<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.0 Transitional//EN"> <html>  <head> <!-- Minus AutoDato --> <TITLE>Trotsky: Ma Vie - 2 Les voisins - premires tudes</title> <META NAME="Generator" CONTENT="Stone's WebWriter 3"> <meta HTTP-EQUIV="Content-Type" CONTENT="text/html;charset=iso-8859-1"> <meta NAME="Description" CONTENT="Leon Trotsky: 'Oeuvres'"> <meta NAME="Author" CONTENT="trotsky@netcourrier.com"> <meta NAME="Keywords" lang="fr" CONTENT="marxisme, marxiste, histoire, revolution, russe, trotsky, lenine, bolchevik, rvolution proltarienne"> <meta NAME="Reply-to" CONTENT="trotsky@netcourrier.com"> <link REL="STYLESHEET" TYPE="text/css" HREF="../../total2.css"> <style TYPE="text/css"> <! --maj 200599 --> </style> <meta name="Microsoft Theme" content="none"> <meta name="Microsoft Border" content="none, default"> </head>  <body bgcolor="#FFFFFF" text="#000000" link="blue" vlink="red" alink="#0000FF"> <p>&nbsp;</p>  <hr SIZE="1" NOSHADE> <table border="0" width="761"> <tr>  <td width="156"><p CLASS="an">1930</P></td>  <td width="597">&nbsp;</td> </tr> </table>  <hr SIZE="1" NOSHADE> <p>&nbsp;</p>  <h2>Lon Trotsky</h2> <h1 align="center"><b>MA VIE</b> </h1> <p align="center">&nbsp;</p>  <p align="center" class="chapit">2 Les voisins - premires tudes</p>  <p>A une verste ou mme moins de notre Ianovka se trouvait le domaine des Dembovsky. Mon pre avait pris en location une partie de leurs terres et avait avec eux des relations d'affaires depuis de longues annes. La propritaire du domaine se nommait Fodosia Antonovna: c'tait une vieille Polonaise, devenue matresse de maison aprs avoir t gouvernante. Aprs la mort de son premier mari, qui tait riche, elle s'tait donn pour conjoint le grant de l'exploitation, un certain Casimir Antonovitch, plus jeune qu'elle d'une vingtaine d'annes. Mais, depuis longtemps, Fodosia Antonovna ne vivait plus avec ce second mari, lequel continuait  administrer son bien. Casimir Antonovitch, Polonais comme elle, tait un grand gaillard moustachu, jovial et criard. Il venait frquemment prendre le th chez nous,  la grande table ovale, et contait  grand bruit des histoires insignifiantes, s'y reprenant  deux ou trois fois, rptant certains mots  effet en faisant claquer ses doigts.</p>  <p>Casimir Antonovitch possdait un remarquable rucher, install  bonne distance des curies et des tables, car les abeilles ne tolrent pas l'odeur des chevaux. Les mouches  miel butinaient les arbres fruitiers, les blancs acacias, le colza, le sarrasin: en un mot, elles avaient de l'espace devant elles. De temps  autre, Casimir Antonovitch nous apportait, dans une serviette, entre deux assiettes, un rayon de miel tout plein d'or transparent.</p>  <p>Ivan Vassilivitch m'emmena un jour chez Casimir Antonovitch, dans le dessein de se procurer des pigeons pour l'levage. Dans une des pices d'angle d'une grande maison vide, Casimir Antonovitch nous offrit le th. Sur de larges assiettes  l'odeur d'humidit, il y avait du beurre, du fromage blanc, du miel. Je buvais mon th  la soucoupe et j'coutais la nonchalante causerie.</p>  <p>-Ne sera-t-il pas trop tard ? disais-je tout bas  Ivan Vassilivitch.</p>  <p>-Non, attends, rpondait Casimir Antonovitch; il faut leur laisser le temps de se tranquilliser sous le toit. Il y en a l des nues.</p>  <p>Je me morfondais. Enfin, avec une lanterne, on grimpa jusqu'aux combles d'un grenier.</p>  <p>-Ah! maintenant, gare  toi! me dit Casimir Antonovitch.</p>  <p>Le haut du grenier tait en longueur, il y faisait sombre, des poutres le coupaient en divers sens. Cela sentait la souris, la poussire, la toile d'araigne et la fiente d'oiseau. On teignit la lanterne.</p>  <p>Ils sont l, attrapez-les, dit tout bas Casimir Antonovitch.</p>  <p>Sur quoi commena quelque chose d'indescriptible. Dans l'obscurit la plus profonde, ce fut un remue-mnage infernal: les combles se rveillrent, tournrent, tourbillonnrent. Un moment, il me sembla que le monde s'croulait, que tout tait perdu. Je ne revins  moi que peu  peu, entendant des voix tendues: </p>  <p>-Tenez, encore, ici, ici... Fourrez-le dans le sac... L !...</p>  <p>Au retour, Ivan Vassilivitch porta le sac, et, pendant le trajet, ce fut, sur son dos, comme la continuation de ce qui avait eu lieu dans le grenier.