<HTML> <HEAD> <META HTTP-EQUIV="Content-Type" CONTENT="text/html; charset=iso-8859-1"> <META NAME="Generator" CONTENT="Microsoft Word 81.2"> <TITLE>Bougnoux/L&#146;amour, la politique : </TITLE> <META NAME="Template" CONTENT="Macintosh HD:Applications:Microsoft Office 98:Templates:Web Pages:Blank Web Page"> </HEAD> <BODY LINK="#0000ff" VLINK="#800080" bgcolor="#FFFFFF"> <FONT FACE="Times New Roman">  <P ALIGN="CENTER">L&#146;amour, la politique :<BR>   terrible loi de vivre double</P> <P ALIGN="CENTER">par Daniel Bougnoux</P> <P ALIGN="CENTER">(Colloque de Columbia University, New York, 13-14 octobre 2000    :<BR>   "&nbsp;Aragon-Elsa Triolet : l&#146;amour et la politique au temps de la guerre    froide&nbsp;")</P> <P>&nbsp;</P> <P>Quelques remarques pr&eacute;liminaires avant d&#146;aborder le propos de ma    conf&eacute;rence : deux tonalit&eacute;s apparaissent nettement dans les communications    qui nous sont pr&eacute;sent&eacute;es depuis le d&eacute;but de ce colloque,    les unes appr&eacute;ciatives, et d&#146;autres d&eacute;pr&eacute;ciatives    ou qui font porter sur Aragon et Elsa Triolet un lourd soup&ccedil;on. Je tenterai    &eacute;videmment moi-m&ecirc;me de d&eacute;fendre ici le premier type d&#146;approche.</P> <P>Je pr&eacute;cise d&#146;autre part que mon int&eacute;r&ecirc;t pour Aragon    ne doit rien &agrave; une appartenance politique, et que n&#146;&eacute;tant    pas communiste je suis venu &agrave; son &#156;uvre par go&ucirc;t, artistique    et moral. Mais je crois aussi, avec Edgar Morin, que le communisme aura d&eacute;sign&eacute;    au cours de ce si&egrave;cle le foyer des passions les plus br&ucirc;lantes,    celles pour lesquelles tant d&#146;hommes et de femmes accept&egrave;rent de    se battre et de sacrifier leurs vies. &Ecirc;tre communiste aura entra&icirc;n&eacute;    aux plus grandes esp&eacute;rances, aux combats les plus durs et au risque de    trahir, ou d&#146;&ecirc;tre trahi ; cet id&eacute;al fut &agrave; la fois la    plus grande lumi&egrave;re et l&#146;abomination du si&egrave;cle qui s&#146;ach&egrave;ve.</P> <P>Ceux qui d&eacute;pr&eacute;cient Aragon ne voient en lui que l&#146;id&eacute;ologue,    au d&eacute;triment de l&#146;artiste, romancier ou po&egrave;te ; et il est    vrai qu&#146;entra&icirc;n&eacute; par l&#146;id&eacute;ologie, Aragon &eacute;crivit    quelques pages navrantes. Mais que repr&eacute;sentent celles-ci, &agrave; l&#146;&eacute;chelle    de son &#156;uvre ? &Agrave; peine une page sur cent ; il me semble absurde,    et lassant, de focaliser l&#146;attention sur elles au d&eacute;triment de toutes    les autres. Aragon put faire ici ou l&agrave; l&#146;&eacute;loge de Jdanov,    mais ses romans vraiment ne doivent rien au jdanovisme ! Un autre biais par    lequel on risque de manquer - et on l&#146;a vu ici m&ecirc;me - ce que fut    le ou les combats d&#146;Aragon consiste &agrave; juger sa vie et son &#156;uvre    d&#146;un point de vue moral, et de court-circuiter par lui l&#146;examen proprement    politique des circonstances historiques qui l&#146;amen&egrave;rent &agrave;    soutenir telle position. Le moralisme simplifie le jugement, que le ou la politique    compliquent. Ne simplifions pas Aragon, qu&#146;il faut au contraire et encore    aujourd&#146;hui d&eacute;fendre, contrairement &agrave; ce qu&#146;a dit Vincent    Kaufmann, dans la mesure o&ugrave; son &#156;uvre reste victime d&#146;une sous-estimation    flagrante, dont les raisons sont li&eacute;es d&#146;ailleurs aux interrogations    de notre colloque.</P> <P>Mais lui-m&ecirc;me se d&eacute;fend tr&egrave;s bien, pour peu qu&#146;on    consente &agrave; le lire. La premi&egrave;re chose &agrave; faire ici, c&#146;est    d&#146;entrer dans les textes ; j&#146;ai entendu &agrave; ce sujet qu&#146;on    risque alors de "&nbsp;sur-lire&nbsp;" ceux-ci, &agrave; quoi je r&eacute;pondrai    qu&#146;il y a en effet des sur-lectures fatigantes, mais d&#146;autres qui    se r&eacute;v&egrave;lent &eacute;clairantes, et tr&egrave;s productives.</P> <P>&Agrave; l&#146;intention des jeunes gens qui nous &eacute;coutent, il convient    d&#146;ajouter que nous parlons ici de sujets fort anachroniques, et que la    vie et l&#146;&#156;uvre d&#146;Aragon peuvent &agrave; bon droit leur sembler    extr&ecirc;mement &eacute;trangers. Notre &eacute;poque, en effet, a chang&eacute;    ; elle est &agrave; l&#146;ir&eacute;nisme, au moralisme, &agrave; l&#146;esth&eacute;tisme,    &agrave; l&#146;ironie post-moderne en plusieurs domaines, notamment politique...    