<HTML> <HEAD>   <!-- Created with AOLpress/2.0 -->   <TITLE>Les Forums MCX - Edgar MORIN - Articuler les disciplines</TITLE> </HEAD> <BODY BGCOLOR="#0000ff" > <CENTER>   <TABLE BORDER CELLSPACING="5" CELLPADDING="2" ALIGN="Center" WIDTH="80%">     <TR>       <TD bgcolor="0000d7"><P ALIGN=Center> 	<P ALIGN=Center> 	<FONT COLOR="#ffff00" FACE="Arial" SIZE=6><B><I><A NAME="top">Le</A> Forum 	du CONSEIL SCIENTIFIQUE<BR> 	du programme europ&eacute;en M.C.X./A.P.C.</I></B></FONT> 	<P ALIGN=Center>       </TD>     </TR>     <TR>       <TD bgcolor="white"><P> 	<H2 ALIGN=Center> 	  <B>Articuler les disciplines</B> 	</H2> 	<BLOCKQUOTE> 	  <SMALL> <I>Les disciplines sont pleinement justifi&eacute;es intellectuellement 	  &agrave; condition qu'elles gardent un champs de vision qui reconnaisse et 	  con&ccedil;oive l'existence des liaisons de solidarit&eacute;s. Plus encore, 	  elles ne sont pleinement justifi&eacute;es que si elles n'occultent pas de 	  realit&eacute;s globales.</I></SMALL> 	</BLOCKQUOTE> 	<P> 	Une discipline peut &ecirc;tre d&eacute;finie comme une cat&eacute;gorie 	organisant la connaissance scientifique : elle y institue la division et 	la sp&eacute;cialisation du travail et elle r&eacute;pond &agrave; la 	diversit&eacute; des domaines que recouvrent les sciences. Bien qu'elle soit 	englob&eacute;e dans un ensemble scientifique plus vaste, une discipline 	tend naturellement &agrave; l'autonomie par la d&eacute;limitation de ses 	fronti&egrave;res, par le langage qu'elle se constitue, par les techniques 	qu'elle est amen&eacute;e &agrave; &eacute;laborer ou &agrave; utiliser, 	et &eacute;ventuellement par les th&eacute;ories qui lui sont propres. Il 	en est ainsi, par exemple, de la biologie mol&eacute;culaire, de l'&eacute;conomie 	mon&eacute;taire ou de l'astrophysique. 	<P> 	L'organisation disciplinaire s'est institu&eacute;e au XIX&#176; si&egrave;cle, 	notamment avec la formation des universit&eacute;s modernes, puis s'est 	d&eacute;velopp&eacute;e au XX&#176; si&egrave;cle avec l'essor de la recherche 	scientifique. C'est dire que les disciplines ont une histoire : naissance, 	institutionnalisation, &eacute;volution, d&eacute;p&eacute;rissement, etc. 	Cette histoire s'inscrit dans celle de l'universit&eacute; qui, elle-m&ecirc;me, 	s'inscrit dans l'histoire de la soci&eacute;t&eacute;. De ce fait, l'&eacute;tude 	de la disciplinarit&eacute;, i.e. l'organisation de la science en disciplines, 	rel&egrave;ve de la sociologie des sciences, de la sociologie de la connaissance, 	d'une r&eacute;flexion interne &agrave; chaque discipline et aussi d'une 	connaissance externe. Il ne suffit pas d'&ecirc;tre &agrave; l'int&eacute;rieur 	d'une discipline pour conna&icirc;tre les probl&egrave;mes aff&eacute;rents 	&agrave; celle&#173;ci. 	<P> 	La f&eacute;condit&eacute; de la disciplinarit&eacute; dans l'histoire de 	la science n'a pas &agrave; &ecirc;tre d&eacute;montr&eacute;e : d'une part, 	la disciplinarit&eacute; d&eacute;limite un domaine de comp&eacute;tence 	sans lequel la connaissance se fluidifierait et deviendrait vague ; d'autre 	part, elle d&eacute;voile, extrait ou construit un "objet" digne 	d'int&eacute;r&ecirc;t pour l'&eacute;tude scientifique &#173;c'est en ce 	sens que Marcelin Berthelot disait que la chimie cr&eacute;e son propre objet. 	