<!-- DATE DE CREATION: 12/05/99 --> <HTML> <HEAD> <TITLE>Roman "Atalante ou l'Interdit de pre" : chap13</TITLE> <META NAME="Description" CONTENT="Chapitre 13  du roman <I>Le Fils d'Atalante ou l'Intrerdit de pre</I>"> <META NAME="Keywords" CONTENT="Marie Nol, Guy Cabay, Jean-Franois Maljean, Burundi, Apollinaire, "> <META NAME="Author" CONTENT="BELLEFLAMME Guy"> <META NAME="Generator" CONTENT="WebExpert"> </HEAD> <BODY BACKGROUND="ARPLCHIC.GIF" BGCOLOR="#FFFFFF" TEXT="#800000" LINK="#000080" VLINK="#800080" ALINK="#FF0000"> <DIV ALIGN=center><H3>13</P> Buissons au loin buissonnant</H3></DIV></P> <P ALIGN="JUSTIFY"></P> <I><P ALIGN="JUSTIFY">Ft co ps quamon Laca&nbsp;!</I> Voil lidal vers lequel tendre. Dans leffervescence de la cration, cest par cette citation que Sylvain rsume tout son programme. Les mots doivent se dsincarner, se fondre en sons comme les notes et devenir mlope envotante, sans quils soient vraiment porteurs dautre signification que ces sons-l dont les notes sont elles-mmes porteuses. Ou plutt ils doivent tre porteurs de mille messages au gr de lauditeur, de son tat dme du moment... La voix humaine devient elle-mme instrument et <I>transcende</I> le sens ou les sens des mots.</P> <FONT FACE="Symbol"><P ALIGN="JUSTIFY">-</FONT> Attention, le prvient Lise-Laure. Il ne faut pas dlirer verbalement sur ton art comme les peintres, en gnral, ont lhabitude de le faire... Ne pas te servir des mots pour dgurgiter  <FONT FACE="Symbol">-</FONT>&nbsp;est-ce que cest le bon mot&nbsp;?&nbsp;<FONT FACE="Symbol">-</FONT>  des lucubrations qui ne veulent rien ou presque rien dire... Il faut que tu mexpliques bien. Et clairement.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Sylvain va donc faire un effort. Et dillustrer son propos surtout par des exemples.</P> <FONT FACE="Symbol"><P ALIGN="JUSTIFY">-</FONT> Lorsque les enfants, dans <I>Mary Poppins</I>, sont sduits par les mots de la comptine <I>supercalifragilisticexpialidocious</I>..., ou quelque chose de semblable, ils savent pertinemment bien que ce mot ne veut rien dire, mme sil a au dpart un petit air de dj entendu, et quil a surtout comme une vertu cabalistique, tout comme abracadabra, ou que sais-je encore&nbsp;? Ici cependant, le verbe semble lemporter sur la musique. Par contre, lorsque nous entendons des chants en anglais, si nous ne le comprenons pas, ou en swahili, que nous ne comprenons srement pas, nous nous laissons bercer par la mlodie au dtriment des mots. Il est mme caractristique de constater que, lorsque Khadja Nin passe du swahili au franais, par exemple quand elle chante <I>Sous le charme</I>, il nous faut tout un temps avant que nous ralisions quelle chante en franais. Ajoutons-y le pouvoir enchanteur et dpaysant de son accent...</P> <FONT FACE="Symbol"><P ALIGN="JUSTIFY">-</FONT> Mais tu ne nous expliques pas le sens de <I>Ft co ps...</I> je ne sais plus, interroge Gaudence.</P> <FONT FACE="Symbol"><P ALIGN="JUSTIFY">-</FONT> Normal, continue-t-il doctoral. <I>Ft co ps quamon Laca</I> est du wallon quon peut traduire littralement et approximativement comme ceci&nbsp;: <I>Il [y] fait encore pis (ou pire) que chez Laca</I>. Guy Cabay, dans une bossa nova jazze, et intitule <I>Pve tisse</I>, pauvre tte, y dcrit le tohu-bohu quil y a dans sa tte. Et il compare cela au dsordre quil y a chez Laca. Mais personne ne sait, et ne saura jamais, qui est Laca. Premier mystre. Ensuite, ce qui mintresse, cest lallitration des <I>k</I>, qui apparente les propos  une formule magique incantatoire. De plus, Guy Cabay chante lui-mme cet air sur ce ton chant-chuchot que je recherche dans les mlodies burundaises, qui se confond avec la musique ou plutt se situe mme en arrire-plan par rapport  la musique. Autre pouvoir mystrieux de la phrase&nbsp;: peu de personnes en comprennent le sens ou, si elles le comprennent, parviennent difficilement  comprendre le reste du texte. Do son tranget. On croit comprendre, puis on se rend compte que pas mal de choses chappent... La musique reprend  ce moment son pouvoir premier dvocation. Il faut absolument que je vous fasse entendre cet air, que je considre comme un sommet de lart, enfin comme un sommet dont je voudrais approcher dans ce que je vous propose de faire ensemble. Puis il parle de la musique de Jean-Franois Maljean, ni jazz ni..., que certains qualifient de new age, et quil appelle tout simplement musique sans paroles ou musique de film sans film...