<!doctype html public "-//w3c//dtd html 4.0 transitional//en"> <html> <head>    <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">    <meta name="Author" content="Chemclub+">    <meta name="GENERATOR" content="Mozilla/4.5 [en] (Win95; I) [Netscape]">    <title>Violetta la quarteronne</title> </head> <body text="#000000" bgcolor="#FFFFFF" link="#0000EE" vlink="#AD2D2D" alink="#FF0000">  <center><a href="http://www.centenary.edu/departme/french/louisiane.html"><img SRC="louis-titre2.gif" BORDER=0 height=61 width=620></a></center>  <center><table WIDTH="85%" > <tr> <td> <center><a href="#20">Chapitre 20</a> - <a href="#21">Chapitre 21</a> - <a href="#22">Chapitre 22</a> - <a href="#23">Chapitre 23</a> <p> <hr width="100%"> <p><a NAME="20"></a><b>CHAPITRE XX.</b></center>  <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais Pierre ne pouvait demeurer dans l&#8217;inaction. D&eacute;j&agrave; ses commis l&#8217;avaient rappel&eacute; au magasin. Georges lui-m&ecirc;me n&#8217;avait pu lui cacher combien sa pr&eacute;sence &eacute;tait n&eacute;cessaire: de fortes commandes &eacute;taient arriv&eacute;es et on attendait le retour du patron pour s&#8217;en occuper. Il fallut donc bon gr&eacute; mal gr&eacute; quitter les paisibles Magnolias pour aller reprendre le joug du travail.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pierre quitta donc sa famille, amenant avec lui ses deux petites filles qu&#8217;il devait d&eacute;barquer sur la route et reprendre tous les jours &agrave; quatre heures, comme il avait l&#8217;habitude de le faire autrefois.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pendant que Pierre &eacute;tait aux Magnolias,            la joie &eacute;tait vraiment g&eacute;n&eacute;rale et, comme les membres            de la famille, les vieux serviteurs avaient pris largement leur part            du bonheur des ma&icirc;tres et remerciaient Dieu ouvertement d&#8217;avoir            permis la r&eacute;union de ceux qu&#8217;ils aimaient et v&eacute;n&eacute;raient            du plus profond de leur c&#339;ur. Cette r&eacute;union &eacute;tait            le but de toutes les conversations de l&#8217;&eacute;curie et de la            cuisine.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oui, disait la grosse Charlotte en tapant et retapant le beefsteak qu&#8217;elle pr&eacute;parait pour le d&eacute;jeuner, mo pas capable dis vous autes comme mo content quand mo oir ma&icirc;tre Pierre ici, avec madame, comme l&#8217;autrefois.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ah! dit &agrave; son tour Line, la domestique de confiance d&#8217;Hermine, pr&eacute;parant, sur un cabaret, le caf&eacute; qu&#8217;elle &eacute;tait au moment d&#8217;emporter dans la chambre de sa ma&icirc;tresse, c&#8217;est-y Dieu possible qu&eacute; missi&eacute; t&eacute; capable bli&eacute; nous ch&egrave;re ti madame pou vi&eacute; (souvenons-nous que le mot vieux est une grave injure pour le n&eacute;gre) ti n&eacute;gresse-l&agrave; y&eacute; pell&eacute; Violetta?&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Josu&eacute; &eacute;coutait et ne disait rien, mais &agrave; ces mots de la jeune mul&acirc;tresse il releva la t&ecirc;te:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Line, dit-il, ta p&eacute; parl&eacute; comme corneille qui pas connin &ccedil;a y&eacute; ap&eacute; dit: ti Violetta li pas vi&eacute;, li pas n&eacute;gresse; c&#8217;est in ti quarteronne qui pli blanc qu&eacute; mamzelle Marie et li jolie comme in ti diablesse, &ccedil;a li y&eacute;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pa Josu&eacute;, dit Line en se retournant au moment de sortir, est-ce qu&eacute; vous cr&eacute; missi&eacute; va prend li encore?&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mo pas connin, et c&#8217;est pas mo zaffaires, r&eacute;pondit le vieux n&egrave;gre. Mais in quichose mo connin, c&#8217;est qu&eacute; ti Violetta-l&agrave; c&#8217;est in diable, et diable y&eacute; quimbo raide et jamais larguer &ccedil;a y&eacute; happ&eacute; dans moune cil&agrave;-l&agrave;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Maintenant, demandons-nous comment Violetta la quarteronne avait pass&eacute; son temps pendant les deux semaines qu&#8217;avait dur&eacute; l&#8217;absence de Pierre. Franchement, elle avait bien eu un peu l&#8217;id&eacute;e d&#8217;aller faire une irruption de sa pr&eacute;sence aux Magnolias, &agrave; en arracher son amant et &agrave; le ramener en triomphe aux Violettes; mais man Pasie s&#8217;y &eacute;tait fortement oppos&eacute;e; ensuite, au fond du c&#339;ur, Miette craignait Pierre et elle savait bien qu&#8217;il ne lui pardonnerait jamais sa pr&eacute;sence dans la maison de sa femme et de ses filles. Elle eut donc l&#8217;air de c&eacute;der, mais r&eacute;solut de ne point s&#8217;ennuyer; et, plus que jamais, sut m&eacute;tamorphoser le boudoir vert en v&eacute;ritable tour de Nesle.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et maintenant, pour mettre sous les yeux du lecteur un des incidents les plus tristes et les plus romantiques de ce r&eacute;cit, je vais feuilleter les registres de ma grand&#8217;m&egrave;re et mettre sous les yeux du lecteur les quelques lignes que je vais en extraire:&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Pour bien faire comprendre &agrave;            mes enfants ce qui va suivre, il me faut leur r&eacute;p&eacute;ter            que mon p&egrave;re, Pierre Bossier, &eacute;tait le p&egrave;re de            neuf enfants, de sept filles et de deux fils; ces derniers &eacute;taient            les derniers n&eacute;s de la famille. A c&ocirc;t&eacute; de notre            habitation, dans la paroisse St. Jean-Baptiste, s&#8217;&eacute;tendait            la grande indigoti&egrave;re de M. Alphonse Perret, qui, lui, poss&eacute;dait            six fils et une seule fille. Mon p&egrave;re et son voisin &eacute;taient            amis ins&eacute;parables et pas un jour ne se passait sans que l&#8217;un            des jeunes Perret ne v&icirc;nt nous rendre visite. La cons&eacute;quence            de cette grande intimit&eacute; est facile &agrave; deviner: quatre            des Perret &eacute;pous&egrave;rent quatre de mes s&#339;urs. H&eacute;l&egrave;ne,            l&#8217;a&icirc;n&eacute;e, aux yeux et aux cheveux d&#8217;&eacute;b&egrave;ne,            grande et majestueuse comme une jeune reine, devint la femme de Pujol,            Doroth&eacute;e celle de Joseph, El&eacute;onore, la beaut&eacute; de            la famille, celle d&#8217;Alphonse, tandis que Suzanne, ma s&#339;ur            ch&eacute;rie, la compagne de mon voyage aux Attakapas, &eacute;pousait            Alexis. Eveline et Marie se mari&egrave;rent plus tard, l&#8217;une            &agrave; Louis Barr&eacute;, l&#8217;autre &agrave; Georges Haydel.            Pour moi, vous le savez, &agrave; dix-huit ans, une ann&eacute;e environ            apr&egrave;s le mariage de Suzanne, je devenais la femme du docteur            Daniel Pain. Mon mari avait perdu ses parents et, par leur mort, se            trouvait le seul tuteur de son fr&egrave;re Louis et de sa s&#339;ur            Ros&eacute;lie. Peu de temps apr&egrave;s mon mariage, nous e&ucirc;mes            &agrave; c&eacute;l&eacute;brer celui de la gentille Ros&eacute;lie            avec No&euml;l, l&#8217;avant-dernier des fils de M. Alphonse Perret.            Charles, le plus jeune, &eacute;pousa plus tard la fille du g&eacute;n&eacute;ral            d&#8217;Arinsbourg.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Seule de toute cette grande famille de gar&ccedil;ons, Marianne, leur s&#339;ur, restait pr&egrave;s de son p&egrave;re. Sans &ecirc;tre ce qu&#8217;on peut appeler jolie, Marianne &eacute;tait une des plus charmantes cr&eacute;atures que je connaisse. Elle avait de beaux yeux bleus remplis d&#8217;expression, des yeux qui parlaient du ciel, des dents magnifiques et une chevelure! Oh! il faudrait l&#8217;avoir vue pour y croire. On en parlait partout de ces cheveux d&#8217;un blond d&#8217;or sur lesquels on eut dit que se reposaient les rayons du soleil. Quand Marianne &ocirc;tait son peigne, ces admirables cheveux tombaient jusqu&#8217;&agrave; ses pieds, et la jeune fille &eacute;tait plut&ocirc;t grande que petite. G&acirc;t&eacute;e par ses fr&egrave;res qui l&#8217;idol&acirc;traient et ne trouvaient rien d&#8217;assez beau pour elle, Marianne aurait pu &ecirc;tre vaine, tant ses toilettes &eacute;taient au-dessus de celles de ses compagnes; mais, si l&#8217;adorable enfant se parait des dons de ses fr&egrave;res, c&#8217;&eacute;tait pour leur faire plaisir. Ses go&ucirc;ts &eacute;taient simples et son c&#339;ur de sensitive pr&eacute;f&eacute;rait la retraite au bruit et aux amusements du monde.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Louis avait dix-huit ans lorsque j&#8217;&eacute;pousai son fr&egrave;re et n&eacute;cessairement vint, avec Ros&eacute;lie, s&#8217;&eacute;tablir sous notre toit. J&#8217;ai rarement rencontr&eacute; un homme dou&eacute;, comme mon jeune beau-fr&egrave;re, de mani&egrave;res aussi gracieuses, aussi s&eacute;duisantes. Lorsqu&#8217;il s&#8217;approchait d&#8217;une femme, l&#8217;expression de son regard, le mouvement de sa l&egrave;vre inf&eacute;rieure, la gr&acirc;ce avec laquelle il lui pr&eacute;sentait la main, avaient une fascination &agrave; laquelle il &eacute;tait difficile de r&eacute;sister. Je dois avouer qu&#8217;outre ses s&eacute;ductions personnelles, Louis &eacute;tait bon, sensible, intelligent et dou&eacute; d&#8217;un courage et d&#8217;une chevalerie instinctive qui, aux yeux de beaucoup de nos jeunes filles, en faisaient un v&eacute;ritable h&eacute;ros de roman. Sa soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait recherch&eacute;e partout; partout on l&#8217;invitait; aucun plaisir n&#8217;&eacute;tait complet sans lui, et je suis convaincue que, parmi les h&eacute;riti&egrave;res les plus riches, les plus belles de la paroisse, Louis n&#8217;aurait eu que l&#8217;embarras du choix.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Je n&#8217;ai jamais pu me rendre compte comment il se fit que ce choix tomba tout &agrave; coup sur ma petite violette, ma douce et modeste Marianne. Certes, j&#8217;aurais d&ucirc; &ecirc;tre heureuse d&#8217;avoir cette ch&egrave;re amie pour s&#339;ur: et cependant je re&ccedil;us les confidences de Louis avec des larmes. Pourquoi? Ah! c&#8217;est que je connaissais si bien mon jeune beau-fr&egrave;re! Non seulement, il aimait les plaisirs &agrave; la folie et s&#8217;y jetait &agrave; corps perdu, mais il &eacute;tait libertin dans l&#8217;&acirc;me et ne reculait jamais devant les avances d&#8217;une femme, quelle que f&ucirc;t cette femme!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Combien d&#8217;anecdotes scandaleuses dont il &eacute;tait le h&eacute;ros nous avaient &eacute;t&eacute; rapport&eacute;es! et, tout jeune que f&ucirc;t Louis, son fr&egrave;re avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de payer d&#8217;assez fortes sommes pour apaiser des parents dont il avait outrag&eacute; les filles.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Et c&#8217;&eacute;tait &agrave; ce jeune d&eacute;bauch&eacute; que ma pure Marianne avait donn&eacute; son c&#339;ur! H&eacute;las! elle avait fait comme les autres, elle avait succomb&eacute; en pr&eacute;sence de cette fascination exerc&eacute;e par le sourire et par les paroles du jeune s&eacute;ducteur. Except&eacute; moi, tout le monde parut satisfait de ce mariage. Les fr&egrave;res de Marianne lui donn&egrave;rent non seulement un trousseau de reine, mais r&eacute;ussirent entre eux six et un peu aid&eacute;s par leur p&egrave;re, &agrave; lui offrir une dot de vingt mille piastres. Louis, de son c&ocirc;t&eacute;, poss&eacute;dait une cinquantaine de mille piastres; aussi, il put acheter une habitation sucri&egrave;re, &agrave; peu de distance de la n&ocirc;tre, o&ugrave; il amena sa jeune femme.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Les premi&egrave;res ann&eacute;es de leur mariage furent heureuses, et si Louis, dans les voyages continuels qu&#8217;il faisait &agrave; Nouvelle-Orl&eacute;ans, fr&eacute;quentait un peu trop les jolies quarteronnes, s&#8217;il &eacute;tait invit&eacute; &agrave; leurs bals et &agrave; leurs petits soupers, Marianne n&#8217;en savait rien et, aveugl&eacute;e par sa tendresse, ayant foi en son mari comme en Dieu, s&#8217;endormait dans son bonheur et sa s&eacute;curit&eacute;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Elle avait donn&eacute; deux enfants &agrave; son mari, deux gar&ccedil;ons beaux et intelligents et que leur p&egrave;re adorait. Si, avant la naissance de ses fils, Marianne avait fui les plaisirs du monde, elle les d&eacute;testait aujourd&#8217;hui et n&#8217;&eacute;tait jamais plus heureuse que lorsque son mari &eacute;tait pr&egrave;s d&#8217;elle et de ses enfants.