<P> 	Cependant, l'institution disciplinaire entraine &agrave; la fois un risque 	d'hypersp&eacute;cialisation du chercheur et un risque de " chosification 	" de l'objet &eacute;tudi&eacute; dont on risque d'oublier qu'il est extrait 	ou construit, lorsqu'il est per&ccedil;u comme une chose en soi. Les liaisons 	et solidarit&eacute;s de cet objet avec d'autres objets trait&eacute;s par 	d'autres disciplines seront n&eacute;glig&eacute;es, ainsi que les liaisons 	et solidarit&eacute;s de cet objet avec l'univers dont il fait partie. La 	fronti&egrave;re disciplinaire, son langage et ses concepts propres isolent 	la discipline par rapport aux autres et par rapport aux probl&egrave;mes 	qui chevauchent les disciplines. L'esprit hyperdisciplinaire risque alors 	de se former, comme un esprit de propri&eacute;taire qui interdit toute 	circulation &eacute;trang&egrave;re dans sa parcelle de savoir. 	<P> 	L'ouverture est pourtant n&eacute;cessaire. Il arrive m&ecirc;me qu'un regard 	na&iuml;f d'amateur, &eacute;tranger &agrave; la discipline, r&eacute;solve 	un probl&egrave;me dont la solution &eacute;tait invisible au sein de la 	discipline. Le regard na&iuml;f, qui ne conna&icirc;t &eacute;videmment pas 	les obstacles que la th&eacute;orie existante met &agrave; l'&eacute;laboration 	d'une nouvelle vision, peut, souvent &agrave; tort, mais parfois &agrave; 	raison, se permettre cette vision. Ainsi Charles Darwin, par exemple, 	&eacute;tait&#173;il un amateur &eacute;clair&eacute;, comme l'a &eacute;crit 	Lewis Munford : " <I>Darwin avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; cette 	sp&eacute;cialisation unilat&eacute;rale professionnelle qui est fatale &agrave; 	une pleine compr&eacute;hension des ph&eacute;nom&egrave;nes organiques. 	Pour ce nouveau r&ocirc;le, l 'amateurisme de la pr&eacute;paration de Darwin 	se r&eacute;v&egrave;la admirable. Bien qu'il fut &agrave; bord du {navire} 	Bengle en qualit&eacute; de naturaliste, il n'avait aucune formation 	universitaire sp&eacute;cialis&eacute;e. M&ecirc;me, en tant que biologiste, 	il n'avait pas la moindre &eacute;ducation ant&eacute;rieure, sauf en tant 	que chercheur passionn&eacute; d'animaux et collectionneur de 	col&eacute;opt&egrave;res. &Eacute;tant donn&eacute; cette absence de fixation 	et d 'inhibition scolaire, rien n 'emp&ecirc;chait l'&eacute;veil de Darwin 	&agrave; chaque manifestation de l'environnement vivant</I>". De m&ecirc;me, 	le m&eacute;t&eacute;orologiste Alfred Wegener, en regardant na&iuml;vement 	la carte de l'Atlantique Sud, avait&#173;il remarqu&eacute; que la fa&ccedil;ade 	ouest de l'Afrique et la c&ocirc;te est du Br&eacute;sil s'ajustaient l'une 	&agrave; l'autre. Relevant des similitudes de faune et de flore, fossiles 	et actuelles, de part et d'autre de l'oc&eacute;an, il &eacute;labora en 	1912 la th&eacute;orie de la d&eacute;rive des continents : celle&#173;ci, 	longtemps refus&eacute;e par les sp&eacute;cialistes parce que, " 	<I>th&eacute;oriquement impossible </I>", undenkbar, a &eacute;t&eacute; 	admise cinquante ans plus tard, notamment apr&egrave;s la d&eacute;couverte 	de la tectonique des plaques. 	<P> 	Marcel Proust disait : " <I>Un vrai voyage de d&eacute;couverte n'est pas 	de chercher de nouvelles terres, mais d'avoir un oeil nouveau </I>". Et Jacques 	Labeyne sugg&egrave;re le th&eacute;or&egrave;me suivant, que nous soumettons 	&agrave; v&eacute;rification : " <I>Quand on ne trouve pas de solution dans 	une discipline, la solution vient d 'en dehors de la discipline </I>". 	<P> 	Si les cas de Darwin et de Wegener sont exceptionnels, on peut n&eacute;anmoins 	avancer que l'histoire des sciences n'est pas seulement celle de la constitution 	et de la prolif&eacute;ration des disciplines, mais aussi celle des ruptures 	de fronti&egrave;res disciplinaires, d'empi&eacute;tements d'un probl&egrave;me 	d'une discipline sur une autre, de circulation de concepts, de formation 	de disciplines hybrides qui finissent par s'autonomiser. Enfin, c'est en 	m&ecirc;me temps l'histoire de la formation de complexes o&ugrave; 	diff&eacute;rentes disciplines s'agr&egrave;gent et s'agglutinent. Autrement 	dit, si l'histoire officielle de la science est celle de la disciplinarit&eacute;, 	une autre histoire, qui lui est li&eacute;e et ins&eacute;parable, est celle 	des " inter&#173;trans&#173;poly&#173;disciplinarit&eacute;s ". 	