<HTML>   <HEAD>   <META NAME="GENERATOR" CONTENT="Adobe PageMill 3.0 Mac">   <TITLE>Extrait Gueule d'Ange</TITLE> </HEAD> <BODY BACKGROUND="../PageMill_Resources/FondAlire.gif">  <H1><CENTER>Gueule d'Ange</CENTER></H1>  <P><CENTER>de</CENTER></P>  <H2><CENTER>Jacques Bissonnette</CENTER></H2>  <H2><CENTER>&nbsp;</CENTER></H2>  <P>&nbsp;</P>  <BLOCKQUOTE>   <P>(Chapitre 2, p. 21-32)</P>   <P>Les maisons du quartier &eacute;talaient de pauvres fa&ccedil;ades   plant&eacute;es directement sur le trottoir. La verdure &eacute;tait   rare; quelques arbres fam&eacute;liques procuraient une maigre   ombre aux rues chauff&eacute;es par le soleil. An&eacute;mone   jeta un coup d'oeil, avec une certaine g&ecirc;ne, sur des portes   ouvertes qui d&eacute;couvraient des habitats &agrave; l'allure   mis&eacute;rable.<BR>   - O&ugrave; allons-nous?<BR>   - Interroger la fillette.<BR>   An&eacute;mone s'&eacute;tonna du fait qu'un officier sup&eacute;rieur   voul&ucirc;t mener lui-m&ecirc;me un interrogatoire aussi mineur.<BR>   - Mancini et Bernard ne l'ont-ils pas interrog&eacute;e?<BR>   - Je veux en savoir plus.<BR>   Le lieutenant paraissait de mauvais poil et elle n'insista pas.   Ils &eacute;vit&egrave;rent quelques itin&eacute;rants arm&eacute;s   de sacs de papier, qui semblaient monter la garde devant un &eacute;difice   bard&eacute; de panneaux de contreplaqu&eacute;, puis furent   interpell&eacute;s par un groupe de jeunes aux chevelures multicolores   qui tendirent agressivement la main &agrave; leur passage. Stifer   ne leur offrit qu'un regard vide.<BR>   Ils emprunt&egrave;rent une rue transversale et d&eacute;bouch&egrave;rent   dans un quartier &agrave; l'allure toute diff&eacute;rente. Des   cottages de briques roses s'alignaient devant des parterres bord&eacute;s   de fleurs pimpantes et d'arbustes taill&eacute;s, jusqu'&agrave;   un petit parc propret agr&eacute;ment&eacute; d'une fontaine.   Les lieux respiraient l'aisance et la tranquillit&eacute; familiale.   La diff&eacute;rence d'atmosph&egrave;re avec le quartier adjacent   &eacute;tait saisissante. Pourtant, de nombreuses pancartes &agrave;   vendre &eacute;maillaient les parterres.<BR>   Ils arriv&egrave;rent devant un cottage semblable aux autres,   sauf pour les bacs &agrave; fleurs en plastique blanc qui paraient   les fen&ecirc;tres. Il y avait un bateau &agrave; moteur, sur   une remorque, dans l'entr&eacute;e du garage.<BR>   - Tu m&egrave;neras l'entrevue, dit Stifer.<BR>   - Pour demander quoi?<BR>   - Les petits d&eacute;tails.<BR>   - Du genre?<BR>   Stifer haussa ses &eacute;paules massives.<BR>   - Ceux que Mancini et Bernard ont ignor&eacute;s.<BR>   - Mais...<BR>   Il appuyait d&eacute;j&agrave; sur la sonnette. D&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;e   par le manque d'explications de Stifer, An&eacute;mone en conclut   qu'il d&eacute;sirait la mettre &agrave; l'&eacute;preuve. C'est   avec nervosit&eacute; qu'elle aper&ccedil;ut un homme corpulent   leur ouvrir vivement, comme s'il guettait leur venue de derri&egrave;re   la porte. Il portait un chandail blanc et un jean au ceinturon   orn&eacute; d'une grosse boucle western. Une barbe matinale lui   noircissait le menton.