<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">  <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> <head> <title>[ La revue des ressources ] - Trieste ad Italia</title> <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> 		<meta name="subjects" content="[ La revue des ressources ] - Version 1.0"> 		<meta name="robots" content="ALL"> 		<meta name="distribution" content="GLOBAL"> 		<meta name="rating" content="GENERAL"> 		<meta http-equiv="Reply-to" content="kbelkacem@wanadoo.fr"> 		<meta name="ROBOTS" content="INDEX,FOLLOW"> 		<meta name="author" content="Karim BELKACEM - kbelkacem@wanadoo.fr"> 		<meta name="copyright" content=" [ La revue des ressources ]"> 		<meta name="revisit-after" content="15 days">  <style type="text/css" media="all">@import url(css/baseadoc.css);</style> <link rel="alternate stylesheet" type="text/css" media="screen" title="friendly fonts" href="css/baseadocami.css" /> <link rel="stylesheet" type="text/css" media="print" href="css/print.css" />  <!-- Ceci est la feuille de style du calendrier --> <link rel="stylesheet" href="css/calendrier.css" type="text/css">  <!-- Ceci est la feuille de style par defaut pour les types internes a SPIP --> <link rel="stylesheet" href="css/spip_style.css" type="text/css">  <!-- Les feuilles de style specifiques aux presents squelettes --> <link rel="stylesheet" href="css/typographie.css" type="text/css">  <!-- media="..." permet de ne pas utiliser ce style sous Netscape 4 (sinon plantage) --> <link rel="stylesheet" href="css/habillage.css" type="text/css" media="print, projection, screen, tv">  </head>  <body> <!-- No browser nag here. 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Derrire les lunettes, l'oeil paraissait encore plus grand, crit Italo Svevo, le regard froid, intensment curieux.  Les yeux de Joyce absorbent la lumire bleue de Trieste. Le "limpide regard bleu" de Trieste... </p> <p class="spip">Je pense  la couleur bleue dans ce train qui roule dans la nuit noire vers la ville. J'ai prfr arriver le soir - dcouvrir la cit obscure, la deviner, la rver encore quelques heures. Peu  peu, et depuis si longtemps, les mots ont recouvert Trieste. Que reste-t-il du "blanc panorama" que contemplait Saba en haut du sentier qui plonge dans la mer&nbsp;? Trieste est-elle vraiment ce "pendu oubli au haut de l'ogive adriatique" que Morand a choisi pour son dernier voyage&nbsp;? "La plus trange ville"&nbsp;? "romantique"&nbsp;? "dramatique"&nbsp;? "nvrotique"&nbsp;? "Convulsive"&nbsp;? "fbrile"&nbsp;? "maussade"&nbsp;? ou bien ce port battu par les vents, par le  vent, la bora, l'unique, la terrible, qui fait fuir Stendhal et fatigue Rilke dans son Chteau de Duino&nbsp;? Une ville "excitante"&nbsp;? "dconcertante"&nbsp;? "insupportable"&nbsp;? ... "riante"&nbsp;? "docile"&nbsp;? "merveilleuse"&nbsp;?... "invivable"&nbsp;? Les adjectifs se bousculent, ceux de Saba, de Slataper, de Nerval, Bettiza, Joyce, Bazlen ou Quarantotti-Gambini. Trop d'adjectifs - toujours trop. Voir, sentir, goter Trieste, demain, dans la lumire. </p> <p class="spip"> "Irrelle", Trieste&nbsp;? </p> <p class="spip">Non... ce serait trop simple, regardez mon carnet&nbsp;: il est rempli de dates, de chiffres, d'adresses -noms de rues, numros, cafs, places, tramways, partout o ils ont march, grimp, rv, observ. "Ils"&nbsp;: tous ceux qui ont crit Trieste. Sans eux je ne serais pas ici&nbsp;; la ville serait ne, aurait grandi, aurait dchu, dans le silence. On ne l'aurait pas mme oublie puisqu'on ne l'aurait pas connue.  