Le monde de la guerre froide &eacute;tait effroyablement schizophr&egrave;ne,    et d&#146;une duret&eacute; dont nous avons perdu l&#146;id&eacute;e. D&#146;une    fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, rappelons-nous qu&#146;Aragon ne fut pas    seulement un &eacute;crivain engag&eacute; mais un militant, et un soldat ;    et qu&#146;il a fait deux guerres, sans compter la guerre froide ! Le go&ucirc;t    de la chose militaire est d&#146;ailleurs &eacute;vident dans des textes comme    <I>Les Communistes, La Semaine sainte </I>ou <I>Le Fou d&#146;Elsa... </I>Son    orageuse existence est une longue bataille, bataille des hommes et guerre du    go&ucirc;t aussi, guerre dans la phrase et le vers pour en arracher la sonorit&eacute;    vive, la touche exacte. Aujourd&#146;hui, ces passions nous semblent bien lointaines    et nous en parlons avec d&eacute;tachement, car lequel d&#146;entre nous, dans    cette salle, aura fait comme lui deux guerres ? Il faut, pour juger Aragon &eacute;quitablement,    repasser au moins mentalement par les circonstances d&#146;une pareille vie.</P> <P>Vincent Kaufmann a parl&eacute; &agrave; son sujet des "&nbsp;infortunes de    l&#146;appartenance&nbsp;", un titre aux connotations sadiennes ou libertines    pour traiter d&#146;une passion lourde : car l&#146;appartenance d&eacute;signe    toute la question de la famille, ce que mon propre titre r&eacute;sume par l&#146;amour-la    politique. Au rebours de la posture individualiste si r&eacute;pandue parmi    les &eacute;crivains, Aragon s&#146;est voulu toute sa vie solidaire, et il    a &eacute;crit sur cette solidarit&eacute; des pages assez noires, par exemple    d&egrave;s <I>Le libertinage </I>un texte comme "&nbsp;Lorsque tout est fini&nbsp;"    (republi&eacute; et comment&eacute; au premier volume de la Pl&eacute;iade).    Aragon y donnait &agrave; lire, d&egrave;s le d&eacute;but des ann&eacute;es    vingt, un d&eacute;montage de la surench&egrave;re dans un groupe r&eacute;volutionnaire,    et le m&eacute;canisme des proc&egrave;s de Moscou par lesquels la r&eacute;volution    fabrique des "&nbsp;traitres&nbsp;", ou d&eacute;vore ses propres enfants. La    terrible ironie de cette histoire, ou de l&#146;Histoire, est que lui-m&ecirc;me    aura oubli&eacute; sa propre le&ccedil;on quand il croira aux "&nbsp;tra&icirc;tres&nbsp;"    fabriqu&eacute;s en 1936 par les purges staliniennes.</P> <P>&Agrave; propos de la trahison, n&#146;allons pas appliquer &agrave; Aragon    une grille essentialiste, ni chercher en lui je ne sais quelle nature, "&nbsp;seconde&nbsp;"    ou premi&egrave;re ; ne nous demandons pas s&#146;il fut "&nbsp;r&eacute;ellement&nbsp;"    surr&eacute;aliste, ou r&eacute;aliste, h&eacute;t&eacute;ro- ou homo-sexuel,    questions oiseuses et fatigantes, qui manquent le <I>tournant pragmatique </I>auquel    toute son &#156;uvre nous invite, et qui a pris tant d&#146;importance dans    mon propre champ d&#146;&eacute;tudes (les ph&eacute;nom&egrave;nes dits de    la communication). Ne fixons pas Aragon, qui a protest&eacute; d&#146;avance    contre notre propension &agrave; dresser des statues ("&nbsp;C&#146;est de statuomanie    qu&#146;elle p&eacute;rira, l&#146;humanit&eacute;&nbsp;", &eacute;crit-il dans    <I>Le Paysan de Paris </I>avant de succomber lui-m&ecirc;me &agrave; ce vice).    Sous le monument-Aragon, cherchons le mouvement, comme on dit le mouvement d&#146;une    montre, son m&eacute;canisme mais aussi les incessants d&eacute;placements de    notre auteur et ce qu&#146;ils entra&icirc;nent, leur sillage... J&#146;accorde    volontiers &agrave; ses d&eacute;tracteurs qu&#146;on peut le saisir sur quelques    points en flagrant d&eacute;lit de b&ecirc;tise, et que la conjugaison de cette    b&ecirc;tise et d&#146;une intelligence sup&eacute;rieure chez ce g&eacute;nie    montre une fascinante contradiction. Je suis d&#146;accord &eacute;galement    avec Irwin Wall et ceux qui ont d&eacute;j&agrave; soulev&eacute; hier et aujourd&#146;hui    la question essentielle : sur les crimes du stalinisme, Aragon savait et il    n&#146;a rien (ou pas assez) dit - pourquoi ? C&#146;est l&#146;&eacute;nigme    centrale, pos&eacute;e par le titre de nos rencontres, et qu&#146;il faut traiter    de front sans tourner autour. Occasion de rappeler combien les combats d&#146;Aragon    furent difficiles car internes, et peu visibles : il esp&eacute;rait changer    le Parti de l&#146;int&eacute;rieur, et il choisit pour cela, et jusqu&#146;au    bout, de jouer le jeu de l&#146;organisation... J&#146;en viens donc l&agrave;-dessus    &agrave; mon propre expos&eacute;.</P> <P>&nbsp;</P> <P align="center">*</P> <P align="center">&nbsp;</P> <P>Il serait facile, mais insuffisant, de relever au fil de l&#146;&#156;uvre    (et de la vie) d&#146;Aragon un &eacute;ventuel <I>th&egrave;me du double</I>,    bien attest&eacute; par exemple d&egrave;s le premier po&egrave;me du <I>Roman    inachev&eacute;</I>, "&nbsp;Sur le Pont Neuf j&#146;ai rencontr&eacute;...