<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.0 Transitional//EN">  <html> <head> 	<title>L'Amour et la vrit (1720)</title> <link rel="STYLESHEET" type="text/css" href="marivaux.css"> </head>  <body> <P><A name=CHAP_2> <H3>L'Amour et la vrit <P></H3></A> <P> <P>&nbsp; <P><A name=CHAP_47> <H4><I>Dialogue entre l'Amour et la Vrit</I> <P></H4></A> <P> <P>Comdie en trois actes et en prose <P>Reprsente pour la premire fois par les comdiens italiens le 3 mars 1720 <P> <P>Dialogue entre l'Amour et la Vrit <P> <P> <P>L'Amour. - Voici une dame que je prendrais pour la Vrit, si elle n'tait si  ajuste. <P>La Vrit. - Si ce jeune enfant n'avait l'air un peu trop hardi, je le  croirais l'Amour. <P>L'Amour. - Elle me regarde. <P>La Vrit. - Il m'examine. <P>L'Amour. - Je souponne  peu prs ce que ce peut tre; mais soyons-en sr.  Madame,  ce que je vois, nous avons une curiosit mutuelle de savoir qui nous  sommes; ne faisons point de faon de nous le dire. <P>La Vrit. - J'y consens, et je commence. Ne seriez-vous pas le petit  libertin d'Amour, qui depuis si longtemps tient ici-bas la place de l'Amour  tendre? Enfin n'tes-vous pas l'Amour  la mode? <P>L'Amour. - Non, Madame, je ne suis ni libertin, ni par consquent  la mode,  et cependant je suis l'Amour. <P>La Vrit. - Vous, l'Amour! <P>L'Amour. - Oui, le voil. Mais vous, Madame, ne tiendriez-vous pas lieu de la  Vrit parmi les hommes? N'tes-vous pas l'Erreur, ou la Flatterie? <P>La Vrit. - Non, charmant Amour, je suis la Vrit mme; je ne suis que  cela. <P>L'Amour. - Bon! Nous voil deux divinits de grand crdit! Je vous demande  pardon de vous avoir scandalise, vous, dont l'honneur est de ne le pas tre. <P>La Vrit. - Ce reproche me fait rougir; mais je vous rendrai raison de  l'quipage o vous me voyez, quand vous m'aurez rendu raison de l'air libertin  et cavalier rpandu sur vos habits et sur votre physionomie mme. Qu'est devenu  cet air de vivacit tendre et modeste? Que sont devenus ces yeux qui  apprivoisaient la vertu mme, qui ne demandaient que le coeur? Si ces yeux-l  n'attendrissent point, ils dbauchent.  <P>L'Amour. - Tels que vous les voyez cependant, ils ont dplu par leur sagesse;  on leur en trouvait tant, qu'ils en taient ridicules. <P>La Vrit. - Et dans quel pays cela vous est-il arriv? <P>L'Amour. - Dans le pays du monde entier. Vous ne vous ressouvenez peut-tre  pas de l'origine de ce petit effront d'Amour, pour qui vous m'avez pris. Hlas!  C'est moi qui suis cause qu'il est n. <P>La Vrit. - Comment cela? <P>L'Amour. - J'eus querelle un jour avec l'Avarice et la Dbauche. Vous avez  combien j'ai d'aversion pour ces deux divinits; je leur donnai tant de marques  de mpris, qu'elles rsolurent de s'en venger. <P>La Vrit. - Les mchantes! eh! que firent-elles? <P>L'Amour. - Voici le tour qu'elles me jourent. La Dbauche s'en alla chez  Plutus, le dieu des richesses; le mit de bonne humeur, fit tomber la  conversation sur Vnus, lui vanta ses beauts, sa blancheur, son embonpoint,  etc. Plutus,  ce rcit, prit un got de conclusions, l'apptit vint au  gourmand, il n'aima pas Vnus: il la dsira. <P>La Vrit. - Le malhonnte. <P>L'Amour. - Mais, comme il craignait d'tre rebut, la Dbauche l'enhardit, en  lui promettant son secours et celui de l'Avarice auprs de Vnus: Vous tes  riche, lui dit-elle, ouvrez vos