<!-- This document was created with HomeSite 2.5 --> <!doctype html public "-//W3C//DTD HTML 3.2 Final//EN"> <html> <head> 	<title>Methodologia</title> <style type="text/css">                 .anchor {font:  9pt "Arial"; text-decoration: none;}                 .anchortitle {font:  12pt "Arial"; text-decoration: none;}                 .normal {font: 10pt "Arial"; text-decoration: none;}                 .small  {font:  8pt "Arial"; text-decoration: none;}                 .testatona {font-family: times new roman; font-size: 48pt; font-weight: normal; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .testata {font-family: times new roman; font-size: 24pt; font-weight: normal; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .indice {font-family: times new roman; font-size: 20pt; font-weight: normal; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .titoloindice {font-family: times new roman; font-size: 16pt; font-weight: normal; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .sommarioindice {font-family: times new roman; font-size: 12pt; font-weight: normal; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .autoreindice {font-family: times new roman; font-size: 12pt; font-weight: normal; font-style: italic; text-decoration: none;}                 A:LINK {text-decoration: none} 				A:VISITED {text-decoration: none}                 .maintitle {font-family: Arial; font-size: 14pt; font-weight: bold; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .title {font-family: Arial; font-size: 12pt; font-weight: bold; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .bold {font-family: Arial; font-size: 10pt; font-weight: bold; font-style: normal; text-decoration: none;}                 .italic {font-family: Arial; font-size: 10pt; font-weight: light; font-style: italic; text-decoration: none;} </style> </head> <body bgcolor="#FFFFFF" link="#7B7B7B" vlink="#7B7B7B" alink="#FF0000" leftmargin=0 topmargin=0 bgproperties="fixed"> <a name="indice"></a> <table border=0 cellspacing=2 cellpadding=2> <tr><td width=550> <span class="normal"> <span class="Testatona"><div align="right"><font color="#7B7B7B">#17</font></div></span> <img src="../img/spacer.gif" width=30 height=23 border=0><br> <span class="titoloindice">Pour Darwin.</span><br> <span class="autoreindice">Patrick Tort</span><br> <img src="../img/spacer.gif" width=30 height=10 border=0><br> Avoir aujourd'hui &agrave; prendre une nouvelle fois la parole sur ce qui <span class="italic">n'est plus</span> une question - le sens v&eacute;ritable de l'<span class="italic">anthropologie darwinienne</span> - signale que les d&eacute;monstrations les plus achev&eacute;es dans le domaine de la lecture des grands textes scientifiques ne sont pas plus prot&eacute;g&eacute;es par l'&eacute;vidence de leur logique que ne le sont par leurs effets de brouillage les affirmations id&eacute;ologiques les plus triviales et les plus clairement r&eacute;fut&eacute;es.<br><br> Le retour (dans le champ d'une science-spectacle qui, &agrave; d&eacute;faut de comp&eacute;tence, &eacute;tale ses faux d&eacute;bats dans les espaces qui devraient &ecirc;tre consacr&eacute;s au partage des connaissances positives et &agrave; l'&eacute;valuation des hypoth&egrave;ses) d'unanti-darwinisme" qui n'est, &agrave; l'insu de ses tenants, que la r&eacute;p&eacute;tition d'objections d&eacute;j&agrave; &eacute;nonc&eacute;es - et surmont&eacute;es - d&egrave;s la seconde moiti&eacute; du XIXe si&egrave;cle (par exemple Denton r&eacute;p&eacute;tant la classique objection de Saint-George Mivart) signe au niveau symptomal la puissance permanente des enjeux du darwinisme: comme un autre grand penseur (Marx) que certains cependant ont trouv&eacute; &eacute;l&eacute;gant de r&eacute;habiliter apr&egrave;s avoir pris soin d'attendre que la conviction se f&ucirc;t install&eacute;e de sa "mort" ou de son "d&eacute;passement", Darwin, quoique plein d'actualit&eacute; dans l'univers de ceux qui r&eacute;fl&eacute;chissent convenablement leur pratique naturaliste ou biologique en termes d'inspiration th&eacute;orique globale, devrait, selon une opinion cultiv&eacute;e et vulgaris&eacute;e comme une mode &agrave; laquelle nul ne saurait enti&egrave;rement se soustraire, &ecirc;tre "p&eacute;rim&eacute;" ou "d&eacute;pass&eacute;". L'int&eacute;ressant paradoxe - mais en est-ce vraiment un? - est ici que l'id&eacute;e vulgaire d'un <span class="italic">&acirc;ge de p&eacute;remption</span> des pens&eacute;es fondatrices en mati&egrave;re de science est l'un des topiques les plus constamment r&eacute;it&eacute;r&eacute;s par l'<span class="italic">id&eacute;ologie</span>, qui ne fait pour sa part qu'am&eacute;nager sa propre r&eacute;p&eacute;tition, et de ce fait, n'entretenant aucun rapport autre qu'opportuniste &agrave; la positivit&eacute; innovante des grandes th&eacute;ories scientifiques, n'est en elle-m&ecirc;me, malheureusement, jamais v&eacute;ritablement passible d'une p&eacute;remption d&eacute;finitive.<br><br> Je n'interviendrai pas ici pour r&eacute;futer la th&egrave;se ind&eacute;finiment r&eacute;surgente (en raison m&ecirc;me de son inconsistance scientifique) de l'incapacit&eacute; pr&eacute;tendue de la th&eacute;orie darwinienne &agrave; rendre compte des m&eacute;canismes complexes de l'&eacute;volution des organismes. D'autres l'ont fait et auront, h&eacute;las, &agrave; le refaire &agrave; chaque r&eacute;apparition de cette sophistique (souvent math&eacute;maticienne) &agrave; horizon cr&eacute;ationniste, qui n'argumente qu'&agrave; partir de l'ignorance, r&eacute;elle ou tactique, des lois g&eacute;n&eacute;tiques de la d&eacute;termination des caract&egrave;res. Je ne m'&eacute;noncerai ici que sur le plan de la connaissance restitu&eacute;e du <span class="italic">texte</span> et de la <span class="italic">logique</span> de Darwin, telle qu'elle ressort de quinze ann&eacute;es d'un travail qui m'a conduit de <span class="italic">La Pens&eacute;e hi&eacute;rarchique et l'&eacute;volution</span> (Aubier, 1983) au <span class="italic">Dictionnaire du darwinisme et de l'&eacute;volution</span> (PUF, 1996) en passant notamment par <span class="italic">Mis&egrave;re de la sociobiologie</span> (PUF, 1985) et <span class="italic">Darwinisme et soci&eacute;t&eacute;</span> (PUF, 1992), et qui a vu le ralliement &agrave; ses conclusions d'un nombre consid&eacute;rable de savants, de th&eacute;oriciens et d'historiens des sciences auxquels mon effort pr&eacute;sent d'<span class="italic">explication</span> &eacute;largie des &eacute;vidences qu'ils ont aujourd'hui reconnues voudrait &ecirc;tre un hommage.<br><br> <span class="bold">Origine des erreurs et s&eacute;lection textuelle</span><br><br> Pendant plus d'un si&egrave;cle - la chose remonte, pour la France, &agrave;" la traduction probl&eacute;matique et f&acirc;cheusement pr&eacute;fac&eacute;e de <span class="italic">L'Origine des esp&egrave;ces</span> par Cl&eacute;mence Royer (1862) -, on a voulu voir en Darwin l'inspirateur des th&eacute;ories in&eacute;galitaires modernes, le grand prescripteur de l'eug&eacute;nisme dans ses versions les plus dures, le th&eacute;oricien de l'&eacute;limination des faibles, le l&eacute;gitimateur naturaliste de l'expansionnisme occidental et, sp&eacute;cialement, de l'imp&eacute;rialisme victorien, l'id&eacute;ologue fondateur du "racisme scientifique", le p&egrave;re effectif du "darwinisme social" et de la quasi-totalit&eacute; des sociologies biologiques &eacute;volutionnistes, et le justificateur attitr&eacute; de l'&eacute;go&iuml;sme triomphaliste des poss&eacute;dants. On a vu en lui tout ensemble, et sans souci des incompatibilit&eacute;s ni des contradictions, Herbert Spencer, Francis Galton, Cecil Rhodes, Arthur de Gobineau et Thomas Robert Malthus. Or toutes ces all&eacute;gations sont non seulement erron&eacute;es, mais se situent tr&egrave;s pr&eacute;cis&eacute;ment <span class="italic">&agrave; l'oppos&eacute;</span> de la v&eacute;rit&eacute; historiographique la plus attest&eacute;e, aussi bien que de la <span class="italic">logique</span> de la th&eacute;orie de la descendance telle qu'elle a &eacute;t&eacute; appliqu&eacute;e par Darwin lui-m&ecirc;me au champ de l'anthropologie.