<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 3.2 Final//EN"> <html> <head> <title>Jules Barbey d'Aurevilly : Le plus bel amour de Don Juan</title> <META NAME="DC.Title" CONTENT="Le plus bel amour de Don Juan">  <META NAME="DC.Creator" CONTENT="Barbey d'Aurevilly, Jules"> <META NAME="DC.Subject" CONTENT=""> <META NAME="DC.Description" CONTENT=""> <META NAME="DC.Publisher" CONTENT="Bibliothque municipale de Lisieux"> <META NAME="DC.Contributor" CONTENT="">  <META NAME="DC.Date" CONTENT="2000">  <META NAME="DC.Type" CONTENT="text">  <META NAME="DC.Format" CONTENT="text/html">  <META NAME="DC.Identifier" CONTENT="http://www.bmlisieux.com/litterature/barbey/donjuan.htm">  <META NAME="DC.Source" CONTENT="">  <META NAME="DC.Language" CONTENT="fr"> <META NAME="DC.relation.IsDerivedFrom" CONTENT=""> <META NAME="DC.Coverage" CONTENT=""> <META NAME="DC.Rights" CONTENT="Public domain"> </head> <body bgcolor="FFFFE8"> <b>BARBEY D'AUREVILLY</b>, Jules (1808-1889) : <i>Le plus bel amour de Don Juan</i> (1874) <hr> Saisie du texte : S. Pestel pour la collection lectronique de la Bibliothque Municipale de Lisieux (12.IV.2000)<br> Texte relu par : A. Gu&eacute;zou<br> Adresse : Biblioth&egrave;que municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex <br> -T&eacute;l. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56<br> M&eacute;l : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com<br> http://www.bmlisieux.com/<br> <hr> <i>Diffusion libre et gratuite (freeware)</i>  <hr> <small>Texte tabli sur un exemplaire de l'dition <b>Georges Crs</b>, Paris 1922, des <I>Diaboliques</I>.</small> <hr>  &nbsp; <center><B>Le plus bel amour de Don Juan</B></center> <center>par</center> <center>Jules <b>Barbey d'Aurevilly</b></center> <center><h3>~~~~</h3></center>   						<DIV ALIGN="right">Le meilleur rgal du diable, 					c'est une innocence. 								(A.)</DIV>  <DIV ALIGN="center"><B>I</B></DIV>   <P>IL vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet ?</P>  <P align="justify">- Par Dieu ! s'il vit ! - et par l'ordre de Dieu, madame, - fis-je en me reprenant, car je me souvins qu'elle tait dvote, - et de la paroissse Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs ! - Le roi est mort ! Vive le roi ! disait-on sous l'ancienne monarchie avant qu'elle ft casse, cette vieille porcelaine de Svres. Don Juan, lui, malgr toutes les dmocraties, est un monarque qu'on ne cassera pas.<BR> - Au fait, le diable est immortel ! dit-elle comme une raison qu'elle se serait donne.<BR> - Il a mme...<BR> - Qui ?... le diable ?...<BR> - Non, Don Juan... soup, il y a trois jours, en goguette... Devinez o ?<BR> - A votre affreuse Maison-d'Or, sans doute...<BR> - Fi donc, madame ! Don Juan n'y va plus... il n'y a rien l  fricasser pour sa grandesse. Le seigneur Don Juan a toujours t un peu comme ce fameux moine d'Arnaud de Brescia qui, racontent les Chroniques, ne vivait que du sang des mes. C'est avec cela qu'il aime  roser son vin de Champagne, et cela ne se trouve plus depuis longtemps dans le cabaret des cocottes !<BR> - Vous verrez - reprit-elle avec ironie - qu'il aura soup au couvent des Bndictines, avec ces dames...<BR> - De l'Adoration perptuelle, oui, madame ! Car l 'adoration qu'il a inspire une fois, ce diable d'homme ! me fait l'effet de durer toujours.<BR> - Pour un catholique, je vous trouve profanant, - dit-elle lentement, mais un peu crispe, - et je vous prie de m'pargner le dtail des soupers de vos coquines, si c'est une manire invente par vous de m'en donner des nouvelles que de me parler, ce soir, de Don Juan.<BR> - Je n'invente rien, madame. Les coquines du souper en question, si ce sont des coquines, ne sont pas les miennes... malheureusement...<BR> - Assez, monsieur !<BR> - Permettez-moi d'tre modeste. C'taient...<BR> - Les <I>mille   tr</I> ?... - fit-elle, curieuse, se ravisant, presque revenue  l'amabilit. - Oh ! pas toutes, madame... Une douzaine seulement. C'est dj, comme cela, bien assez honnte...<BR> - Et dshonnte aussi, - ajouta-t-elle.<BR> - D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi qu'il ne peut pas tenir beaucoup de monde dans le boudoir de la comtesse de Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes ; mais il est fort petit, ce boudoir...<BR> - Comment ? - se rcria-t-elle, tonne. - C'est donc dans le boudoir qu'on aura soup ?...<BR> - Oui, madame, c'est dans le boudoir. Et pourquoi pas ? On dne bien sur un champ de bataille. On voulait donner un souper extraordinaire au seigneur Don Juan, et c'tait plus digne de lui de le lui donner sur le thtre de sa gloire, l o les souvenirs fleurissent  la place des orangers. Jolie ide, tendre et mlancolique ! Ce n'tait pas le <I>bal des victimes</I> ; c'en tait le souper.<BR> - Et Don Juan ? - dit-elle, comme Orgon dit : Et Tartufe ? dans la pice.<BR> - Don Juan a fort bien pris la chose et trs bien soup,<br> &nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <font size="-1">... Lui, tout seul, devant elles !</font></p>  <p>dans la personne de quelqu'un que vous connaissez... et qui n'est pas moins que le comte Jules-Amde-Hector de Ravila de Ravils.</p>  <p>- Lui ! C'est bien, en effet, Don Juan, - dit-elle.</p>  <p align="justify">Et, quoiqu'elle et pass l'ge de la rverie, cette dvote  bec et  ongles, elle se mit  rver au comte Jules-Amde-Hector, -  cet homme de race Juan, - de cette antique race Juan ternelle,  qui Dieu n'a pas donn le monde, mais a permis au diable de le lui donner.