<html>  	<head> 		<meta http-equiv="content-type" content="text/html;charset=iso-8859-1"> 		<title>Jean Van Hamme / L'ange de mis&eacute;ricorde</title> 	</head>  	<body bgcolor="white" text="black" link="#990000" alink="#990000" vlink="#990000"> 		<center> 			<a href="../index.html"><img src="../images/volume6.gif" width="460" height="100" border="0" alt="Bon-a-tirer est une revue litt&eacute;raire diffusant en ligne, en version int&eacute;grale des textes courts originaux et in&eacute;dits command&eacute;s sp&eacute;cialement pour le Web &agrave; des &eacute;crivains actuels principalement de langue fran&ccedil;aise."></a> 			<p></p> 			<table width="460" border="0" cellspacing="0" cellpadding="0"> 				<tr> 					<td width="90" valign="top" align="right">&nbsp;</td> 					<td align="left" width="20"></td> 					<td align="left"> 						<h2><font face="arial,helvetica" color="black">L'ange de mis&eacute;ricorde</font></h2> 					</td> 				</tr> 				<tr> 					<td width="90" valign="top" align="right"><a href="../auteurs/vanhamme.html"><font face="arial,helvetica" size="2"><b>Jean<br> 									Van Hamme</b></font></a></td> 					<td align="left" width="20"></td> 					<td align="left"> 						<p><font size="2" face="Arial,Helvetica,Geneva,Swiss,SunSans-Regular">Omer Jabot &eacute;tait tueur en gros.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;C'&eacute;tait du moins ainsi que sa femme, qui lui tapait ses manuscrits, avait coutume de l'appeler.&nbsp;Et il fallait bien reconna&icirc;tre qu'&agrave; raison de dix ou quinze cadavres par mois depuis plus de vingt ans, ce bon monsieur Jabot commen&ccedil;ait tout doucement &agrave; m&eacute;riter son strapontin au sein de l'ar&eacute;opage des grands massacreurs de l'Histoire.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais n'allez pas croire pour autant qu'il b&acirc;clait le travail comme le premier professionnel venu, non.&nbsp;Il fallait vraiment qu'il soit dans un tr&egrave;s mauvais jour pour se laisser aller &agrave; liquider une de ses victimes d'un banal coup de neuf millim&egrave;tres en pleine t&ecirc;te.&nbsp;Il pr&eacute;f&eacute;rait g&eacute;n&eacute;ralement les faire bouillir vivantes dans la cuve d'une blanchisserie chinoise de Johannesburg, les broyer entre les m&acirc;choires d'acier d'une excavatrice dans un chantier d&eacute;sert de Montevideo ou, plus subtilement, leur faire feuilleter les pages impr&eacute;gn&eacute;es de cyanure d'un vieux manuscrit arm&eacute;nien.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;C'&eacute;tait beaucoup plus amusant.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bien entendu, Omer Jabot ne tuait pas sous son vrai nom.&nbsp;Difficile de r&eacute;ussir dans le polar sanglant avec un patronyme &eacute;voquant la dentelle, n'est-ce pas?&nbsp;Il signait donc ses six titres annuels du nom de Karsh.&nbsp;Karsh, tout sec, sans pr&eacute;nom.&nbsp;Un nom qui claquait comme la m&egrave;che d'un fouet cinglant la chair nue d'une jouvencelle sans d&eacute;fense.&nbsp;Mais outre la discr&egrave;te Madame Jabot et le contr&ocirc;leur des contributions, son &eacute;diteur &eacute;tait seul &agrave; savoir que Karsh le sanguinaire et Omer Jabot le paisible n'&eacute;taient qu'une seule et m&ecirc;me personne.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Car Omer n'&eacute;tait pas de ces gens de plume qu'&eacute;blouit leur propre talent.&nbsp;Il ne se relisait jamais, laissant &agrave; son &eacute;pouse Henriette le soin de corriger ses fautes de syntaxe et d'orthographe.&nbsp;Ses exemplaires d'auteur, non d&eacute;ball&eacute;s, s'entassaient dans un coin du grenier.