<P> 	La " r&eacute;volution biologique " des ann&eacute;es cinquante est un bon 	exemple d'empi&eacute;tements, de contacts, de transferts entre disciplines 	aux marges de la physique, de la chimie et de la biologie : des physiciens 	comme Erwin Schrodinger ont projet&eacute; sur l'organisme biologique les 	probl&egrave;mes de l'organisation physique ; puis des chercheurs marginaux 	ont essay&eacute; de d&eacute;celer l'organisation du patrimoine 	g&eacute;n&eacute;tique &agrave; partir des propri&eacute;t&eacute;s chimiques 	de l'ADN. La biologie cellulaire, n&eacute;e de ces concubinages " 	ill&eacute;gitimes ", n'avait aucun statut disciplinaire dans les ann&eacute;es 	50 et n'en a acquis un en France qu'apr&egrave;s les prix Nobel de Monod, 	Jacob et Lwoff. Elle s'est alors autonomis&eacute;e avant, &agrave; son tour, 	de se clore, voire de devenir imp&eacute;rialiste... 	<P> 	Certaines notions circulent et, souvent, traversent clandestinement les 	fronti&egrave;res sans &ecirc;tre d&eacute;tect&eacute;es par les " douaniers 	". Contrairement &agrave; l'id&eacute;e, fort r&eacute;pandue, qu'une notion 	n'a de pertinence que dans le champs disciplinaire o&ugrave; elle est n&eacute;e, 	certaines notions migratrices f&eacute;condent un nouveau champ o&ugrave; 	elles s'enracinent, parfois au prix d'un contresens. Le math&eacute;maticien 	Beno&icirc;t Mandelbrot va m&ecirc;me jusqu'&agrave; dire qu' " un des outils 	les plus puissants de la science, le seul universel, c'est le contresens 	mani&eacute; par un chercheur de talent ". 	<P> 	De fait, une notion courante au sein d'un syst&egrave;me de 	r&eacute;f&eacute;rences peut devenir novatrice dans un autre type de 	syst&egrave;me. Ainsi, la notion d' " <I>information</I> ", issue de la pratique 	sociale, a pris un sens scientifique pr&eacute;cis, nouveau, dans la 	th&eacute;orie de Shannon ; puis elle a migr&eacute; dans la biologie pour 	s'inscrire dans le g&egrave;ne ; elle s'est alors associ&eacute;e &agrave; 	la notion de " <I>code</I> ", issue du langage juridique, qui s'est " 	<I>biologis&eacute;e</I> " dans la notion de " <I>code 	g&eacute;n&eacute;tique</I> ". La biologie mol&eacute;culaire oublie souvent 	que, sans ces notions de patrimoine, code, information, message, toutes venues 	d'autres disciplines, l'organisation vivante serait inintelligible. 	<P> 	Plus importants encore sont les transports de sch&egrave;mes cognitifs d'une 	discipline &agrave; l'autre. Ainsi Claude L&eacute;vi&#173;Strauss n'aurait 	pu &eacute;laborer son anthropologie structurale s'il n'avait pas 	fr&eacute;quent&eacute; New York -dans des bistrots 	semble&#173;t&#173;il&#173; Jakobson, qui avait d&eacute;j&agrave; 	&eacute;labor&eacute; la linguistique structurale ; et Jakobson et 	L&eacute;vi&#173;Strauss ne se seraient pas rencontr&eacute;s s'ils n'avaient 	pas &eacute;t&eacute; l'un et l'autre r&eacute;fugi&eacute;s d'Europe, l'un 	ayant fui quelques d&eacute;cennies auparavant la r&eacute;volution russe, 	l'autre ayant quitt&eacute; la France occup&eacute;e par les nazis. 	