&nbsp;".    Le double n&#146;est pas seulement une disposition psychologique, ni un accident    biographique - tel celui qui se rapporte &agrave; l&#146;&eacute;pisode d&#146;ao&ucirc;t    1918 quand il lit son propre nom sur une tombe, d&#146;o&ugrave; le vers du    <I>Roman inachev&eacute; </I>qui donne son titre au beau livre de Fran&ccedil;ois    Taillandier, "&nbsp;Quel est celui qu&#146;on prend pour moi ?&nbsp;"... Ce    d&eacute;doublement appara&icirc;t d&#146;abord comme une cons&eacute;quence    pragmatique de son triple engagement, amoureux, politique, et romanesque (si    l&#146;on veut bien se rappeler l&#146;importance toujours affich&eacute;e par    lui du genre ou du mot <I>roman, </I>inscrit dans quatre de ses titres).</P> <P>Dans les ann&eacute;es soixante (dans <I>Le Fou d&#146;Elsa </I>de 1963, <I>Le    Mentir-vrai </I>de 1964, <I>La Mise &agrave; mort </I>de 1965), ce th&egrave;me    et cette logique du double jouent pleinement pour servir &agrave; la fois &agrave;    enrichir le texte (par le double-&eacute;crire et le double-entendre), et comme    une tactique d&#146;&eacute;vitement, laquelle peut aller jusqu&#146;&agrave;    l&#146;effondrement psychotique &agrave; la fin de <I>La Mise &agrave; mort</I>,    " roman&nbsp;du r&eacute;alisme&nbsp;" comme dit curieusement son auteur, mais    d&#146;abord roman de la schizophr&eacute;nie d&#146;un homme dans un monde    lui-m&ecirc;me schizophr&egrave;ne, roman tout entier &eacute;crit pour se disculper    en se coupant litt&eacute;ralement en deux : ce n&#146;est pas moi le criminel    (nous dit Alfred), c&#146;est l&#146;autre, Anthoine...</P> <P>L&#146;enchev&ecirc;trement et les jeux de bascule entre Moi et l&#146;Autre    traversent l&#146;esth&eacute;tique, l&#146;&eacute;rotique et la politique    d&#146;Aragon en se fortifiant mutuellement. L&#146;important pour lui, &agrave;    partir de la guerre froide, semble d&#146;occuper simultan&eacute;ment ces trois    sc&egrave;nes et de traiter (d&#146;esquiver) par l&#146;amour ou la po&eacute;tique    des questions ou des sommations trop directement politiques. Des passions point&eacute;es    par des mots-cl&eacute;s : vivre double, croyance, malheur d&#146;aimer...,    servent d&#146;&eacute;changeur ou de passerelles entre ces trois niveaux.</P> <B>  <P>1. Le double &agrave; l&#146;origine : "&nbsp;Quel est celui qu&#146;on prend    pour moi ?&nbsp;"</P> </B>  <P>Il faudrait pour traiter ce point reprendre en d&eacute;tail "&nbsp;Le Mentir-vrai&nbsp;"    de 1964, o&ugrave; nous lisons &agrave; la fois un trait&eacute; d&eacute;clar&eacute;    d&#146;art romanesque, et une profonde analyse de la pragmatique familiale.    Cette courte nouvelle semble vertigineuse, car un texte y glisse sur un autre,    et tous les noms d&eacute;rapent : le propre, le certain, le r&eacute;f&eacute;rent    vacillent ou se d&eacute;robent, et le m&eacute;talangage lui-m&ecirc;me semble    emport&eacute; ou contamin&eacute; dans la pulsion romanesque - la fameuse "&nbsp;volont&eacute;    de roman&nbsp;", ou d&#146;histoires. Complication plut&ocirc;t qu&#146;explication    de texte, <I>Le Mentir-vrai </I>fait casse-t&ecirc;te.</P> <P>Contentons-nous ici de r&eacute;f&eacute;rer le "&nbsp;mensonge&nbsp;" point&eacute;    par le titre au primat de la relation ; il s&#146;agit en effet pour l&#146;enfant,    Pierre ou Jacques, de coller &agrave; sa famille (Marthe, Marguerite ou "&nbsp;Parrain&nbsp;")    et pour cela de ratifier l&#146;intrigue ou le roman dominant, en bref de jouer    le jeu. On truque un enfant, et aucun nom n&#146;est &agrave; sa place, et c&#146;est    cela l&#146;amour, et c&#146;est cela le roman : une illusion recherch&eacute;e,    ou consentie. Or, nous savons que le Parti communiste se trouve, depuis les    pages de <I>Les Yeux et la m&eacute;moire </I>(1954), &eacute;lu et c&eacute;l&eacute;br&eacute;    comme "&nbsp;famille nouvelle&nbsp;" : m&ecirc;me interdiction de dire ce qu&#146;on    sait, m&ecirc;me mensonge d&eacute;concertant. Il &eacute;tait impossible pour    le militant comme pour l&#146;enfant Aragon de ne pas savoir (notamment qui    &eacute;tait sa m&egrave;re), mais impossible de dire ce qu&#146;il savait,    en 1956 autour du rapport Krouchtchev comme dans les ann&eacute;es 1900. Ce    <I>double bind </I>ou cette bande &eacute;tait toujours au moins double.</P> <P><I>Le Mentir-vrai </i>analyse la distance infranchissable de moi &agrave; moi,    du vieil &eacute;crivain &agrave; un enfant lui-m&ecirc;me fabulateur et &eacute;crivain.    