<BR>   - D&eacute;tective Laurent et lieutenant Stifer, dit An&eacute;mone   d'une voix aimable. &Ecirc;tes-vous monsieur Therrien?<BR>   - Ouais!<BR>   - Nous aimerions poser quelques questions &agrave; votre fille.<BR>   - Nous avons d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; interrog&eacute;s   par des policiers. Vous avez juste &agrave; lire leur rapport.<BR>   - Il manque certains d&eacute;tails. Nous sommes de l'escouade   des homicides. Nous devons parler &agrave; votre fille pour compl&eacute;ter   sa d&eacute;position.<BR>   L'homme la d&eacute;visagea un long moment, comme s'il se trouvait   devant un colporteur particuli&egrave;rement insistant et d&eacute;sagr&eacute;able,   puis s'effa&ccedil;a pour les laisser entrer. Ils travers&egrave;rent   un salon orn&eacute; d'un foyer en brique, jusqu'&agrave; une   salle &agrave; manger &eacute;rig&eacute;e en demi-palier, o&ugrave;   une fillette assise &agrave; une table de mica blanc d&eacute;gustait   une glace. Elle observa furtivement les visiteurs, puis se remit   &agrave; racler le bol pos&eacute; devant elle.<BR>   - Bonjour. Comment t'appelles-tu?<BR>   L'enfant ne r&eacute;pondit pas, se contentant de manger sa glace   en silence. An&eacute;mone interrogea le p&egrave;re du regard.   L'air irrit&eacute;, il avait les yeux fix&eacute;s sur la piscine   hors terre dans la cour arri&egrave;re. An&eacute;mone se demanda   quelle mouche l'avait piqu&eacute; pour qu'il r&eacute;agisse   ainsi. Elle se tourna alors vers Stifer, mais le lieutenant lui   rendit un regard neutre.<BR>   - Tu manges une glace comme petit-d&eacute;jeuner?<BR>   - C'est pour l'aider &agrave; passer ses &eacute;motions, dit   une femme v&ecirc;tue d'une robe de chambre rose qui approchait   avec une cafeti&egrave;re. Vous voulez du caf&eacute;?<BR>   An&eacute;mone accepta. Apr&egrave;s les avoir servis, la femme   passa une main dans les cheveux de sa fille et ajouta, d'une   voix afflig&eacute;e:<BR>   - Elle a eu tout un choc, ma petite fleur.<BR>   - Tu veux nous en parler? demanda An&eacute;mone.<BR>   La fillette demeura silencieuse, pendant que, sur l'&eacute;cran   d'une &eacute;norme t&eacute;l&eacute; juch&eacute;e sur le comptoir,   une jeune femme muscl&eacute;e s'adonnait avec entrain &agrave;   des exercices rythmiques.<BR>   - Explique-nous comment &ccedil;a s'est pass&eacute;.<BR>   Les cheveux d'H&eacute;l&egrave;ne lui couvraient le front. Ses   membres allong&eacute;s et maigres montraient qu'elle s'engageait   dans une de ses premi&egrave;res pouss&eacute;es de croissance   de l'adolescence. Elle portait un chandail et une culotte courte   de couleur verte. Ses baskets &agrave; bandes lumineuses se balan&ccedil;aient   nerveusement sous la table.<BR>   - H&eacute;l&egrave;ne est venue me pr&eacute;venir qu'elle avait   aper&ccedil;u une fille malade dans le parc, dit enfin son p&egrave;re.   On y est all&eacute;s ensemble. En la voyant, j'ai tout de suite   compris qu'elle &eacute;tait morte. On est revenus en vitesse   et j'ai appel&eacute; la police.<BR>   - Quelle heure &eacute;tait-il?<BR>   - Il &eacute;tait huit heures et quelques, r&eacute;pondit l'homme.<BR>   - Raconte-moi ta matin&eacute;e en d&eacute;tail, dit An&eacute;mone   en se penchant vers la fillette.