<html><body><pre><h3>                               La Voie lact&eacute;e <small></small></h3></center>                                 Est via sublimis coelo manifesta sereno,                               Lactea nomen habet, candore notabilis ipso.                               Hac iter est superis ad magni tecta tonantis,                               Regalemque domum.                                       Ovide, <i>M&eacute;tamorphoses,</i> livre I.                                 A Victor Perrot        D&eacute;esse, dans les cieux &eacute;blouissants, la Voie      Lact&eacute;e est un chemin de triomphe et de joie,      Et ce flot de clart&eacute; qui dans le firmament      Jette parmi l'azur son blanc embrasement 5    Semble, dans sa splendeur en feu qui s'irradie,      Produit par un foyer unique d'incendie.      Mais quand notre regard dans l'&eacute;ther empli d'yeux      Monte vers l'Oc&eacute;an c&eacute;leste que les Dieux      Font rouler des G&eacute;meaux de flamme au Sagittaire, 10   Il y voit flamboyer des astres dont la terre      Admire en p&acirc;lissant la sereine splendeur,      Et dans le vaste flot sacr&eacute; dont la candeur      &Eacute;clate et de la nuit blanchit les sombres voiles,      Il voit s'&eacute;panouir des millions d'&eacute;toiles. 15     Telle est la Po&eacute;sie: &agrave; travers le lointain      Des &acirc;ges, qui s'enfuit, comme au riant matin      Devant les fl&egrave;ches d'or &agrave; vaincre habitu&eacute;es      S'enfuit le triste choeur frissonnant des Nu&eacute;es,      Elle nous appara&icirc;t d'abord confus&eacute;ment, 20   Lueur, flambeau, clart&eacute;, vaste &eacute;blouissement      De porteurs de lauriers et de porteurs de lyre      A l'homme encor sauvage enseignant leur d&eacute;lire;      Puis nous reconnaissons parmi des spectres vains      Les inventeurs sacr&eacute;s, les beaux g&eacute;ants divins, 25   Pareils &agrave; des lions dont la fauve crini&egrave;re      Embrase leurs fronts d'or que baise la lumi&egrave;re.      O Calliope! muse aux chastes bras de lys,      Avant tous, dans les jours lointains je vois ton fils      Orph&eacute;e, et je salue au riant cr&eacute;puscule 30   Ce roi h&eacute;ros qui fut le compagnon d'Hercule.      Je le vois sur l'Argo; d&eacute;j&agrave; courbant leurs fronts,      Jason, T&eacute;phys, Idas de leurs gais avirons      Frappent les flots; mais lui, tenant la lyre, il chante.      Tous les monstres marins sur la mer qu'il enchante 35   Montent, heurtant leurs flancs vermeils et se pressant      Pour suivre le vaisseau rapide en bondissant;      Et cherchant le h&eacute;ros avec un doux murmure,      Le vent caressant fait voler sa chevelure.        Puis je le vois, plus tard, soumettant &agrave; sa voix 40   L'&acirc;pre d&eacute;sert, vainqueur des antres et des bois;      Car, &ocirc; D&eacute;esse, alors sur les monts du Rhodope      Ou sur le sombre H&eacute;mus que la nue enveloppe,      Attir&eacute;s par ses chants, pins, yeuses, cypr&egrave;s,      Les arbres pour venir l'&eacute;couter de plus pr&egrave;s 45   D&eacute;chiraient follement en leurs fureurs divines      La terre qui tenait captives leurs racines;      Et, sans songer &agrave; fuir leurs souffles arrogants      Restant pour l'&eacute;couter dans les noirs ouragans,      La colombe des cieux laissait tomber sa plume 50   Sur le flot irrit&eacute; du torrent blanc d'&eacute;cume;      Les aigles oubliaient de prendre leur essor;      La tigresse tournait une prunelle d'or      Vers ses regards voil&eacute;s par ses longues paupi&egrave;res,      Et sa voix &eacute;veillait des &acirc;mes dans les pierres. 55     Temps quatre fois heureux o&ugrave; des vers ont chang&eacute;      Une ar&egrave;ne infertile en &Eacute;den ombrag&eacute;!      Au haut de la colline, une plaine d&eacute;serte           Et sans ombre, &eacute;talait son tapis d'herbe verte.      