<html>  <head> <meta name="GENERATOR" content="Microsoft FrontPage 4.0"> <meta name="ProgId" content="FrontPage.Editor.Document"> <title>L'ange du bizarre</title> </head>  <body>  <h1 align="center" style="text-align:center;text-indent:14.2pt"><b style="mso-bidi-font-weight:normal"><span lang="FR">L'ange du bizarre<o:p> </o:p> </span></b></h1> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">&nbsp;C'tait une froide aprs-midi de novembre. Je venais justement d'expdier un dner plus solide qu' l'ordinaire, dont la <i style="mso-bidi-font-style:normal">truffe</i> dyspeptique ne faisait pas l'article le moins important, et j'tais seul, assis dans la salle  manger, les pieds sur le garde-feu et mon coude sur une petite table que j'avais roule devant le feu, avec quelques bouteilles de vins de diverses sortes et de liqueurs spiritueuses.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Dans la matine, j'avais lu le <i style="mso-bidi-font-style:normal">Lonidas</i>, de Glover ; l'<i style="mso-bidi-font-style:normal">pigoniade</i>, de Wilkie ; le <i style="mso-bidi-font-style:normal">Plerinage</i>, de Lamartine ; la <i style="mso-bidi-font-style:normal">Colombiade</i>, de Barlow ; la <i style="mso-bidi-font-style:normal">Sicile</i>, de Tuckermann, et les <i style="mso-bidi-font-style:normal">Curiosits</i>, de Griswold, aussi, l'avouerai-je volontiers, je me sentais lgrement stupide. Je m'efforai de me rveiller avec force verres de laffite, et n'y pouvant russir, de dsespoir j'eus recours  un numro de journal gar prs de moi. Ayant soigneusement lu la colonne des <i style="mso-bidi-font-style:normal">chiens perdus</i>, et puis les deux colonnes des <i style="mso-bidi-font-style:normal">femmes et apprenties en fuite</i>, j'attaquai avec une vigoureuse rsolution la partie ditoriale, et, l'ayant lue depuis le commencement jusqu' la fin sans en comprendre une syllabe, il<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>me vint  l'ide qu'elle pouvait bien tre crite en chinois ; et je la relus alors, depuis la fin jusqu'au commencement. Mais sans obtenir un rsultat plus satisfaisant. De dgot, j'tais au moment de<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>jeter</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">&nbsp;<o:p> </o:p> </span></p> <p class="MsoNormal" align="center" style="text-align:center;text-indent:14.2pt"><i style="mso-bidi-font-style:normal"><span lang="FR">Cet in-folio de quatre pages, heureux ouvrage<o:p> </o:p> </span></i></p> <p class="MsoNormal" align="center" style="text-align:center;text-indent:14.2pt"><i style="mso-bidi-font-style:normal"><span lang="FR">Que la critique elle-mme ne critique pas.<o:p> </o:p> </span></i></p> <p class="MsoNormal" align="center" style="text-align:center;text-indent:14.2pt"><i style="mso-bidi-font-style:normal"><span lang="FR">&nbsp;<o:p> </o:p> </span></i></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Quand je sentis mon attention tant soit peu veille par le paragraphe suivant :</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Les routes qui conduisent  la mort sont nombreuses et tranges. Un journal de Londres mentionne le dcs d'un homme d  une cause singulire. Il jouait un jeu de <i style="mso-bidi-font-style:normal">puff the dart</i> qui se joue avec une longue aiguille, emmaillote de laine, qu'on souffle sur une cible  travers un tube d'tain. il plaa l'aiguille du mauvais cot du tube, et, ramassant fortement toute sa respiration pour chasser l'aiguille avec plus de vigueur, il l'attira dans son gosier. Celle-ci pntra dans les poumons et tua l'imprudent en peu de jours. </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">En voyant cela, j'entrai dans une immense rage, sans savoir exactement pourquoi.