&nbsp;Et il ne lui serait jamais venu &agrave; l'id&eacute;e de se vanter aupr&egrave;s de ses rares connaissances d'&ecirc;tre ce fameux romancier dont les amateurs de frissons s'arrachaient les &#x0153;uvres aux kiosques des gares.&nbsp;Son seul vrai plaisir dans l'existence, il le prenait &agrave; sa table de travail, les pieds chauss&eacute;s de pantoufles tandis que r&eacute;sonnait &agrave; l'autre bout de la pi&egrave;ce le staccato de la machine &agrave; &eacute;crire, en imaginant de nouvelles et ing&eacute;nieuses mani&egrave;res de trucider ses personnages aux quatre coins du monde.&nbsp;Ainsi, Omet tuant, Henriette tapant, le couple &eacute;tait, &agrave; sa mani&egrave;re, heureux.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Peu avant son cinquante-deuxi&egrave;me anniversaire, Omer dut passer quelques jours en clinique pour une intervention b&eacute;nigne.&nbsp;Le gros bouquin pr&eacute;tentieux qu'il avait cru bon d'emmener l'ennuyait prodigieusement, et une infirmi&egrave;re lui pr&ecirc;ta un roman policier qu'elle venait de d&eacute;vorer pendant sa nuit de garde.&nbsp;C'&eacute;tait <i>Tango mortel &agrave; Caracas</i>, un des tout premiers Karsh, r&eacute;cemment r&eacute;&eacute;dit&eacute;.&nbsp;Amus&eacute; par la circonstance, Omer entreprit, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, de se lire.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il se reconnut d&egrave;s la premi&egrave;re ligne.&nbsp;&quot;Les treize hommes en noir fixaient sans mot dire le cadavre &eacute;tendu devant eux&#x2026;&quot; Un d&eacute;marrage sur les chapeaux de roue bien dans la mani&egrave;re de Karsh.&nbsp;Naturellement, il avait compl&egrave;tement oubli&eacute; l'intrigue.&nbsp;&Agrave; la page 17, il fron&ccedil;a le sourcil et revint quelques lignes en arri&egrave;re.&nbsp;&quot;D'un effort surhumain, il r&eacute;ussit &agrave; se hisser hors du bassin.&nbsp;Les m&acirc;choires du requin claqu&egrave;rent dans le vide avec un bruit qui lui gla&ccedil;a les sangs. Les jambes tremblantes, le Bulgare comprit &agrave; quelle mort horrible il venait d'&eacute;chapper.&quot;<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Curieux.&nbsp;Mais sans doute n'avait-il sauv&eacute; ce Bulgare que pour mieux le liquider ult&eacute;rieurement.&nbsp;Omer pousuivit sa lecture.&nbsp;Deux heures plus tard, il refermait le livre, profond&eacute;ment troubl&eacute;.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Non seulement le Bulgare n'avait r&eacute;apparu nulle part (il s'en &eacute;tait donc bel et bien tir&eacute;), mais de tous les cadavres auxquels on &eacute;tait en droit de s'attendre dans <i>Tango mortel &agrave; Caracas</i>, il n'en restait qu'un seul, celui de la premi&egrave;re ligne.&nbsp;Cadavre indispensable d'ailleurs, puisqu'il s'agissait d'un milliardaire de quatre-vingt-cinq ans, mort dans son lit avant m&ecirc;me le d&eacute;but du r&eacute;cit, et sur l'h&eacute;ritage duquel &eacute;tait bas&eacute;e toute l'intrigue.&nbsp;Mais apr&egrave;s, plus rien.&nbsp;Le d&eacute;sert.&nbsp;Le n&eacute;ant.&nbsp;En 230 pages, pas le plus petit macchab&eacute;e &agrave; se mettre sous la canine.&nbsp;L'espion guat&eacute;malt&egrave;que dont la moto plongeait &agrave; cent &agrave; l'heure du haut d'une falaise terminait fort chanceusement sa chute dans une &eacute;norme meule de foin.&nbsp;La jeune drogu&eacute;e dont la seringue contenait de l'acide prussique s'en apercevait juste &agrave; temps et d&eacute;cidait du coup d'aller bien vite suivre une cure d&eacute;sintoxication.&nbsp;Et tout &agrave; l'avenant.