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Comme nous pensons bien, cette vie tranquille ne pouvait convenir &agrave; Louis. Il aimait sa femme et ses enfants, les voyait avec plaisir apr&egrave;s une absence de quelques jours, mais ne pouvait rester longtemps loin de cette Nouvelle-Orl&eacute;ans qui, comme l&#8217;aimant attire l&#8217;acier, attirait le jeune homme en faisant scintiller &agrave; ses regards le souvenir de ses plaisirs enivrants qui &eacute;taient maintenant une des n&eacute;cessit&eacute;s de sa vie."&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je remets le cahier des souvenirs de ma grand&#8217;m&egrave;re dans la vieille malle d&#8217;o&ugrave; je l&#8217;avais tir&eacute;, et avec l&#8217;aide de mon vieil ami le major, avec celle encore plus puissante de sa liasse d&#8217;anciens journaux, je puis reprendre l&#8217;histoire de Violetta la quarteronne.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Heni Saulv&eacute; &eacute;tait mort le dimanche. Comme tout le monde, La Miette avait appris cette mort dont tous les journaux de la ville parlaient plus ou moins. Mais loin de s&#8217;associer au deuil et &agrave; la douleur de son amant, la petite quarteronne se pr&eacute;para pour le bal qui devait avoir lieu le mercredi suivant. Ce fut &agrave; ce bal que, pour la premi&egrave;re fois, Violetta rencontra Louis Pain. Au premier regard, ils s&#8217;admir&egrave;rent mutuellement. Jamais couple plus charmant, plus gracieux n&#8217;&eacute;tait encore apparu entre les murs de la vieille salle de bal. On s&#8217;arr&ecirc;tait, on faisait cercle autour d&#8217;eux pour les voir danser. Il ne fallut pas grand temps &agrave; Louis pour &ecirc;tre sous le charme du petit lutin dont la beaut&eacute; le fascinait, l&#8217;ensorcelait.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et elle? Son &acirc;me remplie de passions violentes s&#8217;&eacute;lan&ccedil;ait tout enti&egrave;re vers ce beau jeune homme qui lui parlait d&#8217;une voix si douce une langue toute diff&eacute;rente de celles qu&#8217;elle avait entendues jusque-l&agrave;. Les quarteronnes, en g&eacute;n&eacute;ral, se vendaient, mais ne se donnaient jamais. Violetta, en diff&eacute;rentes circonstances, n&#8217;avait point imit&eacute; cette r&egrave;gle. Il est vrai qu&#8217;elle avait su se faire payer fort cher des faveurs qui lui procuraient des bijoux de prix ou d&#8217;autres riches bagatelles; il est encore vrai qu&#8217;elle s&#8217;&eacute;tait vendue &agrave; Pierre qu&#8217;elle n&#8217;aimait pas; mais il lui fallait une position, et maintenant qu&#8217;elle l&#8217;avait il fallait bien la conserver.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour s&#8217;amuser et faire enrager Gina, elle s&#8217;&eacute;tait donn&eacute;e &agrave; Percy qu&#8217;elle aimait d&#8217;amiti&eacute; seulement.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et lorsque la tante Aspasie lui reprochait de gaspiller ainsi ses faveurs, elle r&eacute;pondait:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je m&#8217;ennuie et je m&#8217;amuse du mieux qu&#8217;il m&#8217;est possible.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais Violetta mentait et la vieille Aspasie le savait: combien de beaux jeunes gens la vieille guenon avait introduits dans le boudoir vert, pendant les absences de Pierre! Ceux-l&agrave; &eacute;taient des exceptions: la petite quarteronne, qui ne rougissait de rien, aurait rougi de demander de l&#8217;argent &agrave; ces amants d&#8217;un moment qu&#8217;elle ne reconnaissait plus le lendemain. Il arrivait que quelques-uns laissaient une bague, ou une bourse bien garnie sur une des tables du boudoir: Violetta passait la bague &agrave; son doigt, lan&ccedil;ait la bourse &agrave; la tante et se pr&eacute;parait &agrave; recommencer le lendemain.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais apr&egrave;s ce bal o&ugrave; Violetta            vit Louis Pain, elle s&#8217;avoua franchement que c&#8217;&eacute;tait            l&#8217;homme le plus s&eacute;duisant qu&#8217;elle e&ucirc;t jamais            rencontr&eacute;: elle reconnaissait son ma&icirc;tre et s&#8217;avouait            qu&#8217;elle &eacute;tait dispos&eacute;e &agrave; tout faire pour            obtenir son amour. La dissimulation, en fait de passion, &eacute;tait            totalement inconnue &agrave; notre quarteronne, et, digne fille d&#8217;Eve,            elle enviait toujours le fruit qui lui &eacute;tait d&eacute;fendu.            Au bout de deux contredanses, elle avait trouv&eacute; moyen de faire            savoir &agrave; Louis qu&#8217;il &eacute;tait aim&eacute; et qu&#8217;il            pouvait ajouter un nouveau nom &agrave; la liste innombrable de ses            conqu&ecirc;tes. Mais le bal n&#8217;&eacute;tait pas termin&eacute;            que le vainqueur &eacute;tait vaincu et appartenait corps et &acirc;me            &agrave; la petite sir&egrave;ne, qui, en ce moment, &eacute;coutait            avec ravissement les aveux du jeune homme. Elle lui r&eacute;pondit            sur le m&ecirc;me ton et acheva en l&#8217;invitant &agrave; venir souper            chez elle le soir m&ecirc;me. Pour dernier coup, elle le fit monter            dans sa voiture et l&#8217;introduisit en triomphe dans le petit boudoir            vert qui avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de            tant de sc&egrave;nes de d&eacute;vergondage.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tous les jours, pendant les deux semaines que dura l&#8217;absence de Pierre Saulv&eacute;, la m&ecirc;me sc&egrave;ne se renouvela, et les deux amants, plus passionn&eacute;s que jamais, ne go&ucirc;taient de vrai bonheur que dans le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te. A c&ocirc;t&eacute; de cette enchanteresse, de cette nouvelle Circ&eacute;, Louis oubliait Marianne et ses enfants, oubliait que son devoir l&#8217;appelait sur son habitation o&ugrave; la roulaison &eacute;tait sur le point de commencer. Il ne voyait que Violetta, n&#8217;&eacute;coutait que sa voix ch&eacute;rie et n&#8217;osait penser au moment o&ugrave; il lui faudrait la quitter.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle s&#8217;&eacute;tait pos&eacute;e en victime devant son amant: elle, la femme perdue, la libertine, la tra&icirc;n&eacute;e des rues, rougissait de sa position devant cet homme dont l&#8217;amour lui &eacute;tait plus pr&eacute;cieux que la vie, pour l&#8217;estime duquel elle eut tout sacrifi&eacute;.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oui, avait-elle os&eacute; dire, la tante            Aspasie avait pris avantage de sa jeunesse, de son inexp&eacute;rience,            pour la vendre au riche marchand Pierre Saulv&eacute;, un vieillard            qu&#8217;elle d&eacute;testait, mais dont elle avait une frayeur mortelle.&nbsp;            <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Car, tu vois, Louis, dit-elle, il est            jaloux comme un vieux tigre et nous tuerait sans mis&eacute;ricorde            s&#8217;il nous trouvait ensemble. Il est revenu &agrave; la ville maintenant            et il nous faudra &ecirc;tre bien prudents prendre bien nos pr&eacute;cautions.            C&#8217;est un grand sacrifice que je m&#8217;impose, mon amour, mais            il est n&eacute;cessaire &agrave; notre s&ucirc;ret&eacute;. Ne reviens            ici que quand je te ferai appeler.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et ils s&#8217;&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s. En arrivant &agrave; son h&ocirc;tel, Louis y trouva une lettre de sa femme: l&#8217;a&icirc;n&eacute; de leurs enfants &eacute;tait malade et Marianne appelait son mari. Il ne serait peut-&ecirc;tre pas revenu si la ch&egrave;re petite m&egrave;re n&#8217;avait ajout&eacute; pas au bas de sa lettre:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "C&#8217;est ton fr&egrave;re qui me conseille de t&#8217;appeler; c&#8217;est lui qui traite notre enfant et il le trouve bien malade."&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Louis aimait beaucoup son fr&egrave;re, qui &eacute;tait de douze ans plus &acirc;g&eacute; que lui; mais en m&ecirc;me temps il le craignait; et le r&eacute;sultat de cette lettre fut que le lendemain notre amoureux arrivait &agrave; St. Jean-Baptiste.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme nous l&#8217;avons vu, Mlle Violetta avait su mettre &agrave; profit l&#8217;absence de Pierre Saulv&eacute;; mais il vint un moment o&ugrave; cette absence se fit fortement sentir: ce fut lorsque l&#8217;argent vint &agrave; manquer. Elle avait du cr&eacute;dit partout, c&#8217;est vrai, mais le cr&eacute;dit ne suffit pas toujours, et La Miette, pouss&eacute;e par la tante Aspasie, essaya les premiers pas qui devaient amener un rapprochement. Elle savait bien que, si elle avait parl&eacute; de sa g&ecirc;ne &agrave; Louis, il aurait sans h&eacute;siter mis toute sa fortune &agrave; sa disposition; mais, dans ce petit c&#339;ur gangren&eacute; par le vice, il existait encore une ombre de pudeur. Violetta consentait bien &agrave; recevoir les pr&eacute;sents co&ucirc;teux de son nouvel amant: des bijoux pr&eacute;cieux, de riches bagatelles, mais de l&#8217;argent, c&#8217;&eacute;tait autre chose.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce sont des femmes entretenues qui font payer leurs faveurs, se disait-elle.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et, pour tout l&#8217;or du monde, Violetta le quarteronne n&#8217;aurait consenti &agrave; vendre ses faveurs &agrave; Louis Pain.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le lendemain du jour o&ugrave; Louis avait quitt&eacute; La Nouvelle-Orl&eacute;ans, La Miette envoya man Pasie au magasin. La vieille se glissa doucement, sans faire le moindre bruit, dans le coin o&ugrave; Pierre, debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; du teneur de livres, examinait quelques comptes.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Que me voulez-vous? demanda-t-il avec une sourde col&egrave;re.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Miette li malade, r&eacute;pondit la vieille mul&acirc;tresse; li voy&eacute; mouin c&ocirc;t&eacute; vous, missi&eacute; Pierre, pou chercher l&#8217;argent. Li pas gaignin in picaillon dans la maison. Li oul&eacute; cinquante piastres.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pierre, sans r&eacute;pondre un mot &agrave; la vieille, se retourna vers le bureau du caissier et lui ordonna de payer les cinquante piastres.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Qui &ccedil;a mo va dit Miette? demanda man Pasie. Li dit comme &ccedil;a vous gaignin pou vini toute suite. Li malade.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vous avez votre argent, dit Pierre, furieux &agrave; la pens&eacute;e que cette sc&egrave;ne serait r&eacute;p&eacute;t&eacute;e &agrave; sa femme. Fichez-moi votre camp d&#8217;ici, et au plus vite! Surtout n&#8217;y remettez jamais les pieds!&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Songez &agrave; la fureur de Violetta            lorsque sa tante lui r&eacute;p&eacute;ta ces paroles! Elle manqua &eacute;touffer            de rage. Elle &eacute;tait vraiment malade: elle avait eu la veille            un violent acc&egrave;s de fi&egrave;vre, et faible, agit&eacute;e,            gardait le lit par ordre du m&eacute;decin. Son premier mouvement fut            de s&#8217;&eacute;lancer hors du lit, de s&#8217;habiller et de courir            vers celui qui venait de l&#8217;insulter si grossi&egrave;rement. Mais            tante Pasie lui repr&eacute;senta qu&#8217;&agrave; cette heure Pierre            devait &ecirc;tre retourn&eacute; chez lui et qu&#8217;elle ne le trouverait            pas au magasin.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Attends &agrave; demain, dit-elle.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et toute furieuse qu&#8217;elle &eacute;tait, La Miette fut oblig&eacute;e de se soumettre.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vers dix heures du matin, elle se leva le lendemain, et toute faible et abattue qu&#8217;elle se sent&icirc;t, elle mit le plus grand soin &agrave; sa toilette; tout fut employ&eacute; pour rehausser encore son incomparable beaut&eacute;, &agrave; laquelle son air souffrant et sa p&acirc;leur ajoutaient un nouveau charme. Elle demanda sa voiture et se fit conduire au magasin de son amant.