<HTML><HEAD><META HTTP-EQUIV='Content-Type' CONTENT='text/html; charset=iso-8859-1'><TITLE>Irene [Document lectronique] / Voltaire</TITLE></HEAD> <BODY BGCOLOR=#FFFFFF TEXT=#000000 LINK=#004080 VLINK=#004080 onLoad="if (self==top) location='/scripts/ConsultationTout.exe?O=89877&T=2'"> <TABLE WIDTH=100% CELLPADDING=10 CELLSPACING=0 BGCOLOR=#FFFFFE><TR><TD>Ce document est extrait de la base de donn&eacute;es textuelles Frantext  r&eacute;alis&eacute;e par l'Institut National de la Langue Fran&ccedil;aise (INaLF) </TD><TD><IMG SRC=/icones/cnrs.gif BORDER=0 WIDTH=170 HEIGHT=80></TD></TR></TABLE> <H2>Irene [Document lectronique] / Voltaire</H2> <br> <p><A Name='CHAP_1'><H3>LETTRE A ACADEMIE FRANAISE</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p325</td></table><br> Messieurs,<br> daignez recevoir le dernier hommage de ma voix<br> mourante, avec les remerciements tendres et<br> respectueux que je dois  vos extrmes bonts.<br> Si votre compagnie fut ncessaire  la France par<br> son institution, dans un temps o nous n' avions<br> aucun ouvrage de gnie crit d' un style pur et<br> noble, elle est plus ncessaire que jamais dans la<br> multitude des productions que fait natre<br> aujourd' hui le got gnralement rpandu de la<br> littrature.<br> Il n' est permis  aucun membre de l' acadmie de la<br> Crusca de prendre ce titre  la tte de son livre,<br> si l' acadmie ne l' a dclar crit avec la puret<br> de la langue toscane. Autrefois, quand j' osais<br> cultiver, quoique faiblement, l' art des Sophocles,<br> je consultais toujours m l' abb d' Olivet, notre<br> confrre, qui, sans me nommer, vous proposait mes<br> doutes ; et lorsque je commentai le grand Corneille,<br> j' envoyai toutes mes remarques  M Duclos, qui<br> vous les communiqua. Vous les examintes ; et cette<br> dition de Corneille semble tre aujourd' hui<br> regarde comme un livre classique, pour les remarques<br> que je n' ai donnes que sur votre dcision.<br> Je prends aujourd' hui la libert de vous demander des<br> leons sur les fautes o je suis tomb dans la<br> tragdie d' <I> Irne </I>. Je n' en fais tirer quelques<br> exemplaires que pour avoir l' honneur de vous<br> consulter, et pour suivre les avis de ceux d' entre<br> vous qui voudront<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p326</td></table><br> bien m' en donner. La vieillesse passe pour<br> incorrigible ; et moi, messieurs, je crois qu' on doit<br> penser  se corriger  cent ans. On ne peut se donner<br> du gnie  aucun ge, mais on peut rparer ses fautes<br>  tout ge. Peut-tre cette mthode est la seule qui<br> puisse prserver la langue franaise de la corruption<br> qui semble, dit-on, la menacer.<br> Racine, celui de nos potes qui approcha le plus<br> de la perfection, ne donna jamais au public aucun<br> ouvrage sans avoir cout les conseils de Boileau<br> et de Patru : aussi c' est ce vritablement grand<br> homme qui nous enseigna par son exemple l' art<br> difficile de s' exprimer toujours naturellement, malgr<br> la gne prodigieuse de la rime ; de faire parler le<br> coeur avec esprit sans la moindre ombre<br> d' affectation ; d' employer toujours le mot propre,<br> souvent inconnu au public tonn de l' entendre.<br> <I> invenit verba quibus deberent loqui, </I> dit si bien<br> Ptrone : " il inventa l' art de s' exprimer. "<br> il mit dans la posie dramatique cette lgance, cette<br> harmonie continue qui nous manquait absolument, ce<br> charme secret et inexprimable, gal  celui du<br> quatrime livre de Virgile, cette douceur<br> enchanteresse qui fait que, quand vous lisez au<br> hasard dix ou douze vers d' une de ses pices, un<br> attrait irrsistible vous force de lire tout le reste.<br> C' est lui qui a proscrit chez tous les gens de got,<br> et malheureusement chez eux seuls, ces ides<br> gigantesques et vides de sens, ces apostrophes<br> continuelles aux dieux, quand on ne sait pas faire<br> parler les hommes ; ces lieux communs d' une politique<br> ridiculement atroce, dbits dans un style sauvage ;<br> ces pithtes fausses et inutiles ; ces ides<br> obscures, plus obscurment rendues ; ce style aussi<br> dur que nglig, incorrect et barbare ; enfin tout<br> ce que j' ai vu applaudi par un parterre compos<br> alors de jeunes gens dont le got n' tait pas encore<br> form.<br> Je ne parle pas de l' artifice imperceptible des<br> pomes de Racine, de son grand art de conduire une<br> tragdie, de renouer l' intrt par des moyens<br> dlicats, de tirer un acte entier d' un seul<br> sentiment ; je ne parle que de l' art d' crire. C' est<br> sur cet art si ncessaire, si facile aux yeux de<br> l' ignorance, si difficile au gnie mme, que le<br> lgislateur Boileau a donn ce prcepte :<br> et que tout ce qu' il dit, facile  retenir,<br> de son ouvrage en vous laisse un long souvenir.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p327</td></table><br> Voil ce qui est arriv toujours au seul Racine,<br> depuis <I> Andromaque </I> jusqu' au chef-d' oeuvre<br> d' <I> Athalie </I>.<br> J' ai remarqu ailleurs que, dans les livres de<br> toute espce,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p328</td></table><br> dans les sermons mmes, dans les oraisons funbres, les<br> orateurs ont souvent employ les tours de phrase de<br> cet lgant crivain, ses expressions pittoresques,<br> <I> verba quibus deberent loqui </I>. Cheminais,<br> Massillon, ont t clbres, l' un pendant quelque<br> temps, l' autre pour toujours, par l' imitation du<br> style de Racine. Ils se servaient de ses armes pour<br> combattre en public un genre de<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p329</td></table><br> littrature dont ils taient idoltres en secret. Ce<br> peintre charmant de la vertu, cet aimable Fnelon,<br> votre autre confrre, tant perscut pour des<br> disputes aujourd' hui mprises, et si cher  la<br> postrit par ses perscutions mmes, forma sa prose<br> lgante sur la posie de Racine, ne pouvant<br> l' imiter en vers ; car les vers sont une langue<br> qu' il est donn  trs-peu d' esprits de possder ; et<br> quand les plus loquents et les plus savants hommes,<br> les sublimes Bossuet, les touchants Fnelon, les<br> rudits Huet, ont voulu faire des vers franais, ils<br> sont tombs de la hauteur o les plaait leur<br> gnie ou leur science dans cette triste classe qui<br> est au-dessous de la mdiocrit.<br> Mais les ouvrages de prose dans lesquels on a le<br> mieux imit le style de Racine sont ce que nous<br> avons de meilleur dans notre langue. Point de vrai<br> succs aujourd' hui sans cette correction, sans cette<br> puret qui seule met le gnie dans tout son jour,<br> et sans laquelle ce gnie ne dploierait qu' une<br> force monstrueuse, tombant  chaque pas dans une<br> faiblesse plus monstrueuse encore, et du haut des<br> nues dans la fange.<br> Vous entretenez le feu sacr, messieurs ; c' est par<br> vos soins que, depuis quelques annes, les<br> compositions pour les prix dcerns par vous sont<br> enfin devenues de vritables pices d' loquence.<br> Le got de la saine littrature s' est tellement<br> dploy qu' on a vu quelquefois trois ou quatre<br> ouvrages suspendre vos jugements, et partager vos<br> suffrages ainsi que ceux du public.<br> Je sens combien il est peu convenable,  mon ge<br> de quatre-vingt-quatre ans, d' oser arrter un moment<br> vos regards sur un des fruits dgnrs de ma<br> vieillesse. La tragdie d' <I> Irne </I> ne peut<br> tre digne de vous ni du thtre franais ; elle n' a<br> d' autre mrite que la fidlit aux rgles donnes<br> aux grecs par le digne prcepteur d' Alexandre, et<br> adoptes chez les franais par le gnie de<br> Corneille, le pre de notre thtre.<br>  ce grand nom de Corneille, messieurs, permettez que<br> je joigne ma faible voix  vos dcisions<br> souveraines sur l' clat ternel qu' il sut donner<br>  cette langue franaise peu connue avant lui, et<br> devenue aprs lui la langue de l' Europe.<br> Vous clairtes mes doutes, et vous confirmtes mon<br> opinion il y a deux ans, en voulant bien lire dans une<br> de vos assembles publiques la lettre que j' avais<br> eu l' honneur de vous crire sur Corneille et sur<br> Shakespeare. Je rougis de joindre ensemble ces<br> deux noms ; mais j' apprends qu' on renouvelle au<br> milieu de Paris cette incroyable dispute. On<br> s' appuie de l' opinion de Mme Montague,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p330</td></table><br> estimable citoyenne de Londres, qui montre pour sa<br> patrie une passion si pardonnable. Elle prfre<br> Shakespeare aux auteurs d' <I> Iphignie </I> et<br> d' <I> Athalie </I>, de <I> Polyeucte </I> et de <I> Cinna </I>.<br> Elle a fait un livre entier pour lui assurer cette<br> supriorit ; et ce livre est crit avec la sorte<br> d' enthousiasme que la nation anglaise retrouve dans<br> quelques beaux morceaux de Shakespeare, chapps<br>  la grossiret de son sicle. Elle met<br> Shakespeare au-dessus de tout, en faveur de ces<br> morceaux qui sont en effet naturels et nergiques,<br> quoique dfigurs presque toujours par une<br> familiarit basse. Mais est-il permis de prfrer<br> deux vers d' Ennius  tout Virgile, ou de<br> Lycophron  tout Homre ?<br> On a reprsent, messieurs, les chefs-d' oeuvre de la<br> France devant toutes les cours, et dans les<br> acadmies d' Italie. On les joue depuis les rivages<br> de la mer glaciale jusqu'  la mer qui spare<br> l' Europe de l' Afrique. Qu' on fasse le mme honneur<br>  une seule pice de Shakespeare, et alors nous<br> pourrons disputer.<br> Qu' un chinois vienne nous dire : " nos tragdies<br> composes sous la dynastie des yven font encore nos<br> dlices aprs cinq cents annes. Nous avons sur le<br> thtre des scnes en prose, d' autres en vers rims,<br> d' autres en vers non rims. Les discours de politique<br> et les grands sentiments y sont interrompus par des<br> chansons, comme dans votre <I> Athalie </I>. Nous avons de<br> plus des sorciers qui descendent des airs sur un manche<br>  balai, des vendeurs d' orvitan, et des gilles, qui,<br> au milieu d' un entretien srieux, viennent faire<br> leurs grimaces, de peur que vous ne preniez  la<br> pice un intrt trop tendre qui pourrait vous<br> attrister. Nous faisons paratre des savetiers avec<br> des mandarins, et des fossoyeurs avec des princes,<br> pour rappeler aux hommes leur galit primitive. Nos<br> tragdies n' ont ni exposition, ni noeud, ni<br> dnoment. Une de nos pices dure cinq cents annes,<br> et un paysan qui est n au premier acte est pendu<br> au dernier. Tous nos princes parlent en crocheteurs,<br> et nos crocheteurs quelquefois en princes. Nos<br> reines y prononcent des mots de turpitude qui<br> n' chapperaient pas  des revendeuses entre les<br> bras des derniers hommes, etc., etc. "<br> je leur dirais : messieurs, jouez ces pices <br> Nankin, mais ne vous avisez pas de les reprsenter<br> aujourd' hui  Paris ou  Florence, quoiqu' on<br> nous en donne quelquefois  Paris qui ont un<br> plus grand dfaut, celui d' tre froides.