</p>  <div align="center"><b>II</b></div>  <p align="justify">Ce que je venais de dire  la vieille marquise Guy de Ruy tait l'exacte vrit. Il y avait trois jours  peine qu'une douzaine de femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu'elles soient bien tranquilles, je ne les nommerai pas !) lesquelles, toutes les douze, selon les douairires du commrage, avaient t du <i>dernier bien</i> (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de Ravils, s'taient prises de l'ide singulire de lui offrir  souper, - <i> lui seul d'homme</i> - pour fter... quoi ? elles ne le disaient pas. C'tait hardi, qu'un tel souper ; mais les femmes, lches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-tre de ce souper fminin n'aurait os l'offrir chez elle, en tte  tte, au comte Jules-Amde-Hector ; mais ensemble, et s'paulant toutes, les unes par les autres, elles n'avaient pas craint de faire la chane du baquet de Mesmer autour de cet homme magntique et compromettant, le comte de Ravila de Ravils...<br> - Quel nom !<br> - Un nom providentiel, madame... Le comte de Ravila de Ravils, qui, par parenthse, avait toujours obi  la consigne de ce nom imprieux, tait bien l'incarnation de tous les sducteurs dont il est parl dans les romans et dans l'histoire, et la marquise Guy de Ruy - une vieille mcontente, aux yeux bleus, froids et affils, mais moins froids que son coeur et moins affils que son esprit, - convenait elle-mme que, dans ce temps, o la question des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait quelqu'un qui pt rappeler don Juan,  coup sr ce devait tre lui ! Malheureusement, c'tait Don Juan au cinquime acte. Le prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tte qu'Alcibiade et jamais eu cinquante ans. Or, par ce ct-l encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade. Comme d'Orsay, ce dandy taill dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu' sa dernire heure, Ravila avait eu cette beaut particulire  la race Juan, -  cette mystrieuse race qui ne procde pas de pre en fils, comme les autres, mais qui apparat,  et l,  de certaines distances, dans les familles de l'humanit.</p>  <p align="justify">C'tait la vraie beaut, - la beaut insolente, joyeuse, impriale, <i>juanesque</i> enfin ; le mot dit tout et dispense de la description ; et - avait-il fait un pacte avec le diable ? - Il l'avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte ; les griffes de tigre de la vie commenaient  lui rayer ce front divin, couronn des roses de tant de lvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de l'Empire... Il les portait, du reste, avec l'impassibilit de l'orgueil surexcit par la puissance ; mais les femmes qui l'avaient aim les regardaient parfois avec mlancolie. Qui sait ? elles regardaient peut-tre l'heure qu'il tait pour elles  ce front ? Hlas, pour elles comme pour lui, c'tait l'heure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, aprs lequel il n'y a plus que l'enfer, - l'enfer de la vieillesse, en attendant l'autre ! Et voil pourquoi peut-tre, avant de partager avec lui ce souper amer et suprme, elles pensrent  lui offrir le leur et qu'elles en firent un chef-d'oeuvre.</p>  <p align="justify">Oui, un chef-d'oeuvre de got, de dlicatesse, de luxe patricien, de recherche, de jolies ides ; le plus charmant, le plus dlicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus original des soupers. Original ! pensez donc ! C'est ordinairement la joie, la soif de s'amuser qui donne  souper ; mais ici, c'tait le souvenir, c'tait le regret, c'tait presque le dsespoir, mais le dsespoir en toilette, cach sous des sourires ou sous des rires, et qui voulait encore cette fte ou cette folie dernire, encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure, encore cette griserie, pour qu'il en ft fait  jamais !...</p>  <p align="justify">Les Amphytrionnes de cet incroyable souper, si peu dans les moeurs trembleuses de la socit  laquelle elles appartenaient, durent y prouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son bcher, quand il y entassa pour prir avec lui, ses femmes, ses esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie. Elles, aussi, entassrent  ce souper brlant toutes les opulences de la leur. Elles y apportrent tout ce qu'elles avaient de beaut, d'esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les verser, en une seule fois, en ce suprme flamboiement.</p>  <p align="justify">L'homme devant lequel elles s'envelopprent et se draprent dans cette dernire flamme, tait plus  leurs yeux qu'aux yeux de Sardanapale toute l'Asie. Elles furent coquettes pour lui comme jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes ne le furent pour un salon plein ; et cette coquetterie, elles l'embrasrent de cette jalousie qu'on cache dans le monde et qu'elles n'avaient point besoin de cacher, car elles savaient toutes que cet homme avait t  chacune d'elles, et la honte partage n'en est plus... C'tait, parmi elles toutes,  qui graverait le plus avant son pitaphe dans son coeur.</p>  <p align="justify">Lui, il eut, ce soir-l, la volupt repue, souveraine, nonchalante, dgustatrice du confesseur de nonnes et du sultan. Assis comme un roi - comme le matre - au milieu de la table, en face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pcher ou de... pch (on n'a jamais bien su l'orthographe de la couleur de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu d'enfer, que tant de pauvres cratures avaient pris pour le bleu du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec gnie, et qui,  cette table, charge de cristaux, de bougies allumes et de fleurs, talaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu' l'or adouci de la grappe ambre, toutes les nuances de la maturit.</p>  <p align="justify">Il n'y avait pas l de ces jeunesses vert tendre, de ces petites demoiselles qu'excrait Byron, qui sentent la tartelette et qui, par la tournure, ne sont encore que des pluchettes, mais tous ts splendides et savoureux, plantureux automnes, panouissements et plnitudes, seins blouissants battant leur plein majestueux au bord dcouvert des corsages, et, sous les cames de l'paule nue, des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces biceps de Sabines qui ont lutt avec les Romains, et qui seraient capables de s'entrelacer, pour l'arrter, dans les rayons de la roue du char de la vie.