<BR>   - Elle l'a aper&ccedil;ue, puis elle est venue tout de suite   m'avertir, r&eacute;pondit de nouveau Therrien. C'est tout.<BR>   An&eacute;mone contint sa col&egrave;re en se disant que le p&egrave;re   semblait vouloir emp&ecirc;cher qu'on entra&icirc;ne sa fillette   dans un interrogatoire difficile.<BR>   - Cela lui fera du bien de se confier. Pourquoi ne pas me laisser   quelques minutes avec elle?<BR>   - Vous avez eu vos r&eacute;ponses, non? Alors, arr&ecirc;tez   de la harceler! Elle va peut-&ecirc;tre r&eacute;ussir &agrave;   oublier.<BR>   An&eacute;mone se tourna vers sa m&egrave;re, cherchant un soutien   de son c&ocirc;t&eacute;. Mais celle-ci lui dit plut&ocirc;t,   d'un ton accusateur:<BR>   - H&eacute;l&egrave;ne est en &eacute;tat de choc, vous devriez   la laisser tranquille!<BR>   - C'est une proc&eacute;dure standard, intervint alors Stifer.   Les t&eacute;moins juv&eacute;niles d'actes criminels sont toujours   r&eacute;f&eacute;r&eacute;s &agrave; des professionnels en ressources   humaines comme Mme&nbsp;Laurent.<BR>   Il ouvrit la porte-fen&ecirc;tre derri&egrave;re lui et invita   les parents &agrave; sortir, d'un geste &agrave; la fois naturel   et imp&eacute;ratif.<BR>   - Cela ne prendra que quelques minutes et vous pourrez les observer   de l'ext&eacute;rieur.<BR>   An&eacute;mone fut impressionn&eacute;e par l'habilet&eacute;   du lieutenant. Les parents furent d'ailleurs sensibles &agrave;   son aura de calme autorit&eacute;. Ils sortirent sur le patio,   suivis par Stifer qui ferma soigneusement la porte coulissante   derri&egrave;re lui. An&eacute;mone se tourna en souriant vers   la fillette pour lui demander, d'une voix am&egrave;ne:<BR>   - Dis-moi comment tu as d&eacute;couvert la jeune fille.<BR>   L'enfant leva la t&ecirc;te, exhibant ses l&egrave;vres barbouill&eacute;es   de cr&egrave;me glac&eacute;e. Elle jeta un regard en direction   de ses parents, immobiles derri&egrave;re la porte-fen&ecirc;tre,   puis se d&eacute;cida &agrave; raconter son histoire &agrave;   contrecoeur.<BR>   - Je faisais du patin &agrave; roulettes sur le trottoir quand   j'ai aper&ccedil;u une dr&ocirc;le de forme couch&eacute;e dans   le parc. Je suis all&eacute;e voir et j'ai d&eacute;couvert la   fille. Elle paraissait mal en point. Je suis tout de suite venue   avertir mon p&egrave;re.<BR>   - Tu &eacute;tais toute seule?<BR>   - Oui.<BR>   - As-tu vu d'autres gens dans les environs?<BR>   - Non, personne. Il &eacute;tait t&ocirc;t.<BR>   - Tu la connaissais?<BR>   La fillette observa le trio derri&egrave;re la porte vitr&eacute;e   avant de r&eacute;pondre.<BR>   - Non.<BR>   - Sais-tu qui &eacute;taient ses amis?<BR>   - Je l'ai d&eacute;j&agrave; vue avec d'autres jeunes, mais je   les connais pas.<BR>   - Quel genre de jeunes?<BR>   Elle haussa ses maigres &eacute;paules, puis r&eacute;pliqua,   avec une moue:<BR>   - Mon p&egrave;re veut pas que je les fr&eacute;quente.<BR>   De jeunes itin&eacute;rants, pensa An&eacute;mone.<BR>   - Qu'as-tu fait apr&egrave;s l'avoir aper&ccedil;ue?<BR>   - Je me suis enfuie en courant.<BR>   - Tu savais donc qu'elle &eacute;tait morte?<BR>   La fillette r&eacute;pondit d'un ton douloureux:<BR>   - Rien qu'&agrave; la voir, c'&eacute;tait facile &agrave; deviner.   