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p331</td></table><br> Mme Montague relve avec justice quelques dfauts<br> de la belle tragdie de <I> Cinna </I> et ceux de<br> <I> Rodogune </I>. Tout n' est pas toujours ni bien<br> dessin ni bien exprim dans ces fameuses pices,<br> je l' avoue : je suis mme oblig de vous dire,<br> messieurs, que cette dame spirituelle et claire<br> ne reprend qu' une petite partie des fautes<br> remarques par moi-mme, lorsque je vous consultai<br> sur le <I> commentaire de Corneille </I>. Je me suis<br> entirement rencontr avec elle dans les justes<br> critiques que j' ai t oblig d' en faire : mais<br> c' est toujours en admirant son gnie que j' ai<br> remarqu ses carts ; et quelle diffrence entre<br> les dfauts de Corneille dans ses bonnes pices,<br> et ceux de Skakespeare dans tous ses ouvrages !<br> Que peut-on reprocher  Corneille dans les tragdies<br> de ce gnie sublime qui sont restes  l' Europe<br> (car il ne faut pas parler des autres) ? C' est<br> d' avoir pris quelquefois de l' enflure pour de la<br> grandeur ; de s' tre permis quelques raisonnements<br> que la tragdie ne peut admettre ; de s' tre asservi<br> dans presque toutes ses pices  l' usage de son<br> temps, d' introduire au milieu des intrts politiques,<br> toujours froids, des amours, plus insipides.<br> On peut le plaindre de n' avoir point trait de vraies<br> passions, except dans la pice espagnole du<br> <I> cid </I>, pice dans laquelle il eut encore l' tonnant<br> mrite de corriger son modle en trente endroits,<br> dans un temps o les biensances thtrales n' taient<br> pas encore connues en France. On le condamne surtout<br> pour avoir trop nglig sa langue. Alors toutes les<br> critiques faites par des hommes d' esprit sur un<br> grand homme sont puises ; et l' on joue <I> Cinna </I><br> et <I> Polyeucte </I> devant l' impratrice des romains,<br> devant celle de Russie, devant le doge et les<br> snateurs de Venise, comme devant le roi et la<br> reine de France.<br> Que reproche-t-on  Shakespeare ? Vous le savez,<br> messieurs : tout ce que vous venez de voir vant<br> par les chinois. Ce sont, comme dit M De<br> Fontenelle dans ses <I> mondes </I>, presque d' autres<br> principes de raisonnement. Mais ce qui est bien<br> trange, c' est qu' alors le thtre espagnol, qui<br> infectait l' Europe, en tait le lgislateur.<br> Lope De Vega avouait cet opprobre ; mais<br> Shakespeare n' eut pas le courage de l' avouer. Que<br> devaient faire les anglais ? Ce qu' on fait en<br> France : se corriger.<br> Mme Montague condamne dans la perfection de Racine<br> cet<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p332</td></table><br> amour continuel qui est toujours la base du peu de<br> tragdies que nous avons de lui, except dans<br> <I> Esther </I> et dans <I> Athalie </I>. Il est beau, sans<br> doute,  une dame de rprouver cette passion<br> universelle qui fait rgner son sexe ; mais qu' elle<br> examine cette <I> Brnice </I> tant condamne par<br> nous-mmes pour n' tre qu' une idylle amoureuse ;<br> que le principal personnage de cette idylle soit<br> reprsent par une actrice telle que Mlle Gaussin :<br> alors je rponds que Mme Montague versera des<br> larmes. J' ai vu le roi de Prusse attendri  une<br> simple lecture de <I> Brnice </I>, qu' on faisait devant<br> lui en prononant les vers comme on doit les<br> prononcer, ce qui est bien rare. Quel charme tira<br> des larmes des yeux de ce hros philosophe ? La<br> seule magie du style de ce vrai pote, <I> qui invenit<br> verba quibus deberent loqui. </I><br> les censures de rflexion n' tent jamais le plaisir<br> du sentiment. Que la svrit blme Racine tant<br> qu' elle voudra, le coeur vous ramnera toujours<br>  ses pices. Ceux qui connaissent les difficults<br> extrmes et la dlicatesse de la langue franaise<br> voudront toujours lire et entendre les vers de cet<br> homme inimitable,  qui le nom de grand n' a manqu<br> que parce qu' il n' avait point de frre dont il<br> fallt le distinguer. Si on lui reproche d' tre le<br> pote de l' amour, il faut donc condamner le<br> quatrime livre de l' <I> nide </I>. On ne trouve pas<br> quelquefois assez de force dans ses caractres<br> et dans son style ; c' est ce qu' on a dit de Virgile ;<br> mais on admire dans l' un et dans l' autre une<br> lgance continue.<br> Mme Montague s' efforce d' tre touche des beauts<br> d' Euripide, pour tcher d' tre insensible aux<br> perfections de Racine. Je la plaindrais beaucoup,<br> si elle avait le malheur de ne pas pleurer au rle<br> inimitable de la <I> Phdre </I> franaise, et de n' tre<br> pas hors d' elle-mme  toute la tragdie<br> d' <I> Iphignie </I>. Elle parat estimer beaucoup<br> Brumoy, parce que Brumoy, en qualit de traducteur<br> d' Euripide, semble donner au pote grec la<br> prfrence sur le pote franais. Mais si elle savait<br> que Brumoy traduit le grec trs-infidlement ;<br> si elle savait que <I> vous y serez, ma fille, </I> n' est<br> pas dans Euripide ; si elle savait que Clytemnestre<br> embrasse les genoux d' Achille dans la pice grecque,<br> comme dans la franaise (quoique Brumoy ose<br> supposer le contraire) ; enfin, si son oreille<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p333</td></table><br> tait accoutume  cette mlodie enchanteresse qu' on<br> ne trouve, parmi tous les tragiques de l' Europe,<br> que chez Racine seul, alors Mme Montague changerait<br> de sentiment.<br> " l' Achille de Racine, dit-elle, ressemble  un jeune<br> amant qui a du courage : et pourtant l' <I> Iphignie </I><br> est une des meilleures tragdies franaises. " je lui<br> dirais : et pourtant, madame, elle est un<br> chef-d' oeuvre qui honorera ternellement ce beau<br> sicle de Louis Xiv, ce sicle notre gloire, notre<br> modle, et notre dsespoir. Si nous avons t<br> indigns contre Mme De Svign, qui crivait si<br> bien et qui jugeait si mal ; si nous sommes rvolts<br> de cet esprit misrable de parti, de cette aveugle<br> prvention qui lui fait dire que " la mode d' aimer<br> Racine passera comme la mode du caf " , jugez,<br> madame, combien nous devons tre affligs qu' une<br> personne aussi instruite que vous ne rende pas<br> justice  l' extrme mrite d' un si grand homme. Je<br> vous le dis, les yeux encore mouills des larmes<br> d' admiration et d' attendrissement que la centime<br> lecture d' <I> Iphignie </I> vient de m' arracher.<br> Je dois ajouter  cet extrme mrite d' mouvoir<br> pendant cinq actes, le mrite plus rare, et moins<br> senti, de vaincre pendant cinq actes la difficult<br> de la rime et de la mesure, au point de ne pas<br> laisser chapper une seule ligne, un seul mot<br> qui sente la moindre gne, quoiqu' on ait t<br> continuellement gn. C' est  ce coin que sont<br> marqus le peu de bons vers que nous avons dans<br> notre langue. Mme Montague compte pour rien cette<br> difficult surmonte. Mais, madame, oubliez-vous<br> qu' il n' y a jamais eu sur la terre aucun art, aucun<br> amusement mme o le prix ne ft attach  la<br> difficult ? Ne cherchait-on pas dans la plus haute<br> antiquit  rendre difficile l' explication de ces<br> nigmes que les rois se proposaient les uns aux<br> autres ? N' y a-t-il pas eu de trs-grandes<br> difficults  vaincre dans tous les jeux de la Grce,<br> depuis le disque jusqu'  la course des chars ? Nos<br> tournois, nos carrousels, taient-ils si faciles ?<br> Que dis-je, aujourd' hui, dans la molle oisivet<br> o tous les grands perdent leurs journes, depuis<br> Ptersbourg jusqu'  Madrid, le seul attrait qui<br> les pique dans leurs misrables jeux de cartes,<br> n' est-ce pas la difficult de la combinaison,<br> sans quoi leur me languirait assoupie ?<br> Il est donc bien trange, et j' ose dire bien barbare,<br> de vouloir<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p334</td></table><br> ter  la posie ce qui la distingue du discours<br> ordinaire. Les vers blancs n' ont t invents que par<br> la paresse et l' impuissance de faire des vers rims,<br> comme le clbre Pope me l' a avou vingt fois.<br> Insrer dans une tragdie des scnes entires en<br> prose, c' est l' aveu d' une impuissance encore plus<br> honteuse.<br> Il est bien certain que les grecs ne placrent les<br> muses sur le haut du Parnasse que pour marquer le<br> mrite et le plaisir de pouvoir aborder jusqu'  elles<br>  travers des obstacles. Ne supprimez donc point<br> ces obstacles, madame ; laissez subsister les<br> barrires qui sparent la bonne compagnie des<br> vendeurs d' orvitan et de leurs gilles ; souffrez<br> que Pope imite les vritables gnies italiens, les<br> Arioste, les Tasse, qui se sont soumis  la gne<br> de la rime pour la vaincre.<br> Enfin quand Boileau a prononc,<br> et que tout ce qu' il dit, facile  retenir,<br> de son ouvrage en vous laisse un long souvenir,<br> n' a-t-il pas entendu que la rime imprimait plus<br> aisment les penses dans la mmoire ?<br> Je ne me flatte pas que mon discours et ma sensibilit<br> passent dans le coeur de Mme Montague, et que je<br> sois destin  convertir <I> divisos orbe britannos </I>.<br> Mais pourquoi faire une querelle nationale d' un objet<br> de littrature ? Les anglais n' ont-ils pas assez de<br> dissensions chez eux, et n' avons-nous pas assez<br> de tracasseries chez nous ? Ou plutt l' une et<br> l' autre nation n' ont-elles pas eu assez de grands<br> hommes dans tous les genres pour ne se rien envier,<br> pour ne se rien reprocher ?<br> Hlas ! Messieurs, permettez-moi de vous rpter que<br> j' ai pass une partie de ma vie  faire connatre en<br> France les passages les plus frappants des auteurs<br> qui ont eu de la rputation chez les autres nations.<br> Je fus le premier qui tirai un peu d' or de la fange<br> o le gnie de Shakespeare avait t plong par son<br> sicle. J' ai rendu justice  l' anglais Shakespeare,<br> comme  l' espagnol Calderon, et je n' ai jamais cout<br> le prjug national. J' ose dire que c' est de ma<br> seule patrie que j' ai appris  regarder les autres<br> peuples d' un oeil impartial. Les vritables gens de<br> lettres en France n' ont jamais connu cette rivalit<br> hautaine et pdantesque, cet amour-propre rvoltant<br> qui se dguise sous l' amour de son pays,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p335</td></table><br> et qui ne prfre les heureux gnies de ses anciens<br> concitoyens  tout mrite tranger que pour<br> s' envelopper dans leur gloire.<br> Quels loges n' avons-nous pas prodigus aux Bacon,<br> aux Kepler, aux Copernic, sans mme y mler<br> d' abord aucune mulation ! Que n' avons-nous pas<br> dit du grand Galile, le restaurateur et la victime<br> de la raison en Italie, ce premier matre de la<br> philosophie, que Descartes eut le malheur de ne citer<br> jamais !<br> Nous sommes tous  prsent les disciples de Newton :<br> nous le remercions d' avoir seul trouv et prouv<br> le vrai systme du monde, d' avoir seul enseign<br> au genre humain  voir la lumire ; et nous lui<br> pardonnons d' avoir comment les visions de Daniel<br> et l' apocalypse.<br> Nous admirons dans Locke la seule mtaphysique qui<br> ait paru dans le monde depuis que Platon la chercha,<br> et nous n' avons rien  pardonner  Locke. N' en<br> ferions-nous pas autant pour Shakespeare s' il<br> avait ressuscit l' art des sophocles, comme Mme<br> Montague, ou son traducteur, ose le prtendre ?<br> Ne verrions-nous pas M De Laharpe, qui combat<br> pour le bon got avec les armes de la raison,<br> lever sa voix en faveur de cet homme singulier ?<br> Que fait-il au contraire ? Il a eu la patience de<br> prouver dans son judicieux journal, ce que tout le<br> monde sent, que Shakespeare est un sauvage avec des<br> tincelles de gnie qui brillent dans une nuit<br> horrible.