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Cet article, m'criai-je, est une mprisable fausset, un pauvre canard ; c'est la lie de l'imagination de quelque pitoyable barbouilleur  un sou la ligne, de quelque misrable fabricant d'aventures au pays de Cocagne. Ces gaillards-l, connaissant la prodigieuse jobarderie du sicle, emploient tout leur esprit  imaginer des possibilits improbables, des <i style="mso-bidi-font-style:normal">accidents bizarres</i>, comme ils les appellent ; mais pour un esprit rflchi (comme le mien, ajoutai-je en manire de parenthse, appuyant, sans m'en apercevoir, mon index sur le cot de mon nez), pour une intelligence contemplative semblable  celle que je possde, il est vident,  premire vue, que la merveilleuse et rcente multiplication de ces accidents bizarres<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>est de beaucoup le plus bizarre de tous. Pour ma part, je suis dcid  ne rien croire dsormais de tout ce qui aura en soi quelque chose de singulier !</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Mein Gott ! vaut-il htre pette bur tire zela !  - rpondit une des plus remarquables voix que j'eusse jamais entendues.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">D'abord, je la pris pour un bourdonnement dans mes oreilles, comme il en arrive quelquefois  un homme qui devient trs ivre ; mais, en y rflchissant, je considrai le bruit comme ressemblant plutt  celui qui sort d'un baril vide quand on le frappe avec un gros bton ; et, en vrit, je m'en serais tenu  cette conclusion si ce n'et t l'articulation des syllabes et des mots. Par temprament, je ne suis nullement nerveux et les quelques verres de laffite que j'avais sirots ne servaient pas peu  me donner du courage, de sorte que je n'prouvai aucune trpidation ; mais je me levai simplement les yeux  loisir, et je regardai soigneusement tout autour de ta chambre pour dcouvrir l'intrus. Cependant, je ne vis absolument personne.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Humph ! - reprit la voix, comme je continuais mon examen, - il vaut gu phus zoyez zou gomme ein borgue , bur ne bas me phoir gand che zuis azis isi  god de phus. </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> ce coup, je m'avisai de regarder directement devant mon nez ; et l effectivement, m'affrontant presque, tait install prs de la table un personnage, non encore dcrit, quoique non absolument indescriptible. Son corps tait une pipe de vin, ou une pice de rhum, ou quelque chose analogue, et avait une apparence vritablement falstaffienne.  son extrmit infrieure taient ajustes deux caques qui semblaient remplir l'office de jambes. Au lieu de bras, pendillaient de la partie suprieure de la carcasse deux bouteilles passablement longues, dont les goulots figuraient les mains.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">En fait de tte, tout ce que le monstre possdait tait une de ces cantines de Hesse, qui ressemblent  de vastes tabatires, avec un trou dans le milieu du couvercle. Cette cantine (surmonte d'un entonnoir  son sommet, comme d'un chapeau de cavalier rabattu sur les yeux) tait pose de champ sur le tonneau, le trou tant tourn de mon cot ; et, par ce trou qui semblait grimaant et rid comme la bouche d'une vieille fille trs crmonieuse, la crature mettait de certains bruits sourds et grondants qu'elle donnait videmment pour un langage intelligible.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Che tis, - disait-elle, - gu'y vaut gue phus zoyez zou gomme ein borgue, bur htre azis l, et ne bas me phoir gand che zuis azis isi, et che tis ozi qu'il vaut gue phus zoyez ein pette blis grose gu'ine hoie bur ne bas groire se gui hait imbrim tans l'imbrim. c'est la phrid, la phrid, mot bur mot.</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Qui tes-vous, je vous prie ? - dis-je avec beaucoup de dignit, quoique un peu dmont; - comment tes-vous entr ici ? et qu'est-ce que vous dbitez l ?</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Gomment che zuis handr - rpliqua le monstre , za ne phus recarte bas, et gand  ze gue che tpide, che tpide ze gue che drouffe pon te tpider ; et, gand  ze gue che zuis, ch zuis chistement phenu bur gue phus le phoyiez bar phus-memme.</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Vous tes un misrable ivrogne, - dis-je, et je vais sonner et ordonner  mon valet de chambre de vous jeter  coups de pied dans la rue.