</p>  <p>Un pigeonnier avait t construit sous le toit de l'atelier. Je grimpais  l'chelle dix fois par jour, portant aux pigeons de l'eau, du mil, du bl, des miettes de pain. Une semaine plus tard, deux petits oeufs se trouvrent dans un des nids. Mais nous n'emes pas le temps de nous pntrer comme il convenait du plaisir de cette dcouverte que les pigeons nous quittrent, couple aprs couple, rentrant  leur ancienne demeure. Il ne nous en resta que trois paires, ceux auxquels on avait coup les extrmits des ailes; mais, peu de jours aprs, leurs plumes ayant repouss, ils dsertrent comme les autres notre pigeonnier pourtant fort bien bti, d'aprs le systme  couloirs.</p>  <p>Prs d'Elisavetgrad, mon pre avait pris en location de la terre appartenant  une dame T-skaa. C'tait une veuve, d'une quarantaine d'annes, qui avait du caractre. Elle avait auprs d'elle un pope, veuf comme elle, amateur de musique, du jeu de cartes et de bien d'autres choses.</p>  <p>La dame T-skaa, avec le pope veuf, vient  Ianovka rviser les conditions du fermage. On leur rserve la grand-salle et la chambre voisine. A table, on sert une poule prpare au beurre, de l'eau-de-vie aux cerises, des <EM>varniki</EM> [Pte de farine, fourre de fruits ou de fromage, que l'on fait bouillir et que l'on sert avec de la crme. -N.d.T.] aux cerises aussi. Aprs le dner, je reste dans la salle et je vois le pope s'asseoir tout prs de la dame T-skaa: il lui chuchote  l'oreille des choses qui doivent tre trs drles. Retournant le bas de sa soutane et tirant de la poche de son pantalon ray un tui en argent  monogramme, le petit pre allumait une cigarette et, lanant adroitement des anneaux de fume, racontait, en l'absence de la dame, que, dans les romans, elle ne lisait que les dialogues. Tout le monde sourit par politesse, mais on s'abstient d'exprimer un jugement, sachant que le petit pre rapporte tout  la dame, et qu'il y ajoute mme du sien. </p>  <p>Mon pre avait lou la terre de la dame T-skaa en commun avec Casimir Antonovitch. Vers ce temps, ce dernier devint veuf et se transforma du coup: les poils blancs qu'il avait dans sa barbe disparurent, il porta un col empes, une cravate avec pingle, et il eut dans sa poche le portrait d'une autre dame. Casimir Antonovitch se moquait un peu, comme nous tous, de &quot;l'oncle&quot; Grgoire, mais c'tait prcisment  lui qu'il se confessait sur toutes ses affaires de coeur, et il lui montrait une photo qu'il tirait d'une enveloppe.</p>  <p>Regardez, disait Casimir  l'oncle qui se pmait d'admiration, regardez bien, je dis  cette personne: &quot;Madame, vos lvres sont faites pour les baisers.&quot;...</p>  <p>Casimir Antonovitch pousa cette &quot;personne&quot;, mais, un an ou dix-huit mois aprs son mariage, il prit d'une manire imprvue : dans la cour de T-skaa, un taureau fona sur lui et le tua  coups de cornes.</p>  <p>A huit verstes de chez nous se trouvait le domaine des frres F-zer. Leur fonds tait estim  quelques milliers de dciatines. Leur maison ressemblait  un palais, elle tait richement meuble, elle comptait de nombreuses pices rserves aux htes de passage, il s'y trouvait une salle de billard et tout ce qu'on voudra. Les frres F-zer, Lev et Ivan avaient reu tout cela en hritage de leur pre Timofe et mangeaient peu  peu leur patrimoine. Le bien tait confi  un grant.</p>  <p>-David Lontivitch habite une maison en terre bousille; notez bien que, quand mme, il est plus riche que moi.</p>  <p>Ainsi parlait parfois de mon pre l'an des F-zer, et quand on rapportait de tels propos  mon pre, celui-ci en tait visiblement satisfait</p>  <p>Un jour, le cadet, Ivan, passa  cheval par Ianovka, avec deux chasseurs, tous trois ayant le fusil en bandoulire et suivis d'une meute de lvriers blancs. Jamais Ianovka n'avait rien vu de pareil.</p>  <p>-Ils auront bientt fait de tuer en chasse leur hritage, dit mon pre d'un ton dsapprobateur.</p>  <p>Ces familles de propritaires du gouvernement de Kherson taient marques, condamnes d'avance. Leur volution tait extrmement rapide et, dans la plupart des cas, c'tait une dcadence, bien que leur milieu ft trs composite : nobles de vieille souche, fonctionnaires gratifis pour les services rendus, Polonais, Allemands, et des juifs qui avaient pu acheter des terres avant 1881. Nombre des fondateurs de ces dynasties de la steppe furent des hommes minents en leur genre, des chanards, et rapaces de nature. A vrai dire, je n'en ai connu personnellement aucun : vers 1880  peu prs tous avaient disparu. Beaucoup d'entre eux avaient dbut avec un sou perc mais, par leur hardiesse  rafler, par le crime bien souvent, ils s'taient empars de formidables morceaux. La deuxime gnration grandissait dj dans des conditions de vie aristocratique prmature: on parlait franais, on avait chez soi un billard et l'on se livrait  tous les dsordres. La crise agraire des annes 80, cause par la concurrence transatlantique, frappa sans piti ce monde. Ces gens tombrent comme feuilles mortes. La troisime gnration donna une trs forte proportion de chenapans  demi pourris, de nullits, de dsquilibrs et d'impotents prcoces.