<br> Que l' Angleterre se contente de ses grands hommes<br> en tant de genres ; elle a assez de gloire : la<br> patrie du prince Noir et de Newton peut se passer<br> du mrite des Sophocles, des Zeuxis, des Phidias,<br> des Thimothes, qui lui manquent encore.<br> Je finis ma carrire en souhaitant que celles de nos<br> grands hommes en tout genre soient toujours remplies<br> par des successeurs dignes d' eux : que les sicles <br> venir galent le grand sicle de Louis Xiv, et<br> qu' ils ne dgnrent pas en croyant le surpasser.<br> Je suis avec un profond respect,<br> messieurs,<br> <I> votre trs-humble, trs-obissant, et trs-oblig<br> serviteur et confrre, etc. </I>.<br> <p><A Name='CHAP_2'><H3>ACTE 1 SCENE 1</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p336</td></table><br> La scne est dans un salon de l' ancien palais de<br> Constantin.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p337</td></table><br> Irne, Zo.<br> Irne.<br> Quel changement nouveau, quelle sombre terreur,<br> ont cart de nous la cour et l' empereur ?<br> Au palais des sept tours une garde inconnue<br> dans un silence morne tonne ici ma vue ;<br> en un vaste dsert on a chang la cour.<br> Zo.<br> Aux murs de Constantin trop souvent un beau jour<br> est suivi des horreurs du plus funeste orage.<br> La cour n' est pas longtemps le bruyant assemblage<br> de tous nos vains plaisirs l' un  l' autre enchans,<br> trompeurs soulagements des coeurs infortuns ;<br> de la foule importune il faut qu' on se retire.<br> Nos tats assembls pour corriger l' empire,<br> pour le perdre peut-tre, et ces fiers musulmans,<br> ces scythes vagabonds dbords dans nos champs,<br> mille ennemis cachs qu' on nous fait craindre encore,<br> sans doute en ce moment occupent Nicphore.<br> Irne.<br> De ses chagrins secrets, qu' il veut dissimuler,<br> je connais trop la cause ; elle va m' accabler.<br> Je sais par quels soupons sa duret jalouse<br> dans son inquitude outrage son pouse.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p338</td></table><br> Il coute en secret ces obscurs imposteurs,<br> d' un esprit dfiant dtestables flatteurs,<br> trafiquant du mensonge et de la calomnie,<br> et couvrant la vertu de leur ignominie.<br> Quel emploi pour Csar ! Et quels soins douloureux !<br> Je le plains, je gmis... il fait deux malheureux...<br> ah ! Que n' ai-je embrass cette retraite austre<br> o depuis mon hymen s' est enferm mon pre !<br> Il a fui pour jamais l' illusion des cours,<br> l' espoir qui nous sduit, qui nous trompe toujours,<br> la crainte qui nous glace, et la peine cruelle<br> de se faire  soi-mme une guerre ternelle.<br> Que ne foulais-je aux pieds ma funeste grandeur !<br> Je montai sur le trne au fate du malheur,<br> aux yeux des nations victime couronne,<br> je pleure devant toi ma haute destine ;<br> et je pleure surtout ce fatal souvenir<br> que mon devoir condamne, et qu' il me faut bannir.<br> Ici l' air qu' on respire empoisonne ma vie.<br> Zo.<br> De Nicphore au moins la sombre jalousie<br> par d' indiscrets clats n' a point manifest<br> le sentiment honteux dont il est tourment :<br> il le cache au vulgaire,  sa cour,  lui-mme,<br> il sait vous respecter, et peut-tre il vous aime.<br> Vous cherchez  nourrir une injuste douleur.<br> Que craignez-vous ?<br> Irne.<br> Le ciel, Alexis, et mon coeur.<br> Zo.<br> Mais Alexis Comnne aux champs de la Tauride<br> tout entier  la gloire, au devoir qui le guide,<br> sert l' empereur et vous sans vous inquiter,<br> fidle  ses serments jusqu'  vous viter.<br> Irne.<br> Je sais que ce hros ne cherche que la gloire :<br> je ne saurais m' en plaindre.<br> Il a par la victoire<br> raffermi cet empire branl ds longtemps.<br> Irne.<br> Ah ! J' ai trop admir ses exploits clatants :<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p339</td></table><br> sa gloire de si loin m' a trop intresse.<br> Csar aura surpris au fond de ma pense<br> quelques voeux indiscrets que je n' ai pu cacher,<br> et qu' un poux, un matre, a droit de reprocher.<br> C' tait pour Alexis que le ciel me fit natre :<br> des antiques csars nous avons reu l' tre :<br> et ds notre berceau l' un  l' autre promis,<br> c' est dans ces mmes lieux que nous fmes unis :<br> c' est avec Alexis que je fus leve ;<br> ma foi lui fut acquise et lui fut enleve.<br> L' intrt de l' tat, ce prtexte invent<br> pour trahir sa promesse avec impunit,<br> ce fantme effrayant subjugua ma famille ;<br> ma mre  son orgueil sacrifia sa fille.<br> Du bandeau des csars on crut cacher mes pleurs ;<br> on para mes chagrins de l' clat des grandeurs.<br> Il me fallut teindre, en ma douleur profonde,<br> un feu plus cher pour moi que l' empire du monde ;<br> au matre de mon coeur il fallut m' arracher,<br> de moi-mme en pleurant j' osai me dtacher.<br> De la religion le pouvoir invincible<br> secourut ma faiblesse en ce combat pnible ;<br> et de ce grand secours apprenant  m' armer,<br> je fis l' affreux serment de ne jamais aimer.<br> Je le tiendrai... ce mot te fait assez comprendre<br>  quels dchirements ce coeur devait s' attendre.<br> Mon pre  cet orage ayant pu m' exposer,<br> m' aurait par ses vertus appris  l' apaiser ;<br> il a quitt la cour, il a fui Nicphore ;<br> il m' abandonne en proie au monde qu' il abhorre :<br> et je n' ai que toi seule  qui je puis ouvrir<br> ce coeur faible et bless que rien ne peut gurir.<br> Mais on ouvre au palais... je vois Memnon paratre.<br> <p><A Name='CHAP_3'><H3>ACTE 1 SCENE 2</H3></A><br> Irne, Zo, Memnon.<br> Irne.<br> Eh bien ! En libert puis-je voir votre matre ?<br> Memnon, puis-je  mon tour tre admise aujourd' hui<br> parmi les courtisans qu' il approche de lui ?<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p340</td></table><br> Memnon.<br> Madame, j' avouerai qu' il veut  votre vue<br> drober les chagrins de son me abattue.<br> Je ne suis point compt parmi les courtisans<br> de ses desseins secrets superbes confidents :<br> du conseil de Csar on me ferme l' entre.<br> Commandant de sa garde  la porte sacre,<br> militaire oubli par ses matres altiers,<br> relgu dans mon poste ainsi que mes guerriers,<br> j' ai seulement appris que le brave Comnne<br> a quitt ds longtemps les bords du Borysthne,<br> qu' il vogue vers Byzance, et que Csar troubl<br> coute en frmissant son conseil assembl.<br> Irne.<br> Alexis, dites-vous ?<br> Memnon.<br> Il revole au Bosphore.<br> Irne.<br> Il pourrait  ce point offenser Nicphore !<br> Revenir sans son ordre !<br> Memnon.<br> On l' assure, et la cour<br> s' alarme, se divise, et tremble  son retour.<br> Il a bris, dit-on, l' honorable esclavage<br> o l' empereur jaloux retenait son courage ;<br> il vient jouir ici des honneurs et des droits<br> que lui donnent son rang, sa naissance, et nos lois.<br> C' est tout ce que j' apprends par ces rumeurs soudaines<br> qui font natre en ces lieux tant d' esprances vaines,<br> et qui, de bouche en bouche armant les factions,<br> vont prparer Byzance aux rvolutions.<br> Pour moi, je sais assez quel parti je dois prendre,<br> quel matre je dois suivre, et qui je dois dfendre :<br> je ne consulte point nos ministres, nos grands,<br> leurs intrts cachs, leurs partis diffrents,<br> leurs fausses amitis, leurs indiscrtes haines.<br> Attach sans rserve au pur sang des Comnnes,<br> je le sers, et surtout dans ces extrmits,<br> Memnon sera fidle au sang dont vous sortez.<br> Le temps ne permet pas d' en dire davantage...<br> souffrez que je revole o mon devoir m' engage.<br> (il sort.)<br> <p><A Name='CHAP_4'><H3>ACTE 1 SCENE 3</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p341</td></table><br> Irne, Zo.<br> Irne.<br> Qu' a-t-il os me dire ? Et quel nouveau danger,<br> quel malheur imprvu vient encor m' affliger !<br> Il ne s' explique point : je crains de le comprendre.<br> Zo.<br> Memnon n' est qu' un guerrier prompt  tout<br> entreprendre :<br> je le connais ; le sang d' assez prs nous unit.<br> Contre nos courtisans exhalant son dpit,<br> il dtesta toujours leur frivole insolence,<br> leurs animosits qui partagent Byzance,<br> leurs tristes vanits que suit le dshonneur ;<br> mais son esprit altier hait surtout l' empereur.<br> D' Alexis, en secret, son coeur est idoltre,<br> et, s' il en tait cru, Byzance est un thtre<br> qui produirait bientt quelqu' un de ces revers<br> dont le sanglant spectacle branla l' univers.<br> Ne vous tonnez point quand sa sombre colre<br> s' chappe en vous parlant, et peint son caractre.<br> Irne.<br> Mais Alexis revient... Csar est irrit :<br> le courtisan surpris murmure pouvant.<br> Les tats convoqus dans Byzance incertaine,<br> fatiguant ds longtemps la grandeur souveraine,<br> troublent l' empire entier par leurs divisions.<br> Tout un peuple s' enflamme au feu des factions...<br> des discours de Memnon que veux-tu que j' espre ?<br> Il commande au palais une garde trangre :<br> d' Alexis, en secret, est-il le confident ?<br> Que je crains d' Alexis le retour imprudent,<br> les desseins du snat, des peuples le dlire,<br> et l' orage naissant qui gronde sur l' empire !<br> Que je me crains surtout dans ma juste douleur !<br> Je consulte en tremblant le secret de mon coeur :<br> peut-tre il me prpare un avenir terrible :<br> le ciel, en le formant, l' a rendu trop sensible.<br> Si jamais Alexis en ce funeste lieu,<br> trahissant ses serments... que vois-je ? Juste Dieu !<br> <p><A Name='CHAP_5'><H3>ACTE 1 SCENE 4</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p342</td></table><br> Irne, Alexis, Zo.<br> Alexis.<br> Daignez souffrir ma vue, et bannissez vos craintes...<br> je ne viens point troubler par d' inutiles plaintes<br> un coeur  qui le mien se doit sacrifier,<br> et rappeler des temps qu' il nous faut oublier.<br> Le destin me ravit la grandeur souveraine ;<br> il m' a fait plus d' outrage : il m' a priv d' Irne...<br> dans l' orient soumis mes services rendus<br> m' auraient pu mriter les biens que j' ai perdus ;<br> mais lorsque sur le trne on plaa Nicphore,<br> la gloire en ma faveur ne parlait point encore ;<br> et n' ayant pour appui que nos communs aeux,<br> je n' avais rien tent qui pt m' approcher d' eux.<br> Aujourd' hui Trbisonde entre nos mains remise,<br> les scythes repousss, la Tauride conquise,<br> sont les droits qui vers vous m' ont enfin rappel.<br> Le prix de mes travaux tait d' tre exil !<br> Le suis-je encor par vous ? N' osez-vous reconnatre<br> dans le sang dont je suis le sang qui vous fit<br> natre ?<br> Irne.<br> Prince, que dites-vous ? Dans quel temps, dans quels<br> lieux,<br> par ce retour fatal tonnez-vous mes yeux ?<br> Vous connaissez trop bien quel joug m' a captive,<br> la barrire ternelle entre nous leve,<br> nos devoirs, nos serments, et surtout cette loi<br> qui ne vous permet plus de vous montrer  moi.<br> Pour calmer de Csar l' injuste dfiance,<br> il vous aurait suffi d' viter ma prsence.<br> Vous n' avez pas prvu ce que vous hasardez.<br> Vous me faites frmir : seigneur, vous vous perdez.<br> Alexis.<br> Si je craignais pour vous je serais plus coupable ;<br> ma prsence  Csar serait plus redoutable.<br> Quoi donc ! Suis-je  Byzance ? Est-ce vous que je<br> vois ?<br> Est-ce un sultan jaloux qui vous tient sous ses<br> lois ?<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p343</td></table><br> tes-vous dans la Grce une esclave d' Asie,<br> qu' un despote, un barbare achte en Circassie,<br> qu' on rejette en prison sous des monstres cruels,<br>  jamais invisible au reste des mortels ?