<HTML> <HEAD>   <TITLE>Chateaubriand</TITLE> </HEAD> <BODY BACKGROUND="anneau.jpg"> <P ALIGN=Center> <B>CHATEAUBRIAND</B><BR> <FONT SIZE=-1>1768 - 1848</FONT> <P> <TABLE CELLPADDING="2">   <TR>     <TD WIDTH=30></TD>     <TD></TD>     <TD></TD>     <TD><B>Mes joies de l'automne</B>       <P ALIGN=Justify>       <IMG SRC="chateaub.gif" WIDTH="55" HEIGHT="82"> Plus la saison &eacute;tait       triste, plus elle &eacute;tait en rapport avec moi : le temps des frimas,       en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes:       on se sent mieux &agrave; l'abri des hommes. <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">Un caract&egrave;re moral       s'attache aux sc&egrave;nes de l'automne : ces feuilles qui tombent comme       nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient       comme nos illusions, cette lumi&egrave;re qui s'affaiblit comme notre       intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui       se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destin&eacute;es.       <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">Je voyais avec un plaisir       indicible le retour de la saison des temp&ecirc;tes, le passage des cygnes       et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'&eacute;tang,       et leur perch&eacute;e &agrave; l'entr&eacute;e de la nuit sur les plus hauts       ch&ecirc;nes du grand Mail. Lorsque le soir &eacute;levait une vapeur       bleu&acirc;tre au carrefour des for&ecirc;ts, que les complaintes ou les       lais du vent g&eacute;missaient dans les mousses fl&eacute;tries, j'entrais       en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrai-je quelque laboureur       au bout d'un gu&eacute;ret, je m'arr&ecirc;tais pour regarder cet homme       germ&eacute; &agrave; l'ombre des &eacute;pis parmi lesquels il devait &ecirc;tre       moissonn&eacute;, et qui, retournant la terre de sa tombe avec le soc de       la charrue, m&ecirc;lait sueurs br&ucirc;lantes aux pluies glac&eacute;es       de l'automne : le sillon qu'il creusait &eacute;tait le monument destin&eacute;       &agrave; lui survivre. Que faisait &agrave; cela mon &eacute;l&eacute;gante       d&eacute;mone? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait       la pyramide &eacute;gyptienne noy&eacute;e dans le sable, comme un jour le       sillon armoricain cach&eacute; sous la bruy&egrave;re: je m'applaudissais       d'avoir plac&eacute; les fables de ma f&eacute;licit&eacute; hors du cercle       des r&eacute;alit&eacute;s humaines. <BR>       Le soir je m'embarquais sur l'&eacute;tang, conduisant seul mon bateau au       milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du n&eacute;nuphar. L&agrave;,       se r&eacute;unissaient les hirondelles pr&ecirc;tes &agrave; quitter nos       climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant       &eacute;tait moins attentif au r&eacute;cit d'un voyageur. Elles se jouaient       sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes,       s'&eacute;lan&ccedil;aient ensemble dans les airs, comme pour &eacute;prouver       leurs ailes, se rabattaient &agrave; la surface du lac, puis se venaient       suspendre aux roseaux que leur poids courbait &agrave; peine, et qu'elles       remplissaient de leur ramage confus.       <P ALIGN=Center>       <IMG SRC="fleurs.gif" WIDTH="200" HEIGHT="51">       <P>       <B>Incantation</B>       <P>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">La nuit descendait ;       les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels       la caravane emplum&eacute;e, poules d'eau, sarcelles, martins-p&ecirc;cheurs,       b&eacute;cassines, se taisait ; le lac battait ses bords ; les grandes voix       de l'automne sortaient des marais et des bois : j'&eacute;chouais mon bateau       au rivage et retournais au ch&acirc;teau. Dix heures sonnaient. A peine       retir&eacute; dans ma chambre, ouvrant