Son corps &eacute;tait tout croche, sa gorge &eacute;tait noire,   sa langue &eacute;tait sortie! C'&eacute;tait horrible!<BR>   H&eacute;l&egrave;ne se mit &agrave; pleurer, secou&eacute;e   de longs soubresauts convulsifs. Le p&egrave;re fit coulisser   brutalement la porte et se pr&eacute;cipita &agrave; l'int&eacute;rieur,   avec un air si mena&ccedil;ant qu'An&eacute;mone eut l'impression   qu'il allait la frapper. Il s'arr&ecirc;ta &agrave; quelques   centim&egrave;tres de sa fille, serrant convulsivement ses gros   poings, comme si c'&eacute;tait la seule fa&ccedil;on de la consoler   qu'il connaissait. Sa m&egrave;re surgit derri&egrave;re comme   une tornade de mousseline rose et enveloppa sa fille de ses bras   joufflus.<BR>   - &Ccedil;a va, ma petite f&eacute;e?<BR>   H&eacute;l&egrave;ne leva un regard implorant vers son p&egrave;re,   dans le visage duquel se lisait autant l'amour que la crainte,   hocha la t&ecirc;te et renifla un bon coup.<BR>   - Pourquoi vous ne lui fichez pas la paix? demanda agressivement   Therrien. Faut qu'elle oublie!<BR>   - Il faut plut&ocirc;t qu'elle s'exprime, r&eacute;pondit An&eacute;mone   en luttant pour conserver son calme. La pire chose qu'elle puisse   faire, c'est de refouler le traumatisme psychologique qui l'a   frapp&eacute;e. Elle deviendra angoiss&eacute;e. Elle fera des   cauchemars. Elle ne mangera plus et &eacute;clatera tout le temps   en sanglots. Ce sont des sympt&ocirc;mes normaux, vous savez.   On traite beaucoup d'enfants pour cela.<BR>   - On fera &ccedil;a une autre fois. Allez-vous-en, maintenant!<BR>   An&eacute;mone eut l'impression d'&ecirc;tre en pr&eacute;sence   d'une chaudi&egrave;re d'&eacute;motions brutes sur le point   d'exploser. Elle ha&iuml;ssait ce comportement agressif qu'elle   avait trop souvent constat&eacute; chez certains p&egrave;res   d'enfants perturb&eacute;s. Incapables d'exprimer leurs sentiments,   ils manifestaient violemment leur rage impuissante, trop obtus   pour comprendre que la d&eacute;linquance de leur enfant n'&eacute;tait   souvent qu'un appel &agrave; l'aide d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.<BR>   - Je crois que nous devrions permettre &agrave; H&eacute;l&egrave;ne   de se reposer, dit Stifer.<BR>   An&eacute;mone observa H&eacute;l&egrave;ne &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e.   L'air taciturne, elle fixait son bol de cr&egrave;me glac&eacute;e   vide, comme si elle ne pouvait accepter de l'avoir termin&eacute;.   Elle soupira, d&eacute;&ccedil;ue de la tournure de l'entrevue.<BR>   - D'accord.<BR>   Le lieutenant hocha la t&ecirc;te, comme pour saluer sa d&eacute;cision,   puis demanda &agrave; la m&egrave;re:<BR>   - Vous pouvez emmener H&eacute;l&egrave;ne &agrave; sa chambre?<BR>   La femme s'empressa d'emmener la petite &agrave; l'&eacute;tage,   comme si elle avait peur que les policiers ne changent d'id&eacute;e.   Therrien s'appr&ecirc;tait &agrave; les accompagner jusqu'&agrave;   la porte quand Stifer dit d'une voix calme:<BR>   - Le d&eacute;tective Laurent a quelques questions &agrave; vous   poser.<BR>   Le p&egrave;re grima&ccedil;a, puis s'assit lourdement, sans   daigner leur offrir un si&egrave;ge.<BR>   - Racontez-nous ce qui s'est pass&eacute;.<BR>   - Encore!