</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Hi ! hi ! hi ! - rpondit le drle, - hu ! hu ! hu ! bur za, phus ne le buphez pas !</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Je ne puis pas ! - dis-je, que voulez-vous dire ? Je ne puis pas quoi ?</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Zauner la glauje , - rpliqua-t-il en essayant une grimace avec sa hideuse petite bouche.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">L-dessus, je fis un effort pour me lever, dans le but de mettre ma menace  excution ; mais le brigand se pencha  travers la table, et, m'ajustant un coup sur le front avec le goulot d'une de ses longues bouteilles, me renvoya dans le fond du fauteuil, d'o je m'tais  moiti soulev. J'tais absolument tourdi, et, pendant un moment, je ne sus quel parti prendre. Lui, cependant, continuait son discours :</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Phus phoyez - dit-il, - gue le mi hait de phus dnir dranguille ; et maindenant phus zaurez gui che zuis. Recartez-mo ! che zuis l'<i style="mso-bidi-font-style:normal">Anche ti Pizarre.<o:p> </o:p> </i></span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Assez<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>bizarre, en effet, - me hasardai-je  rpliquer ; - mais je m'tais toujours figur qu'un ange devait avoir des ailes.</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Tes elles ! - s'cria-t-il grandement courrouc. - Gu'ai che avaire t'elles ? Me brenez-phus bur ein boulet?</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Non ! oh non ! - rpondis-je trs alarm, vous n'tes pas un poulet ; non certainement.</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span> la ponne heire ! denez-phus tonc dranguille et gombordez-phus pien, hu che phus paderai engore affec mon biong. Z'est le boulet gui ha tes elles, et l'ipou gui ha tes elles, et le tmon qui tes elles, et le cran tiable qui ha tes elles. L'anche, il n'a bas t'elles, et che zuis l'<i style="mso-bidi-font-style:normal">Anche ti Pizarre.</i></span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Et cette affaire pour laquelle vous venez, c'est c'est ?</span></p> <p class="MsoNormal" style="margin-left:0in;text-indent:14.2pt;mso-list:l0 level1 lfo2; tab-stops:list 32.2pt"><span lang="FR">-<span style="font:7.0pt &quot;Times New Roman&quot;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </span>Zette avaire ! s'cria l'horrible objet ; - oh ! guelle phile esbesse de vaguin mal ellef haites-phus tongue, bur temanter  ein tchintlemane et  ein anch z'il vait tes avaires ? </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Ce langage dpassait tout ce que je pouvais supporter, mme de al part d'un ange ; aussi ramassant mon courage, je saisis une salire qui se trouvait  ma porte, et je la lanai  la tte de l'intrus. mais il vita le coup, ou je visai mal ; car je ne russis qu' dmolir le verre qui protgeait le cadran de la pendule place sur la chemine. Quant  l'Ange, il comprit mon intention, et rpondit  mon attaque par deux ou trois vigoureux coups qu'il m'assna conscutivement sur le front comme il avait dj fait. Ce traitement me rduisit tout de suite  la soumission, et je suis presque honteux d'avouer que, soit douleur, soit humiliation, il me vint quelques larmes dans les yeux.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Mein Gott ! - dit l'Ange du Bizarre, en apparence trs radouci par le spectacle de ma dtresse, - le boffre omme hait drs iffre ou drs avlich. Il ne vaut bas poire zeg gomme za ; il vaut meddre te l'eau tans fodre phin. Denez, puffez-moi za. puffez za, gomme un carzon pien zache et ne blrez blis maindenant, endentez-phus ! </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Alors, l'Ange du Bizarre remplit mon verre (qui jusqu'au tiers seulement, contenait du porto) d'un fluide incolore qu'il rpandit d'un de ses bras. J'observai que les bouteilles qui lui servaient de bras avaient autour du col des tiquettes portaient l'inscription <i style="mso-bidi-font-style:normal">Kirschenwasser</i>.