<br><br> De cette extraordinaire confusion qui a voil&eacute; l'interpr&eacute;tation exacte de Darwin pendant si longtemps, et dont t&eacute;moignent tant de commentaires de seconde main et tant de pr&eacute;faces absurdes &agrave; une oeuvre non lue, la responsabilit&eacute; incombe en premier lieu &agrave; l'&eacute;cran tiss&eacute; devant le darwinisme par l'<span class="italic">&eacute;volutionnisme philosophique</span> de Spencer, syst&egrave;me de pens&eacute;e servant de cadre intellectuel au projet int&eacute;grateur de l'ultra-lib&eacute;ralisme victorien, et d&eacute;j&agrave; install&eacute; quant &agrave; ses p&ocirc;les essentiels lorsque la th&eacute;orie darwinienne &eacute;merge dans le contexte satur&eacute; de luttes id&eacute;ologiques qui est celui de l'Angleterre des ann&eacute;es 1860.<br><br> Qui est Spencer? Un ing&eacute;nieur anglais qui a partag&eacute; sa vie entre des inventions techniques d&eacute;j&agrave; r&eacute;alis&eacute;es, le journalisme, les Chemins de fer et, &agrave; partir des ann&eacute;es 1840, la constitution de la philosophie et de la sociologie politique requises par la repr&eacute;sentation ultra-lib&eacute;rale du <span class="italic">progr&egrave;s</span>. Passionn&eacute; de grandes vues synth&eacute;tiques soucieuses de ramener &agrave; un principe d'intelligibilit&eacute; unique l'ensemble des donn&eacute;es ph&eacute;nom&eacute;nales accessibles &agrave; la connaissance, influenc&eacute; initialement par la loi du d&eacute;veloppement diff&eacute;renciateur &eacute;nonc&eacute;e par von Baer dans le champ de l'embryologie, puis pr&eacute;occup&eacute; de trouver &agrave; cette "loi" une formulation atteignant un plus haut degr&eacute; de g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;, il expose sa propre "loi d'&eacute;volution" dans le "Plan g&eacute;n&eacute;ral de la philosophie synth&eacute;tique" du 6 janvier 1858, publi&eacute; sous forme de "Programme" en 1860, deux ans avant les <span class="italic">Premiers principes</span>, qui paraissent en 1862. La "loi d'&eacute;volution" d&eacute;finit le passage des agr&eacute;gats, par un processus d'<span class="italic">int&eacute;gration</span> et de <span class="italic">diff&eacute;renciation</span>, d'un &eacute;tat ind&eacute;fini, incoh&eacute;rent et homog&egrave;ne vers un &eacute;tat d&eacute;fini, coh&eacute;rent et h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne (processus correspondant &agrave; un accroissement de complexit&eacute; conduisant jusqu'aux extr&ecirc;mes raffinements organisationnels des corps vivants, de l'individualit&eacute; humaine et des soci&eacute;t&eacute;s). La "loi" ainsi &eacute;nonc&eacute;e sera appliqu&eacute;e &agrave; toutes les cat&eacute;gories de ph&eacute;nom&egrave;nes et &agrave; tous les domaines du savoir, ainsi qu'&agrave; la th&eacute;orie de la connaissance elle-m&ecirc;me. Le versant <span class="italic">sociologique</span> de la pens&eacute;e spenc&eacute;rienne est particuli&egrave;rement repr&eacute;sentatif des aspirations de la bourgeoisie industrielle anglaise: <span class="italic">la soci&eacute;t&eacute; est un organisme</span> et <span class="italic">&eacute;volue comme</span> un organisme. L'adaptation (pens&eacute;e par Spencer en des termes fondamentalement lamarckiens qui n'int&eacute;greront le darwinisme que pour le trahir) est la r&egrave;gle de survie au sein d'une concurrence interindividuelle g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e: les moins adapt&eacute;s doivent &ecirc;tre &eacute;limin&eacute;s sans recours et sans &eacute;gards. Spencer s'opposera ainsi &agrave; toute mesure visant &agrave; venir en aide aux d&eacute;favoris&eacute;s, et &agrave; toute forme de loi d'assistance. Ce qu'il emprunte &agrave; Darwin (mais &agrave; ce niveau, ce pourrait &ecirc;tre aussi bien &agrave; Malthus) est donc le "noyau dur" de la th&eacute;orie s&eacute;lective telle qu'il le d&eacute;couvre au mois d'octobre 1858 lorsqu'il prend connaissance de l'intervention commune de Darwin et Wallace devant la <span class="italic">Linnean Society</span> de Londres. D&egrave;s lors, son souci sera de l'appliquer non pas tant au domaine o&ugrave; son usage serait l&eacute;gitime (l'&eacute;volution des organismes), qu'&agrave; un univers au sein duquel Darwin en <span class="italic">refuse</span> pr&eacute;cis&eacute;ment l'application: la marche des soci&eacute;t&eacute;s humaines.<br><br> Pour des raisons d'un autre ordre, tenant &agrave; la lutte commune contre l'<span class="italic">establishment</span> scientifique anglais conservateur et anti-transformiste, Darwin accepta une connivence lointaine avec Spencer, qu'il n'aimait pas (son <span class="italic">Autobiographie</span> de 1876 est l&agrave;-dessus sans &eacute;quivoque), et une importation terminologique ("survie des plus aptes") qui auront peut-&ecirc;tre plus d'effets n&eacute;gatifs &agrave; long terme que d'avantages momentan&eacute;s. La confusion entre Darwin et Spencer, entre la th&eacute;orie de la descendance modifi&eacute;e par le moyen de la s&eacute;lection naturelle et l'&eacute;volutionnisme philosophico-sociologique, aura en effet les pires cons&eacute;quences conceptuelles, th&eacute;oriques et politiques en Europe et dans le monde, jusqu'&agrave; ce que la distinction et l'opposition r&eacute;elles entre les deux th&eacute;ories parvienne &agrave; &ecirc;tre r&eacute;ellement reconnue (voir Tort, 1983).<br><br> Dans le milieu politico-culturel de la classe intellectuelle victorienne, c'est &eacute;videmment la confusion qui a &eacute;t&eacute; s&eacute;lectionn&eacute;e au d&eacute;triment de la distinction, &agrave; travers l'usage relativement indiff&eacute;renci&eacute; de termes aux relations troubles pour le public, mais aux charges s&eacute;mantique et connotative profond&eacute;ment diff&eacute;rentes. Le glissement qui s'op&egrave;re alors atteste la puissance de contamination de l'id&eacute;ologie spenc&eacute;rienne &agrave; travers le choix, qui deviendra progressivement dominant chez les biologistes eux-m&ecirc;mes, d'un vocabulaire d'extraction "philosophique": l'<span class="italic">&eacute;volution</span> spenc&eacute;rienne (notion philosophique) contre la <span class="italic">descendance</span> darwinienne (concept naturaliste), le triomphe ou la <span class="italic">survie des plus aptes</span> - qui deviendront tr&egrave;s vite les plus "m&eacute;ritants" ou les plus "forts" - (notion &agrave; usage essentiellement sociologique chez Spencer) contre la <span class="italic">s&eacute;lection des variations organiques et instinctuelles</span> avantageuses, concept qui, quant &agrave; l'<span class="italic">instinctuel</span>, d&eacute;bouchera en 1871 chez Darwin sur des positions anthropologiques (&eacute;thiques, sociologiques et politiques) diam&eacute;tralement oppos&eacute;es &agrave; celles du porte-parole de l'int&eacute;grisme lib&eacute;ral.<br><br> Le premier acte de cette histoire est assez clair: dans le texte darwinien, Spencer, qui a d&eacute;j&agrave; op&eacute;r&eacute; (<span class="italic">Principes de biologie</span>, 1864-1867) sa r&eacute;duction de Darwin a Malthus, s'arr&ecirc;te sur l'expression "s&eacute;lection naturelle", en fait une critique d&eacute;j&agrave; classique et largement accept&eacute;e par Darwin (celle de l'exc&egrave;s de "personnalisation" anthropomorphique d'une expression &agrave; relents volontaristes, voire finalistes), la remplace par "survie des plus aptes", <span class="italic">ne l'applique quasiment pas</span> dans son domaine de l&eacute;gitimit&eacute; (la sph&egrave;re du vivant, o&ugrave; il reste &eacute;troitement partisan de l'"action directe" et des "facteurs primaires" lamarckiens), mais s'en sert comme de la cl&eacute; d'une anthropologie sociale &eacute;volutionniste et d'une <span class="italic">sociologie</span> o&ugrave; son usage contredit celui, finement dialectique, qui en sera fait par Darwin.