<HTML> <HEAD>   <META NAME="GENERATOR" CONTENT="Adobe PageMill 3.0 Win">   <META NAME="Author" CONTENT="Patricia Carles,Batrice Desgranges">   <META NAME="Description" CONTENT="Emile Zola critique d'art,textes de Rome sur Botticelli et sur Michel-Ange,liens vers les oeuvres d'art cites">   <META NAME="Keywords" CONTENT="Zola,Emile Zola,naturalisme,critique d'art,Rome,peinture,chapelle sixtine,Michel-Ange,Botticelli,Prugin,Pinturicchio,Rosselli,Signorelli,Rapha&euml,l 19 sicle">   <TITLE>Emile Zola critique de Michel-Ange et de Botticelli</TITLE> </HEAD> <BODY TEXT="#0a5e8f" LINK="#1d87ba" ALINK="#fa0c05" VLINK="#3fa7c0" BACKGROUND="../outils/canvas.jpg">  <P><CENTER><TABLE WIDTH="450" BORDER="20" CELLSPACING="2" CELLPADDING="0">   <TR>     <TD>     <P><CENTER><B><FONT SIZE="+2">Michel-Ange, Botticelli et les     autres</FONT></B></CENTER></TD>   </TR> </TABLE></CENTER></P>  <P><B><FONT COLOR="#3d76c2">Confiant dans la puissance de la vie, Zola oppose dans <I>Rome &quot;la virilit&eacute; cr&eacute;atrice&quot; </I>de Michel-Ange aux anges eff&eacute;min&eacute;s de Botticelli et aux cr&eacute;atures androgynes qui plaisent &agrave; la sensibilit&eacute; fin de si&egrave;cle. Le superbe <I>Adam</I> de Michel-Ange, avec ses <I>&quot;muscles saillants&quot;</I>, son <I>Eve</I> <I>&quot;aux flans solides&quot;</I> sont faits pour pour enfanter des mondes tandis que les figures mystiques et mani&eacute;r&eacute;es de Botticelli ouvrent les yeux <I>&quot;sur le n&eacute;ant humain&quot;</I>.<BR> A nouveau, Zola choisit le g&eacute;nie du coloriste contre celui du <I>&quot;trait pr&eacute;cieux&quot;, &quot;le ma&icirc;tre de la clart&eacute;&quot;</I> contre la <I>&quot;demi-obsucrit&eacute; du symbole&quot;</I> et continue, &agrave; travers les peintres de la Chapelle Sixtine, le combat qu'il a men&eacute; pour les<I> &quot;faiseurs de chair&quot;</I> contre les r&ecirc;veurs d'id&eacute;al. Les P&eacute;rugin, les Pinturicchio, les Rosselli, les Signorelli, Rapha&euml;l m&ecirc;me lui apparaissent fades, &eacute;cras&eacute;s par le <I>&quot;ma&ccedil;on colossal&quot;</I>, par le <I>&quot;monstre&quot; </I>dont l'in&eacute;puisable f&eacute;condit&eacute; blesse leurs d&eacute;licatesses florentines. Ils s&eacute;duisent &agrave; ses yeux les <I>&quot;jolis esprits, les intellectuels p&eacute;n&eacute;trants [qui] raffinent sur l'&eacute;quivoque et l'invisible&quot;</I> tandis que Michel-Ange incarne la force invincible et la sant&eacute; de la vie. <BR> Rapha&euml;l m&ecirc;me, dont Ingres et les acad&eacute;mistes revendiquaient la post&eacute;rit&eacute;, a beau incarner <I>&quot;la noblesse, la gr&acirc;ce, la ligne exquise et correcte&quot;</I>, il a beau apporter dans la peinture la dimension de l'int&eacute;riorit&eacute;, <I>&quot;une analyse psychologique d'une p&eacute;n&eacute;tration profonde&quot;</I>, il p&acirc;lit devant le pinceau de Michel-Ange : <I>&quot;C'est Racine &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Corneille, Lamartine &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Hugo, l'&eacute;ternelle paire, le couple de la femelle et du m&acirc;le dans les si&egrave;cles de gloire.&quot;</I></FONT></B></P>  <P><B><FONT COLOR="#ffffff">.........</FONT>Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il &eacute;prouva d'abord une surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, tr&egrave;s haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la partie o&ugrave; se tiennent les invit&eacute;s, les jours de grande c&eacute;r&eacute;monie, et le choeur o&ugrave; s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de ch&ecirc;ne, tandis que les pr&eacute;lats restent debout, derri&egrave;re.