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Georges fr&eacute;mit en la voyant para&icirc;tre. Pierre la vit aussi et fit un mouvement pour sortir par une des portes de derri&egrave;re: mais agile comme un jeune chat, Violetta vit ce mouvement et le pr&eacute;vint en s&#8217;&eacute;lan&ccedil;ant en avant.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pourquoi cherches-tu &agrave; me fuir, Pierre? demanda-t-elle d&#8217;une voix pleine de larmes. Qu&#8217;ai-je donc fait pour m&eacute;riter ton abandon?&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et la petite hypocrite jouait son r&ocirc;le d&#8217;Ariane en actrice consomm&eacute;e.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oui, reprit-elle en fondant en larmes, je suis bien malade: j&#8217;ai eu la fi&egrave;vre toute la journ&eacute;e, hier et avant-hier et tu n&#8217;&eacute;tais pas pr&egrave;s de moi, Pierre! Ah! quand tante Pasie est revenue sans toi, j&#8217;ai cru que j&#8217;allais mourir et ce matin, malgr&eacute; la d&eacute;fense du m&eacute;decin, malgr&eacute; tante Pasie qui voulait me retenir, j&#8217;ai quitt&eacute; mon lit A tout prix je voulais te revoir et Pierre, je suis venue te chercher.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle s&#8217;arr&ecirc;ta comme suffoqu&eacute;e par ses larmes et joignant les mains dans un geste rempli d&#8217;une gr&acirc;ce inimitable, elle s&#8217;&eacute;cria les yeux noy&eacute;s de pleurs:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oh! Pierre! je t&#8217;en supplie, viens avec moi!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il &eacute;tait vaincu. Elle parla longtemps encore, pleurant, suppliant. Mais elle n&#8217;avait plus besoin d&#8217;employer ces paroles, ces pri&egrave;res Pierre n&#8217;entendait rien: il la regardait, et de nouveau sa t&ecirc;te se courbait sous le joug de l&#8217;enchanteresse. En la voyant humble, attendrie, si diff&eacute;rente de ce qu&#8217;elle &eacute;tait d&#8217;ordinaire, en voyant ses larmes (chose fort rare), en &eacute;coutant sa voix plaintive, Pierre comprit que la r&eacute;sistance &eacute;tait inutile, qu&#8217;il &eacute;tait vaincu, et quand, pour la seconde fois, La Miette lui tendit la main en disant:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pierre, je t&#8217;en suplie, viens! viens avec moi!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il saisit entre ses deux mains la petite main qui l&#8217;appelait et sans h&eacute;siter davantage suivit Violetta et monta en voiture avec elle.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Georges avait tout vu, tout entendu, et un sanglot s&#8217;&eacute;chappa de sa poitrine lorsqu&#8217;il aper&ccedil;ut Pierre marchant derri&egrave;re la jeune quarteronne comme un homme ob&eacute;issant &agrave; un pouvoir surnaturel, magn&eacute;tique, irr&eacute;sistible.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oui, irr&eacute;sistible, se dit Georges qui, pour la premi&egrave;re fois, avait accord&eacute; une v&eacute;ritable attention &agrave; la jeune quarteronne. Mon Dieu! qu&#8217;elle est belle! qui croirait que cette divine enveloppe puisse cacher une &acirc;me aussi vile, aussi d&eacute;grad&eacute;e?&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Georges avait tout vu, mais il se garda bien de raconter &agrave; Hermine la d&eacute;faite de son mari et la victoire remport&eacute;e par Violetta la quarteronne. Il ne dit rien &agrave; Marie, mais, chose &eacute;trange, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa douce fianc&eacute;e qu&#8217;il ch&eacute;rissait, Georges restait pensif, distrait, et malgr&eacute; lui, dans le cadre de ses souvenirs, Violetta lui apparaissait dans tout le prisme de son &eacute;blouissante beaut&eacute;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En apparence rien n&#8217;&eacute;tait chang&eacute; aux Magnolias: l&#8217;abondance y &eacute;tait revenue; quelquefois seulement, il arrivait &agrave; Pierre de passer la nuit en ville, mais il avait toujours une excuse pr&ecirc;te et Hermine croyait aveugl&eacute;ment tout ce qu&#8217;il jugeait &agrave; propos de lui dire.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Violetta avait certainement dit la v&eacute;rit&eacute; &agrave; Pierre en lui assurant qu&#8217;elle &eacute;tait malade. En arrivant chez elle, elle fut prise de frissons et de fi&egrave;vre, et fut forc&eacute;e de se mettre au lit. On envoya chercher les m&eacute;decins; mais, malgr&eacute; tous les soins qui lui furent prodigu&eacute;s, au bout d&#8217;une semaine la jeune fille &eacute;tait aux portes du tombeau.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pendant les quarante jours que dura la fi&egrave;vre typho&iuml;de &agrave; laquelle elle &eacute;tait en proie, Violetta demeura entre la vie et la mort. Ah! que Pierre eut &agrave; souffrir pendant ce temps! Entre son inqui&eacute;tude pour sa ma&icirc;tresse et son d&eacute;sir de demeurer fid&egrave;le &agrave; son serment, son &acirc;me &eacute;tait cruellement agit&eacute;e. Que de moments terribles il eut &agrave; passer! Ah! sans Georges, Hermine, malgr&eacute; la confiance qu&#8217;elle avait en son mari, n&#8217;eut pu manquer de se douter de quelque chose; mais le jeune homme, par piti&eacute; pour ces deux pauvres femmes qu&#8217;il aimait, par piti&eacute; pour le p&egrave;re de sa fianc&eacute;e, ne d&eacute;mentait jamais les nombreuses excuses que Pierre &eacute;tait forc&eacute; d&#8217;inventer. C&#8217;&eacute;tait, disait-il, le moment des affaires, des ordres nombreux arrivaient journellement de la campagne, et bien souvent il fallait passer les nuits &agrave; les remplir Et Hermine croyait tout.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et pendant qu&#8217;elle plaignait ce mari ador&eacute; oblig&eacute; de lui consacrer ses veilles, &agrave; elle et &agrave; ses enfants, l&#8217;objet de cette piti&eacute; soutenait dans ses bras Violetta la quarteronne et par ses soins et ses caresses essayait de la soulager!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avouons pourtant que Pierre craignait l&#8217;indiscr&eacute;tion de Georges; mais, sans qu&#8217;une parole e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;chang&eacute;e entre eux, le jeune homme lui avait fait comprendre qu&#8217;il serait discret. Mais, chose &eacute;trange! du moment que ce secret honteux eut pris place entre eux, l&#8217;amiti&eacute; que ces deux hommes s&#8217;&eacute;taient toujours port&eacute;e jusque-l&agrave; se changea, sans qu&#8217;ils se l&#8217;avouassent &agrave; eux-m&ecirc;mes, en une froide inimiti&eacute;. Pierre en voulait &agrave; Georges parce qu&#8217;il avait &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de sa faiblesse honteuse, et il lui en voulait davantage, peut-&ecirc;tre, en raison d l&#8217;obligation qu&#8217;il lui devait, &agrave; cause de son silence. Georges, lui, reprochait &agrave; Pierre, dans le fond de son c&#339;ur, sa perfidie envers sa famille, et, malgr&eacute; tous ses efforts, ses rapports avec le p&egrave;re de sa fianc&eacute;e devenaient de plus en plus froids. Pierre ne pouvait manquer de remarquer cette froideur et sa rancune contre Georges s&#8217;en augmenta.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il &eacute;tait un autre individu dont Pierre redoutait aussi l&#8217;indiscr&eacute;tion: c&#8217;&eacute;tait Josu&eacute;. Mais Pierre avait tort, Josu&eacute; &eacute;tait muet comme Georges. Le vieux n&egrave;gre se taisait, mais il devenait distrait et taciturne et si Hermine avait toute confiance en son mari, il n&#8217;en &eacute;tait pas de m&ecirc;me de man Charlotte, et elle disait &agrave; Line en se grattant l&#8217;oreille:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mo pas conin &ccedil;a vi&eacute; n&egrave;gue-l&agrave; li gaignin mais li pas draite y en a qui chose en haut tapis mo peur missi&eacute; li va f&eacute; in vi&eacute; coquin avec pa Josu&eacute;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et pendant ce temps, les gazettes ne parlaient que de la maladie de Violetta la quarteronne et mettaient tous les jours sous les yeux du public un bulletin des mieux d&eacute;taill&eacute;s. On eut dit qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un personnage important et la duchesse de Berry, dans le beau royaume de France, n&#8217;aurait pas eu, en cas de maladie, plus de fracas fait autour d&#8217;elle que cette petite mul&acirc;tresse louisianaise.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le r&eacute;sultat de ces rapports fut, comme on doit s&#8217;en douter, que Louis Pain apprit la maladie de sa ma&icirc;tresse et n&#8217;eut aussit&ocirc;t qu&#8217;une id&eacute;e, un d&eacute;sir: retourner aupr&egrave;s d&#8217;elle. L&#8217;enfant pour lequel on l&#8217;avait envoy&eacute; chercher allait mieux et il fut facile au jeune planteur d&#8217;inventer une nouvelle excuse pour retourner &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Marianne &eacute;tait si habitu&eacute;e &agrave; ses courses continuelles que la pens&eacute;e de s&#8217;y opposer ne lui serait m&ecirc;me pas venue. C&#8217;&eacute;tait une cr&eacute;ature si pure, si vraie qu&#8217;elle ne soup&ccedil;onnait jamais le mal. Elle eut cru commettre un crime si, m&ecirc;me en sa pens&eacute;e, elle eut os&eacute; soup&ccedil;onner son mari de mensonge.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais si Louis se pr&eacute;senta &agrave; la porte de Violetta, il est inutile de dire qu&#8217;il ne fut point re&ccedil;u. Pierre quittait rarement la chambre de sa ma&icirc;tresse et celle-ci &eacute;tait encore trop malade pour d&eacute;sirer la pr&eacute;sence de Louis dont, plus d&#8217;une fois, pendant son d&eacute;lire, le nom s&#8217;&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; de ses l&egrave;vres, et ceci au grand scandale et au grand courroux de ma&icirc;tre Pierre qui, en entendant ce nom d&#8217;un inconnu, alla jusqu&#8217;&agrave; questionner man Pasie sur les diff&eacute;rents Louis qui visitaient les Violettes. Mais la vieille coquine avait lev&eacute; les mains et les yeux au ciel en jurant qu&#8217;elle ne connaissait pas un seul Louis dans tout le monde entier.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A moins, ajouta-t-elle, que c&#8217;est un tit fr&egrave;re &ccedil;a Miette t&eacute; gaignin, et qui mouri y en a longtemps, longtemps.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oui, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle avec une assurance sans pareille, &ccedil;a doite &ccedil;a! Miette t&eacute; si tant l&#8217;aimin ti fr&egrave;re-l&agrave; c&#8217;est li la p&eacute; pell&eacute; quand li pell&eacute; Louis, pas l&#8217;aute qui chose, missi&eacute; Pierre.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et Pierre lui tournait le dos furieux et retournait pr&egrave;s de Violetta pour l&#8217;entendre appeler tant&ocirc;t Percy, tant&ocirc;t un Oscar, un Eug&egrave;ne et le plus souvent un Louis ador&eacute; qu&#8217;elle attendait toujours dans le boudoir vert et auquel elle adressait des paroles qui ne pouvaient laisser aucun doute &agrave; l&#8217;amant qui l&#8217;&eacute;coutait en se mordant les poings de furie.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et, comme si elle avait pu deviner sa pens&eacute;e, La Miette recommen&ccedil;ait ses caresses imaginaires et r&eacute;p&eacute;tait les paroles br&ucirc;lantes auxquelles se m&ecirc;laient des recommandations de prudence.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Louis, disait-elle &agrave; demi-voix, mon Louis, que tu es beau! que je t&#8217;aime! mais m&eacute;fie-toi de Pierre il est jaloux il nous tuerait s&#8217;il nous trouvait ensemble Ne viens plus aussi souvent, Louis tu sais comme je t&#8217;aime, mon bien-aim&eacute;! J&#8217;ai fait tout pr&eacute;parer dans le boudoir vert pour l&#8217;attendre mais n&#8217;y viens pas avant que tante Pasie aille te chercher Louis, il faut nous m&eacute;fier de Pierre Percy s&#8217;en m&eacute;fie Ah! c&#8217;est que ce vieux singe est si jaloux!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme c&#8217;&eacute;tait agr&eacute;able &agrave; entendre! Mais, malgr&eacute; sa col&egrave;re, il ne pouvait abandonner sa ma&icirc;tresse dans un semblable moment. Aussi, que de projets de vengeance il forma! Comme il ferait payer cher &agrave; Miette les tourments qu&#8217;elle lui infligeait!