trsors  Vnus, tandis que mon amie l'Avarice  appuiera vos offres auprs d'elle, et lui conseillera d'en profiter. Je vous  aiderai de mon ct, moi. <P>La Vrit. - Je commence  me remettre votre aventure. <P>L'Amour. - Vous n'avez pas un grand gnie, dit la Dbauche  Plutus, mais  vous tes un gros garon assez ragotant. Je ferai faire  Vnus une attention  l-dessus, qui peut-tre lui tiendra lieu de tendresse; vous serez magnifique,  elle est femme. L'Avarice et moi, nous vous servirons bien, et il est des  moments o il n'est pas besoin d'tre aim pour tre heureux. <P>La Vrit. - La plupart des amants doivent  ces moments-l toute leur  fortune. <P>L'Amour. - Aprs ce discours, Plutus impatient courut tenter l'aventure. Or,  argent, bijoux, prsents de toute sorte, soutenus de quelques bredouilleries,  furent auprs de Vnus les truchements de sa belle passion. Que vous dirai-je  enfin, ma chre? un moment de fragilit me donna pour frre ce vilain enfant qui  m'usurpe aujourd'hui mon empire! ce petit dieu plus laid qu'un diable, et que  Messieurs les hommes appellent Amour. <P>La Vrit. - H bien! Est-ce en lui ressemblant que vous avez voulu vous  venger de lui? <P>L'Amour. - Laissez-moi achever; le petit fripon ne fut pas plutt n, qu'il  demanda son apanage. Cet apanage, c'tait le droit d'agir sur les coeurs. Je ne  daignai pas m'opposer  sa demande; je lui voyais des airs si grossiers, je lui  remarquais un caractre si brutal, que je ne m'imaginai pas qu'il pt me nuire.  Je comptais qu'il ferait peur en se prsentant, et que ce monstre serait oblig  de rabattre sur les animaux. <P>La Vrit. - En effet, il n'tait bon que pour eux. <P>L'Amour. - Ses premiers coups d'essai ne furent pas heureux. Il insultait,  bien loin de plaire; mais ma foi, le coeur de l'homme ne vaut pas grand'chose;  ce maudit Amour fut insensiblement souffert; bientt on le trouva plus badin que  moi; moins gnant, moins formaliste, plus expditif. Les gots se partagrent  entre nous deux; il m'enleva de mes cratures. <P>La Vrit. - Eh! que devntes-vous alors? <P>L'Amour. - Quelques bonnes gens crirent contre la corruption; mais ces  bonnes gens n'taient que des invalides, de vieux personnages, qui, disait-on,  avaient leurs raisons pour har la rforme; gens  qui la lenteur de mes  dmarches convenait, et qui prchaient le respect, faute, en le perdant, de  pouvoir rparer l'injure. <P>La Vrit. - Il en pouvait bien tre quelque chose. <P>L'Amour. - Enfin, Madame, ces tendres et tremblants aveux d'une passion, ces  dpits dlicats, ces transports d'amour d'aprs les plus innocentes faveurs,  d'aprs mille petits riens prcieux, tout cela disparut. L'un ouvrit sa bourse,  l'autre gesticulait insolemment auprs d'une femme, et cela s'appelait une  dclaration. <P>La Vrit. - Ah! l'horreur! <P>L'Amour. - A mon gard, j'ennuyais, je glaais; on me regardait comme un  innocent qui manquait d'exprience, et je ne fus plus clbr que par les potes  et les romanciers. <P>La Vrit. - Cela vous rebuta? <P>L'Amour. - Oui, je me retirai, ne laissant de moi que mon nom dont on  abusait. Or, il y a quelque temps, que rvant  ma triste aventure, il me vint  dans l'esprit d'essayer si je pourrais me rtablir en mitigeant mon air tendre  et modeste; peut-tre, disais-je en moi-mme, qu' la faveur d'un air plus libre  et plus hardi, plus conforme