Svevo, Saba, Gambini, ne sont pas seulement ns  Trieste&nbsp;: ils l'ont engendre. Joyce l'a coute, retraduite, recre. A l'oreille, <i class="spip">Finnegans Wake</i> est la musique qu'un Anglais mlomane pouvait entendre en se promenant dans la ville, au dbut de ce sicle, "quand tourner  un coin de rue voulait dire changer de continent" - l'Italie, l'Autriche, l'Orient, tout tait l. Trieste offrait gratuitement ses concerts. Sur les quais, les marchs, dans les coles, les salons - musiques triestine, italienne, slave, allemande, grecque, franaise, espagnole, hongroise, levantine... car Trieste tait ne d'un rve de grand large. </p> <p class="spip">Vienne,  l'troit sur ses terres, s'tait rveille un beau jour avec le dsir d'un port, un vrai, un port qui sentirait les pices et l'argent, elle voulait une mer bleue, des marins, des grands-voiles gonfles par les vents, des quais grouillants, du mouvement&nbsp;; elle voulait une place autrichienne avec vue sur Mditerrane. De belles btisses solides qui regarderaient l'horizon. Nous tions en 1719. Charles VI tait au pouvoir et Trieste tait l, "docile",  cinq cents kilomtres de distance&nbsp;: depuis plus de trois sicles dj  (1382), cette petite bourgade de l'Istrie, coince entre mer et montagne, entre Slaves et Vnitiens, avait prfr la lointaine tutelle des Habsbourg  la domination d'une Venise trop proche. Tergeste la Romaine, Trieste assoupie, minuscule Trieste (cinq mille trois cents habitants&nbsp;!), attendait, impatiente, l'effet d'un mot magique&nbsp;: Port franc. </p> <p class="spip">Trieste deviendrait une ville prmdite, "abstraite et prmdite"... n'est-ce pas ce que Dostoevski disait de Saint-Ptersbourg&nbsp;? </p> <p class="spip">Dans le train-omnibus parti de Venise, je note le nom de gares inconnues, o des hommes et des femmes s'enfoncent vers des villes invisibles&nbsp;: Porto Gruaro, Palazzo dello Stella, Cervignano, Pieris-Turriaco, Monfalcone...  Le wagon s'est vid&nbsp;:  nous ne sommes plus que deux&nbsp;; j'ai l'impression d'entrer dans une lgende. Trieste est-elle mlancolique de ne se savoir dsire que pour ce qu'elle n'est plus&nbsp;? Dans la gare illumine, des vitrines proposent aux touristes ces botes familires rouges et blanches  l'effigie de Mozart, remplies de kugeln viennois&nbsp;: cette fois, j'ai quitt l'Italie. Dans la gare des autobus,  la sortie, un car croate attend ses passagers pour Zagreb. </p> <p class="spip">"Trieste ad Italia"... Je me souviens qu'autrefois l'Alexandrie des Ptolmes  se prtendait "ad Egyptum". Sur la Piazza Unita tombe une pluie fine et glace. Il est neuf heures. Pas de bora. Pas de pitons. Le Caf Specchi est ferm. A mon oreille, les specchi rsonnent  comme des "spectres"&nbsp;: les "miroirs" sont  jamais teints. Sous la faible lueur des rverbres, je devine le Mle de l'Audace qui s'avance, dsert, sur la mer. Pas de bateaux. Plus de bateaux. Jamais plus&nbsp;? Ce soir, je remercie ce "e" miraculeux qui empche Trieste d'tre btement, banalement, "triste". Au kiosque  journaux de la gare, j'ai achet un plan de la ville&nbsp;: sur le papier rose de la carte, je prpare mon itinraire, recouvrant de jaune fluorescent les rues de la cite rve. Sur des chemins encore imaginaires, je projette les silhouettes de Stendhal, de Joyce, de Svevo, de Saba, de Gambini, et aussi de Freud, et de Rilke, d'Egon Schiele, de Valry Larbaud, et puis Morand, et puis... Dans la ville morte de la nuit, je suis enfin parmi les vivants&nbsp;: </p> <p class="spip">Trieste, tu es la vie. Et nous sommes nous, tes enfants inquiets&nbsp;; eux-mmes sont comme nous, perdus sur une le.             ...   