</p>  <p align="justify">J'ai parl d'ides. Une des plus charmantes de ce souper avait t de le faire servir par des femmes de  chambre, pour qu'il ne ft pas dit que rien n'et drang l'harmonie d'une fte dont les femmes taient les seules reines, puisqu'elles en faisaient les honneurs... Le seigneur Don Juan - branche de Ravila - put donc baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et vivantes comme Rubens en met dans ses grasses et robustes peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l'ther plus ou moins limpide, plus ou moins troubl de tous ces coeurs. C'est qu'au fond, et malgr tout ce qui pourrait empcher de le croire, c'est un rude spiritualiste que Don Duan ! Il l'est comme le dmon lui-mme, qui aime les mes encore plus que les corps, et qui fait mme cette traite-l de prfrence  l'autre, le ngrier infernal !</p>  <p>Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-l hardies comme des pages de la maison du Roi quand il y avait une maison du Roi et des pages, elles furent d'un tincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une verve et d'un <i>brio</i> incomparables. Elles s'y sentirent suprieures  tout ce qu'elles avaient t dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent d'une puissance inconnue qui se dgageait, du fond d'elles-mmes, et dont jusque-l elles ne s'taient jamais doutes.</p>  <p align="justify">Le bonheur de cette dcouverte, la sensation des forces triples de la vie ; de plus, les influences physiques, si dcisives sur les tres nerveux, l'clat des lumires, l'odeur pntrante de toutes ces fleurs qui se pmaient dans l'atmosphre chauffe par ces beaux corps aux effluves trop forts pour elles, l'aiguillon des vins provocants, l'ide de ce souper qui avait justement le mrite piquant du pch que la Napolitaine demandait  son sorbet pour le trouver exquis, la pense enivrante de la complicit dans ce petit crime d'un souper risqu, oui ! mais qui ne versa pas vulgairement dans le souper rgence ; qui resta un souper faubourg Saint-Germain et XIXe sicle, et o de tous ces adorables corsages, doubls de coeurs qui avaient vu le feu et qui aimaient  l'agacer encore, pas une pingle ne tomba ; - toutes ces choses enfin, agissant  la fois, tendirent la harpe mystrieuse que toutes ces merveilleuses organisations portaient en elles, aussi fort qu'elle pouvait tre tendue sans se briser, et elles arrivrent  des octaves sublimes,  d'inexprimables diapasons... Ce dut tre curieux, n'est-ce pas ? Cette page inoue de ses Mmoires, Ravila l'crira-t-il un jour ?... C'est une question, mais lui seul peut l'crire... Comme je le dis  la marquise Guy de Ruy, je n'tais pas  ce souper, et si j'en vais rapporter quelques dtails et l'histoire par laquelle il finit, c'est que je les tiens de Ravila lui-mme, qui, fidle  l'indiscrtion traditionnelle et caractristique de la race Juan, prit la peine, un soir, de me les raconter.</p>  <div align="center"><b>III</b></div>  <p align="justify">Il tait donc tard, - c'est--dire tt ! Le matin venait. Contre le plafond et  une certaine place des rideaux de soie rose du boudoir, hermtiquement ferms, on voyait poindre et rondir une goutte d'opale, comme un oeil grandissant, l'oeil du jour curieux qui aurait regard par l ce qu'on faisait dans ce boudoir enflamm. L'alanguissement commenait  prendre les chevalires de cette Table-Ronde, ces soupeuses, si animes il n'y avait qu'un moment. On connat ce moment-l de tous les soupers o la fatigue de l'motion et de la nuit passe semble se projeter sur tout, sur les coiffures qui s'affaissent, les joues vermillonnes ou plies qui brlent, les regards lasss dans les yeux cerns qui s'alourdissent, et mme jusque sur les lumires largies et rampantes des mille bougies des candlabres, ces bouquets de feu aux tiges sculptes de bronze et d'or.</p>  <p align="justify">La conversation gnrale, longtemps faite d'entrain, partie de volant o chacun avait allong son coup de raquette, s'tait fragmente, miette, et rien de distinct ne s'entendait plus dans le bruit harmonieux de toutes ces voix, aux timbres aristocratiques, qui se mlaient et babillaient comme les oiseaux,  l'aube, sur la lisire d'un bois... quand l'une d'elles, - une voix de tte, celle-l ! - imprieuse et presque impertinente, comme doit l'tre une voix de duchesse, dit tout  coup, par-dessus toutes les autres, au comte de Ravila, ces paroles qui taient sans doute la suite et la conclusion d'une conversation,  voix basse, entre eux deux, que personne de ces femmes, qui causaient, chacune avec sa voisine, n'avait entendue :</p>  <p align="justify">- Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez nous raconter l'histoire de la conqute qui a le plus flatt votre orgueil d'homme aim et que vous jugez,  cette lueur du moment prsent, le plus bel amour de votre vie ?...</p>  <p align="justify">Et la question, autant que la voix qui parlait, coupa nettement dans le bruit toutes ces conversations parpilles et fit subitement le silence.</p>  <p align="justify">C'tait la voix de la duchesse de ***. - Je ne lverai pas son masque d'astrisques ; mais peut-tre la reconnatrez-vous, quand je vous aurai dit que c'est la blonde la plus ple de teint et de cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils d'ambre, de tout le faubourg Saint-Germain. - Elle tait assise, comme un juste  la droite de Dieu,  la droite du comte de Ravila, le dieu de cette fte, qui ne rduisait pas alors ses ennemis  lui servir de marche-pied ; mince et idale comme une arabesque et comme une fe, dans sa robe de velours vert aux reflets d'argent, dont la longue trane se tordait autour de sa chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se terminait la croupe charmante de Mlusine.</p>  <p align="justify">- C'est l une ide ! - fit la comtesse de Chiffrevas, comme pour appuyer, en sa qualit de matresse de maison, le dsir et la motion de la duchesse, - oui, l'amour de tous les amours, inspirs ou sentis, que vous voudriez le plus recommencer, si c'tait possible.