<P> 	Innombrables sont les migrations d'id&eacute;es et de conceptions, les symbioses 	et transformations th&eacute;oriques dues aux migrations de scientifiques 	chass&eacute;s des universit&eacute;s nazies ou staliniennes. Ceci est la 	preuve m&ecirc;me qu'un puissant antidote &agrave; la cl&ocirc;ture et &agrave; 	l'immobilisme des disciplines provient des grandes secousses sismiques de 	l'Histoire (dont celles d'une guerre mondiale), des bouleversements et 	tourbillons sociaux qui, au hasard, suscitent des rencontres et des 	&eacute;changes, lesquels permettent &agrave; une discipline de disperser 	une semence d'o&ugrave; n&acirc;&icirc;tra une nouvelle discipline. 	<P> 	Certaines conceptions scientifiques maintiennent leur vitalit&eacute; parce 	qu'elles se refusent &agrave; la cl&ocirc;ture disciplinaire. Ainsi en 	est&#173;il de l'&Eacute;cole des Annales, dont la conception de l'histoire 	est aujourd'hui tr&egrave;s honor&eacute;e apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; 	longtemps marginalis&eacute;e au sein de l'Universit&eacute;. Elle se constituait 	dans et par le d&eacute;cloisonnement : elle a d'abord ouvert l'histoire 	&agrave; l'&eacute;conomie et &agrave; la sociologie ; puis une seconde 	g&eacute;n&eacute;ration d'historiens y a fait p&eacute;n&eacute;trer 	profond&eacute;ment la perspective anthropologique, comme en t&eacute;moignent 	les travaux de Georges Duby et Jacques Le Goff sur le Moyen &Acirc;ge. L'histoire 	ainsi f&eacute;cond&eacute;e ne peut plus &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e 	comme une discipline stricto sensu, mais comme une science historique 	multifocalis&eacute;e, &agrave; plusieurs dimensions &#173;y compris celles 	des autres sciences humaines&#173;, dont la perspective globale, loin 	d'&ecirc;tre amoindrie par la multiplicit&eacute; des perspectives 	particuli&egrave;res, prend toute sa valeur gr&acirc;ce &agrave; elles. 	<P> 	Certains champs de recherche disciplinaire de plus en plus complexes font 	appel &agrave; des disciplines tr&egrave;s diverses en m&ecirc;me temps 	qu'&agrave; la polycomp&eacute;tence du chercheur. Ainsi en est&#173;il de 	la pr&eacute;histoire dont l'objet, &agrave; partir des d&eacute;couvertes 	de Louis Leakey en Afrique australe en 1959, a &eacute;t&eacute; 1'hominisation, 	i.e. 1'&eacute;volution des primates aux hommes : il s'agit d'un processus 	non seulement anatomique et technique mais aussi &eacute;cologique, 	g&eacute;n&eacute;tique, &eacute;thologique, psychologique, sociologique, 	mythologique. Dans la lign&eacute;e des travaux de Washburn et de De Vore, 	le pr&eacute;historien d'aujourd'hui qui &eacute;tudie 1' hominisation doit 	se r&eacute;f&eacute;rer d'une part &agrave; l'&eacute;thologie des primates 	sup&eacute;rieurs, pour essayer de concevoir comment a pu se faire le passage 	d'une soci&eacute;t&eacute; primatique avanc&eacute;e aux soci&eacute;t&eacute;s 	hominiennes, et d'autre part &agrave; l'anthropologie, qui &eacute;tudie 	les soci&eacute;t&eacute;s archa&iuml;ques, point d'arriv&eacute;e du processus. 	La pr&eacute;histoire fait en outre de plus en plus appel &agrave; des techniques 	tr&egrave;s diverses, notamment pour la datation des ossements et des outils, 	l'analyse du climat, de la faune et de la flore, etc. En associant ces diverses 	disciplines &agrave; sa recherche, le pr&eacute;historien devient 	polycomp&eacute;tent. Et quand Yves Coppens, par exemple, dresse le bilan 	de son travail, il en r&eacute;sulte un ouvrage qui traite des multiples 	dimensions de l'aventure humaine. La pr&eacute;histoire est aujourd'hui une 	science polycomp&eacute;tente et polydisciplinaire. 	<P> 	La constitution d'un objet &agrave; la fois interdisciplinaire, polydisciplinaire 	et transdisciplinaire permet bien de cr&eacute;er l'&eacute;change, la 	coop&eacute;ration et la poIycomp&eacute;tence. 	