au got o sont  prsent les hommes, peut-tre  pourrais-je me glisser dans ces coeurs? ils ne me trouveront pas si singulier,  et je dtruirai mon ennemi par ses propres armes. Ce dessein pris, je partis, et  je parus dans la mascarade o vous me voyez. <P>La Vrit. - Je gage que vous n'y gagntes rien. <P>L'Amour. - Ho vraiment! Je me trouvai bien loin de mon compte: tout grenadier  que je pensais tre, ds que je me montrai, on me prit pour l'Amour le plus  gothique qui ait jamais paru; je fus siffl dans les Gaules comme une mauvaise  comdie, et vous me voyez de retour de cette expdition. Voil mon histoire. <P>La Vrit. - Hlas! Je n'ai pas t plus heureuse que vous; on m'a chasse du  monde. <P>L'Amour. - H! qui? les chimistes, les devins, les faiseurs d'almanach, les  philosophes? <P>La Vrit. - Non, ces gens-l me m'ont jamais nui. On sait bien qu'ils  mentent, ou qu'ils sont livrs  l'erreur, et je ne leur en veux aucun mal, car  je ne suis point faite pour eux. <P>L'Amour. - Vous avez raison. <P>La Vrit. - Mais, que voulez-vous que les hommes fassent de moi? Le mensonge  et la flatterie sont en si grand crdit parmi eux, qu'on est perdu ds qu'on se  pique de m'honorer. Je ne suis bonne qu' ruiner ceux qui me sont fidles; par  exemple, la flatterie rajeunit les vieux et les vieilles. Moi, je leur donne  l'ge qu'ils ont. Cette femme dont les cheveux blanchissent  son insu, singe  maladroit de l'tourderie foltre des jeunes femmes, qui provoque la mdisance  par des galanteries qu'elle ne peut faire aboutir, qui se lve avec un visage de  cinquante ans, et qui voudrait que ce visage n'en et que trente, quand elle est  ajuste, ira-t-on lui dire: Madame, vous vous trompez dans votre calcul; votre  somme est de vingt ans plus forte? non, sans doute; ses amis souscrivent  la  soustraction. Telle a la physionomie d'une guenon, qui se croit du moins jolie;  irez-vous mriter sa haine, en lui confiant  quoi elle ressemble pendant que,  pour tre un honnte homme auprs d'elle, il suffit de lui dire qu'elle est  piquante? Cet homme s'imagine tre un esprit suprieur; il se croit  indispensablement oblig d'avoir raison partout; il dcide, il redresse les  autres; cependant ce n'est qu'un brouillon qui jouit d'une imagination drgle.  Ses amis feignent de l'admirer; pourquoi? Ils en attendent, ou lui doivent, leur  fortune. <P>L'Amour. - Il faut bien prendre patience. <P>La Vrit. - Ainsi je n'ai plus que faire au monde. Cependant, comme la  Flatterie est ma plus redoutable ennemie, et qu'en triomphant d'elle, je  pourrais insensiblement rentrer dans tous mes honneurs, j'ai voulu m'humaniser:  je me suis dguise, comme vous voyez, mais j'ai perdu mon talage:  l'amour-propre des hommes est devenu d'une complexion si dlicate, qu'il n'y a  pas moyen de traiter avec lui; il a fallu m'en revenir encore. Pour vous, mon  bel enfant, il me semble que vous aviez un asile et le mariage. <P>L'Amour. - Le mariage! Y songez-vous? Ne savez-vous pas que le devoir des  gens maris est de s'aimer? <P>La Vrit. - H bien! c'est  cause de cela que vous rgnerez plus aisment  parmi eux. <P>L'Amour. - Soit; mais des gens obligs de s'aimer ne me conviennent point.  Belle occupation pour un espigle comme moi, que de faire les volonts d'un  contrat; achevons de nous conter tout. Que venez-vous faire ici? <P>La Vrit. - J'y viens excuter un projet de vengeance; voyez-vous ce puits?  