<br><br> Il importe donc d'identifier, dans la logique de l'anthropologie de Darwin telle qu'elle s'expose superbement au sein de <span class="italic">La Descendance de l'Homme et la s&eacute;lection sexuelle</span> (1871), ce qui l'<span class="italic">oppose</span> &agrave; l'hypers&eacute;lectionnisme biologico-social de Spencer, v&eacute;ritable inventeur de l'improprement nomm&eacute; "darwinisme social", et cr&eacute;ateur de tous les paradigmes communs aux "sociobiologies" ult&eacute;rieures de l'histoire.<br><br> <span class="bold"> L'effet r&eacute;versif de l'&eacute;volution<br> (ou que Darwin n'&eacute;tait pas "darwiniste social")<br><br> </span>	  Une fois de plus, j'aurai recours ici, pour &eacute;viter d'artificielles paraphrases, au d&eacute;veloppement que le <span class="italic">Dictionnaire du darwinisme</span> consacre au concept d'effet r&eacute;versif de l'&eacute;volution.<br><br> Concept-cl&eacute; de l'anthropologie darwinienne (&agrave; distinguer de l'anthropologie <span class="italic">&eacute;volutionniste</span>), l'<span class="italic">effet r&eacute;versif de l'&eacute;volution</span> (ainsi d&eacute;sign&eacute; par nous en 1983) est ce qui permet de penser chez Darwin le passage entre ce que l'on nommera par commodit&eacute; et approximation la sph&egrave;re de la <span class="italic">nature</span>, r&eacute;gie par la stricte loi de la <span class="italic">s&eacute;lection</span>, et l'&eacute;tat d'une <span class="italic">soci&eacute;t&eacute; civilis&eacute;e</span>, &agrave; l'int&eacute;rieur de laquelle se g&eacute;n&eacute;ralisent et s'institutionnalisent des conduites qui <span class="italic">s'opposent</span> au libre jeu de cette loi. Si ce concept n'est nulle part <span class="italic">nomm&eacute;</span> dans l'oeuvre de Darwin, il y est cependant <span class="italic">d&eacute;crit</span> et op&egrave;re dans certains d&eacute;veloppements importants (notamment les chapitres IV, V et XXI) de <span class="italic">La Descendance de l'Homme</span> de 1871, qu'il faut consid&eacute;rer comme son troisi&egrave;me grand ouvrage de synth&egrave;se, et comme la poursuite coh&eacute;rente, dans le champ de l'histoire &eacute;volutive de l'Homme naturel et social, de la th&eacute;orie s&eacute;lective d&eacute;velopp&eacute;e dans <span class="italic">L'Origine des esp&egrave;ces</span> de 1859. Il r&eacute;sulte d'un paradoxe identifi&eacute; par Darwin au cours de son essai d'extension &agrave; l'Homme de la th&eacute;orie de la descendance, et de son effort pour penser le devenir social et moral de l'humanit&eacute; comme une cons&eacute;quence et un d&eacute;veloppement particulier de l'application ant&eacute;rieure et universelle de la loi s&eacute;lective &agrave; la sph&egrave;re du vivant.<br><br> Ce paradoxe peut se formuler ainsi: la <span class="italic">s&eacute;lection naturelle, principe directeur de l'&eacute;volution impliquant l'&eacute;limination des moins aptes dans la lutte pour la vie, s&eacute;lectionne dans l'humanit&eacute; une forme de vie sociale dont la marche vers la civilisation tend &agrave; exclure de plus en plus, &agrave; travers le jeu li&eacute; de l'&eacute;thique et des institutions, les comportements &eacute;liminatoires</span>. En termes simplifi&eacute;s, la <span class="italic">s&eacute;lection naturelle s&eacute;lectionne la civilisation, qui s'oppose &agrave; la s&eacute;lection naturelle</span>. Comment r&eacute;soudre cet apparent paradoxe?<br><br> Nous le r&eacute;soudrons en d&eacute;veloppant simplement la logique m&ecirc;me de la th&eacute;orie s&eacute;lective. La s&eacute;lection naturelle - il s'agit chez Darwin d'un point fondamental - s&eacute;lectionne non seulement des variations organiques pr&eacute;sentant un avantage adaptatif, mais aussi des <span class="italic">instincts</span>. Parmi ces instincts avantageux, ceux que Darwin nomme les <span class="italic">instincts sociaux</span> ont &eacute;t&eacute; tout particuli&egrave;rement retenus et d&eacute;velopp&eacute;s, ainsi que le prouvent le triomphe universel du mode de vie <span class="italic">social</span> au sein de l'humanit&eacute;, et la tendancielle h&eacute;g&eacute;monie des peuples "civilis&eacute;s". Or dans l'&eacute;tat de "civilisation", r&eacute;sultat complexe d'un accroissement de la rationalit&eacute;, de l'emprise grandissante du sentiment de "sympathie" et des diff&eacute;rentes formes morales et institutionnelles de l'altruisme, on assiste &agrave; un <span class="italic">renversement</span> de plus en plus accentu&eacute; des conduites individuelles et sociales par rapport &agrave; ce que serait la poursuite pure et simple du fonctionnement s&eacute;lectif ant&eacute;rieur: au lieu de l'&eacute;limination des moins aptes appara&icirc;t, avec la civilisation, le devoir d'assistance qui met en oeuvre &agrave; leur endroit de multiples d&eacute;marches de secours et de r&eacute;habilitation; au lieu de l'extinction naturelle des malades et des infirmes, leur sauvegarde par la mobilisation de technologies et de savoirs (hygi&egrave;ne, m&eacute;decine, sport) visant &agrave; la r&eacute;duction et &agrave; la compensation des d&eacute;ficits organiques; au lieu de l'acceptation des cons&eacute;quences destructrices des hi&eacute;rarchies naturelles de la force, du nombre et de l'aptitude vitale, un interventionnisme r&eacute;equilibrateur qui s'oppose &agrave; la disqualification sociale. Par le biais des <span class="italic">instincts sociaux</span>, la s&eacute;lection naturelle, sans "saut" ni rupture, a ainsi s&eacute;lectionn&eacute; <span class="italic">son contraire</span>,  soit: un ensemble norm&eacute;, et en extension, de comportements sociaux <span class="italic">anti-&eacute;liminatoires</span> - donc <span class="italic">anti-s&eacute;lectifs</span> au sens que rev&ecirc;t le terme de <span class="italic">s&eacute;lection</span> dans la th&eacute;orie d&eacute;velopp&eacute;e par <span class="italic">L'Origine des esp&egrave;ces</span> -, ainsi, corr&eacute;lativement, qu'une <span class="italic">&eacute;thique anti-s&eacute;lectionniste</span> (= anti-&eacute;liminatoire) traduite en principes, en r&egrave;gles de conduite et en lois. L'&eacute;mergence progressive de la morale appara&icirc;t donc comme un ph&eacute;nom&egrave;ne indissociable de l'&eacute;volution, et c'est l&agrave; une suite normale du mat&eacute;rialisme de Darwin, et de l'in&eacute;vitable extension de la th&eacute;orie de la s&eacute;lection naturelle &agrave; l'explication du devenir des soci&eacute;t&eacute;s humaines. Mais cette extension, que trop de th&eacute;oriciens, abus&eacute;s par l'&eacute;cran tiss&eacute; autour de Darwin par la philosophie &eacute;volutionniste de Spencer, ont interpr&eacute;t&eacute;e h&acirc;tivement sur le mod&egrave;le simpliste et faux du "darwinisme social" lib&eacute;ral (application aux soci&eacute;t&eacute;s humaines du principe de l'&eacute;limination des moins aptes au sein d'une concurrence vitale g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e), ne peut en toute rigueur s'effectuer que sous la modalit&eacute; de l'<span class="italic">effet r&eacute;versif</span>, qui oblige &agrave; concevoir le <span class="italic">renversement</span> m&ecirc;me de l'op&eacute;ration s&eacute;lective comme base et condition de l'accession &agrave; la "civilisation". C'est ce qui interdit d&eacute;finitivement que la <span class="italic">sociobiologie</span>, qui d&eacute;fend au contraire, &agrave; l'oppos&eacute; de toute la logique anthropologique de Darwin, l'id&eacute;e d'une continuit&eacute; <span class="italic">simple</span> (sans renversement) entre nature et soci&eacute;t&eacute;, puisse &agrave; bon droit se r&eacute;clamer du darwinisme. L'op&eacute;ration r&eacute;versive est ce qui fonde la justesse finale de l'opposition nature/culture, en &eacute;vitant le pi&egrave;ge d'une "rupture" magiquement install&eacute;e entre ses deux termes: la continuit&eacute; &eacute;volutive, &agrave; travers cette op&eacute;ration de renversement progressif li&eacute;e au d&eacute;veloppement (lui-m&ecirc;me <span class="italic">s&eacute;lectionn&eacute;</span>) des <span class="italic">instincts sociaux</span>, produit de cette mani&egrave;re non pas une rupture effective, mais un <span class="italic">effet de rupture</span> qui provient de ce que la s&eacute;lection naturelle s'est trouv&eacute;e, dans le cours de sa propre &eacute;volution, <span class="italic">soumise elle-m&ecirc;me &agrave; sa propre loi</span> - sa forme nouvellement s&eacute;lectionn&eacute;e, qui favorise la protection des "faibles", l'emportant, <span class="italic">parce qu'avantageuse</span>, sur sa forme ancienne, qui privil&eacute;giait leur &eacute;limination. L'<span class="italic">avantage</span> nouveau n'est plus  alors  d'ordre biologique: il est devenu <span class="italic">social</span>.