La mise en r&eacute;cit s&#146;y d&eacute;voile comme alt&eacute;ration, un    mensonge insiste au c&#156;ur de toute histoire, mais celui-ci redouble d&egrave;s    qu&#146;il s&#146;agit de la famille : l&#146;amour, ou d&eacute;j&agrave; les    relations amicales, forcent &agrave; mentir ou du moins &agrave; se partager    ou se diviser. Plusieurs niveaux du mensonge se laissent ainsi distinguer dans    ce texte :</P> <P>- un mensonge par mise en r&eacute;cit. Le d&eacute;tour ou le renfort de la    fiction permet d&#146;atteindre une v&eacute;rit&eacute; plus profonde, plus    touchante, d&#146;o&ugrave; la pr&eacute;f&eacute;rence constante chez Aragon    du roman contre l&#146;autobiographie, sa "&nbsp;volont&eacute; de roman&nbsp;",    plus riche en information. Ce qui est beau dans le roman, genre par ailleurs    <I>r&eacute;aliste</I>, c&#146;est le fant&ocirc;me de la v&eacute;rit&eacute;    ; le d&eacute;doublement romanesque et le jeu, l&#146;interaction entre les    personnages mettent la t&ecirc;te en marche, et activent la curiosit&eacute;    du lecteur autant que de l&#146;auteur ("&nbsp;Mes romans je les ai lus...&nbsp;",    affirme <I>Les Incipit</I>). Or le roman et la famille ont partie li&eacute;e    dans le concept freudien de <I>roman familial</I>, comme aussi l&#146;amour    et le roman (<I>roman d&#146;amour... </I>en est-il d&#146;autres ?) ; et nous    savons que le d&eacute;sir amoureux lui-m&ecirc;me se calque sur des silhouettes    imaginaires, et particuli&egrave;rement dans le cas d&#146;Aragon sur des ant&eacute;c&eacute;dents    po&eacute;tiques ou romanesques : le d&eacute;sir, c&#146;est peut-&ecirc;tre    d&#146;abord le d&eacute;sir d&#146;&ecirc;tre un personnage romanesque. D&#146;o&ugrave;    deux autres niveaux du mensonge ou du mentir-vrai :</P> <P>- le m&eacute;nagement familial-amical : parcequ&#146;on aime les siens on    arrange (sa parole ou son personnage), on se partage "&nbsp;comme de la brioche&nbsp;"    (<I>MV </I>page 25 de l&#146;&eacute;dition Folio), selon les interlocuteurs    ;</P> <P>- plus tard et dans l&#146;amour "&nbsp;proprement dit&nbsp;", il s&#146;agit    de coller &agrave; l&#146;attente de l&#146;autre pour ne pas la perdre, et    de changer par exemple pour les beaux yeux de Foug&egrave;re un Alfred en Anthoine.</P> <P>Le passionnant, dans le cas ou la passion d&#146;Aragon, est de comprendre    comment la trag&eacute;die de l&#146;Histoire, &agrave; laquelle il veut coller    de toutes ses forces, donne aux drames de l&#146;homme priv&eacute;, po&egrave;te    ou amoureux, un tour d&#146;&eacute;crou suppl&eacute;mentaire. J&#146;emprunte    cette notion au texte bien connu d&#146;Henry James, qui d&eacute;signe par    elle la mise en abyme de l&#146;&eacute;nonciation ; le texte d&#146;Aragon    de m&ecirc;me ne cesse de mettre en sc&egrave;ne sa propre difficult&eacute;,    affront&eacute; aux impasses de l&#146;interlocution amoureuse, mais aussi historique    et politique. Le <I>double bind </I>qui en r&eacute;sulte, soit comment &agrave;    la fois dire et ne pas dire, est lisible dans bien des textes mais surtout dans    <I>Le Fou d&#146;Elsa </I>et dans <I>La Mise &agrave; mort</I>, dont il constitue    pleinement le sujet.</P> <B>  <P>2. Vivre double dans <I>Le Fou d&#146;Elsa.</i></P> </B>  <P>Le <I>vivre double </I>ouvre les chants du Medjno&ucirc;n avec ce quatrain    (page 63 de l&#146;&eacute;dition Gallimard) : </P> <DIR>    <DIR>      <p><I>Chaque bruit m&#146;est comme un trouble</i></p>     <blockquote>        <p><I>Qui vient de toi</i></p>     </blockquote>     <p><I>Il n&#146;est plus terrible loi</i></p>     <blockquote>        <blockquote>          <p><I>Qu&#146;&agrave; vivre double</i></p>       </blockquote>     </blockquote>   </DIR> </DIR> <P>po&egrave;me dont le contexte semble d&#146;abord seulement et pleinement amoureux.    Et cette loi du double s&#146;encha&icirc;ne naturellement au malheur d&#146;aimer.    Mais s&#146;il est tr&egrave;s malheureux de vivre double, n&#146;&ecirc;tre    que soi ou ne vivre que pour soi seul serait malheur plus grand. Aussi les malheurs    du Fou s&#146;exhibent-ils comme la signature d&#146;un altruisme d&eacute;mesur&eacute;.    Plusieurs textes disent en effet le malheur de n&#146;&ecirc;tre que soi, lors    du retrait ou du r&eacute;veil d&#146;une conscience d&eacute;sillusionn&eacute;e,    rendue &agrave; sa solitude :</P> <P><I>Et je suis l&agrave; debout dans ce qui somme toute ne fut que ce qui fut    (...)<BR>   Je ne serai que ce que je suis je n&#146;aurai jamais &eacute;t&eacute; que    ce que je fus rien d&#146;autre<BR>   Seul inutilement seul et d&eacute;chir&eacute; de mon r&ecirc;ve</i> (...)&nbsp;    (p. 388)</P> <P>ou, page 401 : "&nbsp;C&#146;est ici que dans moi s&#146;arr&ecirc;te cette    histoire et s&#146;efface Grenade et je ne suis que moi...