<br> Csar a-t-il chang, dans sa sombre rudesse,<br> l' esprit de l' occident et les moeurs de la Grce ?<br> Irne.<br> Du jour o Nicphore ici reut ma foi,<br> vous le savez assez, tout est chang pour moi.<br> Alexis.<br> Hors mon coeur ; le destin le forma pour Irne :<br> il brave des csars la puissance et la haine.<br> Il ne craindrait que vous ! Quoi ! Vos derniers sujets<br> vers leur impratrice auront un libre accs !<br> Tout mortel jouira du bonheur de sa vue !<br> Nicphore  moi seul l' aurait-il dfendue ?<br> Et suis-je un criminel  ses regards jaloux<br> ds qu' on l' a fait csar, et qu' il est votre poux ?<br> Enorgueilli surtout de cet hymen auguste,<br> l' excs de son bonheur le rend-il plus injuste ?<br> Irne.<br> Il est mon souverain.<br> Alexis.<br> Non : il n' tait pas n<br> pour me ravir le bien qui m' tait destin :<br> il n' en tait pas digne ; et le sang des Comnnes<br> ne vous fut point transmis pour servir dans ses<br> chanes.<br> Qu' il gouverne, s' il peut, de ses svres mains<br> cet empire, autrefois l' empire des romains ;<br> qu' aux campagnes de Thrace, aux mers de Trbisonde,<br> transporta Constantin pour le malheur du monde,<br> et que j' ai dfendu moins pour lui que pour vous.<br> Qu' il rgne, s' il le faut ; je n' en suis point<br> jaloux :<br> je le suis de vous seule, et jamais mon courage<br> ne lui pardonnera votre indigne esclavage.<br> Vous cachez des malheurs dont vos pleurs sont garants ;<br> et les usurpateurs sont toujours des tyrans.<br> Mais si le ciel est juste, il se souvient peut-tre<br> qu' il devait  l' empire un moins barbare matre.<br> Irne.<br> Trop vains regrets ! Je suis esclave de ma foi.<br> Seigneur, je l' ai donne, elle n' est plus  moi.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p344</td></table><br> Alexis.<br> Ah ! Vous me la deviez.<br> Irne.<br> Et c' est  vous de croire<br> qu' il ne m' est pas permis d' en garder la mmoire.<br> Je fais des voeux pour vous, et vous m' pouvantez.<br> <p><A Name='CHAP_6'><H3>ACTE 1 SCENE 5</H3></A><br> Irne, Alexis, Zo, un garde.<br> Le Garde.<br> Seigneur, Csar vous mande.<br> Alexis.<br> Il me verra : sortez.<br> ( Irne.)<br> il me verra, madame ; une telle entrevue<br> ne doit point alarmer votre me combattue.<br> Ne craignez rien pour lui, ne craignez rien de moi ;<br>  son rang comme au mien je sais ce que je doi.<br> Rentrez dans vos foyers tranquille et rassure.<br> (il sort.)<br> <p><A Name='CHAP_7'><H3>ACTE 1 SCENE 6</H3></A><br> Irne, Zo.<br> Irne.<br> De quel saisissement mon me est pntre !<br> Que je sens  la fois de faiblesse et d' horreur !<br> Chaque mot qu' il m' a dit me remplit de terreur.<br> Que veut-il ? Va, Zo, commande que sur l' heure<br> on parcoure en secret cette triste demeure,<br> ces sept affreuses tours qui, depuis Constantin,<br> ont de tant de hros vu l' horrible destin.<br> Interroge Memnon ; prends piti de ma crainte.<br> Zo.<br> J' irai, j' observerai cette terrible enceinte.<br> Mais je tremble pour vous : un matre souponneux<br> vous condamne peut-tre, et vous proscrit tous deux.<br> Parmi tant de dangers que prtendez-vous faire ?<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p345</td></table><br> Irne.<br> Garder  mon poux ma foi pure et sincre ;<br> vaincre un fatal amour, si son feu rallum<br> renaissait dans ce coeur autrefois enflamm ;<br> demeurer de mes sens matresse souveraine,<br> si la force est possible  la faiblesse humaine ;<br> ne point combattre en vain mon devoir et mon sort,<br> et ne dshonorer ni mes jours, ni ma mort.<br> <p><A Name='CHAP_8'><H3>ACTE 2 SCENE 1</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p346</td></table><br> Alexis, Memnon.<br> Memnon.<br> Oui, vous tes mand ; mais Csar dlibre.<br> Dans son inquitude il consulte, il diffre,<br> avec ses vils flatteurs en secret enferm.<br> Le retour d' un hros l' a sans doute alarm ;<br> mais nous avons le temps de nous parler encore.<br> Ce salon qui conduit  ceux de Nicphore<br> mne aussi chez Irne, et je commande ici.<br> Sur tous vos partisans n' ayez aucun souci ;<br> je les ai prpars. Si cette cour inique<br> osait lever sur vous le glaive despotique,<br> comptez sur vos amis : vous verrez devant eux<br> fuir ce pompeux ramas d' esclaves orgueilleux.<br> Au premier mouvement notre vaillante escorte<br> du rempart des sept tours ira saisir la porte ;<br> et les autres, arms sous un habit de paix,<br> inconnus  Csar, emplissent ce palais.<br> Nicphore vous craint depuis qu' il vous offense.<br> Dans ce chteau funeste il met sa confiance :<br> l, dans un plein repos, d' un mot, ou d' un coup d' oeil,<br> il condamne  l' exil, aux tourments, au cercueil.<br> Il ose me compter parmi les mercenaires,<br> de son caprice affreux ministres sanguinaires :<br> il se trompe... seigneur, quel secret embarras,<br> quand j' ai tout dispos, semble arrter vos pas ?<br> Alexis.<br> Le remords... il faut bien que mon coeur te l' avoue.<br> Quelques exploits heureux dont l' Europe me loue,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p347</td></table><br> ma naissance, mon rang, la faveur du snat,<br> tout me criait : venez, montrez-vous  l' tat.<br> Cette voix m' excitait. Le dpit qui me presse,<br> ma passion fatale, entranaient ma jeunesse ;<br> je venais opposer la gloire  la grandeur,<br> partager les esprits et braver l' empereur...<br> j' arrive, et j' entrevois ma carrire nouvelle.<br> Me faut-il arborer l' tendard d' un rebelle ?<br> La honte est attache  ce nom dangereux.<br> Me verrai-je emport plus loin que je ne veux ?<br> Memnon.<br> La honte ! Elle est pour vous de servir sous un<br> matre.<br> Alexis.<br> J' ose tre son rival : je crains le nom de tratre.<br> Memnon.<br> Soyez son ennemi dans les champs de l' honneur,<br> disputez-lui l' empire, et soyez son vainqueur.<br> Alexis.<br> Crois-tu que le Bosphore, et la superbe Thrace,<br> et ces grecs inconstants serviraient tant d' audace ?<br> Je sais que les tats sont pleins de snateurs<br> attachs  ma race, et dont j' aurais les coeurs :<br> ils pourraient soutenir ma sanglante querelle :<br> mais le peuple ?<br> Memnon.<br> Il vous aime : au trne il vous appelle.<br> Sa fougue est passagre, elle clate  grand bruit ;<br> un instant la fait natre, un instant la dtruit.<br> J' enflamme cette ardeur ; et j' ose encor vous dire<br> que je vous rpondrais des coeurs de tout l' empire.<br> Paraissez seulement, mon prince, et vous ferez<br> du snat et du peuple autant de conjurs.<br> Dans ce palais sanglant, sjour des homicides,<br> les rvolutions furent toujours rapides.<br> Vingt fois il a suffi, pour changer tout l' tat,<br> de la voix d' un pontife, ou du cri d' un soldat.<br> Ces soudains changements sont des coups de tonnerre<br> qui dans des jours sereins clatent sur la terre.<br> Plus ils sont imprvus, moins on peut chapper<br>  ces traits dvorants dont on se sent frapper.<br> Nous avons vu frapper ces ombres fugitives,<br> fantmes d' empereurs levs sur nos rives,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p348</td></table><br> tombant du haut du trne en l' ternel oubli,<br> o leur nom d' un moment se perd enseveli.<br> Il est temps qu'  Byzance on reconnaisse un homme<br> digne des vrais csars, et des beaux jours de Rome.<br> Byzance offre  vos mains le souverain pouvoir.<br> Ceux que j' y vis rgner n' ont eu qu'  le vouloir :<br> ports dans l' hippodrome, ils n' avaient qu'  paratre<br> dcors de la pourpre et du sceptre d' un matre ;<br> au temple de Sophie un prtre les sacrait,<br> et Byzance  genoux soudain les adorait.<br> Ils avaient moins que vous d' amis et de courage ;<br> ils avaient moins de droits : tentez le mme ouvrage ;<br> recueillez les dbris de leurs sceptres briss ;<br> vous rgnez aujourd' hui, seigneur, si vous l' osez.<br> Alexis.<br> Ami, tu me connais : j' ose tout pour Irne :<br> seule elle m' a banni, seule elle me ramne ;<br> seule sur mon esprit encore irrsolu<br> Irne a conserv son pouvoir absolu.<br> Rien ne me retient plus : on la menace, et j' aime.<br> Memnon.<br> Je me trompe, seigneur, ou l' empereur lui-mme<br> vient vous dicter ses lois dans ce lieu retir.<br> L' attendrez-vous encore ?<br> Alexis.<br> Oui, je lui rpondrai.<br> Memnon.<br> Dj parat sa garde : elle m' est confie.<br> Si de votre ennemi la haine tudie<br> a conu contre vous quelques secrets desseins,<br> nous servons sous Comnne, et nous sommes romains.<br> Je vous laisse avec lui.<br> (il se retire dans le fond, et se met  la tte de la<br> garde.)<br> <p><A Name='CHAP_9'><H3>ACTE 2 SCENE 2</H3></A><br> Nicphore, suivi de deux officiers ; Alexis,<br> Memnon, gardes, au fond.<br> Nicphore.<br> Prince, votre prsence<br> a jet dans ma cour un peu de dfiance.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p349</td></table><br> Aux bords du Pont-Euxin vous m' avez bien servi ;<br> mais quand Csar commande, il doit tre obi.<br> D' un regard attentif ici l' on vous contemple :<br> vous donnez  ce peuple un dangereux exemple.<br> Vous ne deviez paratre aux murs de Constantin<br> que sur un ordre exprs man de ma main.<br> Alexis.<br> Je ne le croyais pas... les tats de l' empire<br> connaissent peu ces lois que vous voulez prescrire ;<br> et j' ai pu, sans faillir, remplir la volont<br> d' un corps auguste et saint, et par vous respect.<br> Nicphore.<br> Je le protgerai tant qu' il sera fidle ;<br> soyez-le, croyez-moi ; mais puisqu' il vous rappelle,<br> c' est moi qui vous renvoie aux bords du Pont-Euxin.<br> Sortez ds ce moment des murs de Constantin.<br> Vous n' avez plus d' excuse : et si vers le Bosphore<br> l' astre du jour qui luit vous revoyait encore,<br> vous n' tes plus pour moi qu' un sujet rvolt.<br> Vous ne le serez pas avec impunit...<br> voil ce que Csar a prtendu vous dire.<br> Alexis.<br> Les grands de qui la voix vous a donn l' empire,<br> qui m' ont fait de l' tat le premier aprs vous,<br> seigneur, pourront flchir ce violent courroux.<br> Ils connaissent mon nom, mon rang, et mon service,<br> et vous-mme avec eux vous me rendrez justice.<br> Vous me laisserez vivre entre ces murs sacrs<br> que de vos ennemis mon bras a dlivrs ;<br> vous ne m' terez point un droit inviolable<br> que la loi de l' tat ne ravit qu' au coupable.<br> Nicphore.<br> Vous osez le prtendre ?<br> Alexis.<br> Un simple citoyen<br> l' oserait, le devrait ; et mon droit est le sien,<br> celui de tout mortel, dont le sort qui m' outrage<br> n' a point marqu le front du sceau de l' esclavage :<br> c' est le droit d' Alexis ; et je crois qu' il est d<br> au sang qu' il a pour vous tant de fois rpandu,<br> au sang dont sa valeur a pay votre gloire,<br> et qui peut galer (sans trop m' en faire accroire)<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p350</td></table><br> le sang de Nicphore autrefois inconnu,<br> au rang de mes aeux aujourd' hui parvenu.<br> Nicphore.<br> Je connais votre race, et plus, votre arrogance.<br> Pour la dernire fois redoutez ma vengeance.<br> N' obirez-vous point ?<br> Alexis.<br> Non, seigneur.<br> Nicphore.<br> C' est assez.<br> (il appelle Memnon  lui par un signe, et lui donne<br> un billet dans le fond du thtre.)<br> servez l' empire et moi, vous qui m' obissez.