</p>  <p align="justify">- Oh ! je voudrais les recommencer tous ! -fit Ravila avec cet inassouvissement d'Empereur romain qu'ont parfois ces blass immenses. Et il leva son verre de champagne, qui n'tait pas la coupe bte et paenne par laquelle on l'a remplac, mais le verre lanc et svelte de nos anctres, qui est le vrai verre de champagne, - celui qu'on appelle une <i>flte</i>, peut-tre  cause de clestes mlodies qu'il nous verse souvent au coeur ! - Puis il treignit d'un regard circulaire toutes ces femmes qui formaient autour de la table une si magnifique ceinture. - Et cependant, - ajouta-t-il en replaant son verre devant lui avec une mlancolie tonnante pour un tel Nabuchodonosor qui n'avait encore mang d'herbe que les salades  l'estragon du caf Anglais, - et cependant c'est la vrit, qu'il y en a <i>un</i> entre tous les sentiments de la vie, qui rayonne toujours dans le souvenir plus fort que les autres,  mesure que la vie s'avance, et pour lequel on les donnerait tous !</p>  <p align="justify">- Le diamant de l'crin, - dit la comtesse de Chiffrevas songeuse, qui regardait peut-tre dans les facettes du sien.</p>  <p align="justify">-... Et de la lgende de mon pays, - reprit  son tour la princesse Jable... qui est du pied des monts Ourals, - ce fameux et fabuleux diamant, rose d'abord, qui devient noir ensuite, mais qui reste diamant, plus brillant encore noir que rose... - Elle dit cela avec le charme trange qui est en elle, cette Bohmienne ! car c'est une Bohmienne, pouse par amour par le plus beau prince de l'migration polonaise, et qui a l'air aussi princesse que si elle tait ne sous les courtines des Jagellons.</p>  <p align="justify">Alors, ce fut une explosion ! Oui, firent-elles toutes. - Dites-nous cela, comte ! ajoutrent-elles passionnment, suppliantes dj, avec les frmissements de la curiosit jusque dans les frisons de leurs cous, par derrire ; se tassant, paule contre paule ; les unes la joue dans la main, le coude sur la table ; les autres, renverses au dossier des chaises, l'ventail dpli sur la bouche ; le fusillant toutes de leurs yeux merillonns et inquisiteurs.</p>  <p align="justify">- Si vous le voulez absolument... - dit le comte, avec la nonchalance d'un homme qui sait que l'attente exaspre le dsir.</p>  <p align="justify">- Absolument ! - dit la duchesse en regardant - comme un despote turc aurait regard le fil de son sabre - le fil d'or de son couteau de dessert.</p>  <p align="justify">- coutez donc, - acheva-t-il, toujours nonchalant. </p>  <p align="justify">Elles se fondaient d'attention, en le regardant. Elles le buvaient et le mangeaient des yeux. Toute histoire d'amour intresse les femmes ; mais qui sait ? peut-tre le charme de celle-ci tait-il, pour chacune d'elles, la pense que l'histoire qu'il allait raconter pouvait tre la sienne... Elles le savaient trop gentilhomme et de trop grand monde pour n'tre pas sres qu'il sauverait les noms et qu'il paissirait, quand il le faudrait, les dtails par trop transparents ; et cette ide, cette certitude leur faisait d'autant plus dsirer l'histoire. Elles en avaient mieux que le dsir : elles en avaient l'esprance.</p>  <p align="justify"><i>Leur</i> vanit se trouvait des <i>rivales</i> dans ce souvenir voqu comme le plus beau souvenir de la vie d'un homme, qui devait en avoir de si beaux et de si nombreux ! Le vieux sultan allait jeter une fois de plus le mouchoir... que nulle main ne ramasserait, mais que celle  qui il serait jet sentirait tomber silencieusement dans son coeur...</p>  <p align="justify">Or voici, avec ce qu'elles croyaient, le petit tonnerre inattendu qu'il fit passer sur tous ces fronts coutants :</p>  <div align="center"><b>IV</b></div>  <p align="justify">J'ai ou dire souvent  des moralistes, grands exprimentateurs de la vie, - dit le comte de Ravila, - que le plus fort de tous nos amours n'est ni le premier, ni le dernier, comme beaucoup le croient ; c'est le second. Mais en fait d'amour, tout est vrai et tout est faux, et, du reste, cela n'aura pas t pour moi... Ce que vous me demandez, mesdames, et ce que j'ai, ce soir,  vous raconter, remonte au plus bel instant de ma jeunesse. Je n'tais plus prcisment ce qu'on appelle un jeune homme, mais j'tais un homme jeune, et, comme disait un vieil oncle  moi, chevalier de Malte, pour dsigner cette poque de la vie, j'avais fini mes caravanes. En pleine force donc, je me trouvais en pleine <i>relation</i> aussi, comme on dit si joliment en Italie, avec une femme que vous connaissez toutes et que vous avez toutes admire...</p>  <p align="justify">Ici le regard que se jetrent en mme temps, chacune  toutes les autres, ce groupe de femmes qui aspiraient les paroles de ce vieux serpent, fut quelque chose qu'il faut avoir vu, car c'est inexprimable.</p>  <p align="justify">Cette femme tait bien, - continua Ravila, - tout ce que vous pouvez imaginer de plus distingu, dans tous les sens que l'on peut donner  ce mot. Elle tait jeune, riche, d'un nom superbe, belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est... D'ailleurs, n'ayant, dans ce monde-l, d'autre prtention que celle de me plaire et de se dvouer ; que de me paratre la plus tendre des matresses et la meilleure des amies.</p>  <p align="justify">Je n'tais pas, je crois, le premier homme qu'elle et aim...  Elle avait dj aim une fois, et ce n'tait pas son mari ; mais 'avait t vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le coeur plus qu'il ne le remplit ; qui en prpare les forces pour un autre amour qui doit toujours bientt le suivre : de cet amour d'essai, enfin, qui ressemble  la messe blanche que disent les jeunes prtres pour s'exercer  dire, sans se tromper, la vraie messe, la messe consacre... Lorsque j'arrivai dans sa vie, elle n'en tait encore qu' la messe blanche. C'est moi qui fus la vritable messe, et elle la dit alors avec toutes les crmonies de la chose et somptueusement, comme un cardinal.