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">La bont attentive de l'Ange m'apaisa considrablement, et, soulag par l'<i style="mso-bidi-font-style: normal">eau</i> avec laquelle il avait,  diverses reprises, coup mon vin, je retrouvai enfin le calme suffisant pour couter son trs extraordinaire discours. Je ne prtends pas relater tout ce qu'il me dit ; mais ce que j'en retins en substance, c'est qu'il tait le gnie qui prsidait aux <i style="mso-bidi-font-style:normal">contre-temps</i> dans l'humanit, et que sa fonction tait d'amener ces <i style="mso-bidi-font-style:normal">accidents bizarres</i>, qui tonnent continuellement les sceptiques. Une ou deux fois, comme je me hasardais  exprimer ma totale incrdulit relativement  ses prtentions, il se fcha tout rouge, si bien qu' la fin je considrai comme la politique la plus sage de ne rien dire du tout et de le laisser aller son train.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Il parla donc tout  son aise pendant que je restais tendu dans mon fauteuil, les yeux ferms, et que je m'amusais  mcher des raisins et  chiquenauder les queues  travers la chambre. Mais l'Ange, cependant, interprta cette conduite de ma part comme un signe de mpris. Il se leva dans un effroyable courroux, rabattit compltement son entonnoir sur ses yeux ,<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>lcha un vaste juron, articula une menace dont je ne saisis pas le caractre prcis, et finalement me fit un profond salut d'adieu en me souhaitant,  la manire de l'archevque de Gil Blas, <i style="mso-bidi-font-style:normal">beaucoup de bonheur et un peu plus de bon sens.</i></span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Son dpart fut pour moi un bon dbarras. Les <i style="mso-bidi-font-style:normal">quelques</i> verres de laffitte que j'avais bus  petits coups avaient eu pour effet de m'assoupir, et je sentis l'envie de faire une sieste de quinze ou vingt minutes, comme c'est ma coutume aprs le dner. J'avais  six heures un rendez-vous important auquel je devais tre absolument exact. Ma police d'assurance pour mon habitation tait expire depuis le jour prcdent, et, une difficult s'tant leve, il avait t convenu qu' six heures je me prsenterais devant le conseil des directeurs de la compagnie pour arrter les termes d'un renouvellement. Jetant un coup d'il sur la pendule de la chemine (car je me sentais trop assoupi pour tirer ma montre), j'eus le plaisir de voir que j'avais encore vingt minutes  moi.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Il tait cinq heures et demie ; je pouvais aisment me rendre au bureau d'assurances en cinq minutes, et ma sieste habituelle n'avait jamais dpass vingt-cinq minutes. Je me sentis donc suffisamment rassur, et je m'arrangeai tout de suite pour faire mon somme.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Quand j'eus fini,  ma grande satisfaction, et que je me rveillai, je regardai de nouveau l'horloge et je fus  moiti dispos  croire  la possibilit des accidents bizarres en voyant qu'au lieu de mes quinze ou vingt minutes habituelles, je n'en avais dormi que trois. Je repris donc ma sieste, et, enfin m'veillant une seconde fois, je vis avec un immense tonnement qu'il tait toujours six heures moins vingt-sept minutes.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Je sautai sur mes pieds pour examiner la pendule, et je m'aperus qu'elle s'tait arrte. Ma montre m'informa qu'il tait sept heures et demie ; j'avais dormi deux heures, et mon rendez-vous tait manqu.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Rien n'est perdu, - me dis-je, - j'irai au bureau dans la matine, et je m'excuserai. Cependant, que peut-il tre arriv  la pendule ? </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">En l'examinant, je dcouvris qu'une des queues de raisin que je lanais  travers la chambre, pendant que l'Ange du Bizarre me faisait son discours, avait pass  travers le verre bris et s'tait loge, assez singulirement, dans le trou de la clef ; se projetant en dehors par un bout, elle avait ainsi arrt la rvolution de la petite aiguille.