<html> <head> <title>remue.net / Andr&eacute; Markowicz</title>  <link rel="stylesheet" href="../StyleCourant.css" type="text/css"> <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"></head>  <body bgcolor="#4C4C4C" text="#FFFFFF" link="#FFFFFF" vlink="#CCCCCC" alink="#FFFFFF"> <!-- #BeginEditable "en-t%90te" --> {titre} <!-- #EndEditable --><!-- #BeginEditable "texte" -->  <table width="720" border="0" align="center" cellpadding="12" cellspacing="0" bgcolor="#3A3A3A">   <tr>      <td colspan="2"> <p class="ztitre48"><font class="ztitre28">Julie Birmant          / conversation avec Andr&eacute; Markowicz sur sa traduction de<em> L'Idiot</em></font></p>       <p><font face="Arial, Helvetica, sans-serif" size="2" class="comment">cette          conversation a eu lieu &agrave; Nancy, festival Passages, le dimanche          6 mai 2001</font></p></td>   </tr>   <tr>      <td width="539"> <p><span class="comment">Julie Birmant a longtemps travaill&eacute;          pour Alternatives Th&eacute;&acirc;trales, elle collabore aussi &agrave;          France Culture</span></p>       <blockquote>          <blockquote>            <p align="center" class="comment"><a href="http://www.theatre-manufacture.fr/">le              site du <b>Centre Dramatique National de Nancy</b></a>, o&ugrave;              on trouvera les autres conversations avec Markowicz, transcrites par              Julie Birmant</p>         </blockquote>       </blockquote></td>     <td width="155" valign="bottom"> <p align="right" class="lien1"><b><a href="http://www.remue.net/index.html">retour          remue.net</a></b></p>       <p align="right" class="lien1"><b>retour page <a href="markowicz.html">Markowicz</a></b></p></td>   </tr> </table>    <table width="720" cellpadding="90" border="0" align="center" bgcolor="#F8F8F8" >   <tr>      <td class="texte1"><div align="justify">         <p class="texte2"><font color="#000000">La seconde conversation de Markowicz            : <em>L'Idiot</em> de Dosto&iuml;evski </font></p>         <p><font color="#000000">Dosto&iuml;evski commence &agrave; &eacute;crire            <em>L'Idiot</em> en 1867. Il lui faut un an pour se rendre &agrave;            l'&eacute;vidence : le roman qu'il &eacute;crit n'est pas celui qu'il            veut. Ce sera le point de d&eacute;part des D&eacute;mons, mais l'auteur            ne le sait pas encore. Il abandonne donc ce qu'il a &eacute;crit. Pourtant            trois semaines plus tard il lui faut remettre un manuscrit &agrave;            son &eacute;diteur qui lui a accord&eacute; une avance. C'est ainsi            qu'il &eacute;crit la premi&egrave;re partie de L'Idiot, cinq cents            pages, en trois semaines. <br>           L'histoire de <em>L'Idiot</em> : Le Prince Michkine, jeune homme &eacute;pileptique,            &agrave; moiti&eacute; d&eacute;bile, rentre de Suisse. Dans le train,            il rencontre Rogojine qui lui parle de Nastassia Filippovna. L'Idiot,            c'est l'histoire de l'amour de ces deux hommes pour cette femme. Mais            c'est aussi tout autre chose. <br>           Quand Markowicz commence la traduction de <em>L'Idiot</em>, il a mal            aux dents et va donc souvent chez le dentiste. C'est l&agrave; qu'il            lit une interview de Caroline de Monaco qui prend parti contre la corrida            : &quot;les taureaux sont des hommes comme tout le monde, dit-elle.&quot;            Dans la m&ecirc;me journ&eacute;e, Markowicz tombe sur une phrase qui            le frappe : quand Muichkine arrive &agrave; P&eacute;tersbourg, il est            re&ccedil;u dans la maison du G&eacute;n&eacute;ral &Eacute;pantchine,            et voici ce qu'il dit : &quot;J'aime beaucoup les &acirc;nes parce que            l'&acirc;ne est un homme utile et beau.