<HTML> <HEAD>    <TITLE>Entretien: David Le Breton dans &#171;L'adieu au corps&#187;</TITLE> </HEAD> <BODY TEXT="#0F0000" BGCOLOR="#FFFFFF" LINK="#4A3984" ALINK="#4A3984" VLINK="#ED9200"> <P><A NAME=TOP></A>  <P><TABLE CELLSPACING=1>    <TR>       <TD VALIGN=top>          <P><A HREF="/index.htm"><IMG SRC="/IMAGES/constru.gif" ALT="maison.gif" WIDTH=25 HEIGHT=193 BORDER=0 ALIGN=bottom -></A>                    <P><A HREF="/sommaire.htm">Sommaire</A><BR>          <A HREF="/actual.htm">Actualit&eacute;s</A><BR>          <A HREF="/dossier.htm">Dossiers</A><BR>          <A HREF="/voyages.htm">Voyages</A><BR>          <A HREF="/voiture.htm">Voitures</A><BR>          <A HREF="/recettes.htm">Recettes</A><BR>          <A HREF="/infmigro.htm">Info Migros</A><BR>          <A HREF="/entretie.htm">Entretiens</A><BR>          <A HREF="/culture.htm">Culture</A><BR>          <A HREF="/droits.htm">Vos droits</A><BR>          <A HREF="/sante.htm">Sant&eacute;</A><BR>          <A HREF="/momes.htm">Education</A><BR>          <A HREF="/societe.htm">Soci&eacute;t&eacute;</A><BR>          <A HREF="mailto:construire@migros.ch">E-Mail</A>       </TD>       <TD WIDTH=1 BGCOLOR="#420084">          <P><IMG SRC="../IMAGES/strip.gif" WIDTH=1 HEIGHT=1 ALIGN=bottom>       </TD>       <TD VALIGN=top WIDTH=500>          <P><TABLE WIDTH=500>             <TR>                <TH VALIGN=top>                   <P ALIGN=right>Construire No 19, 09-05-2000                </TH>             </TR>          </TABLE>                    <H2><FONT COLOR="#009900"><B>Faites-vous un corps en          kit</B></FONT></H2>                    <P><B>Le corps, ce truc, ce machin, ce bidule, est devenu          une mati&egrave;re premi&egrave;re &agrave; fa&ccedil;onner          &agrave; sa guise. Attention, terrain glissant,          pr&eacute;vient David Le Breton dans &#171;L'adieu au          corps&#187;</B>                    <P>Une soci&eacute;t&eacute; bas&eacute;e en Californie          vient d'obtenir deux brevets lui accordant des droits          commerciaux sur des embryons humains cr&eacute;&eacute;s par          clonage. C'est, para&icirc;t-il, pour la bonne cause.          R&eacute;sister &agrave; la chirurgie esth&eacute;tique va          bient&ocirc;t relever de l'h&eacute;ro&iuml;sme ou de          l'inconscience pure et simple. Tol&eacute;rer le moindre          bourrelet de graisse, une attitude franchement          obsc&egrave;ne. Et faire l'amour b&ecirc;tement dans son          lit, une activit&eacute; vaguement d&eacute;go&ucirc;tante:          sur le web, la cybersexualit&eacute; fleurit. C'est propre,          sans risque et cela n'engage &agrave; rien (voir le          hors-s&eacute;rie du Nouvel Observateur, f&eacute;vrier          2000).                     <P>Des exemples in&eacute;dits d'&#171;usages&#187; du          corps, il n'y a qu'&agrave; se baisser pour en ramasser.          Dans <B>L'adieu au corps</B>, (Editions          M&eacute;taili&eacute;) le sociologue David Le Breton fait          un tableau des exc&egrave;s et d&eacute;rives de ce qu'il          appelle &#171;l'extr&ecirc;me contemporain&#187;,          &eacute;voluant entre volont&eacute; de ma&icirc;trise          absolue et narcissisme forcen&eacute;.                    <P><B>Qu'est-ce qui vous fait dire que le corps est devenu          un accessoire, un objet en kit?</B>                    <P>C'est la formidable convergence de pratiques relativement          r&eacute;centes, ou dont le succ&egrave;s est r&eacute;cent,          qui fait que le corps est aujourd'hui souvent v&eacute;cu          comme un accessoire de la pr&eacute;sence. Un          mat&eacute;riau &agrave; bricoler pour le mettre &agrave; la          hauteur de la volont&eacute; de l'individu. Le corps est un          objet imparfait, un brouillon &agrave; corriger. Voyez le          succ&egrave;s de la chirurgie esth&eacute;tique: on essaie          alors de changer son corps pour changer sa vie.                     <P>&#187;Le culturisme va dans le m&ecirc;me sens: pas          question de se contenter du corps que l'on a, il faut le          perfectionner, le prendre en main. En anglais, le body          builder, c'est le &#171;b&acirc;tisseur de corps&#187;,          celui qui se forge un corps qui s'approche symboliquement du          cyborg, l'homme-machine. Il ne forge pas son incroyable          musculature pour aller s'embaucher comme b&ucirc;cheron dans          le Grand Nord canadien. Sa force est inutile.                    <P>&#187;Une autre logique est en jeu: &agrave;          d&eacute;faut de contr&ocirc;ler son existence dans un monde          qui para&icirc;t de plus en plus insaisissable, on          contr&ocirc;le son corps. Mani&egrave;re symbolique de ne          pas perdre sa place dans le tissu du monde et de se procurer          du sens, de la valeur, des projets, etc.                    <P><B>Est-ce qu'il n'y a pas un paradoxe &agrave; parler          d'&#171;adieu au corps&#187; alors qu'il n'a jamais          &eacute;t&eacute; autant exalt&eacute;?</B>                    <P>Non. Le corps exalt&eacute;, ce n'est pas le corps avec          lequel nous vivons, mais un corps rectifi&eacute;,          red&eacute;fini. Une anecdote &agrave; ce propos: au cours          d'une vaste enqu&ecirc;te sur le tatouage et le piercing,          men&eacute;e l'an pass&eacute; avec une cinquantaine          d'&eacute;tudiants de sociologie de Strasbourg          (tatou&eacute;s ou pierc&eacute;s pour la plupart), une des          &eacute;tudiantes a d&eacute;cid&eacute; de faire le pas.          Apr&egrave;s son tatouage, elle nous a racont&eacute;, les          larmes aux yeux,  qu'elle s'&eacute;tait sentie          m&eacute;tamorphos&eacute;e, enfin          &#171;compl&egrave;te&#187;.                     <P>Elle avait colmat&eacute; le manque qu'elle sentait en          elle depuis son enfance. Bien s&ucirc;r, il y a beaucoup          &agrave; dire sur les tatouages ou les piercings. Mais, dans          cet exemple, on voit que le corps en tant que tel          &eacute;tait insuffisant &agrave; assurer une existence          pleine. Il fallait le changer pour qu'il acc&egrave;de enfin          &agrave; une dignit&eacute; qu'il n'avait pas auparavant.          Vous trouvez la m&ecirc;me logique dans le culturisme, le          transsexualisme, la vogue de la chirurgie esth&eacute;tique,          l'importance des r&eacute;gimes, etc. Le corps est un objet          &agrave; soumettre et non &agrave; vivre en tant que tel          dans la jubilation. Si le corps &eacute;tait          r&eacute;ellement lib&eacute;r&eacute;, on n'en parlerait          pas.                    <P><B>N'est-ce pas le bon vieux dualisme occidental          corps-esprit qui fait probl&egrave;me?</B>                    <P>En partie. Je pense que le dualisme contemporain n'oppose          pas le corps &agrave; l'esprit ou &agrave; l'&acirc;me, mais          l'homme &agrave; son corps. C'est pourquoi j'en parle comme          d'un &#171;alter ego&#187;. On fait de son corps un          partenaire que l'on cajole ou un adversaire &agrave;          combattre pour lui donner la forme voulue.                     <P>&#187;Les franges radicales de la cyberculture          am&eacute;ricaine vont plus loin dans ce dualisme. Elles          consid&egrave;rent que le corps est m&eacute;prisable en ces          temps o&ugrave; l'on est cens&eacute; communiquer au bout du          monde en une fraction de seconde. Il fait perdre du temps,          il est malade, vou&eacute; au vieillissement, &agrave; la          mort, etc. A leurs yeux, c'est un fossile, un anachronisme.          Et elles r&ecirc;vent du prochain          t&eacute;l&eacute;chargement de l'esprit dans la disquette,          sur Internet, ou d'une cyborgisation de l'homme,          c'est-&agrave;-dire de l'&eacute;radication de la chair au          profit d'innombrables proth&egrave;ses informatiques.                    <P><B>Quels liens existe-t-il entre biologie et informatique          ?</B>                    <P>Des liens &eacute;troits, dans la mesure o&ugrave;, sans          les proc&eacute;dures de calcul et de m&eacute;moire          informatiques, le projet g&eacute;nome par exemple (voir          plus loin) &eacute;tait impensable. L'ordinateur multiplie          &agrave; l'infini le pouvoir de l'homme dans le registre de          la recherche scientifique, pour le meilleur ou pour le pire          selon les circonstances.                     <P>&#187;Biologie et informatique &eacute;changent          d'ailleurs leur vocabulaire. Le corps humain est de plus en          plus per&ccedil;u &agrave; la mani&egrave;re d'une          m&eacute;taphore informatique: on pense que les g&egrave;nes          programment des caract&egrave;res physiques ou          psychologiques, qu'ils contiennent de l'information, etc.          