</p>  <p>Le plus pur rsultat de cette dcadence de la noblesse tait reprsent par la famille des Ghertopanov. Leur nom tait celui d'un grand bourg et de tout le canton. Jadis tout le pays avait appartenu  cette famille. Le vieux de la maison possdait encore quatre cents dciatines, mais hypothques et sur-hypothques. Mon pre loua cette terre et l'argent du fermage allait  la banque. Timofe Issavitch gagnait sa vie en rdigeant, pour les paysans, des placets, des demandes, des lettres. Quand il venait chez nous en visite, il drobait dans sa manche du tabac et du sucre. Sa femme agissait de mme. Lanant des postillons, elle contait sa jeunesse, parlait de serves, de pianos  queue, de soieries et de parfums. Leurs deux fils furent levs dans une ignorance presque complte. Le cadet, Victor, devint apprenti dans notre atelier.</p>  <p>A cinq ou six verstes de chez nous, il y avait d'autres propritaires, la famille juive des M-sky une famille extravagante, dtraque. Le plus vieux, Moisse Kharitonovitch, se distinguait par une instruction digne d'un noble: il parlait couramment le franais, jouait du piano, et il s'y connaissait un peu en littrature. Sa main gauche tait faible, mais la droite, selon lui, aurait t bonne pour des concerts. Il frappait le clavier d'un vieux clavecin du bout de ses griffes mal soignes, comme avec des castagnettes. Commenant par une &quot;polonaise&quot; d'Oguinsky, il passait insensiblement  une rhapsodie de Liszt et, brusquement, glissait  la &quot;Prire d'une Vierge&quot;. Mmes soubresauts dans sa conversation. Soudain, cessant de jouer, le vieux s'approchait d'une glace et, s'il n'y avait personne prs de lui, s'occupait  brler du feu de sa cigarette sa barbe qu'il galisait ainsi. Il fumait sans arrt, suffoquant et comme avec dgot. Il y avait quinze ans qu'il ne disait plus un mot  sa femme, une lourde vieille.</p>  <p>Son fils, David, g de trente-cinq ans, avait toujours le visage band d'un linge blanc et un oeil rouge qui clignotait au-dessus du bandage. Etant au service militaire, il avait insult, dans le rang, un officier. Celui-ci l'avait frapp. David donna une gifle  l'officier, s'enfuit vers la caserne et tenta de se tuer d'un coup de fusil. La balle lui traversa la joue: de l le bandage qu'il portait constamment. La peine qui l'attendait, simple soldat, devait tre la plus rigoureuse. Mais,  cette poque, vivait encore le fondateur de cette dynastie, le vieux Khariton, riche, autoritaire, despote peu instruit. Il mit sur pied toute la province, il obtint que son petit-fils ft reconnu irresponsable. Peut-tre, aprs tout, n'tait-il pas si loin de la vrit! Et David vcut, avec sa joue perce et un signalement de fou.</p>  <p>Les M-sky se rappelrent  moi bien des fois. Au cours de mes premires annes, Moisse Kharitonovitch venait encore nous voir, en phaton, avec de beaux chevaux. Tout petit (je devais avoir quatre ou cinq ans), j'allai en visite chez les M-sky, avec mon frre an. Le jardin tait grand, bien entretenu; il s'y trouvait mme des paons: c'tait la premire fois que je voyais de ces tres extraordinaires qui ont une couronne sur leur tte capricieuse, de merveilleux petits miroirs sur leur queue fabuleuse, et des perons aux pattes.</p>  <p>Puis les paons disparurent et bien d'autres choses avec eux. La palissade qui entourait le jardin tomba en ruines. Le btail bouscula les arbres fruitiers, crasa les fleurs. Moisse Kharitonovitch venait  Ianovka dans un fourgon tran par des chevaux du genre de ceux qu'ont les paysans.</p>  <p>Ses fils tentrent de restaurer le domaine non pas  la faon des propritaires nobles mais  la manire des moujiks.</p>  <p>-Nous achterons, disaient-ils, une rosse, nous sortirons le matin comme Bronstein.</p>  <p>-a ne leur russira pas, disait mon pre.</p>  <p>David fut envoy  la foire d'Elisavetgrad, pour acheter un cheval. Il arpenta la foire, examinant les chevaux en vrai soldat de cavalerie, et il en choisit trois; Il revint au village tard dans la soire. La maison tait pleine d'htes, tous en lgers costumes d't. Abram, la lampe  la main, descendit du perron voir les chevaux. Des dames, des tudiants, des adolescents sortirent avec eux. David se sentit aussitt dans sa sphre et se mit  expliquer les qualits particulires de chacun des chevaux, surtout de celui qui, selon lui, ressemblait  une demoiselle.</p>  <p>Abram se grattait le bas de la barbe et rptait:</p>  <p>-Les chevaux sont bons...