<HTML><HEAD><META HTTP-EQUIV='Content-Type' CONTENT='text/html; charset=iso-8859-1'><TITLE>[Les] aventures du dernier Abencerage [Document lectronique] / [Chateaubriand]</TITLE></HEAD> <BODY BGCOLOR=#FFFFFF TEXT=#000000 LINK=#004080 VLINK=#004080 onLoad="if (self==top) location='/scripts/ConsultationTout.exe?O=101359&T=2'"> <TABLE WIDTH=100% CELLPADDING=10 CELLSPACING=0 BGCOLOR=#FFFFFE><TR><TD> Document fourni par les ditions Acamedia<br><font size=-1>http://www.acamedia.fr</font> </TD><TD> <IMG SRC=/icones/acamedia.gif BORDER=0 WIDTH=128 HEIGHT=45></TD></TR></TABLE> <H2>[Les] aventures du dernier Abencerage [Document lectronique] / [Chateaubriand]</H2> &nbsp;<p><A Name='CHAP_1'><H3>Avertissement  <p> </H3></A><p> <p> <I>Les Aventures du dernier Abencerage</I> sont crites depuis  peu prs une vingtaine d'annes : le portrait que j'ai trac des Espagnols explique assez pourquoi cette nouvelle n'a pu tre imprime sous le gouvernement imprial. La rsistance des Espagnols  Buonaparte, d'un peuple dsarm  ce conqurant qui avait vaincu les meilleurs soldats de l'Europe, excitait alors l'enthousiasme de tous les coeurs susceptibles d'tre touchs par les grands dvouements et les nobles sacrifices. Les ruines de Saragosse fumaient encore, et la censure n'aurait pas permis des loges o elle et dcouvert, avec raison, un intrt cach pour les victimes. La peinture des vieilles moeurs de l'Europe, les souvenirs de la gloire d'un autre temps et ceux de la cour d'un de nos plus brillants monarques, n'auraient pas t plus agrables  la censure, qui d'ailleurs commenait  se repentir de m'avoir tant de fois laiss parler de l'ancienne monarchie et de la religion de nos pres : ces morts que j'voquais sans cesse faisaient trop penser aux vivants.  <p> On place souvent dans les tableaux quelque personnage difforme pour faire ressortir la beaut des autres : dans cette Nouvelle, j'ai voulu peindre trois hommes d'un caractre galement lev, mais ne sortant point de la nature et conservant, avec des passions, les moeurs et les prjugs mmes de leur pays. Le caractre de la femme est aussi dessin dans les mmes proportions. Il faut au moins que le monde chimrique, quand on s'y transporte, nous ddommage du monde rel.  <p> On s'apercevra facilement que cette Nouvelle est l'ouvrage d'un homme qui a senti les chagrins de l'exil et dont le coeur est tout  sa patrie.  <p> C'est sur les lieux mmes que j'ai pris, pour ainsi dire, les vues de Grenade, de l'Alhambra et de cette mosque transforme en glise qui n'est autre chose que la cathdrale de Cordoue. Ces descriptions sont donc une espce d'addition  ce passage de l'<I>Itinraire </I>:  <p> " De Cadix je me rendis  Cordoue : j'admirai la mosque qui fait aujourd'hui la cathdrale de cette ville. Je parcourus l'ancienne Btique, o les potes avaient plac le bonheur. Je remontai jusqu' Andujar, et. je revins sur mes pas pour voir Grenade. Alhambra me parut digne d'tre regard mme aprs les temples de la Grce. La valle de Grenade est dlicieuse, et ressemble beaucoup  elle de Sparte : on conoit que les Maures regrettent un pareil pays. " (<I>Itinraire</I>, VIIIe et dernire partie.)  <p> Il est souvent fait allusion dans cette Nouvelle  l'histoire des Zgris et des Abencerages ; cette histoire est si connue qu'il m'a sembl superflu d'en donner un prcis dans cet Avertissement. La Nouvelle d'ailleurs contient les dtails suffisants pour l'intelligence du texte.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_2'><H3>Les Aventures du dernier Abencerage<p> </H3></A><p> <p> Lorsque Boabdil, dernier roi de Grenade, fut oblig d'abandonner le royaume de ses pres, il s'arrta au sommet du mont Padul. De ce lieu lev on dcouvrait la mer o l'infortun monarque allait s'embarquer pour l'Afrique ; on apercevait aussi Grenade, la Vga et le Xnil, au bord duquel s'levaient les tentes de Ferdinand et d'Isabelle. A la vue de ce beau pays et des cyprs qui marquaient encore  et l les tombeaux des musulmans, Boabdil se prit  verser des larmes. La sultane Axa, sa mre, qui l'accompagnait dans son exil avec les grands qui composaient jadis sa cour, lui dit : " Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n'as pas su dfendre comme un homme ! " Ils descendirent de la montagne, et Grenade disparut  leurs yeux pour toujours.  <p> Les Maures d'Espagne qui partagrent le sort de leur roi se dispersrent en Afrique. Les tribus des Zgris et des Gomles s'tablirent dans le royaume de Fez, dont elles tiraient leur origine. Les Vangas et les Alabs s'arrtrent sur la cte, depuis Oran jusqu' Alger ; enfin les Abencerages se fixrent dans les environs de Tunis. Ils formrent,  la vue des ruines de Carthage, une colonie que l'on distingue encore aujourd'hui des Maures d'Afrique par l'lgance de ses moeurs et la douceur de ses lois.<p> Ces familles portrent dans leur patrie nouvelle le souvenir de leur ancienne patrie. Le <I>Paradis de Grenade</I> vivait toujours dans leur mmoire ; les mres en redisaient le nom aux enfants qui suaient encore la mamelle. Elles les beraient avec les romances des Zgris et des Abencerages. Tous les cinq jours on priait dans la mosque, en se tournant vers Grenade. On invoquait Allah, afin qu'il rendit  ses lus cette terre de dlices. En vain le pays des Lotophages offrait aux exils ses fruits, ses eaux, sa verdure, son brillant soleil : loin des Tours vermeilles<font size=-2 color=#808080> [Tours du palais de Grenade. (N.d.A.)]</font>, il n'y avait ni fruits agrables, ni fontaines limpides, ni frache verdure, ni soleil digne d'tre regard. Si l'on montrait  quelque banni les plaines de la Bagrada, il secouait la tte, et s'criait en soupirant : " Grenade ! "  <p> Les Abencerages surtout conservaient le plus tendre et le plus fidle souvenir de la patrie. Ils avaient quitt avec un mortel regret le thtre de leur gloire et les bords qu'ils firent si souvent retentir de ce cri d'armes : " Honneur et amour. " Ne pouvant plus lever la lance dans les dserts ni se couvrir du casque dans une colonie de laboureurs, ils s'taient consacrs  l'tude des simples, profession estime chez les Arabes  l'gal du mtier des armes. Ainsi cette race de guerriers qui jadis faisait des blessures s'occupait maintenant de l'art de les gurir. En cela elle avait retenu quelque chose de son premier gnie, car les chevaliers pansaient souvent eux-mmes les plaies de l'ennemi qu'ils avaient abattu.  <p> La cabane de cette famille, qui jadis eut des palais, n'tait point place dans le hameau des autres exils, au pied de la montagne du Mamelife ; elle tait btie parmi les dbris mmes de Carthage, au bord de la mer, dans l'endroit o saint Louis mourut sur la cendre et o l'on voit aujourd'hui un ermitage mahomtan. Aux murailles de la cabane taient attachs des boucliers de peau de lion, qui portaient empreintes sur un champ d'azur deux figures de sauvages brisant une ville avec une massue. Autour de cette devise on lisait ces mots : " <I>C'est peu de chose !</I> " armes et devise des Abencerages. Des lances ornes de pennons blancs et. bleus, des alburnos, des casaques de satin taillad, taient rangs auprs des boucliers et brillaient au milieu des cimeterres et des poignards. On voyait encore suspendus  et l des gantelets, des mors enrichis de pierreries, de larges triers d'argent, de longues pes dont le fourreau avait t brod par les mains des princesses, et des perons d'or que les Yseult, les Genivre, les Oriane, chaussrent jadis  de vaillants chevaliers.  <p> Sur des tables, au pied de ces trophes de la gloire, taient poss des trophes d'une vie pacifique ; c'taient des plantes cueillies sur les sommets de l'Atlas et dans le dsert de Zaara ; plusieurs mme avaient t apportes de la plaine de Grenade. Les unes taient propres  soulager les maux du corps, les autres devaient tendre leur pouvoir jusque sur les chagrins de l'me. Les Abencerages estimaient surtout celles qui servaient  calmer les vains regrets,  dissiper les folles illusions et ces esprances de bonheur toujours naissantes, toujours dues. Malheureusement ces simples avaient des vertus opposes, et souvent le parfum d'une fleur de la patrie tait comme une espce de poison pour les illustres bannis.  <p> Vingt-quatre ans s'taient couls depuis la prise de Grenade. Dans ce court espace de temps quatorze Abencerages avaient pri par l'influence d'un nouveau climat, par les accidents d'une vie errante et surtout par le chagrin, qui mine sourdement les forces de l'homme. Un seul rejeton tait l'espoir de cette maison fameuse. Aben-Hamet portait le nom de cet Abencerage qui fut accus par les Zgris d'avoir sduit la sultane Alfama. Il runissait en lui la beaut, la valeur, la courtoisie, la gnrosit de ses anctres, avec ce doux clat et cette lgre impression de tristesse que donne le malheur noblement support. Il n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il perdit son pre ; il rsolut alors de faire un plerinage au pays de ses aeux, afin de satisfaire au besoin de son coeur et d'accomplir un dessein qu'il cacha soigneusement  sa mre.  <p> Il s'embarqua  l'chelle de Tunis ; un vent favorable le conduit  Carthagne, il descend du navire et prend aussitt la route de Grenade : il s'annonait comme un mdecin arabe qui venait herboriser parmi les rochers de la Sierra-Nevada. Une mule paisible le portait lentement dans le pays o les Abencerages volaient jadis sur de belliqueux coursiers ; un guide marchait en avant, conduisant deux autres mules ornes de sonnettes et de touffes de laine de diverses couleurs. Aben-Hamet traversa les grandes bruyres et les bois de palmiers du royaume de Murcie :  la vieillesse de ces palmiers il jugea qu'ils devaient avoir t plants par ses pres, et son coeur fut pntr de regrets. L s'levait une tour o veillait la sentinelle au temps de la guerre des Maures et des chrtiens ; ici se montrait une ruine dont l'architecture annonait une origine mauresque, autre sujet de douleur pour l'Abencerage ! Il descendait de sa mule, et, sous prtexte de chercher des plantes, il se cachait un moment dans ces dbris, pour donner un libre cours  ses larmes. Il reprenait ensuite sa route en rvant au bruit des sonnettes de la caravane et au chant monotone de son guide. Celui-ci n'interrompait sa longue romance que pour encourager ses mules, en leur donnant le nom de <I>belles</I> et de <I>valeureuses</I>, ou pour les gourmander, en les appelant <I>paresseuses</I> et <I>obstines</I>.  <p> Des troupeaux de moutons qu'un berger conduisait comme une arme dans des plaines jaunes et incultes, quelques voyageurs solitaires, loin de rpandre la vie sur le chemin, ne servaient qu' le faire paratre plus triste et plus dsert. Ces voyageurs portaient tous une pe  la ceinture ; ils taient envelopps dans un manteau et un large chapeau rabattu leur couvrait  demi le visage. Ils saluaient en passant Aben-Hamet, qui ne distinguait dans ce noble salut que le nom de <I>Dieu</I>, de <I>seigneur</I> et de <I>chevalier</I>. Le soir,  la <I>venta</I>, l'Abencerage prenait sa place au milieu des trangers, sans tre importun de leur curiosit indiscrte. On ne lui parlait point, on ne le questionnait point ; son turban, sa robe, ses armes, n'excitaient aucun mouvement. Puisque Allah avait voulu que les Maures d'Espagne perdissent leur belle patrie, Aben-Hamet ne pouvait s'empcher d'en estimer les graves conqurants.  <p> Des motions encore plus vives attendaient l'Abencerage au terme de sa course. Grenade est btie au pied de la Sierra Nevada, sur deux hautes collines que spare une profonde valle. Les maisons places sur la pente des coteaux, dans l'enfoncement de la valle, donnent  la ville l'air et la forme d'une grenade entrouverte, d'o lui est venu son nom. Deux rivires, le Xnil et le Douro, dont l'une roule des paillettes d'or et l'autre des sables d'argent, lavent le pied des collines, se runissent et serpentent ensuite au milieu d'une plaine charmante appele la Vga. Cette plaine, que domine Grenade, est couverte de vignes, de grenadiers, de figuiers, de mriers, d'orangers ; elle est entoure par des montagnes d'une forme et d'une couleur admirables. Un ciel enchant, un air pur et dlicieux, portent dans l'me une langueur secrte dont le voyageur qui ne fait que passer a mme de la peine  se dfendre. On sent que dans ce pays les tendres passions auraient promptement touff les passions hroques, si l'amour, pour tre vritable, n'avait pas toujours besoin d'tre accompagn de la gloire.  <p> Lorsque Aben-Hamet dcouvrit le faite des premiers difices de Grenade, le coeur lui battit avec tant de violence qu'il fut oblig d'arrter sa mule. Il croisa les bras sur sa poitrine, et, les yeux attachs sur la ville sacre, il resta muet et immobile. Le guide s'arrta  son tour, et comme tous les sentiments levs sont aisment compris d'un Espagnol, il parut touch et devina que le Maure revoyait son ancienne patrie. L'Abencerage rompit enfin le silence.  <p> " Guide, s'cria-t-il, sois heureux ! ne me cache point la vrit, car le calme rgnait dans les flots le jour de ta naissance et la lune entrait dans son croissant. Quelles sont ces tours qui brillent comme des toiles au-dessus d'une verte fort ?  <p> " C'est l'Alhambra, " rpond le guide.  <p> " Et cet autre chteau sur cette autre colline ? " dit Aben-Hamet.  <p> " C'est le Gnralife, rpliqua l'Espagnol. Il y a dans ce chteau un jardin plant de myrtes o l'on prtend qu'Abencerage fut surpris avec la sultane Alfama. Plus loin vous voyez l'Albazyn, et plus prs de nous les Tours vermeilles. "  <p> Chaque mot du guide perait le coeur d'Aben-Hamet. Qu'il est cruel d'avoir recours  des trangers pour apprendre  connatre les monuments de ses pres et de se faire raconter par des indiffrents l'histoire de sa famille et de ses amis ! Le guide, mettant fin aux rflexions d'Aben-Hamet, s'cria : " Marchons, seigneur Maure, marchons, Dieu l'a voulu ! Prenez courage ! Franois Ier, n'est-il pas aujourd'hui mme prisonnier dans notre Madrid ? Dieu l'a voulu. " Il ta son chapeau, fit un grand signe de croix et frappa ses mules. L'Abencerage, pressant la sienne  son tour, s'cria : " C'tait crit<font size=-2 color=#808080> [Expression que les musulmans ont sans cesse  la bouche et qu'ils appliquent  la plupart des vnements de la vie. (N.d.A.)]</font> ; " et ils descendirent vers Grenade.  <p> Ils passrent prs du gros frne clbre par le combat de Mua et du grand matre de Calatrava, sous le dernier roi de Grenade. Ils firent le tour de la promenade Alamida, et pntrrent dans la cit par la porte d'Elvire. Ils remontrent le Rambla, et arrivrent bientt sur une place qu'environnaient de toutes parts des maisons d'architecture moresque. Un kan tait ouvert sur cette place pour les Maures d'Afrique, que le commerce de soies de la Vga attirait en foule  Grenade. Ce fut l que le guide conduisit Aben-Hamet.  <p> L'Abencerage tait trop agit pour goter un peu de repos dans sa nouvelle demeure ; la patrie le tourmentait. Ne pouvant rsister aux sentiments qui troublaient son coeur, il sortit au milieu de la nuit pour errer dans les rues de Grenade. Il essayait de reconnatre avec ses yeux ou ses mains quelques-uns des monuments que les vieillards lui avaient si souvent dcrits. Peut-tre que ce haut difice dont il entrevoyait les murs  travers les tnbres tait autrefois la demeure des Abencerages ; peut-tre tait-ce sur cette place solitaire que se donnaient ces ftes qui portrent la gloire de Grenade jusqu'aux nues. L passaient les quadrilles superbement vtus de brocart, l s'avanaient les galres charges d'armes et de fleurs, les dragons qui lanaient des feux et qui reclaient dans leurs flancs d'illustres guerriers, ingnieuses inventions du plaisir et de la galanterie.  <p> Mais, hlas ! au lieu du son des anafins, du bruit des trompettes et des chants d'amour, un silence profond rgnait autour d'Aben-Hamet. Cette ville muette avait chang d'habitants, et les vainqueurs reposaient sur la couche des vaincus. " Ils dorment donc, ces fiers Espagnols, s'criait le jeune Maure indign, sous ces toits dont ils ont exil mes aeux ! Et moi, Abencerage, je veille inconnu, solitaire, dlaiss,  la porte du palais de mes pres ! "  <p> Aben-Hamet rflchissait alors sur les destines humaines, sur les vicissitudes de la fortune, sur la chute des empires, sur cette Grenade enfin, surprise par ses ennemis au milieu des plaisirs et changeant tout  coup ses guirlandes de fleurs contre des chanes ; il lui semblait voir ses citoyens abandonnant leurs foyers en habits de fte, comme des convives qui, dans le dsordre de leur parure, sont tout  coup chasss de la salle du festin par un incendie.  <p> Toutes ces images, toutes ces penses, se pressaient dans l'me d'Aben-Hamet ; plein de douleur et de regret, il songeait surtout  excuter le projet qui l'avait amen  Grenade : le jour le surprit. L'Abencerage s'tait gar : il se trouvait loin du kan, dans un faubourg cart de la ville. Tout dormait, aucun bruit ne troublait le silence des rues ; les portes et les fentres des maisons taient fermes : seulement la voix du coq proclamait dans l'habitation du pauvre le retour des peines et des travaux.  <p> Aprs avoir err longtemps sans pouvoir retrouver sa route, Aben-Hamet entendit une porte s'ouvrir. Il vit sortir une jeune femme, vtue  peu prs comme ces reines gothiques sculptes sur les monuments de nos anciennes abbayes. Son corset noir, garni de jais, serrait sa taille lgante ; son jupon court, troit et sans plis, dcouvrait une jambe fine et un pied charmant ; une mantille galement noire tait jete sur sa tte ; elle tenait avec sa main gauche cette mantille croise et ferme comme une guimpe au-dessous de son menton, de sorte que l'on n'apercevait de tout son visage que ses grands yeux et sa bouche de rose. Une dugne accompagnait ses pas ; un page portait devant elle un livre d'glise ; deux varlets, pars de ses couleurs, suivaient  quelque distance la belle inconnue : elle se rendait  la prire matinale, que les tintements d'une cloche annonaient dans un monastre voisin.  <p> Aben-Hamet crut voir l'ange Israfil ou la plus jeune des houris. L'Espagnole, non moins surprise, regardait l'Abencerage, dont le turban, la robe et les armes embellissaient encore la noble figure. Revenue de son premier tonnement, elle fit signe  l'tranger de s'approcher avec une grce et une libert particulires aux femmes de ce pays. " Seigneur Maure, lui dit-elle, vous paraissez nouvellement arriv  Grenade : vous seriez-vous gar ? "  <p> " Sultane des fleurs, rpondit Aben-Hamet, dlices des yeux des hommes,  esclave chrtienne, plus belle que les vierges de la Gorgie, tu l'as devin ! je suis tranger dans cette ville : perdu au milieu de ces palais, je n'ai pu retrouver le kan des Maures. Que Mahomet touche ton coeur et rcompense ton hospitalit ! "<p> " Les Maures sont renomms pour leur galanterie, reprit l'Espagnole avec le plus doux sourire, mais je ne suis ni sultane des fleurs, ni esclave, ni contente d'tre recommande  Mahomet. Suivez-moi, seigneur chevalier, je vais vous conduire au kan des Maures. "  <p> Elle marcha lgrement devant l'Abencerage, le mena jusqu' la porte du kan, le lui montra de la main, passa derrire un palais, et disparut.  <p> A quoi tient donc le repos de la vie ! La patrie n'occupe plus seule et tout entire l'me d'Aben-Hamet : Grenade a cess d'tre pour lui dserte, abandonne, veuve, solitaire ; elle est plus chre que jamais  son coeur, mais c'est un prestige nouveau qui embellit ses ruines ; au souvenir des aeux se mle  prsent un autre charme. Aben-Hamet a dcouvert le cimetire o reposent les cendres des Abencerages ; mais en priant, mais en se prosternant, mais en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole a pass quelquefois sur ces tombeaux, et il ne trouve plus ses anctres si malheureux..  <p> C'est en vain qu'il ne veut s'occuper que de son plerinage au pays de ses pres ; c'est en vain qu'il parcourt les coteaux du Douro et du Xnil, pour y recueillir des plantes au lever de l'aurore : la fleur qu'il cherche maintenant, c'est la belle chrtienne. Que d'inutiles efforts il a dj tents pour retrouver le palais de son enchanteresse ! Que de fois il a essay de repasser par les chemins que lui fit parcourir son divin guide ! Que de fois il  cru reconnatre le son de cette cloche, le chant de ce coq qu'il entendit prs de la demeure de l'Espagnole ! Tromp par des bruits pareils, il court aussitt de ce ct et le palais magique ne s'offre point  ses regards ! Souvent encore le vtement uniforme des femmes de Grenade lui donnait un moment d'espoir : de loin toutes les chrtiennes ressemblaient  la matresse de son coeur ; de prs, pas une n'avait sa beaut ou sa grce. Aben-Hamet avait enfin parcouru les glises pour dcouvrir l'trangre ; il avait mme pntr jusqu' la tombe de Ferdinand et d'Isabelle, mais c'tait aussi le plus grand sacrifice qu'il et jusque alors fait  l'amour.  <p> Un jour il herborisait dans la valle du Douro. Le coteau du midi soutenait sur sa pente fleurie les murailles de l'Alhambra et les jardins du Gnralife ; la colline du nord tait dcore par l'Albazyn, par de riants vergers et par des grottes qu'habitait un peuple nombreux. A l'extrmit occidentale de la valle on dcouvrait les clochers de Grenade, qui s'levaient en groupe du milieu des chnes verts et des cyprs. A l'autre extrmit, vers l'orient, l'oeil rencontrait sur des pointes de rochers des couvents, des ermitages, quelques ruines de l'ancienne Illibrie, et dans le lointain les sommets de la Sierra-Nevada. Le Douro roulait au milieu du vallon et prsentait le long de son cours de frais moulins, de bruyantes cascades, les arches brises d'un aqueduc romain et les restes d'un pont du temps des Maures.  <p> Aben-Hamet n'tait plus ni assez infortun, ni assez heureux, pour bien goter le charme de la solitude : il parcourait avec distraction et indiffrence ces bords enchants. En marchant  l'aventure, il suivit une alle d'arbres qui circulait sur la pente du coteau de l'Albazyn. Une maison de campagne, environne d'un bocage, s'offrit bientt  ses yeux : en approchant du bocage, il entendt les sons d'une voix et d'une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d'une femme, il y a des rapports qui ne trompent jamais un homme que l'amour possde. " C'est ma houri ! " dit Aben-Hamet ; et il coute, le coeur palpitant : au nom des Abencerages plusieurs fois rpt, son coeur bat encore plus vite. L'inconnue chantait une romance castillane qui retraait l'histoire des Abencerages et des Zgris. Aben-Hamet ne peut plus rsister  son motion ; il s'lance  travers une haie de myrtes et tombe au milieu d'une troupe de jeunes femmes effrayes qui fuient en poussant des cris. L'Espagnole, qui venait de chanter et qui tenait encore la guitare, s'crie : " C'est le seigneur maure ! " Et elle rappelle ses compagnes. " Favorite des Gnies, dit l'Abencerage, je te cherchais comme l'Arabe cherche une source dans l'ardeur du midi ; j'ai entendu les sons de ta guitare, tu clbrais les hros de mon pays, je t'ai devine  la beaut de tes accents, et j'apporte  tes pieds le coeur d'Aben-Hamet. "  <p> " Et moi, rpondit dona Blanca, c'tait en pensant  vous que je redisais la romance des Abencerages. Depuis que je vous ai vu, je me suis figur que ces chevaliers maures vous ressemblaient. "  <p> Une lgre rougeur monta au front de Blanca en prononant ces mots. Aben-Hamet se sentit prt  tomber aux genoux de la jeune chrtienne,  lui dclarer qu'il tait le dernier Abencerage ; mais un reste de prudence le retint ; il craignit que son nom, trop fameux  Grenade, ne donnt des inquitudes au gouverneur. La guerre des Morisques tait  peine termine, et la prsence d'un Abencerage dans ce moment pouvait inspirer aux Espagnols de justes craintes. Ce n'est pas qu'Aben-Hamet s'effrayt d'aucun pril, mais il frmissait  la pense d'tre oblig de s'loigner pour jamais de la fille de don Rodrigue.  <p> Dona Blanca descendait d'une famille qui tirait son origine du Cid de Bivar et de Chimne, fille du comte Gomez de Gormas. La postrit du vainqueur de Valence la Belle tomba, par l'ingratitude de la cour de Castille, dans une extrme pauvret, on crut mme pendant plusieurs sicles qu'elle s'tait teinte, tant elle devint obscure. Mais, vers le temps de la conqute de Grenade, un dernier rejeton de la race des Bivar, l'aeul de Blanca, se fit reconnatre moins encore  ses titres qu' l'clat de sa valeur. Aprs l'expulsion des infidles, Ferdinand donna au descendant du Cid les biens de plusieurs familles maures et le cra duc de Santa-F. Le nouveau duc fixa sa demeure  Grenade, et mourut jeune encore, laissant un fils unique dj mari, don Rodrigue, pre de Blanca.  <p> Dona Thrsa de Xrs, femme de don Rodrigue, mit au jour un fils qui reut  sa naissance le nom de Rodrigue, comme tous ses aeux, mais que l'on appela don Carlos pour le distinguer de son pre. Les grands vnements que don Carlos eut sous les yeux ds sa plus tendre jeunesse, les prils auxquels il fut expos presque au sortir de l'enfance, ne firent que rendre plus grave et plus rigide un caractre naturellement port  l'austrit. Don Carlos comptait  peine quatorze ans lorsqu'il suivit Cortez au Mexique : il avait support tous les dangers, il avait t tmoin de toutes les horreurs de cette tonnante aventure ; il avait assist  la chute du dernier roi d'un monde jusque alors inconnu. Trois ans aprs cette catastrophe, don Carlos s'tait trouv en Europe  la bataille de Pavie, comme pour voir l'honneur et la vaillance couronns succomber sous les coups de la fortune. L'aspect d'un nouvel univers, de longs voyages sur des mers non encore parcourues, le spectacle des rvolutions et des vicissitudes du sort, avaient fortement branl l'imagination religieuse et mlancolique de don Carlos : il tait entr dans l'ordre chevaleresque de Calatrava, et, renonant au mariage malgr les prires de don Rodrigue, il destinait tous ses biens  sa soeur.  <p> Blanca de Bivar, soeur unique de don Carlos et beaucoup plus jeune que lui, tait l'idole de son pre : elle avait perdu sa mre, et elle entrait dans sa dix-huitime anne lorsque Aben-Hamet parut  Grenade. Tout tait sduction dans cette femme enchanteresse ; sa voix tait ravissante, sa danse plus lgre que le zphyr ; tantt elle se plaisait  guider un char comme Armide, tantt elle volait sur le dos du plus rapide coursier d'Andalousie, comme ces fes charmantes qui apparaissaient  Tristan et  Galaor dans les forts. Athnes l'et prise pour Aspasie et Paris pour Diane de Poitiers, qui commenait  briller  la cour. Mais avec les charmes d'une Franaise elle avait les passions d'une Espagnole, et sa coquetterie naturelle n'tait rien  la sret,  la constance,  la force,  l'lvation des sentiments de son coeur.  <p> Aux cris qu'avaient pousss les jeunes Espagnoles lorsque Aben-Hamet s'tait lanc dans le bocage, don Rodrigue tait accouru. " Mon pre, dit Blanca, voil le seigneur maure dont je vous ai parl. Il m'a entendue chanter, il m'a reconnue ; il est entr dans le jardin pour me remercier de lui avoir enseign sa route. "  <p> Le duc de Santa-F reut l'Abencerage avec la politesse grave et pourtant nave des Espagnols. On ne remarque chez cette nation aucun de ces airs serviles, aucun de ces tours de phrase qui annoncent l'abjection des penses et la dgradation de l'me. La langue du grand seigneur et du paysan est la mme, le salut le mme, les compliments, les habitudes, les usages, sont les mmes. Autant la confiance et la gnrosit de ce peuple envers les trangers sont sans bornes, autant sa vengeance est terrible quand on le trahit. D'un courage hroque, d'une patience  toute preuve, incapable de cder  la mauvaise fortune, il faut qu'il la dompte ou qu'il en soit cras. Il a peu de ce qu'on appelle esprit ; mais les passions exaltes lui tiennent lieu de cette lumire qui vient de la finesse et de l'abondance des ides. Un Espagnol qui passe le jour sans parler, qui n'a rien vu, qui ne se soucie de rien voir, qui n'a rien lu, rien tudi, rien compar, trouvera dans la grandeur de ses rsolutions les ressources ncessaires au moment de l'adversit.  <p> C'tait le jour de la naissance de don Rodrigue, et Blanca donnait  son pre une <I>tertullia</I>, ou petite fte, dans cette charmante solitude. Le duc de Santa-F invita Aben-Hamet  s'asseoir au milieu des jeunes femmes, qui s'amusaient du turban et de la robe de l'tranger. On apporta des carreaux de velours, et l'Abencerage se reposa sur ces carreaux  la faon des Maures. On lui fit des questions sur son pays et sur ses aventures ; il y rpondit avec esprit et gaiet. Il parlait le castillan le plus pur ; on aurait pu le prendre pour un Espagnol, s'il n'et presque toujours dit <I>toi</I> au lieu de vous. Ce mot avait quelque chose de si doux dans sa bouche, que Blanca ne pouvait se dfendre d'un secret dpit lorsqu'il s'adressait  l'une de ses compagnes.  <p> De nombreux serviteurs parurent : ils portaient le chocolat, les ptes de fruits et les petits pains de sucre de Malaga, blancs comme la neige, poreux et lgers comme des ponges. Aprs le <I>refresco</I>, on pria Blanca d'excuter une de ces danses de caractre o elle surpassait les plus habiles gitanas. Elle fut oblige de cder aux veux de ses amies. Aben-Hamet avait gard le silence, mais ses regards suppliants parlaient au dfaut de sa bouche. Blanca choisit une Zambra, danse expressive que les Espagnols ont emprunte des Maures.  <p> Une des jeunes femmes commence  jouer sur la guitare l'air de la danse trangre. La fille de don Rodrigue te son voile et attache  ses mains blanches des castagnettes de bois d'bne. Ses cheveux noirs tombent en boucles sur son cou d'albtre ; sa bouche et ses yeux sourient de concert ; son teint est anim par le mouvement de son coeur. Tout  coup elle fait retentir le bruyant bne, frappe trois fois la mesure, entonne le chant de la Zambra et, mlant sa voix au son de la guitare, elle part comme un clair.  <p> Quelle varit dans ses pas ! quelle lgance dans ses attitudes ! Tantt elle lve ses bras avec vivacit, tantt elle les laisse retomber avec mollesse. Quelquefois elle s'lance comme enivre de plaisir et se retire comme accable de douleur. Elle tourne la tte, semble appeler quelqu'un d'invisible, tend modestement une joue vermeille au baiser d'un nouvel poux, fuit honteuse, revient brillante et console, marche d'un pas noble et presque guerrier, puis voltige de nouveau sur le gazon. L'harmonie de ses pas, de ses chants et des sons de sa guitare tait parfaite. La voix de Blanca, lgrement voile, avait cette sorte d'accent qui remue les passions jusqu'au fond de l'me. La musique espagnole, compose de soupirs et de mouvements vifs, de refrains tristes, de chants subitement arrts, offre un singulier mlange de gaiet et de mlancolie. Cette musique et cette danse fixrent sans retour le destin du dernier Abencerage : elles auraient suffi pour troubler un coeur moins malade que le sien.  <p> On retourna le soir  Grenade par la valle du Douro. Don Rodrigue, charm des manires nobles et polies d'Aben-Hamet, ne voulut point se sparer de lui qu'il ne lui et promis de venir souvent amuser Blanca des merveilleux rcits de l'Orient. Le Maure, au comble de ses voeux, accepta l'invitation du duc de Santa-F, et ds le lendemain il se rendit au palais o respirait celle qu'il aimait plus que la lumire du jour.  <p> Blanca se trouva bientt engage dans une passion profonde par l'impossibilit mme o elle crut tre d'prouver jamais cette passion. Aimer un infidle, un Maure, un inconnu, lui paraissait une chose si trange, qu'elle ne prit aucune prcaution contre le mal qui commenait  se glisser dans ses veines ; mais aussitt qu'elle en reconnut les atteintes, elle accepta ce mal en vritable Espagnole. Les prils et les chagrins qu'elle prvit ne la firent point reculer au bord de l'abme, ni dlibrer longtemps avec son coeur. Elle se dit : " Qu'Aben-Hamet soit chrtien, qu'il m'aime, et je le suis au bout de la terre. "  <p> L'Abencerage ressentait de son ct toute la puissance d'une passion irrsistible : il ne vivait plus que pour Blanca. Il ne s'occupait plus des projets qui l'avaient amen  Grenade ; il lui tait facile d'obtenir des claircissements qu'il tait venu chercher, mais tout autre intrt que celui de son amour s'tait vanoui  ses yeux. Il redoutait mme des lumires qui auraient pu apporter des changements dans sa vie. Il ne demandait rien, il ne voulait rien connatre, il se disait : " Que Blanca soit musulmane, qu'elle m'aime, et je la sers jusqu' mon dernier soupir. "  <p> Aben-Hamet et Blanca, ainsi fixs dans leur rsolution, n'attendaient que le moment de se dcouvrir leurs sentiments. On tait alors dans les plus beaux jours de l'anne. " Vous n'avez point encore vu l'Alhambra, dit la fille du duc de Santa-F  l'Abencerage. Si j'en crois quelques paroles qui vous sont chappes, votre famille est originaire de Grenade. Peut-tre serez-vous bien aise de visiter le palais de vos anciens rois ? Je veux moi-mme ce soir vous servir de guide. "  <p> Aben-Hamet jura par le prophte que jamais promenade ne pouvait lui tre plus agrable.  <p> L'heure fixe pour le plerinage de l'Alhambra tant arrive, la fille de don Rodrigue monta sur une haquene blanche accoutume  gravir les rochers comme un chevreuil. Aben-Hamet accompagnait la brillante Espagnole sur un cheval andalou quip  la manire des Turcs. Dans la course rapide du jeune Maure, sa robe de pourpre s'enflait derrire lui, son sabre recourb retentissait sur la selle leve et le vent agitait l'aigrette dont son turban tait surmont. Le peuple, charm de sa bonne grce, disait en le regardant passer : " C'est un prince infidle que dona Blanca va convertir. "  <p> Ils suivirent d'abord une longue rue qui portait encore le nom d'une illustre famille maure ; cette rue aboutissait  l'enceinte extrieure de l'Alhambra. Ils traversrent ensuite un bois d'ormeaux, arrivrent  une fontaine, et se trouvrent bientt devant l'enceinte intrieure du palais de Boabdil. Dans une muraille flanque de tours et surmonte de crneaux s'ouvrait une porte appele la <I>Porte du Jugement</I>. Ils franchirent cette premire porte, et s'avancrent par un chemin troit qui serpentait entre de hauts murs et des masures  demi ruines. Ce chemin les conduisit  la place des Algibes, prs de laquelle Charles-Quint faisait alors lever un palais. De l, tournant vers le nord, ils s'arrtrent dans une cour dserte, au pied d'un mur sans ornements et dgrad par les ges. Aben-Hamet, sautant lgrement  terre, offrit la main  Blanca pour descendre de sa mule. Les serviteurs frapprent  une porte abandonne dont l'herbe cachait le seuil : la porte s'ouvrit et laissa voir tout  coup les rduits secrets de l'Alhambra.  <p> Tous les charmes, tous les regrets de la patrie, mls aux prestiges de l'amour, saisirent le coeur du dernier Abencerage. Immobile et muet, il plongeait des regards tonns dans cette habitation des Gnies : il croyait tre transport  l'entre d'un de ces palais dont on lit la description dans les contes arabes. De lgres galeries, des canaux de marbre blanc bords de citronniers et d'orangers en fleur, des fontaines, des cours solitaires, s'offraient de toutes parts aux yeux d'Aben-Hamet, et  travers les votes allonges des portiques il apercevait d'autres labyrinthes et de nouveaux enchantements. L'azur du plus beau ciel se montrait entre des colonnes qui soutenaient une chane d'arceaux gothiques. Les murs, chargs d'arabesques, imitaient  la vue ces toffes de l'Orient que brode dans l'ennui du harem le caprice d'une femme esclave. Quelque chose de voluptueux, de religieux et de guerrier semblait respirer dans ce magique difice, espce de clotre de l'amour, retraite mystrieuse o les rois maures gotaient tous les plaisirs et oubliaient tous les devoirs de la vie.  <p> Aprs quelques instants de surprise et de silence, les deux amants entrrent dans ce sjour de la puissance vanouie et des flicits passes. Ils firent d'abord le tour de la salle des Msucar, au milieu du parfum des fleurs et de la fracheur des eaux. Ils pntrrent ensuite dans la cour des Lions. L'motion d'aben-hamet augmentait  chaque pas. " Si tu ne remplissais mon me de dlices, dit-il  Blanca, avec quel chagrin me verrais-je oblig de te demander,  toi Espagnole, l'histoire de ces demeures ! Ah ! ces lieux sont faits pour servir de retraite au bonheur, et moi... ! "  <p> Aben-Hamet aperut le nom de Boabdil enchss dans des mosaques. " O mou roi ! s'cria-t-il, qu'es-tu devenu ? O te trouverai-je dans ton Alhambra dsert ? " Et les larmes de la fidlit, de la loyaut et de l'honneur couvraient les yeux du jeune Maure. " Vos anciens matres dit Blanca, ou plutt les rois de vos pres taient des ingrats. - Qu'importe ? repartit l'Abencerage : ils ont t malheureux ! "  <p> Comme il prononait ces mots, Blanca le conduisit dans un cabinet qui semblait tre le sanctuaire mme du temple de l'Amour. Rien n'galait l'lgance de cet asile : la vote entire, peinte d'azur et d'or et compose d'arabesques dcoupes  jour, laissait passer la lumire comme  travers un tissu de fleurs. Une fontaine jaillissait au milieu de l'difice, et ses eaux, retombant en rose, taient recueillies dans une conque d'albtre. " Aben-Hamet, dit la fille du duc de Santa-F, regardez bien cette fontaine : elle reut les ttes dfigures des Abencerages. Vous voyez encore sur le marbre la tache du sang des infortuns que Boabdil sacrifia  ses soupons. C'est ainsi qu'on traite dans votre pays les hommes qui sduisent les femmes crdules. "  <p> Aben-Hamet n'coutait plus Blanca ; il s'tait prostern et baisait avec respect la trace du sang de ses anctres. Il se relve et s'crie : " O Blanca ! je jure par le sang de ces chevaliers de t'aimer avec la constance, la fidlit et l'ardeur d'un Abencerage. "  <p> " Vous m'aimez donc ? " repartit Blanca en joignant ses deux belles mains et levant ses regards au ciel. " Mais songez-vous que vous tes un infidle, un Maure, un ennemi, et que je suis chrtienne et Espagnole ? "  <p> " O saint prophte ! dit Aben-Hamet, soyez tmoin de mes serments !... " Blanca l'interrompant : " Quelle foi voulez-vous que j'ajoute aux serments d'un perscuteur de mon Dieu ? Savez-vous si je vous aime ? Qui vous a donn l'assurance de me tenir un pareil langage ? "<p> Aben-Hamet, constern, rpondit : " Il est vrai, je ne suis que ton esclave ; tu ne m'as pas choisi pour ton chevalier. "  <p> " Maure, dit Blanca, laisse l la ruse ; tu as vu dans mes regards que je t'aimais ; ma folie pour toi passe toute mesure ; sois chrtien, et rien ne pourra m'empcher d'tre  toi. Mais si la fille du duc de Santa-F ose te parler avec cette franchise, tu peux juger par cela mme qu'elle saura se vaincre et que jamais un ennemi des chrtiens n'aura aucun droit sur elle. "  <p> Aben-Hamet, dans un transport de passion, saisit les mains de Blanca, les posa sur son turban et ensuite sur son coeur. " Allah est puissant, s'cria-t-il, et Aben-Hamet est heureux ! O Mahomet ! que cette chrtienne connaisse ta loi, et rien ne pourra... " - " Tu blasphmes, dit Blanca : sortons d'ici ! "  <p> Elle s'appuya sur le bras du Maure, et s'approcha de la fontaine des Douze-Lions, qui donne son nom  l'une des cours de l'Albambra : " Etranger, dit la nave Espagnole, quand je regarde ta robe, ton turban, tes armes, et que je songe  nos amours, je crois voir l'ombre du bel Abencerage se promenant dans cette retraite abandonne avec l'infortune Alfama. Explique-moi l'inscription arabe grave sur le marbre de cette fontaine. "  <p> Aben-Hamet lut ces mots<font size=-2 color=#808080> [Cette inscription existe avec quelques autres. Il est inutile de rpter que j'ai fait cette description de l'Alhambra sur les lieux mmes. (N.d.A.)]</font> :  <p> <I>La belle princesse qui se promne couverte de perles dans son jardin en augmente si prodigieusement la beaut</I>... Le reste de l'inscription tait effac.  <p> " C'est pour toi qu'elle a t faite, cette inscription, dit Aben-Hamet. Sultane aime, ces palais n'ont jamais t aussi beaux dans leur jeunesse qu'ils le sont aujourd'hui dans leurs ruines. Ecoute le bruit des fontaines dont la mousse a dtourn les eaux ; regarde les jardins qui se montrent  travers ces arcades  demi tombes ; contemple l'astre du jour qui se couche par del tous ces portiques : qu'il est doux d'errer avec toi dans ces lieux ! Tes paroles embaument ces retraites, comme les roses de l'hymen. Avec quel charme je reconnais dans ton langage quelques accents de la langue de mes pres ! Le seul frmissement de ta robe sur ces marbres me fait tressaillir. L'air n'est parfum que parce qu'il a touch ta chevelure. Tu es belle comme le Gnie de ma patrie au milieu de ces dbris. Mais Aben-Hamet peut-il esprer de fixer ton coeur ? Qu'est-il auprs de toi ? Il a parcouru les montagnes avec son pre ; il connat les plantes du dsert... hlas ! il n'en est pas une seule qui pt le gurir de la blessure que tu lui as faite ! Il porte des armes, mais il n'est point chevalier. Je me disais autrefois : L'eau de la mer qui dort  l'abri dans le creux du rocher est tranquille et muette, tandis que tout auprs la grande mer est agite et bruyante. Aben-Hamet ! ainsi sera ta vie, silencieuse, paisible, ignore dans un coin de terre inconnu, tandis que la cour du sultan est bouleverse par les orages. Je me disais cela, jeune chrtienne, et tu m'as prouv que la tempte peut aussi troubler la goutte d'eau dans le creux du rocher. "  <p> Blanca coutait avec ravissement ce langage nouveau pour elle, et dont le tour oriental semblait si bien convenir  la demeure des Fes, qu'elle parcourait avec son amant. L'amour pntrait dans son coeur de toutes parts ; elle sentait chanceler ses genoux, elle tait oblige de s'appuyer plus fortement sur le bras de son guide. Aben-Hamet soutenait le doux fardeau, et rptait en marchant : " Ah ! que ne suis-je un brillant Abencerage ! "  <p> " Tu me plairais moins, dit Blanca, car je serais plus tourmente : reste obscur et vis pour moi. Souvent un chevalier clbre oublie l'amour pour la renomme. "  <p> " Tu n'aurais pas ce danger  craindre, " rpliqua vivement Aben-Hamet.  <p> " Et comment m'aimerais-tu donc si tu tais un Abencerage ? " dit la descendante de Chimne.  <p> " Je t'aimerais, rpondit le Maure, plus que la gloire et moins que l'honneur. "  <p> Le soleil tait descendu sous l'horizon pendant la promenade des deux amants. Ils avaient parcouru tout l'Alhambra. Quels souvenirs offerts  la pense d'Aben-Hamet ! Ici la sultane recevait par des soupiraux la fume des parfums qu'on brlait au-dessous d'elle. L, dans cet asile cart, elle se parait de tous les atours de l'Orient. Et c'tait Blanca, c'tait une femme adore qui racontait ces dtails au beau jeune homme qu'elle idoltrait.  <p> La lune, en se levant, rpandit sa clart douteuse dans les sanctuaires abandonns et dans les parvis dserts de l'Alhambra. Ses blancs rayons dessinaient sur le gazon des parterres, sur les murs des salles, la dentelle d'une architecture arienne, les cintres des clotres, l'ombre mobile des eaux jaillissantes et celle des arbustes balancs par le zphyr. Le rossignol chantait dans un cyprs qui perait les dmes d'une mosque en ruine, et les chos rptaient ses plaintes. Aben-Hamet crivit au clair de la lune le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Soeurs : il traa ce nom en caractres arabes, afin que le voyageur et un mystre de plus  deviner dans ce palais des mystres.  <p> " Maure, ces lieux sont cruels, dit Blanca : quittons ces lieux. Le destin de ma vie est fix pour jamais. Retiens bien ces mots : Musulman, je suis ton amante sans espoir ; chrtien, je suis ton pouse fortune. "  <p> Aben-Hamet rpondit : " Chrtienne, je suis ton esclave dsol ; musulmane, je suis ton poux glorieux. "  <p> Et ces nobles amants sortirent de ce dangereux palais.  <p> La passion de Blanca s'augmenta de jour en jour, et celle d'Aben-Hamet s'accrut avec la mme violence. Il tait si enchant d'tre aim pour lui seul, de ne devoir  aucune cause trangre les sentiments qu'il inspirait, qu'il ne rvla point le secret de sa naissance  la fille du duc de Santa-F. Il se faisait un plaisir dlicat de lui apprendre qu'il portait un nom illustre, le jour mme o elle consentirait  lui donner sa main. Mais il fut tout  coup rappel  Tunis : sa mre, atteinte d'un mal sans remde, voulait embrasser son fils et le bnir avant d'abandonner la vie. Aben-Hamet se prsente au palais de Blanca. " Sultane, lui dit-il, ma mre va mourir. Elle me demande pour lui fermer les yeux. Me conserveras-tu ton amour ? "  <p> " Tu me quittes, rpondit Blanca plissante. Te reverrai-je jamais ? "  <p> " Viens, dit Aben-Hamet. Je veux exiger de toi un serment, et t'en faire un que la mort seule pourra briser. Suis-moi. "  <p> Ils sortent ; ils arrivent  un cimetire qui fut jadis celui des Maures. On voyait encore  et l de petites colonnes funbres autour desquelles le sculpteur figura jadis un turban, mais les chrtiens avaient depuis remplac ce turban par une croix. Aben-Hamet conduisit Blanca au pied de ces colonnes.  <p> " Blanca, dit-il, mes anctres reposent ici : je jure par leurs cendres de t'aimer jusqu'au jour o l'ange du jugement m'appellera au tribunal d'Allah. Je te promets de ne jamais engager mon coeur  une autre femme et de te prendre pour pouse aussitt que tu connatras la sainte lumire du prophte. Chaque anne,  cette poque, je reviendrai  Grenade pour voir si tu m'as gard ta foi et si tu veux renoncer  tes erreurs. "  <p> " Et moi, dit Blanca en larmes, je t'attendrai tous les ans ; je te conserverai jusqu' mon dernier soupir la foi que je t'ai jure, et je te recevrai pour poux lorsque le Dieu des chrtiens, plus puissant que ton amante, aura touch ton coeur infidle. "  <p> Aben-Hamet part ; les vents l'emportent aux bords africains ; sa mre venait d'expirer. Il la pleure, il embrasse son cercueil. Les mois s'coulent : tantt errant parmi les ruines de Carthage, tantt assis sur le tombeau de saint Louis, l'Abencerage exil appelle le jour qui doit le ramener  Grenade. Ce jour se lve enfin : Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mle de crainte il aperut les premiers promontoires de l'Espagne ! Blanca l'attend-elle sur ces bords ? Se souvient-elle encore d'un pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du dsert ?  <p> La fille du duc de Santa-F n'tait point infidle  ses serments. Elle avait pri son pre de la conduire  Malaga. Du haut des montagnes qui bordaient la cte inhabite, elle suivait des yeux les vaisseaux lointains et les voiles fugitives. Pendant la tempte, elle contemplait avec effroi la mer souleve par les vents : elle aimait alors  se perdre dans les nuages,  s'exposer dans les passages dangereux,  se sentir baigne par les mmes vagues, enlev par le mme tourbillon, qui menaaient les jours d'Aben-Hamet. Quand elle voyait la mouette plaintive raser les flots avec ses grandes ailes recourbes et voler vers les rivages de l'Afrique, elle la chargeait de toutes ces paroles d'amour, de tous ces veux insenss qui sortent d'un coeur que la passion dvore.  <p> Un jour qu'elle errait sur les grves, elle aperut une longue barque dont la proue leve, le mat pench et la voile latine annonaient l'lgant gnie des Maures. Blanca court au port, et voit bientt entrer le vaisseau barbaresque, qui faisait cumer l'onde sous la rapidit de sa course. Un Maure couvert de superbes habits se tenait debout sur la proue. Derrire lui deux esclaves noirs arrtaient par le frein un cheval arabe dont les naseaux fumants et les crins pars annonaient  la fois son naturel ardent et la frayeur que lui inspirait le bruit des vagues. La barque arrive, abaisse ses voiles, touche au mole, prsente le flanc : le Maure s'lance sur la rive, qui retentit du son de ses armes. Les esclaves font sortir le coursier tigr comme un lopard, qui hennit et bondit de joie en retrouvant la terre. D'autres esclaves descendent doucement une corbeille o reposait une gazelle couche parmi des feuilles de palmier. Ses jambes fines taient attaches et ployes sous elle de peur qu'elles ne se fussent brises dans les mouvements du vaisseau ; elle portait un collier de grains d'alos, et sur une plaque d'or qui servaient  rejoindre les deux bouts du collier taient gravs en arabe un nom et un talisman.  <p> Blanca reconnat Aben-Hamet : elle n'ose se trahir aux yeux de la foule, elle se retire et envoie Dorothe, une de ses femmes, avertir l'Abencerage qu'elle l'attend au palais des Maures. Aben-Hamet prsentait en ce moment au gouverneur son firman, crit en lettres d'azur sur un vlin prcieux et renferm dans un fourreau de soie. Dorothe s'approche, et conduit l'heureux Abencerage aux pieds de Blanca. Quels transports en se retrouvant tous deux fidles ! quel bonheur de se revoir aprs avoir t si longtemps spars ! Quels nouveaux serments de s'aimer toujours !  <p> Les deux esclaves noirs amnent le cheval numide, qui, au lieu de selle, n'avait sur le dos qu'une peau de lion rattache par une zone de pourpre. On apporte ensuite la gazelle. " Sultane, dit Aben-Hamet, c'est un chevreuil de mon pays, presque aussi lger que toi. " Blanca dtache elle-mme l'animal charmant, qui semblait la remercier en jetant sur elle les regards les plus doux. Pendant l'absence de l'Abencerage, la fille du duc de Santa-F avait tudi l'arabe : elle lut avec des yeux attendris son propre nom sur le collier de la gazelle. Celle-ci, rendue  la libert, se soutenait  peine sur ses pieds si longtemps enchans ; elle se couchait  terre et appuyait sa tte sur les genoux de sa matresse. Blanca lui prsentait des dattes nouvelles et caressait cette chevrette du dsert, dont la peau fine avait retenu l'odeur du bois d'alos et de la rose de Tunis.  <p> L'Abencerage, le duc de Santa-F et sa fille partirent ensemble pour Grenade. Les jours du couple heureux s'coulrent comme ceux de l'anne prcdente : mmes promenades, mme regret  la vue de la patrie, mme amour ou plutt amour toujours croissant, toujours partag, mais aussi mme attachement dans les deux amants  la religion de leurs pres. " Sois chrtien, " disait Blanca ; " Sois musulmane, " disait Aben-Hamet : et ils se sparrent encore une fois sans avoir succomb  la passion qui les entranait l'un vers l'autre.  <p> Aben-Hamet reparut la troisime anne, comme ces oiseaux voyageurs que l'amour ramne au printemps dans nos climats. Il ne trouva point Blanca au rivage, mais une lettre de cette femme adore apprit au fidle Arabe le dpart du duc de Santa-F pour Madrid et l'arrive de don Carlos  Grenade. Don Carlos tait accompagn d'un prisonnier franais, ami du frre de Blanca. Le Maure sentit son coeur se serrer  la lecture de cette lettre. Il partit de Malaga pour Grenade avec les plus tristes pressentiments. Les montagnes lui parurent d'une solitude effrayante, et il tourna plusieurs fois la tte pour regarder la mer qu'il venait de traverser.  <p> Blanca, pendant l'absence de son pre, n'avait pu quitter un frre qu'elle aimait, un frre qui voulait en sa faveur se dpouiller de tous ses biens et qu'elle revoyait aprs sept annes d'absence. Don Carlos avait tout le courage et toute la fiert de sa nation : terrible comme les conqurants du Nouveau-Monde, parmi lesquels il avait fait ses premires armes ; religieux comme les chevaliers espagnols vainqueurs des Maures, il nourrissait dans son coeur contre les infidles la haine qu'il avait hrite du sang du Cid.  <p> Thomas de Lautrec, de l'illustre maison de Foix, o la beaut dans les femmes et la beaut dans les hommes passaient pour un don hrditaire, tait frre cadet de la comtesse de Foix et du brave et malheureux Odet de Foix, seigneur de Lautrec. A l'ge de dix-huit ans, Thomas avait t arm chevalier par Bayard, dans cette retraite qui cota la vie au Chevalier sans peur et sans reproche. Quelque temps aprs, Thomas fut perc de coups et fait prisonnier  Pavie, en dfendant le roi chevalier qui perdit tout alors, <I>fors l'honneur</I>.  <p> Don Carlos de Bivar, tmoin de la vaillance de Lautrec, avait fait prendre soin des blessures du jeune Franais, et bientt il s'tablit entre eux une de ces amitis hroques dont l'estime et la vertu sont les fondements. Franois Ier tait retourn en France, mais Charles Quint retint les autres prisonniers. Lautrec avait eu l'honneur de partager la captivit de son roi et de coucher  ses pieds dans la prison. Rest en Espagne aprs le dpart du monarque, il avait t remis sur sa parole  don Carlos, qui venait de l'amener  Grenade.  <p> Lorsque Aben-Hamet se prsenta au palais de don Rodrigue et fut introduit dans la salle o se trouvait la fille du duc de Santa-F, il sentit des tourments jusque alors inconnus pour lui. Aux pieds de dona Blanca tait assis un jeune homme qui la regardait en silence, dans une espce de ravissement. Ce jeune homme portait un haut-de-chausses de buffle et un pourpoint de mme couleur, serr par un ceinturon d'o pendait une pe aux fleurs de lis. Un manteau de soie tait jet sur ses paules, et sa tte tait couverte d'un chapeau  petits bords, ombrag de plumes ; une fraise de dentelle, rabattue sur sa poitrine, laissait voir son cou dcouvert. Deux moustaches noires comme l'bne donnaient  son visage naturellement doux un air mle et guerrier. De larges bottes qui tombaient et se repliaient sur ses pieds portaient l'peron d'or, marque de la chevalerie.  <p> A quelque distance, un autre chevalier se tenait debout appuy sur la croix de fer de sa longue pe : il tait vtu comme l'autre chevalier, mais il paraissait plus g. Son air austre, bien qu'ardent et passionn, inspirait le respect et la crainte. La croix rouge de Calatrava tait brode sur son pourpoint avec cette devise <I>Pour elle et pour mon roi</I>.  <p> Un cri involontaire s'chappa de la bouche de Blanca lorsqu'elle aperut Aben-Hamet. " Chevaliers, dit-elle aussitt, voici l'infidle dont je vous ai tant parl : craignez qu'il ne remporte la victoire. Les Abencerages taient faits comme lui, et nul ne les surpassait en loyaut, courage et galanterie. "  <p> Don Carlos s'avana au-devant d'Aben-Hamet. " Seigneur Maure, dit-il, mon pre et ma soeur m'ont appris votre nom ; on vous croit d'une race noble et brave ; vous-mme, vous tes distingu par votre courtoisie. Bientt Charles Quint, mon matre doit porter la guerre  Tunis, et nous nous verrons, j'espre, au champ d'honneur. "  <p> Aben-Hamet posa la main sur son sein, s'assit  terre sans rpondre, et resta les veux attachs sur Blanca et sur Lautrec. Celui-ci admirait, avec la curiosit de son pays, la robe superbe, les armes brillantes, la beaut du Maure ; Blanca ne paraissait point embarrasse ; toute son me tait dans ses yeux : la sincre Espagnole n'essayait point de cacher le secret de son coeur. Aprs quelques moments de silence, Aben-Hamet se leva, s'inclina devant la fille de don Rodrigue, et se retira. Etonn du maintien du Maure et des regards de Blanca, Lautrec sortit avec un soupon qui se changea bientt en certitude.  <p> Don Carlos resta seul avec sa soeur. " Blanca, lui dit-il, expliquez-vous. D'o nat le trouble que vous a caus la vue de cet tranger ? "  <p> " Mon frre, rpondit Blanca, j'aime Aben-Hamet ! et s'il veut se faire chrtien, ma main est  lui. "  <p> " Quoi ! s'cria don Carlos, vous aimez Aben-Hamet ! la fille des Bivar aime un Maure, un infidle, un ennemi que nous avons chass de ces palais ! "  <p> " Don Carlos, rpliqua Blanca, j'aime Aben-Hamet ; Aben-Hamet m'aime ; depuis trois ans il renonce  moi plutt que de renoncer  la religion de ses pres. Noblesse, honneur, chevalerie, sont en lui ; jusqu' mon dernier soupir je l'adorerai. "  <p> Don Carlos tait digne de sentir ce que la rsolution d'Aben-Hamet avait de gnreux, quoiqu'il dplort l'aveuglement de cet infidle. " Infortune Blanca, dit-il, o te conduira cet amour ? J'avais espr que Lautrec, mon ami, deviendrait mon frre. "  <p> " Tu t'tais tromp, rpondit Blanca : je ne puis aimer cet tranger. Quant  mes sentiments pour Aben-Hamet, je n'en dois compte  personne. Garde tes serments de chevalerie comme je garderai mes serments d'amour. Sache seulement, pour te consoler, que jamais Blanca ne sera l'pouse d'un infidle. "  <p> " Notre famille disparatra donc de la terre ! " s'cria don Carlos.  <p> " C'est  toi de la faire revivre, dit Blanca. Qu'importent d'ailleurs des fils que tu ne verras point et qui dgnreront de ta vertu ? Don Carlos, je sens que nous sommes les derniers de notre race ; nous sortons trop de l'ordre commun pour que notre sang fleurisse aprs nous : le Cid fut notre aeul, il sera notre postrit. " Blanca sortit.  <p> Don Carlos vole chez l'Abencerage. " Maure, lui dit-il, renonce  ma soeur ou accepte le combat. "  <p> " Es-tu charg par ta soeur, rpondit Aben-Hamet, de me redemander les serments qu'elle m'a faits ? "  <p> " Non, rpliqua don Carlos : elle t'aime plus que jamais. "  <p> " Ah digne frre de Blanca ! s'cria Aben-Hamet en l'interrompant, je dois tenir tout mon bonheur de ton sang ! O fortun Aben-Hamet ! O heureux jour ! je croyais Blanca infidle pour ce chevalier franais... "  <p> " Et c'est l ton malheur, s'cria  son tour don Carlos hors de lui : Lautrec est mon ami ; sans toi il serait mon frre. Rends-moi raison des larmes que tu fais verser  ma famille. "  <p> " Je le veux bien, rpondit Aben-Hamet ; mais, n d'une race qui peut-tre a combattu la tienne, je ne suis pourtant point chevalier. Je ne vois ici personne pour me confrer l'ordre qui te permettra de te mesurer avec moi sans descendre de ton rang. "  <p> Don Carlos, frapp de la rflexion du Maure, le regarda avec un mlange d'admiration et de fureur. Puis tout  coup : " C'est moi qui t'armerai chevalier ! tu en es digne. "  <p> Aben-Hamet flchit le genou devant don Carlos, qui lui donne l'accolade en lui frappant trois fois l'paule du plat de son pe ; ensuite don Carlos lui ceint cette mme pe que l'Abencerage va peut-tre lui plonger dans la poitrine : tel tait l'antique honneur.  <p> Tous deux s'lancent sur leurs coursiers, sortent des murs de Grenade, et volent  la fontaine du Pin. Les duels des Maures et des chrtiens avaient depuis longtemps rendu cette source clbre. C'tait l que Malique Alabs s'tait battu contre Ponce de Lon, et que le grand matre de Calatrava avait donn la mort au valeureux Abayados. On voyait encore les dbris des armes de ce chevalier maure suspendus aux branches du pin, et l'on apercevait sur l'corce de l'arbre quelques lettres d'une inscription funbre. Don Carlos montra de la main la tombe d'Abayados  l'Abencerage : " Imite, lui cria-t-il, ce brave infidle, et reois le baptme et la mort de ma main. "  <p> " La mort peut-tre, rpondit Aben-Hamet, mais vivent Allah et le Prophte ! "  <p> Ils prirent aussitt du champ, et coururent l'un sur l'autre avec furie. Ils n'avaient que leurs pes : Aben-Hamet tait moins habile dans les combats que don Carlos, mais la bont de ses armes, trempes  Damas, et la lgret de son cheval arabe, lui donnaient encore l'avantage sur son ennemi. Il lana son coursier comme les Maures, et avec son large trier tranchant il coupa la jambe droite du cheval de don Carlos au-dessous du genou. Le cheval bless s'abattit, et don Carlos, dmont par ce coup heureux, marche sur Aben-Hamet l'pe haute. Aben-Hamet saute  terre et reoit don Carlos avec intrpidit. Il pare les premiers coups de l'Espagnol, qui brise son pe sur le fer de Damas. Tromp deux fois par la fortune, don Carlos verse des pleurs de rage et crie  son ennemi : " Frappe, Maure, frappe ! don Carlos dsarm te dfie, toi et toute ta race infidle. "  <p> " Tu pouvais me tuer, rpond l'Abencerage, mais je n'ai jamais song  te faire la moindre blessure : j'ai voulu seulement te prouver que j'tais digne d'tre ton frre, et t'empcher de me mpriser. "<p> Dans cet instant on aperois un nuage de poussire : Lautrec et Blanca pressaient deux cavales  de Fez, plus lgres que les vents. Ils arrivent  la fontaine du Pin et voient le combat suspendu.<p> " Je suis vaincu, dit don Carlos ; ce chevalier m'a donn la vie. Lautrec, vous serez peut-tre plus heureux que moi. "<p> " Mes blessures, dit Lautrec d'une voix noble et gracieuse me permettent de refuser le combat contre ce chevalier courtois. Je ne veux point, ajouta-t-il en rougissant, connatre le sujet de votre querelle et pntrer un secret qui porterait peut-tre la mort dans mon sein. Bientt mon absence fera renatre la paix parmi vous,  moins que Blanca ne m'ordonne de rester  ses pieds. "  <p> " Chevalier, dit Blanca, vous demeurerez auprs de mon frre, vous me regarderez comme votre soeur. Tous les coeurs qui sont ici prouvent des chagrins : vous apprendrez de nous  supporter les maux de la vie. "<p> Blanca voulut contraindre les trois chevaliers  se donner la main : tous les trois s'y refusrent : " Je hais Aben-Hamet ! " s'cria don Carlos. " Je l'envie, " dit Lautrec. - " Et moi, dit l'Abencerage, j'estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurais les aimer. "<p> " Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tt ou tard l'amiti suivra l'estime. Que l'vnement fatal qui nous rassemble ici soit  jamais ignor de Grenade. " Aben-Hamet devint ds ce moment plus cher  la fille du duc de Santa-F : l'amour aime la vaillance ; il ne manquait plus rien  l'Abencerage, puisqu'il tait brave et que don Carlos lui devait la vie. Aben-Hamet, par le conseil de Blanca s'abstnt pendant quelques jours de se prsenter au palais afin de laisser se calmer la colre de don Carlos. Un mlange de sentiments doux et amers remplissait l'me de L'Abencerage : d'un ct l'assurance d'tre aim avec tant de fidlit et d'ardeur tait pour lui une source inpuisable de dlice, d'un autre ct la certitude de n'tre jamais heureux sans renoncer  la religion de ses pres accablait le courage d'Aben-Hamet. Dj plusieurs annes s'taient coules sans apporter de remde  ses maux : verrait-il ainsi s'couler le reste de sa vie ?<p> Il tait plong dans un abme de rflexions les plus srieuses et les plus tendres, lorsqu'un soir il entendit sonner cette prire chrtienne qui annonce la fin du jour. Il lui vint en pense d'entrer dans le temple du Dieu de Blanca et de demander des conseils au Matre de la nature.<p> Il sort, il arrive  la porte d'une ancienne mosque convertie en glise par les fidles. Le coeur saisi de tristesse et de religion, il pntre dans le temple qui fut autrefois celui de son Dieu et de sa patrie. La prire venait de finir :il n'y avait plus personne dans l'glise. Une sainte obscurit rgnait  travers une multitude de colonnes qui ressemblaient au tronc des arbres d'une fort rgulirement plante. L'architecture lgre des Arabes s'tait marie  l'architecture gothique, et, sans rien perdre de son lgance, elle avait pis une gravit plus convenable aux mditations.  <p> Quelques lampes clairaient  peine les enfoncements des votes ; mais  la clart de plusieurs cierges allums on voyait encore briller l'autel du sanctuaire : il tincelait d'or et de pierreries. Les Espagnols mettent toute leur gloire  se dpouiller de leurs richesses pour en parer les objets du culte, et l'image du Dieu vivant place au milieu des voiles de dentelles, des couronnes de perles et des gerbes de rubis, est ador par un peuple  demi nu.