me chante Quarantotti-Gambini. </p> <p class="spip">Tout est all si vite, ici - dix-neuvime sicle tourbillonnant, rapidit, vitalit, richesse  -Trieste n'est plus qu'changes, commerce, Compagnies d'Assurances et de Navigation&nbsp;: de treize mille habitants en 1821, la ville passe  cent cinquante mille en 1880 - soudain, tout l'ailleurs est ici&nbsp;: une autre ville, donc. Jules Verne ne s'y trompe pas&nbsp;: Matthias Sandorf s'ouvre sur une ville double, l'une "neuve et riche" et l'autre "vieille et pauvre". La riche se fait appeler Theresienstadt (la Ville de Marie-Thrse,  l' "habile mnagre impriale" (ainsi la surnomme Enzo Bettiza) qui a trac des rues  angle droit et perc un canal au coeur de la cit). Quant  la pauvre, elle demeure Cita Vecia, "resserre entre le Corso et les pentes de la colline du Karst". Trieste entre Corso  et Carso - Autriche, Italie, Slovnie&nbsp;: la trinit se met en place, pendant que l'Italie s'unifie. Trieste-le flotte sur sa fortune, cartele, unie dans sa prosprit, bourdonnante. Le monde glac de la finance a commenc  secrter son antidote&nbsp;: la posie. Ettore Schmitz (mre italienne, pre allemand), employ modle de l'Union des Banques de Vienne, devient en secret Italo Svevo, l'Italien-Souabe, crivain clandestin, qui publie <i class="spip">Une Vie</i> en 1893 et <i class="spip">Senelita</i> en 1898. La rsistance est assure. Le vingtime sicle peut commencer. </p> <p class="spip">La fentre de ma chambre d'htel offre, de biais, une vue sur la Piazza ouverte sur la mer. Au matin, j'esprais un bateau, un mouvement sur l'eau, un espoir de dpart. Je me serais mme contente d'un cargo, d'une ombre qui m'aurait rappel ces photographies en noir et blanc d'un port en pleine effervescence. Mais rien... Pas une voile, pas une chemine, pas une odeur - j'ai si souvent respir, entre les lignes de Bettiza, "le dense arme d'pices, de cannelle, de corde frache..." et mme "la puanteur sauvage des peaux de moutons", sans compter cet trange mlange "de senteurs de rouille, de ptrole et de goudrons". M'approchant du kiosque  journaux, je demande "Il Piccolo" comme  la veille de la Grande Guerre ... Comment faut-il prononcer&nbsp;? Accent tonique sur le "i"&nbsp;? Joyce avait-il l'accent anglais&nbsp;? ... </p> <p class="spip">Martedi 13 Febbraio 1996&nbsp;: dans le coin infrieur gauche de la page 19 la photo d'un grand paquebot baptis El Venizelos est cense illustrer les "Mouvements de Navigation  Trieste"&nbsp;: six lignes en tout et pour tout. Destinations&nbsp;: Monfalcone, Mare, Durazzo, Bari, Istanbul, Ancona. On ne traverse plus les ocans. Et l, devant moi, au large du Mle de l'Audace, rien n'a boug, rien ne bouge&nbsp;: mer plate et vide. Les nuages de l'aube s'effilochent. Brise lgre - peut-tre le "borino ", la petite bora, si chre  Fausta Caliente&nbsp;? </p> <p class="spip">Trieste crment se rveille&nbsp;: lumire crue du soleil sur ses toits blottis de tuiles brunes...  Hier soir, au crpuscule, Giacomo Joyce a suivi des yeux, sur la piazza, la frle silhouette d'une jeune fille  la "grce dgingande"... grise vespre descendant sur de vastes pturages vert sauge ... James Joyce crit l'histoire d'un amour de Giacomo Joyce  Trieste,  moins qu'il ne chante l'amour de Trieste de Jim Joyce. La Guerre est sur le point d'clater&nbsp;: dans les rues de la Ville Neuve, les habitants voient passer sous leurs fentres les dpouilles de l'archiduc Franois-Ferdinand et de son pouse... Tout est prt pour la grande mort et les Traits de Paix. </p> <p class="spip">Trieste demeure en suspens au coeur de sa trinit&nbsp;: dfaite de l'empire du Danube, rupture avec les Balkans (autant dire avec la montagne), victoire des irrdentistes et de l'Italie. Le port tourne le dos  sa terre. Le carso devient frontire. Triomphe de la mer et de la gographie. 