</p>  <p>Cela se termina par un pique-nique. David prit  une gentille visiteuse son soulier, y versa de la bire et le porta  ses lvres.</p>  <p>-Non, vraiment, vous allez boire? s'cria la dame, et elle rougit, soit d'effarement, soit de contentement.</p>  <p>-Moi qui n'ai pas eu peur de me tirer un coup de fusil... rpliqua notre hros, et il but d'un trait le contenu du soulier.</p>  <p>-Tu ferais mieux de ne pas te vanter de tes exploits, observa soudain la mre qui, d'habitude, restait silencieuse.</p>  <p>C'tait une grande femme flasque. Elle avait  sa charge tous les soins du mnage.</p>  <p>-C'est du froment d'automne que vous avez l? dit  mon pre Abram M-sky, cherchant  montrer qu'il s'entend en affaires.</p>  <p>-Dame, c'est pas du bl de printemps...</p>  <p>-Du <EM>nikopol?</EM> </p>  <p>-Je vous dis du bl d'automne... </p>  <p>-Je sais... Mais quelle espce: du <EM>nikopol</EM> ou de la <EM>ghirka ?...</EM></p>  <p>-J'ai gure entendu dire qu'il y ait du <EM>nikopol </EM>d'automne... Y a peut-tre des gens qui en ont. Moi, j'en ai pas. Chez moi, c'est du <EM>sandomir.</EM></p>  <p>L'effort d'Abram ne le conduisit  rien. Un an plus tard, la terre tait de nouveau loue  mon pre.</p>  <p>Les colons allemands formaient un groupe distinct. Il y avait parmi eux de vritables richards. Ils taient plus rsistants que d'autres. La vie familiale tait chez eux plus rude; il tait rare que leurs fils fussent envoys  la ville; les filles, d'ordinaire, travaillaient aux champs. Leurs maisons taient en briques, couvertes de tle peinte en vert ou en rouge; ils avaient des chevaux de race, dont le harnachement tait soign, et des voitures  ressorts qu'on appelait des fourgons allemands.</p>  <p>Le plus proche des colons voisins tait Ivan Ivanovitch Dorn, gros homme agile, portant bottines  ses pieds nus, qui avait les joues tannes, hrisses de poil, d'un poil grisonnant. Il passait toujours dans un superbe fourgon, peint de couleurs vives et tran par des talons noirs qui battaient fortement la terre de leurs sabots.</p>  <p>L'espce des Dorn tait nombreuse. Au-dessus de tous se dressait la haute figure de Falz-Fein, le roi du mouton, le <EM>Kannichtverstann </EM>de la steppe.</p>  <p>Des troupeaux passent interminablement. </p>  <p>-A qui ces moutons?</p>  <p>-A Falz-Fein.</p>  <p>Passent des voituriers, menant du foin, de la paille, de la bale de grain.</p>  <p>-A qui a ?</p>  <p>-A Falz-Fein.</p>  <p>Passe au galop, dans un traneau dcor de peintures, une sorte de pyramide de fourrures.</p>  <p>C'est le grant de Falz-Fein.</p>  <p>Ou bien, tout  coup, c'est une caravane de chameaux qui vous terrifient par leur aspect et leurs grognements. Falz-Fein tait le seul  entretenir des chameaux. Il possdait des talons d'Amrique, des taureaux suisses.</p>  <p>Le fondateur de cette famille, qui n'tait encore qu'un Falz, non un Falz-Fein, avait t <EM>Schafmeister </EM>du duc d'Oldenbourg, lequel obtint du Trsor une forte somme pour entreprendre l'levage des mrinos. Le duc fit environ un million de roubles de dettes; il ne fit rien de plus. Falz racheta l'entreprise et la conduisit non pas en duc mais en <EM>Schafmeister. </EM>Ses troupeaux multiplirent, de mme que s'accroissaient ses pturages et ses exploitations. Sa fille pousa l'leveur Fein. Ainsi s'unirent ces deux dynasties moutonnires. Le nom de Falz-Fein retentissait comme le tapotement de dizaines de milliers de brebis, comme d'innombrables blements, comme les cris et les sifflets des pasteurs de la steppe qui portent la houlette sur le dos, comme les abois des innombrables chiens de berger. La steppe mme exhalait ce nom par la canicule et par les temps de grand gel.</p>  <p align="center" class="ss-titre">*</p>  <p align="center" class="ss-titre">**</p>  <p>J'ai laiss derrire moi mes cinq premires annes. Mon exprience s'largit. La vie est extrmement fertile en inventions et s'applique tout autant  raliser ses combinaisons, dans un coin perdu de la campagne que sur l'arne mondiale. Les vnements tombent sur moi les uns aprs les autres.</p>  <p>On rapporte des champs une ouvrire qu'une vipre a mordue; pendant la moisson. La jeune fille pleurait lamentablement. Elle avait la jambe gonfle; on lui fit un noeud serr au-dessus du genou et la jambe fut trempe dans un barillet de lait caill. Ensuite, on mena l'ouvrire, en voiture,  l'hpital de Bobrinetz. Quand elle revint au travail, elle portait au pied bless un bas sale et dchir, et les ouvriers ne l'appelaient pas autrement que &quot;demoiselle&quot;.