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Enfin au bout de quarante jours, Violetta fut d&eacute;clar&eacute;e hors de danger, ce qui fit dire au vieux Josu&eacute;:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C&#8217;est in dir qui chose qu&eacute; tuer mauvais zherbes.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle se leva bien faible, bien p&acirc;le et, horreur! de ses beaux cheveux dor&eacute;s dont elle &eacute;tait si fi&egrave;re, il ne restait absolument rien. Le m&eacute;decin en avait ordonn&eacute; le sacrifice et personne, en ces moments de trouble et d&#8217;inqui&eacute;tude, n&#8217;avait song&eacute; &agrave; les conserver. Mais les domestiques de Violetta assuraient avoir vu tante Pasie les emporter roul&eacute;s dans son tablier jusqu&#8217;&agrave; la boutique de Barreau le perruquier, qui, bien certainement, lui en avait donn&eacute; pour le moins cent piastres.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Violetta eut un v&eacute;ritable acc&egrave;s de rage quand elle aper&ccedil;ut son image dans la glace et reprocha &agrave; Pierre en termes plus que grossiers d&#8217;avoir permis que l&#8217;on coup&acirc;t ses beaux cheveux. Elle envoya chercher Octavia et la pria de visiter toutes les boutiques de coiffeurs et de perruquiers de la Nouvelle-Orl&eacute;ans Mais ce fut inutile; il &eacute;tait de toute impossibilit&eacute; de se procurer des cheveux d&#8217;une couleur aussi rare, de ce blond dor&eacute; que deux femmes seulement poss&eacute;daient dans toute la Louisiane: Violetta et Marianne, la jeune femme de Louis Pain.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Violetta connaissait cette circonstance, car souvent (lorsqu&#8217;il eut d&ucirc; rougir de prononcer le chaste nom de sa compagne en pr&eacute;sence de cette vile courtisane) Louis lui avait parl&eacute; de cette singuli&egrave;re ressemblance qui rendait les deux chevelures exactement semblables.&nbsp; <p> <hr width="100%"> <p><a NAME="21"></a> <center><b>CHAPITRE XXI.</b></center>  <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce fut alors que cette femme, aussi cruelle que m&eacute;prisable, con&ccedil;ut un projet digne d&#8217;une Messaline pour s&#8217;assurer de son empire sur le c&#339;ur de son amant et satisfaire en m&ecirc;me temps son insatiable coquetterie. Profitant d&#8217;un soir o&ugrave; Pierre &eacute;tait retourn&eacute; aux Magnolias, elle envoya man Pasie &agrave; la recherche de Louis, dont elle connaissait la demeure; et, quand il fut pr&egrave;s d&#8217;elle, apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; toutes les paroles d&#8217;amour qu&#8217;il lui disait en la serrant sur son c&#339;ur, elle exigea une preuve de cette tendresse qu&#8217;il lui d&eacute;peignait dans un langage si br&ucirc;lant. Et quand il lui eut d&eacute;clar&eacute; qu&#8217;il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; tout faire, &agrave; tout entreprendre pour lui donner cette preuve, elle lui d&eacute;clara que ce qu&#8217;elle voulait &eacute;tait l&#8217;admirable chevelure de Marianne Pain, sa femme, et ajouta que sa maison lui resterait ferm&eacute;e jusqu&#8217;au moment o&ugrave; il lui porterait cette chevelure convoit&eacute;e.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un autre que Louis se serait r&eacute;cri&eacute; avec indignation, aurait accept&eacute; son cong&eacute; et se serait &eacute;loign&eacute; pour toujours de cette inf&acirc;me prostitu&eacute;e qui osait salir, en le pronon&ccedil;ant, le nom de la sainte du logis. Il n&#8217;en fut rien de Louis. Il quitta la Nouvelle-Orl&eacute;ans, bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; s&#8217;emparer des cheveux de Marianne, m&ecirc;me si, pour les avoir, il lui fall&ucirc;t employer la force.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais la force devint inutile: lorsque la douce cr&eacute;ature eut entendu son mari r&eacute;clamer sa chevelure comme une preuve de l&#8217;amour qu&#8217;elle lui portait, comme un sacrifice exig&eacute; par cet amour, sans lui faire une question, sans un mot de regret, elle abattit, de sas propre main, ces beaux cheveux qui faisaient sa gloire et les pr&eacute;senta &agrave; son mari qui, le lendemain m&ecirc;me, les portait en troph&eacute;e &agrave; Violetta la quarteronne.*&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quinze jours se pass&egrave;rent et Violetta, enti&egrave;rement revenue &agrave; la sant&eacute;, par&eacute;e des cheveux de Marianne si pareils aux siens que personne ne se douta du changement, habill&eacute;e plus richement que jamais, recommen&ccedil;a sa vie de plaisirs et de volupt&eacute;. Il fallut bien r&eacute;compenser Louis de ce qu&#8217;il avait fait pour elle, ce n&#8217;&eacute;tait que justice.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais Violetta ne fut pas longtemps sans s&#8217;apercevoir que Pierre la soup&ccedil;onnait. La tante Pasie lui r&eacute;p&eacute;ta toutes les paroles et tous les noms qu&#8217;elle avait laiss&eacute; &eacute;chapper pendant son d&eacute;lire, elle lui parla des questions de Pierre et La Miette eut peur. Elle avait raison: Pierre la fit espionner, non seulement par ses domestiques, mais aussi par deux agents de police qu&#8217;il attacha &agrave; ses pas et &agrave; ceux de sa tante. Tous les matins, ils arrivaient au magasin et racontaient au patron ce que sa ma&icirc;tresse avait fait la veille et souvent ce qu&#8217;elle devait faire. <br>_________________________ <br>* Ce fait est historique. <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Violetta se tenait sur ses gardes et jusqu&#8217;&agrave; pr&eacute;sent les deux agents n&#8217;avaient eu que des choses insignifiantes &agrave; rapporter. Aspasie avait &eacute;t&eacute; si rus&eacute;e qu&#8217;elle avait r&eacute;ussi &agrave; faire entrer Louis plusieurs fois sous un d&eacute;guisement de femme qui avait &agrave; peine &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais un jour (il y avait d&eacute;j&agrave; deux semaines que Louis &eacute;tait revenu &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans) l&#8217;agent se pr&eacute;senta au magasin et avertit Pierre que la veille la tante Aspasie s&#8217;&eacute;tait rendue &agrave; l&#8217;H&ocirc;tel des Planteurs et avait demand&eacute; au commis si M. Pain &eacute;tait l&agrave;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je l&#8217;avais reconnue, dit l&#8217;agent, et j&#8217;entrai &agrave; l&#8217;h&ocirc;tel derri&egrave;re elle. Je n&#8217;eus qu&#8217;&agrave; montrer mon signe au commis pour avoir carte blanche et je me mis &agrave; suivre la vieille sorci&egrave;re avec l&#8217;air fatigu&eacute; d&#8217;un homme qui rentre chez lui apr&egrave;s une nuit de d&eacute;bauche.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; M. Pain a sa chambre au num&eacute;ro            8: le num&eacute;ro 9 &eacute;tait ouvert. Ce n&#8217;&eacute;tait pas            la premi&egrave;re fois que mon devoir m&#8217;appelait &agrave; cet            h&ocirc;tel o&ugrave; je suis fort connu. J&#8217;y ai d&eacute;j&agrave;            fait plusieurs arrestations et je savais que les cloisons mal jointes            permettaient facilement de voir ce qui se passait d&#8217;une chambre            &agrave; l&#8217;autre. Je me glissai donc dans le num&eacute;ro 9 et            collai mon &#339;il &agrave; la cloison. Tout d&#8217;abord j&#8217;aper&ccedil;us            M. Pain dans son lit, et vrai si ce n&#8217;avait pas &eacute;t&eacute;            pour sa petite moustache noire, je l&#8217;aurais pris pour une femme            tant ses traits &eacute;taient frais et d&eacute;licats.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; D&eacute;p&ecirc;chez-vous, dit Pierre avec impatience; voyez comme les commis nous regardent.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En effet, les employ&eacute;s, et Georges principalement, regardaient de tous leurs yeux et essayaient d&#8217;entendre de toutes leurs oreilles.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J&#8217;ai bient&ocirc;t fini, continua l&#8217;agent en tirant un carnet de sa poche. De crainte d&#8217;oublier quelque chose de la conversation qui avait lieu &agrave; tout au plus dix pas de moi, j&#8217;ai tout &eacute;crit: d&#8217;abord la vieille s&#8217;approcha du lit et dit au jeune monsieur:&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; M. Louis, La Miette m&#8217;envoie vous            dire que l&#8217;orang-outang sera &agrave; la maison ce soir et qu&#8217;il            ne faut pas venir mais que demain, mardi, le vieux macaque ira voir            sa guenon et ses petits macaques et qu&#8217;alors vous pourrez venir.&nbsp;            <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ah! man Pasie! comme Pierre vous aurait tordu le cou avec plaisir en cet instant; mais, except&eacute; une p&acirc;leur cadav&eacute;reuse, aucun signe de sa terrible col&egrave;re ne se montrait au dehors.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Continuez, dit-il &agrave; l&#8217;agent.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Celui-ci se mit &agrave; feuilleter son carnet.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alors, dit-il, le jeune homme tira son portefeuille de dessous son traversin, donna une poign&eacute;e d&#8217;argent &agrave; la vieille sorci&egrave;re et lui dit:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dites &agrave; votre ni&egrave;ce qu&#8217;elle peut &ecirc;tre certaine que je viendrai. Plut&ocirc;t la mort que de manquer &agrave; ce rendez-vous!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Est-ce tout? demanda Pierre.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C&#8217;est tout, monsieur.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Saulv&eacute; lui pr&eacute;senta un billet de banque et se remit &agrave; l&#8217;ouvrage comme si rien d&#8217;important n&#8217;avait eu lieu.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; H&eacute;las! h&eacute;las! lorsque vint le lendemain, Louis, comme il l&#8217;avait promis, fut fid&egrave;le au rendez-vous et, apr&egrave;s avoir soup&eacute; en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec Violetta dans le petit boudoir vert, l&#8217;avait suivie dans sa chambre qui, comme nous le savons, faisait face &agrave; la rue.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les deux amants, sans soup&ccedil;on du danger qui les mena&ccedil;ait, plus amoureux que jamais, s&#8217;enivraient d&#8217;amour et de volupt&eacute;, lorsqu&#8217;un coup sec retentit &agrave; la porte de la chambre et la voix de Pierre, s&#8217;&eacute;levant dans le silence de la nuit, ordonna &agrave; Miette d&#8217;ouvrir cette porte. Ni Louis ni Violetta n&#8217;avaient entendu les pas dans l&#8217;escalier. Souvenons-nous bien que la chambre de La Miette &eacute;tait situ&eacute;e au premier &eacute;tage et que seize ou dix-huit pieds la s&eacute;paraient de la rue.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En entendant la voix de son ma&icirc;tre, la jeune fille, folle d&#8217;&eacute;pouvante, se mit &agrave; courir autour de l&#8217;appartement pour chercher une issue pendant que le jeune homme, de son c&ocirc;t&eacute;, cherchait &agrave; se sauver. Enfin, ne voyant aucun moyen de la faire &eacute;vader, elle le poussa sur le balcon en disant:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pars, Louis trouve le moyen de quitter la maison, car, s&#8217;il te trouve ici, il me tuera!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et, laissant retomber le rideau sur la porte par laquelle son amant venait de sortir, elle alla ouvrir l&#8217;autre &agrave; Pierre. La fureur de celui-ci s&#8217;exhalait en cris de rage et en menaces de mort.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; De l&#8217;endroit o&ugrave; il &eacute;tait, Louis pouvait le voir et comprenait l&#8217;&eacute;pouvante que devait &eacute;prouver cette faible enfant en pr&eacute;sence de ce furieux, de cet &ecirc;tre d&eacute;figur&eacute; par la rage et dont la main crisp&eacute;e la mena&ccedil;ait du pistolet lev&eacute; sur elle. Au moindre mouvement, Louis serait accouru &agrave; son secours, mais il jugea plus prudent d&#8217;attendre.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Appuy&eacute;e au lit, Violetta, presque sans connaissance, regardait Pierre chercher Louis sous le lit, derri&egrave;re les meubles, dans le cabinet de toilette, partout enfin. Lorsqu&#8217;il eut termin&eacute; cette recherche infructueuse, il marcha droit au balcon. Louis le vit venir et se dit que, s&#8217;il restait l&agrave;, Violetta &eacute;tait perdue. Entra&icirc;n&eacute; par sa chevalerie habituelle, par l&#8217;amour qu&#8217;il portait &agrave; cette femme, il s&#8217;&eacute;lan&ccedil;a dans la rue.