&nbsp;Jusqu'&agrave; l'homme de main sans importance, cens&eacute; &ecirc;tre grill&eacute; vif au passage par un jet de lance-flamme, qui s'en sortait avec une petite br&ucirc;lure &agrave; la joue.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Omer fouilla sa m&eacute;moire.&nbsp;Avait-il &eacute;t&eacute; malade &agrave; l'&eacute;poque?&nbsp;Il ne s'en souvenait pas.&nbsp;Mais le plus grave n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas ces victimes arrach&eacute;es in extremis au couteau du sacrifice.&nbsp;Qu'est-ce que c'&eacute;tait que cette ridicule histoire d'amour entre le h&eacute;ros et la fille du colonel cor&eacute;en?&nbsp;Dans les romans de Karsh, on forniquait souvent, on violait parfois, mais on n'aimait jamais.&nbsp;Tandis qu'ici, c'&eacute;tait tout juste si l'&eacute;pilogue ne s'achevait pas devant l'autel.&nbsp;M&ecirc;me sous antibiotiques, Karsh n'aurait jamais accouch&eacute; d'une bluette aussi consternante.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Omer ne laissa rien voir de son trouble &agrave; sa femme.&nbsp;Mais d&egrave;s qu'il fut rentr&eacute; chez lui, il se pr&eacute;cipita au grenier et ouvrit au hasard un des colis d'exemplaires d'auteur qui s'y amoncelaient.&nbsp;C'&eacute;tait <i>Lune de sang &agrave; Venise</i>, une de ses meilleures ventes.&nbsp;Omer le lut d'une traite. Quand il releva la t&ecirc;te, son front s'&eacute;tait creus&eacute; d'une profonde ride.&nbsp;Il se souvenait assez bien de <i>Lune de sang</i>, beaucoup plus r&eacute;cent que <i>Tango mortel</i>.&nbsp;De la trentaine de morts violentes qu'il y avait &eacute;chelonn&eacute;es, il n'en restait aucune.&nbsp;Pas deux, ni m&ecirc;me une.&nbsp;Aucune.&nbsp;Quant &agrave; la derni&egrave;re ligne du roman, elle r&eacute;sumait &agrave; elle seule l'orientation d&eacute;plorable qu'avait prise la fin de l'intrigue: &quot;&#x2026;leurs doigts s'enlac&egrave;rent et ils se laiss&egrave;rent p&eacute;n&eacute;trer par l'immense bonheur d'aimer.&quot;<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;&Eacute;tait-il possible que son &eacute;diteur?&#x2026;<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les jours suivants, profitant de ce qu'Henriette &eacute;tait dans sa cuisine ou au supermarch&eacute;, Omer parcourut f&eacute;brilement une dizaine de ses romans.&nbsp;Dans tous, la technique &eacute;tait la m&ecirc;me.&nbsp;Le canevas du r&eacute;cit &eacute;tait respect&eacute;, ainsi que le frisson qu'amenaient g&eacute;n&eacute;ralement les situations machiav&eacute;liques dans lesquelles Karsh avait l'art de plonger ses personnages.&nbsp;Mais &agrave; chaque fois, un deux ex machina quelconque arrachait ceux-ci &agrave; la mort affreuse qui les attendait.&nbsp;Et &agrave; la fin de l'histoire naissait une affligeante idylle de roman-photo qui s'&eacute;piloguait immanquablement par une phrase du genre: &quot;&#x2026;et ils lurent dans leurs yeux la promesse du bonheur qui s'ouvrait devant eux.&quot;<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Omer avait compris.&nbsp;Il ne lui restait plus qu'une ultime v&eacute;rification &agrave; faire.&nbsp;De pure forme sans doute, mais qui devait &ecirc;tre faite. Henriette venait d'achever la frappe de son dernier manuscrit, <i>Grenades et castagnettes</i>, et comme il le faisait souvent, il s'offrit &agrave; le poster en allant acheter du tabac pour sa pipe.&nbsp;Mais au lieu de se rendre au bureau de poste, il se pr&eacute;cipita dans le caf&eacute; le plus proche et ouvrit nerveusement la grosse enveloppe.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Juste avant d'entrer en clinique, il avait achev&eacute; son roman par une sc&egrave;ne fort plaisante o&ugrave; l'on voyait une jeune Norv&eacute;gienne bloqu&eacute;e dans un monte-charge qu'envahissait une horde de rats affam&eacute;s.