</p>  <p>Un verrat mordit au front, aux paules,  la main, le gars qui lui donnait  manger. Ce porc tait une norme bte, nouvellement achete, qui devait avoir pour fonction de rgnrer le troupeau. Le gars, pouvant, sanglotait comme un gosse. On l'expdia aussi  l'hpital.</p>  <p>Deux jeunes ouvriers, debout sur des chariots pleins de gerbes, s'amusaient  se lancer l'un  l'autre leurs fourches. Moi, je dvorais des yeux ce spectacle. Une fourche s'enfona dans le flanc de l'un d'eux et il tomba en hurlant.</p>  <p>Tout cela se produisit dans le courant d'un seul t. Or, pas une anne ne se passait sans vnements.</p>  <p>Pendant une nuit d'automne, toute la charpente du moulin fut emporte dans l'tang. Le pilotis tait vermoulu depuis longtemps et, sous la force de l'ouragan, les cloisons de planches cdrent comme des voiles. La locomobile, les roues motrices, la broyeuse, le blutoir apparaissaient  nu dans les ruines. A tout instant, d'normes rats de moulin bondissaient de dessous les planches.</p>  <p>Un peu  la drobe, j'accompagnais aux champs le porteur d'eau, allant  la chasse aux zizels. Il fallait verser avec prcaution, ni trop vite ni trop lentement, de l'eau dans le terrier et attendre, le bton  la main, l'apparition  l'orifice d'un fin museau de rat, au poil dru, couch, mouill. Un vieux zizel peut rsister longtemps, bouchant le trou avec son derrire, mais un deuxime seau d'eau a raison de lui et il saute dehors, courant  la mort. Il faut couper les pattes  l'animal tu et les attacher ensemble par un fil: le <EM>zemstvo </EM>vous le paie un <EM>kopeck </EM>pice. Autrefois, on vous rclamait la petite queue du zizel, mais des malins russissaient  faire, avec la peau, une dizaine de queues, et le <EM>zemstvo </EM>dcida de s'en tenir aux pattes.</p>  <p>Je rentrais  la maison tout sale de terre, tout mouill. Dans la famille, on n'approuvait gure ces expditions; on prfrait me voir assis sur le divan, dessinant d'aprs modle un Oedipe aveugle avec son Antigone.</p>  <p>Un jour, nous revenions avec ma mre, en traneau de Bobrinetz, qui tait la ville la plus prochaine. Aveugl par la neige, berc par la marche, je somnolais. A un tournant, le traneau se renverse et je tombe  plat ventre. Je me trouve enfoui sous la couverture et le foin. J'entends les appels angoisss de ma mre, mais il m'est impossible de rpondre. Le cocher, nouveau chez nous, un jeune gaillard, de haute taille, de poil roux, soulve la couverture et me tire de l. Nous reprenons place dans le traneau et repartons. Mais alors je commence  me plaindre de sentir comme un fourmillement dans le dos,  cause du froid.</p>  <p>Le jeune cocher  barbe rousse se retourne :</p>  <p>-Un fourmillement? dit-il, montrant de fortes dents blanches.</p>  <p>Je regarde sa bouche et je dis :</p>  <p>-Oui, vous savez, c'est comme un fourmillement...</p>  <p>Le cocher se met  rire.</p>  <p>-Ce n'est rien, dit-il. Nous arriverons bientt! Et il cingle le cheval isabelle.</p>  <p>Dans la nuit qui suivit, ce mme cocher disparut avec le cheval qu'il avait conduit.</p>  <p>L'alarme est donne dans l'exploitation. On prpare la poursuite, mon frre an prend la tte de l'expdition. Il selle pour lui le cheval &quot;Mutz&quot; et promet de corriger svrement le ravisseur.</p>  <p>-Rattrape-le d'abord, dit mon pre, d'un ton morose.</p>  <p>Deux grandes journes et deux nuits s'coulent jusqu'au retour de l'expdition. Mon frre se plaint du brouillard qui l'a empch de rejoindre le voleur. Ainsi, ce beau garon, si gai, c'tait ce qu'on appelle un voleur de chevaux? Et il avait de si belles dents blanches...</p>  <p>La fivre me tourmentait, je m'agitais. Mes jambes, mes bras, ma tte me gnaient; ils se gonflaient, poussaient contre le mur et le plafond et, de tous ces empchements, il tait impossible de se dfaire parce que leur cause tait en moi. J'avais mal  la gorge, j'tais tout brlant. Ma mre vient regarder mon gosier, puis mon pre, et ils se considrent, anxieux, et dcident enfin de passer sur l'endroit malade la pierre infernale.</p>  <p>-Je crains, dit ma mre, qu'il n'ait la diphtrie.</p>  <p>-Si Liova avait la diphtrie, rplique Ivan Vassilivitch, il y a longtemps qu'il serait couch sur le banc.</p>  <p>Je devine confusment qu'tre couch sur le banc c'est tre mort, comme l'a t ma petite soeur Rosotchka. Mais je ne crois pas que cela puisse me concerner et j 'coute tranquillement. </p>  <p>A la fin des fins, on dcide de m'emmener  Bobrinetz. Ma mre n'est pas des plus pratiquantes, mais elle ne se rsout pas  partir pour la ville un samedi. C'est Ivan Vassilivitch qui me conduira.