo exer&ccedil;a &agrave; l&#146;encontre de  		  sa famille. Un bonheur qu&#146;il sut cultiver par l&#146;obligation  		  qu&#146;il s&#146;imposait de vivre au milieu des siens, en d&eacute;pit  		  de ses obligations, et qui lui permit d&#146;en regrouper longtemps  		  les membres, autour de lui, rue de Grenelle ou &agrave; Courcelles-Fr&eacute;moy  		  &agrave; l&#146;occasion de chaque f&ecirc;te de la Saint-Louis. Un  		  bonheur qu&#146;orchestrait &laquo;&nbsp;sa formidable &eacute;pouse&nbsp;&raquo;,  		  dont il louait les qualit&eacute;s et avec laquelle il distribua chez  		  ses enfants les talents qu&#146;ils avaient tous deux rassembl&eacute;&nbsp;:  		  esprit math&eacute;matique, peinture, sculpture, &eacute;criture, philosophie  		  et foi.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette foi indissociable de l&#146;existence de Louis  		  Leprince-Ringuet. Que, d&egrave;s son enfance, sous l&#146;influence  		  de sa m&egrave;re, catholique fervente, il ressent comme un ferment  		  essentiel &agrave; sa vie. &laquo;&nbsp;Mon esprit se formait tout naturellement  		  aux r&eacute;alit&eacute;s spirituelles, le message &eacute;vang&eacute;lique  		  m&#146;apparaissait dans toute sa splendeur, je devins profond&eacute;ment  		  religieux et au travers des vicissitudes de la vie, cette formation  		  de base exigeante, exaltante me fut infiniment pr&eacute;cieuse&nbsp;&raquo;,  		  nous confie-t-il. Il abordait l&#146;aube de chaque jour par une pri&egrave;re,  		  r&eacute;servait le mercredi matin de chaque semaine &agrave; la m&eacute;ditation  		  spirituelle. Il faisait de l&#146;asc&egrave;se du corps et de l&#146;esprit  		  une cl&eacute; du bonheur. Pr&eacute;sident de l&#146;Union catholique  		  des scientifiques fran&ccedil;ais, membre de l&#146;Acad&eacute;mie  		  pontificale des sciences, il n&#146;en restait pas moins profond&eacute;ment  		  la&iuml;que, tol&eacute;rant et d&#146;une libert&eacute; d&#146;esprit  		  originale. L&#146;atteinte des consciences, quelles qu&#146;elles soient,  		  au travers des propos des m&eacute;dias, le r&eacute;voltait. Dans <i>Foi  		  de physic</i>ien, il nous donne les cl&eacute;s de son engagement chr&eacute;tien&nbsp;:  		  &laquo;&nbsp;Le ferment de ma foi a &eacute;t&eacute; et demeure la  		  puissance du message d&#146;amour du christ dans les &Eacute;vangiles&nbsp;&raquo;  		  et il ajoute&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ce qui m&#146;importe dans ces textes,  		  ce n&#146;est pas que l&#146;eau soit chang&eacute;e en vin &agrave;  		  Cana, ni que trois pains et quelques poissons aient pu nourrir des milliers  		  de gens&#133; C&#146;est qu&#146;un homme, qui se disait &laquo;&nbsp;fils  		  de Dieu&nbsp;&raquo; ait pu rassasier, remplir de joie par sa seule  		  pr&eacute;sence, par son amour, tous ceux qui n&#146;avaient rien&nbsp;&raquo;.  		  Et ajoutait-il, retrouvant l&#146;humilit&eacute; du scientifique en  		  qu&ecirc;te de preuve&nbsp;: &laquo;&nbsp;J&#146;ai une certaine foi,  		  qui est probablement tr&egrave;s peu orthodoxe&#133; Se repr&eacute;senter  		  le Cr&eacute;ateur de tout l&#146;Univers me para&icirc;t illusoire&#133;  		  Pour moi, la r&eacute;surrection de la chair est une chose inimaginable.&nbsp;&raquo;  		  Mais il y trouvait quotidiennement par la puissance de la pri&egrave;re,  		  par le sens qu&#146;il donnait &agrave; ses actions, une joie de vivre  		  intarissable. &laquo;&nbsp;Quant &agrave; la mort, disait-il, je n&#146;y  		  pense pas avec tristesse. J&#146;ai tellement d&#146;app&eacute;tit  		  de vivre que je n&#146;ai pas le temps d&#146;avoir peur de mourir.&nbsp;&raquo;  		  Un app&eacute;tit qu&#146;il conserva jusqu&#146;&agrave; ses derniers  		  jours&nbsp;: &laquo;&nbsp;C&#146;est simplement un coup de vanit&eacute;  		  mais j&#146;aimerais bien arriver &agrave; la date fatidique du 21 mars&nbsp;&raquo;,  		  &eacute;crivait-il le 25 octobre 2000 au pr&eacute;sident de l&#146;Acad&eacute;mie  		  des sports, pr&eacute;cisant avec humour que, l&#146;Acad&eacute;mie  		  fran&ccedil;aise n&#146;ayant jamais eu de centenaire, il aimerait bien  		  en &ecirc;tre le premier. Las, une chute dans le m&eacute;tro, ses cons&eacute;quences  		  bris&egrave;rent ce qui fut son dernier d&eacute;fi.</p> 		<p align="JUSTIFY">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mesdames et Messieurs de l&#146;Acad&eacute;mie, Louis  		  Leprince-Ringuet a aim&eacute; votre Compagnie. Il s&#146;y est exprim&eacute;  		  souvent et avec une grande libert&eacute; de ton. L&#146;occasion que  		  vous m&#146;avez offerte de p&eacute;n&eacute;trer son &#156;uvre, m&#146;a  		  permis de retracer devant vous les aspects si caract&eacute;ristiques  		  de sa nature. Mais si divers soient-ils, ils ne r&eacute;pondent en  		  v&eacute;rit&eacute; qu&#146;&agrave; une seule exigence, une seule  		  volont&eacute;&nbsp;: approcher les autres, les initier, les animer,  		  les engager, les d&eacute;tourner de la morosit&eacute; des jours et  		  leur enseigner la joie de milles fa&ccedil;ons, par tous les moyens.  		  S&#146;il fallait lui attribuer une devise, j&#146;inclinerai pour une  		  formule d&#146;optimisme, d&#146;entreprise, de conviction &agrave;  		  la mani&egrave;re de &laquo;&nbsp;Que la joie demeure&nbsp;&raquo;,  		  ou plut&ocirc;t de &laquo;&nbsp;J&eacute;sus, que la joie demeure&nbsp;&raquo;,  		  tel que le restitue le premier verset du choral de Bach, auquel le pa&iuml;en  		  mystique Giono l&#146;emprunta, en l&#146;amputant, pour l&#146;un de  		  ses titres, et dont Louis Leprince-Ringuet aurait conserv&eacute; le  		  sens initial et chant&eacute; les versets suivants pour en tirer les  		  forces de sa vie. Devise qu&#146;on aurait pu lire en ses pupilles dans  		  le franc regard qu&#146;il portait sur toute chose et sur chacun de  		  nous, et dont nous aimons conserver la rassurante image. </p> </div>       </td> 			</tr> 		</table> 		 <p><a href="javascript:history.back()"><img src="../../images/icones/retour_1.gif" border="0" width="61" height="21"></a>  </body>  </html> 