<BR>   Il soupira, puis reprit, d'une voix ennuy&eacute;e:<BR>   - H&eacute;l&egrave;ne est entr&eacute;e en courant dans la cuisine,   tout &eacute;nerv&eacute;e. Elle m'a dit qu'elle avait aper&ccedil;u   une fille dans le parc Disraeli, qui paraissait mal en point.   Je n'ai pas trop port&eacute; attention &agrave; ce qu'elle disait.   Ce parc est envahi par des drogu&eacute;s et des prostitu&eacute;es.   On a beau se plaindre &agrave; la police, il y en a toujours   qui tra&icirc;nent. Je me suis dit que la fille en question devait   &ecirc;tre so&ucirc;le ou drogu&eacute;e. Mais H&eacute;l&egrave;ne   a insist&eacute; pour qu'on aille voir, elle disait que la fille   semblait morte. J'y suis all&eacute; avec H&eacute;l&egrave;ne.   J'ai tout de suite vu que la fille &eacute;tait fichue. On est   revenus &agrave; la maison, d'o&ugrave; j'ai appel&eacute; la   police. Voil&agrave;.<BR>   - Avez-vous aper&ccedil;u des gens dans le parc?<BR>   L'homme ricana.<BR>   - Il n'y avait personne. Alors que, d'habitude, c'est plein.   Ils devaient s'&ecirc;tre pass&eacute; le mot. Ces rats ne sont   m&ecirc;me pas fichus d'appeler l'ambulance.<BR>   An&eacute;mone tiqua devant la violence de la remarque.<BR>   - Vous connaissiez la victime?<BR>   Therrien la consid&eacute;ra d'un oeil peu am&egrave;ne, comme   si elle l'avait insult&eacute;.<BR>   - Je l'ai vue importuner du monde, r&eacute;pondit sa femme,   qui venait de r&eacute;appara&icirc;tre dans la cuisine.<BR>   - Importuner comment?<BR>   - Elle offrait des passes, r&eacute;pondit-elle avec une moue   de d&eacute;go&ucirc;t.<BR>   - Elle se prostituait?<BR>   - C'est &ccedil;a.<BR>   - &Agrave; qui offrait-elle ses services?<BR>   - Surtout &agrave; des automobilistes. Elle faisait du pouce,   quelquefois juste devant chez nous!<BR>   Therrien reprit, d'une voix acerbe:<BR>   - On a cr&eacute;&eacute; une association de quartier pour nettoyer   le coin de tous ces drogu&eacute;s et des prostitu&eacute;es,   mais la Ville et la police ne veulent rien faire. Ils se foutent   de nous autres! Du moment qu'on paie nos taxes, hein!<BR>   - Donc, la victime fr&eacute;quentait des drogu&eacute;s et des   prostitu&eacute;es du quartier?<BR>   - Ouais, des drogu&eacute;s et des putes qui sont venus s'installer   dans le quartier avec la gang de Rosiers jaunes!<BR>   - Rosiers jaunes? Qu'est-ce que c'est? Un gang de rue?<BR>   - Une bande de d&eacute;biles qui distribuent gratuitement des   seringues aux drogu&eacute;s! Tu parles de beaux cadeaux!<BR>   Il se leva de toute sa taille pour apostropher violemment An&eacute;mone   en pointant le doigt vers les portes vitr&eacute;es qui donnaient   sur la piscine.<BR>   - Ils sont venus s'installer &agrave; deux rues d'ici, presque   dans ma cour! C'est mes taxes qui paient pour &ccedil;a! On a   achet&eacute; par ici parce que la Ville promettait d'investir   pour r&eacute;nover le quartier. Tout ce qu'ils ont trouv&eacute;   pour embellir la place, c'est d'am&eacute;nager une maison pour   les drogu&eacute;s! Vous avez vu les pancartes, dehors? Tout   le monde veut vendre! Mais, bien s&ucirc;r, personne ne veut   acheter! Nos maisons ne valent plus rien! On aurait d&ucirc;   aller vivre en banlieue!