*&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour achever ce r&eacute;cit, je reprends le journal de ma grand&#8217;m&egrave;re:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Quelques minutes plus tard, une patrouille le ramassait, masse informe et saignante, et ne sachant point qui il &eacute;tait, le transporta &agrave; l&#8217;h&ocirc;pital. Lorsqu&#8217;il revint &agrave; lui, il fit pr&eacute;venir plusieurs de ses amis et les pria d&#8217;envoyer chercher sa femme et son fr&egrave;re. Ce fut mon mari qui accompagna Marianne, et il me fit bien pleurer en me racontant les derniers moments de celui qui trop tard, malheureusement, reconnut son erreur et demanda en pleurant pardon &agrave; celle qui n&#8217;avait pour lui qu&#8217;indulgence et tendresse. Louis mourut et le m&ecirc;me jour o&ugrave; son corps fut transport&eacute; au cimeti&egrave;re de la paroisse St. Jean-Baptiste, Violetta (bien certainement, par l&#8217;ordre de Pierre Saulv&eacute;) donnait une des plus belles f&ecirc;tes de la saison.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Gr&acirc;ce &agrave; l&#8217;un de ces amis d&eacute;vou&eacute;s qui pensent &agrave; tout, qui n&#8217;oublient jamais rien, les journaux ne publi&egrave;rent point l&#8217;horrible catastrophe qui venait de porter la d&eacute;solation et le deuil dans une des familles les plus consid&eacute;r&eacute;es de la Louisiane. Cet ami alla lui-m&ecirc;me rendre visite au <i>Courrier de la Louisiane</i> et &agrave; la <i>Gazette de la Nouvelle-Orl&eacute;ans</i> et demanda le silence au nom de cette pauvre jeune femme frapp&eacute;e d&#8217;une mani&egrave;re aussi &eacute;pouvantable et de cette honorable famille qui, pour aucun prix, n&#8217;aurait consenti &agrave; voir le nom de l&#8217;un des siens d&eacute;shonor&eacute; au contact du nom maudit de Violetta la quarteronne."&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Encore une fois, je remets dans le sanctuaire o&ugrave; sa main l&#8217;a plac&eacute; le cahier des souvenirs de ma grand&#8217;m&egrave;re et je retourne &agrave; mon r&eacute;cit.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tout se sait en ce monde: si les journaux eurent la d&eacute;licatesse de se taire, ceux qui avaient ramass&eacute; le corps du bless&eacute;, comme ceux qui l&#8217;avaient vu ramasser, parl&egrave;rent, et, sans le nommer hautement, on se r&eacute;p&eacute;ta de l&#8217;un &agrave; l&#8217;autre qu&#8217;un homme mutil&eacute;, &eacute;cras&eacute; par une chute, avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute; sous le balcon de Violetta la quarteronne, et si la f&ecirc;te <br>_____________________ <br>* Ce fait est historique. <p>&nbsp;qu&#8217;elle donna le m&ecirc;me soir &eacute;loigna les soup&ccedil;ons con&ccedil;us par quelques personnes, pour beaucoup d&#8217;autres La Miette demeura une criminelle, digne du plus affreux des supplices; et si seulement une voix s&#8217;&eacute;tait hautement &eacute;lev&eacute;e contre elle, il eut &eacute;t&eacute; difficile de l&#8217;arracher &agrave; une vengeance sommaire et d&#8217;emp&ecirc;cher sa maison d&#8217;&ecirc;tre livr&eacute;e au pillage.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quel effet la mort h&eacute;ro&iuml;que            de Louis Pain eut-elle sur Pierre Saulv&eacute;? Il n&#8217;exprima            jamais son opinion &agrave; ce sujet, mais bien certainement le remords,            comme un ver rongeur, resta au fond de son c&#339;ur. Certes, il ne            porta aucune croyance aux serments de Violetta, qui jurait, par tous            les saints du paradis, que jamais aucun homme, except&eacute; Pierre,            n&#8217;avait mis les pieds dans sa chambre. Et toute d&eacute;grad&eacute;e,            toute r&eacute;ellement m&eacute;chante que f&ucirc;t la jeune fille,            il est &agrave; supposer que, dans la solitude de cette chambre, elle            versa plus d&#8217;une larme sur celui qui avait si h&eacute;ro&iuml;quement            sacrifi&eacute; sa vie pour sauver la sienne.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La mort de Louis Pain fut un nouveau sujet d&#8217;inimiti&eacute; entre Pierre et son futur gendre: ce dernier connaissait Louis. La veille de la mort terrible du jeune homme, il avait pass&eacute; la soir&eacute;e et m&ecirc;me la nuit avec lui: ils avaient &eacute;t&eacute; ensemble au th&eacute;&acirc;tre et Georges avait amen&eacute; son ami dans sa modeste chambre de gar&ccedil;on, et lui avait, pour le reste de la nuit, offert la moiti&eacute; de son lit. Comme Georges avait admir&eacute; cette nature si noble, si g&eacute;n&eacute;reuse et surtout si chevaleresque, cette ga&icirc;t&eacute; charmante qui rendait Louis le favori de tous ceux qui le connaissaient! Et lorsqu&#8217;il avait appris sa mort apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; le visiter &agrave; l&#8217;h&ocirc;pital o&ugrave; on l&#8217;avait transport&eacute;, Georges ne put s&#8217;emp&ecirc;cher de maudire &agrave; haute voix ceux qu&#8217;il consid&eacute;rait comme les assassins de son ami: Pierre Saulv&eacute; et Violetta la quarteronne.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Si jusque-l&agrave; Georges avait &eacute;prouv&eacute;            un profond m&eacute;pris pour Pierre, &agrave; cause de son ignoble            conduite et des mensonges qu&#8217;il prof&eacute;rait &agrave; toute            minute, ce m&eacute;pris devint si violent qu&#8217;en diff&eacute;rentes            occasions il fut pr&ecirc;t &agrave; l&#8217;exprimer ouvertement et            ne put le cacher &agrave; Pierre qui, de son c&ocirc;t&eacute;, traitait            Georges en ennemi, ne se contenant qu&#8217;aux Magnolias, o&ugrave;            le jeune homme s&#8217;arrangeait maintenant &agrave; ne venir que pendant            l&#8217;absence du ma&icirc;tre. Ah! si ce n&#8217;e&ucirc;t &eacute;t&eacute;            la douce image de Marie qui s&#8217;&eacute;levait comme un ange de            paix et d&#8217;amour entre ces deux hommes, il y a longtemps que ces            sentiments de haine et de m&eacute;pris qu&#8217;ils tenaient cach&eacute;s            au fond de leurs c&#339;urs seraient mont&eacute;s &agrave; la surface            et auraient amen&eacute; de terribles cons&eacute;quences.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il est une chose qu&#8217;il nous faut remarquer: c&#8217;est que, depuis la mort de son fils, un grand changement s&#8217;op&eacute;rait graduellement en Pierre Saulv&eacute;. Violetta, qui s&#8217;&eacute;tait vraiment crue abandonn&eacute;e pendant les deux semaines qui suivirent la mort de Henri, avait cependant trouv&eacute; le moyen de reprendre son empire sur son amant et &agrave; le ramener en triomphe aux Violettes; mais apr&egrave;s avoir c&eacute;d&eacute; &agrave; l&#8217;entra&icirc;nement du moment, &agrave; la force de l&#8217;habitude, Pierre s&#8217;aper&ccedil;ut que son c&#339;ur se d&eacute;tachait de plus en plus de cette fille dont aujourd&#8217;hui il voyait nettement le caract&egrave;re inf&acirc;me, de cette fille qui n&#8217;avait plus le pouvoir de le tromper. Le d&eacute;senchantement avait enfin pris la place de l&#8217;aveuglement et il se sentait de plus en plus d&eacute;go&ucirc;t&eacute; des vices ignobles et de la vulgarit&eacute; de mani&egrave;res et de paroles de cette petite cr&eacute;ature qu&#8217;il admirait tant autrefois. Il la comparait dans son c&#339;ur &agrave; sa douce compagne, aux mani&egrave;res si distingu&eacute;es, au parler si doux, si pur, et un profond soupir s&#8217;&eacute;chappait de sa poitrine.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La mort de Louis Pain fut le dernier coup port&eacute; &agrave; sa passion insens&eacute;e; il accusait Violetta de cet assassinat dont il rougissait dans son &acirc;me, et Pierre se promit de profiter de la premi&egrave;re occasion qui se pr&eacute;senterait pour se d&eacute;barrasser &agrave; jamais de ce petit d&eacute;mon qui s&#8217;appelait Violetta la quarteronne.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On s&#8217;occupait beaucoup en ce moment de la rupture qui venait d&#8217;avoir lieu entre le juge Alfred D.. et sa ma&icirc;tresse Octavia la quarteronne. Les journaux &eacute;taient remplis de louanges accord&eacute;es au jeune juge, et ses amis le f&eacute;licitaient hautement sur le courage et la raison qu&#8217;il avait montr&eacute;s dans cette occasion.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pierre Saulv&eacute; enviait le sort d&#8217;Alfred D. et s&#8217;avouait qu&#8217;il donnerait tout au monde pour &ecirc;tre aussi d&eacute;barrass&eacute; de ce d&eacute;mon qui fl&eacute;trissait sa vie et se dressait entre lui et le bonheur.&nbsp; <p> <hr width="100%"> <p><a NAME="22"></a> <center><b>CHAPITRE XXII.</b></center>  <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un journal, trouv&eacute; plus tard dans le bureau de Pierre, d&eacute;crivait ses remords et toutes les impressions de son &acirc;me. Voici ce qui m&#8217;a &eacute;t&eacute; montr&eacute; il y a environ une vingtaine d&#8217;ann&eacute;es, par Rosa Saulv&eacute;, qui s&#8217;appelait alors Mme L&eacute;on Forstall:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "C&#8217;est inutile, je ne puis plus me faire illusion Aujourd&#8217;hui, le vrai bonheur, pour moi, n&#8217;existe au&#8217;aux Magnolias, pr&egrave;s de ma femme et de mes enfants. Comme je les aime, mon Dieu! mille fois plus qu&#8217;autrefois. Comme Hermine est belle dans ce calme touchant, cette pure modestie qui en font un ange &agrave; mes yeux tandis que cette autre (Ah! je ne puis mettre son nom ici &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celui de ma sainte!) n&#8217;est qu&#8217;un d&eacute;mon, une mis&eacute;rable, dont la vue seule me soul&egrave;ve le c&#339;ur. Quelle &eacute;trange folie m&#8217;a pouss&eacute; vers elle? Je me le demande &agrave; toute heure du jour, et, &agrave; toute heure du jour, je n&#8217;ai qu&#8217;un r&ecirc;ve: me d&eacute;barrasser de cette maudite.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Chose &eacute;trange! Lorsqu&#8217;aupr&egrave;s du lit de mon enfant mourant je jurai de ne jamais la revoir, je me demandai avec terreur comment je tiendrais ce serment m&ecirc;me &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ma douce Hermine, la pens&eacute;e de cette autre me tourmentait: j&#8217;&eacute;tais si malheureux loin d&#8217;elle! Sa vue, le son de sa voix semblaient n&eacute;cessaires &agrave; mon existence Et aujourd&#8217;hui? Ah! aujourd&#8217;hui, je compte les heures qui me s&eacute;parent de celle qui doit me ramener aux Magnolias; et, lorsque ma voiture p&eacute;n&egrave;tre dans la cour, un soupir de soulagement s&#8217;&eacute;chappe de ma poitrine, car je sais qu&#8217;Hermine et mes filles m&#8217;attendent l&agrave;.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; "Quel singulier changement s&#8217;est op&eacute;r&eacute; en Georges! Sa pr&eacute;sence est pour moi l&#8217;&eacute;p&eacute;e de Damocl&egrave;s: il conna&icirc;t tous mes secrets et d&#8217;un moment &agrave; l&#8217;autre peut les r&eacute;v&eacute;ler et comme il trouve moyen de me t&eacute;moigner son m&eacute;pris! Oh! par amour pour ma fille, je courbe la t&ecirc;te: pourtant"&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La page s&#8217;arr&ecirc;tait l&agrave;. Quoiqu&#8217;en apparence l&#8217;esclave de Violetta, Pierre veillait continuellement au bien-&ecirc;tre et au confort des ch&egrave;res recluses des Magnolias qui, elles, n&#8217;avaient pas assez de pri&egrave;res pour remercier Dieu du bonheur qu&#8217;il leur avait envoy&eacute;. Bien certainement, si quelqu&#8217;un &eacute;tait venu raconter &agrave; Hermine la conduite de son mari, bien certainement, elle aurait refus&eacute; d&#8217;y croire.