&nbsp;Il retrouva sans peine le passage en question.&nbsp;La Norv&eacute;gienne figurait bien dans les pages dactylographi&eacute;es, ainsi d'ailleurs que les rats.&nbsp;Mais bien entendu, le monte-charge se remettait miraculeusement en marche, juste &agrave; temps pour&nbsp;qu'Ingrid puisse se jeter dans les bras de Mike et &quot;d&eacute;couvrir enfin l'amour qui les unirait &agrave; jamais&quot;. Omer fixa longuement le mur en face de lui, puis quitta le caf&eacute; sans avoir touch&eacute; &agrave; sa consommation.<br> 								&nbsp;&nbsp;&nbsp;Quand il revint chez lui, Henriette &eacute;tait en train de d&eacute;sosser un poulet pour le d&icirc;ner.&nbsp;S'immobilisant sans bruit sur le seuil de da cuisine, Omer regarda pensivement la silhouette un peu &eacute;paissie de cette femme qui avait &eacute;t&eacute; sa compagne fid&egrave;le depuis un quart de si&egrave;cle.&nbsp;Sa douce Henriette, si attentionn&eacute;e, si effac&eacute;e &agrave; l'ombre de son grand homme&#x2026; Combien de vies humaines sa machine &agrave; &eacute;crire avait-elle sauv&eacute;es durant toutes ces ann&eacute;es?&nbsp;Deux mille? Trois mille, peut-&ecirc;tre?&nbsp;Mais quelle importance, &agrave; pr&eacute;sent&#x2026;<br> 								&nbsp;&nbsp;L'ayant senti derri&egrave;re elle, Henriette se retourna, d&eacute;posa le grand couteau &agrave; d&eacute;couper et, s'essuyant machinalement les mains &agrave; son tablier, offrit &agrave; son mari l'accueil de son sourire tendre.&nbsp;Le regard d'Omer balaya la petite cuisine fra&icirc;che et gaie, effleura le couteau, revint &agrave; sa femme&#x2026; Et il sut qu'il ne lui dirait rien.&nbsp;Il ne lui dirait jamais.&nbsp;S'approchant d'Henriette &eacute;tonn&eacute;e et ravie, il lui pr&icirc;t les &eacute;paules &agrave; deux mains et, la serra contre lui, se laissa doucement envahir par l'irrempla&ccedil;able bonheur d'aimer.</font></p> 						<p><font color="black" size="1" face="Verdana,Arial">Copyright &copy; Jean Van Hamme</font></p> 					</td> 				</tr> 			</table> 			<p>&nbsp;</p> 			<p></p> 			<table width="460" border="0" cellspacing="0" cellpadding="0"> 				<tr> 					<td><a href="../index.html"><img src="../images/home.gif" width="47" height="100" border="0" alt="Pour retourner &agrave; la page d?accueil, cliquez ici."></a><a href="../sommaire.html"><img src="../images/sommaire.gif" width="85" height="100" border="0" alt="Pour consulter le sommaire du volume en cours, cliquez ici."></a><a href="../auteurs.html"><img src="../images/listauteurs.gif" width="75" height="100" border="0" alt="Pour conna&icirc;tre les auteurs publi&eacute;s dans bon-a-tirer, cliquez ici."></a><a href="../archives.html"><img src="../images/archives.gif" width="89" height="100" border="0" alt="Pour lire les textes des autres volumes de bon-a-tirer, cliquez ici."></a><a href="../sponsors.html"><img src="../images/sponsors.gif" width="89" height="100" border="0" alt="Si vous voulez conna&icirc;tre nos sponsors, cliquez ici." height="100"></a><a href="mailto:colimazon@yahoo.com"><img src="../images/mail.gif" width="75" height="100" border="0" alt="Pour nous contacter, cliquez ici."></a></td> 				</tr> 			</table> 			<p></p> 			<table width="460" border="0" cellspacing="0" cellpadding="0"> 				<tr> 					<td align="right"><a href="../index.html"><img src="../images/back.gif" width="170" height="32" border="0" alt="Pour retourner &agrave; la page d?accueil, cliquez ici." height="32"></a></td> 				</tr> 			</table> 		</center> 	</body>  </html> 