<BR>   La femme commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;nerver &agrave;   son tour.<BR>   - Ils jettent des seringues contamin&eacute;es sur les terrains   de jeux des enfants, ils utilisent nos jardins comme toilettes,   ils font l'amour dans le parc! Mais comment est-ce qu'on peut   &eacute;lever des enfants dans un quartier pareil?<BR>   - Pourriez-vous reconna&icirc;tre certains amis de la victime?<BR>   - Vous n'avez qu'&agrave; vous promener dans le quartier, r&eacute;pondit   la femme d'un air &eacute;coeur&eacute;. Vous en trouverez partout!<BR>   - Faudrait les arr&ecirc;ter, dit le p&egrave;re. Je ne veux   pas que ma fille finisse elle aussi comme un rat crev&eacute;!<BR>   An&eacute;mone sursauta &agrave; ce mot. Elle &eacute;tait d&eacute;vor&eacute;e   par l'envie de remettre ce goujat &agrave; sa place, mais se   retint. Le maintien placide qu'affichait le lieutenant l'obligeait   &agrave; se tenir tranquille. Stifer se leva alors pour dire,   d'une voix lente:<BR>   - Je pense que l'entrevue est termin&eacute;e. Merci de nous   avoir accord&eacute; ces quelques minutes.<BR>   An&eacute;mone salua la m&egrave;re, mais ignora ostensiblement   le p&egrave;re. Stifer leur serra la main &agrave; tous les deux,   puis suivit An&eacute;mone.<BR>   - Quel abruti! dit An&eacute;mone lorsqu'ils furent dehors.<BR>   Stifer r&eacute;pondit d'une voix lasse:<BR>   - C'est un citoyen exc&eacute;d&eacute; par les drogu&eacute;s   qui pullulent dans son quartier. Il a peur que sa fille soit   contamin&eacute;e, et il est &agrave; cran parce qu'elle a d&eacute;couvert   un cadavre pr&egrave;s de chez lui. Ce n'est pas un caract&egrave;re   facile, mais on peut comprendre sa col&egrave;re.<BR>   - Ce n'est quand m&ecirc;me pas une raison pour appeler cette   pauvre fille un rat crev&eacute;!<BR>   Stifer haussa ses &eacute;paules massives.<BR>   - Tu en entendras de bien pires. Si tu veux corriger les &eacute;carts   de langage de tout le monde, tu n'as pas fini.<BR>   Ils long&egrave;rent une s&eacute;rie de cottages en brique absolument   identiques, aux parterres &eacute;gay&eacute;s des m&ecirc;mes   tulipes rouges, puis emprunt&egrave;rent la rue transversale   menant au parc Disraeli.<BR>   - Qu'as-tu conclu de ta conversation avec H&eacute;l&egrave;ne?<BR>   - Qu'elle mentait.<BR>   - Qu'est-ce qui te fait dire &ccedil;a?<BR>   - J'ai vu des dizaines d'enfants me mentir.<BR>   Stifer fron&ccedil;a ses sourcils broussailleux. Son &eacute;paisse   chevelure rebelle l'aur&eacute;olait d'une couronne rouge qui   s'agitait au vent. Il demanda, d'un ton suspicieux:<BR>   - Qu'est-ce qu'elle cachait?<BR>   - Elle connaissait Claudia.<BR>   - Mais pourquoi aurait-elle menti?<BR>   An&eacute;mone haussa les &eacute;paules.<BR>   - Pour la raison habituelle. Les enfants mentent pour se d&eacute;fendre,   ou parce qu'ils ont peur. C'est une attitude de survie face aux   adultes.<BR>   - Elle aurait peur de qui? Du meurtrier?<BR>   - De son p&egrave;re.<BR>   Stifer secoua la t&ecirc;te, l'air agac&eacute;, puis il se remit   en route. An&eacute;mone se sentit piqu&eacute;e par le peu de   consid&eacute;ration que le lieutenant paraissait accorder &agrave;   son observation. Elle avait pourtant rencontr&eacute; des centaines   d'enfants &agrave; la DPJ. Elle savait de quoi elle parlait.   