1918&nbsp;: Trieste croit qu'elle n'est plus une le&nbsp;; la Piazza Grande a vcu, vive la Piazza Unita. </p> <p class="spip">Face  la Place, tout prs de l'Htel de Ville et du spectral "Specchi", les Triestines se bousculent au bar du petit "Caf Piazza Grande" - boiseries, bibliothque, fauteuils de cuir, journaux. Reconstitution miniature d'un caf viennois. Le dcor plat, semble-t-il, mais  personne ne s'approche des  livres. Livres relis pour la plupart - ditions du dix-neuvime sicle. Dix ranges d'Italien pour trois d'Allemand, une seule de Slave.  Rapports de force respects.  Ces livres taient donc ici, dans la ville (mais o&nbsp;?), cachs quelque part, sur les rayons d'une autre bibliothque,  quand le port n'tait " qu'une incroyable fort de mats ", quand Saba gravissait "l'enchanteresse Via del Monte" vers la cathdrale San Giusto, quand Vienne, Prague et Florence taient les banlieues universitaires de Trieste, quand Joyce posait ses yeux bleus sur le visage d'Amalia Popper, quand Svevo fumait sa dernire cigarette, quand Slataper chantait Il mio Carso, quand les "Quatre filles Wieselberger" se rendaient au bal de la Socit Philharmonique et dansaient avec Ettore Schmitz, quand la ville comptait 581 auberges, quand les "robustes" venderigole  proposaient groseilles et pches de l'Istrie sur le march de la Piazza Ponterosso prs du canal, quand les passagers du "Tramway de Servola" (celui qu'empruntait Svevo pour rentrer chaque soir  la Villa Veneziani) devaient mettre des pierres dans leurs poches pour ne pas tre emports par la bora , quand on entendait parler le slovne dans le trolley d'Opicina, quand on naissait  Trieste, quand on y rvait, quand on ne faisait pas qu'y mourir... </p> <p class="spip">Assise sur la banquette de cuir, je feuillette un livre en allemand de Malwida von Maysenburg, oui, l'amie de Nietzsche et de Lou Salom, Edition Schuster und Loeffler, Berlin, 1905 (tiens, l'anne de l'arrive de Joyce...). Elle y parle de Nietzsche  Sorrente, en 1876... wie milde, wie vershnlich war Nietzsche, damals noch...  comme il tait doux, conciliant... et comme nous avons ri, alors... Tout un univers recr, l, dans ce petit caf, ignor de tous. </p> <p class="spip">...Tandis que sur la Piazza Ponterosso les oranges brillent au soleil. Le mme soleil. Seules les venderigole ont l'air moins robustes. "Les monts rocheux, la mer lumineuse sont demeurs. Le reste..."  En 1957, Saba se rfugie dans ses rves, "ses rves faits les yeux ouverts", pour combler les points de suspension. </p> <p class="spip">Oui, "le reste...", je le cherche encore, trente annes plus tard, aujourd'hui, jour d'hiver sans bora, jour unique, dans l'ombre de la Via San Nicolo. De quoi se plaint Saba&nbsp;? La librairie, sa librairie, Libreria Antiquaria Umberto Saba, "ce vivant tombeau des morts" comme il l'appelait, est toujours l, au Numro 30b,  droite quand on descend vers la mer. "...Je m'attendais  une petite librairie,  un endroit prcieux, rserv  de rares lus. C'est un monument"... crit Daniele del Giudice, entr secrtement dans la ville sur les traces de Roberto Bazlen, n vingt ans aprs Saba, en 1902, l'homme "noy dans les livres", l'Europen, allemand-italien, l'auteur unique de <i class="spip">Notes sans texte</i> et de l'inachev <i class="spip">Capitaine au Long Cour</i>. Via San Nicolo, 30, n'est-ce pas aussi la premire adresse de James et Nora Joyce, juste au-dessus de la librairie, au troisime tage&nbsp;? je lve les yeux... derrire quelle fentre est ne la petite Lucia&nbsp;? Via San Nicolo, 1965, la  crmerie frquente par Umberto Saba et Virgilio Giotti existe toujours, "discrte, ombrage, entre les maisons grises"... Gambini est heureux... </p> <p class="spip">Plus les choses demeurent... Trieste, et plus tu retardes ta fin. </p> <p class="spip">Demeurent ainsi, au fond de la Piazza Unita, les rails de l'ancien "petit train" qui roulait devant la mer le long des quais. </p> <p class="spip">Dans la vitrine d'une ptisserie, j'ai photographi le chocolat luisant d'une dizaine de Sacher Torte.  