<BR> Le tr&ocirc;ne pontifical, sur une estrade basse, est &agrave; droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche, dans la muraille, s'ouvre l'&eacute;troite loge, &agrave; balcon de marbre, r&eacute;serv&eacute;e aux chanteurs. Et il faut lever la t&ecirc;te, il faut que les regards montent de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi enti&egrave;re du fond, aux peintures de la vo&ucirc;te, qui descendent jusqu'&agrave; la corniche, entre les douze fen&ecirc;tres claires, six de chaque c&ocirc;t&eacute;, pour que, brusquement, tout s'&eacute;largisse, tout s'&eacute;carte et s'envole, en plein infini. <BR> Il n'y avait heureusement l&agrave; que trois ou quatre touristes, peu bruyants. Et Pierre aper&ccedil;ut tout de suite Narcisse Habert, sur un des bancs des cardinaux, au-dessus de la marche o&ugrave; s'assoient les caudataires. Le jeune homme, immobile, la t&ecirc;te un peu renvers&eacute;e semblait comme en extase. Mais ce n'&eacute;tait pas l'oeuvre de Michel-Ange qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche, une des fresques ant&eacute;rieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le pr&ecirc;tre, il se contenta de murmurer, les regards noy&eacute;s : <BR> &quot;Oh ! mon ami, voyez donc le Botticelli !&quot; <BR> Puis, il retomba dans son ravissement. <BR> Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein coeur venait d'&ecirc;tre pris tout entier par le g&eacute;nie surhumain de Michel-Ange. Le reste disparut, il n'y eut plus, l&agrave;-haut, comme en un ciel illimit&eacute;, que cette extraordinaire cr&eacute;ation d'art.<BR> L'inattendu d'abord, ce qui le stup&eacute;fiait, c'&eacute;tait que le peintre avait accept&eacute; d'&ecirc;tre l'unique artisan de l'oeuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre corps d'&eacute;tat. Le peintre, avec son pinceau avait suffi pour les pilastres, les colonnes, les corniches de marbre pour les statues et les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour toute cette d&eacute;coration d'une richesse inou&iuml;e qui encadrait les fresques. Et il se l'imaginait, le jour o&ugrave; on lui avait livr&eacute; la vo&ucirc;te nue, rien que le pl&acirc;tre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de m&egrave;tres carr&eacute;s &agrave; couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa besogne g&eacute;ante jalousement, violemment, passant quatre ann&eacute;es et demie solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah ! cette oeuvre &eacute;norme, faite pour emplir une vie, cette oeuvre qu'il avait d&ucirc; commencer dans une tranquille confiance en sa volont&eacute; et en sa force, tout un monde tir&eacute; de son cerveau et jet&eacute; l&agrave;, d'une pouss&eacute;e continue de la virilit&eacute; cr&eacute;atrice, en plein &eacute;panouissement de la toute-puissance ! <BR> Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa &agrave; l'examen de cette humanit&eacute; agrandie de visionnaire, d&eacute;bordant en des pages de synth&egrave;se d&eacute;mesur&eacute;e, de symbolisme cyclop&eacute;en. Et telles que des floraisons naturelles, toutes les beaut&eacute;s resplendissaient, la gr&acirc;ce et la noblesse royales, la paix et la domination souveraines.