</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Et dexpliquer quil serait <I>gnial</I> darriver  produire un double rcital. Il serait compos, en contrepoint, dune premire partie qui proposerait, chants par Lise-Laure en blanc, les airs de Marie Nol dans leur puret originelle, avec accompagnement de piano et de flte traversire, et dune deuxime partie qui en donnerait une version nouvelle, comme transfigure, psalmodie par Gaudence, en noir nest-ce pas, celle que le groupe Sambolera va mettre au point  partir des principes qui viennent dtre noncs... Cette fois, Sylvain occuperait le pupitre du vibraphone, mais il pense quil serait <I>gnial</I> galement de pouvoir le remplacer par un balafon, instrument mythique qui le hante et dont il aimerait pouvoir se procurer un exemplaire.</P> <FONT FACE="Symbol"><P ALIGN="JUSTIFY">-</FONT> Tenez, dit-il, je voudrais vous donner un autre exemple encore, et qui illustre comment nous allons pouvoir exploiter le pouvoir dvocation des pomes de Marie Nol. Et je sais gr  Lise-Laure de mavoir permis de dcouvrir cette potesse. Je ne sais pas par quelle association je pense tout  coup  lui, mais je ne parviens pas  chasser de mon esprit ce monostiche de Guillaume Apollinaire&nbsp;:<I> Et lunique cordeau des trompettes marines...</I>Et mme si Apollinaire prend la prcaution de nous parler de leur <I>unique cordeau</I>, le mot <I>trompettes</I> voque dabord pour nous un instrument  vent, de la famille des cuivres, et, si nous nous laissons aller, pour un peu nous imaginons, face  la mer, les trompettes de Jricho, lolifant de Roland, le buccin des croiss... Tel est le pouvoir fascinant des mots, qui peuvent dabord nous garer, et par lesquels nous aimons nous laisser garer, pour autant que nous puissions prouver la jouissance de les rcuprer et de les rintgrer dans leurs vritables acceptions. Excuse-moi, Lise-Laure, jai lair bien pdant, mais je ne vois pas comment dire autrement. Enfin voil&nbsp;: quand on sait que la <I>trompette marine</I> est un instrument de jadis  une seule corde tendue sur trois planchettes triangulaires assembles en forme de pyramide et dont on jouait avec un archet, on accde  un autre niveau de comprhension du texte. Cest  cela que je voudrais arriver dans la musique que nous allons crer. Marie Nol, par ses textes, nous rserve des surprises, et donc des jouissances, du type de celles que nous rservait Apollinaire dans le pome cit.  nous dy ajouter, par notre musique, les mmes pouvoirs denchantement...</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Tous sont sduits. Il nen faudra pas plus pour les convaincre. Lise-Laure, Gaudence, <FONT FACE="Symbol">-</FONT>  qui il sempresse de prciser que la trompe marine sapparente peut-tre  larc musical africain&nbsp;<FONT FACE="Symbol">-</FONT> Thierry, Jean-Marie et les autres veulent bien acquiescer au discours de leur leader. Sylvain peut maintenant leur donner un exemple. Il souhaite que le refrain du premier pome de Marie Nol auquel ils sattachent, et qui sintitule tout simplement <I>Chanson</I>, devienne, pour leur groupe, ce que <I>Ft co ps quamon Laca</I> a t pour Guy Cabay. Il leur rcite le premier refrain&nbsp;: <I>Men allant par la bruyre / <FONT FACE="Symbol">-</FONT>&nbsp;Buisson rouge, buisson blanc&nbsp;<FONT FACE="Symbol">-</FONT> / Pour cueillir la fleur dernire / Qui pousse au milieu du vent. / Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.</P> </I><P ALIGN="JUSTIFY">Lise-Laure nattend pas quon la prie. En cho  la rcitation de Sylvain, elle se met  interprter la <I>Chanson</I> sur lair que Marie Nol a elle-mme crit. Dinstinct, Sylvain la rejointe et laccompagne au piano.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Lise-Laure chante, se laisse inspirer par les paroles&nbsp;: ses yeux qui fixent soudain un point devant elle contemplent comme un paysage intrieur. Accoude au piano, Gaudence lcoute et la regarde avec une attention soutenue. Attention soutenue ou inspire&nbsp;? Sylvain ne le sait. Il ne lui chappe pas que, dun lger mouvement de la tte et dun imperceptible dhanchement, elle semble  la recherche dun rythme profond, celui quelle donnera  la nouvelle version. Lui-mme, au piano, sappliquant  servir au mieux la partition, il retrouve un calme quil stonne davoir perdu. Sa propre fbrilit, qui sest rvle par labondance de son flux verbal, la dsaronn. Il ne se connaissait pas ces mouvements de lme insidieux, ces coups de boutoir au cur qui provoquent une aussi grande agitation intrieure, tellement difficile  contenir. Et il ne semble pas que lmotion qui la envahi soit lie uniquement  la frnsie,  lexaltation qui emporte tout artiste lorsquil est possd par le dmon de la cration. Il a compris que, runies en face de lui, ces deux femmes si diffrentes, mais qui le fascinent toutes deux, usent, peut-tre mme  leur insu, de pouvoirs de sduction aux ressorts tranges, si diffrents chez lune et chez lautre. Et si efficaces cependant, puisquil se trouve pris au pige, il doit bien se lavouer, aussi bien par lune que par lautre, et pour des raisons qui,  lanalyse, sont fondamentalement diffrentes.