&nbsp;",</P> <P>pages o&ugrave; l&#146;histoire, l&#146;amour ou le personnage se retirent,    d&eacute;sertent la trame du chant.</P> <P>L&#146;individualisme, qu&#146;Aragon d&eacute;finit comme "&nbsp;analphab&eacute;tisme    social&nbsp;" au cours des ann&eacute;es trente, est moralement et ontologiquement    inacceptable, intol&eacute;rable, d&#146;o&ugrave; sa critique constante. Mais    son rem&egrave;de par l&#146;amour-la politique engendre les pires souffrances.    Si l&#146;amour est "&nbsp;cette pr&eacute;sence par quoi l&#146;&acirc;me et    la chair sont doubl&eacute;es&nbsp;" (<I>Fou</I>, page 337), le narrateur de    ce long po&egrave;me balance entre les drames &eacute;galement noirs de la possession    et de la d&eacute;possession :</P> <P><I>Le poss&eacute;d&eacute; pour qui tout s&#146;exprime au duel sa vie &eacute;tant    symbiose de l&#146;autre et de lui<BR>   Mais le d&eacute;poss&eacute;d&eacute; qui dira sa maison vide et le vent qui    la traverse<BR>   Qui dira cette nuit de la d&eacute;possession sans fin sans fond sans fente&nbsp;</i>    (page 337)</P> <P>L&#146;amour nous fend - mais dans cette blessure nous enfante. Il faut que    la plaie d&#146;&ecirc;tre deux soit f&eacute;conde, sinon &agrave; quoi bon    aimer ? Ce th&egrave;me est ressass&eacute; de toutes les mani&egrave;res dans    <I>Le Fou. </I>Le malheur d&#146;aimer n&#146;y est pas seulement une &eacute;vidence    psychologique, mais une exigence ontologique et morale :</P> <DIR>    <DIR>      <P><I>Les gens heureux n&#146;ont pas d&#146;histoire (...)<BR>       Amour est bonheur d&#146;autre sorte<BR>       Il tremble l&#146;hiver et l&#146;&eacute;t&eacute;<BR>       Toujours la main dans une porte<BR>       Le c&#156;ur comme une feuille morte<BR>       Et les l&egrave;vres ensanglant&eacute;es</i> (...) </P>   </DIR> </DIR> <P>("&nbsp;La croix pour l&#146;ombre&nbsp;", p. 71, dont le premier vers nous    dit, si nous le renversons, que l&#146;histoire n&#146;est sensible ou n&#146;arrive,    &agrave; tous les sens du verbe, qu&#146;aux gens malheureux). Ou encore, <I>in    fine </I>et en capitales dans le texte, page 416 :</P> <P ALIGN="CENTER">AMOUR AH POUR<BR>   HEUREUX SE DIRE<BR>   QUEL &Eacute;GO&Iuml;SME SINGULIER</P> <P>L&#146;amour semble en effet le contraire de l&#146;&eacute;go&iuml;sme, son    repoussoir absolu. Seul le malheur d&#146;aimer fait et comprend l&#146;histoire,    c&#146;est-&agrave;-dire fonctionne comme l&#146;interpr&eacute;tant du malheur    universel, comme une cl&eacute; : </P> <DIR>    <DIR>      <P><I>Qu&#146;y faire si mon double c&#156;ur que l&#146;on a mis<BR>       Comme un miroir amer au centre des douleurs<BR>       Se fend ainsi</i> (p. 405)</P>   </DIR> </DIR> <P>Par cette plaie d&#146;&ecirc;tre deux se faufilent le sentiment de l&#146;humanit&eacute;    et l&#146;&eacute;norme malheur humain, qu&#146;il faut ressentir physiquement    avant de pr&eacute;tendre le traiter. La premi&egrave;re qualit&eacute; de cet    amour est d&#146;&ecirc;tre compassionnel :</P> <DIR>    <DIR>      <P><I>La faim la fatigue et le froid<BR>       Toutes les mis&egrave;res du monde<BR>       C&#146;est par mon amour que j&#146;y crois</i> (p. 72)</P>   </DIR> </DIR> <P>Mais ce <I>j&#146;y crois </I>rime avec la croix. L&#146;amour est moins connaissance    de surplomb que douleur partag&eacute;e ; et cet amour dont la signature est    douleur ne nous rend pas sup&eacute;rieurs, plus clairvoyants, mais nous replonge    au contraire <I>in medias res, </I>au contact des autres et des corps. On saisit    ici sur le vif la bifurcation entre la connaissance et la sympathie ou la compassion    amoureuse : face aux "&nbsp;connaissances triomphantes&nbsp;" l&#146;amour est    m&eacute;connaissance revendiqu&eacute;e, confusion affich&eacute;e et f&eacute;conde.    Soit page 89 ce quatrain, l&#146;un des plus forts du <I>Fou d&#146;Elsa </I>:</P> <DIR>    <DIR> <I>      <P>Ce double myst&egrave;re parmi<BR>       Les connaissances triomphantes<BR>       Ma femme sans fin que j&#146;enfante<BR>       Au monde par qui je suis mis</P>     </i></DIR> </DIR> <P>Dans la blessure amoureuse se r&eacute;v&egrave;le l&#146;incompl&eacute;tude,    f&eacute;minisante, du sujet, laquelle engendre &agrave; son tour le d&eacute;sir    d&#146;un accomplissement sup&eacute;rieur, collectif et non pas seulement individuel.    Amour moteur d&#146;utopie.