<br> (il sort.)<br> <p><A Name='CHAP_10'><H3>ACTE 2 SCENE 3</H3></A><br> Alexis, Memnon.<br> Memnon.<br> Moi, servir Nicphore !<br> Alexis, aprs avoir observ le lieu o il se trouve.<br> Il faut d' abord m' apprendre<br> ce que dit ce billet que l' on vient de te rendre.<br> Memnon.<br> Voyez.<br> Alexis, aprs avoir lu une partie du billet de<br> sang-froid.<br> Dans son conseil l' arrt tait port !<br> Et j' aurais d m' attendre  cette atrocit !<br> Il se flattait qu' en matre il condamnait Comnne.<br> Il a sign ma mort.<br> Memnon.<br> Il a sign la sienne.<br> D' esclaves entour, ce tyran tnbreux,<br> ce despote aveugl m' a cru lche comme eux :<br> tant ce palais funeste a produit l' habitude<br> et de la barbarie et de la servitude !<br> Tant sur leur trne affreux nos csars chancelants<br> pensent rgner sans lois, et parler en sultans !<br> Mais achevez, lisez cet ordre impitoyable.<br> Alexis, relisant.<br> Plus que je ne pensais ce despote est coupable :<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p351</td></table><br> Irne prisonnire ! Est-il bien vrai, Memnon ?<br> Memnon.<br> Le tombeau, pour les grands, est prs de la prison.<br> Alexis.<br>  ciel ! ... de tes projets Irne est-elle instruite ?<br> Memnon.<br> Elle en peut souponner et la cause et la suite :<br> le reste est inconnu.<br> Alexis.<br> Gardons de l' affliger,<br> et surtout, cher ami, cachons-lui son danger.<br> L' entreprise bientt doit tre dcouverte ;<br> mais c' est quand on saura ma victoire ou ma perte.<br> Memnon.<br> Nos amis vont se joindre  ces braves soldats.<br> Alexis.<br> Sont-ils prts  marcher ?<br> Memnon.<br> Seigneur, n' en doutez pas :<br> leur troupe en ce moment va s' ouvrir un passage.<br> Croyez que l' amiti, le zle, et le courage,<br> sont d' un plus grand service, en ces prils pressants,<br> que tous ces bataillons pays par des tyrans.<br> Je les vois avancer vers la porte sacre ;<br> l' empereur va lui-mme en dfendre l' entre :<br> du peuple soulev j' entends dj les cris.<br> Alexis.<br> Nous n' avons qu' un moment ; je rgne, ou je pris :<br> le sort en est jet. Prvenons Nicphore.<br> (aux soldats.)<br> venez, braves amis, dont mon destin m' honore ;<br> sous Memnon et sous moi vous avez combattu ;<br> combattez pour Irne, et vengez sa vertu.<br> Irne m' appartient ; je ne puis la reprendre<br> que dans des flots de sang et sous des murs en<br> cendre :<br> marchons sans balancer.<br> <p><A Name='CHAP_11'><H3>ACTE 2 SCENE 4</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p352</td></table><br> Alexis, Irne, Memnon.<br> Irne.<br> O courez-vous ?  ciel !<br> Alexis ! Arrtez : que faites-vous ? Cruel !<br> Demeurez ; rendez-vous  mes soins lgitimes ;<br> prvenez votre perte ; pargnez-vous des crimes.<br> Au seul nom de rvolte on me glace d' effroi :<br> on me parle du sang qui va couler pour moi.<br> Il ne m' est plus permis, dans ma douleur muette,<br> de dvorer mes pleurs au fond de ma retraite.<br> Mon pre, en ce moment, par le peuple excit,<br> revient vers ce palais qu' il avait dsert ;<br> le pontife le suit ; et, dans son ministre,<br> du dieu que l' on outrage atteste la colre.<br> Ils vous cherchent tous deux dans ces prils<br> pressants. Seigneur, coutez-les.<br> Alexis.<br> Irne, il n' est plus temps :<br> la querelle est trop grande : elle est trop engage.<br> Je les couterai quand vous serez venge.<br> <p><A Name='CHAP_12'><H3>ACTE 2 SCENE 5</H3></A><br> Irne.<br> Il me fuit ! Que deviens-je ?  ciel ! Et quel<br> moment !<br> Mon poux va prir ou frapper mon amant !<br> Je me jette en tes bras,  dieu qui m' as fait natre !<br> Toi qui fis mon destin, qui me donnas pour matre<br> un mortel respectable et qui reut ma foi,<br> que je devais aimer, s' il se peut, malgr moi !<br> J' coutai ma raison ; mais mon me infidle,<br> en voulant t' obir, se souleva contre elle.<br> Conduis mes pas, soutiens cette faible raison ;<br> rends la vie  ce coeur qui meurt de son poison ;<br> rends la paix  l' empire aussi bien qu'  moi-mme.<br> Conserve mon poux ; commande que je l' aime.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p353</td></table><br> Le coeur dpend de toi : les malheureux humains<br> sont les vils instruments de tes divines mains.<br> Dans ce dsordre affreux veille sur Nicphore :<br> et, quand pour mon poux mon dsespoir t' implore,<br> si d' autres sentiments me sont encor permis,<br> Dieu, qui sais pardonner, veille sur Alexis.<br> <p><A Name='CHAP_13'><H3>ACTE 2 SCENE 6</H3></A><br> Irne, Zo.<br> Zo.<br> Ils sont aux mains ; rentrez.<br> Irne.<br> Et mon pre ?<br> Zo.<br> Il arrive ;<br> il fend les flots du peuple, et la foule craintive<br> de femmes, de vieillards, d' enfants, qui dans leurs<br> bras<br> poussent au ciel des cris que le ciel n' entend pas.<br> Le pontife sacr, par un secours utile,<br> aux blesss, aux mourants, en vain donne un asile :<br> les vainqueurs acharns immolent sur l' autel<br> les vaincus chapps  ce combat cruel.<br> Ne vous exposez point  ce peuple en furie.<br> Je vois tomber Byzance, et prir la patrie<br> que nos tremblantes mains ne peuvent relever ;<br> mais ne vous perdez pas en voulant la sauver :<br> attendez du combat au moins quelque nouvelle.<br> Irne.<br> Non, Zo ; le ciel veut que je tombe avec elle :<br> non, je ne dois point vivre en nos murs embrass,<br> au milieu des tombeaux que mes mains ont creuss.<br> <p><A Name='CHAP_14'><H3>ACTE 3 SCENE 1</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p354</td></table><br> Irne, Zo.<br> Zo.<br> Votre unique parti, madame, tait d' attendre<br> l' irrvocable arrt que le destin va rendre :<br> une scythe aurait pu, dans les rangs des soldats,<br> appeler les dangers, et chercher le trpas ;<br> sous le ciel rigoureux de leurs climats sauvages,<br> la duret des moeurs a produit ces usages.<br> La nature a pour nous tabli d' autres lois :<br> soumettons-nous au sort ; et, quel que soit son choix,<br> acceptons, s' il le faut, le matre qu' il nous donne.<br> Alexis, en naissant, touchait  la couronne ;<br> sa valeur la mrite ; il porte  ce combat<br> ce grand coeur et ce bras qui dfendit l' tat ;<br> surtout en sa faveur il a la voix publique.<br> Autant qu' elle dteste un pouvoir tyrannique,<br> autant elle chrit un hros opprim.<br> Il vaincra, puisqu' on l' aime.<br> Irne.<br> Eh ! Que sert d' tre aim ?<br> On est plus malheureux. Je sens trop que moi-mme<br> je crains de rechercher s' il est vrai que je l' aime,<br> d' interroger mon coeur, et d' oser seulement<br> demander du combat quel est l' vnement,<br> quel sang a pu couler, quelles sont les victimes,<br> combien dans ce palais j' ai rassembl de crimes.<br> Ils sont tous mon ouvrage !<br> Zo.<br>  vos justes douleurs<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p355</td></table><br> voulez-vous du remords ajouter les terreurs ?<br> Votre pre a quitt la retraite sacre<br> o sa triste vertu se cachait ignore :<br> c' est pour vous qu' il revoit ces dangereux mortels<br> dont il fuyait l' approche  l' ombre des autels.<br> Il tait mort au monde ; il rentre, pour sa fille,<br> dans ce mme palais o rgna sa famille.<br> Vous trouverez en lui les consolations<br> que le destin refuse  vos afflictions :<br> jetez-vous dans ses bras.<br> Irne.<br> M' en trouvera-t-il digne ?<br> Aurai-je mrit que cet effort insigne<br> le ramne  sa fille en ce cruel sjour,<br> qu' il affronte pour moi les horreurs de la cour ?<br> <p><A Name='CHAP_15'><H3>ACTE 3 SCENE 2</H3></A><br> Irne, Lonce, Zo.<br> Irne.<br> Est-ce vous qu' en ces lieux mon dsespoir contemple ?<br> Soutien des malheureux, mon pre ! Mon exemple !<br> Quoi ! Vous quittez pour moi le sjour de la paix !<br> Hlas ! Qu' avez-vous vu dans celui des forfaits ?<br> Lonce.<br> Les murs de Constantin sont un champ de carnage.<br> J' ignore, grce aux cieux, quel tonnant orage,<br> quels intrts de cour, et quelles factions,<br> ont enfant soudain ces dsolations.<br> On m' apprend qu' Alexis, arm contre son matre,<br> avec les conjurs avait os paratre.<br> L' un dit qu' il a reu la mort qu' il mritait ;<br> l' autre, que devant lui son empereur fuyait.<br> On croit Csar bless ; le combat dure encore<br> des portes des sept tours au canal du Bosphore :<br> le tumulte, la mort, le crime est dans ces lieux.<br> Je viens vous arracher de ces murs odieux.<br> Si vous avez perdu dans ce combat funeste<br> un empire, un poux, que la vertu vous reste.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p356</td></table><br> J' ai vu trop de csars, en ce sanglant sjour,<br> de ce trne avili renverss tour  tour...<br> celui de Dieu, ma fille, est seul inbranlable.<br> Irne.<br> On vient mettre le comble  l' horreur qui m' accable ;<br> et voil des guerriers qui m' annoncent mon sort.<br> <p><A Name='CHAP_16'><H3>ACTE 3 SCENE 3</H3></A><br> Irne, Lonce, Zo, Memnon, suite.<br> Memnon.<br> Il n' est plus de tyran : c' en est fait, il est mort ;<br> je l' ai vu. C' est en vain qu' touffant sa colre,<br> et tenant sous ses pieds ce fatal adversaire,<br> son vainqueur Alexis a voulu l' pargner :<br> les peuples dans son sang brlaient de se baigner.<br> (s' approchant.)<br> madame, Alexis rgne ;  mes voeux tout conspire ;<br> un seul jour a chang le destin de l' empire.<br> Tandis que la victoire en nos heureux remparts,<br> relve par ses mains le trne des csars,<br> qu' il rappelle la paix,  vos pieds il m' envoie,<br> interprte et tmoin de la publique joie.<br> Pardonnez si sa bouche, en ce mme moment,<br> ne vous annonce pas ce grand vnement ;<br> si le soin d' arrter le sang et le carnage<br> loin de vos yeux encore occupe son courage ;<br> s' il n' a pu rapporter  vos sacrs genoux<br> des lauriers que ses mains n' ont cueillis que pour<br> vous.<br> Je vole  l' hippodrome, au temple de Sophie,<br> aux tats assembls pour sauver la patrie.<br> Nous allons tous nommer du saint nom d' empereur<br> le hros de Byzance et son librateur.<br> (il sort.)<br> <p><A Name='CHAP_17'><H3>ACTE 3 SCENE 4</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p357</td></table><br> Irne, Lonce, Zo.<br> Irne.<br> Que dois-je faire ?  Dieu !<br> Lonce.<br> Croire un pre et le suivre.<br> Dans ce sjour de sang vous ne pouvez plus vivre<br> sans vous rendre excrable  la postrit.<br> Je sais que Nicphore eut trop de duret ;<br> mais il fut votre poux : respectez sa mmoire...<br> les devoirs d' une femme, et surtout votre gloire.<br> Je ne vous dirai point qu' il n' appartient qu'  vous<br> de venger par le sang le sang de votre poux ;<br> ce n' est qu' un droit barbare, un pouvoir qui se fonde<br> sur les faux prjugs du faux honneur du monde :<br> mais c' est un crime affreux, qui ne peut s' expier,<br> d' tre d' intelligence avec le meurtrier.<br> Contemplez votre tat : d' un ct se prsente<br> un jeune audacieux de qui la main sanglante<br> vient d' immoler son matre  son ambition ;<br> de l' autre est le devoir et la religion,<br> le vritable honneur, la vertu, Dieu lui-mme.<br> Je ne vous parle point d' un pre qui vous aime ;<br> c' est vous que j' en veux croire ; coutez votre coeur.<br> Irne.<br> J' coute vos conseils ; ils sont justes, seigneur ;<br> ils sont sacrs : je sais qu' un respectable usage<br> prescrit la solitude  mon fatal veuvage.