La jeune serveuse m'a souri. Sont-elles donc si belles, mes tartes&nbsp;? Elles sont parfaites. Parfaitement viennoises. Dlicieuses avec un petit vin du Frioul. Les menus des restaurants me proposent Goulash, Spaghetti, ou Sauerkraut. Trinit retrouve dans l'assiette. Je choisis, dans une ruelle abandonne, tout prs du thtre romain (exhum en 1938  - Joyce ne l'a donc jamais vu, ni Svevo), juste derrire la Piazza, au pied de la colline, la Loggia 90, une Trattoria dissimule derrire des grilles en fer forge. Le gardien de nuit me l'a recommande, cuisine simple, familiale, menu fixe ... rserv aux "habitus". Le mot m'a plu. Trieste est une ville d'habitudes, je n'en avais jamais dout. On m'a servi mes Penne All'arrabiata  accompagnes de valses viennoises et j'ai bu de la "Kaiserwasser"&nbsp;: natrlisches Mineralwasser  dell' Imperatore  - l'oreille latine et l'oreille teutonne sont combles... A demain. </p> <p class="spip">Je me demande quel itinraire empruntait Joyce pour se rendre de la Piazza jusqu'au 4 de la Via Bramante de l'autre ct de la colline (c'tait aprs la Via San Nicolo, aprs  San Caterina, et mme aprs la Via Scussa, et aprs la Barriera Vecchia - cinq adresses en huit ans, nous tions en 1913). Ruelles obscures de la Cita Vecia. Escaliers. Pente raide de la via della Bora. Joyce marchait "pour demeurer seul avec lui-mme" avait remarqu son lve Ettore Schmitz... Debout devant un immeuble rose,  je traduis l'extrait d'une lettre grav sur une plaque de marbre scelle sur la droite,  hauteur du premier tage&nbsp;: "J'ai crit quelques  bribes du premier pisode de mon nouveau roman Ulysse" Sign J.J. 16 Juin 1915. Ulysse/Odysseus&nbsp;: Outis et Zeus (personne et Dieu), comme il aimait  dire... </p> <p class="spip">Au Caffe Italia, de l'autre ct de la rue, une immense assemble d'hommes joue aux cartes toute la journe. Que leur importe Ulysse&nbsp;! Le soir, peut-tre, pour rentrer chez eux, ils empruntent  l'escalier baptis "James Joyce", juste en face, celui-l mme qui rejoint le sommet de la via del Monte, "l'enchanteresse". </p> <p class="spip">A la tombe du jour, Trieste n'est plus qu'un inextricable labyrinthe littraire&nbsp;: j'aperois mme, avant de regagner l'htel, trnant au milieu d'une galerie marchande de "la ville neuve", une enseigne bleue violemment claire au non&nbsp;: "Libreria Italo Svevo"... </p> <p class="spip">C'est mon troisime jour dans la ville et j'attends toujours la bora&nbsp;: l'hiver ne serait-il plus l'hiver&nbsp;? ou Trieste n'est-elle plus Trieste&nbsp;? On m'a heureusement racont que la veille de mon arrive, un motocycliste avait t renvers par le vent devant la Piazza Unita... Tout espoir n'est pas perdu. Le ciel, la montagne, le vent. Encore, toujours. L'histoire n'a pas tout emport. C'est all si vite, aprs la guerre. La chute, rapide comme l'ascension. </p> <p class="spip">Vienne moribonde offre un dernier cadeau  la ville, un vrai "cyclone" selon Giorgio Voghera, le cyclone de la psychanalyse incarn par Eduardo Weiss, fidle disciple de Freud. Joyce ne reconnat plus les lieux. Il quitte Trieste en 1920.  Svevo meurt en 1928 - les survivants pleurent.  "Hlas, ma Trieste... ce n'est plus qu'en regardant en arrire, que tu retrouves une grandeur et un air vivant..." </p> <p class="spip">Elle est si simple, la lgende de Trieste, c'est l'histoire d'une trs belle dame (italienne), marie  un riche et vieux banquier (autrichien)&nbsp;; entre eux "pas de courant d'amour", mais une estime, des intrts, de l'ordre&nbsp;; la belle dame a un amant de coeur, qu'elle fait la folie d'pouser lorsque le banquier meurt, aprs la guerre. Elle ignore que l'amant est malade, une maladie sournoise, tenace, qui s'appelait fascisme. Par chance, poursuit Umberto Saba, en 1946, l'amant est aujourd'hui guri, mais "la belle a d'autres soupirants"...  