</P> <P>Mais nous sommes au-del&agrave; de 1956, c&#146;est-&agrave;-dire dans le reflux    et la d&eacute;sillusion du mythe ou de l&#146;orgasme collectif, dans le deuil    des certitudes r&eacute;volutionnaires. Ce deuil (ce doute et ce d&eacute;sespoir)    se hurlent sur la sc&egrave;ne amoureuse, pour se <I>murmurer </I>sur celle    du politique. "&nbsp;Murmure&nbsp;" donne son titre &agrave; l&#146;un des plus    beaux et plus noirs textes d&#146;Aragon, le premier des "&nbsp;Contes de la    chemise rouge&nbsp;" ins&eacute;r&eacute;s dans <I>La Mise &agrave; mort, </I>et    dans lequel l&#146;auteur se voit en Hamlet, incapable de renverser l&#146;usurpation    du nouveau roi, Claudius ou Staline, sans doute parce que le coup qu&#146;il    doit porter le traverserait, selon l&#146;explication classique de Jones identifiant    le personnage d&#146;Hamlet &agrave; &#140;dipe. De m&ecirc;me dans les exc&egrave;s    de la plainte amoureuse, un freudien soup&ccedil;onnera sans mal l&#146;&#156;uvre    du <I>d&eacute;placement</I>, ou la substitution d&#146;une sc&egrave;ne &agrave;    l&#146;autre. Les transports de la jalousie, th&egrave;me affich&eacute; de    <I>La Mise &agrave; mort</I>, exasp&egrave;rent le d&eacute;lire d&#146;aimer    tout en multipliant le soup&ccedil;on : comment s&#146;assurer en amour que    l&#146;autre ne ment pas ? Ou du moins qu&#146;il m&#146;aime r&eacute;ciproquement    ? Comment s&#146;assurer jamais de la parfaite sym&eacute;trie, concordance    ou parit&eacute; entre les d&eacute;sirs crois&eacute;s ? L&#146;autre est un    &ecirc;tre de fuite, parce que autre, et cette &eacute;vidence inspire au Fou    plusieurs po&egrave;mes qu&#146;on aurait tort de limiter &agrave; l&#146;utopie    amoureuse. Page 77 :</P> <DIR>    <DIR> <I>      <p>Tout n&#146;&eacute;tait-il que mensonge</p>     </i>      <blockquote>        <blockquote>          <blockquote>           <p><I>Que les mots cach&egrave;rent</i></p>         </blockquote>       </blockquote>     </blockquote>     <I>      <p>Cette atrocit&eacute; me ronge</p>     </i>      <blockquote>        <blockquote>          <blockquote>            <p><I>L&#146;esprit et la chair</i></p>         </blockquote>       </blockquote>     </blockquote>   </DIR> </DIR> <P>Ou plus loin : </P> <DIR>    <DIR>      <P><I>J&#146;&eacute;tais ivre j&#146;&eacute;tais ivre</i> (...)</P>   </DIR> </DIR> <P>Il faut &agrave; pr&eacute;sent d&eacute;so&ucirc;ler, ou d&eacute;chanter    ; l&#146;auteur sait que l&#146;objet corr&eacute;lat de l&#146;amour demeure    imaginaire, et qu&#146;il tient essentiellement par ce montage des mots et des    images qui fait toute sa cr&eacute;ation : cr&eacute;ation de soi et de l&#146;autre    par le po&egrave;me ou le roman :</P> <DIR>    <DIR>      <P><I>Contre moi je te tiens imaginaire empire</i> (p. 79)</P>     <P><I>Ma femme sans fin que j&#146;enfante</i> (p. 89)</P>   </DIR> </DIR> <P>Le b&eacute;n&eacute;fice de ce malheur d&#146;aimer est de relancer ind&eacute;finiment    les mots de la qu&ecirc;te, et l&#146;art po&eacute;tique. Toute po&eacute;sie    aussi est art de vivre double, "&nbsp;Et la parfaite rime est de l&#146;homme    et de la femme accord&eacute;s&nbsp;" (page 98).</P> <P>Or on n&#146;arr&ecirc;te pas la rime pour peu qu&#146;on d&eacute;veloppe    son oreille, ni le grand jeu de l&#146;analogie, et la m&eacute;taphore ne cesse    de courir entre les guerres, les blessures, les amours, les romans. Page 185    : "&nbsp;Aveugle et sourd qui n&#146;entend point l&#146;&eacute;cho que r&eacute;pond    l&#146;homme &agrave; l&#146;homme dans les ruines du temps d&eacute;mantel&eacute;&nbsp;"    (...)</P> <P>&Agrave; compter - au moins - de 1956, Aragon cherche des m&eacute;taphores    (des personnages et des images) pour dire l&#146;indicible. Sur la chute de    Grenade en 1492 s&#146;imprime celle du communisme et de l&#146;utopie r&eacute;volutionnaire.    Le Fou d&eacute;couvre avec effroi l&#146;absence d&#146;avenir et le r&egrave;gne    des tueurs, mais comment le dire ? La r&egrave;gle du m&eacute;nagement, le    vivre-double, la solidarit&eacute; familiale ou du Parti imposent identiquement    le d&eacute;tour, le pieux mensonge. La contrebande des ann&eacute;es de la    R&eacute;sistance change de main, ou de terrain. </P> <P>Il se passe pour Aragon cette chose capitale (ce tour d&#146;&eacute;crou)    que l&#146;ennemi est devenu int&eacute;rieur, et nous savons qu&#146;en cela    consiste la vraie trag&eacute;die, depuis au moins Aristote repris par Corneille    : non l&#146;affrontement avec un ennemi banalement &eacute;tranger, mais une    affaire toujours de famille, le fer ensanglantant les liens de sang ; ou, comme    dans <I>&#140;dipe</I> qui porte l&#146;action tragique &agrave; un comble,    l&#146;identit&eacute; du poursuivant et du poursuivi, du criminel et de sa    victime... De sorte qu&#146;Aragon, pris sous le tour d&#146;&eacute;crou que    lui inflige l&#146;Histoire, n&#146;est plus seulement un po&egrave;te lyrique,    ni seulement l&#146;impr&eacute;cateur