</p>  <p align="justify">A ce mot-l, le plus joli rond de sourires tourna sur ces douze dlicieuses bouches attentives, comme une ondulation circulaire sur la surface limpide d'un lac.... Ce fut rapide, mais ravissant !</p>  <p align="justify">C'tait vraiment un tre  part ! - reprit le comte. - J'ai vu rarement plus de bont vraie, plus de piti, plus de sentiments excellents, jusque dans la passion qui, comme vous le savez, n'est pas toujours bonne... Je n'ai jamais vu moins de mange, moins de pruderie et de coquetterie, ces deux choses si souvent emmles dans les femmes, comme un cheveau dans lequel la griffe du chat aurait pass... Il n'y avait point de chat en celle-ci... Elle tait ce que ces diables de faiseurs de livres, qui nous empoisonnent de leurs manires de parler, appelleraient une nature primitive, pare par la civilisation ; mais elle n'en avait que les luxes charmants, et pas une seule de ces petites corruptions qui nous paraissent encore plus charmantes que ces luxes...</p>  <p align="justify">- tait-elle brune ? - interrompit tout  coup et  brle-pourpoint la duchesse, impatiente de toute cette mtaphysique.</p>  <p align="justify">- Ah ! vous n'y voyez pas assez clair ! - dit Ravila finement. - Oui, elle tait brune, brune de cheveux jusqu'au noir le plus jais, le plus miroir d'bne que j'aie jamais vu reluire sur la voluptueuse convexit lustre d'une tte de femme, mais elle tait blonde de teint, - et c'est au teint et non aux cheveux qu'il faut juger si on est brune ou blonde, - ajouta le grand observateur, qui n'avait pas tudi les femmes seulement pour en faire des portraits. - C'tait une blonde aux cheveux noirs...</p>  <p align="justify">Toutes les ttes blondes de cette table, qui ne l'taient, elles, que de cheveux, firent un mouvement imperceptible. Il tait vident que pour elles l'intrt de l'histoire diminuait dj.</p>  <p align="justify">Elle avait les cheveux de la Nuit, - reprit Ravila, - mais sur le visage de l'Aurore, car son visage resplendissait de cette fracheur incarnadine, blouissante et rare, qui avait rsist  tout dans cette vie nocturne de Paris dont elle vivait depuis des annes, et qui brle tant de roses  la flamme de ses candlabres. Il semblait que les siennes s'y fussent seulement embrases, tant sur ses joues et sur ses lvres le carmin en tait presque lumineux ! Leur double clat s'accordait bien, du reste, avec le rubis qu'elle portait habituellement sur le front, car, dans ce temps-l, on se coiffait en <i>ferronnire</i>, ce qui faisait dans son visage, avec ses deux yeux incendiaires dont la flamme empchait de voir la couleur, comme un triangle de trois rubis ! lance, mais robuste, majestueuse mme, taille pour tre la femme d'un colonnel de cuirassiers, - son mari n'tait alors chef d'escadron que dans la cavalerie lgre, - elle avait, toute grande dame qu'elle ft, la sant d'une paysanne qui boit le soleil par la peau, et elle avait aussi l'ardeur de ce soleil bu, autant dans l'me que dans les veines, - oui, prsente et toujours prte... Mais voici o l'trange commenait ! Cet tre puissant et ingnu, cette nature purpurine et pure comme le sang qui arrosait ses belles joues et rosait ses bras, tait... le croiriez-vous ? maladroite aux caresses...</p>  <p align="justify">Ici quelques yeux se baissrent, mais se relevrent, malicieux...</p>  <p align="justify">Maladroite aux caresses comme elle tait imprudente dans la vie, - continua Ravila, qui ne pesa pas plus que cela sur le renseignement. - Il fallait que l'homme qu'elle aimait lui enseignt incessamment deux choses qu'elle n'a jamais apprises, du reste...  ne pas se perdre vis--vis d'un monde toujours arm et toujours implacable, et  pratiquer dans l'intimit le grand art de l'amour, qui empche l'amour de mourir. Elle avait cependant l'amour ; mais l'art de l'amour lui manquait... C'tait le contraire de tant de femmes, qui n'en ont que l'art ! Or, pour comprendre et appliquer la politique du <i>Prince</i>, il faut tre dj Borgia. Borgia prcde Machiavel. L'un est le pote ; l'autre, le critique. Elle n'tait nullement Borgia. C'tait une honnte femme amoureuse, nave, malgr sa colossale beaut, comme la petite fille du dessus de porte, qui, ayant soif, veut prendre dans sa main de l'eau de la fontaine, et qui, haletante, laisse tout tomber  travers ses doigts, et reste confuse...</p>  <p align="justify">C'tait presque joli, du reste, que le contraste de cette confusion, et de cette gaucherie avec cette grande femme passionne, qui,  la voir dans le monde, et tromp tant d'observateurs, - qui avait tout de l'amour, mme le bonheur, mais qui n'avait pas la puissance de le rendre comme on le lui donnait. Seulement, je n'tais pas alors assez contemplateur pour me contenter de ce <i>joli d'artiste</i>, et c'est mme la raison qui,  certains jours, la rendait inquite, jalouse et violente, - tout ce qu'on est quand on aime, et elle aimait ! - Mais, jalousie, inquitude, violence, tout cela mourait dans l'inpuisable bont de son coeur, au premier mal qu'elle voulait ou qu'elle croyait faire, maladroite  la blessure comme  la caresse ! Lionne, d'une espce inconnue, qui s'imaginait avoir des griffes, et qui, quand elle voulait les allonger, n'en trouvait jamais dans ses magnifiques pattes de velours. C'est avec du velours qu'elle gratignait !</p>  <p align="justify">- O va-t-il en venir ? - dit la comtesse de Chiffrevas  sa voisine, - car, vraiment, ce ne peut pas tre l le plus bel amour de Don Juan !</p>  <p align="justify">Toutes ces compliques ne pouvaient croire  cette simplicit !</p>  <p align="justify">Nous vivions donc, - dit Ravila, - dans une intimit qui avait parfois des orages, mais qui n'avait pas de dchirements, et cette intimit n'tait, dans cette ville de province qu'on appelle Paris, un mystre pour personne... La marquise... elle tait marquise...