Le prtendant yougoslave se fait de plus en plus pressant, le pote  crit mme  sa fille, en ce premier printemps de paix,  "Trieste est destine, avec les annes,  devenir Trst." Saba pleure les voyelles de Trieste, il pleure les e de Trieste la triste... A-t-il encore le droit de rver, rver de la cration d'un "Etat Libre", n'appartenant qu' lui-mme et  tous, un "paradis" de musiques mles&nbsp;? Il en rve mais il n'y croit plus&nbsp;: une Trieste-microcosme, une babel isole du monde ne serait plus qu'une cit-marchandise , une ville "ngative", "inutile." </p> <p class="spip">"Inutile" ou "irrelle"&nbsp;? Un fantme&nbsp;? </p> <p class="spip">J'ai attendu le dernier matin pour monter vers les cimetires.  L'autobus orange tait bond. Tout le monde est descendu au mme endroit, au pied du Cimetire Catholique. Devant les grilles, une quinzaine de boutiques de fleurs formaient un parfait demi-cercle. Les clients taient nombreux. Je demandai  l'un d'entre eux si ce Mercredi 14 Fvrier tait une journe particulire dans la vie des morts. Il m'a rpondu, "c'est tous les jours comme a". A Trieste, on rend visite aux morts. On a le temps. On ne travaille plus. La ville dtient un triste record&nbsp;: une naissance pour trois enterrements. Les fleurs ont des couleurs vives sur les tombes. Devant la petite porte noire du tombeau d'Ettore Schmitz et de sa "bien-aime" Livia, je recopie les mots presque effacs gravs  la gloire d'Italo Svevo, ce nom que s'tait choisi... "il suo genio". La famille Poli-Saba repose de l'autre ct de l'alle, dans le carr Numro Un. Surplombant ce vaste parterre de couleurs, se trouve le "Cimetero Greco-Orientale". Celui-ci est trangement vide. Les arbres y sont plus hauts et les tombes moins fleuries. "Champ de repos si vert, au milieu du dsert des vivants", crivait dj Paul Morand en 1971, lorsqu'il tait venu y reprer sa tombe&nbsp;: je ne devrais pas avoir de difficult pour trouver cette "noble pyramide de pierre, haute de six mtres" et "orne d'un ange deux fois plus grand que la mesure humaine". Elle domine, en effet, toutes les autres. Deux plaques de marbre blanc sur une pierre grise&nbsp;: caractres grecs et latins pour Paulou Morand,  le TAXEIDIOTA, pour Morand le "VOYAGEUR"... </p> <p class="spip">Redescendue  pied vers la ville, j'ai vainement cherch l'Htel Adria, ses "grands couloirs dalls  l'italienne, ses chambres viennoises... et ses servantes hongroises", qui plaisaient tellement  Barnabooth, en ce mois de juin 190. ...Barnabooth tait prudent avec les dates. Barnabooth tait si fier d'tre vu dans la ville en compagnie de la belle Gertie. Se sont-ils assis sur l'une de ces chaises du Caffe Tommaseo, l, sous les moulures blanches de son plafond, contre ce pilier surcharg, sous ce miroir, devant cette sculpture rococco&nbsp;? </p> <p class="spip">Ici, maintenant, en ce dbut d'aprs-midi de fvrier 199. , deux jeunes femmes boivent leur th en silence. Les hommes ont fui. </p> <p class="spip">Dans quel caf crit-on Trieste aujourd'hui&nbsp;? O sont-ils, tous - les "Anonymes", les clandestins&nbsp;? Voghera&nbsp;? Magris&nbsp;? O sont-ils&nbsp;? Qui a dit que Trieste tait morte&nbsp;?  Je remonte la via Battista, qui tourne le dos  la mer. Je pousse la lourde porte du Caffe San Marco, le plus viennois, le plus sombre, le plus vivant.  N  la veille de la mort du "Banquier", il lui a survcu dans l'ombre. Je ne veux pas savoir o s'asseyaient Saba, Svevo, ou Giotti. Je choisis une table sur la droite, entre deux grandes fentres.  