du cycle de la guerre ; son &#156;uvre    et sa personne deviennent pleinement tragiques au sens d&#146;Aristote, l&#146;ennemi    s&#146;int&eacute;riorise et se loge d&eacute;sormais au c&#156;ur de l&#146;amour,    ou du <I>nous</I>, le double se fait pers&eacute;cuteur. Ouvrons "&nbsp;Parenth&egrave;se    56&nbsp;" du <I>Roman inachev&eacute; </I>: "&nbsp;Et le pis est qu&#146;&agrave;    tous les pas je heurte contre ce que j&#146;aime&nbsp;" (&eacute;dition Po&eacute;sie/Gallimard    page 54, reprise page 58 :) "&nbsp;Et le pis est que la d&eacute;chirure passe    par ce que j&#146;aime et que c&#146;est dans ce que j&#146;aime que je g&eacute;mis    dans ce que j&#146;aime que je saigne et que c&#146;est dans ce que j&#146;aime    qu&#146;on me frappe qu&#146;on me broie (...) qu&#146;on fait de moi ce fou    ce perdu (...)&nbsp;"</P> <P>Il est impossible de n&#146;entendre ces pages de 1956 (d&#146;o&ugrave; jaillira    le grand po&egrave;me de 1963) qu&#146;au seul plan amoureux ou lyrique, auquel    une lecture bien-pensante, encourag&eacute;e &agrave; l&#146;&eacute;poque par    Aragon lui-m&ecirc;me, put cependant se limiter (on lira sur la r&eacute;ception    et l&#146;interpr&eacute;tation politiques du <I>Roman inachev&eacute; </I>les    actes du colloque d&#146;Aix-en-Provence, et particuli&egrave;rement les contributions    de Reynald Lahanque, Genevi&egrave;ve Mouillaud-Fraisse et Corinne Grenouillet,    publications de l&#146;Universit&eacute; de Provence 1992). De m&ecirc;me les    pages les plus fortes du <I>Fou, </I>sept ann&eacute;es plus tard, mettent en    sc&egrave;ne cette parole impossible, indicible, la trag&eacute;die de la <I>pens&eacute;e    captive </I>de demeurer solidaire, ou amoureuse : parole ou pens&eacute;e comptable    de ceux auxquels d&#146;abord elle s&#146;adresse "&nbsp;pour peu qu&#146;on    soit homme d&#146;action&nbsp;"&nbsp; (<I>Fou </I>page 409), c&#146;est-&agrave;-dire    homme d&#146;organisation.</P> <P><I>Le</i> <I>Fou d&#146;Elsa </I>montre en particulier la "&nbsp;demande sociale&nbsp;"    qui p&egrave;se sur le po&egrave;te, et le dilemme de comment y r&eacute;pondre.    Page 270, les bourreaux ont tir&eacute; le Medjno&ucirc;n du cachot pour lui    demander de chanter :</P> <P><I>Chante pour nous car on s&#146;ennuie &agrave; crever dans une place assi&eacute;g&eacute;e    </i>(...)<BR>   <I>Un beau chant d&#146;Isl&acirc;m o&ugrave; nous reconnaissions nos chevaux    et la gloire<BR>   Et les cheveux noirs des femmes d&eacute;nou&eacute;s sur nos pieds<BR>   Chante Medjno&ucirc;n afin que nous nous sentions magnanimes<BR>   Chante ou je l&egrave;ve mon fouet sur toi jusqu&#146;&agrave; p&eacute;rir    chante</i></P> <P> <I>Le chant ne s&#146;accommode pas qu&#146;on mente<BR>   Le chant </i>disait-il <I>n&#146;est commandement <BR>   </I>Eux disaient <I>Chante on te dit chante<BR>   Ils l&#146;ont tant frapp&eacute; qu&#146;il chanta</i></P> <P> <I>Et de ce chant tir&eacute; de lui je ne dirai rien tant j&#146;ai honte    </i>(...)<BR>   <I>Pour tous les mensonges chant&eacute;s<BR>   Pour les mille et une esp&eacute;rances<BR>   Pour mon c&#156;ur dans les clous jet&eacute; </I>(...)</P> <P><I>Mais eux n&#146;entendaient que les rimes<BR>   Ils disaient </i>Chante chante encore<BR>   <I>C&#146;&eacute;tait le mois de mouharram<BR>   Et par la porte on pouvait voir<BR>   Sur le monde noir de son drame<BR>   PleuvoirPleuvoir Pleuvoir Pleuvoir</i></P> <P>Un peu plus loin, le Medjno&ucirc;n rendu &agrave; la rue doit affronter de    m&ecirc;me la demande publique qui l&#146;entoure. Pages 290-292 :</P> <P>(...)<I> &ocirc; Medjno&ucirc;n dis-nous que rien de tout ceci n&#146;est vrai<BR>   </I>(...) <I>Il a regard&eacute; l&#146;avenir puis il a regard&eacute; les    gens<BR>   </I>Je ne peux pas <I>murmurait-il et c&#146;&eacute;tait comme toujours ce    d&eacute;chirement<BR>   Il se for&ccedil;a de leur parler</i></P> <P>Il y a des choses que je ne dis &agrave; personne Alors<BR>   Elles ne font de mal &agrave; personne Mais<BR>   Le malheur c&#146;est<BR>   Que moi<BR>   Le malheur le malheur c&#146;est<BR>   Que moi ces choses je les sais<BR>   (...)<BR>   Alors &ccedil;a vous parfois &ccedil;a vous &eacute;touffe<BR>   Regardez regardez moi bien<BR>   Regardez ma bouche<BR>   Qui s&#146;ouvre et ferme et ne dit rien<BR>   (...)<BR>   Au lieu de quoi j&#146;ai peur de moi<BR>   De cette chose en moi qui parle<BR>   (...)<BR>   Le malheur d&#146;est savoir de quoi<BR>   Je ne parle pas &agrave; la fois<BR>   Et de quoi cependant je parle</P> <P>C&#146;est en nous qu&#146;il nous faut nous taire</P> <P>Ces pages redoublent et aggravent le th&egrave;me souvent formul&eacute; par    Aragon de la transmission difficile, et du malentendu li&eacute; &agrave; la    communication ordinaire&nbsp;:</P> <P><I>Vous ne m&#146;entendez pas et c&#146;est moi moi qui passe pour le sourd    </i>(...)