</p>  <p align="justify">Il y en avait trois  cette table, et brunes de cheveux aussi. Mais elles ne cillrent pas. Elles savaient trop que ce n'tait pas d'elles qu'il parlait... Le seul velours qu'elles eussent,  toutes les trois, tait sur la lvre suprieure de l'une d'elles, - lvre voluptueusement estompe, qui, pour le moment, je vous jure, exprimait pas mal de ddain.</p>  <p align="justify">... Et marquise trois fois, comme les pachas peuvent tre pachas  trois queues ! - continua Ravila,  qui la verve venait. - La marquise tait de ces femmes qui ne savent rien cacher et qui, quand elles le voudraient, ne le pourraient pas. Sa fille mme, une enfant de treize ans, malgr son innocence, ne s'apercevait que trop du sentiment que sa mre avait pour moi. Je ne sais quel pote a demand ce que pensent de nous les filles dont nous avons aim les mres. Question profonde ! que je me suis souvent faite quand je surprenais le regard d'espion, noir et menaant, embusqu sur moi, du fond des grands yeux sombres de cette fillette. Cette enfant, d'une rserve farouche, qui le plus souvent quittait le salon quand je venais et qui se mettait le plus loin possible de moi quand elle tait oblige d'y rester, avait pour ma personne une horreur presque convulsive... qu'elle cherchait  cacher en elle, mais qui, plus forte qu'elle, la trahissait... Cela se rvlait dans d'imperceptibles dtails, mais dont pas un ne m'chappait. La marquise, qui n'tait pourtant pas une observatrice, me disait sans cesse : Il faut prendre garde, mon ami. Je crois ma fille jalouse de vous...</p>  <p align="justify">J'y prenais garde beaucoup plus qu'elle.</p>  <p align="justify">Cette petite, aurait-elle t le diable en personne, je l'aurais bien dfie de lire dans mon jeu... Mais le jeu de sa mre tait transparent. Tout se voyait dans le miroir pourpre de ce visage, si souvent troubl !  A l'espce de haine de la fille, je ne pouvais m'empcher de penser qu'elle avait surpris le secret de sa mre  quelque motion exprime, dans quelque regard trop noy, involontairement, de tendresse. C'tait, si vous voulez le savoir, une enfant chtive, parfaitement indigne du moule splendide o elle tait sortie, laide, mme de l'aveu de sa mre, qui ne l'en aimait que davantage ; une petite topaze brle... que vous dirai-je ? une espce de maquette de bronze, mais avec des yeux noirs... Une magie ! Et qui, depuis...</p>  <p align="justify">Il s'arrta aprs cet clair... comme s'il avait voulu l'teindre et qu'il en et trop dit... L'intrt tait revenu gnral, perceptible, tendu,  toutes les physionomies, et la comtesse avait dit mme entre ses belles dents le mot de l'impatience claire : Enfin !</p>   <div align="center"><b>V</b></div>  <p align="justify">Dans les commencements de ma liaison avec sa mre, - reprit le comte de Ravila, - J'avais eu avec cette petite fille toutes les familiarits caressantes qu'on a avec tous les enfants... Je lui apportais des sacs de drages. Je l'appelais petite masque, et trs souvent, en causant avec sa mre,  je m'amusais  lui lisser son bandeau sur la tempe, - un bandeau de cheveux malades, noirs, avec des reflets d'amadou, - mais la petite masque, dont la grande bouche avait un joli sourire pour toute le monde, recueillait, repliait son sourire pour moi, fronait prement ses sourcils, et,  force de se crisper, devenait d'une petite masque un vrai masque rid de cariatide humilie, qui semblait, quand ma main passait sur son front, porter le poids d'un entablement sous ma main.</p>  <p align="justify">Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouve  la mme place et qui semblait une hostilit, j'avais fini par laisser l cette sensitive, couleur de souci, qui se rtractait si violemment au contact de la moindre caresse... et je ne lui parlais mme plus ! Elle sent bien que vous la volez, - me disait la marquise. - Son instinct lui dit que vous lui prenez une portion de l'amour de sa mre. Et quelquefois, elle ajoutait dans sa droiture : C'est ma conscience que cette enfant, et mon remords, sa jalousie.</p>  <p align="justify">Un jour, ayant voulu l'interroger sur cet loignement profond qu'elle avait pour moi, la marquise n'en avait obtenu que ces rponses brises, ttues, stupides, qu'il faut tirer, avec un tire-bouchon d'interrogations rptes, de tous les enfants qui ne veulent rien dire... Je n'aie rien... Je ne sais pas, et voyant la duret de ce petit bronze, elle avait cess de lui faire des questions, et, de lassitude, elle s'tait dtourne...</p>  <p align="justify">J'ai oubli de vous dire que cette enfant bizarre tait trs dvote, d'une dvotion sombre, espagnole, moyen ge, superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes sortes de scapulaires et se plaquait sur sa poitrine, unie  comme le dos de la main, et autour de son cou bistr, des tas de croix, de bonnes Vierges et de Saint-Esprits ! Vous tes malheureusement un impie, - me disait la marquise. - Un jour, en causant, vous l'aurez peut-tre scandalise. Faites attention  tout ce que vous dites devant elle, je vous en supplie. N'aggravez pas mes torts aux yeux de cette enfant envers qui je me sens dj si coupable ! Puis, comme la conduite de cette petite ne changeait point, ne se modifiait point : Vous finirez par la har, - ajoutait la marquise inquite, - et je ne pourrai pas vous en vouloir. Mais elle se trompait ; je n'tais qu'indiffrent pour cette maussade fillette, quand elle ne m'impatientait pas.</p>  <p align="justify">J'avais mis entre nous la politesse qu'on a entre grandes personnes, et entre grandes personnes qui ne s'aiment point. Je la traitais avec crmonie, l'appelant gros comme le bras : Mademoiselle, et elle me renvoyait un Monsieur glacial. Elle ne voulait rien faire devant moi qui pt la mettre, je ne dis pas en valeur, mais seulement en dehors d'elle-mme... Jamais sa mre ne put la dcider  me montrer un de ses dessins, ni  jouer devant moi un air de piano. Quand je l'y surprenais, tudiant avec beaucoup d'ardeur et d'attention, elle s'arrtait court, se levait du tabouret et ne jouait plus...