Mani&egrave;re aussi de confirmer ce fantasme de          toute-puissance sur le corps humain, qui s'exprime          aujourd'hui dans certains courants id&eacute;ologiques          pr&eacute;tendant trouver des bases g&eacute;n&eacute;tiques          in&eacute;luctables &agrave; tous les comportements humains.          Et par l&agrave; m&ecirc;me construire une humanit&eacute;          enfin parfaite gr&acirc;ce au tri g&eacute;n&eacute;tique in          utero ou &agrave; la chirurgie g&eacute;n&eacute;tique.                     <P><B>En quoi la technoscience bouleverse-t-elle les          donn&eacute;es anthropologiques, comme la limite entre le          vivant et l'inanim&eacute;?</B>                    <P>Elle rompt les fronti&egrave;res g&eacute;n&eacute;tiques          entre les esp&egrave;ces, par exemple dans le          transg&eacute;nique. Elle rompt les fronti&egrave;res entre          vivant et inanim&eacute;, par exemple dans la mythologie          autour de la vie artificielle ou dans le th&egrave;me du          cyborg - c'est-&agrave;-dire du branchement dans la          chair de l'homme de proc&eacute;dures informatiques sous          forme de puces.                     <P>&#187;Suis-je un homme? Suis-je une machine?          C'&eacute;tait le drame du personnage central de Blade          Runner. Cela deviendra peut-&ecirc;tre une question          lancinante un jour, pour une humanit&eacute; bard&eacute;e          de proth&egrave;ses et de puces dans sa qu&ecirc;te          d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e pour supprimer la mort.                    <P><B>Les questions que la technoscience soul&egrave;ve ne          se situent-elles pas plut&ocirc;t du c&ocirc;t&eacute; de          l'&eacute;conomie?</B>                    <P>C'est l'un des aspects du probl&egrave;me, mais ce n'est          pas le seul. C'est vrai que les recherches sur le          transg&eacute;nique sont souvent men&eacute;es par des          entreprises priv&eacute;es dont le but est le profit          &agrave; outrance et non la pr&eacute;servation des          ressources naturelles pour les g&eacute;n&eacute;rations          &agrave; venir.                    <P><B>Vous citez cette phrase de L&eacute;vi-Strauss:          &#171;Les derniers refuges de la transcendance s'incarnent          dans la biologie&#187;. Que signifie cette affirmation?</B>                    <P>Autour du projet de s&eacute;quen&ccedil;age du          g&eacute;nome, on voit fleurir un discours scientifique de          ma&icirc;trise absolue. Le d&eacute;chiffrement du          g&eacute;nome est cens&eacute;, aux yeux de certains de ses          promoteurs, nous donner toutes les cl&eacute;s non seulement          des maladies mais aussi du comportement humain. On est          l&agrave; bien entendu dans un d&eacute;lire de          toute-puissance, mais inqui&eacute;tant malgr&eacute; tout,          car il s'agit souvent de gens ayant un grand pouvoir. Ce          discours de perfectionnement du corps est un discours          religieux dont certains scientifiques sont les          proph&egrave;tes ou les pr&ecirc;tres.                    <P><B>A quoi la &#171;cybersexualit&eacute;&#187; nous          confronte-t-elle ?</B>                    <P>A l'abolition du corps dans la relation &agrave; l'autre,          justement. L'autre est &eacute;cart&eacute; au profit des          signes de sa pr&eacute;sence. Le puritanisme se conjugue  au          mythe de la sant&eacute; parfaite. La sexualit&eacute; sans          corps coupe tout risque de contamination ou de rencontre et          n'&ocirc;te rien au confort de la vie courante. Plus besoin          de sortir de chez soi et de se heurter aux al&eacute;as de          la s&eacute;duction et de la rencontre. Le corps de l'autre          sera peut-&ecirc;tre un jour une disquette, un fichier, un          programme, un site. Eros &eacute;lectronique. Pour certains          tenants de la cyberculture am&eacute;ricaine, la          sexualit&eacute; est d&eacute;pass&eacute;e, ils la          per&ccedil;oivent d'ailleurs comme d&eacute;go&ucirc;tante.                    <P><B>Quelles limites poser &agrave; la technoscience? Le          foss&eacute; qui se creuse entre ceux qui en disposent et          les autres pourrait-il en &ecirc;tre une?