<P> 	De m&ecirc;me, la science &eacute;cologique s'est constitu&eacute;e sur un 	objet et un projet polydisciplinaire et interdisciplinaire &agrave; partir 	du moment o&ugrave; le concept de " <I>niche &eacute;cologique</I> " et celui 	d'" <I>&eacute;cosyst&egrave;me</I> " ont &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;s 	par Tansley en 1935, i e. &agrave; partir du moment o&ugrave; la conception 	d'un syst&egrave;me a permis d'articuler les connaissances les plus diverses 	(g&eacute;ographiques, g&eacute;ologiques, bact&eacute;riologiques, zoologiques 	et botaniques). La science &eacute;cologique a donc non seulement utilis&eacute; 	les services de diff&eacute;rentes disciplines, mais elle a aussi 	cr&eacute;&eacute; des scientifiques polycomp&eacute;tents &eacute;tant de 	plus en plus aptes &agrave; penser les probl&egrave;mes fondamentaux de ce 	type d'organisation. 	<P> 	Ces exemples de l'hominisation et de l'&eacute;cosyst&egrave; ne montrent 	que, dans l'histoire des sciences des ruptures de cl&ocirc;tures disciplinaires, 	des d&eacute;passements ou des transformations de disciplines se produisent 	par la constitution de nouveaux sch&egrave;mes cognitifs, ce que Hanson appelait 	la " <I>r&eacute;troduction</I> ". L'exemple de la biologie mol&eacute;culaire 	montre que ces d&eacute;passements et transformations peuvent s'effectuer 	par l'invention d'hypoth&egrave;ses explicatives nouvelles &#173;ce que Peirce 	appelait l'" <I>abduction</I> ". La conjonction du nouveau sch&eacute;ma 	cognitif et des nouvelles hypoth&egrave;ses permet des articulations, 	organisatrices ou structurelles, entre disciplines s&eacute;par&eacute;es 	et laisse concevoir l'unit&eacute; de ce qui &eacute;tait jusqu'alors disjoint. 	<P> 	Ainsi en est&#173;il pour le cosmos, qui avait &eacute;t&eacute; chass&eacute; 	des disciplines parcellaires et qui est revenu triomphalement depuis le 	d&eacute;veloppement de l'astrophysique : les observations de Hubble sur 	la dispersion des galaxies en 1930, la d&eacute;couverte du rayonnement isotrope 	en 1965 et l'int&eacute;gration des connaissances microphysiques de laboratoire 	pour concevoir la formation de la mati&egrave;re et la vie des astres. 	D&eacute;sormais, l'astrophysique n'est pas seulement une science n&eacute;e 	d'une union de plus en plus forte entre physique, microphysique et astronomie 	d'observation, c'est aussi une science qui a fait &eacute;merger 	d'elle&#173;m&ecirc;me un sch&egrave;me cognitif cosmologique : celui&#173;ci 	permet de relier entre elles des connaissances disciplinaires tr&egrave;s 	diverses pour consid&eacute;rer notre univers et son histoire, et du coup 	introduit dans la science (en renouvelant l'int&eacute;r&ecirc;t philosophique 	de ce probl&egrave;me cl&eacute;) ce qui semblait jusque&#173;l&agrave; relever 	seulement de la sp&eacute;culation philosophique. 	<P> 	Il y a enfin des cas d'hybridation extr&ecirc;mement f&eacute;conds. 	Peut&#173;&ecirc;tre un des moments les plus importants de l'histoire 	scientifique tient&#173;il dans les rencontres qui se sont op&eacute;r&eacute;es 	dans les ann&eacute;es 40, pendant la Seconde Guerre mondiale, puis dans 	les ann&eacute;es 50, entre ing&eacute;nieurs et math&eacute;maticiens. Ces 	rencontres ont fait confluer les travaux math&eacute;matiques inaugur&eacute;s 	par Church et Turing et les recherches techniques pour cr&eacute;er des machines 	autogouvern&eacute;es, lesquelles ont conduit &agrave; la formation de ce 	que Wiener a appel&eacute; la cybern&eacute;tique, int&eacute;grant la 	th&eacute;orie de l'information con&ccedil;ue