<br> Dans votre asile saint je dois chercher la paix<br> qu' en ce palais sanglant je ne connus jamais :<br> j' ai trop besoin de fuir et ce monde que j' aime,<br> et son prestige horrible... et de me fuir moi-mme.<br> Lonce.<br> Venez donc, cher appui de ma caducit ;<br> oubliez avec moi tout ce que j' ai quitt :<br> croyez qu' il est encore, au sein de la retraite,<br> des consolations pour une me inquite.<br> J' y trouvai cette paix que vous cherchiez en vain ;<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p358</td></table><br> je vous y conduirai ; j' en connais le chemin :<br> je vais tout prparer... jurez  votre pre,<br> par le dieu qui m' amne, et dont l' oeil vous claire,<br> que vous accomplirez dans ces tristes remparts<br> les devoirs imposs aux veuves des csars.<br> Irne.<br> Ces devoirs, il est vrai, peuvent sembler austres :<br> mais, s' ils sont rigoureux, ils me sont ncessaires.<br> Lonce.<br> Qu' Alexis pour jamais soit oubli de nous.<br> Irne.<br> Quand je dois l' oublier, pourquoi m' en parlez-vous ?<br> Je sais que j' aurais d vous demander pour grce<br> ces fers que vous m' offrez, et qu' il faut que<br> j' embrasse.<br> Aprs l' orage affreux que je viens d' essuyer,<br> dans le port avec vous il faut tout oublier.<br> J' ai ha ce palais, lorsqu' une cour flatteuse<br> m' offrait de vains plaisirs, et me croyait heureuse :<br> quand il est teint de sang, je le dois dtester.<br> Eh ! Quel regret, seigneur, aurais-je  le quitter ?<br> Dieu me l' a command par l' organe d' un pre ;<br> je lui vais obir, je vais vous satisfaire ;<br> j' en fais entre vos mains un serment solennel...<br> je descends de ce trne, et je marche  l' autel.<br> Lonce.<br> Adieu : souvenez-vous de ce serment terrible.<br> (il sort.)<br> <p><A Name='CHAP_18'><H3>ACTE 3 SCENE 5</H3></A><br> Irne, Zo.<br> Zo.<br> Quel est ce joug nouveau qu'  votre coeur sensible<br> un pre impose encore en ce jour effrayant ?<br> Irne.<br> Oui, je le veux remplir ce rigoureux serment ;<br> oui, je veux consommer mon fatal sacrifice.<br> Je change de prison, je change de supplice.<br> Toi qui, toujours prsente  mes tourments divers,<br> au trouble de mon coeur, au fardeau de mes fers,<br> partageas tant d' ennuis et de douleurs secrtes,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p359</td></table><br> oseras-tu me suivre au fond de ces retraites<br> o mes jours malheureux vont tre ensevelis ?<br> Zo.<br> Les miens dans tous les temps vous sont assujettis.<br> Je vois que notre sexe est n pour l' esclavage ;<br> sur le trne, en tout temps, ce fut votre partage :<br> ces moments si brillants, si courts, et si trompeurs,<br> qu' on nommait vos beaux jours, taient de longs<br> malheurs.<br> Souveraine de nom, vous serviez sous un matre ;<br> et quand vous tes libre, et que vous devez l' tre,<br> le dangereux fardeau de votre dignit<br> vous replonge  l' instant dans la captivit !<br> Les usages, les lois, l' opinion publique,<br> le devoir, tout vous tient sous un joug tyrannique.<br> Irne.<br> Je porterai ma chane... il ne m' est plus permis<br> d' oser m' intresser aux destins d' Alexis :<br> je ne puis respirer le mme air qu' il respire.<br> Qu' il soit  d' autres yeux le sauveur de l' empire,<br> qu' on chrisse dans lui le plus grand des csars,<br> il n' est qu' un criminel  mes tristes regards ;<br> il n' est qu' un parricide ; et mon me est force<br>  chasser Alexis de ma triste pense.<br> Si, dans la solitude o je vais renfermer<br> des sentiments secrets trop prompts  m' alarmer,<br> je me ressouvenais qu' Alexis fut aimable...<br> qu' il tait un hros... je serais trop coupable.<br> Va, ma chre Zo, va presser mon dpart ;<br> sauve-moi d' un sjour que j' ai quitt trop tard :<br> je vais trouver soudain le pontife et mon pre,<br> et je marche sans crainte au jour pur qui m' claire.<br> (en voyant Alexis.)<br> ciel !<br> <p><A Name='CHAP_19'><H3>ACTE 3 SCENE 6</H3></A><br> Irne, Alexis, gardes, qui se retirent aprs avoir<br> mis un trophe aux pieds d' Irne.<br> Alexis.<br> Je mets  vos pieds, en ce jour de terreur,<br> tout ce que je vous dois, un empire et mon coeur.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p360</td></table><br> Je n' ai point disput cet empire funeste ;<br> il n' tait rien sans vous : la justice cleste<br> n' en devait dpouiller d' indignes souverains<br> que pour le rtablir par vos augustes mains.<br> Rgnez, puisque je rgne, et que ce jour commence<br> mon bonheur et le vtre, et celui de Byzance.<br> Irne.<br> Quel bonheur effroyable ! Ah, prince ! Oubliez-vous<br> que vous tes couvert du sang de mon poux ?<br> Alexis.<br> Oui ! Je veux de la terre effacer sa mmoire ;<br> que son nom soit perdu dans l' clat de ma gloire ;<br> que l' empire romain, dans sa flicit,<br> ignore s' il rgna, s' il a jamais t.<br> Je sais que ces grands coups, la premire journe,<br> font murmurer la Grce et l' Asie tonne :<br> il s' lve soudain des censeurs, des rivaux :<br> bientt on s' accoutume  ses matres nouveaux ;<br> on finit par aimer leur puissance tablie :<br> qu' on sache gouverner, madame, et tout s' oublie.<br> Aprs quelques moments d' une juste rigueur,<br> que l' intrt public exige d' un vainqueur,<br> ramenez les beaux jours o l' heureuse Livie<br> fit adorer Auguste  la terre asservie.<br> Irne.<br> Alexis ! Alexis ! Ne nous abusons pas :<br> les forfaits et la mort ont march sur nos pas ;<br> le sang crie ; il s' lve, il demande justice.<br> Meurtrier de csar, suis-je votre complice ?<br> Alexis.<br> Ce sang sauvait le vtre, et vous m' en punissez !<br> Qui ? Moi ? Je suis coupable  vos yeux offenss !<br> Un despote jaloux, un matre impitoyable,<br> grce au seul nom d' poux, est pour vous respectable !<br> Ses jours vous sont sacrs ! Et votre dfenseur<br> n' tait donc qu' un rebelle, et n' est qu' un ravisseur !<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p361</td></table><br> Contre votre tyran quand j' osais vous dfendre,<br>  votre ingratitude aurais-je d m' attendre ?<br> Irne.<br> Je n' tais point ingrate : un jour vous apprendrez<br> les malheureux combats de mes sens dchirs ;<br> vous plaindrez une femme en qui, ds son enfance,<br> son coeur et ses parents formrent l' esprance<br> de couler de ses ans l' inaltrable cours<br> sous les lois, sous les yeux du hros de nos jours ;<br> vous saurez qu' il en cote alors qu' on sacrifie<br>  des devoirs sacrs le bonheur de sa vie.<br> Alexis.<br> Quoi ! Vous pleurez, Irne ! Et vous m' abandonnez !<br> Irne.<br>  nous fuir pour jamais nous sommes condamns.<br> Alexis.<br> Eh ! Qui donc nous condamne ? Une loi fanatique !<br> Un respect insens pour un usage antique,<br> embrass par un peuple amoureux des erreurs,<br> mpris des csars, et surtout des vainqueurs !<br> Irne.<br> Nicphore au tombeau me retient asservie,<br> et sa mort nous spare encor plus que sa vie.<br> Alexis.<br> Chre et fatale Irne, arbitre de mon sort,<br> vous vengez Nicphore et me donnez la mort.<br> Irne.<br> Vivez, rgnez sans moi, rendez heureux l' empire :<br> le destin vous seconde ; il veut qu' une autre expire.<br> Alexis.<br> Et vous daignez parler avec tant de bont !<br> Et vous vous obstinez  tant de cruaut !<br> Que m' offriraient de pis la haine et la colre ?<br> Serez-vous  vous-mme  tout moment contraire ?<br> Un pre, je le vois, vous contraint de me fuir :<br>  quel autre auriez-vous promis de vous trahir ?<br> Irne.<br>  moi-mme, Alexis.<br> Alexis.<br> Non, je ne le puis croire,<br> vous n' avez point cherch cette affreuse victoire ;<br> vous ne renoncez point au sang dont vous sortez,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p362</td></table><br>  vos sujets soumis,  vos prosprits,<br> pour aller enfermer cette tte adore<br> dans le rduit obscur d' une prison sacre.<br> Votre pre vous trompe : une imprudente erreur,<br> aprs l' avoir sduit, a sduit votre coeur.<br> C' est un nouveau tyran dont la main vous opprime :<br> il s' immola lui-mme et vous fit sa victime.<br> N' a-t-il fui les humains que pour les tourmenter ?<br> Sort-il de son tombeau pour nous perscuter ?<br> Plus cruel envers vous que Nicphore mme,<br> veut-il assassiner une fille qu' il aime ?<br> Je cours  lui, madame, et je ne prtends pas<br> qu' il donne contre moi des lois dans mes tats.<br> S' il mprise la cour, et si son coeur l' abhorre,<br> je ne souffrirai pas qu' il la gouverne encore,<br> et que de son esprit l' imprudente rigueur<br> perscute son sang, son matre, et son vengeur.<br> <p><A Name='CHAP_20'><H3>ACTE 3 SCENE 7</H3></A><br> Irne, Alexis, Zo.<br> Zo.<br> Madame, on vous attend : Lonce votre pre,<br> le ministre du dieu qui rgne au sanctuaire,<br> sont prts  vous conduire, hlas ! Selon vos voeux,<br>  cet auguste asile... heureux ou malheureux.<br> Irne.<br> Tout est prt : je vous suis...<br> Alexis.<br> Et moi, je vous devance ;<br> je vais de ces ingrats rprimer l' insolence,<br> m' assurer  leurs yeux du prix de mes travaux,<br> et deux fois en un jour vaincre tous mes rivaux.<br> <p><A Name='CHAP_21'><H3>ACTE 3 SCENE 8</H3></A><br> Irne.<br> Que vais-je devenir ? Comment chapperai-je<br> au prcipice horrible, au redoutable pige,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p363</td></table><br> o mes pas gars sont conduits malgr moi ?<br> Mon amant a tu mon poux et mon roi ;<br> et sur son corps sanglant cette main forcene<br> ose allumer pour moi le flambeau d' hymne !<br> Il veut que cette bouche, aux marches de l' autel,<br> jure  son meurtrier un amour ternel !<br> Oui, grand dieu, je l' aimais ; et mon me gare<br> de ce poison fatal est encore enivre.<br> Que voulez-vous de moi, dangereux Alexis ?<br> Amant que j' abandonne, amant que je chris,<br> me forcez-vous au crime, et voulez-vous encore<br> tre plus mon tyran que ne fut Nicphore ?<br> <p><A Name='CHAP_22'><H3>ACTE 4 SCENE 1</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p364</td></table><br> Irne, Zo.<br> Zo.<br> Quoi ! Vous n' avez os, timide et confondue,<br> d' un pre et d' un amant soutenir l' entrevue !<br> Ah ! Madame ! En secret auriez-vous pu sentir<br> de ce dpart fatal un juste repentir ?<br> Irne.<br> Moi !<br> Zo.<br> Souvent le danger dont on bravait l' image,<br> au moment qu' il approche, tonne le courage :<br> la nature s' effraye, et nos secrets penchants<br> se rveillent dans nous, plus forts et plus puissants.<br> Irne.<br> Non, je n' ai point chang ; je suis toujours la mme ;<br> je m' abandonne entire  mon pre qui m' aime.<br> Il est vrai, je n' ai pu, dans ce fatal moment,<br> soutenir les regards d' un pre et d' un amant ;<br> je ne pouvais parler : tremblante, vanouie,<br> le jour se refusait  ma vue obscurcie ;<br> mon sang s' tait glac ; sans force et sans secours,<br> je touchais  l' instant qui finissait mes jours.<br> Rendrai-je grce aux mains dont je suis secourue ?<br> Soutiendrai-je la vie, hlas ! Qu' on m' a rendue ?<br> Si Lonce parat, je sens couler mes pleurs ;<br> si je vois Alexis, je frmis et je meurs ;<br> et je voudrais cacher  toute la nature<br> mes sentiments, ma crainte, et les maux que j' endure.<br> Ah ! Que fait Alexis ?<br> Zo.<br> Il veut en souverain<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p365</td></table><br> vous replacer au trne, et vous donner sa main.<br>  Lonce, au pontife, il s' expliquait en matre ;<br> dans ses emportements j' ai peine  le connatre :<br> il ne souffrira point que vous osiez jamais<br> disposer de vous-mme, et sortir du palais.