Sit&ocirc;t que le po&euml;te issu du sang des Dieux 60   Y vint, et que la corde aux sons m&eacute;lodieux      R&eacute;sonna sous ses doigts, alors l'ombre prochaine      Accourut. Ni ton arbre, &ocirc; Chaon! ni le ch&ecirc;ne      Touffu ne manqua, ni le fr&ecirc;ne meurtrier,      Ni l'&eacute;rable qui saigne et le chaste laurier. 65   Puis le tilleul ami, l'h&eacute;liade pleureuse,      Les tendres noisetiers et la tremblante yeuse      Group&egrave;rent leurs rameaux pr&egrave;s du sapin sans noeuds      Et du h&ecirc;tre, &eacute;tonn&eacute;s de trouver aupr&egrave;s d'eux      Le saule et le lotus amants des blondes rives; 70   Puis le myrte l&eacute;ger, le buis aux teintes vives      Qui bravent tous les deux le souffle des hivers,      Et, le figuier poreux qui s'orne de fruits verts,      Et le m&ucirc;rier portant sa r&eacute;colte sanglante,      Et le prix immortel d'une victoire lente, 75   La palme. Vous aussi vous v&icirc;ntes, enla&ccedil;ant      L'ormeau, lierre aux cent mains, la vigne en l'embrassant!      Et pr&egrave;s de vous le pin, dont la t&ecirc;te se m&ecirc;le      Aux blancheurs de la nue, arbre aim&eacute; de Cyb&egrave;le      Depuis que son &eacute;corce emprisonna la chair 80   Du bel Attis, et prit l'enfant qui lui fut cher;      Enfin, suivant aussi le charme qui le guide,      Le cypr&egrave;s, des for&ecirc;ts mouvante pyramide,      Arbre aujourd'hui, jadis ami du dieu changeant      Dont la cithare est d'or et dont l'arc est d'argent. 85     Et d&egrave;s que sous ce d&ocirc;me ombrag&eacute; le po&euml;te      Eut dor&eacute; de ses chants la paisible retraite      Et que l'archet fr&eacute;mit, tout l'univers cr&eacute;&eacute;      Vint rafra&icirc;chir sa l&egrave;vre &agrave; ce torrent sacr&eacute;;      Le lion, dont les yeux lancent la mort, cet h&ocirc;te 90   De la caverne sombre et de la for&ecirc;t haute,      Cessa pour un moment de r&eacute;pandre l'effroi,      Le tigre d&eacute;pouilla ses col&egrave;res de roi,      Et se laissa bercer dans un tendre vertige;      Bien plus, en ce moment, ineffable prodige! 95   Les st&eacute;riles rochers o&ugrave; l'oiseau fait son nid      Quitt&egrave;rent la montagne et ses flancs de granit;      La brise tut ses chants, l'aigle quitta son aire,      Le ruisseau ralentit sa d&eacute;marche l&eacute;g&egrave;re,      Et dans l'arbre amoureux les Dryades des bois 100  Turent leurs vagues chants pour la premi&egrave;re fois.        Dans cet enivrement, les muses Aonides      Quitt&egrave;rent sans regret les demeures splendides      O&ugrave; l'&eacute;cho retentit d'harmonieux accords,      Et le mont verdoyant o&ugrave; les lys de leur corps 105  Font comme une guirlande &agrave; la noire fontaine,      O&ugrave; le Permesse tombe et meurt dans l'Hippocr&egrave;ne,      O&ugrave; le sombre Olmius, avec un doux fracas,      Bleuit d'un long baiser leurs membres d&eacute;licats;      Et les Dieux, sur l'Olympe o&ugrave; la jeune D&eacute;esse 110  Leur verse &agrave; flots vermeils l'&eacute;ternelle jeunesse      Avec les vins sanglants par l'amour embras&eacute;s,      Oubli&egrave;rent enfin les immortels baisers.      Chacun pr&ecirc;ta l'oreille aux premiers chants du cygne:      Celui qui ralentit les nuages d'un signe, 115  Mercure ail&eacute;, Junon si belle en son courroux,      Lyaeus accoud&eacute; sur les grands lions roux,      Puis la blonde Aphrodite &agrave; la prunelle noire,      Th&eacute;tis, dont un rayon, baise les pieds d'ivoire,      Mars, Diane, Pallas aux yeux profonds et bleus, 120  Et Ph&eacute;bus rayonnant dans l'azur n&eacute;buleux.        Sous ce profond regard de la vo&ucirc;te &eacute;toil&eacute;e      Le po&euml;te e&ucirc;t senti son &acirc;me consol&eacute;e,      S'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; choisi pour la grande douleur      Que les Dieux immortels &eacute;galent &agrave; la leur, 125  Et s'il n'e&ucirc;t regrett&eacute; ce type insaisissable      Comme une goutte d'eau dans un d&eacute;sert de sable,      Ce spectre qui de loin vous fait voir un sein nu      Et fuit, vierge, un amant qui ne l'a pas connu.      