<BR>   <I>Vous prenez tout cela pour une all&eacute;gorie<BR>   Vous ne m&#146;entendez pas </I>(page 283)</P> <P>Aragon qui, au moment du "&nbsp;rapport attribu&eacute; &agrave; Krouchtchev&nbsp;",    est membre du Comit&eacute; central, montre ici le po&egrave;te/proph&egrave;te    en butte &agrave; la demande de mensonge ou de chant. La grande po&eacute;sie    doit chanter "&nbsp;les h&eacute;ros et les armes&nbsp;", <I>Arma virumque cano    </I>comme disait citant Virgile la pr&eacute;face aux <I>Yeux d&#146;Elsa </I>;    le chant po&eacute;tique redonne confiance et croyance, les vers rythment l&#146;action    ("&nbsp;...pour peu qu&#146;on soit homme d&#146;action&nbsp;"). L&#146;hymne    a valeur pratique, et non de connaissance &agrave; distance, il s&#146;&eacute;labore    au contact des hommes ; il rythme et il rime, il accouple, et ce faisant exalte    la croyance, et l&#146;utopie. Cette croyance est facteur de croissance, la    po&eacute;sie est consubstantielle au groupe, vitamine du corps collectif. Mais    ce fond religieux du groupe demeure imaginaire, le mensonge monte d&#146;en    bas pour souder le <I>nous</I>, que la v&eacute;rit&eacute; briserait ("&nbsp;C&#146;est    <I>en nous</I> qu&#146;il nous faut nous taire...&nbsp;").</P> <P>La m&ecirc;me page souligne combien ce mensonge fait la honte et le d&eacute;shonneur    du po&egrave;te, qui ne peut que <I>murmurer </I>(d&#146;o&ugrave; le titre    du conte broch&eacute; dans <I>La Mise &agrave; mort</I>), que d&eacute;doubler    sa voix. Cette contrebande d&eacute;sormais interne, voire intime, complique    vertigineusement les textes de la troisi&egrave;me p&eacute;riode d&#146;Aragon    - que nous daterons de la sortie de la guerre froide - en leur imprimant un    tour d&#146;&eacute;crou m&eacute;talinguistique, ou herm&eacute;neutique :    ses po&egrave;mes et ses romans mettent d&eacute;sormais en sc&egrave;ne l&#146;&eacute;nonciation    difficile, voire impossible, leur double-dire et leur double-entendre. Ils proposent    du m&ecirc;me coup une p&eacute;dagogie de la lecture et de l&#146;&eacute;criture    :</P> <DIR>    <DIR>      <P><I>L&#146;histoire ici que je raconte<BR>       Est la mienne mais autrement </i>(page 311)</P>   </DIR> </DIR> <P>Deux &eacute;chappatoires s&#146;offrent pour faufiler en le g&eacute;n&eacute;ralisant    un message intol&eacute;rable, pour s&#146;arracher &agrave; <I>l&#146;histoire,    </I>pour dire et noyer le malheur communiste dans un malheur plus large :</P> <P>- la g&eacute;n&eacute;ralisation religieuse : "&nbsp;La croix de croire nous    &eacute;crase&nbsp;" (page 289). Le d&eacute;bat avec la religion est constant    dans <I>Le Fou d&#146;Elsa </I>car l&#146;homme est un animal religieux, et    l&#146;homme communiste un religieux impie ou d&eacute;grad&eacute; ;</P> <P>- la courtoisie amoureuse : aux derni&egrave;res pages, nous voyons le Fou    apprendre &agrave; se taire et &agrave; dispara&icirc;tre sur le plan de l&#146;amour    aussi, car la v&eacute;rit&eacute; amoureuse n&#146;est pas moins intol&eacute;rable,    pas davantage pr&eacute;sentable que celle du politique : le couple autant que    le collectif imposent le mentir-vrai.</P> <P>Il conviendrait, pour prolonger cette r&eacute;flexion, de relier et de comparer    syst&eacute;matiquement trois courts textes de schize et de d&eacute;n&eacute;gation    : "&nbsp;Le Mentir-vrai&nbsp;" de 1964, un conte d&eacute;sormais consid&eacute;r&eacute;    comme r&eacute;f&eacute;rence, y compris dans ce colloque, mais qui pourrait    &eacute;clairer, et &ecirc;tre lui-m&ecirc;me mieux expliqu&eacute; par deux    autres nouvelles, moins connues, et plus accomplies peut-&ecirc;tre dans cette    voie d&#146;une m&eacute;talinguistique et d&#146;une analytique du songe :    "&nbsp;Murmure&nbsp;" dans <I>La Mise &agrave; mort</I>, et "&nbsp;Le Contraire-dit&nbsp;",    dat&eacute; de 1970, et plus pr&eacute;cis&eacute;ment du second semestre, o&ugrave;    l&#146;auteur renverse son syst&egrave;me. L&#146;indicible n&#146;est plus    d&#146;ordre politique, c&#146;est ici au contraire la sc&egrave;ne politique    de la trahison r&eacute;volutionnaire, la sc&egrave;ne des chars sovi&eacute;tiques    envahissant Prague en ao&ucirc;t 1968 qui vient &agrave; la chute du texte faire    &eacute;cran et barrage &agrave; la plus grande douleur, &agrave; la repr&eacute;sentation    impossible de la mort d&#146;Elsa en juin 1970 dont ce texte poignant ne cesse    de longuement parler sans la dire.</P> <P>&nbsp;</P> <P ALIGN="CENTER">*</P> </FONT>  </BODY> </HTML> 