&quot; Pourquoi dit-il que l'&acirc;ne            est un homme ? Il y a beaucoup d'&acirc;nes dans la Bible. C'est un            symbole du Christ. (Mais c'est aussi dans une autre imagerie, celle            du Moyen-&acirc;ge, un symbole du Diable, de l'ignorance). <br>           Ce qui fascinait les contemporains de Dosto&iuml;evski : c'est le premier            roman qui commence dans un train. Or un des personnages du roman, L&eacute;b&eacute;dev,            parle du r&eacute;seau de chemin de fer comme de l'&eacute;toile Absinthe            (l'astre qui tombe d'une ciel quand la troisi&egrave;me trompette de            l'Apocalypse retentit). <br>           Markowicz ne cesse de pr&eacute;ciser : &quot;C'est volontairement que            je suis aujourd'hui d&eacute;sordonn&eacute; ; je voudrais montrer que            c'est dans le d&eacute;sordre que le traducteur commence &agrave; comprendre...&quot;            <br>           Toujours chez le G&eacute;n&eacute;ral, le Prince Michkine &eacute;voque            la peine de mort. (Dosto&iuml;evski sait de quoi il parle. Il a &eacute;t&eacute;            condamn&eacute; &agrave; mort en 1849 et aussit&ocirc;t graci&eacute;,            mais le tsar a demand&eacute; qu'il ne soit averti de la gr&acirc;ce            qu'une fois cagoul&eacute; apr&egrave;s que les soldats aient cri&eacute;            : &quot;En joue !&quot;) La conscience du condamn&eacute; &agrave; mort,            au moment de l'ex&eacute;cution, fonctionne en acc&eacute;l&eacute;r&eacute;,            commune &quot;mackina&quot;, dit le Russe ; ce qu'il ne faut pas forc&eacute;ment            traduire par machine. Au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, on emploie            ce mot pour d&eacute;signer la locomotive. <br>           <em>L'idiot</em>, un monde d'araign&eacute;es et de mouches.<br>           L'araign&eacute;e, c'est pour Dosto&iuml;evski l'innommable (aussi bien            effroyable que sanglant et sordide). Elle tresse un r&eacute;seau, une            toile, et elle attend. <br>           Un m&ecirc;me th&egrave;me : celui de la locomotive, du scarab&eacute;e,            de l'araign&eacute;e qui attend le sang et qui est au centre.<br>           Les mouches. Lors de la f&ecirc;te &agrave; l'occasion de son anniversaire,            Nastassia Filippovna demande &agrave; chacun de raconter la pire crasse            de sa vie; Le G&eacute;n&eacute;ral raconte que lorsqu'il &eacute;tait            jeune, il a sermonn&eacute; pendant un temps infini une vieille dame            qui lui avait vol&eacute; une &eacute;cuelle. Quand il s'est arr&ecirc;t&eacute;,            il s'est aper&ccedil;u qu'elle &eacute;tait morte. Elle est &quot;morte            comme une mouche qui aurait port&eacute; sur ses &eacute;paules la mal&eacute;diction            de si&egrave;cles&quot;. Et quand Nastassia Filippovna meurt, s'envolent            aussi des mouches. <br>           L'Idiot raconte aussi l'histoire du Christ qui revient sur terre. Le            seul personnage qui soit bon et pas comique (comme l'est don Quichotte),            c'est le Christ. Michkine le dit (et c'est encore une parole de l'Apocalypse)            : &quot;La beaut&eacute; sauvera le monde.&quot; La beaut&eacute; qui            surgira apr&egrave;s l'embrasement du monde, dans le renouveau. <br>           L'Idiot est le roman du trop, de la terreur donc. Un trop qui se sent            dans le rythme : &eacute;crire cinq cents pages en trois semaines, c'est            d&eacute;finitivement TROP. Le monde est trop. Il y a trop de choses            dans le monde. <br>           L'Idiot, le roman du double et de l'impensable.<br>           Rogojine et Michkine sont les deux face d'une contradiction, indissociables.            Rogojine, c'est la Passion, la destruction. Nastassia Filippovna le            pr&eacute;f&eacute;rera (sachant qu'elle en mourra) &agrave; Michkine,            &agrave; sa douceur. Le Christ est bien pire que le diable. Qu'est-ce            que &ccedil;a veut dire, &ccedil;a ?