par Shannon et Weaver dans 	le cadre de la compagnie de t&eacute;l&eacute;phonie Bell. Un v&eacute;ritable 	noeud gordien des connaissances formelles et des connaissances pratiques 	s'est alors form&eacute; dans les sciences, et dans les marges entre science 	et ing&eacute;nierie. Ce corps d'id&eacute;es et de connaissances nouvelles 	s'est d&eacute;velopp&eacute; pour cr&eacute;er le r&egrave;gne nouveau de 	l'informatique et de la connaissance artificielle, et son rayonnement s'est 	diffus&eacute; sur toutes les sciences, naturelles et sociales. Von Neuman 	et Wiener sont des exemples typiques de la f&eacute;condit&eacute; d'esprits 	polycomp&eacute;tents dont les aptitudes peuvent s'appliquer &agrave; des 	pratiques diverses aussi bien qu'&agrave; la th&eacute;orie fondamentale. 	<P> 	Ces quelques exemples, h&acirc;tifs, fragmentaires, dispers&eacute;s, veulent 	insister sur l'&eacute;tonnante vari&eacute;t&eacute; des circonstances qui 	font progresser les sciences en brisant l'isolement des disciplines : par 	la circulation des concepts ou des sch&egrave;mes cognitifs, par des 	empi&eacute;tements et des interf&eacute;rences, par des complexifications 	de disciplines en champs polycomp&eacute;tents, par l'&eacute;mergence de 	nouveaux sch&egrave;mes cognitifs et de nouvelles hypoth&egrave;ses explicatives, 	enfin par la constitution de conceptions organisatrices qui permettent 	d'articuler les domaines disciplinaires dans un syst&egrave;me th&eacute;orique 	commun. 	<P> 	Il faut aujourd'hui prendre conscience de cet aspect qui est le moins 	&eacute;clair&eacute; dans l'histoire officielle des sciences. Les disciplines 	sont pleinement justifi&eacute;es intellectuellement &agrave; condition qu'elles 	gardent un champs de vision qui reconnaisse et con&ccedil;oive l'existence 	des liaisons de solidarit&eacute;s. Plus encore, elles ne sont pleinement 	justifi&eacute;es que si elles n'occultent pas de r&eacute;alit&eacute;s 	globales. Par exemple, la notion d'homme se trouve morcel&eacute;e entre 	diff&eacute;rentes disciplines biologiques et toutes les disciplines des 	sciences humaines : le psychisme est &eacute;tudi&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute;, 	le cerveau d'un autre c&ocirc;t&eacute;, l'organisme ailleurs, tout comme 	les g&egrave;nes, la culture, etc. Il s'agit effectivement d'aspects multiples 	d'une r&eacute;alit&eacute; complexe, mais ils ne prennent sens que s'ils 	sont reli&eacute;s &agrave; cette r&eacute;alit&eacute; au lieu de l'ignorer. 	On ne peut certes cr&eacute;er une science unitaire de l'homme, qui 	elle&#173;m&ecirc;me dissoudrait la multiplicit&eacute; complexe de ce qui 	est humain. L'important est de ne pas oublier que l'homme existe et n'est 	pas une illusion " <I>na&iuml;ve</I> " d'humanistes pr&eacute;scientifiques. 	On arriverait sinon &agrave; une absurdit&eacute;. 	<P> 	Il est &eacute;galement n&eacute;cessaire d'avoir conscience de ce que Piaget 	appelait le " <I>cercle des sciences</I> ", qui &eacute;tablit 	l'interd&eacute;pendance de facto des divers sciences. Par exemple, les sciences 	humaines traitent de l'homme, qui est non seulement un &ecirc;tre psychique 	et culturel mais aussi un &ecirc;tre biologique. Les sciences humaines sont 	donc d'une certaine fa&ccedil;on enracin&eacute;es dans les sciences biologiques, 	lesquelles sont enracin&eacute;es dans les sciences physiques &#173;aucune 	de ces sciences &eacute;tant &eacute;videmment r&eacute;ductible &agrave; 	l'autre. Toutefois, les sciences physiques ne sont pas le socle ultime et 	primitif sur lequel s'&eacute;difient toutes les autres : ces sciences physiques, 	pour fondamentales qu'elles soient, sont aussi des sciences humaines puisqu'elles 	apparaissent dans une histoire humaine et dans une soci&eacute;t&eacute; 	humaine (on peut citer en exemple l'&eacute;laboration du concept 	d'&eacute;nergie, ins&eacute;parable de la technicisation et de 	l'industrialisation des soci&eacute;t&eacute;s occidentales au XIX&#176; 	si&egrave;cle). 	