</p>  <p>Nous descendons chez la petite Tatiana, qui a t domestique chez nous et qui est maintenant marie,  Bobrinetz. Elle n'a pas d'enfants, il n'y a donc pas danger de contagion.</p>  <p>Le docteur Chatounovsky examine ma gorge, prend la temprature et, selon son habitude, dclare que l'on ne peut encore rien savoir. La matresse de la maison, Tania, me donne une bouteille  bire  l'intrieur de laquelle on a construit, avec des btonnets et des planchettes, toute une glise. Bras et jambes cessent de me tourmenter. Je reviens  la sant. Quand cela s'est-il produit? Peu de temps avant l'ouverture de &quot;l're&quot;. </p>  <p>Voici ce dont il s'agit. L'oncle Abram, vieil goste qui pouvait passer devant les enfants sans les voir pendant des semaines entires, m'appela un jour, dans un de ses bons moments, et me questionna:</p>  <p>-Dis-moi tout de suite en quelle anne nous sommes. Tu ne sais pas? En 1885! Rpte. Rappelle-toi. Je te le redemanderai.</p>  <p>Que signifiait cela? Je n'arrivais pas  comprendre.</p>  <p>-Oui, c'est maintenant 1885, dit ma cousine, la paisible Olga, et, aprs, ce sera 1886.</p>  <p>Je ne pouvais y croire. Si l'on admet que le temps ait un nom, 1885 doit exister ternellement, c'est--dire trs, trs longtemps, comme une grosse pierre qui sert de seuil, comme le moulin, comme moi-mme enfin.</p>  <p>Btia, soeur cadette d'Olga, ne savait qui croire. Tous trois, nous nous sentions inquiets d'tre entrs dans un nouveau domaine, comme si l'on avait ouvert en coup de vent une porte donnant sur une chambre pleine d'ombre, vide de meubles, o les voix retentissaient longuement. En fin de compte, je dus me rendre. Tout donnait raison  Olga. Et ainsi la premire anne numrote dont je pris conscience fut l'anne 1885. Ce fut le terme d'une dure informe, de l'poque prhistorique de mon existence, d'un chaos:  ce noeud commena ma chronologie. J'avais alors six ans. Pour la Russie, ce fut une anne de disette, de crise, et une grande agitation dans le monde ouvrier se manifesta pour la premire fois. Pour moi, j'tais seulement stupfait d'apprendre que l'anne avait un nom inconcevable. Inquiet, je tchais de dcouvrir le lien mystrieux qui existait entre le temps et les chiffres.</p>  <p>Puis les annes se succdrent, d'abord lentement, puis de plus en plus vite. Mais 1885 resta longtemps l'ane d'entre elles, l'anne d'origine. Ce fut mon &quot;re&quot;.</p>  <p>Un jour se produisit l'incident que voici: devant le perron, attendant mon pre, j'avais pris place sur le fourgon et saisi les guides. Les chevaux, qui taient jeunes, m'emportrent, dpassant la maison, dpassant le grenier, le verger, hors des chemins,  travers champs, dans la direction du domaine des Dembovsky. Derrire moi, des cris s'levaient. Devant moi s'ouvrait un ravin. Les chevaux couraient perdument. C'est seulement arrivs devant la crevasse que, se jetant brusquement de ct, renversant presque le fourgon, ils s'arrtrent comme sidrs. A ma suite accouraient le cocher, deux ou trois ouvriers, puis, de plus loin, mon pre, et enfin,  plus grande distance, ma mre criait tandis que ma soeur ane se tordait les bras. Ma mre criait encore quand je m'lanai vers elle. Je ne puis dissimuler que je reus deux torgnioles de mon pre qui tait ple comme la mort. Je n'en fus mme pas vex, tant l'aventure tait extraordinaire.</p>  <p>C'est probablement en cette mme anne que mon pre m'emmena  Elisavetgrad. Nous partmes  l'aube, roulant sans hte;  Bobrinetz, on donna  manger aux chevaux; vers le soir, nous arrivmes  Vchivaa, village que par politesse on dnommait Chvivaa [Vchivaa signifie village pouilleux. Chvivaa ne veut rien dire. -N.d.T.]; l, nous attendmes l'aurore parce qu'il y avait des brigands aux environs de la ville.</p>  <p>Aucune des capitales du monde -ni Paris ni New-York- n'a. produit sur moi une aussi forte impression que celle que je reus alors d'Elisavetgrad avec ses trottoirs, ses toits peints en vert, ses balcons, ses magasins, ses agents de police et ses globes rouges pendus  des fils. Durant quelques heures je pus contempler en face la civilisation.</p>  <p>Un an aprs l'ouverture de &quot;l're&quot;, je commenai mes tudes. Un matin, ayant bien dormi et m'tant lav en vitesse ( Ianovka, on se lavait toujours en vitesse) gotant d'avance la nouvelle journe et, avant tout, le th au lait et le pain brioch, j'entrai dans la salle  manger. Ma mre s'y trouvait assise avec un inconnu, un homme maigriot, au sourire ple et comme obsquieux. Ma mre et l'inconnu me regardrent de telle faon qu'il fut clair qu'ils parlaient de moi.</p>  <p>Ma mre m'appela:</p>  <p>-Dis bonjour, Liova. Ce sera ton matre.