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On eut dit que Violetta se doutait que            son empire tirait &agrave; sa fin: elle devenait tous les jours plus            exigeante, plus extravagante et avait les plus singuliers caprices qui            se pussent imaginer. Souvent Pierre s&#8217;&eacute;tait vu forc&eacute;            de lui refuser les pr&eacute;sents co&ucirc;teux auxquels elle donnait            le nom de bagatelles. Les domestiques racontaient que bien souvent,            maintenant, de terribles querelles avaient lieu aux Violettes et que,            plus d&#8217;une fois, les cris, les injures et les tr&eacute;pignements            de pieds avaient pris la place des rires et des chants joyeux entre            les murs parfum&eacute;s du petit boudoir vert. En quatre ann&eacute;es            Violetta avait eu trois &eacute;quipages et il y avait &agrave; peine            un mois que sa derni&egrave;re voiture avait &eacute;t&eacute; achet&eacute;e            lorsqu&#8217;un jour elle entendit Octavia parler des petites voitures            anglaises qui en cet instant faisaient fureur &agrave; Londres; on les            appelait des paniers (baskets) et les dames anglaises les conduisaient            elles-m&ecirc;mes.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quelle sensation un pareil &eacute;quipage ferait &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans! ajouta Octavia; j&#8217;en aurais rapport&eacute; un lorsque je suis revenue, mais j&#8217;ai peur de conduire deux chevaux.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; D&egrave;s ce moment Pierre n&#8217;eut            ni paix ni tr&ecirc;ve: &agrave; tout prix La Miette voulait une de            ces charmantes petites voitures dont lui avait parl&eacute; son amie            et qu&#8217;elle se faisait une f&ecirc;te de pouvoir conduire elle-m&ecirc;me.            Il se vit forc&eacute; d&#8217;&eacute;crire &agrave; Londres et de            faire demander non seulement la voiture mais les petits chevaux &eacute;cossais            qui, habituellement, leur servent d&#8217;attelage. Tout cela co&ucirc;ta            les yeux de la t&ecirc;te, mais la petite quarteronne se trouva supr&ecirc;mement            heureuse de pouvoir se donner en spectacle aux badauds de la Nouvelle-Orl&eacute;ans,            qui ouvraient de grands yeux en la voyant traverser les rues de la ville            de toute la vitesse de ses ponies, qu&#8217;elle conduisait, il faut            bien l&#8217;avouer, avec une gr&acirc;ce et une hardiesse inimitables.&nbsp;            <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce fut &agrave; cette &eacute;poque qu&#8217;un            singulier caprice s&#8217;empara de la jeune folle; elle pr&eacute;tendit            avoir appris la mort de l&#8217;un de ses cousins qu&#8217;elle n&#8217;avait            jamais vu et d&eacute;clara qu&#8217;elle voulait porter son deuil.            Quelle &eacute;tait la raison de cette nouvelle extravagance? Etait-ce            un besoin de changement? &eacute;tait-ce parce qu&#8217;on lui avait            dit que le noir la rendait plus jolie encore? ou plut&ocirc;t, myst&egrave;re            &eacute;trange d&#8217;un c&#339;ur de femme: n&#8217;&eacute;tait-ce            pas un tribut de respect et de tendresse qu&#8217;elle cherchait &agrave;            payer secr&egrave;tement &agrave; la m&eacute;moire de Louis Pain? Qui            peut le dire? Mais avec ces id&eacute;es de deuil dans sa petite t&ecirc;te,            Violetta se rendit au magasin et demanda &agrave; voir ce qu&#8217;il            y avait de mieux en fait d&#8217;&eacute;toffes noires.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Or, la veille, il &eacute;tait arriv&eacute; un envoi de Paris directement et Pierre lui-m&ecirc;me avait aid&eacute; &agrave; en faire le d&eacute;ballage. Dans cet envoi se trouvaient d&#8217;admirables &eacute;toffes, et, comme c&#8217;&eacute;tait l&#8217;usage alors, et comme ce l&#8217;est encore aujourd&#8217;hui, je crois, les marchands fran&ccedil;ais coupaient ces &eacute;toffes en ce qu&#8217;ils appelaient un patron, c&#8217;est-&agrave;-dire juste ce qu&#8217;il fallait pour faire une robe. Ce patron &eacute;tait enferm&eacute; dans un large carton qui contenait en m&ecirc;me temps les garnitures n&eacute;cessaires &agrave; la confection de ces robes. Quoiqu&#8217;il y e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; neuf mois d&#8217;&eacute;coul&eacute;s depuis la mort de Henri, les recluses des Magnolias portaient toujours le grand deuil et n&#8217;y avaient encore introduit aucune alt&eacute;ration; mais si Pierre savait qu&#8217;Hermine serait inflexible et ne consentirait m&ecirc;me pas &agrave; porter un bout de dentelle autour de son cou, il se disait que Marie &eacute;tait trop jeune pour passer dans le deuil les plus belles ann&eacute;es de sa vie et il esp&eacute;rait obtenir d&#8217;elle d&#8217;&eacute;changer bient&ocirc;t la laine contre la soie. Pierre se connaissait en riches &eacute;toffes et il suivait d&#8217;un &#339;il satisfait le d&eacute;ballage qui se faisait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui et auquel il mettait la main de temps &agrave; autre.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Apr&egrave;s avoir ouvert tous les cartons et en avoir examin&eacute; les contenus avec une scrupuleuse attention, il choisit deux robes, certainement les plus belles qu&#8217;il y e&ucirc;t dans le lot, compos&eacute; de douze cartons, qui eux-m&ecirc;mes &eacute;taient enferm&eacute;s dans une grande malle sur laquelle &eacute;tait &eacute;crit ce mot en grandes lettres: DEUIL. C&#8217;est assez vous dire que ces robes &eacute;taient pour sa femme et pour sa fille. Pierre avait oubli&eacute; les projets de deuil de La Miette.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le premier carton contenait vingt aunes            d&#8217;une soie noire et moir&eacute;e. Cette &eacute;toffe &eacute;tait            vraiment une grande nouveaut&eacute; pour la Nouvelle-Orl&eacute;ans            et &eacute;tait si &eacute;paisse qu&#8217;il &eacute;tait &agrave;            pr&eacute;sumer qu&#8217;elle se tiendrait debout d&egrave;s qu&#8217;elle            serait m&eacute;tamorphos&eacute;e en robe. Les garnitures destin&eacute;es            &agrave; cette riche toilette &eacute;taient de magnifiques dentelles            noires et un pardessus en velours noir richement brod&eacute;e de soie            floche. Ce pardessus ressemblait &agrave; ce qui s&#8217;appelle aujourd&#8217;hui            une polonaise ou double jupe. Pierre mit de c&ocirc;t&eacute; la bo&icirc;te            que Georges venait de marquer deux cents piastres et ouvrit un second            carton; un troisi&egrave;me, un quatri&egrave;me, un cinqui&egrave;me            m&ecirc;mes furent examin&eacute;s, et ce ne fut qu&#8217;au sixi&egrave;me            que Pierre s&#8217;arr&ecirc;ta. Il se disait qu&#8217;il ne pouvait            jamais &ecirc;tre trop difficile lorsqu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;Hermine.            Son choix se fixa sur une robe de cachemire, au m&#339;lleux de la soie            et tout aussi co&ucirc;teuse que celle qu&#8217;il avait choisie pour            Marie; les garnitures &eacute;taient faites de cr&ecirc;pe auquel se            m&ecirc;laient des baudets de jais artistement travaill&eacute;es. A            cette &eacute;poque recul&eacute;e, ces sortes de broderies &eacute;taient            &agrave; peu pr&egrave;s inconnues &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans.            Beaucoup des commis les voyaient pour la premi&egrave;re fois et ne            pouvaient s&#8217;emp&ecirc;cher d&#8217;exprimer hautement leur admiration,            et tous d&#8217;une seule voix d&eacute;claraient que ces deux robes            &eacute;taient certainement les plus belles et les plus riches du lot.&nbsp;            <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Georges, dit Pierre, mettez ces deux bo&icirc;tes de c&ocirc;t&eacute; et envoyez-les aux Magnolias par le petit wagon qui sera ici vers quatre heures.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pierre aurait, bien certainement, pr&eacute;f&eacute;r&eacute; porter ces bo&icirc;tes lui-m&ecirc;me, mais ce jour-l&agrave; il &eacute;tait venu en ville en cabriolet, et comme il avait amen&eacute; ses petites filles, le matin, &agrave; leur pension, il se dit qu&#8217;il faudrait les ramener et qu&#8217;il n&#8217;y aurait pas de place dans la voiture pour les bo&icirc;tes. Mais tous les jours, un l&eacute;ger wagon se rendait &agrave; la ville pour y chercher, l&#8217;hiver, les hu&icirc;tres, le gibier et tout ce que le march&eacute; offrait de meilleur; l&#8217;&eacute;t&eacute;, la glace, les l&eacute;gumes, les fruits, enfin tout ce qui pouvait ajouter au bien-&ecirc;tre des ch&egrave;res recluses des Magnolias. Et c&#8217;&eacute;tait par ce wagon que Pierre avait recommand&eacute; &agrave; Georges d&#8217;envoyer les bo&icirc;tes. Il avait promis &agrave; Hermine d&#8217;&ecirc;tre de retour de bonne heure: c&#8217;&eacute;tait le jour de naissance de leur petite Louise; un gros g&acirc;teau avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; pour la circonstance et papa avait promis &agrave; la petite g&acirc;t&eacute;e une &eacute;norme poup&eacute;e qui pouvait fermer les yeux et une immense bo&icirc;te de bonbons. Donc, pour avoir le temps de faire ses achats et pour pouvoir se rendre de bonne heure chez lui, Pierre avait quitt&eacute; le magasin &agrave; une heure.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A une heure et demie, le panier de Mlle            Violetta s&#8217;arr&ecirc;tait en face du magasin et un groom gros            comme le poing, tout habill&eacute; d&#8217;un costume fantastique de            velours vert brod&eacute; d&#8217;or, sautait du si&egrave;ge qu&#8217;il            occupait derri&egrave;re la petite voiture et se tenait debout &agrave;            la t&ecirc;te des chevaux, gu&egrave;re plus gros que deux chiens de            Terre-Neuve. Et La Miette, v&ecirc;tue d&#8217;un v&eacute;ritable deuil            d&#8217;&eacute;pouse &eacute;plor&eacute;e, d&#8217;une robe de laine            sans garnitures, d&#8217;un col de cr&ecirc;pe, noir comme le reste            de l&#8217;habillement, ayant, au-dessus de son chapeau de laine, un            long voile de cr&ecirc;pe qui enveloppait enti&egrave;rement sa taille            d&#8217;enfant, tenant &agrave; sa main, gant&eacute;e de noir, un mouchoir            de artiste&agrave; la large bordure noire, entra au magasin en faisant,            comme d&#8217;habitude, un fracas de tous les diables.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; O&ugrave; est Pierre? demanda-t-elle au premier commis qui s&#8217;avan&ccedil;a.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; M. Saulv&eacute; n&#8217;est pas ici, r&eacute;pondit le jeune homme. <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et o&ugrave; est-il?&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; D&#8217;apr&egrave;s les ordres qu&#8217;il a donn&eacute;s, je suppose qu&#8217;il est retourn&eacute; chez lui.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vous &ecirc;tes un imb&eacute;cile!            s&#8217;&eacute;cria-t-elle en furie; allez-vous-en et envoyez-moi            Armand.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Armand &eacute;tait le commis qui avait            l&#8217;habitude de servir La Miette pendant les absences du patron            et on le soup&ccedil;onnait d&#8217;&ecirc;tre pay&eacute; par Pierre            pour surveiller la conduite de Mlle Violetta pendant ses s&eacute;ances            au magasin. D&#8217;autres disaient tout autrement, et assuraient que            ma&icirc;tre Armand qui &eacute;tait fort beau gar&ccedil;on, n&#8217;&eacute;tait            nullement &eacute;tranger aux orgies du boudoir vert. Quant &agrave;            nous, nous croyons qu&#8217;il y avait du vrai dans les deux suppositions.&nbsp;            <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Armand, dit-elle avec cette familiarit&eacute; choquante qu&#8217;elle employait toujours dans ses rapports avec les individus du sexe masculin, Armand, mon vieux, je suis en deuil, vous le voyez, qu&#8217;avez-vous de beau &agrave; m&#8217;offrir?&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cela arrive &agrave; propos, r&eacute;pondit le jeune homme, pas plus tard qu&#8217;hier nous avons re&ccedil;u de Paris un lot de robes de deuil de toute beaut&eacute;.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ah! ah! tant mieux! dit-elle; montrez-moi            cela, au plus vite, mon gar&ccedil;on.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le jeune commis s&#8217;empressa d&#8217;ob&eacute;ir et, en quatre fois diff&eacute;rentes, porta les douze cartons qui avaient &eacute;t&eacute; re&ccedil;us la veille. Il est inutile de dire que Georges n&#8217;avait pas eu le temps de mettre &agrave; part les deux robes choisies par le patron: parmi les quatre que La Miette mit de c&ocirc;t&eacute;, se trouv&egrave;rent justement celles destin&eacute;es &agrave; Mme et Mlle Saulv&eacute;. La jeune quarteronne, apr&egrave;s s&#8217;&ecirc;tre extasi&eacute;e sur leur beaut&eacute;, ordonna &agrave; Armand de les envelopper et de les porter &agrave; sa voiture.