<html> <head> <title>Untitled Document</title> <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> </head>  <body bgcolor="#FFFFFF" text="#000000"> <table width="813" align="center">   <tr>      <td>       <p align="left"><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="5" color="#FF0000"><i>La          Plaine de Ca&iuml;n</i></font><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">          <font face="Verdana, Arial, Helvetica, sans-serif">(extrait)</font></font></p>       <p align="left"><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">(...)</font></p>       <p align="left"><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">Sa          t&ecirc;te a perdu beaucoup de sang, dit la voix sanglotante. <br>         Le raisin non plus ne donne plus de jus, mais du sang. Ce ne sont plus          des grappes, qui pendent aux ceps, mais des bras et des jambes et des          t&ecirc;tes. Et une odeur de sang pourri a supplant&eacute; le parfum          de feuilles vertes. Alors j'ai cri&eacute;. Je veux lancer au monde entier          un appel &agrave; t&eacute;moins, mais je n'entends m&ecirc;me pas le          cri qui s</font><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">ort          de ma gorge. Je suis debout pr&egrave;s du portail, tremblante. Ma tante          n'est plus l&agrave;. Je hurle.<br>         &#151;&nbsp;Tante&nbsp;! Tan-an-an-ante&nbsp;! <br>         Personne ne r&eacute;pond. Toute la ferme est sous la f&eacute;rule des          bottes. Les murets d'irrigation sont &eacute;cras&eacute;s et les racines          des plantes &eacute;mergent. J'ai couru vers le b&acirc;timent d'habitation.          Toutes les portes sont d&eacute;fonc&eacute;es, d&eacute;truites. Mais          que cherchent-elles donc, ces bottes&nbsp;? Qui cherchent-elles&nbsp;?          Rassoul, tous les Rassoul de la terre, voil&agrave; ce qu'elles cherchent&nbsp;!<br>         Seul le miroir est encore en place&nbsp;: je me pr&eacute;cipite vers          lui, mais il est fendu en son milieu. Je me regarde&nbsp;: c'est effrayant,          je suis devenue le sosie de ma tante et de toutes ces femmes que j'ai          vues dans mon r&ecirc;ve &eacute;veill&eacute; tout &agrave; l'heure.          Les traits de mon visage se sont creus&eacute;s &agrave; un point terrifiant.          <br>         En une nuit, j'ai vieilli de plusieurs si&egrave;cles, avec ces cheveux          blancs et ces innombrables rides qui cernent mes yeux. Ma peau ressemble          &agrave; un morceau de cuir qui serait rest&eacute; des ann&eacute;es          expos&eacute; au soleil, au vent et &agrave; la pluie. J'ai contempl&eacute;          ce spectacle avec tout le sang-froid que peut avoir une femme &acirc;g&eacute;e          de plusieurs mill&eacute;naires. Puis j'ai jet&eacute; au loin le miroir.          <br>         Les bottes... les bottes...<br>         &#151;&nbsp;Rassoul non plus, on ne l'a pas retrouv&eacute;, dit une voix.          <br>         Rassoul... Rassoul... Son souvenir gagne mon c&#156;ur comme une vision          enchanteresse. Qu'est-il arriv&eacute; &agrave; ma tante&nbsp;? Elle a          prononc&eacute; le nom de Rassoul et rendu l'&acirc;me, je crois bien.          O&ugrave; est Rassoul&nbsp;?La relation qui m'a uni &agrave; lui a chang&eacute;&nbsp;:          ma tante est devenue moi-m&ecirc;me, et moi je suis ma tante. Le souvenir          de Rassoul me rend folle, le souvenir de mon fils... Son visage radieux          respire la bont&eacute;. Ma tante n'a d'yeux que pour lui. Elle examine          les lignes de sa main, touche du bois, marmonne quelque formule et souffle          une b&eacute;n&eacute;diction sur lui. Moi, je vais aller &agrave; la          recherche de Rassoul&nbsp;; et je le trouverai. Alors je me suis lev&eacute;e.          <br>         &#151;&nbsp;Retenez-la&nbsp;! attachez-la&nbsp;! elle fait des convulsions          ! <br>         Je m'en vais &agrave; la recherche de Dieu. Et je le trouverai. L&acirc;chez-moi&nbsp;!          <br>         &#151;&nbsp;Elle a du mal &agrave; respirer, dit une voix grave. <br>         J'&eacute;touffe. L'odeur de poudre &agrave; canon m'asphyxie&nbsp;; l'odeur          de sang aussi. Le village a perdu son parfum de feuillage et de grappes          encore vertes. La vigne se lamente. J'entends pleurer non seulement le          vignoble, mais aussi chaque cep. Les bottes ont broy&eacute; les grappes.          Encore jeunes et verts, les ceps n'ont plus de grappes&nbsp;; j'entends          et je comprends leurs g&eacute;missements. Odeur de pouvre &agrave; canon.          Poudre &agrave; canon. Je sais tout ce qu'il y a de fun&egrave;bre dans          cette odeur qui m'asphyxie. J'&eacute;touffe. <br>         &#151;&nbsp;Heureusement qu'on l'a amen&eacute;e &agrave; la ville&nbsp;!          dit la voix sanglotante. <br>         Je fuis le village, je m'en vais &agrave; la ville. &Agrave; part mes          deux jambes, il n'y a plus rien qui puisse encore me transporter. Mais          o&ugrave; est le chemin&nbsp;? Le voici, il est bord&eacute; de maisons          en ruine. De toutes petites babouches gisent &eacute;parpill&eacute;es          sur la route, et l'on pense &agrave; ces petits pieds, &agrave; ces petits          gosses. J'ai envie d'&eacute;treindre &agrave; pleines brass&eacute;es          ces babouches, de me m&eacute;tamorphoser en une &eacute;norme poule qui          abriterait ces petits bonshommes sous ses ailes. Je me suis assise au          milieu des petites babouches et me suis mise &agrave; pleurer &agrave;          la fa&ccedil;on d'une femme qui serait &acirc;g&eacute;e de plusieurs          mill&eacute;naires. Ensuite, je me suis relev&eacute;e et j'ai commenc&eacute;          &agrave; ramasser les babouches et &agrave; en enfouir le plus possible          dans le pan relev&eacute; de ma robe&nbsp;; j'ai senti qu'elles &eacute;taient          encore chaudes...<br>         Je suis arriv&eacute;e devant la porte de la ville, enfonc&eacute;e comme          toutes les portes, et je l'ai franchie. Tout est d&eacute;sert. Une odeur          de poudre et de sang occupe la ville, toujours cette odeur que je ne connais          que trop. On aper&ccedil;oit par endroit des enfants&nbsp;: je me suis          approch&eacute;e d'eux pour leur demander o&ugrave; sont les habitants.          Mais je n'en reviens pas&nbsp;: les enfants eux aussi ont chauss&eacute;          des bottes, d'&eacute;normes bottes macul&eacute;es&nbsp;! &Agrave; leur          ceinture pend un poignard. Ils ont les yeux du Nord, verts, jaunes, bleus.          Les bottes&nbsp;! les bottes&nbsp;! j'ai peur&nbsp;! &ocirc; mon Dieu&nbsp;!          P&eacute;trifi&eacute;e sur place, je ne peux plus marcher. Serrant contre          moi les petites babouches, je fonds en larmes. Les larmes me sortent par          tous les pores de la peau. Rest&eacute;s &agrave; l'&eacute;cart, les          enfants m'ont tois&eacute;e d'un air moqueur. Ils sont d&eacute;sormais          insensibles &agrave; l'odeur de sang et de poudre &agrave; canon. <br>         &#151;&nbsp;Va-t-on pouvoir sauver ses yeux&nbsp;? demande la voix sanglotante.          <br>         Les yeux de qui&nbsp;? Les miens&nbsp;? Quand j'ai regard&eacute; les          yeux verts, jaunes et bleus des enfants de la ville, des yeux inexpressifs,          ils se sont m&eacute;tamorphos&eacute;s en billes de pierre&nbsp;; c'&eacute;taient          des yeux qui n'avaient plus rien d'humain. Les enfants ont continu&eacute;          de me jeter des regards sardoniques&nbsp;; en m&ecirc;me temps, leurs          petits doigts v&eacute;rifient le tranchant de leurs poignards. Mes yeux          ne peuvent se d&eacute;tacher de leurs bottes souill&eacute;es de sang,          de ces bottes dont je sais tout ce qu'elles ont de