</p>  <p>Je regardai le matre avec une certaine apprhension, mais non sans curiosit. Lui me salua avec l'affabilit que pratiquent toujours les matres  l'gard d'un futur lve, en prsence des parents.</p>  <p>Ma mre termina devant moi la conversation d'affaires pour tant de roubles et tant de pouds de farine, le matre s'engageait  m'enseigner, dans son cole,  la colonie, le russe, l'arithmtique et la Bible en hbreu. L'tendue des connaissances que je devais acqurir restait, d'ailleurs, plutt confuse, car ma mre n'y entendait pas grand'chose. Le th au lait de ce matin-l me donnait dj un avant-got du changement qui devait se produire dans ma destine. </p>  <p>Le dimanche suivant, mon pre me conduisit  la colonie et me plaa chez tante Rakhil. Nous avions emport pour elle, dans le fourgon, de la farine de froment et d'orge, du sarrasin, du millet et d'autres produits.</p>  <p>Entre Gromokle et Ianovka, la distance tait de quatre verstes. La colonie tait situe sur les deux versants d'une combe: d'un ct les juifs, de l'autre les Allemands. Deux parties trs diffrentes. Dans le quartier allemand, des habitations bien entretenues,  toitures de tuiles ou de roseaux; de solides chevaux, des vaches  robe lustre. Chez les juifs, de petites isbas tombant de vtust, des toits brchs, un btail misrable.</p>  <p>Il est singulier,  premire vue, que l'cole o je dbutais ne m'ait laiss que fort peu de souvenirs. L'ardoise sur laquelle je copiais pour la premire fois les lettres de l'alphabet russe; le maigre index du matre, pli sur un porte-plume; la lecture  voix haute, en choeur, de la Bible; telle punition inflige  un gamin qui avait vol -rien que de confuses bribes, des taches brumeuses; pas une seule image vive. Il y avait  faire exception,  vrai dire, pour la femme du matre, grande et replte, qui, de temps  autre, intervenait dans la vie de l'cole, toujours d'une manire imprvue.</p>  <p>Un jour, pendant la classe, elle vint se plaindre  son mari, disant que la farine rcemment achete avait une sorte de relent; comme il baissait son nez pointu sur la main qu'elle lui tendait, elle lui jeta toute la farine au visage. C'tait,  son ide, une bonne blague. Les garons et les fillettes riaient. Mais le matre tait tout penaud. J'eus piti  le voir, debout au milieu de la classe, la figure poudre. </p>  <p>Je vivais chez la bonne tante Rakhil sans mme la remarquer. Sur la mme cour, dans la principale habitation, le seigneur et matre tait l'oncle Abram. Il traitait avec une complte indiffrence ses neveux et nices. Parfois, cependant, il me distinguait, m'appelait et me rgalait d'un os  moelle, ajoutant:</p>  <p>-Cet os-l, je ne le donnerais pas pour dix roubles !</p>  <p>La maison de l'oncle se trouvait presque tout  fait  l'entre de la colonie. A l'extrmit oppose vivait un juif de haute taille, maigre et noir, qui passait pour un voleur de chevaux et, d'une faon gnrale, pour un matre en affaires tnbreuses. Il avait une fille dont on disait aussi peu de bien. Non loin de chez lui, un casquettier cousait  la machine: c'tait un jeune juif,  la barbiche d'un roux flamboyant. La femme du casquettier vint trouver l'inspecteur gouvernemental des colonies, qui, en tourne, descendait chez l'oncle Abram, et se plaignit  lui de la fille du voleur de chevaux, l'accusant de lui dbaucher son mari. L'inspecteur, videmment, n'y put rien. Rentrant un jour de l'cole, je vis une foule qui, avec des cris, des hurlements, des crachements, tranait dans la rue une jeune femme, la fille du voleur de chevaux. Cette scne biblique se grava dans ma mmoire pour toujours. Quelques annes plus tard, l'oncle Abram pousait cette mme femme. A cette poque, le pre voleur avait t dport en Sibrie, sur dcision des colons, comme lment indsirable dans la socit.</p>  <p>Celle qui avait t ma nourrice, Macha, tait maintenant servante chez l'oncle Abram. Je courais souvent la voir  la cuisine. Elle personnifiait pour moi mes liens avec Ianovka. Mais elle avait d'autres visiteurs, parfois trs impatients, et alors, en douceur, on me faisait sortir en me poussant par les paules. Un beau matin, avec toute la population enfantine de la maison, j'appris que Macha avait mis au monde un enfant. Nous en chuchotions dans les coins, dans une anxit radieuse. Quelques jours aprs, ma mre arriva de Ianovka, et elle se rendit plusieurs fois  la cuisine pour voir Macha et l'enfant. J'entrai une fois derrire ma mre. Macha tait debout, un fichu baiss sur les yeux, et un petit tre tait couch de ct sur un large banc. Ma mre regardait Macha, puis l'enfant, et dodelinait de la tte, d'un air de reproche, sans rien dire. Macha, silencieuse, fixa d'abord du regard le plancher, puis contempla l'enfant et dit:</p>  <p>-Vois-tu a, il s'appuie la joue sur sa menotte, comme un grand...