<br> Irne.<br> Ciel, qui lis dans mon coeur, qui vois mon sacrifice,<br> tu ne souffriras pas que je sois sa complice !<br> Zo.<br> Que vous tes en proie  de tristes combats !<br> Irne.<br> Tu les connais ; plains-moi, ne me condamne pas.<br> Tout ce que peut tenter une faible mortelle,<br> pour se punir soi-mme, et pour rgner sur elle,<br> je l' ai fait, tu le sais ; je porte encor mes pleurs<br> au dieu dont la bont change, dit-on, les coeurs.<br> Il n' a point exauc mes plaintes assidues ;<br> il repousse mes mains vers son trne tendues ;<br> il s' loigne.<br> Zo.<br> Et pourtant, libre dans vos ennuis,<br> vous fuyez votre amant.<br> Irne.<br> Peut-tre je ne puis.<br> Zo.<br> Je vous vois rsister au feu qui vous dvore.<br> Irne.<br> En voulant l' touffer, l' allumerais-je encore ?<br> Zo.<br> Alexis ne veut vivre et rgner que pour vous.<br> Irne.<br> Non, jamais Alexis ne sera mon poux.<br> Eh bien ! Si dans la Grce un usage barbare,<br> contraire  ceux de Rome, indignement spare<br> du reste des humains les veuves des csars,<br> si ce dur prjug rgne dans nos remparts,<br> cette loi rigoureuse, est-ce un ordre suprme<br> que du haut de son trne ait prononc Dieu mme ?<br> Contre vous de sa foudre a-t-il voulu s' armer ?<br> Irne.<br> Oui : tu vois quel mortel il me dfend d' aimer.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p366</td></table><br> Zo.<br> Ainsi, loin du palais o vous ftes nourrie,<br> vous allez, belle Irne, enterrer votre vie !<br> Irne.<br> Je ne sais o je vais... humains ! Faibles humains !<br> Rglons-nous notre sort ? Est-il entre nos mains ?<br> <p><A Name='CHAP_23'><H3>ACTE 4 SCENE 2</H3></A><br> Irne, Lonce, Zo.<br> Lonce.<br> Ma fille, il faut me suivre, et fuir en diligence<br> ce sjour odieux fatal  l' innocence.<br> Cessez de redouter, en marchant sur mes pas,<br> les efforts des tyrans qu' un pre ne craint pas :<br> contre ces noms fameux d' auguste et d' invincible,<br> un mot, au nom du ciel, est une arme terrible,<br> et la religion, qui leur commande  tous,<br> leur met un frein sacr qu' ils mordent  genoux.<br> Mon cilice, qu' un prince avec ddain contemple,<br> l' emporte sur sa pourpre, et lui commande au temple.<br> Vos honneurs, avec moi plus srs et plus constants,<br> des volages humains seront indpendants ;<br> ils n' auront pas besoin de frapper le vulgaire<br> par l' clat emprunt d' une pompe trangre,<br> vous avez trop appris qu' elle est  ddaigner :<br> c' est loin du trne enfin que vous allez rgner.<br> Irne.<br> Je vous l' ai dj dit, sans regret je le quitte.<br> Le nouveau csar vient ; je pars, et je l' vite.<br> (elle sort.)<br> Lonce.<br> Je ne vous quitte pas.<br> <p><A Name='CHAP_24'><H3>ACTE 4 SCENE 3</H3></A><br> Alexis, Lonce.<br> Alexis.<br> C' en est trop ; arrtez :<br> pour la dernire fois, pre injuste, coutez ;<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p367</td></table><br> coutez votre matre  qui le sang vous lie,<br> et qui pour votre fille a prodigu sa vie,<br> celui qui d' un tyran vous a tous dlivrs,<br> ce vainqueur malheureux que vous dsesprez.<br> Le souverain sacr des autels de Sophie,<br> dont la cabale altire  la vtre est unie,<br> contre moi vous seconde, et croit impunment<br> ravir, au nom du ciel, Irne  son amant.<br> Je vous ai tous servis, vous, Irne et Byzance ;<br> votre fille en tait la juste rcompense,<br> le seul prix qu' on devait  mon bras,  ma foi,<br> le seul objet enfin qui soit digne de moi.<br> Mon coeur vous est ouvert, et vous savez si j' aime.<br> Vous venez m' enlever la moiti de moi-mme,<br> vous qui, ds le berceau nous unissant tous deux,<br> d' une main paternelle aviez form nos noeuds ;<br> vous, par qui tant de fois elle me fut promise,<br> vous me la ravissez lorsque je l' ai conquise,<br> lorsque je l' ai sauve, et vous, et tout l' tat !<br> Mortel trop vertueux, vous n' tes qu' un ingrat.<br> Vous m' osez proposer que mon coeur s' en dtache !<br> Rendez-la-moi, cruel, ou que je vous l' arrache :<br> embrassez un fils tendre, et n pour vous chrir,<br> ou craignez un vengeur arm pour vous punir.<br> Lonce.<br> Ne soyez l' un ni l' autre, et tchez d' tre juste.<br> Rapidement port jusqu'  ce trne auguste,<br> mritez vos succs... coutez-moi, seigneur :<br> je ne puis ni flatter ni craindre un empereur ;<br> je n' ai point dsert ma retraite profonde<br> pour livrer mes vieux ans aux intrigues du monde,<br> aux passions des grands,  leurs voeux emports :<br> je ne puis qu' annoncer de dures vrits ;<br> qui ne sert que son Dieu n' en a point d' autre  dire :<br> je vous parle en son nom comme au nom de l' empire,<br> vous tes aveugl ; je dois vous dcouvrir<br> le crime et les dangers o vous voulez courir.<br> Sachez que sur la terre il n' est point de contre,<br> de nation froce et du monde abhorre,<br> de climat si sauvage, o jamais un mortel<br> d' un pareil sacrilge ost souiller l' autel.<br> coutez Dieu qui parle, et la terre qui crie :<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p368</td></table><br> " tes mains  ton monarque ont arrach la vie ;<br> n' pouse point sa veuve. " ou si de cette voix<br> vous osez ddaigner les ternelles lois,<br> allez ravir ma fille, et cherchez  lui plaire,<br> teint du sang d' un poux et de celui d' un pre :<br> frappez...<br> Alexis, en se dtournant.<br> Je ne le puis... et, malgr mon courroux,<br> ce coeur que vous percez s' est attendri sur vous.<br> La duret du vtre est-elle inaltrable ?<br> Ne verrez-vous dans moi qu' un ennemi coupable ?<br> Et regretterez-vous votre perscuteur<br> pour lever la voix contre un librateur ?<br> Tendre pre d' Irne, hlas ! Soyez mon pre ;<br> d' un juge sans piti quittez le caractre ;<br> ne sacrifiez point et votre fille et moi<br> aux superstitions qui vous servent de loi ;<br> n' en faites point une arme odieuse et cruelle,<br> et ne l' enfoncez point d' une main paternelle<br> dans ce coeur malheureux qui veut vous rvrer,<br> et que votre vertu se plat  dchirer.<br> Tant de svrit n' est point dans la nature ;<br> d' un affreux prjug laissez l l' imposture ;<br> cessez...<br> Lonce.<br> Dans quelle erreur votre esprit est plong ?<br> La voix de l' univers est-elle un prjug ?<br> Alexis.<br> Vous disputez, Lonce, et moi je suis sensible.<br> Lonce.<br> Je le suis comme vous... le ciel est inflexible.<br> Alexis.<br> Vous le faites parler : vous me forcez, cruel,<br>  combattre  la fois et mon pre et le ciel.<br> Plus de sang va couler pour cette injuste Irne,<br> que n' en a rpandu l' ambition romaine :<br> la main qui vous sauva n' a plus qu'  se venger.<br> Je dtruirai ce temple o l' on m' ose outrager ;<br> je briserai l' autel dfendu par vous-mme,<br> cet autel en tout temps rival du diadme,<br> ce fatal instrument de tant de passions,<br> charg par nos aeux de l' or des nations,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p369</td></table><br> ciment de leur sang, entour de rapines.<br> Vous me verrez, ingrat, sur ces vastes ruines,<br> de l' hymen qu' on rprouve allumer les flambeaux<br> au milieu des dbris, du sang, et des tombeaux.<br> Lonce.<br> Voil donc les horreurs o la grandeur suprme,<br> alors qu' elle est sans frein, s' abandonne elle-mme !<br> Je vous plains de rgner.<br> Alexis.<br> Je me suis emport :<br> je le sens, j' en rougis ; mais votre cruaut,<br> tranquille en me frappant, barbare avec tude,<br> insulte avec plus d' art, et porte un coup plus rude.<br> Retirez-vous ; fuyez.<br> Lonce.<br> J' attendrai donc, seigneur,<br> que l' quit m' appelle, et parle  votre coeur.<br> Alexis.<br> Non, vous n' attendrez point : dcidez tout  l' heure<br> s' il faut que je me venge, ou s' il faut que je meure.<br> Lonce.<br> Voil mon sang, vous dis-je, et je l' offre  vos coups.<br> Respectez mon devoir ; il est plus fort que vous.<br> (il sort.)<br> <p><A Name='CHAP_25'><H3>ACTE 4 SCENE 4</H3></A><br> Alexis.<br> Que son sort est heureux ! Assis sur le rivage,<br> il regarde en piti ce turbulent orage<br> qui de mon triste rgne a commenc le cours.<br> Irne a fait le charme et l' horreur de mes jours :<br> sa faiblesse m' immole aux erreurs de son pre,<br> aux discours insenss d' un aveugle vulgaire.<br> Ceux en qui j' esprais sont tous mes ennemis.<br> J' aime, je suis csar, et rien ne m' est soumis !<br> Quoi ! Je puis sans rougir, dans les champs du<br> carnage,<br> lorsqu' un scythe, un germain succombe  mon courage,<br> sur son corps tout sanglant qu' on apporte  mes yeux,<br> enlever son pouse  l' aspect de ses dieux,<br> sans qu' un prtre, un soldat, ose lever la tte !<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p370</td></table><br> Aucun n' ose douter du droit de ma conqute ;<br> et mes concitoyens me dfendront d' aimer<br> la veuve d' un tyran qui voulut l' opprimer !<br> Entrons.<br> <p><A Name='CHAP_26'><H3>ACTE 4 SCENE 5</H3></A><br> Alexis, Zo.<br> Alexis.<br> Eh bien ! Zo, que venez-vous m' apprendre ?<br> Zo.<br> Dans son appartement gardez-vous de vous rendre.<br> Lonce et le pontife pouvantent son coeur ;<br> leur voix sainte et funeste y porte la terreur :<br> gmissante  leurs pieds, tremblante, vanouie,<br> nos tristes soins  peine ont rappel sa vie.<br> Des murs de ce palais ils osent l' arracher ;<br> une triste retraite  jamais va cacher<br> du reste de la terre Irne abandonne :<br> des veuves des csars telle est la destine.<br> On ne verrait en vous qu' un tyran furieux,<br> un soldat sacrilge, un ennemi des cieux,<br> si, voulant abolir ces usages sinistres,<br> de la religion vous braviez les ministres.<br> L' impratrice en pleurs vous conjure  genoux<br> de ne point couter un imprudent courroux,<br> de la laisser remplir ces devoirs dplorables<br> que des matres sacrs jugent inviolables.<br> Alexis.<br> Des matres o je suis ! ... j' ai cru n' en avoir plus.<br>  moi, gardes, venez.<br> <p><A Name='CHAP_27'><H3>ACTE 4 SCENE 6</H3></A><br> Alexis, Zo, Memnon, gardes.<br> Alexis.<br> Mes ordres absolus<br> sont que de cette enceinte aucun mortel ne sorte :<br> qu' on soit arm partout ; qu' on veille  cette porte.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p371</td></table><br> Allez. On apprendra qui doit donner la loi,<br> qui de nous est csar, ou le pontife, ou moi.<br> Chre Zo, rentrez : avertissez Irne<br> qu' on lui doit obir, et qu' elle s' en souvienne.<br> ( Memnon.)<br> ami, c' est avec toi qu' aujourd' hui j' entreprends<br> de briser en un jour tous les fers des tyrans :<br> Nicphore est tomb ; chassons ceux qui nous restent,<br> ces tyrans des esprits que mes chagrins dtestent.<br> Que le pre d' Irne, au palais arrt,<br> ait enfin moins d' audace et moins d' autorit ;<br> qu' loign de sa fille, et rduit au silence,<br> il ne soulve plus les peuples de Byzance ;<br> que cet ardent pontife au palais soit gard ;<br> un autre plus soumis par mon ordre est mand,<br> qui sera plus docile  ma voix souveraine.<br> Constantin, Thodose, en ont trouv sans peine :<br> plus criminels que moi dans ce triste sjour,<br> les cruels n' avaient pas l' excuse de l' amour.<br> Memnon.<br> Csar, y pensez-vous ? Ce vieillard intraitable,<br> opinitre, altier, est pourtant respectable.<br> Il est de ces vertus que, forcs d' estimer,<br> mme en les dtestant, nous tremblons d' opprimer.