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais Georges s&#8217;aper&ccedil;ut imm&eacute;diatement de l&#8217;erreur du jeune commis et, du coin de l&#8217;&#339;il, s&#8217;amusa &agrave; suivre tous les mouvements de la petite quarteronne. Lorsqu&#8217;il l&#8217;entendit ordonner &agrave; Armand d&#8217;envelopper les deux bo&icirc;tes, il s&#8217;avan&ccedil;a rapidement vers le comptoir pr&egrave;s duquel elle se tenait et enleva des mains d&#8217;Armand les deux cartons qui lui avaient &eacute;t&eacute; confi&eacute;s une demi-heure auparavant; et, avant que Violetta e&ucirc;t eu le temps de revenir de sa surprise, il s&#8217;inclina froidement devant elle en disant:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pardon, mademoiselle, mais ces deux robes sont vendues.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L&#8217;injure monta aux l&egrave;vres de la jeune fille, mais elle se retint. Nous connaissons son faible pour Georges, et depuis la mort de Louis celui que, dans le fond de son c&#339;ur, elle lui avait choisi pour successeur, n&#8217;&eacute;tait autre que ce petit Georges Ormsby dont une des principales s&eacute;ductions &eacute;tait d&#8217;&ecirc;tre le fianc&eacute; de Marie Saulv&eacute;. Et voil&agrave; que, tout &agrave; coup, lui qui ne lui parle jamais l&#8217;insulte grossi&egrave;rement en lui enlevant les deux robes qu&#8217;elle vient de choisir.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ah! je me plaindrai &agrave; Pierre, se dit-elle, et il faudra bien qu&#8217;il me les rende.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; De toutes les riches &eacute;toffes enferm&eacute;es dans le magasin de son amant, les seules qui la tentaient maintenant &eacute;taient celles que venait de lui enlever Georges.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il me semble, M. Georges, dit-elle avec un peu de hauteur, il me semble que vous abusez &eacute;trangement de votre autorit&eacute; en m&#8217;enlevant les &eacute;toffes que je viens de choisir.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je n&#8217;ai fait qu&#8217;ob&eacute;ir aux ordres du patron, mademoiselle, r&eacute;pondit Georges. C&#8217;est lui qui a mis ces robes de c&ocirc;t&eacute; pour sa femme et sa fille et il m&#8217;a ordonn&eacute; de les exp&eacute;dier imm&eacute;diatement aux Magnolias. J&#8217;aper&ccedil;ois &agrave; la porte le wagon qui doit s&#8217;en charger, veuillez donc m&#8217;excuser, mademoiselle.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et chargeant les deux bo&icirc;tes sur son bras gauche, Georges passa en s&#8217;inclinant l&eacute;g&egrave;rement devant La Miette et alla d&eacute;poser son fardeau dans le petit wagon arr&ecirc;t&eacute; devant la porte.&nbsp; <p> <hr width="100%"> <p><a NAME="23"></a> <center><b>CHAPITRE XXIII.</b></center>          <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oh! si c&#8217;e&ucirc;t &eacute;t&eacute; Armand            ou un des autres commis, quelle belle sc&egrave;ne e&ucirc;t eu lieu            ce jour-l&agrave; au magasin de Pierre Saulv&eacute;! Avant de se laisser            enlever ces deux robes, Violetta les aurait mises en pi&egrave;ces,            les aurait foul&eacute;es aux pied. Elle aurait crach&eacute; &agrave;            la figure de l&#8217;audacieux qui aurait ose la braver ainsi. Mais            Georges, c&#8217;&eacute;tait autre chose. Plus elle s&#8217;apercevait            du m&eacute;pris, de la r&eacute;pulsion qu&#8217;elle inspirait au            jeune homme, plus elle se sentait attir&eacute;e vers lui. Elle d&eacute;couvrait,            en le regardant, mille gr&acirc;ces ignor&eacute;es jusque-l&agrave;.            Elle admirait son ind&eacute;pendance de caract&egrave;re, m&ecirc;me            le peu de sympathie qu&#8217;il lui t&eacute;moignait ouvertement, et            plus Georges lui montrait d&#8217;aversion, plus il excitait ses d&eacute;sirs            libertins. De plus, il &eacute;tait le fianc&eacute; de Marie, de Marie            qui avait os&eacute; venir la braver jusque chez elle; de Marie qu&#8217;elle            d&eacute;testait parce qu&#8217;elle &eacute;tait pure et ang&eacute;lique;            de Marie enfin, qui, dans deux mois, devait s&#8217;appeler Mme Georges            Ormsby.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et la mis&eacute;rable se disait:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils ne sont pas encore mari&eacute;s et rien ne me co&ucirc;tera pour me faire aimer de Georges pour l&#8217;arracher &agrave; cette froide cr&eacute;ature qui ne se doute m&ecirc;me pas de ce que c&#8217;est que l&#8217;amour.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et elle se disait encore combien elle serait heureuse d&#8217;exciter la jalousie de Pierre, elle sentait que son pouvoir diminuait chaque jour et c&#8217;&eacute;tait par la jalousie qu&#8217;elle cherchait &agrave; le recouvrer. Elle connaissait bien le c&#339;ur de cet homme qu&#8217;elle avait su attacher &agrave; son char! Elle devinait bien qu&#8217;il serait tout dispos&eacute; &agrave; se s&eacute;parer d&#8217;elle, &agrave; la sacrifier &agrave; Hermine, mais l&#8217;abandonner &agrave; un autre, surtout &agrave; Georges, ah! c&#8217;&eacute;tait autre chose.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et ces r&eacute;flexions se succ&eacute;daient dans la jolie t&ecirc;te de Violetta la quarteronne et elle souriait en se disant:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y viendra je le jure!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Apr&egrave;s avoir emport&eacute; les robes, Georges, n&eacute;cessairement, avait tourn&eacute; le dos &agrave; la petite m&eacute;contente et s&#8217;il ne vit pas le joli petit doigt qui le mena&ccedil;ait, il entendit ces mots articul&eacute;s &agrave; voix basse:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il me le paiera!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce fut une belle sc&egrave;ne qui eut lieu le lendemain aux Violettes, lorsque Pierre s&#8217;y pr&eacute;senta. La Miette se plaignit am&egrave;rement de Georges qui lui avait manqu&eacute; de respect en lui enlevant les deux robes qu&#8217;elle avait choisies.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il a ob&eacute;i &agrave; mes ordres, r&eacute;pondit s&egrave;chement Pierre.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oui, s&#8217;&eacute;cria-t-elle, je sais tout: c&#8217;est pour ta guenon de femme et pour ta fille qui ressemble &agrave; un b&acirc;ton habill&eacute; que tu as choisi ces deux robes mais prends garde &agrave; toi, Pierre!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Toute insolente, toute hardie que f&ucirc;t Violetta, elle regretta ses paroles quand elle vit la rage qu&#8217;elle avait excit&eacute;e en osant s&#8217;attaquer &agrave; la femme et &agrave; la fille de son amant.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pierre devint livide et, saisissant le poignet de la jeune quarteronne, il la tourna bien en face de lui, et, le sourcil fronc&eacute;, l&#8217;&#339;il en feu, il s&#8217;&eacute;cria:&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mis&eacute;rable! je te d&eacute;fends de prononcer ces noms, toi, l&#8217;inf&acirc;me d&eacute;vergond&eacute;e, la tra&icirc;n&eacute;e des rues, la libertine de bas &eacute;tage! toi, Violetta la quarteronne, oser salir, en les pronon&ccedil;ant, ces noms de saintes! Ah! prends garde &agrave; toi, Violetta! ne vas trop loin, autrement je te fais jeter &agrave; la porte comme une vile mendiante que tu es!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous devons bien supposer que La Miette riposta &agrave; un tel discours en v&eacute;ritable poissarde, et on dit que pendant plusieurs jours le visage de Pierre Saulv&eacute; porta la trace de profondes &eacute;gratignures, dues aux ongles ros&eacute;s de Violetta la quarteronne.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Malgr&eacute; la faiblesse qu&#8217;il conservait pour sa ma&icirc;tresse, Pierre, tout en c&eacute;dant encore &agrave; beaucoup de ses caprices, trouvait moyen aujourd&#8217;hui de mettre un frein &agrave; son extravagance et se promettait bien de ne jamais lui permettre de toucher au capital de sa fortune, qui appartenait aux ch&egrave;res recluses des Magnolias. Violetta s&#8217;apercevait du changement de son amant, mais confiante en son empire sur lui, sachant comme il &eacute;tait jaloux, elle haussait les &eacute;paules et s&#8217;amusait &agrave; exciter sa jalousie. Souvent, en sa pr&eacute;sence, elle avait parl&eacute; de l&#8217;admiration que lui inspirait Georges Ormsby.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oui, avait-elle dit, sa taille est si gracieuse, si &eacute;l&eacute;gante! J&#8217;aime les hommes grands et &eacute;lanc&eacute;s.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Notez que Pierre &eacute;tait tr&egrave;s gros.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et ses yeux sont si intelligents! reprenait-elle; son sourire si doux! que ses dents paraissent blanches sous sa petite moustache noire! Oh! il est vraiment charmant!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et voyant le sourcil fronc&eacute; de Pierre, elle avait achev&eacute; son colloque en le priant de lui permettre d&#8217;inviter Georges &agrave; une grande soir&eacute;e qu&#8217;elle devait donner dans quelques jours.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Fais ce que tu voudras, avait r&eacute;pondu Pierre; mais parions qu&#8217;il ne viendra pas.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et en effet, malgr&eacute; l&#8217;invitation imprim&eacute;e sur papier satin&eacute;, Georges ne parut point aux Violettes.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La Miette ne se d&eacute;couragea pas et emprunta la main d&#8217;Octavia pour &eacute;crire au jeune homme et pour l&#8217;inviter &agrave; un souper qui devait avoir lieu le lendemain.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme la premi&egrave;re fois, Georges ne pr&ecirc;ta aucune attention &agrave; cette seconde invitation qu&#8217;il jeta avec m&eacute;pris loin de lui. Mais Armand avait tout vu, il ramassa la petite lettre parfum&eacute;e et la porta au patron.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pierre ne savait rien du souper du lendemain;            aussi, n&#8217;&eacute;tonna-t-il pas m&eacute;diocrement Mlle Miette            en arrivant tout &agrave; coup au milieu de la grande compagnie assembl&eacute;e            dans le boudoir vert et attendant le souper promis. Pour la premi&egrave;re            fois qu&#8217;elle l&#8217;invitait, Violetta n&#8217;avait pas voulu            intimider Georges en l&#8217;attirant dans un t&ecirc;te-&agrave; t&ecirc;te            qu&#8217;il aurait peut-&ecirc;tre appel&eacute; un guet-apens. Du reste,            elle agissait toujours ainsi, cette petite coquette: elle invitait celui            qui lui plaisait &agrave; un souper ordinaire qu&#8217;elle avait bien            soin de donner pendant les absences de Pierre; et l&agrave;, elle enivrait            sa victime d&#8217;amour et de vin; et, au milieu des fum&eacute;es            du champagne et de la volupt&eacute;, c&#8217;&eacute;tait le nouvel            amant lui-m&ecirc;me qui demandait un rendez-vous qu&#8217;elle avait            grand soin d&#8217;accorder. Ah! cette fille, qui avait &agrave; peine            achev&eacute; sa vingt-et-uni&egrave;me ann&eacute;e, aurait pu donner            bien des points &agrave; Messaline elle-m&ecirc;me.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ne croyons point cependant que Georges            f&ucirc;t aussi froid, aussi insensible qu&#8217;il en avait l&#8217;air.            