<P> 	Ainsi, dans un sens, tout est physique, mais en m&ecirc;me temps tout est 	humain. Le grand probl&egrave;me est donc de trouver la voie difficile de 	l'articulation entre des sciences qui ont chacune leur langage propre et 	des concepts fondamentaux qui ne peuvent pas passer d'un langage &agrave; 	l'autre. 	<P> 	Il reste enfin qu'un paradigme r&egrave;gne sur les esprits parce qu'il institue 	les concepts souverains et leur relation logique (disjonction, conjonction, 	implication, etc.) qui gouvernent de fa&ccedil;on occulte les conceptions 	et les th&eacute;ories scientifiques s'effectuant sous son empire. 	<P> 	Or, aujourd'hui &eacute;merge, de fa&ccedil;on &eacute;parse, un paradigme 	cognitif qui commence &agrave; pouvoir &eacute;tablir des ponts entre des 	sciences et des disciplines non communiquantes. En effet, le r&egrave;gne 	du paradigme d'" <I>ordre</I> " par exclusion du d&eacute;sordre &#173;paradigme 	qui se traduisait par une conception d&eacute;terministe et m&eacute;caniste 	de l'univers&#173; s'est fissur&eacute; en de nombreux endroits. Dans 	diff&eacute;rents domaines, les notions d'ordre et de d&eacute;sordre demandent 	de plus en plus instamment, en d&eacute;pit des difficult&eacute;s logiques 	que cela pose, &agrave; &ecirc;tre con&ccedil;ues de fa&ccedil;on 	compl&eacute;mentaire et non plus seulement antagoniste : la liaison est 	apparue sur le plan th&eacute;orique chez Von Neumann (th&eacute;ories des 	automates autoreproducteurs) et Von Forster (order from noise) ; elle s'est 	impos&eacute;e dans la thermodynamique d'Ilya Prigogine qui a montr&eacute; 	que des ph&eacute;nom&egrave;nes d'organisation apparaissent dans des conditions 	de turbulence ; elle s'implante sous le nom de " <I>chaos</I> " en 	m&eacute;t&eacute;orologie, et l'id&eacute;e de " <I>chaos organisateur </I>" 	est devenue physiquement centrale &agrave; partir des travaux et r&eacute;flexions 	de David Ruelle. 	<P> 	Ainsi, de diff&eacute;rents horizons arrive l'id&eacute;e qu'ordre, 	d&eacute;sordre et organisation doivent &ecirc;tre pens&eacute;s ensemble. 	La mission de la science n'est plus de chasser le d&eacute;sordre de ses 	th&eacute;ories mais de le traiter. Elle n'est plus de dissoudre l'id&eacute;e 	d'organisation mais de la concevoir et de l'introduire pour f&eacute;d&eacute;rer 	les disciplines parcellaires. Voil&agrave; pourquoi un nouveau paradigme 	est, peut&#173;&ecirc;tre, en train de na&icirc;tre... 	<P> 	Mais revenons sur les termes d'interdisciplinarit&eacute;, de 	multidisciplinairit&eacute; ou de polydisciplinarit&eacute; (ou 	pluridisciplinarit&eacute;) et de transdisciplinarit&eacute; qui n'ont pas 	&eacute;t&eacute; d&eacute;finis parce qu'ils sont polys&eacute;miques et 	flous. 	<P> 	Par exemple, l'interdisciplinarit&eacute; peut signifier tout simplement 	que diff&eacute;rentes disciplines se r&eacute;unissent comme les 	diff&eacute;rentes nations se rassemblent &agrave; l'ONU, sans pouvoir faire 	autre chose qu'affirmer chacune ses propres droits et ses propres 	souverainet&eacute;s par rapport aux empi&eacute;tements du voisin. Mais 	l'interdisciplinarit&eacute; peut aussi vouloir dire &eacute;change et 	coop&eacute;ration, et devenir ainsi quelque chose d'organique. 	