<p> On ne remarquais aucun sige au milieu de la vaste enceinte : un pav de marbre qui recouvrait des cercueils servait aux grands comme aux petits pour se prosterner devant le Seigneur.  <p> Aben-Hamet s'avanait lentement dans les nefs dsertes qui retentissaient du seul bruit de ses pas. Son esprit tait partag entre les souvenirs que cet ancien difice de la religion des Maures retraait  sa mmoire et les sentiments que la religion des chrtiens faisait natre dans son coeur. Il entrevit au pied d'une colonne une figure immobile, qu'il prit d'abord pour une statue sur un tombeau ; il s'en approche ; il distingue un jeune chevalier  genou, le front lgrement inclin et les deux bras croiss sur sa poitrine. Ce chevalier ne fit aucun mouvement au bruit des pas d'Aben-Hamet ; aucune distraction, aucun signe extrieur de vie ne troubla sa profonde prire. Son pe tait couche  terre devant lui, et son chapeau, charg de plumes, tait pos sur le marbre  ses cts : il avait l'air d'tre fix dans cette attitude par l'effet d'un enchantement.  <p> C'tait Lautrec : " Ah ! dit l'Abencerage en lui-mme, ce jeune et beau Franais demande au ciel quelque faveur signale ; ce guerrier dj clbre par son courage, rpand ici son coeur devant le souverain du ciel, comme le plus humble et le plus obscur des hommes. Prions donc aussi le Dieu des chevaliers et de la gloire. "<p> Aben-Hamet allait se prcipiter sur le marbre, lorsqu'il aperut,  la lueur d'une lampe, des caractres arabes et un verset du Coran qui paraissaient sous un pltre  demi tomb. Les remords rentrent dans son coeur, et il se hte de quitter l'difice o il a pens devenir infidle  sa religion et  sa patrie.  <p> Le cimetire qui environnait cette ancienne mosque tait une espce de jardin plant d'orangers, de cyprs, de palmiers, et arros par deux fontaines ; un clotre rgnait alentour. Aben-Hamet, en passant sous un des portiques, aperut une femme prte  entrer dans l'glise. Quoiqu'elle ft enveloppe d'un voile, l'Abencerage reconnut la fille du duc de Santa-F ; il l'arrte, et lui dit : " Viens-tu chercher Lautrec dans ce temple ? "  <p> " Laisse l ces vulgaires jalousies, rpondit Blanca : si je ne t'aimais plus, je te le dirais ; je ddaignerais de te tromper. Je viens ici prier pour toi ; toi seul es maintenant l'objet de mes voeux : j'oublie mon me pour la tienne. Il ne fallait pas m'enivrer du poison de ton amour, ou il fallait consentir  servir le Dieu que je sers. Tu troubles toute ma famille, mon frre te hait ; mon pre est accabl de chagrin, parce que je refuse de choisir un poux. Ne t'aperois-tu pas que ma sant s'altre ? Vois cet asile de la mort ; il est enchant ! Je m'y reposerai bientt, si tu ne te htes de recevoir ma foi au pied de l'autel des chrtiens. Les combats que j'prouve minent peu  peu ma vie ; la passion que tu m'inspires ne soutiendra pas toujours ma frle existence ; songe,  Maure ! pour te parler ton langage, que le feu qui allume le flambeau est aussi le feu qui le consume. "  <p> Blanca entre dans l'glise, et laisse Aben-Hamet accabl de ces dernires paroles.  <p> C'en est fait : l'Abencerage est vaincu ; il va renoncer aux erreurs de son culte ; assez longtemps il a combattu. La crainte de voir Blanca mourir l'emporte sur tout autre sentiment dans le coeur d'Aben-Hamet. Aprs tout, se disait-il, le Dieu des chrtiens est peut-tre le Dieu vritable. Ce Dieu est toujours le Dieu des nobles mes, puisqu'il est celui de Blanca, de don Carlos et de Lautrec.  <p> Dans cette pense, Aben-Hamet attendit avec impatience le lendemain pour faire connatre sa rsolution  Blanca et changer une vie de tristesse et de larmes en une vie de joie et de bonheur. Il ne put se rendre au palais du duc de Santa-F que le soir. Il apprit que Blanca tait alle avec son frre au Gnralife, o Lautrec donnait une fte. Aben-Hamet, agit de nouveaux soupons, vole sur les traces de Blanca. Lautrec rougit en voyant paratre l'Abencerage ; quant  Don Carlos, il reut le Maure avec une froide politesse, mais  travers laquelle perait l'estime.  <p> Lautrec avait fait servir les plus beaux fruits de l'Espagne et de l'Afrique dans une des salles du Gnralife appele la salle des Chevaliers. Tout autour de cette salle taient suspendus les portraits des princes et des chevaliers vainqueurs des Maures, Pelage, le Cid, Gonzalve de Cordoue. L'pe du dernier roi de Grenade tait attache au-dessous de ces portraits. Aben-Hamet renferma sa douleur en lui-mme, et dit seulement comme le lion, en regardant ces tableaux : " Nous ne savons pas peindre. "  <p> Le gnreux Lautrec, qui voyait les yeux de l'Abencerage se tourner malgr lui vers l'pe de Boabdil, lui dit : " Chevalier Maure, si j'avais prvu que vous m'eussiez fait l'honneur de venir  cette fte, je ne vous aurais pas reu ici. On perd tous les jours une pe, et j'ai vu le plus vaillant des rois remettre la sienne  son heureux ennemi. "  <p> " Ah ! s'cria le Maure en se couvrant le visage d'un pan de sa robe, on peut la perdre comme Franois Ier, mais comme Boabdil !... "  <p> La nuit vint : on apporta des flambeaux ; la conversation changea de cours. On pria don Carlos de raconter la dcouverte du Mexique. Il parla de ce monde inconnu avec l'loquence pompeuse naturelle  la nation espagnole. Il dit les malheurs de Montzume, les moeurs des Amricains, les prodiges de la valeur castillane et mme les cruauts de ses compatriotes, qui ne lui semblaient mriter ni blme ni louange. Ces rcits enchantaient Aben-Hamet, dont la passion pour les histoires merveilleuses trahissait le sang arabe. Il fit  son tour le tableau de l'empire ottoman, nouvellement assis sur les ruines de Constantinople, non sans donner des regrets au premier empire de Mahomet ; temps heureux o le commandeur des croyants voyait briller autour de lui Zobeide, Fleur de Beaut, Force des Coeurs, Tourmente, et ce gnreux Ganem, esclave par amour. Quant  Lautrec, il peignit la cour galante de Franois Ier ; les arts renaissant du sein de la barbarie, l'honneur, la loyaut, la chevalerie des anciens temps, unis  la politesse des sicles civiliss, les tourelles gothiques ornes des ordres de la Grce, et les dames gauloises rehaussant la richesse de leurs atours par l'lgance athnienne.  <p> Aprs ces discours, Lautrec, qui voulait amuser la divinit de cette fte, prit une guitare, et chanta cette romance qu'il avait compose sur un air des montagnes de son pays :  <p> <p>    Combien j'ai douce souvenance<font size=-2 color=#808080> [cette romance est dj connue du public. J'en avais compos les paroles pour un air des montagnes d'Auvergne, remarquable par sa douceur et sa simplicit. (N.d.A.)]</font>  <p>    Du joli lieu de ma naissance !  <p>    Ma soeur, qu'ils taient beaux, les jours  <p>     De France !  <p>    O mon pays, sois mes amours  <p>     Toujours !  <p> <p>    Te souvient-il que notre mre,  <p>    Au foyer de notre chaumire,<p>    Nous pressait sur son coeur joyeux,<p>     Ma chre,<p>    Et nous baisions ses blancs cheveux  <p>     Tous deux ?<p> <p>    Ma soeur, te souvient-il encore  <p>    Du chteau que baignait la Dore !  <p>    Et de cette tant vieille tour <p>     Du Maure,<p>    O l'airain sonnoit le retour <p>     Du jour ?<p> <p>    Te souvient-il du lac tranquille  <p>    Qu'effeuroit l'hirondelle agile,  <p>    Du vent qui courboit le roseau  <p>     Mobile,  <p>    Et du soleil couchant sur l'eau,<p>     Si beau ?<p> <p>    Oh ! qui me rendra mon Hlne,<p>    Et ma montagne et le grand chne ?<p>    Leur souvenir fait tous les jours <p>     Ma peine :<p>    Mon pays sera mes amours <p>     Toujours !<p> <p> Lautrec, en achevant le dernier couplet, essuya avec son gant une larme que lui arrachait le souvenir du gentil pays de France. Les regrets du beau prisonnier furent vivement sentis par Aben-Hamet, qui dplorait comme Lautrec la perte de sa patrie. Sollicit de prendre  son tour la guitare, il s'en excusa, en disant qu'il ne savait qu'une romance, et qu'elle serait peu agrable  des chrtiens.  <p> " Si ce sont des infidles qui gmissent de nos victoires, repartit ddaigneusement don Carlos, vous pouvez chanter : les larmes sont permises aux vaincus. "  <p> " Oui, dit Blanca, et c'est pour cela que nos pres, soumis autrefois au joug des Maures, nous ont laiss tant de complaintes. "  <p> Aben-Hamet chanta donc cette ballade, qu'il avait apprise d'un pote de la tribu des Abencerages<font size=-2 color=#808080> [En traversant un pays montagneux entre Algsiras et Cadix, je m'arrtai dans une <I>venta</I> situe au milieu d'un bois. Je n'y trouvai qu'un petit garon de quatorze  quinze ans et une petite fille  peu prs du mme ge, frre et soeur qui tressaient auprs du feu des nattes de jonc. Ils chantaient une romance dont je ne comprenais pas les paroles, mais dont l'air tait simple et naf. Il faisait un temps affreux ; je restai deux heures  la venta. Mes jeunes htes rptrent si longtemps les couplets de leur romance, qu'il me fut ais d'en apprendre l'air par coeur c'est sur cet air que j'ai compos la romance de l'Abencerage. Peut-tre tait-il question d'Aben-Hamet dans la chanson de mes deux petits Espagnols. Au reste, le dialogue de Grenade et du roi de Lon est imit d'une romance espagnole. (N.d.A.)]</font> :  <p> <p>    Le roi don Juan,<p>    Un jour chevauchant,  <p>    Vit sur la montagne <p>    Grenade d'Espagne ;  <p>    Il lui dit soudain :  <p>    Cit mignonne,  <p>    Mon coeur te donne  <p>    Avec ma main.  <p> <p>    Je t'pouserai,  <p>    Puis apporterai  <p>    En dons  ta ville,  <p>    Cordoue et Sville.  <p>    Superbes atours  <p>    Et perle fine  <p>    Je te destine  <p>    Pour nos amours.  <p> <p>    Grenade rpond :  <p>    Grand roi de Lon,  <p>    Au Maure lie,  <p>    Je suis marie.<p>    Garde tes prsents :  <p>    J'ai pour parure <p>    Riche ceinture  <p>    Et beaux enfants.  <p> <p>    Ainsi tu disois ;  <p>    Ainsi tu mentois.  <p>    O mortelle injure !  <p>    Grenade est parjure !  <p>    Un chrtien maudit  <p>    D'Abencerage  <p>    Tient l'hritage :<p>    C'toit crit !  <p> <p>    Jamais le chameau  <p>    N'apporte au tombeau,  <p>    Prs de la piscine,  <p>    L'Haggi de Mdine.  <p>    Un chrtien maudit  <p>    D'Abencerage  <p>    Tient l'hritage :  <p>    C'toit crit !  <p> <p>    O bel Albambra !  <p>    O palais d'Allah !  <p>    Cit des fontaines !  <p>    Fleuve aux vertes plaines,  <p>    Un chrtien maudit  <p>    D'Abencerage  <p>    Tient l'hritage :  <p>    C'toit crit !  <p> <p> La navet de ces plaintes avait touch jusqu'au superbe don Carlos, malgr les imprcations prononces contre les chrtiens. Il aurait dsir qu'on le dispenst de chanter lui-mme, mais par courtoisie pour Lautrec il crut devoir cder  ses prires. Aben-Hamet donna la guitare au frre de Blanca, qui clbra les exploits du Cid son illustre aeul :  <p> <p>    Prt  partir pour la rive africaine<font size=-2 color=#808080> [Tout le monde connat l'air des <I>Folies d'Espagne</I>. Cet air tait sans paroles, du moins il n'y avait point de paroles qui en rendissent le caractre grave, religieux et chevaleresque. J'ai essay d'exprimer ce caractre dans la romance du Cid. Cette romance s'tant rpandue dans le public sans mon aveu, des matres clbres m'ont fait l'honneur de l'embellir de leur musique. Mais comme je l'avais expressment compose pour l'air des <I>Folies d'Espagne</I>, il y a un couplet qui devient un vrai galimatias, s'il ne se rapporte  mon intention primaire :  <p> <p>    (...) Mon noble chant vainqueur,  <p> <I>   D'Espagne</I> un jour deviendra la folie, etc.  <p> <p> Enfin ces trois romances n'ont quelque mrite qu'autant qu'elles sont chantes sur trois vieux airs vritablement nationaux ; elles amnent d'ailleurs le dnouement. (N.d.A.)]</font>,  <p>    Le Cid arm, tout brillant de valeur,  <p>    Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimne,  <p>    Chantoit ces vers que lui dictoit l'honneur :  <p> <p>    Chimne a dit : Va combattre le Maure ;  <p>    De ce combat surtout reviens vainqueur.  <p>    Oui, je croirai que Rodrigue m'adore  <p>    S'il fait cder son amour  l'honneur.  <p> <p>    Donnez, donnez et mon casque et ma lance !<p>    Je vais montrer que Rodrigue a du coeur :<p>    Dans les combats signalant sa vaillance,<p>    Son cri sera pour sa dame et l'honneur.<p> <p>    Maure vant pour ta galanterie,  <p>    De tes accents mon noble chant vainqueur  <p>    D'Espagne un jour deviendra la folie,  <p>    Car il peindra l'amour avec l'honneur.  <p> <p>    Dans le vallon de notre Andalousie,<p>    Les vieux chrtiens conteront ma valeur :<p>    Il prfra, diront-ils,  la vie <p>    Son Dieu, son roi, sa Chimne et l'honneur.  <p> <p> Don Carlos avait paru si fier en chantant ces paroles d'une voix mle et sonore, qu'on l'aurait pris pour le Cid lui-mme. Lautrec partageait l'enthousiasme guerrier de son ami ; mais l'Abencerage avait pli au nom du Cid.  <p> " Ce chevalier, dit-il, que les chrtiens appellent la Fleur des batailles, porte parmi nous le nom de cruel. Si sa gnrosit avait gal sa valeur... "  <p> " Sa gnrosit, repartit vivement don Carlos interrompant Aben-Hamet, surpassait encore son courage, et il n'y a que des Maures qui puissent calomnier le hros  qui ma famille doit le jour. "  <p> " Que dis-tu ? s'cria Aben-Hamet s'lanant du sige o il tait  demi couch : tu comptes le Cid parmi tes aeux ? "  <p> " Son sang coule dans mes veines, rpliqua don Carlos, et je me reconnais de ce noble sang  la haine qui brle dans mon coeur contre les ennemis de mon Dieu. "  <p> " Ainsi, dit Aben-Hamet regardant Blanca, vous tes de la maison de ces Bivar qui, aprs la conqute de Grenade, envahirent les foyers des malheureux Abencerages et donnrent la mort  un vieux chevalier de ce nom qui voulut dfendre le tombeau de ses aeux ? "  <p> " Maure ! s'cria don Carlos enflamm de colre, sache que je ne me laisse point interroger. Si je possde aujourd'hui la dpouille des Abencerages, mes anctres l'ont acquise au prix de leur sang, et ils ne la doivent qu' leur pe. "  <p> " Encore un mot, dit Aben-Hamet toujours plus mu : nous avons ignor dans notre exil que les Bivar eussent port le titre de Santa-F, c'est ce qui a caus mon erreur. "  <p> " Ce fut, rpondit don Carlos,  ce mme Bivar, vainqueur des Abencerages, que ce titre fut confr par Ferdinand le Catholique. "  <p> La tte d'Aben-Hamet se pencha dans son sein : il resta debout au milieu de don Carlos, de Lautrec et de Blanca tonns. Deux torrents de larmes coulrent de ses yeux sur le poignard attach  sa ceinture. " Pardonnez, dit-il ; les hommes, je le sais, ne doivent pas rpandre des larmes : dsormais les miennes ne couleront plus au dehors, quoiqu'il me reste beaucoup  pleurer ; coutez-moi : Blanca, mon amour pour toi gale l'ardeur des vents brlants de l'Arabie. J'tais vaincu ; je ne pouvais plus vivre sans toi. Hier, la vue de ce chevalier franais en prires, tes paroles dans le cimetire du temple, m'avaient fait prendre la rsolution de connatre ton Dieu et de t'offrir ma foi. "  <p> Un mouvement de joie de Blanca et de surprise de don Carlos interrompit Aben-Hamet ; Lautrec cacha son visage dans ses deux mains. Le Maure devina sa pense, et secouant la tte avec un sourire dchirant : " Chevalier, dit-il, ne perds pas toute esprance ; et toi, Blanca, pleure  jamais sur le dernier Abencerage ! "  <p> Blanca, don Carlos, Lautrec, lvent tous trois les mains au ciel, et s'crient : " Le dernier Abencerage ! "  <p> Le silence rgne ; la crainte, l'espoir, la haine, l'amour, l'tonnement, la jalousie, agitent tous les coeurs ; Blanca tombe bientt  genoux. " Dieu de bont ! dit-elle, tu justifies mon choix, je ne pouvais aimer que le descendant des hros. "  <p> " Ma soeur, s'cria don Carlos irrit, songez donc que vous tes ici devant Lautrec ! "  <p> " Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ta colre ; c'est  moi  vous rendre le repos. " Alors s'adressant  Blanca, qui s'tait assise de nouveau :  <p> " Houri du ciel, Gnie de l'amour et de la beaut, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu' son dernier soupir : mais connais toute l'tendue de son malheur. Le vieillard immol par ton aeul en dfendant ses foyers tait le pre de mon pre ; apprends encore un secret que je t'ai cach, ou plutt que tu m'avais fait oublier. Lorsque je vins la premire fois visiter cette triste patrie, j'avais surtout pour dessein de chercher quelque fils des Bivar qui pt me rendre compte du sang que ses pres avaient vers. "  <p> " Eh bien ! " dit Blanca d'une voix douloureuse, mais soutenue par l'accent d'une grande me, " quelle est ta rsolution ? "  <p> " La seule qui soit digne de toi, rpondit Aben-Hamet : te rendre tes serments, satisfaire par mon ternelle absence et par ma mort  ce que nous devons l'un et l'autre  l'inimiti de nos dieux, de nos patries et de nos familles. Si jamais mon image s'effaait de ton coeur, si le temps, qui dtruit tout, emportait de ta mmoire le souvenir d'Abencerage... ce chevalier franais... Tu dois ce sacrifice  ton frre. "  <p> Lautrec se lve avec imptuosit, se jette dans les bras du Maure. " Aben-Hamet ! s'crie-t-il, ne crois pas me vaincre en gnrosit : je suis Franais ; Bayard m'arma chevalier ; j'ai vers mon sang pour mon roi ; je serai, comme mon parrain et comme mon prince, sans peur et sans reproche. Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t'accorder la main de sa soeur ; si tu quittes Grenade, jamais un mot de mon amour ne troublera ton amante. Tu n'emporteras point dans ton exil la funeste ide que Lautrec, insensible  ta vertu, cherche  profiter de ton malheur. "  <p> Et le jeune chevalier pressait le Maure sur son sein avec la chaleur et la vivacit d'un Franais.  <p> " Chevaliers, dit don Carlos  son tour, je n'attendais pas moins de vos illustres races. Aben-Hamet,  quelle marque puis-je vous reconnatre pour le dernier Abencerage ? "  <p> " A ma conduite, " rpondit Aben-Hamet.  <p> " Je l'admire, dit l'Espagnol ; mais, avant de m'expliquer, montrez-moi quelque signe de votre naissance. "  <p> Aben-Hamet tira de son sein l'anneau hrditaire des Abencerages, qu'il portait suspendu  une chane d'or.  <p> A ce signe, don Carlos tendit la main au malheureux Aben-Hamet. " Sire chevalier, dit-il, je vous tiens pour prud'homme et vritable fils de rois. Vous m'honorez par vos projets sur ma famille, j'accepte le combat que vous tiez venu secrtement chercher. Si je suis vaincu, tous mes biens, autrefois tous les vtres, vous seront fidlement remis. Si vous renoncez au projet de combattre, acceptez  votre tour ce que je vous offre : soyez chrtien et recevez la main de ma soeur, que Lautrec a demande pour vous. "  <p> La tentation tait grande, mais elle n'tait pas au-dessus des forces d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au coeur de l'Abencerage, d'une autre part il ne pensait qu'avec pouvante  l'ide d'unir le sang des perscuteurs au sang des perscuts. Il croyait voir l'ombre de son aeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilge. Transperc de douleur, Aben-Hamet s'crie : " Ah ! faut-il que je rencontre ici tant d'mes sublimes, tant de caractres gnreux, pour mieux sentir ce que je perds. Que Blanca prononce ; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour tre plus digne de son amour ! "  <p> Blanca s'crie : " Retourne au dsert ! " et elle s'vanouit.  <p> Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une seule parole. Ds la nuit mme il partit pour Malaga, et s'embarqua sur un vaisseau qui devait toucher  Oran. Il trouva campe prs de cette ville la caravane qui tous les trois ans sort de Maroc, traverse l'Afrique, se rend en l'Egypte et rejoint dans l'Ymen la caravane de La Mecque. Aben-Hamet se mit au nombre des plerins.  <p> Blanca, dont les jours furent d'abord menacs, revint  la vie. Lautrec, fidle  la parole qu'il avait donne  l'Abencerage, s'loigna, et jamais un mot de son amour ou de sa douleur ne troubla la mlancolie de la fille du duc de Santa-F. Chaque anne Blanca allait errer sur les montagnes de Malaga,  l'poque o son amant avait coutume de revenir d'Afrique ; elle s'asseyait sur les rochers, regardait la mer, les vaisseaux lointains, et retournait ensuite  Grenade ; elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l'Alhambra. Elle ne se plaignait point, elle ne pleurait point, elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet : un tranger l'aurait crue heureuse. Elle resta seule de sa famille. Son pre mourut de chagrin, et don Carlos fut tu dans un duel o Lautrec lui servit de second. On n'a jamais su quelle fut la destine d'Aben-Hamet.  <p> Lorsqu'on sort de Tunis par la porte qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un cimetire : sous un palmier dans un coin de ce cimetire, on m'a montr un tombeau qu'on appelle <I>le tombeau du dernier Abencerage</I>. Il n'a rien de remarquable, la pierre spulcrale en est tout unie ; seulement, d'aprs une coutume des Maures, on a creus au milieu de cette pierre un lger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funbre et sert, dans un climat brlant,  dsaltrer l'oiseau du ciel.  <p> <p> </BODY></HTML> 