Voil le lieu de ma retraite; je vais m'enfermer dedans. <P>L'Amour. - Ah! Ah! Le proverbe sera donc vrai, qui dit que la Vrit est au  fond du puits. Et comment entendez-vous vous venger, l? <P>La Vrit. - Le voici. L'eau de ce puits va, par moi, recevoir une telle  vertu, que quiconque en boira sera forc de dire tout ce qu'il pense et de  dcouvrir son coeur en toute occasion; nous sommes prs de Rome, on vient  souvent se promener ici; on y chasse; le chasseur se dsaltre; et  succession  de temps, je garnirai cette grande ville de gens nafs, qui troubleront par leur  franchise le commerce indigne de complaisance et de tromperie que la Flatterie y  a introduit plus qu'ailleurs. <P>L'Amour. - Nous allons donc tre voisins; car, pendant que votre rancune  s'exercera dans ce puits, la mienne agira dans cet arbre. Je vais y entrer; les  fruits en sont beaux et bons, et me serviront  une petite malice qui sera tout   fait plaisante. Celui qui en mangera tombera subitement amoureux du premier  objet qu'il apercevra. Que dites-vous de ce guet-apens? <P>La Vrit. - Il est un peu fou. <P>L'Amour. - Bon, il est digne de vous; mais adieu, je vais dans mon arbre. <P>La Vrit. - Et moi, dans mon puits. <P>&nbsp; <P><A name=CHAP_48> <H4><I>Divertissement</I> <P></H4></A> <P> <P> <P> <P>Ier air: gracieusement. <P>D'un doux regard elle vous jure <P>Que vous tes son favori, <P>Mais c'est peut-tre une imposture <P>Puisqu'en faveur d'un autre elle a dj souri. <P> <P>2e air: bourre. <P>Dans le mme instant que son me <P>Ddaigneuse d'une autre flamme <P>Semble se dclarer pour vous, <P>Le motif de la prfrence <P>Empoisonne la jouissance <P>D'un bien qui paraissait si doux. <P>La coquette ne vous caresse <P>Que pour alarmer la paresse <P>D'un rival qui n'est point jaloux. <P> <P>3e air: menuet. <P>L'amant trahi par ce qu'il aime <P>Veut-il gurir presque en un jour? <P>Qu'il aime ailleurs; l'amour lui-mme <P>Est le remde de l'amour. <P> <P>4e air: piqu. <P>Vous qui croyez d'une inhumaine <P>Ne vaincre jamais la rigueur,  <P>Pressez, la victoire est certaine, <P>Vous ne connaissez pas son coeur; <P>Il prend un masque qui le gne; <P>Son visage, c'est la douceur. <P> <P>5e air: gracieusement. <P>Heureux, l'amant bien enflamm. <P>Celui qui n'a jamais aim <P>Ne vit pas ou du moins l'ignore; <P>Sans le plaisir d'tre charm <P>D'un aimable objet qu'on adore <P>S'apercevrait-on d'tre n? <P> <P>6e air: piqu. <P>Tel qui devant nous nous admire, <P>S'en rit peut-tre  quatre pas. <P>Quand  son tour il nous fait rire <P>C'est un secret qu'il ne sait pas; <P>Oh! l'utile et charmante ruse <P>Qui nous unit tous ici-bas; <P>Qui de nous croit en pareil cas <P>Etre la dupe qu'on abuse? <P> <P>7e air: gracieusement <P>La raison veut que la sagesse <P>Ait un empire sur l'amour; <P>O vous, amants, dont la tendresse <P>Nous attaque cent fois le jour, <P>Quand il nous prend une faiblesse <P>Ne pouvez-vous  votre tour <P>Avoir un instant de sagesse? <P> <P>Arlequin dsenchant par la Raison chante le couplet suivant: <P> <P>J'aimais Arlequin et ma foi, <P>Je crois ma gurison complte; <P>Mais, Messieurs, entre nous, j'en vois <P>Qui peut-tre, aussi bien que moi, <P>Ont besoin d'un coup de baguette.  <P>&nbsp;    </body> </html> 