fun&egrave;bre, elles          qui m'ont pris Rassoul, qui prennent tous les Rassoul. J'ai ferm&eacute;          les yeux et racont&eacute; aux enfants de la ville l'histoire du village,          l'histoire de la vigne verte, des grappes &agrave; peine m&ucirc;res,          des vaches qui se mettent &agrave; rire, du cr&eacute;puscule sur les          maisons, du parfum des grappes charg&eacute;es de grains. Mais ils n'entendent          pas mon histoire. Des murs et encore des murs s&eacute;parent ces enfants          de telles histoires. Ils me d&eacute;visagent d'un air moqueur, une main          sur la ceinture et l'autre qui t&acirc;te le tranchant de la lame. Peut-&ecirc;tre          m&ecirc;me en sont-ils d&eacute;j&agrave; &agrave; songer &agrave; la          poitrine qui recevra le coup... Pendant ce temps, leurs grands, leurs          trop grandes bottes, tr&eacute;pignent avec ostentation. <br>         &#151;&nbsp;Elle a peur, dit la voix sanglotante, quelque chose lui fait          peur. <br>         J'ai peur. <br>         Oui, j'ai peur. J'ai peur de ces enfants aux bottes trop grandes et macul&eacute;es          de sang qui frottent l'une contre l'autre. J'ai peur de ces enfants devenus          des instruments de guerre&nbsp;; par les mal&eacute;fices de l'ambition,          leurs c&#156;urs sont devenus de pierre et la fum&eacute;e, le sang et          la haine les emp&ecirc;chent de s'ouvrir. Je crains que ces c&#156;urs          n'&eacute;clatent et j'ai peur des lames de poignard. <br>         &#151;&nbsp;Ils ont apport&eacute; aussi d'autres cadavres, dit la voix          sanglotante. <br>         Quels cadavres&nbsp;? Le mien&nbsp;?<br>         Les enfants de la ville, chauss&eacute;s de leur trop grandes bottes ensanglant&eacute;es          et ceints de leurs poignards ac&eacute;r&eacute;s, se sont invit&eacute;s          aux veill&eacute;es fun&egrave;bres et y mart&egrave;lent le sol de leurs          pas. Ils dansent pendant la pri&egrave;re des morts une danse effrayante          et macabre. Les bottes... les bottes... les bottes vont nous an&eacute;antir.          <br>         &#151;&nbsp;Elle d&eacute;lire, dit la voix sanglotante, elle d&eacute;lire          depuis si longtemps... Y-a-t-il un espoir&nbsp;? &ocirc; mon Dieu, y-a-t-il          encore un espoir&nbsp;? &ocirc; mon Dieu, un miracle, je vous en conjure.          </font></p>       <p align="left">&nbsp;</p>       <p align="right"><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">Extrait          de <b><font color="#FF0000">La Plain de Ca&iuml;n</font>, </b><i>Les bottes          du d&eacute;lire</i> / Sp&ocirc;jma&iuml; Zari&acirc;b</font><br>         <font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">traduit du persan          (Afghanistan) et introduction par Didier Leroy</font></p>       <p align="right"><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2" color="#FF0000">&copy;          &Eacute;ditions de l'Aube</font></p>       </td> <td></td>     </tr>   <tr>     <td></td>     <td width="20%">        <p>&nbsp;</p>       <p>&nbsp;</p>       <p><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">Lire l'extrait          du livre de Sp&ocirc;jma&iuml; Zari&acirc;b, <a href="Ces%20murs%20qui%20nous%20ecoutent.htm"><font color="#FF0000"><i>Ces          murs qui nous &eacute;coutent</i></font></a></font></p>       <p><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">Lire l'extrait          du livre d'Atiq Rahimi, <a href="Terres%20et%20Cendres.htm"><font color="#FF0000"><i>Terres          et Cendres</i></font></a> </font></p>       <p><font face="Geneva, Arial, Helvetica, san-serif" size="2">Lire l'extrait          du livre de Sayd Bahodine Majrouh, <br>         <a href="Le%20Voyageur%20de%20Minuit.htm"><font color="#FF0000"><i>Le          Voyageur de minuit</i></font></a></font> </p>     </td>   </tr> </table> <div align="center"></div> </body> </html> 