<br><br> J'ai symbolis&eacute; ce renversement progressif par l'image topologique de la torsion de l'anneau de M&ouml;bius (Tort, 1992), tout en signalant que le v&eacute;ritable mod&egrave;le darwinien du ph&eacute;nom&egrave;ne &eacute;tait celui de la <span class="italic">divergence &eacute;volutive s&eacute;lectionn&eacute;e &agrave; l'int&eacute;rieur m&ecirc;me du devenir du principe s&eacute;lectif</span>.<br><br> Darwin permet ainsi, comme je l'ai souvent expliqu&eacute;, de penser le rapport nature/civilisation en &eacute;chappant au double dogmatisme de la continuit&eacute; (discours de type "sociobiologique") et de la rupture (discours de type l&eacute;vi-straussien), &eacute;vitant aussi bien la r&eacute;ciproque ext&eacute;riorit&eacute; du biologique et du social (un sociologisme qui exclurait m&eacute;thodologiquement la prise en compte de tout facteur naturaliste) que le r&eacute;ductionnisme ordinaire, pour lequel tout le social n'est que la traduction d'impulsions issues d'un niveau quelconque (variable suivant l'&eacute;tat historique des investigations sur le vivant) de la biologie. En bref, Darwin rend possible, dans la pens&eacute;e de ce rapport complexe, un <span class="italic">continuisme mat&eacute;rialiste</span> imposant la repr&eacute;sentation d'un <span class="italic">renversement progressif</span> (pensable en termes de divergence s&eacute;lectionn&eacute;e &agrave; l'int&eacute;rieur de la s&eacute;lection naturelle, elle-m&ecirc;me en &eacute;volution et se soumettant de ce fait &agrave; sa propre loi avant d'entrer en r&eacute;gression) qui s'&eacute;carte des artefacts th&eacute;oriques tels que le "bond qualitatif" tout en sauvant &eacute;volutivement l'ind&eacute;pendance finale des sciences de l'Homme et de la soci&eacute;t&eacute;. Corr&eacute;lativement, Darwin produit, &agrave; travers le motif dialectique de la s&eacute;lection des conduites anti-s&eacute;lectives et du sentiment de <span class="italic">sympathie</span>, coupl&eacute; avec celui de l'accroissement de la <span class="italic">rationalit&eacute;</span> et de l'importance grandissante accord&eacute;e par chaque sujet &agrave; l'"opinion publique", une <span class="italic">th&eacute;orie mat&eacute;rialiste des fondements de la morale</span> qui pr&eacute;serve de m&ecirc;me l'ind&eacute;pendance conquise par les d&eacute;cisions et la r&eacute;flexion &eacute;thiques (gr&acirc;ce &agrave; <span class="italic">l'effet de rupture</span> produit par le renversement), tout en permettant de soustraire celles-ci &agrave; l'emprise dogmatique des morales de l'obligation transcendante (voir Tort, 1995).<br><br> <span class="bold">Les raisons d'une longue m&eacute;prise</span><br><br> Ce qui pr&eacute;c&egrave;de imm&eacute;diatement met en place le sch&eacute;ma dialectique du "passage" (pour suivre des oppositions consacr&eacute;es qui acqui&egrave;rent ici un sens authentiquement &eacute;volutif) entre le <span class="italic">biologique</span> et le <span class="italic">culturel</span> chez Darwin. Le fait est qu'avec Darwin, compte tenu de la formidable conversion de l'univers mental qu'implique, une fois compris, son continuisme &eacute;volutif, la distinction th&eacute;orisable entre les deux types de r&eacute;alit&eacute;s (biologiques et culturelles) s'&eacute;vanouit en tant qu'essentialiste pour se reformuler comme dialectique: il y a l&agrave; l'effet d'une th&eacute;orie mat&eacute;rialiste cons&eacute;quente, et il n'y a pas lieu d'en &ecirc;tre surpris. Mais le vocabulaire et les sch&eacute;mas didactiques et id&eacute;ologiques ne se plient pas ais&eacute;ment &agrave; la dialectique et pr&eacute;f&egrave;rent les oppositions tranch&eacute;es, soit parce qu'elles sont plus faciles, soit parce qu'elles sont op&eacute;rationnelles eu &eacute;gard &agrave; des enjeux face auxquels l'exactitude para&icirc;t moins importante que la clart&eacute;. C'est tr&egrave;s exactement ce qui s'est pass&eacute; pour l'interpr&eacute;tation de l'anthropologie de Darwin. On l'a rang&eacute;e sans la conna&icirc;tre, au nom de l'information que l'on croyait avoir sur le "noyau" de la th&eacute;orie (continuisme bio-s&eacute;lectif simple et homog&egrave;ne) dans la cat&eacute;gorie des sociologies biologiques, c'est-&agrave;-dire, encore, du c&ocirc;t&eacute; de Spencer (mais aussi d'Espinas, voire de Vacher de Lapouge, etc.). L&agrave; s'&eacute;bauche la r&eacute;ponse &agrave; la question que posent encore, tr&egrave;s na&iuml;vement, ceux qui &eacute;prouvent une derni&egrave;re r&eacute;sistance &agrave; admettre l'op&eacute;ration chez Darwin de ce que nous venons de d&eacute;crire sous le concept d'<span class="italic">effet r&eacute;versif de l'&eacute;volution</span>: pourquoi, s'il existe bien dans <span class="italic">La Descendance de l'Homme</span>, l'effet r&eacute;versif n'a-t-il pas &eacute;t&eacute; vu?<br><br> La r&eacute;ponse s'&eacute;noncera en trois points.<br><br> Le premier, on l'a dit, tient &agrave; l'histoire du recouvrement initial de la logique darwinienne par une "&eacute;pist&eacute;mologie" dominante qui s'incarne dans le syst&egrave;me spenc&eacute;rien. Le spenc&eacute;risme fait &eacute;cran. Il impose la mise en forme philosophique de la nouvelle organisation &eacute;conomique et sociale sous le motif affich&eacute; d'une loi d'<span class="italic">&eacute;volution</span> qui n'est rien d'autre qu'une sophistication &agrave; renforts scientifiques de la th&eacute;orie du <span class="italic">progr&egrave;s</span>d&eacute;velopp&eacute;e au si&egrave;cle pr&eacute;c&eacute;dent par les premiers th&eacute;oriciens du lib&eacute;ralisme. (Sur les rapports complexes entre Spencer, le positivisme comtien et les premiers penseurs lib&eacute;raux du "progr&egrave;s", voir Tort, 1983; Spencer, 1987; et Tort, 1989).<br><br> Le second tient au compromis darwino-spenc&eacute;rien &eacute;voqu&eacute; plus haut.<br><br> Le troisi&egrave;me enfin tient &agrave; l'historiographie circum-darwinienne. Avec une insistance et un pouvoir de conviction proportionn&eacute;s &agrave; leur engagement &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, lui-m&ecirc;me conditionn&eacute; par une convergence d'int&eacute;r&ecirc;ts parfois assez divers, les partisans de Darwin, forts du succ&egrave;s r&eacute;el, mais encore peu affermi de L'<span class="italic">Origine des esp&egrave;ces</span>, incit&egrave;rent son auteur &agrave; sortir de sa r&eacute;serve quant &agrave; l'Homme et &agrave; inclure ce dernier dans le cadre de la th&eacute;orie de la descendance. Soit: &agrave; &eacute;tendre &agrave; l'Homme vivant en soci&eacute;t&eacute; et &agrave; toute forme de civilisation la th&eacute;orie de la descendance modifi&eacute;e par le moyen de la s&eacute;lection naturelle. On attendait donc, tout simplement, que Darwin, renversant l'ultime tabou, franch&icirc;t la fronti&egrave;re m&eacute;taphysique qui s&eacute;parait encore l'Homme du reste de l'univers vivant, en le d&eacute;signant express&eacute;ment comme un membre &eacute;volu&eacute; du R&egrave;gne animal partageant avec l'ensemble de ce dernier, et sp&eacute;cialement avec ses repr&eacute;sentants &eacute;volutivement les plus proches, une somme importante de caract&eacute;ristiques communes, organiques et, &eacute;ventuellement, psychiques et