</p>  <p align="justify">Une seule fois, sa mre l'exigeant (il y avait du monde), elle se plaa devant l'instrument ouvert avec un de ces airs <i>victime</i> qui, je vous assure, n'avait rien de doux, et elle commena je ne sais quelle partition avec des doigts abominablement contraris. J'tais debout  la chemine, et je la regardais obliquement. Elle avait le dos tourn de mon ct, et il n'y avait pas de glace devant elle dans laquelle elle pt voir que je la regardais... Tout  coup son dos (elle se tenait habituellement mal, et sa mre lui disait souvent : Si tu te tiens toujours ainsi, tu finiras par te donner une maladie de poitrine), tout  coup son dos se redressa, comme si je lui avais cass l'pine dorsale avec mon regard comme avec une balle ; et abattant violemment le couvercle du piano, qui fit un bruit effroyable en tombant, elle se sauva du salon... On alla la chercher ; mais ce soir-l, on ne put jamais l'y faire revenir.</p>  <p align="justify">Eh bien, il parat que les hommes les plus fats ne le sont jamais assez, car la conduite de cette tnbreuse enfant, qui m'intressait si peu, ne me donna rien  penser sur le sentiment qu'elle avait pour moi. Sa mre, non plus. Sa mre, qui tait jalouse de toutes les femmes de son salon, ne fut pas plus jalouse que je n'tais fat avec cette petite fille, qui finit par se rvler dans un de ces faits que la marquise, l'expansion mme dans l'intimit, ple encore de la terreur qu'elle avait ressentie, et riant aux clats de l'avoir prouve, eut l'imprudence de me raconter.</p>  <p align="justify">Il avait soulign, par inflexion, le mot <i>d'imprudence</i> comme et fait le plus habile acteur et en homme qui savait que tout l'intrt de son histoire ne tenait plus qu'au fil de ce mot-l !</p>  <p align="justify">Mais cela suffisait apparemment, car ces douze beaux visages de femmes s'taient renflamms d'un sentiment aussi intense que les visages des Chrubins devant le trne de Dieu. Est-ce que le sentiment de la curiosit chez les femmes n'est pas aussi intense que le sentiment de l'adoration chez les Anges ?... Lui, les regarda tous, ces visages de Chrubins qui ne finissaient pas aux paules, et les trouvant  point, sans doute, pour ce qu'il avait  leur dire, il reprit vite et ne s'arrta plus :</p>  <p align="justify">Oui, elle riait aux clats, la marquise, rien que d'y penser ! - me dit-elle  quelque temps de l, lorsqu'elle me rapporta la chose ; mais elle n'avait pas toujours ri ! - Figurez-vous, - me conta-t-elle (je tcherai de me rappeler ses propres paroles), - que j'tais assise l o nous sommes maintenant.</p>  <p align="justify">- (C'tait sur une de ces causeuses qu'on appelait des <i>dos--dos</i>, le meuble le mieux invent pour se bouder et se raccommoder sans changer de place).</p>  <p align="justify">Mais vous n'tiez pas o vous voil, heureusement ! quand on m'annona... devinez qui ? vous ne le devineriez jamais... M. le cur de Saint-Germain-des-Prs. Le connaissez-vous ?... Non ! Vous n'allez jamais  la messe, ce qui est trs mal... Comment pourriez-vous donc connatre ce pauvre vieux cur qui est un saint, et qui ne met le pied chez aucune femme de sa paroisse, sinon quand il s'agit d'une qute pour ses pauvres ou pour son glise ? Je crus tout d'abord que c'tait pour cela qu'il venait.</p>  <p align="justify">Il avait dans le temps fait faire sa premire communion  ma fille, et elle, qui communiait souvent, l'avait gard pour confesseur. Pour cette raison, bien des fois, depuis ce temps-l, je l'avais invit  dner, mais en vain. Quand il entra, il tait extrmement troubl, et je vis sur ses traits, d'ordinaire si placides, un embarras si peu dissimul et si grand, qu'il me fut impossible de le mettre sur le compte de la timidit toute seule, et que je ne pus m'empcher de lui dire pour premire parole : Eh ! mon Dieu ! qu'y a-t-il, monsieur le cur ?</p>  <p align="justify">- Il y a, - me dit-il, - madame, que vous voyez l'homme le plus embarrass qu'il y ait au monde. Voil plus de cinquante ans que je suis dans le saint ministre, et je n'ai jamais t charg d'une commission plus dlicate et que je comprisse moins que celle que j'ai  vous faire...</p>  <p align="justify">Et il s'assit, me demanda de faire fermer ma porte tout le temps de notre entretien. Vous sentez bien que toutes ces solennits m'effrayaient un peu... Il s'en aperut.</p>  <p align="justify">- Ne vous effrayez pas  ce point, madame, - reprit-il ; - vous avez besoin de tout votre sang-froid pour m'couter et pour me faire comprendre,  moi, la chose inoue dont il s'agit, et qu'en vrit, je ne puis admettre... Mademoiselle votre fille, de la part de qui je viens, est, vous les avez comme moi, un ange de puret et de pit. Je connais son me. Je la tiens dans mes mains depuis l'ge de sept ans, et je suis persuad qu'elle se trompe...  force d'innocence peut-tre... Mais, ce matin, elle est venue me dclarer en confession qu'elle tait, vous ne le croirez pas, madame, ni moi non plus, mais il faut bien dire le mot... enceinte !</p>  <p align="justify">Je poussai un cri...</p>  <p align="justify">- J'en ai pouss un comme vous dans mon confessionnal, ce matin, reprit le cur,  cette dclaration faite par elle avec toutes les marques du dsespoir le plus sincre et le plus affreux ! Je sais  fond cette enfant. Elle ignore tout de la vie et du pch.. C'est certainement de toutes les jeunes filles que je confesse celle dont je rpondrais le plus devant Dieu. Voil tout ce que je puis vous dire ! Nous sommes, nous autres prtres, les chirurgiens des mes, et il nous faut les accoucher des hontes qu'elles dissimulent, avec des mains qui ne les blessent ni ne les tachent. Je l'ai donc, avec toutes les prcautions possibles, interroge, questionne, presse de questions, cette enfant au dsespoir, mais qui, une fois la chose dite, la faute avoue, qu'elle appelle un crime et sa damnation ternelle, car elle se croit damne, la pauvre fille ! ne m'a plus rpondu et s'est obstinment renferme dans un silence qu'elle n'a rompu que pour me supplier de venir vous trouver, madame, et de vous apprendre son crime, - car il faut bien que maman le sache, - a-t-elle dit, - et jamais je n'aurai la force de le lui avouer !