</p>  <p>-Et tu as piti de lui? demanda ma mre.</p>  <p>-Non, rpondit Macha, hypocritement: c'est trop dire...</p>  <p>-Tu mens!... Tu as piti de lui, rpliqua ma mre d'un ton conciliant.</p>  <p>Huit jours aprs l'enfant mourait aussi mystrieusement qu'il avait fait son apparition.</p>  <p>Je retournais souvent de l'cole au village natal, o je restais presque chaque fois une semaine ou plus. Je ne devins familier avec aucun de mes compagnons d'tudes, ne sachant pas parler le yiddish. Mon sjour en cet endroit ne dura que quelques mois. Ainsi sans doute peut s'expliquer la pauvret de mes souvenirs d'cole. Nanmoins, Schufer, le pdagogue de Gromolke, m'avait appris  lire et  crire, deux arts qui m'ont rendu des services dans la suite. C'est pourquoi je garde de la reconnaissance au premier de mes matres.</p>  <p>Je commenais  me dbrouiller dans l'imprim. Je copiais des vers. J'en. crivais. Plus tard, j'entrepris avec mon cousin Snia J-sky d'diter une revue. Pourtant, cette voie nouvelle eut des pines. Je commenais  peine  possder l'art de l'criture qu'il devint pour moi une dangereuse sduction. Un jour, rest seul dans la salle  manger, je me mis  crire, en caractres d'imprimerie, certains mots qu'on prononait  l'atelier et  la cuisine, mais qu'on ne profrait pas dans la famille. Je sentais bien que je n'agissais pas comme il convient, mais les mots taient pour moi sduisants prcisment parce qu'ils taient dfendus. J'avais dcid de mettre le fatal crit dans une boite d'allumettes vide que j'enterrerais profondment derrire le grenier. J'tais loin d'avoir rdig mon document jusqu'au bout quand ma soeur ane entra dans la salle et voulut voir ce que j'crivais. Je saisis le papier. Justement survint ma mre. On me demanda de montrer mon ouvrage. Brlant de honte, je le jetai derrire le dossier du divan. Ma soeur voulait l'y chercher, mais je poussais des cris hystriques:</p>  <p>-J'irai, moi, moi, le chercher...</p>  <p>Je me glissai sous le divan, je dchirai le papier. Mon dsespoir, mes larmes furent sans limites. </p>  <p>A la Nol, sans doute en 1886, car je savais alors crire, un soir, notre salle  manger fut envahie, au moment du th, par une troupe de dguiss. C'tait tellement inattendu que d'effroi je tombai sur le divan sur lequel j'tais assis. On me calma et j'coutai avidement le &quot;tsar Maximilien&quot;. Devant moi s'ouvrait pour la premire fois un monde fantastiquement transform en ralit thtrale. Je restai stupfi quand j'appris que le principal rle avait t jou par l'ouvrier Prokhor, un soldat.</p>  <p>Le lendemain, muni d'un crayon et de papier, je me glissai dans la chambre des domestiques vers la fin de leur dner, et je priai le &quot;tsar Maximilien&quot; de me dicter ses monologues. Prokhor se rcusait. Je m'accrochai  lui, je le priai, j'exigeai, je suppliai, ne lui laissant aucune chappatoire. A la fin des fins, nous nous installmes prs d'une fentre, je me mis  consigner, sur l'appui raboteux de la croise le discours rim du &quot;tsar Maximilien&quot;. Cinq minutes ne s'taient pas coules que mon pre jeta un coup d'oeil  la porte, vit ce qui se passait prs de la fentre et me dit svrement :</p>  <p>-Liova, rentre dans la chambre !...</p>  <p>Je pleurai, inconsolable, jusqu'au soir. </p>  <p>J'crivais des vers, des lignes impuissantes, qui dcelaient peut-tre une affection prcoce pour le verbe, mais qui ne promettaient certainement pas un avenir de pote. Ma soeur ane connaissait mes vers ; ma mre les connut par cet intermdiaire, puis, par ma mre, mon pre. On me demandait de les lire devant les visiteurs. C'tait un tourment, c'tait pnible. Je refusais. On cherchait  me persuader, d'abord d'un ton caressant, puis avec une certaine irritation, puis par des menaces. Souvent, je m'enfuyais. Mais les anciens savaient exiger. Le coeur battant, les larmes aux yeux, je lisais mes vers, honteux des lignes que j'avais empruntes ou des mauvaises rimes.</p>  <p>Pourtant, d'une manire ou d'une autre, j'avais got au fruit de l'arbre de la science. Ma vie s'largissait, non de jour en jour, mais d'heure en heure. Du divan trou de la salle  manger, des fils taient tendus vers d'autres mondes. La lecture ouvrait une nouvelle poque dans ma vie.</p>  <p align="center" class="lien"><a href="mv05.htm">Suite</a>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="mv00.htm">Retour au sommaire</a> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="../../index.htm">Retour  l'accueil</a></p> </body> </html> 