</B>                    <P>La question du go&ucirc;t de vivre me para&icirc;t          fondamentale. Le progr&egrave;s de la science, on le sait          tragiquement aujourd'hui, n'a rien &agrave; voir avec un          progr&egrave;s moral. Les techniques ne sont que des moyens,          mais elles tendent &agrave; devenir des fins en soi. Quand          on voit le mal de vivre de nos soci&eacute;t&eacute;s          occidentales, la peur de l'avenir, le foss&eacute;          terrifiant qui se creuse entre les riches et les pauvres,          entre les soci&eacute;t&eacute;s occidentales et les autres,          on ne peut que tirer la conclusion qu'il est temps de faire          une pause, de prendre le temps de vivre.                     <P>&#187;Dans ce monde o&ugrave; les techniques abondent, le          sens dispara&icirc;t. Le bonheur des hommes ne se tisse pas          dans l'accumulation des techniques, mais dans le sens qu'ils          donnent &agrave; leur existence.                    <P><I>Propos recueillis par Elisabeth Gilles</I>                    <P>&nbsp;                    <P><TABLE BORDER=0 CELLPADDING=10>             <TR>                <TD HEIGHT=19 BGCOLOR="#000000">                   <P><FONT SIZE="+1" COLOR="#FFFFFF"><B>PORTRAIT                   EXPRESS</B></FONT>                </TD>             </TR>             <TR>                <TD BGCOLOR="#CCCCFF">                   <P>Il habite en ville, mais il saisit toutes les                   occasions de voyager ou de partir dans sa petite                   maison perdue dans la nature. <B>David Le                   Breton</B> enseigne la sociologie et                   l'anthropologie &agrave; la Facult&eacute; des                   sciences sociales de Strasbourg. Auteur,                   tr&egrave;s prolixe, d'ouvrages centr&eacute;s pour                   beaucoup sur le corps, David Le Breton ne passe pas                   un jour sans &eacute;crire. Quitte &agrave;                   s'&eacute;chapper, parfois, des domaines                   directement li&eacute;s &agrave; son enseignement:                   &#171;Je ne veux pas perdre ma vie dans le travail                   et l'action qui, dans notre monde, vire                   dangereusement &agrave; l'activisme. J'aime                   m'arr&ecirc;ter pour contempler la beaut&eacute; du                   monde.                                       <P>Prendre son temps est une jouissance dont le                   monde contemporain a perdu le secret.&#187; Le                   plaisir qu'il &eacute;prouve &agrave; dialoguer                   avec les lecteurs par livres interpos&eacute;s nous                   vaudra bient&ocirc;t un &#171;essai sur le bonheur                   de fl&acirc;ner&#187;. Sortie pr&eacute;vue en mai.                   Son titre? &#171;Eloge de la marche&#187;.                         </TD>             </TR>          </TABLE>       </TD>    </TR> </TABLE>  <P>  <HR>  <CENTER><TABLE WIDTH=100 colspec="L20 L20">    <TR>       <TD>          <P><A HREF="/index.htm"><IMG SRC="/IMAGES/maison.gif" ALT="maison.gif - 1.1 K" WIDTH=24 HEIGHT=20 BORDER=0 ALIGN=bottom></A>       </TD>       <TD>          <P><A HREF="#TOP"><IMG SRC="/IMAGES/fleche.gif" WIDTH=20 HEIGHT=23 BORDER=0 ALIGN=bottom></A>       </TD>    </TR> </TABLE>  <FONT SIZE="-1">&#91; </FONT><A HREF="/sommaire.htm"><FONT SIZE="-1">Sommaire</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/actual.htm"><FONT SIZE="-1">Actualit&eacute;s</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/culture.htm"><FONT SIZE="-1">Culture</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/recettes.htm"><FONT SIZE="-1">Recettes</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/voyages.htm"><FONT SIZE="-1">Evasion</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/infmigro.htm"><FONT SIZE="-1">Info Migros</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/droits.htm"><FONT SIZE="-1">Vos droits</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/sante.htm#EDU"><FONT SIZE="-1">Education</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/sante.htm"><FONT SIZE="-1">Sant&eacute;</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="/entretie.htm"><FONT SIZE="-1">Entretiens</FONT></A><FONT SIZE="-1"> | </FONT><A HREF="mailto:construire@migros.ch"><FONT SIZE="-1">E-Mail</FONT></A><FONT SIZE="-1"> &#93; </FONT></CENTER>  <P>  <HR>  </BODY> </HTML> 