</p>  <p align="justify">J'coutais le cur de Saint-Germain-des-Prs. Vous vous doutez bien avec quel mlange de stupfaction et d'anxit ! Comme lui et encore plus que lui, je croyais tre sre de l'innocence de ma fille ; mais les innocents tombent souvent, mme par innocence... Et ce qu'elle avait dit  son confesseur n'tait pas impossible.. Je n'y croyais pas... Je ne voulais pas y croire ; mais cependant ce n'tait pas impossible !... Elle n'avait que treize ans, mais elle tait une femme, et cette prcocit mme m'avait effraye... Une fivre, un transport de curiosit me saisit...</p>  <p align="justify">- Je veux et je vais tout savoir ! - dis-je  ce bonhomme de prtre, ahuri devant moi et qui, en m'coutant, dbordait d'embarras son chapeau. - Laissez-moi, monsieur le cur. Elle ne parlerait pas devant vous. Mais je suis sre qu'elle me dira tout... que je lui arracherai tout, et que nous comprendrons alors ce qui est maintenant incomprhensible !</p>  <p align="justify">Et le prtre s'en alla l-dessus, - et ds qu'il fut parti, je montai chez ma fille, n'ayant pas la patience de la faire demander et de l'attendre.</p>  <p align="justify">Je la trouvai devant le crucifix de son lit, pas agenouille, mais prosterne, ple comme une morte, les yeux secs, mais trs rouges, comme des yeux qui ont beaucoup pleur. Je la pris dans mes bras, l'assis prs de moi, puis sur mes genoux, et je lui dis que je ne pouvais pas croire ce que venait de m'apprendre son confesseur.</p>  <p align="justify">Mais elle m'interrompit pour m'assurer avec des navrements de voix et de physionomie que c'tait vrai, ce qu'il avait dit, et c'est alors que, de plus en plus inquite et tonne, je lui demandai le nom de celui qui... </p>  <p align="justify">Je n'achevai pas... Ah ! ce fut le moment terrible ! Elle se cacha la tte et le visage sur mon paule... mais je voyais le ton de feu de son cou, par derrire, et je la sentais frissonner. Le silence qu'elle avait oppos  son confesseur, elle me l'opposa. C'tait un mur.</p>  <p align="justify">- Il faut que ce soit quelqu'un bien au-dessous de toi, puisque tu as tant de honte ?... - lui dis-je, pour la faire parler en la rvoltant, car je la savais orgueilleuse.</p>  <p align="justify">Mais c'tait toujours le mme silence, le mme engloutissement de sa tte sur mon paule. Cela dura un temps qui me parut infini, quand tout  coup elle me dit sans se soulever : Jure-moi que tu me pardonneras, maman.</p>  <p align="justify">Je lui jurai tout ce qu'elle voulut, au risque d'tre cent fois parjure ; je m'en souciais bien ! Je m'impatientais. Je bouillais... Il me semblait que mon front allait clater et laisser chapper ma cervelle...</p>  <p align="justify">- Eh bien ! c'est M. de Ravila, fit-elle d'une voix basse ; et elle resta comme elle tait dans mes bras.</p>  <p align="justify">Ah ! l'effet de ce nom,  Amde ! Je recevais d'un seul coup, en plein coeur, la punition de la grande faute de ma vie ! Vous tes, en fait de femmes, un homme si terrible, vous m'avez fait craindre de telles rivalits, que l'horrible pourquoi pas ? dit  propos de l'homme qu'on aime et dont on doute, se leva en moi... Ce que j'prouvais, j'eus la force de le cacher  cette cruelle enfant, qui avait peut-tre devin l'amour de sa mre.</p>  <p align="justify">- M. de Ravila ! - fis-je, avec une voix qui me semblait dire tout, - mais tu ne lui parles jamais ? - Tu le fuis, - j'allais ajouter, car la colre commenait ; je la sentais venir... Vous tes donc bien faux tous les deux ? - Mais je rprimai cela... Ne fallait-il pas que je susse les dtails, un par un, de cette horrible sduction ?... Et je les lui demandai avec une douceur dont je crus mourir, quand elle m'ta de cet tau, de ce supplice, en me disant navement :</p>  <p align="justify">- Mre, ctait un soir. Il tait dans le grand fauteuil qui est au coin de la chemine, en face de la causeuse. Il y resta longtemps, puis il se leva, et moi j'eus le malheur d'aller m'asseoir aprs lui dans ce fauteuil qu'il avait quitt. Oh ! maman !... c'est comme si j'tais tombe dans du feu. Je voulais me lever, je ne pus pas... le coeur me manqua ! et je sentis... tiens ! l, maman... que ce que j'avais... c'tait un enfant !...</p>  <p align="justify">La marquise avait ri, dit Ravila, quand elle lui avait racont cette histoire ; mais aucune des douze femmes qui taient autour de cette table ne songea  rire, - ni Ravila non plus.</p>  <p align="justify">- Et voil, mesdames, croyez-le, si vous voulez, - ajouta-t-il en forme de conclusion, - le plus bel amour que j'aie inspir de ma vie !</p>  <p align="justify">Et il se tut, elles aussi. Elles taient pensives... L'avaient-elles compris ?</p>  <p align="justify">Lorsque Joseph tait esclave chez Mme Putiphar, il tait si beau, dit le Koran, que, de rverie, les femmes qu'il servait  table se coupaient les doigts avec leurs courteaux, en le regardant. Mais nous ne sommes plus au temps de Joseph, et les proccupations qu'on a au dessert sont moins fortes.</p>  <p>- Quelle grande bte, avec tout son esprit, que votre marquise, pour vous avoir dit pareille chose ! - fit la duchesse, qui se permit d'tre cynique, mais qui ne se coupa rien du tout avec le couteau d'or qu'elle tenait toujours  la main.</p>  <p>La comtesse de Chiffrevas regardait attentivement dans le fond d'un verre de vin du Rhin, en cristal meraude, mystrieux comme sa pense.</p>  <p align="justify">- Et la petite masque ? - demanda-t-elle.</p>  <p align="justify">- Oh ! elle tait morte, bien jeune et marie en province, quand sa mre me raconta cette histoire, rpondit Ravila.</p>  <p align="justify">- Sans cela !... - fit la duchesse songeuse.</p>  &nbsp;  <hr> <a href="barbey.htm">retour</a><br> <a href="../../sommaire.htm">table des auteurs et des anonymes</a> </body> </html>  