<br>           <br>           Quand on traduit ce roman, on s'aper&ccedil;oit que, sans cesse, par            des adverbes (par exemple), Dosto&iuml;evski met en doute ce qu'il vient            de dire. Mais &agrave; un moment quelque chose devient clair, et c'est            le chaos total. Chaos total qui se donne &agrave; lire dans la sc&egrave;ne            ou Nastassia Filippovna br&ucirc;le les 100 000 roubles que Rogojine            a d&eacute;bours&eacute; pour l'acheter. Le feu, le chaos, le d&eacute;lire            et la promesse de renouveau. (La th&eacute;matique rappelle celle de            Visage de feu, mont&eacute; par Korsunovas.) D'abord, pr&eacute;cision            sur les 100 000 roubles. C'est une somme tout &agrave; fait abstraite            sachant qu'un bon salaire s'&eacute;l&egrave;ve alors &agrave; 30, 40            roubles ; que Raskolnikov tue pour 20 kopecks. Et cette somme d&eacute;lirante,            Nastassia Filippovna la jette au feu, enjoignant &agrave; qui le veut            d'aller les r&eacute;cup&eacute;rer. C'est alors que L&eacute;b&eacute;dev            se met &agrave; positivement d&eacute;lirer. (Suit alors une citation            du d&eacute;lire en question, une fois n'est pas coutume.) La plupart            des traductions du temps de sa m&egrave;re (professeur de russe) corrigeaient            ce d&eacute;lire, tachaient de le rendre &quot;normal&quot;. <br>           L'Idiot est le premier roman o&ugrave; le centre est le chaos brut.            C'est que la litt&eacute;rature ne doit pas &ecirc;tre belle. Et l'on            ne saurait sauver le monde qu'en le retournant compl&egrave;tement.            C'est pourquoi l'&eacute;pilepsie est une image centrale. Michkine est            le premier h&eacute;ros &eacute;pileptique de Dosto&iuml;evski (qui            l'&eacute;tait lui m&ecirc;me, qui se disait tel en tout cas, donc l'&eacute;tait.)<br>           Dosto&iuml;evski d&eacute;crit la crise d'&eacute;pilepsie en trois            phases. Dans la premi&egrave;re, la phase de latence, tout se colle            aux parois du cr&acirc;ne : des objets disjoints avec des yeux dans            le dos. Ils nous regardent, ils ne bougent pas et attendent. La seconde            phase est celle de b&eacute;atitude absolue (pour laquelle simplement            la vie vaut d'&ecirc;tre v&eacute;cue). La troisi&egrave;me phase est            celle de la chute totale. &Ccedil;a agit par accumulation jusqu'au moment            o&ugrave; &ccedil;a &eacute;clate, tout tombe alors et on recommence.<br>           C'est ainsi que la conscience arrive au monde. <br>           Ensuite Markowicz fait toute une d&eacute;monstration sur les regards            (le brun et le bleu) , sur les deux mots pour dire visage, le second            s'employant uniquement pour le visage divin, celui des ic&ocirc;nes            ; c'est &agrave; celui-ci qu'il faut arriver, l'enjeu &eacute;tant de            r&eacute;ussir &agrave; faire sortir de l'image ce qui n'a pas d'image             l'innommable  quand tout vous regarde. (Mais je ne d&eacute;ploie            pas plus loin ces id&eacute;es, j'aimerais qu'il les reprenne, que je            saisisse vraiment.) <br>           La fin du livre. Meurt Nastassia Filippovna. Les deux hommes &agrave;            son chevet. Son cadavre pue ; ils mettent un pot du &quot;liquide de            Jdanov&quot;, du d&eacute;odorant. En Russe, l'expression qui dit &ccedil;a            pue, litt&eacute;ralement veut dire : l'esprit marche. &quot;Tu sens            ?&quot; signifie tout autant &quot;Tu entends ?&quot; Et ce que tous            traduisaient par &quot;On marche&quot; est en v&eacute;rit&eacute; &quot;Elle            marche&quot;. Elle : l'&acirc;me de Nastassia Filippovna.<br>           C'est alors que les deux hommes &eacute;clatent de rire et deviennent            fous. Ils ont vu et entendu l'esprit de Nastassia Filippovna. </font></p>       </div></td>   </tr> </table> <!-- #EndEditable -->  </body> </html> 