Sur un comptoir sont exposes diffrentes boites de Mozart Kugeln entre lesquelles on a froiss une partition de "La petite musique du nuit".  Je commande mon dernier expresso&nbsp;: on me l'apporte avec <i class="spip">Il Piccolo</i> d'aujourd'hui enroul autour d'un bton. Le temps ne passe pas.</p></div> 				 <div class="ps"><p class="spip">Bibliographie&nbsp;:  </p> <p class="spip"><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Angelo Ara et Claudio Magris&nbsp;: <i class="spip">Trieste, une Identit de Frontire</i> (Seuil) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Franck Venaille&nbsp;:  <i class="spip">Trieste</i>  (Collection "des villes" - Champ Vallon) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Olivier Rolin&nbsp;:  <i class="spip">Sept Villes</i> (Rivages) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Mario Praz&nbsp;:  <i class="spip">Le Monde que j'ai vu</i> (Julliard) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Elena Vitas&nbsp;: <i class="spip">Trieste</i> (Liguori Editore, Napoli- Collection Viaggi Letterari) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Les Mystres de Trieste&nbsp;: Revue <i class="spip">Critique</i>, Aot-Septembre 1983 (Minuit) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Italo Svevo&nbsp;:  <i class="spip">Ecrits Intimes</i> (Gallimard) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Italo Svevo&nbsp;: <i class="spip">Senelita</i> ( Livre de Poche) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Italo Svevo&nbsp;: <i class="spip">La Conscience de Zeno</i> (Gallimard)  <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Italo Svevo&nbsp;: <i class="spip">Le destin des souvenirs</i> (Rivages) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Italo Svevo&nbsp;: <i class="spip">Le tramway de Servola</i> ( L'anabase) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Umberto Saba&nbsp;: <i class="spip">Femmes de Trieste</i> (Corti) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Umberto Saba&nbsp;: <i class="spip">Ernesto</i>  (Le Seuil) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Roberto Bazlen&nbsp;: <i class="spip">Le Capitaine au Long Cour</i> (Michel de Maule) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;P.A. Quarantotti-Gambini&nbsp;: <i class="spip">Soleil et Vent</i>  (L'Age d'Homme) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Enzo Bettiza&nbsp;: <i class="spip">Le Fantme de Trieste</i> (Gallimard) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Fausta Caliente&nbsp;: <i class="spip">Les Quatre Filles Wieselberger</i> (Rivages) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Daniele Del Giudice&nbsp;: <i class="spip">Le Stade de Wimbledon</i> (Rivages) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Anonyme Triestin&nbsp;:  <i class="spip">Le Secret</i> (Le Seuil) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;James Joyce&nbsp;: <i class="spip">Giacomo Joyce</i> (Gallimard)  <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;James Joyce&nbsp;: <i class="spip">Lettres</i> (Gallimard) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Richard Ellmann&nbsp;: <i class="spip">James Joyce</i> (Gallimard)  <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Valery Larbaud&nbsp;: <i class="spip">A.O. Barnabooth</i> (Gallimard - L'Imaginaire) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Paul Morand&nbsp;: <i class="spip">Venises</i>  (Gallimard) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Jules Verne&nbsp;: <i class="spip">Mathias Sandorf</i> (Hachette) <br><img src='puce.gif' align='top' alt='- ' width="8" height="11" border='0'>&nbsp;Philippe Jacottet&nbsp;: <i class="spip">Rilke</i> (Le Seuil).