<BR> Et la science parfaite, les plus violents raccourcis os&eacute;s dans la certitude de la r&eacute;ussite, la perp&eacute;tuelle victoire technique sur les difficult&eacute;s que les plans courbes pr&eacute;sentaient. Et surtout une ing&eacute;nuit&eacute; de moyens incroyable, la mati&egrave;re r&eacute;duite presque &agrave; rien, quelques couleurs employ&eacute;es largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'&eacute;clat. Et cela suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un &eacute;lan si &eacute;nergique, qu'une flamme semblait passer l&agrave;-haut, donnant &agrave; ce peuple une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'&eacute;tait la vie qui &eacute;clatait, qui triomphait, une vie &eacute;norme et pullulante, un miracle de vie r&eacute;alis&eacute; par une main unique, qui apportait le don supr&ecirc;me, la simplicit&eacute; dans la force.<BR> Qu'on ait vu l&agrave; une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la destin&eacute;e, la cr&eacute;ation du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le ch&acirc;timent, puis la r&eacute;demption, et enfin la justice de Dieu au dernier jour du monde : Pierre ne pouvait s'y arr&ecirc;ter, d&egrave;s cette premi&egrave;re rencontre, dans la stupeur &eacute;merveill&eacute;e o&ugrave; une telle oeuvre le jetait. Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beaut&eacute;, de sa puissance et de sa gr&acirc;ce ! Ah ! ce J&eacute;hovah, ce royal vieillard, terrible et paternel, emport&eacute; dans ouragan de sa cr&eacute;ation, les bras &eacute;largis, enfantant les mondes ! Et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et que J&eacute;hovah anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace sacr&eacute; entre ce doigt du cr&eacute;ateur et celui de la cr&eacute;ature, petit espace o&ugrave; tient l'infini de l'invisible et du myst&egrave;re ! Et cette Eve puissante et adorable, cette Eve aux flancs solides, capables de porter la future humanit&eacute;, d'une gr&acirc;ce fi&egrave;re et tendre de femme qui voudra &ecirc;tre aim&eacute;e jusqu'&agrave; la perdition, toute la femme avec sa s&eacute;duction, sa f&eacute;condit&eacute;, son empire ! Puis, c'&eacute;taient m&ecirc;me les figures d&eacute;coratives, assises sur les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui c&eacute;l&eacute;braient le triomphe de la chair : les vingt jeunes hommes, heureux d'&ecirc;tre nus, d'une splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensit&eacute; de vie telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse, en des attitudes de h&eacute;ros. Et, entre les fen&ecirc;tres, tr&ocirc;naient les g&eacute;ants, les proph&egrave;tes et les sibylles, l'homme et la femme devenus dieux, d&eacute;mesur&eacute;s dans la force de la musculature et dans la grandeur de l'expression intellectuelle : J&eacute;r&eacute;mie, le coude appuy&eacute; sur le genou, la m&acirc;choire dans la main, r&eacute;fl&eacute;chissant, au fond m&ecirc;me de la vision et du r&ecirc;ve ; la sibylle d'Erythr&eacute;e, au profil si pur, si jeune en son opulence, un doigt sur le livre ouvert du destin ; Isa&iuml;e, &agrave; l'&eacute;paisse bouche de v&eacute;rit&eacute;, toute gonfl&eacute;e sous le charbon ardent, hautain, la face tourn&eacute;e &agrave; demi et une main lev&eacute;e, en un geste de commandement ; la sitylle de Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, rest&eacute;e d'une solidit&eacute; de roc, avec son masque rid&eacute;, son nez de proie, son menton carr&eacute; qui avance et s'obstine ; Jonas, vomi par la baleine, lanc&eacute; l&agrave; en un raccourci extraordinaire, le torse tordu, les bras repli&eacute;s, la t&ecirc;te renvers&eacute;e, la bouche grande ouverte et criant ; et les autres, et les autres, tous de la m&ecirc;me famille ample et majestueuse, r&eacute;gnant avec la