mes fen&ecirc;tres, fixant mes regards       au ciel, je commen&ccedil;ais une incantation. Je montais avec ma magicienne       sur les nuages : roul&eacute; dans ses cheveux et dans ses voiles, j'allais,       au gr&eacute; des temp&ecirc;tes, agiter la cime des for&ecirc;ts, &eacute;branler       le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les mers, plongeant dans l'espace,       descendant du tr&ocirc;ne de Dieu aux portes de l'ab&icirc;me, les mondes       &eacute;taient livr&eacute;s &agrave; la puissance de mes amours. Au milieu       du d&eacute;sordre des &eacute;l&eacute;ments, je mariais avec ivresse la       pens&eacute;e du danger &agrave; celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon       ne m'apportaient que les soupirs de la volupt&eacute; ; le murmure de la       pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais       &agrave; cette femme auraient rendu des sens &agrave; la vieillesse, et       r&eacute;chauff&eacute; le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout,       &agrave; la fois vierge et amante, Eve innocente, Eve tomb&eacute;e,       l'enchanteresse par qui me venait ma folie &eacute;tait un m&eacute;lange       de myst&egrave;res et de passions : je la pla&ccedil;ais sur un autel et       je l'adorais. L'orgueil d'&ecirc;tre aim&eacute; d'elle augmentait encore       mon amour. Marchait-elle? Je me prosternais pour &ecirc;tre foul&eacute;       sous ses pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais &agrave; son       sourire ; je tremblais au son de sa voix, je fr&eacute;missais de d&eacute;sir,       si je touchais ce qu'elle avait touch&eacute;. L'air exhal&eacute; de sa       bouche humide p&eacute;n&eacute;trait dans la moelle de mes os, coulait dans       mes veines au lieu de sang. Un seul de ses regards m'e&ucirc;t fait voler       au bout de la terre ; quel d&eacute;sert ne m'e&ucirc;t suffi avec elle !       A ses c&ocirc;t&eacute;s, l'antre des lions se f&ucirc;t chang&eacute; en       palais, et des millions de si&egrave;cles eussent &eacute;t&eacute; trop       courts pour &eacute;puiser les feux dont je me sentais embras&eacute;. <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">A cette fureur se joignait       une idol&acirc;trie morale : par un autre jeu de mon imagination, cette       Phryn&eacute; qui m'enla&ccedil;ait dans ses bras &eacute;tait aussi pour       moi la gloire et surtout l'honneur ; la vertu lorsqu'elle accomplit ses plus       nobles sacrifices, le g&eacute;nie lorsqu'il enfante la pens&eacute;e la       plus rare, donneraient &agrave; peine une id&eacute;e de cette autre sorte       de bonheur. Je trouvais &agrave; la fois dans ma cr&eacute;ation merveilleuse       toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l'&acirc;me.       Accabl&eacute; et comme submerg&eacute; de ces doubles d&eacute;lices, je       ne savais plus quelle &eacute;tait ma v&eacute;ritable existence ; j'&eacute;tais       homme et n'&eacute;tais pas homme ; je devenais le nuage, le vent, le bruit       ; j'&eacute;tais un pur esprit, un &ecirc;tre a&eacute;rien, chantant la       souveraine f&eacute;licit&eacute;. Je me d&eacute;pouillais de ma nature       pour me fondre avec la fille de mes d&eacute;sirs, pour me transformer en       elle, pour toucher plus intimement la beaut&eacute;, pour &ecirc;tre &agrave;       la fois la passion re&ccedil;ue et donn&eacute;e, l'amour et l'objet de l'amour.       <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">Tout &agrave; coup,       frapp&eacute; de ma folie, je me pr&eacute;cipitais sur ma couche ; je me       roulais dans ma douleur ; j'arrosais mon lit de larmes cuisantes, que personne       ne voyait, et qui coulaient, mis&eacute;rables, pour un n&eacute;ant. <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">Bient&ocirc;t, ne pouvant       plus rester dans ma tour, je descendais &agrave; travers les       t&eacute;n&egrave;bres, j'ouvrais furtivement l&agrave; porte du perron comme       un meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois. <BR>       Apr&egrave;s avoir march&eacute; &agrave; l'aventure, agitant mes mains,       embrassant les vents qui m'&eacute;chappaient ainsi que l'ombre, objet de       mes poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un h&ecirc;tre ; je regardais       les corbeaux que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre,       ou la lune se tra&icirc;nant sur la cime d&eacute;pouill&eacute;e de la futaie       : j'aurais voulu habiter ce monde mort, qui r&eacute;fl&eacute;chissait la       p&acirc;leur du s&eacute;pulcre. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidit&eacute;       de la nuit ; l'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas m&ecirc;me tir&eacute;       du fond de mes pens&eacute;es, si &agrave; cette heure la cloche du village       ne s'&eacute;tait fait entendre. <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">Dans la plupart des villages       de la Bretagne, c'est ordinairement &agrave; la pointe du jour que l'on sonne       pour les tr&eacute;pass&eacute;s. Cette sonnerie compose, de trois notes       r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, un petit air monotone, m&eacute;lancolique       et champ&ecirc;tre. Rien ne convenait mieux &agrave; mon &acirc;me malade       et bless&eacute;e, que d'&ecirc;tre rendue aux tribulations de l'existence       par la cloche qui en annon&ccedil;ait la fin. Je me repr&eacute;sentais le       p&acirc;tre expir&eacute; dans sa cabane inconnue, ensuite d&eacute;pos&eacute;       dans un cimeti&egrave;re non moins ignor&eacute;. Qu'&eacute;tait-il venu       faire sur la terre? Moi-m&ecirc;me, que faisais-je dans ce monde ? Puisque       enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux partir &agrave; la fra&icirc;cheur       du matin, arriver de bonne heure, que d'achever le voyage sous le poids et       pendant la chaleur du jour ? Le rouge du d&eacute;sir me montait au visage       ; l'id&eacute;e de n'&ecirc;tre plus me saisissait le coeur &agrave; la       fa&ccedil;on d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma jeunesse, j'ai       souvent souhait&eacute; ne pas survivre au bonheur : il y avait dans le premier       succ&egrave;s un degr&eacute; de f&eacute;licit&eacute; qui me faisait aspirer       &agrave; la destruction. <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">De plus en plus       garrott&eacute; &agrave; mon fant&ocirc;me, ne pouvant jouir de ce qui n'existait       pas, j'&eacute;tais comme ces hommes mutil&eacute;s qui r&ecirc;vent des       b&eacute;atitudes pour eux insaisissables, et qui se cr&eacute;ent un songe       dont les plaisirs &eacute;galent les tortures de l'enfer. J'avais en outre       le pressentiment des mis&egrave;res de mes futures destin&eacute;es :       ing&eacute;nieux &agrave; me forger des souffrances, je m'&eacute;tais       plac&eacute; entre deux d&eacute;sespoirs; quelquefois je ne me croyais qu'un       &ecirc;tre nul, incapable de s'&eacute;lever au-dessus du vulgaire; quelquefois       il me semblait sentir en moi des qualit&eacute;s qui ne seraient jamais       appr&eacute;ci&eacute;es. Un secret instinct m'avertissait qu'en avan&ccedil;ant       dans le monde, je ne trouverais rien de ce que je cherchais.       <P>       <I>(M&eacute;moires d'outre-tombe). </I>       <P ALIGN=Center>       <IMG SRC="fleurs.gif" WIDTH="200" HEIGHT="51">       <P>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">Mais comment exprimer       cette foule de sensations fugitives, que j'&eacute;prouvais dans mes promenades       ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent       au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un       d&eacute;sert ; on en jouit, mais on ne peut les peindre. <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">L'automne me surprit       au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des       temp&ecirc;tes. Tant&ocirc;t, j'aurais voulu &ecirc;tre un de ces guerriers       errant au milieu des vents, des nuages et des fant&ocirc;mes; tant&ocirc;t       j'enviais jusqu'au sort du p&acirc;tre que je voyais r&eacute;chauffer ses       mains &agrave; l'humble feu de broussailles qu'il avait allum&eacute; au       coin d'un bois. J'&eacute;coutais ses chants m&eacute;lancoliques qui me       rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors       m&ecirc;me qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet,       une lyre o&ugrave; il manque des cordes, et o&ugrave; nous sommes forc&eacute;s       de rendre les accents de la joie sur le ton consacr&eacute; aux soupirs.       <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">Le jour, je m'&eacute;garais       sur de grandes bruy&egrave;res termin&eacute;es par des for&ecirc;ts. Qu'il       fallait peu de choses &agrave; ma r&ecirc;verie! une feuille s&eacute;ch&eacute;e       que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fum&eacute;e s'&eacute;levait       dans la cime d&eacute;pouill&eacute;e des arbres, la mousse qui tremblait       au souffle du Nord sur le tronc d'un ch&ecirc;ne, une roche &eacute;cart&eacute;e,       un &eacute;tang d&eacute;sert o&ugrave; le jonc fl&eacute;tri murmurait!       Le clocher solitaire s'&eacute;levant au loin dans la vall&eacute;e a souvent       attir&eacute; mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage       qui volaient au-dessus de ma t&ecirc;te. Je me figurais les bords ignor&eacute;s,       les climats lointains o&ugrave; ils se rendent ; j'aurais voulu &ecirc;tre       sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait : je sentais que je       n'&eacute;tais moi-m&ecirc;me qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait       me dire : &#171; Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue       ; attends que le vent de la mort se l&egrave;ve, alors tu d&eacute;ploieras       ton vol vers ces inconnues que ton coeur demande &#187;. <BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">&#171; Levez-vous vite,       orages d&eacute;sir&eacute;s qui devez emporter Ren&eacute; dans les espaces       d'une autre vie: &#187; Ainsi disant, je marchais &agrave; grands pas, le       visage enflamm&eacute;, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni       pluie, ni frimas, enchant&eacute;, tourment&eacute;, et comme poss&eacute;d&eacute;       par le d&eacute;mon de mon coeur.<BR>       <IMG HSPACE=10 SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1">La nuit, lorsque l'aquilon       &eacute;branlait ma chaumi&egrave;re, que les pluies tombaient en torrent       sur mon toit, qu'&agrave; travers ma fen&ecirc;tre je voyais la lune silloner       les nuages amoncel&eacute;s, comme un p&acirc;le vaisseau qui laboure les       vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais       la puissance de cr&eacute;er des mondes.       <P>       <I>Ren&eacute;.</I></TD>   </TR> </TABLE> <P> <TABLE CELLPADDING="2">   <TR>     <TD WIDTH="30"></TD>     <TD WIDTH=500><P ALIGN=Center>       <A HREF="spiral24.html"><IMG SRC="fgauch.gif" WIDTH="28" HEIGHT="28" BORDER="0"></A>       <IMG SRC="clear.gif" WIDTH="1" HEIGHT="1" BORDER="0" HSPACE="20">       <A HREF="spiral25.html"><IMG SRC="fdroit.gif" WIDTH="28" HEIGHT="28" BORDER="0"></A>       <P ALIGN=Left> 	<HR>       <FONT SIZE=-1>Le Cahier &agrave; Spirales &copy;1996, 1997 par Vincent Di       Sanzo</FONT><BR>       <SMALL>vous pouvez envoyer un courrier &agrave; l'adresse suivante :       <A HREF="mailto:vdisanzo@teaser.fr">vdisanzo@teaser.fr</A> <BR>       ou bien signer le <A HREF="livredor.html" TARGET="_top">livre       d'or</A>.</SMALL></TD>   </TR> </TABLE> </BODY></HTML> 