</p></div>  <br>   <!-- Forums -->  <div class="forum-repondre"><B><A  HREF="forum.php3?id_article=154&amp;retour=article.php3%3Fid_article%3D154">R&eacute;pondre &agrave; cet  article</A></B></div> <br>  <h1 class="structure"></h1>     <!-- End said log -->  </div><!-- End Content --> </div> 		<!-- End Main --> 		<div id="Menu">  		<!-- Menu de navigation general -->  		<div class="menu"> 		 		<!-- Formulaire de recherche -->  		<div> <a name='formulaire_recherche'></a>  <form action='recherche.php3' method='get'> <label for='formulaire_recherche' style='display: none'>Rechercher dans le site&nbsp;: </label> <input type='text' id='formulaire_recherche' name='recherche' value='Rechercher' size='20' class='formrecherche'> </form></div> 				<h2>Navigation</h2> 			</div> 		 		<div id="calendrier"></div>  		<!-- Menu de navigation rubriques --> 			 		<div class="menu"> 		<ul class="rubriques"> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=34" >Blogs - Carnets de repres</a></h2> 		<B_sous_rubriques> 		<ul class="menu-liste"> 		 		</ul> 		</B_sous_rubriques> 		</li> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=9" title="Textes de cration : nouvelles, pomes, rcits">Cration littraire</a></h2> 		<B_sous_rubriques> 		<ul class="menu-liste"> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=33" >Nouvelles</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=32" >Rcits</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=31" >Posie</a></li> 		 		</ul> 		</B_sous_rubriques> 		</li> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=1" >Critiques et entretiens</a></h2> 		<B_sous_rubriques> 		<ul class="menu-liste"> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=24" >Entretiens</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=10" title="textes critiques : livres, oeuvres">Critiques</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=5" title="Nous proposerons des bibliothques idales proposes par des auteurs et des animateurs de revues en ligne.">Bibliothques idales</a></li> 		 		</ul> 		</B_sous_rubriques> 		</li> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=4" >Dossiers</a></h2> 		<B_sous_rubriques> 		<ul class="menu-liste"> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=6" >Lewis Carroll</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=30" >Rue fontaine&nbsp;: vente Breton</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=16" >Les Balkans, la guerre</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=13" >Marcel Schwob</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=11" title="Tout ce qui concerne l'hypertexte.....">Hyper-Littrature</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=14" >Les Situ de Strasbourg</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=12" title="Dossier Debord">Guy Debord</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=7" >Robert Louis Stevenson</a></li> 		 		<li class="menu-item"><a href="rubrique.php3?id_rubrique=20" >Algrie, crire contre</a></li> 		 		</ul> 		</B_sous_rubriques> 		</li> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=2" >Ides</a></h2> 		<B_sous_rubriques> 		<ul class="menu-liste"> 		 		</ul> 		</B_sous_rubriques> 		</li> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=25" >Images</a></h2> 		<B_sous_rubriques> 		<ul class="menu-liste"> 		 		</ul> 		</B_sous_rubriques> 		</li> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=26" >Rdaction, rdacteurs, revue</a></h2> 		<B_sous_rubriques> 		<ul class="menu-liste"> 		 		</ul> 		</B_sous_rubriques> 		</li> 		 		<li> 		<h2><a href="rubrique.php3?id_rubrique=8" title="Mettre toutes les brves dans cette rubrique. 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