comportementales. Les amis de Darwin attendaient ainsi, et avec eux tout le public aupr&egrave;s duquel avait &eacute;t&eacute; creus&eacute;e cette attente, la <span class="italic">suite</span> de <span class="italic">L'Origine des esp&egrave;ces</span>. Ainsi, d&egrave;s sa parution, <span class="italic">La Descendance de l'Homme</span> est salu&eacute;e comme cette suite homog&egrave;ne, et comme le compl&eacute;ment attendu pour la constitution d'une doctrine naturaliste globale et coh&eacute;rente reposant sur l'application de la th&eacute;orie s&eacute;lective &agrave; l'ensemble des cr&eacute;atures, une fois accomplie la n&eacute;cessaire transgression des obstacles th&eacute;ologiques. Cela explique suffisamment que personne ne l'ai <span class="italic">lue</span>, chacun pensant savoir ce qui s'y trouvait inscrit, ou que, la lisant, chaque commentateur n'y ait &eacute;t&eacute; attentif qu'aux motifs explicitant les liens &agrave; l'animalit&eacute;, sans apercevoir le sort particulier - la <span class="italic">r&eacute;gression</span> - qu'y subissait celui de la s&eacute;lection naturelle dans sa version strictement biologique. "La s&eacute;lection naturelle", &eacute;crit Darwin, "semble n'exercer qu'une influence bien secondaire sur les nations civilis&eacute;es, en tant qu'il ne s'agit que de la production d'un niveau de moralit&eacute; plus &eacute;lev&eacute; et d'un nombre plus consid&eacute;rable d'hommes bien dou&eacute;s; nous lui devons, toutefois, l'acquisition originelle des instincts sociaux" (<span class="italic">La Descendance de l'Homme</span>, trad. Barbier, ch. V, p. 149-150). Et encore: "Si importante que la lutte pour l'existence ait &eacute;t&eacute; et soit encore, d'autres influences plus importantes sont intervenues en ce qui concerne la partie la plus &eacute;lev&eacute;e de la nature humaine. Les qualit&eacute;s morales progressent en effet directement ou indirectement, bien plus par les effets de l'habitude, par le raisonnement, par l'instruction, par la religion, etc., que par l'action de la s&eacute;lection naturelle, bien qu'on puisse avec certitude attribuer &agrave; l'action de cette derni&egrave;re les instincts sociaux, qui sont la base du d&eacute;veloppement du sens moral." (<span class="italic">Ibid.</span>, ch. XXI, p. 677).<br><br> L'anthropologie darwinienne &eacute;tait donc interpr&eacute;t&eacute;e avant d'&ecirc;tre connue. Le "progressisme" naturaliste - dont l'int&eacute;r&ecirc;t majeur &eacute;tait de porter un dernier coup au dogme cr&eacute;ationniste en &eacute;tablissant une th&eacute;orie de la descendance unitaire et compl&egrave;te - ne pouvait deviner qu'en l'emportant sur ce terrain, il allait s'engager sur la voie d'une d&eacute;rive bio-sociologique o&ugrave; le darwinisme r&eacute;el allait se perdre. Et il est rigoureusement vrai que l'effet principal de la bataille en faveur des id&eacute;es de Darwin jusqu'au seuil du XXe si&egrave;cle n'a eu pour effet principal que d'imposer tendanciellement le <span class="italic">transformisme</span>, sans pour autant faire droit &agrave; l'originalit&eacute; des id&eacute;es ni de la m&eacute;thode darwiniennes. Les "darwinistes sociaux" spenc&eacute;riens ou haeck&eacute;liens l'emportaient sur un terrain - l'Homme - o&ugrave; Darwin h&eacute;sitait encore, en d&eacute;pit de son magnifique ouvrage de 1871, &agrave; pr&eacute;tendre &agrave; une v&eacute;ritable expertise, tandis que Spencer pr&eacute;parait son &eacute;norme <span class="italic">Sociologie descriptive</span> (1873) et que Haeckel m&eacute;ditait son <span class="italic">Anthropog&eacute;nie</span> (1874). Marx lui-m&ecirc;me, press&eacute; de conclure sur sa lecture de <span class="italic">L'Origine</span>, et pass&eacute; le moment de son premier enthousiasme mat&eacute;rialiste de 1860, r&eacute;pondra plus aux "darwinistes" qu'&agrave; Darwin lorsqu'il incriminera chez ce dernier la projection sur la nature des sch&eacute;mas fonctionnels et dynamiques de la soci&eacute;t&eacute; concurrentialiste lib&eacute;rale (Lettre &agrave; Engels de 1862). Engels aura moins d'excuses en 1873 dans <span class="italic">L'Anti-D&uuml;hring</span> lorsqu'il parlera de "b&eacute;vue malthusienne" &agrave; propos de Darwin, et lorsqu'il r&eacute;p&eacute;tera cette malheureuse critique en 1875 dans la <span class="italic">Dialectique de la nature</span>, de quatre ans post&eacute;rieure &agrave; <span class="italic">La Descendance de l'Homme</span>. Ainsi, aujourd'hui comme hier, et par le jeu de pressions historiques ais&eacute;ment identifiables, une gauche d'inspiration marxiste, en d&eacute;pit de son int&eacute;r&ecirc;t pour une th&eacute;orie mat&eacute;rialiste fondamentale du devenir, et des analogies qu'elle peut trouver entre la lutte historique des classes et la lutte naturelle pour l'existence, s'attaque parfois encore &agrave; Darwin, tout comme &agrave; l'oppos&eacute; la droite ultra-lib&eacute;rale (social-darwiniste ou eug&eacute;niste) fait son &eacute;loge, en commettant <span class="italic">la m&ecirc;me erreur</span> qui est de confondre l'anthropologie de Darwin avec le "darwinisme social" de ses &eacute;pigones.<br><br> La seconde cause de m&eacute;prise et de confusion fut la naissance de l'<span class="italic">eug&eacute;nisme</span>. Son premier et principal th&eacute;oricien fut un cousin de Darwin, Francis Galton, statisticien passionn&eacute; en particulier par l'&eacute;tude des ph&eacute;nom&egrave;nes h&eacute;r&eacute;ditaires. Il fit quelques &eacute;tudes m&eacute;dicales, fut profond&eacute;ment marqu&eacute; en 1859 par la lecture de <span class="italic">L'Origine des esp&egrave;ces</span>, et d&egrave;s 1865 commen&ccedil;a &agrave; produire les th&egrave;ses fondamentales de ce qui avec lui allait prendre, sur fond d'h&eacute;r&eacute;ditarisme et de s&eacute;lection artificielle appliqu&eacute;e &agrave; l'humanit&eacute;, le nom d'<span class="italic">eug&eacute;nisme</span>. La proposition de base en est assez simple: la s&eacute;lection naturelle assurant dans l'ensemble du monde vivant la diversit&eacute; des esp&egrave;ces et la promotion des plus aptes &agrave; partir du tri des variations avantageuses, la m&ecirc;me chose devrait se produire dans la soci&eacute;t&eacute; humaine eu &eacute;gard aux caract&egrave;res intellectuels. Or la civilisation d&eacute;velopp&eacute;e entrave le libre jeu de la s&eacute;lection naturelle, permettant une protection et une reproduction des existences m&eacute;diocres. Il faut donc engager une action de <span class="italic">s&eacute;lection artificielle</span> institutionnalis&eacute;e afin de compenser ce d&eacute;ficit et d'all&eacute;ger ce fardeau. A la lumi&egrave;re de <span class="italic">La Descendance</span> de 1871, on comprend que cette attitude &eacute;tait inconciliable avec ce qu'allait &ecirc;tre l'anthropologie de Darwin, et contradictoire avec le darwinisme strictement entendu (celui, je le r&eacute;p&egrave;te, de Darwin), pour lequel la s&eacute;lection artificielle ne peut s'appliquer qu'aux plantes cultiv&eacute;es et aux animaux d'&eacute;levage. Pour Darwin en effet, celui qui traiterait un autre &ecirc;tre humain, quels que soient son degr&eacute; d'&eacute;loignement racio-culturel ou sa fragilit&eacute; physique ou psychique, comme autre chose que "son semblable" contreviendrait &agrave; la loi civilisationnelle de l'extension progressive de la <span class="italic">sympathie</span> et r&eacute;gresserait sur l'&eacute;chelle de l'&eacute;volution humaine jusqu'&agrave; l'&eacute;tat de sauvagerie ancestrale. Galton, qui pas plus que d'autres ne sera conscient de ce que Darwin &eacute;crira en 1871 et ne pouvant en tout &eacute;tat de cause l'&ecirc;tre dans les ann&eacute;es 1860, poursuit donc sa t&acirc;che d'explication militante de l'urgence d'une politique eug&eacute;niste scientifique pour freiner la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence probable du groupe social, en tentant de d&eacute;montrer le caract&egrave;re h&eacute;r&eacute;ditaire des qualit&eacute;s intellectuelles, et d'&eacute;tablir statistiquement la stricte h&eacute;r&eacute;dit&eacute; du g&eacute;nie (<span class="italic">Hereditary Genius</span>, 1869) en faisant totalement abstraction des facteurs &eacute;ducatifs. L'eug&eacute;nisme de Galton, ainsi que le rapporte Darwin lui-m&ecirc;me (<span class="italic">Descendance</span>, ch. V), &eacute;tait hostile &agrave; la "reproduction des pauvres et des insouciants", pens&eacute;e comme un obstacle &agrave; l'augmentation num&eacute;rique des hommes "sup&eacute;rieurs". Darwin conclura quant &agrave; lui, &agrave; l'inverse, en d&eacute;fendant le principe oppos&eacute; d'une &eacute;galit&eacute; des chances dans la concurrence sociale.