Il &eacute;tait homme, apr&egrave;s tout, et d&#8217;un &acirc;ge o&ugrave;            les avances de la beaut&eacute; son difficiles &agrave; repousser. Elev&eacute;e            par une m&egrave;re pieuse qui ne lui parlait que du ciel, refusant            de lever &agrave; ses yeux un petit coin du voile qui lui cachait l&#8217;enfer,            c&#8217;est-&agrave;-dire les vices du monde, le jeune homme &eacute;tait            arriv&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans aussi ignorant du            mal qu&#8217;un enfant de dix ans. Presqu&#8217;&agrave; son arriv&eacute;e,            il avait rencontr&eacute; Marie Saulv&eacute;, et ce n&#8217;&eacute;tait            pas elle, la pure et douce enfant, qui pouvait lui faire soup&ccedil;onner            le mal. La conduite de Pierre fut le premier coup port&eacute; &agrave;            l&#8217;innocence de Georges, et, en face de cette conduite, tout ce            qu&#8217;il y avait d&#8217;honn&ecirc;te dans l&#8217;&acirc;me du            jeune homme se r&eacute;volta, et, d&egrave;s ce moment, un terrible            antagonisme naquit entre ces deux hommes qui, jusque-l&agrave;, s&#8217;&eacute;taient            aim&eacute;s d&#8217;une profonde amiti&eacute;.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Bient&ocirc;t Georges vit Violetta et            il ne put s&#8217;emp&ecirc;cher d&#8217;&ecirc;tre frapp&eacute; de            son &eacute;blouissante beaut&eacute;. En diff&eacute;rentes circonstances,            il lui t&eacute;moigna ouvertement son m&eacute;pris et sa r&eacute;pulsion.            Ce fut &agrave; cette &eacute;poque que Georges rencontra Louis Pain            et, quoiqu&#8217;il y e&ucirc;t entre eux une assez grande diff&eacute;rence            d&#8217;&acirc;ge, ils avaient pass&eacute; plusieurs ann&eacute;es            ensemble au m&ecirc;me coll&egrave;ge et il ne prit pas grand temps            &agrave; leur ancienne amiti&eacute; pour se renouveler. Nous le savons,            Louis &eacute;tait loin d&#8217;&ecirc;tre un saint, et il avait un            grand faible pour les quarteronnes et leurs petits soupers, et ceci            m&ecirc;me avant d&#8217;avoir rencontr&eacute; Violetta.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il entra un soir au magasin au moment o&ugrave; on allait fermer, et, entra&icirc;nant Georges, lui remit une invitation qu&#8217;il avait obtenue pour lui, &agrave; un petit souper qui devait avoir lieu m&ecirc;me soir, non chez Violetta, mais chez une femme tout aussi belle qu&#8217;elle, chez Alth&eacute;a la quarteronne.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans l&#8217;histoire de Gina la quarteronne, je pr&eacute;senterai Alth&eacute;a au lecteur; disons seulement qu&#8217;elle, comme Dahlia, &eacute;tait en tout diff&eacute;rente des autres quarteronnes, et ses petits soupers, fort rares du reste, n&#8217;&eacute;taient en rien semblables &agrave; ceux de Violetta.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Souvenons-nous bien que, hors des Magnolias,            Georges ne visitait aucune maison de la Nouvelle-Orl&eacute;ans; aussi            en mettant le pied dans les salons d&#8217;Alth&eacute;a il fut r&eacute;ellement            &eacute;bloui. C&#8217;&eacute;tait pour lui un chapitre des mille et            une nuits, prenant un corps devant ses regards &eacute;tonn&eacute;s.&nbsp;            <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Toutes les quarteronnes n&#8217;&eacute;taient pas libertines et vulgaires comme Violetta, mais en m&ecirc;me temps bien peu &eacute;taient belles comme elle. Alth&eacute;a, comme sa s&#339;ur Ador&eacute;ah, pouvait cependant lui disputer la pomme. Ma&icirc;tresse de l&#8217;un des peintres en renom de la Nouvelle-Orl&eacute;ans, qui &eacute;tait en m&ecirc;me temps po&egrave;te et musicienne, Alth&eacute;a n&#8217;invitait chez elle que l&#8217;&eacute;lite de la soci&eacute;t&eacute;. Jamais Violetta ne paraissait &agrave; ces f&ecirc;tes, o&ugrave; elle se serait ennuy&eacute;e du reste. Tout s&#8217;y passait avec la plus grande d&eacute;cence et aux plaisirs qu&#8217;elle offrait &agrave; ses h&ocirc;tes avec sa gr&acirc;ce habituelle, Alth&eacute;a ajoutait toujours une lecture amusante, faite par un des po&egrave;tes de l&#8217;&eacute;poque, ou quelqu&#8217;autre r&eacute;cr&eacute;ation aussi charmante qu&#8217;instructive.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On dansait chez Alth&eacute;a, on y faisait de la musique; la jeune femme, aussi bien que sa s&#339;ur, &eacute;tait musicienne accomplie et leurs voix avaient la r&eacute;putation, bien m&eacute;rit&eacute;e, d&#8217;&ecirc;tre les plus belles de la Nouvelle-Orl&eacute;ans.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La maison d&#8217;Alth&eacute;a &eacute;tait            la seule o&ugrave; l&#8217;on rencontr&acirc;t Valery et Dahlia; en            revanche, comme je l&#8217;ai dit, Mlle Violetta n&#8217;y &eacute;tait            point re&ccedil;ue et ne se cachait pas pour dire qu&#8217;elle n&#8217;avait            aucun usage de ce tas de b&eacute;gueules qui s&#8217;assemblaient chez            la ma&icirc;tresse du jeune peintre Horace Delmond pour lire des pri&egrave;res            et chanter des cantiques.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle manqua &eacute;touffer de col&egrave;re quand elle sut par Louis que Georges avait accept&eacute; l&#8217;invitation d&#8217;Alth&eacute;a.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il me le paiera! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle pour la seconde fois.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce souper, o&ugrave; il avait suivi Louis, fut le premier pas du jeune homme dans ce demi-monde qu&#8217;il avait fui jusque-l&agrave; et Louis n&#8217;eut aucune difficult&eacute; &agrave; l&#8217;entra&icirc;ner le lendemain au bal du mercredi.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Georges se demandait ce qu&#8217;il ferait dans le cas o&ugrave; sa conduite serait rapport&eacute;e &agrave; Marie.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Si cela arrive, se r&eacute;pondit-il,            je lui dirai la v&eacute;rit&eacute; et lui avouerai que la curiosit&eacute;            seule m&#8217;a entra&icirc;n&eacute; dans cette soci&eacute;t&eacute;            qui n&#8217;est certes pas aussi dangereuse qu&#8217;on me l&#8217;avait            d&eacute;peinte. Et ma douce fianc&eacute;e me pardonnera, j&#8217;en            suis s&ucirc;r.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais Georges changea d&#8217;avis au sujet de la saintet&eacute; de la compagnie o&ugrave; il se laissait entra&icirc;ner par Louis en entrant avec lui dans la salle de bal de la rue Bourbon.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Aujourd&#8217;hui, Pierre allait rarement &agrave; ces bals, mais Violetta n&#8217;en manquait jamais un seul, et, pour celui dont nous parlons, elle avait jet&eacute; son deuil aux orties et apparaissait &agrave; Georges tout habill&eacute;e de blanc et &eacute;blouissante de beaut&eacute; et de diamants.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C&#8217;&eacute;tait la seule femme que Georges connaissait dans cette foule (ni Alth&eacute;a, ni Dahlia ne mettaient jamais les pieds dans les bals du mercredi). Il se rapprocha d&#8217;elle, et, faut-il le dire, il ne fut pas longtemps &agrave; devenir l&#8217;esclave de cette beaut&eacute; irr&eacute;sistible. Certes, ce n&#8217;&eacute;tait pas de l&#8217;amour que Georges &eacute;prouvait: c&#8217;&eacute;tait une flamme voluptueuse qui p&eacute;n&eacute;trait son c&#339;ur et, montant &agrave; son cerveau, lui donnait le d&eacute;sir d&#8217;enlever cette femme dans ses bras, de l&#8217;&eacute;touffer sous ses baisers et ses caresses et ensuite de la jeter avec horreur loin de lui.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se sentait honteux, et il se demandait            en rougissant si c&#8217;&eacute;tait bien lui, le fianc&eacute; de            Marie, qui se trouvait dans ce bal honteux et aux c&ocirc;t&eacute;s            de Violetta la quarteronne. Alors il se levait et essayait de fuir,            mais le regard de la nouvelle Circ&eacute; le rappelait et, triste,            honteux, il venait reprendre sa place &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.            De toutes ces femmes, si belles, si richement par&eacute;es, Georges            ne voyait que cette Miette qui l&#8217;ensorcelait et l&#8217;attirait            malgr&eacute; ses efforts de r&eacute;sistance.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je l&#8217;ai dit, il y avait un singulier pouvoir de fascination dans cette petite cr&eacute;ature. Le contact de sa main donnait le vertige, son regard avait le magn&eacute;tisme de celui du serpent qui attire malgr&eacute; lui le malheureux qui cherche &agrave; fuir.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mieux que personne, Georges connaissait            les vices, l&#8217;ignoble conduite de Violetta la quarteronne; il la            m&eacute;prisait du fond du c&#339;ur, et, malgr&eacute; tout, lorsqu&#8217;il            la regardait, il s&#8217;avouait vaincu. Elle savait si bien para&icirc;tre            modeste et charmante elle pouvait, &agrave; volont&eacute;, m&eacute;tamorphoser            son regard et son sourire, sa parole m&ecirc;me Elle eut pour sa victime            des mots de reproche charmants, et elle les lui adressa au milieu d&#8217;un            <i>reel</i> ou d&#8217;une contredanse. Elle parla avec des larmes dans            les yeux de l&#8217;injustice qu&#8217;il lui avait faite en lui enlevant            les deux robes noires; elle lui reprocha sa froideur, ses refus cruels            aux diverses invitations qu&#8217;elle lui avait adress&eacute;es plusieurs            fois Et, lorsqu&#8217;il l&#8217;entra&icirc;nait haletante dans une            valse rapide, lorsqu&#8217;il sentait son c&#339;ur palpiter sous sa            main, dans un moment o&ugrave; elle &eacute;levait son regard humide            et impr&eacute;gn&eacute; de volupt&eacute; vers le sien, il l&#8217;enleva            dans ses bras, la serra fortement sur sa poitrine et colla ses l&egrave;vres            sur les siennes. Alors, d&#8217;un mouvement rapide, elle lui jeta ses            deux bras autour du cou en disant:&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ah! Georges! que je t&#8217;aime!&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cette sc&egrave;ne avait &eacute;t&eacute; si rapide, si inattendue, que personne ne s&#8217;en aper&ccedil;ut; et du reste, dans cette salle o&ugrave; tout &eacute;tait permis, elle n&#8217;eut excit&eacute; aucune surprise.&nbsp; <br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais, malgr&eacute; cet amour qui venait de na&icirc;tre d&#8217;une mani&egrave;re si subite, bien des obstacles s&#8217;&eacute;levaient entre les deux nouveaux amants. Pierre d&#8217;abord: mais il n&#8217;&eacute;tait pas le plus dangereux. Louis &eacute;tait l&#8217;amant aim&eacute; de La Miette, le seul v&eacute;ritable amour qui brilla un moment sur la fange de sa vie. Elle aimait Pierre par habitude et parce que c&#8217;&eacute;tait de lui qu&#8217;elle recevait tout. Elle aimait Georges comme elle en avait aim&eacute; pour le moins une douzaine, par pur caprice, parce qu&#8217;il &eacute;tait beau gar&ccedil;on, parce qu&#8217;il lui avait, tout d&#8217;abord, t&eacute;moign&eacute; une sorte d&#8217;aversion, et, plus encore, parce qu&#8217;il &eacute;tait le fianc&eacute; de Marie Saulv&eacute;.&nbsp; <br>           &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais Louis? Ah! celui-l&agrave;, elle            l&#8217;aimait de toute la force de son &acirc;me, il avait &eacute;t&eacute;            son premier, son seul amour, et il &eacute;tait destin&eacute; &agrave;            devenir le dernier. Elle d&eacute;clara donc &agrave; Georges qu&#8217;elle            ne pouvait le recevoir de toute une semaine; elle ne lui dit point ses            raisons, mais Louis lui avait promis de rester toute cette semaine pr&egrave;s            d&#8217;elle, et l&#8217;indigne cr&eacute;ature se proposait de recevoir            Georges aussit&ocirc;t que Louis serait parti. Mais l&#8217;homme propose            et Dieu dispose! et dans ce cas, de m&ecirc;me que Dieu envoya autrefois            les sauterelles aux Isra&eacute;lites, il envoya la fi&egrave;vre typho&iuml;de            &agrave; Mlle Miette. Nous connaissons les r&eacute;sultats de cette            fi&egrave;vre.          <center> <p> <hr WIDTH="100%"> <p><b><a href="http://www.centenary.edu/departme/french/quarter/violetta5.html">Chapitres 24, 25, 26, &amp; 27</a></b> <p><b><a href="http://www.centenary.edu/departme/french/quarter/violetta3.html">Retour &agrave; la partie pr&eacute;c&eacute;dente</a></b> <p><b><a href="http://www.centenary.edu/departme/french/louisiane.html">Retour &agrave; la Biblioth&egrave;que Tintamarre</a></b></center> </td> </tr> </table></center>  </body> </html> 