<br> Eh ! Ne craignez-vous point, par cette violence,<br> de faire au coeur d' Irne une mortelle offense ?<br> Alexis.<br> Non ; j' y suis rsolu... je vous dois ma grandeur,<br> et mon trne, et ma gloire... il manque le bonheur.<br> Je succombe, en rgnant, au destin qui m' outrage :<br> secondez mes transports ; achevez votre ouvrage.<br> <p><A Name='CHAP_28'><H3>ACTE 5 SCENE 1</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p372</td></table><br> Alexis, Memnon.<br> Memnon.<br> Oui, quelquefois, sans doute, il est plus difficile<br> de s' assurer chez soi d' un sort pur et tranquille<br> que de trouver la gloire au milieu des combats<br> qui dpendent de nous moins que de nos soldats.<br> Je vous l' ai dit : Irne, en sa juste colre,<br> ne pardonnera point l' attentat sur son pre.<br> Alexis.<br> Mais quoi ! Laisser prs d' elle un matre imprieux<br> qui lui reprochera le pouvoir de ses yeux ;<br> qui, lui faisant surtout un crime de me plaire,<br> et tournant  son gr ce coeur souple et sincre,<br> gouvernant sa faiblesse, et trompant sa candeur,<br> va changer par degrs sa tendresse en horreur !<br> Je veux rgner sur elle ainsi que sur Byzance,<br> la couvrir des rayons de ma toute-puissance ;<br> et que ce matre altier, qui veut donner la loi,<br> soit aux pieds de sa fille, et la serve avec moi.<br> Memnon.<br> Vous vous trompiez, Csar ; j' ai prvu vos alarmes ;<br> vous avez contre vous tourn vos propres armes.<br> C' en est fait ; je vous plains.<br> Alexis.<br> Tu m' as donc obi ?<br> Memnon.<br> C' tait avec regret ; mais je vous ai servi :<br> j' ai saisi ce vieillard ; et Csar qui soupire<br> des faiblesses d' amour m' apprend quel est l' empire.<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p373</td></table><br> Mais, aprs cette injure, auriez-vous espr<br> de ramener  vous un esprit ulcr ?<br> Eh ! Pourquoi consulter, dans de telles alarmes,<br> un vieux soldat blanchi dans les horreurs des armes ?<br> Alexis.<br> Ah ! Cher et sage ami, que tes yeux clairs<br> ont bien prvu l' effet de mes voeux gars !<br> Que tu connais ce coeur si contraire  soi-mme,<br> esclave rvolt qui perd tout ce qu' il aime,<br> aveugle en son courroux, prompt  se dmentir,<br> n pour les passions, et pour le repentir !<br> (Memnon sort.)<br> <p><A Name='CHAP_29'><H3>ACTE 5 SCENE 2</H3></A><br> Alexis, Zo.<br> Alexis.<br> Venez, venez, Zo, vous que chrit Irne ;<br> jugez si mon amour a mrit sa haine,<br> si je voulais en matre, en vainqueur, en csar,<br> montrer l' auguste Irne enchane  mon char.<br> Je n' ordonnerai point qu' une odieuse fte<br> au temple du Bosphore avec clat s' apprte ;<br> je n' insulterai point  ces prventions<br> que le temps enracine au coeur des nations :<br> je prtends prparer cet hymen o j' aspire<br> loin d' un peuple importun qu' un vain spectacle attire.<br> Vous connaissez l' autel qu' leva dans ces lieux<br> avec simplicit la main de nos aeux :<br> n' admettant pour garants de la foi qu' on se donne<br> que deux amis, un prtre, et le ciel qui pardonne,<br> c' est l que devant Dieu je promettrai mon coeur.<br> Est-il indigne d' elle ? Inspire-t-il l' horreur ?<br> Dites-moi par piti si son me agite<br> aux offres que je fais recule pouvante ;<br> si mon profond respect ne peut que l' indigner ;<br> enfin si je l' offense en la faisant rgner.<br> Zo.<br> Ce matin, je l' avoue, en proie  ses alarmes,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p374</td></table><br> votre nom prononc faisait couler ses larmes :<br> mais depuis que Lonce ici vous a parl,<br> l' oeil fixe, le front ple, et l' esprit accabl,<br> elle garde avec nous un farouche silence ;<br> son coeur ne nous fait plus la triste confidence<br> de ce remords puissant qui combat ses dsirs ;<br> ses yeux n' ont plus de pleurs, et sa voix de soupirs.<br> De son dernier affront profondment frappe,<br> de Lonce et de vous tout entire occupe,<br>  nos empressements elle n' a rpondu<br> que d' un regard mourant, d' un visage perdu ;<br> ne pouvant repousser de sa sombre pense<br> le douloureux fardeau qui la tient oppresse.<br> Alexis.<br> Hlas ! Elle vous aime, et sans doute me craint.<br> Si dans mon dsespoir votre amiti me plaint,<br> si vous pouvez beaucoup sur ce coeur noble et tendre,<br> rsolvez-la du moins  me voir,  m' entendre,<br>  ne point rejeter les voeux humilis<br> d' un empereur soumis et tremblant  ses pieds.<br> Le vainqueur de Csar est l' esclave d' Irne ;<br> elle tend  son choix, ou resserre sa chane :<br> qu' elle dise un seul mot.<br> Zo.<br> Jusques en ce sjour<br> je la vois avancer par ce secret dtour.<br> Alexis.<br> C' est elle-mme,  ciel !<br> Zo.<br>  la terre attache,<br> sa vue  notre aspect s' gare effarouche ;<br> elle avance vers vous, mais sans vous regarder ;<br> je ne sais quelle horreur semble la possder.<br> Alexis.<br> Irne, est-ce bien vous ? Quoi ! Loin de me rpondre,<br>  peine d' un regard elle veut me confondre !<br> <p><A Name='CHAP_30'><H3>ACTE 5 SCENE 3</H3></A><br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p375</td></table><br> Alexis, Irne, Zo.<br> Irne.<br> (un des soldats qui l' accompagnent lui approche un<br> fauteuil.)<br> un sige... je succombe. En ces lieux carts<br> attendez-moi, soldats... Alexis, coutez.<br> (d' une voix ingale, entrecoupe, mais ferme autant<br> que douloureuse.)<br> sachant ce que je souffre, et voyant ce que j' ose,<br> d' un pareil entretien vous pntrez la cause,<br> et l' on saura bientt si j' ai d vous parler :<br> d' un reproche assez grand je puis vous accabler ;<br> mais l' excs du malheur affaiblit la colre.<br> Teint du sang d' un poux vous m' enlevez un pre ;<br> vous cherchez contre vous encore  soulever<br> cet empire et ce ciel que vous osez braver.<br> Je vois l' emportement de votre affreux dlire<br> avec cette piti qu' un frntique inspire ;<br> et je ne viens  vous que pour vous retirer<br> du fond de cet abme o je vous vois entrer.<br> Je plaignais de vos sens l' aveuglement funeste :<br> on ne peut le gurir... un seul parti me reste.<br> Allez trouver mon pre, implorez son pardon ;<br> revenez avec lui : peut-tre la raison,<br> le devoir, l' amiti, l' intrt qui nous lie,<br> la voix du sang qui parle  son me attendrie,<br> rapprocheront trois coeurs qui ne s' accordaient pas.<br> Un moment peut finir tant de tristes combats.<br> Allez : ramenez-moi le vertueux Lonce ;<br> sur mon sort avec vous que sa bouche prononce :<br> puis-je y compter ?<br> Alexis.<br> J' y cours, sans rien examiner.<br> Ah ! Si j' osais penser qu' on pt me pardonner,<br> je mourrais  vos pieds de l' excs de ma joie.<br> Je vole aveuglment o votre ordre m' envoie ;<br> je vais tout rparer : oui, malgr ses rigueurs,<br> je veux qu' avec ma main sa main sche vos pleurs.<br> Irne, croyez-moi ; ma vie est destine<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p376</td></table><br>  vous faire oublier cette affreuse journe :<br> votre pre adouci ne reverra dans moi<br> qu' un fils tendre et soumis, digne de votre foi.<br> Si trop de sang pour vous fut vers dans la Thrace,<br> mes bienfaits rpandus en couvriront la trace ;<br> si j' offensai Lonce, il verra tout l' tat<br> expier avec moi cet indigne attentat.<br> Vous rgnerez tous deux : ma tendresse n' aspire<br> qu'  laisser dans ses mains les rnes de l' empire.<br> J' en jure les hros dont nous tenons le jour,<br> et le ciel qui m' entend, et vous, et mon amour.<br> Irne, en s' attendrissant et en retenant ses larmes.<br> Allez ; ayez piti de cette infortune :<br> le ciel vous l' arracha ; pour vous elle tait ne.<br> Allez, prince.<br> Alexis.<br> Ah ! Grand dieu, tmoin de ses bonts,<br> je serai digne enfin de mon bonheur !<br> Irne.<br> Partez.<br> (il sort.)<br> (en pleurant.)<br> suivez ses pas, Zo, si fidle et si chre.<br> <p><A Name='CHAP_31'><H3>ACTE 5 SCENE 4</H3></A><br> Irne, se levant.<br> Qu' ai-je dit ? Qu' ai-je fait ! Et qu' est-ce que<br> j' espre ?<br> Je ne me connais plus... tandis qu' il me parlait,<br> au seul son de sa voix tout mon coeur s' chappait :<br> chaque mot, chaque instant portait dans ma blessure<br> des poisons dvorants dont frmit la nature.<br> (elle marche gare et hors d' elle-mme.)<br> non, ne m' obis point ; non, mon cher Alexis ;<br> n' amne point mon pre  mes yeux obscurcis :<br> reviens... ah ! Je te vois ; ah ! Je t' entends encore :<br> j' idoltre avec toi le crime que j' abhorre...<br>  crime ! loigne-toi... ciel ! ... quel objet<br> affreux !<br> Quel spectre menaant se jette entre nous deux !<br> Est-ce toi, Nicphore ! Ombre terrible, arrte :<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p377</td></table><br> ne verse que mon sang, ne frappe que ma tte ;<br> moi seule j' ai tout fait : c' est mon coupable amour,<br> c' est moi qui t' ai trahi, qui t' ai ravi le jour.<br> Quoi ! Tu te joins  lui, toi, mon malheureux pre !<br> Tu poursuis cette fille homicide, adultre !<br> Fuis, mon cher Alexis ; dtourne avec horreur<br> ces yeux si dangereux, si puissants sur mon coeur !<br> Dgage de mes mains ta main de sang fumante ;<br> mon pre et mon poux poursuivent ton amante !<br> Sur leurs corps tout sanglants me faudra-t-il marcher<br> pour voler dans tes bras dont on vient m' arracher ?<br> Ah ! Je reviens  moi... religion sacre,<br> devoir, nature, honneur,  cette me gare<br> vous rendez sa raison, vous calmez ses esprits...<br> je ne vous entends plus, si je vois Alexis ! ...<br> Dieu, que je veux servir, et que pourtant j' outrage,<br> pourquoi m' as-tu livre  ce cruel orage ?<br> Contre un faible roseau pourquoi veux-tu t' armer ?<br> Qu' ai-je fait ? Tu le sais : tout mon crime est<br> d' aimer !<br> Malgr mon repentir, malgr ta loi suprme,<br> tu vois que mon amant l' emporte sur toi-mme :<br> il rgne, il t' a vaincu dans mes sens obscurcis...<br> eh bien ! Voil mon coeur ; c' est l qu' est Alexis :<br> oui, tant que je respire il en est le seul matre.<br> Je sens qu' en l' adorant je vais te mconnatre...<br> je trahis et l' hymen, et la nature, et toi...<br> (elle tire un poignard, et se frappe.)<br> je te venge de lui, je te venge de moi.<br> Alexis fut mon dieu, je te le sacrifie :<br> je n' y puis renoncer qu' en m' arrachant la vie.<br> (elle tombe dans un fauteuil.)<br> <p><A Name='CHAP_32'><H3>ACTE 5 SCENE 5</H3></A><br> Irne, mourante ; Alexis, Lonce, Memnon, suite.<br> Alexis.<br> Je vous ramne un pre, et je me suis flatt<br> que nous pourrions flchir sa dure austrit ;<br> que sa justice enfin, me jugeant moins coupable,<br> <table width=100%><tr><td width=95%><hr></td><td align=right>p378</td></table><br> daignerait... juste dieu ! Quel spectacle effroyable !<br> Irne, chre Irne !<br> Lonce.<br>  ma fille !  fureur !<br> Alexis, se jetant aux genoux d' Irne.<br> Quel dmon t' inspirait ?<br> Irne.<br> ( Alexis,  Lonce.)<br> mon amour, votre honneur.<br> J' adorais Alexis, et je m' en suis punie.<br> (Alexis veut se tuer ; Memnon l' arrte.)<br> Lonce.<br> Ah ! Mon zle funeste eut trop de barbarie.<br> Irne, lui tendant les mains.<br> Souvenez-vous de moi... plaignez tous deux mon sort...<br> ciel ! Prends soin d' Alexis, et pardonne ma mort.<br> Alexis,  genoux d' un ct.<br> Irne ! Irne ! Ah, dieu !<br> Lonce,  genoux de l' autre ct.<br> Dplorable victime !<br> Irne.<br> Pardonne, Dieu clment ! Ma mort est-elle un crime ?<br> <br> </BODY></HTML> 