<br><br> Tout en affinant l'application des m&eacute;thodes statistiques &agrave; la biologie, les continuateurs de Galton - les "biom&eacute;triciens" ralli&eacute;s au principe de la s&eacute;lection darwinienne, notamment Karl Pearson - partageront avec lui la responsabilit&eacute; historique de l'&eacute;laboration premi&egrave;re de la doctrine eug&eacute;niste. On pourrait noter ici que l'infl&eacute;chissement propre au travail de Galton, qui substitue &agrave; l'importance chez Darwin de l'individualit&eacute; biologique et de ses avatars &eacute;volutifs celle d'un ensemble populationnel soumis en tant que tel &agrave; la s&eacute;lection, favorise d'embl&eacute;e tous les discours et entreprises &agrave; venir qui vont, au nom de l'am&eacute;lioration de la qualit&eacute; biologique du groupe, recommander comme n&eacute;cessaire l'&eacute;limination de certaines cat&eacute;gories d'individus porteurs de "mauvaises" variations. L'opposition entre la conception galtonienne et la conception darwinienne de la variation &eacute;clate d'ailleurs vers la fin des ann&eacute;es 1870, au sein d'une histoire complexe qui est &agrave; la fois celle de l'&eacute;mergence de la biologie math&eacute;matique et celle des id&eacute;ologies de l'optimisation normalisante du niveau biologique des populations. On en retiendra ici, seulement, l'id&eacute;e d'un risque constant d'enfermement de la rationalit&eacute; math&eacute;matique en elle-m&ecirc;me, d'oubli des r&eacute;alit&eacute;s biologiques de l'organisme et de disparition de l'individu derri&egrave;re l'&eacute;cran des mesures, des caract&egrave;res quantifiables et des abstractions statistiques. Comme &agrave; un autre niveau l'anthropologie physique, la biom&eacute;trie, comportant le trait constitutionnel d'une d&eacute;shumanisation m&eacute;thodologique relative de son objet,  &eacute;tait parfaitement susceptible, sous l'action de certaines forces politico-id&eacute;ologiques, de servir d'instrument &agrave; des prescriptions et &agrave; des pratiques interventionnistes sur la vie et la reproduction des individus,au nom de la qualit&eacute; biologique de la communaut&eacute;, et ce d'autant plus que chez son principal inspirateur, Galton, le penchant &eacute;litiste &eacute;tait initial, et que son premier continuateur, Pearson, optait clairement pour une "modification de la fertilit&eacute; relative des bonnes et des mauvaises souches" du groupe social (formule qui, au passage, rend probl&eacute;matique et toujours instable la distinction entre un eug&eacute;nisme "positif" et un eug&eacute;nisme "n&eacute;gatif"). Corr&eacute;lativement, la science quantitative naissante nourrissait d&eacute;j&agrave; le projet d'une annexion des sciences sociales. La g&eacute;n&eacute;tique mend&eacute;lienne, apr&egrave;s un d&eacute;bat houleux avec la biom&eacute;trie, l'int&eacute;grera progressivement &agrave; son versant quantitatif, et des g&eacute;n&eacute;ticiens prendront alors le relais de l'eug&eacute;nisme, soutenu &eacute;galement par de nombreux m&eacute;decins, naturalistes et sociologues biologistes au cours des premi&egrave;res d&eacute;cennies du XXe si&egrave;cle.<br><br> La question des rapports entre darwinisme social, eug&eacute;nisme et racisme est d&eacute;velopp&eacute;e dans le <span class="italic">Dictionnaire du darwinisme</span> avec une acuit&eacute; qui est peut-&ecirc;tre sans pr&eacute;c&eacute;dent. Des distinctions historiques et th&eacute;oriques existent entre ces trois courants, en m&ecirc;me temps que des recouvrements partiels. Une chose est hors de doute: l'eug&eacute;nisme, dans son acte de fondation moderne (galtonien), est profond&eacute;ment p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de l'id&eacute;e, qui sera universellement reprise, que dans les soci&eacute;t&eacute;s civilis&eacute;es, la s&eacute;lection naturelle, du fait des diverses mesures de protection sociale et sanitaire, ainsi que des conditions g&eacute;n&eacute;rales de confort qui maintiennent les existences individuelles &agrave; l'&eacute;cart de tout risque majeur, ne joue plus le r&ocirc;le discriminant et &eacute;liminatoire qu'elle assurait dans la "nature", et dont l'effet &eacute;tait de privil&eacute;gier les meilleures souches sur le plan de la survie diff&eacute;rentielle et de la reproduction. D'o&ugrave; la crainte, &eacute;tay&eacute;e de mille exemples, d'une "d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence" globale (th&egrave;me d&eacute;j&agrave; acclimat&eacute; par la psychiatrie h&eacute;r&eacute;ditariste) des populations humaines au niveau de leurs caract&eacute;ristiques biologiques. D'o&ugrave; enfin la recommandation de mesures institutionnelles d'intervention correctrice et compensatoire visant &agrave; restaurer la qualit&eacute; biologique du groupe par l'introduction d'une <span class="italic">s&eacute;lection artificielle</span> appliqu&eacute;e &agrave; ses membres. L&agrave; se trouve le noyau th&eacute;orique de l'eug&eacute;nisme moderne, et l'on vu &agrave; quel point Darwin y &eacute;tait oppos&eacute;.<br><br> La complexit&eacute; extraordinaire des rapports entre eug&eacute;nisme et darwinisme social dans les diff&eacute;rents pays qui ont &eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre de la diffusion des id&eacute;es n&eacute;es de la biologie moderne est telle qu'aucune r&egrave;gle absolument constante ne saurait &ecirc;tre formul&eacute;e quant &agrave; une homog&eacute;n&eacute;it&eacute; doctrinale r&eacute;ellement stable, &agrave; l'exception peut-&ecirc;tre du sch&eacute;ma de base qui vient d'&ecirc;tre d&eacute;crit (d&eacute;faut de s&eacute;lection naturelle 'd&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence' s&eacute;lection artificielle). Aux USA, qui sont &agrave; la fois le territoire de l'exportation massive du "darwinisme social" ultra-lib&eacute;ral de Spencer (lequel ne comportait pas, tout au moins chez son fondateur, la prescription de mesures eug&eacute;nistes ou raciste) et une terre d'immigration multiraciale, d'esclavage et de s&eacute;gr&eacute;gation, l'eug&eacute;nisme st&eacute;rilisateur des Davenport et des Laughlin s&eacute;vit cruellement pendant une longue p&eacute;riode qui commence vers 1904. Les "faibles d'esprit", les porteurs de maladies "h&eacute;r&eacute;ditaires" et les pauvres sont les cibles de ce terrible mouvement. Des pratiques analogues se d&eacute;veloppent dans les pays scandinaves. En Allemagne, la grande figure d'Ernst Haeckel, naturaliste lamarckien fondateur du "Sozial-Darwinismus" national, se m&ecirc;le &agrave; l'eug&eacute;nisme et au combat pour la culture allemande, d&eacute;veloppant dans ses ouvrages de vulgarisation les th&egrave;mes de l'euthanasie et de la "s&eacute;lection spartiate", qui se retrouveront au coeur des motifs-cl&eacute;s du nazisme, que pr&eacute;pareront les "hygi&eacute;nistes raciaux" Ploetz, R&uuml;din, Eugen Fischer et bien d'autres. Les mesures nazies de st&eacute;rilisation humaine se d&eacute;ploieront entre 1933 et 1940, et le programme d'&eacute;limination des juifs, consid&eacute;r&eacute;s comme dysg&eacute;niques,  sera appliqu&eacute; &agrave; sa suite...