souverainet&eacute; de l'&eacute;ternelle sant&eacute; et de l'&eacute;ternelle intelligence, r&eacute;alisant le r&ecirc;ve d'une humanit&eacute; indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs, dans les cintres des fen&ecirc;tres, dans les lunettes, des figures de beaut&eacute;, de puissance et de gr&acirc;ce, naissaient encore, se pressaient, abondaient, les anc&ecirc;tres du Christ, les m&egrave;res songeuses aux beaux enfants nus, les hommes aux regards lointains, fix&eacute;s sur l'avenir, la race punie, lasse, d&eacute;sireuse du Sauveur promis ; tandis que, dans les pendentifs des quatre angles, s'&eacute;voquaient, vivantes, des sc&egrave;nes bibliques, les victoires d'Isra&euml;l sur l'esprit du mal.<BR> Et c'&eacute;tait enfin la colossale fresque du fond, Le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une foule &eacute;perdue, emport&eacute;e dans un br&ucirc;lant souffle de vie, depuis les morts que r&eacute;veillent les anges de l'Apocalypse sonnant furieusement de la trompette, depuis les r&eacute;prouv&eacute;s que les d&eacute;mons jettent &agrave; l'enfer, en grappes d'&eacute;pouvante, jusqu'au J&eacute;sus justicier, entour&eacute; des ap&ocirc;tres et des saints, jusqu'aux &eacute;lus radieux qui montent, soutenus par des anges, pendant que, plus haut encore, d'autres anges, charg&eacute;s des instruments de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la maturit&eacute; de l'&acirc;ge, le plafond garde son envol&eacute;e, sa sup&eacute;riorit&eacute; certaine, car c'&eacute;tait l&agrave; que l'artiste avait donn&eacute; son effort vierge toute sa jeunesse, toute la flamb&eacute;e premi&egrave;re de son g&eacute;nie.<BR> Alors, Pierre ne trouva qu'un mot, Michel-Ange &eacute;tait le monstre dominant tout, &eacute;crasant tout. Et il n'y avait qu'&agrave; voir sous l'immensit&eacute; de son oeuvre, les oeuvres du P&eacute;rugin, du Pinturicchio, de Rosselli, de Signorelli, de Botticelli et les fresques ant&eacute;rieures admirables, qui se d&eacute;roulaient en dessous de la corniche, autour de la chapelle. <BR> Narcisse n'avait pas lev&eacute; les yeux vers la splendeur foudroyante du plafond. Ab&icirc;m&eacute; d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli qui a l&agrave; trois fresques.<BR> Enfin, il parla, d'un murmure. <BR> &quot;Ah ! Botticelli, Botticelli ! L'&eacute;l&eacute;gance et la gr&acirc;ce de la passion qui souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupt&eacute; ! Toute notre &acirc;me moderne devin&eacute;e et traduite, avec le charme le plus troublant qui soit jamais sorti d'une cr&eacute;ation d'artiste !&quot; <BR> Stup&eacute;fait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda &agrave; demander: <BR> &quot;Vous venez ici pour voir Botticelli ? <BR> - Mais certainement, r&eacute;pondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde absolument que lui... Tenez ! &eacute;tudiez donc cette page : Mo&iuml;se et les filles de J&eacute;thro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la m&eacute;lancolie humaines ont produit de plus p&eacute;n&eacute;trant ?&quot; <BR> Et il continua, avec un petit tremblement d&eacute;vot de la voix de l'air du pr&ecirc;tre qui p&eacute;n&egrave;tre dans le frisson d&eacute;licieux et inqui&eacute;tant du sanctuaire. Ah ! Botticelli, Botticelli ! La femme de Botticelli, avec sa face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, o&ugrave; tout son corps se livre ! Les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si r&eacute;els, et beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe &eacute;quivoque, dans lequel se m&ecirc;le la solidit&eacute; savante des muscles &agrave; la d&eacute;licatesse infinie des contours, tous soulev&eacute;s par une gamme de d&eacute;sir dont on emporte la br&ucirc;lure !