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Lise-Laure, la discrte, la rserve, la rveuse, est aussi la grande sur ane, celle de toutes les initiatives, celle qui la choisi comme accompagnateur, celle qui impose son rpertoire, celle qui sait devant quel parterre dauditeurs ils vont se produire... Sa dtermination ferme autant que discrte, associe  autant de rserve, intrigue Sylvain. O donc veut-elle en venir&nbsp;? O donc veut-elle les conduire tous les deux&nbsp;? Il ne peut pas croire quelle va combler les vides de son existence  elle en se produisant  et l dans ces rcitals philanthropiques qui doivent, en fin de compte, servir de vitrine publicitaire pour les affaires dun mari par ailleurs trop absent... Cherche-t-elle  exploiter enfin les talents dun art que les circonstances de la vie ne lui ont pas permis dexercer ou, plutt, oui plutt, ne cherche-t-elle pas  assouvir,  travers lui, les aspirations rves et dues que ses professeurs  lui,  loccasion de ltude qui a t faite de Flaubert en classe, ont qualifies de... bovarysme&nbsp;?  moins que, enfin, et Sylvain ose  peine limaginer, Lise-Laure ne cherche  utiliser Sylvain comme instrument dun plan machiavlique&nbsp;? En effet, si Lise-Laure souponne Sylvain, comme Sylvain lui-mme en a acquis la conviction, dtre le fils de Sylvestre, pourquoi ne ferait-elle pas de lui un alli&nbsp;? Pourquoi ne lui feraient-ils pas payer ensemble le prix de sa lgret, de son irresponsabilit, de son indiffrence&nbsp;? Les derniers quintils du pome amnent Sylvain  abandonner ses... lucubrations.<I> Et jendormirai ta peine / Le long des bois en chantant. / Ta peine daujourdhui mme / Et celles des autres temps. / Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant. / La plus vive, la plus folle / Qui sort du monde au printemps / Et celle qui vient dautomne / Pour faire mourir les champs. / Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.</P> </I><P ALIGN="JUSTIFY">Et si ctait Sylvain qui devenait lacteur dune cause au service de laquelle il embarquerait,  son insu, Lise-Laure elle-mme&nbsp;? Il est temps que la <I>Chanson</I> se termine. Les derniers accords imposent de ramener  la raison limagination de Sylvain, qui sest un peu trop gare en des terres hasardeuses.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Sylvain a tourn son attention vers Gaudence. Il ne parvient pas  lire dans ses yeux noirs, si profonds et si lointains. Rve-t-elle des paysages toujours verts des mille collines de son pays, de ces paysages sans printemps ni automne&nbsp;? Comment dchiffrer les jeux de physionomie dune femme  la peau noire, comment lire les secrets de lme que rvlent, chez les ntres, une pleur, une rougeur, un cillement des paupires, un frmissement des ailes du nez, et qui, chez Gaudence, semblent obir  dautres lois&nbsp;? Que cachent donc lambre patine de la peau, lnigmatique impassibilit des traits&nbsp;? Quelles souffrances secrtes reclent ces yeux aux pupilles noires cernes dun blanc couleur de nacre, qui regardent au loin, si loin, comme sil taient porteurs de toute la misre dun peuple&nbsp;?</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Mais Gaudence a tt fait de reprendre contact avec le rel. Elle a joint les mains et, par des battements improviss, bauche la cadence qui pourrait tre donne  la version nouvelle du groupe. Elle sest donc engage, sans rserve, dans lexprience qui leur est propose.</P> <P ALIGN="JUSTIFY"> cet acte dadhsion spontane va succder lexcitation qui conduit  prendre des dispositions pratiques. Il leur importe, avant tout, de se mettre au travail. Primo, chercher dautres partenaires musiciens, choristes, danseurs... Chacun va sy employer de son ct. Ensuite, fixer le calendrier et les lieux des rptitions&nbsp;; dfinir les spcialisations de chacun&nbsp;:  quels instruments secondaires, en plus du piano, chacun va-t-il sinitier... Lise-Laure va demander  Sylvestre de programmer,  loccasion de son prochain voyage au Gabon, lachat dun balafon et, tant quil y sera, dune harpe-cithare <I>mvet</I> dont on dit quelle est propre au Gabon et au Cameroun...</P> <P ALIGN="JUSTIFY">On peut rver. Dj on pense quon pourra diter un CD et  <FONT FACE="Symbol">-</FONT>&nbsp;pourquoi pas&nbsp;?&nbsp;<FONT FACE="Symbol">-</FONT>  des clips-vido. Il leur faudra un manager, des sponsors...</P></BODY> </HTML> 