<br><br> En France, l'eug&eacute;nisme d'un Vacher de Lapouge demeure &eacute;troitement li&eacute; aux slogans d'un "darwinisme social" peu nuanc&eacute;, et les d&eacute;clarations eug&eacute;nistes demeureront essentiellement non applicatives, bien que la proximit&eacute; de l'Allemagne et de l'&eacute;puration nazie aient fait r&ecirc;ver plus tard quelques m&eacute;decins tels que le gobinien Ren&eacute; Martial. L'eug&eacute;niste le plus connu fut peut-&ecirc;tre en France le m&eacute;decin (&eacute;migr&eacute; aux USA) Alexis Carrel, auteur du c&eacute;l&egrave;bre ouvrage <span class="italic">L'Homme, cet inconnu</span> (1935), r&eacute;p&eacute;titeur m&eacute;diocre du discours ordinaire de l'hygi&egrave;ne raciale allemande et de l'eug&eacute;nisme st&eacute;rilisateur am&eacute;ricain, partisan d&eacute;clar&eacute; en 1936 des mesures nazies d'&eacute;puration biologique de la race, et promoteur de l'usage des chambres &agrave; gaz pour le traitement "humain et &eacute;conomique" du probl&egrave;me pos&eacute; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; par certains d&eacute;linquants et malades mentaux. Carrel cr&eacute;ant et dirigeant sous P&eacute;tain une "Fondation fran&ccedil;aise pour l'&eacute;tude des probl&egrave;mes humains" &agrave; vocation eug&eacute;niste fort proche de celle dont le Norv&eacute;gien Mjo&euml;n avait fait le projet en 1915, et envoyant ses &eacute;quipes enqu&ecirc;ter sur le "qualit&eacute; biologique" des familles immigr&eacute;es pendant l'Occupation. Carrel r&ecirc;vant d'une "aristocratie biologique h&eacute;r&eacute;ditaire" et de la fin de la d&eacute;mocratie. Carrel dont la France d&eacute;barrasse aujourd'hui ses rues et ses universit&eacute;s, dans un mouvement de prise de conscience que je suis heureux d'avoir contribu&eacute; &agrave; susciter (voir Bonnaf&eacute; et Tort, 1992). Carrel qui n'a plus aujourd'hui comme admirateurs et d&eacute;fenseurs forcen&eacute;s que quelques m&eacute;decins d'extr&ecirc;me-droite, un p&acirc;le historien du CNRS, et les id&eacute;ologues du Front National.<br><br> De Darwin au nazisme, la voie est sinueuse et travers&eacute;e de courants dont la caract&eacute;ristique commune est la trahison de la pens&eacute;e int&eacute;gralement d&eacute;velopp&eacute;e de Darwin. La v&eacute;rit&eacute; sur ce que Darwin a &eacute;crit sur l'Homme doit &ecirc;tre cherch&eacute;e non pas dans l'ouvrage o&ugrave; il n'en dit pas un mot (<span class="italic">L'Origine des esp&egrave;ces</span>), mais dans celui o&ugrave; il en parle (<span class="italic">La Descendance de l'Homme</span>). Le transformisme darwinien en anthropologie &eacute;tait un humanisme mat&eacute;rialiste ouvert sur une &eacute;thique assimilative et oppos&eacute; &agrave; toute  forme d'oppression et de coercition in&eacute;galitaristes. L'un des m&eacute;rites du <span class="italic">Dictionnaire</span> est sans doute de permettre aux lecteurs l'acc&egrave;s aux textes qui, d&eacute;finitivement, en effectuent la d&eacute;monstration.<br><br> <span class="bold">Conclusion</span><br><br> Il faudra r&eacute;p&eacute;ter longtemps encore, faute d'obtenir que l'on lise <span class="italic">La Descendance de l'Homme</span> avec l'intelligence requise par son articulation au sein de la coh&eacute;rence dialectique de la th&eacute;orie s&eacute;lective, que <span class="italic">Darwin n'&eacute;tait ni eug&eacute;niste, ni raciste, ni n&eacute;o-malthusien, ni imp&eacute;rialiste, ni pro-esclavagiste</span>, mais tr&egrave;s exactement l'<span class="italic">ennemi</span> de tous ces dispositifs de forces id&eacute;ologiques qui ont tent&eacute; r&eacute;cursivement d'utiliser son rayonnement scientifique pour se donner l'ancrage naturaliste dont ils avaient besoin lors de chacune de leurs r&eacute;surgences. Darwin a pris position clairement <span class="italic">contre l'eug&eacute;nique</span> propos&eacute;e par Galton (voir encadr&eacute;); il s'est engag&eacute; personnellement <span class="italic">contre le racisme</span> en s'opposant, en tant que membre de l'<span class="italic">Ethnological Society</span>, au racisme revendiqu&eacute; de James Hunt et de l'<span class="italic">Anthropological Society</span>, et en argumentant cette position &eacute;thique dans <span class="italic">La Descendance</span> (voir encadr&eacute;); par ailleurs, tout en ayant emprunt&eacute; &agrave; Malthus un &eacute;l&eacute;ment de mod&eacute;lisation math&eacute;matique qu'il a appliqu&eacute; aux dynamiques d'accroissement des populations v&eacute;g&eacute;tales et animales sur des territoires limit&eacute;s quant aux ressources, il a refus&eacute; l'application des recommandations malthusiennes aux soci&eacute;t&eacute;s humaines (voir encadr&eacute;); il a combattu de m&ecirc;me les effets d'ext&eacute;nuation physique et morale des populations indig&egrave;nes introduits outre-mer par l'effraction mortif&egrave;re de la domination coloniale; il ha&iuml;ssait l'esclavage et toute forme de d'humiliation brutale de l'homme par l'homme, comme on pourra s'en convaincre en lisant le <span class="italic">Voyage d'un naturaliste</span>, les lettres &agrave; Asa Gray sur l'esclavage des Noirs dans les &Eacute;tats du Sud des USA lors de la Guerre de S&eacute;cession (voir encadr&eacute;), et, encore, <span class="italic">La Descendance</span>.<br><br> L'entretien opini&acirc;tre, contre l'&eacute;vidence logique, historique et textuelle, des erreurs qui consistent &agrave; rendre Darwin responsable de tous les fl&eacute;aux in&eacute;galitaires et supr&eacute;matistes  ne saurait &ecirc;tre totalement innocent chez ceux qui d&eacute;tiennent depuis toujours la possibilit&eacute; d'acc&eacute;der aux sources. C'est contre ces "erreurs", parmi d'autres, que s'&eacute;l&egrave;ve aujourd'hui le <span class="italic">Dictionnaire du darwinisme et de l'&eacute;volution</span>.<br><br> <span class="bold">BIBLIOGRAPHIE.</span>- L. BONNAF&Eacute;, P. TORT, <span class="italic">L'homme, cet inconnu?</span>, Paris, Syllepse, 1992.- Ch. DARWIN, <span class="italic">L'Origine des esp&egrave;ces; La Descendance de l'Homme</span>, essentiellement les chap. IV, V et XXI; <span class="italic">Autobiographie</span>.- M. DENTON, <span class="italic">&Eacute;volution: une th&eacute;orie en crise</span>, Paris, Flammarion, 1992 [1985].- F. ENGELS, <span class="italic">Anti-D&uuml;hring</span>, Paris, &Eacute;ditions sociales, 1977; <span class="italic">Dialectique de la nature</span>, Paris, &Eacute;ditions sociales, 1968.- F. GALTON, "Hereditary Talent and Character", MacMillan's Magazine, juin et ao&ucirc;t 1865; <span class="italic">Hereditary Genius</span>, Londres, MacMillan, 1869.- E. HAECKEL, <span class="italic">Anthropogenie</span>, Leipzig, W. Engelmann, 1874; Die Lebenswunder</span>, Stuttgart, A. Kr&ouml;ner, 1904.- K. MARX, F. ENGELS, <span class="italic">Lettres sur les sciences de la nature</span>, Paris, &Eacute;ditions sociales, 1973.- S.-G.J. MIVART, <span class="italic">Genesis of species</span>, 1871; <span class="italic">Lessons from nature</span>, 1876.- H. SPENCER, <span class="italic">First Principles</span>, 1862; <span class="italic">Principles of Biology</span>, 1864-1867, 2 vol.; <span class="italic">Principles of Sociology</span>, 1876-1896, 3 vol.; <span class="italic">Principles of Ethics</span>, 1879-1893, 2 vol.; <span class="italic">Essays</span>, 1857-1874, 3 vol.