<BR> Ah ! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes comme des fruits, ironiques ou douloureuses, &eacute;nigmatiques en leurs plis sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des puret&eacute;s ou des abominations ! Les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion, de p&acirc;moison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde, parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus insondables, ouverts sur le n&eacute;ant humain ! Les mains de Botticelli, si travaill&eacute;es, si soign&eacute;es, ayant comme une vie intense, jouant &agrave; l'air libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un souci tel de la gr&acirc;ce, qu'elles en sont parfois mani&eacute;r&eacute;es, mais chacune avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la souffrance du toucher ! Et, cependant, rien d'eff&eacute;min&eacute; ni de menteur, partout une sorte de fiert&eacute; virile, un mouvement passionn&eacute; et superbe soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la v&eacute;rit&eacute;, l'&eacute;tude directe, la conscience, tout un v&eacute;ritable r&eacute;alisme que corrige et rel&egrave;ve l'&eacute;tranget&eacute; g&eacute;niale du sentiment et du caract&egrave;re, donnant &agrave; la laideur m&ecirc;me la transfiguration inoubliable du charme !<BR> L'&eacute;tonnement de Pierre grandissait, et il &eacute;coutait Narcisse, dont il remarquait pour la premi&egrave;re fois la distinction un peu &eacute;tudi&eacute;e, les cheveux boucl&eacute;s, taill&eacute;s &agrave; la florentine, les yeux bleus, presque mauves, qui p&acirc;lissaient encore dans l'enthousiasme. <BR> &quot;Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange ...&quot; <BR> D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.<BR> &quot;Ah ! non, non ! ne me parlez pas de celui-l&agrave; ! Il a tout g&acirc;ch&eacute;, il a tout perdu. Un homme qui s'attelait comme un boeuf &agrave; la besogne, qui abattait l'ouvrage ainsi qu'un manoeuvre, &agrave; tant de m&egrave;tres par jour ! Et un homme sans myst&egrave;re, sans inconnu, qui voyait gros &agrave; d&eacute;go&ucirc;ter de la beaut&eacute;, des corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles &agrave; des bouch&egrave;res g&eacute;antes, des masses de chair stupides, sans au-del&agrave; d'&acirc;mes divines ou infernales !... Un ma&ccedil;on, et si vous voulez, oui ! un ma&ccedil;on colossal, mais pas davantage !&quot; <BR> Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqu&eacute;, g&acirc;t&eacute; par la recherche de l'original et du rare, &eacute;clatait la haine fatale de la sant&eacute;, de la force, de la puissance. C'&eacute;tait l'ennemi, ce Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laiss&eacute; la cr&eacute;ation la plus prodigieuse dont un artiste e&ucirc;t jamais accouch&eacute;. Le crime &eacute;tait l&agrave;, cr&eacute;er, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites cr&eacute;ations des autres, m&ecirc;me les plus d&eacute;licieuses, fussent noy&eacute;es, disparussent dans ce flot d&eacute;bordant d'&ecirc;tres, jet&eacute;s vivants sous le soleil. <BR> &quot;Ma foi, d&eacute;clara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis. Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalit&eacute; n'est vraiment qu'aux cr&eacute;atures. Le cas de Michel-Ange me para&icirc;t d&eacute;cisif, car il n'est le ma&icirc;tre surhumain, le monstre qui &eacute;crase les autres, que gr&acirc;ce &agrave; cet extraordinaire enfantement de chair vivante et magnifique, dont votre d&eacute;licatesse se blesse.