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Ah ! - dis-je, - je vois ce que c'est ; cela saute aux yeux. Accident naturel, comme il doit en arriver de temps  autre ! </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">je ne m'occupai pas davantage de la chose ; et  mon heure accoutume, je me mis au lit. Ayant plac une bougie sur une tablette de chevet de mon lit, je fis un effort pour lire quelques pages de l'<i style="mso-bidi-font-style:normal">Omniprsence de la Divinit</i>, et je m'endormis malheureusement en moins de vingt secondes, laissant le flambeau allum  la mme place.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Mes rves furent terriblement troubls par les apparitions de l'Ange du Bizarre. Il me sembla qu'il se tenait au pied de ma couche, qu'il tirait les rideaux, et qu'avec le son caverneux, abominable, d'un tonneau de rhum, il me menaait de la plus amre vengeance pour le mpris que j'avais fait de lui. Il finit sa longue harangue en tant son chapeau-entonnoir, et me fourrant le tuyau dans le gosier, il m'inonda d'un ocan de kirschennwasser qu'il rpandait  flots continus d'une de ces bouteilles  long col qui lui servaient de bras.  la longue, mon agonie devint intolrable, et je m'veillai juste  temps pour m'apercevoir qu'un rat se sauvait avec la bougie allume enleve de sa tablette, mais pas assez tt malheureusement pour l'empcher de regagner son trou avec sa dangereuse proie. Bientt je sentis mes narines assaillies par une odeur forte et suffocante ; la maison, je m'en apercevais bien, tait en feu.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">En quelques minutes, l'incendie clata avec violence, et, dans un espace de temps incroyablement court, tout le btiment fut envelopp de flammes. Toute issue de ma chambre, excepte la fentre, se trouvait coupe. La foule, cependant, se procura vivement une longue chelle et la dressa. Grce  ce moyen, je descendais rapidement, et je pouvais me croire sauv, quand un norme pourceau, dont la vaste panse et mme toute la physionomie me rappelait en quelque sorte l'Ange du Bizarre, - quand ce pourceau, dis-je, qui jusqu'alors avait paisiblement sommeill dans la boue, se fourra dans la tte que son paule gauche avait besoin d'tre gratte et ne pouvait pas trouver de grattoir plus convenable que le pied de l'chelle. en un instant je fus prcipit sur le pav, et j'eus le malheur de me casser le bras.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Cet accident, joint  la perte plus grave de mes cheveux, qui avaient t totalement flambs, disposa mon esprit aux impressions srieuses, si bien que finalement je rsolus de me marier.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Il y avait une riche veuve qui pleurait encore la perte de son septime mari, et j'offris  son me ulcre la baume de mes vux. Elle accorda, non sans rsistance, son consentement  mes prires. Je m'agenouillai  ses pieds, plein de gratitude et d'adoration. Elle rougit et inclina vers moi ses boucles luxuriantes jusqu' les mettre en contact avec celles que l'art de Grandjean m'avait fournies pour suppler temporairement ma chevelure absente. Je ne sais comment se fit l'accrochement, mais il eut lieu. Je me relevai sans perruque, avec un crne brillant comme une boule ; elle, pleine de mpris et de rage,  moiti ensevelie dans une chevelure trangre. Ainsi prirent fin mes esprances relativement  la veuve, par un accident que certainement je ne pouvais pas prvoir, mais qui n'tait que la consquence naturelle des vnements.