<P> 	La polydisciplinarit&eacute; constitue une association de disciplines autour 	d'un projet ou d'un objet qui leur est commun. Tant&ocirc;t les disciplines 	y sont appel&eacute;es comme techniciennes sp&eacute;cialistes pour 	r&eacute;soudre tel ou tel probl&egrave;me, tant&ocirc;t au contraire elles 	sont en profonde interaction pour essayer de concevoir cet objet et ce projet, 	comme on l'a vu pour l'&eacute;tude de l'hominisation. 	<P> 	Enfin la transdisciplinarit&eacute; se caract&eacute;rise souvent par des 	sch&egrave;mes cognitifs traversant les disciplines, parfois avec une virulence 	telle qu'ils les mettent en transes. 	<P> 	Au total, ce sont des complexes d'inter, de poly et de transdisciplinarit&eacute; 	qui ont op&eacute;r&eacute; et jou&eacute; un r&ocirc;le f&eacute;cond dans 	l'histoire des sciences. 	<P> 	Mais ce n'est pas seulement l'id&eacute;e d'inter et de transdisciplinarit&eacute; 	qui est importante. Nous devons en effet " <I>&eacute;cologiser</I> " les 	disciplines, i.e. tenir compte de tout ce qui leur est contextuel, y compris 	les conditions culturelles et sociales. Il nous faut voir dans quel milieu 	elles naissent, posent des probl&egrave;mes, se scl&eacute;rosent, se 	m&eacute;tamorphosent. Et le m&eacute;tadisciplinaire &#173;meta signifiant 	d&eacute;passer et conserver&#173; compte tout autant. On ne peut pas briser 	ceux qui a &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; par les disciplines, on ne 	peut pas briser toute cl&ocirc;ture. Il en est du probl&egrave;me de la 	discipline ou de celui de la science comme du probl&egrave;me de la vie : 	il faut qu'une discipline soit &agrave; la fois ouverte et ferm&eacute;e. 	<P> 	En conclusion, &agrave; quoi nous serviraient tous les savoirs parcellaires 	si nous ne les confrontions pas afin de former une configuration r&eacute;pondant 	&agrave; nos attentes, &agrave; nos besoins et &agrave; nos interrogations 	cognitives? 	<P> 	Pensons aussi que ce qui est au&#173;del&agrave; de la discipline est 	n&eacute;cessaire &agrave; la discipline elle&#173;m&ecirc;me si l'on ne 	veut pas qu'elle soit automatis&eacute;e et finalernent st&eacute;rilis&eacute;e 	&#173;ce qui nous renvoie &agrave; un imp&eacute;ratif cognitif formul&eacute; 	il y a d&eacute;j&agrave; trois si&egrave;cles par Blaise Pascal, justifiant 	les disciplines tout en ayant un point de vue m&eacute;tadisciplinaire : 	" <I>toutes choses &eacute;tant caus&eacute;e et causantes, aid&eacute;es 	et aidantes, m&eacute;diates et imm&eacute;diates, et toutes s'entretenant 	par un lien naturel et insensible qui lie les plus &eacute;loign&eacute;es 	et les plus diff&eacute;rentes, je tiens impossible de conna&icirc;tre les 	parties sans conna&icirc;tre le tout, non plus que de conna&icirc;tre le 	tout sans conna&icirc;tre particuli&egrave;rement les parties</I> ". 	<P> 	Pascal nous invitait en quelque sorte &agrave; une connaissance en mouvement, 	&agrave; une connaissance en " <I>circuit p&eacute;dagogique </I>", en navette 	qui progresse en allant des parties au tout et du tout aux parties, ce qui 	est notre ambition commune. 	<P> 	(<I>Une version ce texte a &eacute;t&eacute; publi&eacute;e dans Carrefour 	des sciences, Actes du colloque du Comit&eacute; national de la recherche 	scientifique " Interlisciplinarit&eacute; ", Cnrs, Paris, 1990. Il a, depuis, 	&eacute;t&eacute; repris dans plusieurs revues &agrave; l'&eacute;tranger 	et traduit en plusieurs langues</I>) 	<P>       </TD>     </TR>     <TR>       <TD bgcolor="fefcb6">         <P ALIGN=Center> <FONT FACE="Arial" SIZE=3 COLOR="0000a0"></FONT>       </TD>     </TR>   </TABLE> </CENTER> <P> </BODY></HTML> 