<BR> Allez, que les curieux, les jolis esprits, les intellectuels p&eacute;n&eacute;trants raffinent sur l'&eacute;quivoque et l'invisible, qu'ils mettent le rago&ucirc;t de l'art dans le choix du trait pr&eacute;cieux et dans la demi-obscurit&eacute; du symbole, Michel-Ange reste le tout-puissant, le faiseur d'hommes, le ma&icirc;tre de la clart&eacute;, de la simplicit&eacute; et de la sant&eacute;, &eacute;ternel comme la vie elle-m&ecirc;me !&quot;<BR> Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de d&eacute;dain indulgent et courtois. Tout le monde n'allait pas &agrave; la chapelle Sixtine s'asseoir pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la t&ecirc;te, pour voir les Michel-Ange. Et il coupa court en disant : <BR> &quot;Voil&agrave; qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire pr&eacute;venir ici, d&egrave;s qu'il pourrait nous recevoir, et je suis &eacute;tonn&eacute; de n'avoir encore vu personne... Voulez-vous que nous montions aux Chambres de Rapha&euml;l, en attendant ?&quot; <BR> Et, en haut, dans les Chambres, il fut parfait, tr&egrave;s lucide et tr&egrave;s juste pour les oeuvres, retrouvant toute son intelligence ais&eacute;e, d&egrave;s qu'il n'&eacute;tait plus soulev&eacute; par sa haine des besognes colossales et du g&eacute;nial d&eacute;cor. <BR> Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine, et il lui fallut &eacute;chapper &agrave; l'&eacute;treinte du monstre, oublier ce qu'il venait de voir, s'habituer &agrave; ce qu'il voyait l&agrave;, pour en go&ucirc;ter toute la beaut&eacute; pure. C'&eacute;tait comme un vin trop rude qui l'avait d'abord &eacute;tourdi et qui l'emp&ecirc;chait de go&ucirc;ter ensuite cet autre vin plus l&eacute;ger, d'un bouquet d&eacute;licat.<BR> Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre ; mais le charme op&egrave;re avec une puissance lente et irr&eacute;sistible. C'est Racine &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Corneille, Lamartine &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Hugo, l'&eacute;ternelle paire, le couple de la femelle et du m&acirc;le dans les si&egrave;cles de gloire. Avec Rapha&euml;l, triomphent la noblesse la gr&acirc;ce, la ligne exquise et correcte, d'une harmonie divine et ce n'est plus seulement le symbole mat&eacute;riel superbement jet&eacute; par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une p&eacute;n&eacute;tration profonde, apport&eacute;e dans la peinture. L'homme y est plus &eacute;pur&eacute; plus id&eacute;alis&eacute;, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y a l&agrave; un sentimental, un f&eacute;minin dont on sent le frisson de tendresse, cela est aussi d'une solidit&eacute; de m&eacute;tier admirable, tr&egrave;s grand et tr&egrave;s fort. Pierre peu &agrave; peu s'abandonnait &agrave; cette ma&icirc;trise souveraine, conquis par cette &eacute;l&eacute;gance virile de beau jeune homme, touch&eacute; jusqu'au fond du coeur par cette vision de la supr&ecirc;me beaut&eacute; dans la supr&ecirc;me perfection. Mais, si La Dispute du saint sacrement et L'Ecole d'Ath&egrave;nes, ant&eacute;rieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les chefs-d'oeuvre de Rapha&euml;l, il sentit que dans L'incendie du bourg, et plus encore dans l'H&eacute;liodore chass&eacute; du temple et dans l'Attila arr&ecirc;t&eacute; aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine gr&acirc;ce, impressionn&eacute; par l'&eacute;crasante grandeur de Michel- Ange. Quel foudroiement, lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entr&egrave;rent !