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Sans dsesprer, toutefois, j'entrepris le sige d'un cur moins implacable. Cette fois encore, les destins me furent pendant quelques propices ; cette fois encore, un accident trivial en interrompit le cours. Rencontrant ma fiance dans une maison o se pressait <i style="mso-bidi-font-style:normal">l'lite</i> de la cit, je me htais pour la saluer d'un de mes saluts les plus respectueux, quand une molcule de je ne sais quelle matire trangre, se logeant dans le coin de mon il, me rendit, pour le moment, compltement aveugle. Avant que j'eusse pu retrouver la vue, la dame de mon cur avait disparu, irrparablement offense de ce que j'tais pass  cot d'elle sans la saluer ; ce qu'il lui plut de considrer comme une grossiret prmdite. Pendant que je restais sur place bloui par la soudainet de cet accident (qui aurait pu arriver  n'importe qui sous le soleil) et que ma ccit persistait, je fus accost par l'Ange du Bizarre, qui m'offrit son secours avec une civilit  laquelle j'tais loin de m'attendre. Il examina mon il malade avec beaucoup de douceur et d'adresse, m'informa que j'avais une goutte dans l'il et (de quelque nature que ft cette goutte) l'enleva, me procurant un grand soulagement.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Je rflchis alors qu'il tait pour moi grandement temps de mourir, puisque la fortune avait jur de me perscuter, et je me dirigeai en consquence vers la rivire la plus prochaine. L, me dbarrassant de mes habits (car aucune raison ne s'oppose  ce que nous mourions comme nous sommes ns), je me jetai la tte la premire dans le courant. Le seul tmoin de ma destine tait une corneille solitaire, qui, ayant t sduite par du grain mouill d'eau de vie, s'tait enivre et avait abandonn le reste de la troupe.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> peine tais-je entr dans l'eau, que cet oiseau s'avisa de s'enfuir avec la partie la plus indispensable de mon costume. C'est pourquoi, remettant pour le moment mon projet de suicide, je glissai tant bien que mal mes membres infrieurs dans les manches de mon habit, et me mis  la poursuite de la coupable avec toute l'agilit que rclamait le cas et que me permettaient les circonstances.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Mais la mauvaise destine m'accompagnait toujours. Comme je courais  grande vitesse, le nez en l'air et ne m'occupant que du ravisseur de ma proprit, je m'aperus subitement que mes pieds ne touchaient plus la terre ferme ; le fait est que je m'tais jet dans un prcipice, et que j'aurais t infailliblement bris en morceaux, si, pour mon bonheur, je n'avais saisi une corde suspendue  un ballon qui passait par l.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Aussitt que j'eus suffisamment recouvr mes sens pour comprendre la terrible position dans laquelle j'tais situ (ou plutt suspendu), je dployai toute le force de mes poumons pour faire connatre cette position  l'aronaute plac au dessus de moi. Mais pendant longtemps je m'poumonai en vain. Ou l'imbcile ne pouvait pas me voir, ou mchamment il ne voulait pas. Cependant, la machine s'levait rapidement, pendant que mes forces s'puisaient plus rapidement encore.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Je fus bientt au moment de me rsigner  mon destin et de me laisser tomber tranquillement dans la mer, quand tous mes esprits furent soudainement ravivs par le son d'une voix caverneuse qui partait d'en haut et qui semblait bourdonner nonchalamment un air d'opra. Levant les yeux, j'aperus l'Ange du Bizarre. Il s'appuyait, les bras croiss, sur le bord de la nacelle, avec une pipe  la bouche, dont il soufflait paisiblement les bouffes, et il semblait tre dans les meilleurs termes avec lui-mme et avec l'univers. J'tais trop puis pour parler, de sorte que je continuai  le regarder avec un air suppliant.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Pendant quelques instants, bien qu'il me regardt en plein visage, il ne dit pas un mot. Enfin, faisant passer soigneusement son cume de mer du coin droit de sa bouche vers le gauche, il consentit  parler.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Gui haites-phus ? demanda-t-il, - et bar le tiable, gue vaites-phus l ? </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> ce trait suprme d'impudence, de cruaut et d'affectation, je pus  peine rpondre par quelques cris :</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Au secours ! servez-moi dans ma dtresse !