Ils crois&egrave;rent deux jeunes femmes arborant des bustiers   provocants, qui arpentaient le trottoir en tendant un pouce aguicheur   en direction des automobilistes. Puis ils furent sollicit&eacute;s   par une bande de punks aux casquettes crasseuses, attroup&eacute;s   devant un immeuble aux fen&ecirc;tres barricad&eacute;es et couvert   de graffitis. Ils arriv&egrave;rent finalement &agrave; leur   voiture, gar&eacute;e pr&egrave;s du parc o&ugrave; se trouvaient   encore de nombreux badauds.<BR>   - On retourne au poste.<BR>   An&eacute;mone prit de nouveau place derri&egrave;re le volant.   Elle dut contourner un groupe d'adolescents qui se pourchassaient   en patins &agrave; roulettes au milieu de la chauss&eacute;e,   puis engagea la voiture en direction de la rue Sainte-Catherine.   Ils traversaient le quartier gay, grouillant de jeunes hommes   minces aux cheveux m&eacute;ticuleusement ras&eacute;s, quand   Stifer demanda brusquement:<BR>   - Tu penses que Therrien bat sa fille?<BR>   - Je n'irais pas jusque-l&agrave;. Mais il lui fait peur, alors   elle lui cache certaines choses. Il lui d&eacute;fendait s&ucirc;rement   de fr&eacute;quenter des jeunes comme Claudia.<BR>   Ils gravirent la pente abrupte menant &agrave; la rue Sherbrooke   et qui longeait l'&eacute;norme b&acirc;timent de briques jaunes   de l'h&ocirc;pital Notre-Dame. Se tournant pour v&eacute;rifier   s'il y avait quelque chose dans l'angle mort, An&eacute;mone   aper&ccedil;ut la main de Stifer pos&eacute;e sur le tableau   de bord, comme s'il d&eacute;sirait contr&ocirc;ler la fougue   de la voiture.<BR>   - Alors, arrange-toi pour interroger la fillette de nouveau.<BR>   - L'enqu&ecirc;te n'est-elle pas celle de Mancini et de Bernard?<BR>   - Un coup de main n'est jamais de refus.<BR>   An&eacute;mone en doutait. Tout le monde &eacute;tait jaloux   de ses responsabilit&eacute;s, et les officiers de police ne   faisaient pas exception. Mancini et Bernard n'appr&eacute;cieraient   pas qu'elle interroge leurs t&eacute;moins sans leur autorisation.   Elle devrait donc faire &eacute;quipe avec eux et se retrouverait   comme la troisi&egrave;me roue du carrosse. Ce serait une situation   peu r&eacute;jouissante.<BR>   - Je travaillerai avec eux, alors?<BR>   - Non, tu es mon assistante. La victime est d&eacute;j&agrave;   rendue &agrave; la morgue. Va d'abord demander un rapport pr&eacute;liminaire   &agrave; la pathologiste.<BR>   - N'est-ce pas un peu t&ocirc;t?<BR>   Une lueur &eacute;trange brilla dans le regard de Stifer.<BR>   - Il n'est jamais trop t&ocirc;t, ni jamais trop tard...<BR>   </P>   <P><B><FONT SIZE="+1">&copy;</FONT><FONT SIZE="-2"> </FONT><FONT    SIZE="-1">2001</FONT><FONT SIZE="-2"> </FONT></B><FONT SIZE="-2">&Eacute;ditions   Alire</FONT></P>   <P><HR ALIGN=LEFT></P>   <P><CENTER><A HREF="../Commandes.html" TARGET="pages.html"><I>Pour   conna&icirc;tre la suite...</I></A></CENTER></P>   <P><CENTER><BR CLEAR="ALL"></CENTER></P>   <P><CENTER><A HREF="../Romans.html" TARGET="pages.html"><IMG    SRC="../PageMill_Resources/LogoAlireCoul.gif" WIDTH="30" HEIGHT="30"   ALIGN="BOTTOM" NATURALSIZEFLAG="1" BORDER="0"></A></CENTER> </BLOCKQUOTE>  </BODY> </HTML> 