<BR> Le monstre avait procr&eacute;&eacute; en bas, et le plus grand parmi les humains y laissa de son &acirc;me, sans jamais plus se d&eacute;barrasser de l'influence subie.<BR> Puis, Narcisse conduisit Pierre aux Loges, &agrave; cette galerie vitr&eacute;e, si claire et d'une d&eacute;coration si d&eacute;licieuse. Mais Rapha&euml;l &eacute;tait mort, il n'y avait l&agrave;, sur les cartons qu'il avait laiss&eacute;s, qu'un travail d'&eacute;l&egrave;ves. C'&eacute;tait une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux compris que le g&eacute;nie est tout, que lorsqu'il dispara&icirc;t, l'&eacute;cole sombre. L'homme de g&eacute;nie r&eacute;sume l'&eacute;poque, donne, &agrave; une heure de la civilisation, toute la s&egrave;ve du sol social, qui reste ensuite &eacute;puis&eacute;, parfois pour des si&egrave;cles. Et il s'int&eacute;ressa davantage &agrave; l'admirable vue qu'on a des Loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la cour Saint-Damase, &eacute;tage habit&eacute; par le pape. En bas, la cour avec son portique, sa fontaine, son pav&eacute; blanc, &eacute;tait claire et nue, sous le br&ucirc;lant soleil. Cela n'avait d&eacute;cid&eacute;ment rien de l'ombre, du myst&egrave;re &eacute;touff&eacute; et religieux, que les alentours des vieilles cath&eacute;drales du Nord lui avaient fait r&ecirc;ver. A droite et &agrave; gauche du perron qui menait chez le pape et chez le cardinal secr&eacute;taire, cinq voitures se trouvaient rang&eacute;es, les cochers raides sur leurs si&egrave;ges, les chevaux immobiles dans la lumi&egrave;re vive ; et pas une &acirc;me ne peuplait le d&eacute;sert de la vaste cour carr&eacute;e, aux trois &eacute;tages de loges vitr&eacute;es comme des serres immenses ; et l'&eacute;clat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudit&eacute; du pav&eacute; et des fa&ccedil;ades, dans une sorte de majest&eacute; grave de temple pa&iuml;en, consacr&eacute; au dieu du soleil.<BR> Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce fut le prodigieux panorama de Rome qui se d&eacute;roule, sous ces fen&ecirc;tres du Vatican. Il n'avait point song&eacute; que cela d&ucirc;t &ecirc;tre, il venait d'&ecirc;tre tout d'un coup saisi par cette pens&eacute;e que le pape, de ses fen&ecirc;tres, voyait ainsi Rome enti&egrave;re, &eacute;tal&eacute;e devant lui, ramass&eacute;e, comme s'il n'avait eu qu'&agrave; &eacute;tendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les yeux et le coeur de ce spectacle inou&iuml;, car il voulait l'emporter, le garder, tout fr&eacute;missant des r&ecirc;veries sans fin qu'il &eacute;voquait.</B></P>  <P><CENTER><TABLE WIDTH="450" BORDER="0" CELLSPACING="2" CELLPADDING="0" HEIGHT="50">   <TR>     <TD WIDTH="167" HEIGHT="45">     &nbsp;<A HREF="TroisVilles.html"><IMG SRC="../outils/flecheG.gif"     WIDTH="14" HEIGHT="13" ALIGN="BOTTOM" BORDER="0" NATURALSIZEFLAG="3"></A>retour     aux <I>Trois Villes</I></TD>      <TD WIDTH="126" HEIGHT="45">     &nbsp;<A HREF="../abc/m.html"><IMG SRC="../outils/flecheG.gif"     WIDTH="14" HEIGHT="13" ALIGN="BOTTOM" BORDER="0" NATURALSIZEFLAG="3"></A>lettre     m</TD>      <TD WIDTH="90" HEIGHT="45">     &nbsp;<B><A HREF="../pages/pagesindex.html"><IMG SRC="../outils/SOMMAIRE.jpg"     WIDTH="30" HEIGHT="32" ALIGN="BOTTOM" BORDER="0" NATURALSIZEFLAG="3"></A></B></TD>      <TD WIDTH="56" HEIGHT="45">     <P ALIGN=RIGHT>&nbsp;</TD>    </TR> </TABLE></CENTER>  </BODY> </HTML> 