</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">- Phus zerphir ! - rpond le brigand ; - bas mo ! phoisi la pudeye : zerphez-phus phus-memme, et gue le taible phus emborde ! </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Et avec ces paroles il lcha une grosse bouteille de kirschenwasser qui, tombant prcisment sur le sommet de ma tte, me donna  croire que ma cervelle avait vol en clats. Frappp de cette ide, j'tais au moment de lcher prise et de rendre l'me de bonne grce, quand je fus arrt par le cri de l'Ange, qui me commandait de tenir bon.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Denez pon ! disait-il, - ne phus braisez bas, ententez phus ? phulez-phus brantre engore l'audre pudeye ou pien haides-phus tkriss et reffenu  phus-memme ? </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Je me dpchai de secouer deux fois la tte, une fois dans le sens ngatif, voulant dire que je prfrais pour le moment ne pas prendre l'autre bouteille, et une fois dans le sens affirmatif, signifiant que je n'tais pas ivre et que j'tais positivement revenu  moi-mme. Par ce moyen, je parvins un peu  adoucir l'Ange.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Et maindenant, - me demanda-t-il - phus groyez envin ? phus groyez  la bossipilid ti pizarre ? </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">je fis avec ma tte un nouveau signe d'assentiment.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Et phus groyez en mo l'Anche ti Pizarre ? </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Nouveau Oui ! avec ma tte.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Et phus regonaizez que phus haites ine iphrogne apheukle et ine pette ? </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Je fis encore : Oui !</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR"> Mdez tongue fodre main troide tans la bauge coge te fodre gulode, in dmoignache te fodre barvde zumizion  l'Anche ti Pizarre. </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">Cette condition, pour des raisons bien videntes, me parut impossible  remplir. D'abord mon bras gauche ayant t cass dans ma chute du haut de l'chelle, si j'avais lch prise de ma droite, j'aurais tout  fait dgringol. En second lieu, je n'avais plus de culotte depuis que je courais aprs la corneille. Je fus donc oblig,  mon grand regret, de secouer ma tte dans le sens ngatif, voulant par l faire entendre  l'Ange que je trouvais incommode, en ce moment prcis, de satisfaire  sa demande, si raisonnable qu'elle ft d'ailleurs ! Cependant,  peine avais-je cess de secouer la tte que l'Ange du Bizarre se mit  rugir :  Hallez tongue au tiaple ! </span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">En prononant ces mots, avec un couteau bien affil il coupa la corde  laquelle j'tais suspendu, et, comme il se trouva par hasard que nous passions juste au-dessus de ma maison (qui pendant mes prgrinations avait t trs convenablement rebtie), j'eus le bonheur de dgringoler la tte la premire par la grande chemine et de m'abattre dans le foyer de ma salle  manger.</span></p> <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt"><span lang="FR">En recouvrant mes sens (car la chute m'avait entirement tourdi), je m'aperus qu'il tait environ quatre heures du matin. J'tais tendu  l'endroit mme o le ballon m'avait laiss tomber. Ma tte tranait dans les cendres d'un feu mal teint, pendant que mes pieds reposaient sur le naufrage d'une petite table renverse, parmi les dbris d'un dessert vari, y compris un journal, quelques verres briss, des bouteilles fracasses et une cruche vide de kirschennwasser et de schiedam. Ainsi s'tait veng l'Ange du Bizarre.</span></p>  <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt" align="center"><span lang="FR">Fin</span></p>  <p class="MsoNormal" style="text-indent:14.2pt" align="left"><span lang="FR">transcrit par <a href="mailto:and.m@free.fr">Marc Andouche</a></span></p>  </body>  </html> 