- <span class="italic">Autobiographie ("naissance de l'&eacute;volutionnisme lib&eacute;ral")</span>, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de "Spencer et le syst&egrave;me des sciences", par P. Tort, Paris, PUF, 1987; P. TORT, <span class="italic">La Pens&eacute;e hi&eacute;rarchique et l'&eacute;volution</span>, Paris, Aubier, 1983, p. 165-197 ("L'effet r&eacute;versif et sa logique"), et le chapitre sur Spencer; P. TORT (dir.), <span class="italic">Mis&egrave;re de la sociobiologie</span>, Paris, PUF, 1985; P. TORT (dir.), <span class="italic">Darwinisme et soci&eacute;t&eacute;</span>, Paris, PUF, 1992; P. TORT, "Nouveaux fondements pour une &eacute;thique &eacute;volutive", <span class="italic">Diog&egrave;ne</span>, n 172, d&eacute;cembre 1995; P. TORT (dir.), <span class="italic">Dictionnaire du darwinisme et de l'&eacute;volution</span>, Paris, PUF, 1996, 3 vol., 5000 p., articles: Anthropologie darwinienne (P.T.), Civilisation (P.T.), Compensation -Technologies de- (P.T.), Croisements (P.T.), Darwinisme anglo-saxon (M. Di Gregorio); Darwinisme et &eacute;volutionnisme philosophique (P.T.), Darwinisme social (D. Becquemont). Domestication (P.T.), Effet r&eacute;versif de l'&eacute;volution (P.T.), Espinas (A. La Vergata), Eug&eacute;nisme (D. Becquemont), &Eacute;volution -Syst&egrave;me de l'- (P.T.), Haeckel (B. Rupp-Eisenreich), Galton (Ch. Lenay), Hunt (B. Rupp-Eisenreich), Instincts sociaux (P.T.), Malthus (J. Dup&acirc;quier) et Addition (P.T.), Marx-Engels et Darwin (B. Naccache), Organicisme sociologique (P.T.), Progr&egrave;s (P.T.), Sociobiologie (G. Guille-Escuret), Nature/Culture (Y. Quiniou) et Addition (P.T.), S&eacute;lection naturelle (P.T.), Spencer (P.T.), Survie du plus apte (D. Becquemont), Sympathie (P.T.), Vacher de Lapouge (A. B&eacute;jin); P. TORT, "Sur le mat&eacute;rialisme darwinien en &eacute;thique", <span class="italic">L'Inactuel</span>, printemps 1996; P. TORT, "Le <span class="italic">Dictionnaire du darwinisme</span> ou les raisons d'une encylop&eacute;die", <span class="italic">Gradhiva</span>, printemps 1996. P. TORT,  <span class="italic">Spencer et l'&eacute;volutionnisme philosophique</span>, Paris, PUF, "Que sais-je?", novembre 1996.<br><br> <span class="bold">ANNEXES</span><br><br> DARWIN ANTI-EUG&Eacute;NISTE<br><br> A l'occasion d'un article sur "l'eug&eacute;nisme fran&ccedil;ais" publi&eacute; dans le num&eacute;ro de juin 1995 de <span class="italic">La Recherche</span>, Monsieur Alain Drouard (qui a consacr&eacute; beaucoup d'activit&eacute; &agrave; tenter d'&eacute;tablir que le m&eacute;decin vichyste Alexis Carrel, partisan d&eacute;clar&eacute;, en 1935, de l'usage des gaz mortels contre diverses cat&eacute;gories de d&eacute;linquants et de malades mentaux, membre du PPF, admirateur de Mussolini et approbateur des premi&egrave;res mesures nazies d'&eacute;puration biologique de la race, &eacute;tait un humaniste victime d'un "effet de position et de surd&eacute;termination historique" soucieux d'une eug&eacute;nique seulement "positive") d&eacute;clare, &agrave; l'aide de citations incompl&egrave;tes, "Darwin eug&eacute;niste". Bien qu'il paraisse aujourd'hui superflu aux sp&eacute;cialistes de r&eacute;pondre une nouvelle fois &agrave; cette absurdit&eacute;, j'invite son auteur &agrave; lire le passage suivant de <span class="italic">La Descendance de l'Homme</span>, dans lequel Darwin parle <span class="italic">en son nom propre</span> (la malversation courante consistant &agrave; isoler des passages o&ugrave; il rapporte et examine les th&egrave;ses de certains de ses contemporains comme si elles &eacute;taient assum&eacute;es par lui):<br><br> "Notre instinct de sympathie nous pousse &agrave; secourir les malheureux; la compassion est un de ces produits accidentels de cet instinct que nous avons acquis dans le principe, au m&ecirc;me titre que les autres instincts sociables dont il fait partie. La sympathie,  d'ailleurs, pour les causes que nous avons d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute;es, tend toujours &agrave; devenir plus large et plus universelle. Nous ne saurions restreindre notre sympathie, en admettant m&ecirc;me que l'inflexible raison nous en f&icirc;t une loi, sans porter atteinte &agrave; la plus noble partie de notre nature. Le chirurgien doit se rendre inaccessible &agrave; tout sentiment de piti&eacute; au moment o&ugrave; il pratique une op&eacute;ration, parce qu'il agit pour le bien de son malade; mais si, de propos d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, il n&eacute;gligeait les faibles et les infirmes, il ne pourrait avoir en vue qu'un avantage &eacute;ventuel, au prix d'un mal pr&eacute;sent consid&eacute;rable et certain. Nous devons donc subir, sans nous plaindre, les effets incontestablement mauvais qui r&eacute;sultent de la persistance et de la propagation des &ecirc;tres d&eacute;biles" (<span class="italic">La Descendance de l'Homme</span>, ch. V, trad. Barbier).<br><br> DARWIN ANTI-MALTHUSIEN<br><br> A la fin de <span class="italic">La Descendance de l'Homme</span> (Ch. XXI, "Conclusion principale"), Darwin, d&eacute;fendant ses propres conclusions contre toutes formes de s&eacute;lection artificielle appliqu&eacute;e aux soci&eacute;t&eacute;s humaines, &eacute;crit:<br><br> "Il ne faut donc employer aucun moyen pour diminuer de beaucoup la proportion naturelle dans laquelle s'augmente l'esp&egrave;ce humaine, bien que cette augmentation entra&icirc;ne de nombreuses souffrances".<br><br> Il s'agit de n'entraver par aucun artifice coercitif ou limitatif le libre jeu d'une comp&eacute;tition dans laquelle les individus, <span class="italic">quelle que soit leur origine sociale</span>, doivent avoir <span class="italic">des chances &eacute;gales</span> de prouver leur valeur. Darwin d&eacute;fend en toutes lettres le droit des plus pauvres &agrave; la procr&eacute;ation, car "il devrait y avoir concurrence ouverte pour tous". Le malthusianisme est d'abord rejet&eacute; parce qu'il heurte le principe m&ecirc;me de la poursuite de la s&eacute;lection naturelle au sein des soci&eacute;t&eacute;s humaines. Mais il ne faut pas oublier que les modalit&eacute;s de cette "poursuite" sont <span class="italic">&eacute;thiques</span>, donc oppos&eacute;es &agrave; la version &eacute;liminatoire, supplant&eacute;e dans l'&eacute;volution, de la s&eacute;lection naturelle. L'interventionnisme social de Darwin est donc r&eacute;&eacute;quilibrateur: il s'agit de r&eacute;tablir les conditions d'une <span class="italic">&eacute;galit&eacute; des chances</span> face &agrave; l'obligation civilisationnelle de produire "un grand nombre d'hommes bien dou&eacute;s", c'est-&agrave;-dire faisant le plus grand cas de l'altruisme et de la solidarit&eacute;.<br><br> DARWIN ANTIRACISTE<br><br> "A mesure que l'homme avance en civilisation et que les petites tribus se r&eacute;unissent en communaut&eacute;s plus nombreuses, la simple raison indique &agrave; chaque individu qu'il doit &eacute;tendre ses instincts sociaux et sa sympathie &agrave; tous les membres de la m&ecirc;me nation, bien qu'ils ne lui soient pas personnellement connus. Ce point atteint, une barri&egrave;re artificielle seule peut emp&ecirc;cher ses sympathies de s'&eacute;tendre &agrave; tous les hommes de toutes les nations et de toutes les races. L'exp&eacute;rience nous prouve, malheureusement, combien il faut de temps avant que nous consid&eacute;rions comme nos semblables les hommes qui diff&egrave;rent consid&eacute;rablement de nous par leur aspect ext&eacute;rieur et par leurs coutumes." (<span class="italic">La Descendance de l'Homme</span>, ch. IV).<br><br> DARWIN ANTI-ESCLAVAGISTE<br><br> "Je ne voudrais pas &ecirc;tre des Tories, ne serait-ce que pour leur s&eacute;cheresse de coeur au sujet de l'esclavage, ce qui doit &ecirc;tre un scandale pour les nations chr&eacute;tiennes." (Lettre &agrave; J.S. Henslow du 18 mai 1832).<br><br> "Cela me r&eacute;jouit le coeur d'apprendre comment marchent les &eacute;v&eacute;nements en Angleterre. Hourra pour les honn&ecirc;tes whigs! J'esp&egrave;re qu'ils attaqueront bient&ocirc;t cette tache monstrueuse de notre libert&eacute; tant vant&eacute;e: l'esclavage colonial. J'ai assez vu de l'esclavage et des dispositions des n&egrave;gres pour &ecirc;tre d&eacute;go&ucirc;t&eacute; des mensonges, des b&ecirc;tises qu'on entend &agrave; ce sujet en Angleterre." (Lettre &agrave; J.M. Herbert, 2 juin 1833).<br><br> "Quelques-uns, et je suis du nombre, souhaiteraient m&ecirc;me que le Nord engage&acirc;t une croisade contre l'esclavage, le sacrifice d&ucirc;t-il co&ucirc;ter la vie &agrave; des millions d'hommes. En fin de compte, la cause de l'humanit&eacute; serait une ample compensation pour un million d'horribles morts. Temps extraordinaires que celui o&ugrave; nous vivons! Grand Dieu! Comme j'aimerais &agrave; voir abolie cette mal&eacute;diction grande entre toutes: l'esclavage!" (Lettre &agrave; Asa Gray du 5 juin 1861). </span> </td></tr> </table> </body> </html> 