Oh! pour que dans mes vers ton doux nom resplendisse, 130  Victime aux pieds l&eacute;gers, r&eacute;ponds, jeune Eurydice!      Le ciel t'envoyait-il &agrave; notre humanit&eacute;      Pour montrer qu'ici-bas l'&eacute;ternelle Beaut&eacute;      Ne se r&eacute;v&egrave;le &agrave; nous que dans l'&eacute;clair d'un r&ecirc;ve?      Blonde et rieuse enfant, douce comme notre &Egrave;ve, 135  N'&eacute;tais-tu pas, avec ton front chaste et divin,      L'image du bonheur que nous touchons en vain,      Qui nous appara&icirc;t tel que nos voeux le choisissent,      Et qui s'&eacute;vanouit quand nos mains le saisissent?      Qu'avais-tu fait aux Dieux? A quoi pensait la Mort, 140  Quand les bois g&eacute;missant la virent, sans remord      Sur ta l&egrave;vre surprise &eacute;teignant la parole,      Fermer ta bouche en fleur ainsi qu'une corolle?        Eurydice! pendant que de son pas l&eacute;ger      Elle fuyait les cris d'un insolent berger, 145  Courant &eacute;perd&ucirc;ment dans les vertes campagnes      De la Thrace, avec les Na&iuml;ades ses compagnes,      Elle tomba, mordue au pied par un serpent.      D&eacute;roulant ses anneaux et dans l'herbe rampant,      Le monstre au cou livide et qu'une bave arrose, 150  Furtif, avait ramp&eacute; vers son talon de rose,      Et mis ses crocs affreux dans cette jeune chair.      Les Dryades, pleurant son front qui leur fut cher,      Crurent qu'en la perdant la terre &eacute;tait chang&eacute;e.      On entendit g&eacute;mir la cime du Pang&eacute;e; 155  Le dur g&eacute;ant Rhodope eut de longs d&eacute;sespoirs;      Des sanglots &eacute;clataient parmi ses rochers noirs,      Et le ciel vit les pleurs de la froide Orithye.        Pour Orph&eacute;e, anxieux et l'&acirc;me an&eacute;antie,      Sur son front portant l'ombre ainsi qu'un noir vautour, 160  De l'aube &agrave; la nuit noire il chantait son amour,      P&acirc;le, effrayant, en proie au sinistre d&eacute;lire,      Et des cris douloureux s'&eacute;chappaient de sa lyre.      Enfin, br&ucirc;lant toujours de feux inapais&eacute;s,      Cherchant la vierge enfant ravie &agrave; ses baisers, 165  Il p&eacute;n&eacute;tra parmi les gorges du T&eacute;nare;      Il entra dans le bois o&ugrave; la lumi&egrave;re avare      Se voile et meurt, o&ugrave; les vains spectres par milliers      Se pressent, comme font des oiseaux familiers      Qui vont rasant la terre et dont le vol h&eacute;site. 170  Il apaisa le flot bouillonnant du Cocyte,      Et m&ecirc;me il vit au fond de l'enfer souterrain      Les Dieux de l'ombre assis sur leurs tr&ocirc;nes d'airain.        Il chantait, voix m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la lyre divine;      Les Dieux voyaient l'Amour vivant dans sa poitrine; 175  Sans doute ils eurent peur qu'en leur morne tombeau      L'archer D&eacute;sir lui-m&ecirc;me avec son clair flambeau      Ne par&ucirc;t, et domptant le Styx aux vagues sombres,      Ne redonn&acirc;t la vie au vain peuple des Ombres.      Muse! tu sais comment, subjugu&eacute; par ses vers, 180  Pluton qui r&egrave;gne, assis pr&egrave;s des gouffres ouverts      Et des pics trop br&ucirc;l&eacute;s pour que l'herbe y verdisse,      Rendit au roi chanteur la tremblante Eurydice,      Et comment, &ocirc; douleur! vaincu par son amour      Orph&eacute;e, en arrivant presque aux portes du jour 185  Se retourna pour voir plus t&ocirc;t la bien-aim&eacute;e.      Elle s'&eacute;vanouit en l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e.      La mort couvrait de nuit son visage riant,      Et, triste, elle appelait Orph&eacute;e en s'enfuyant      Vers le gouffre b&eacute;ant et d'o&ugrave; sortaient des r&acirc;les, 190  Tendant encor vers lui ses mains froides et p&acirc;les,      Et repassant d&eacute;j&agrave; le fleuve au noir limon.        Pendant sept mois entiers, sur les bords du Strymon,      Orph&eacute;e en pleurs, de tous &eacute;vitant les approches,      Dans les antres glac&eacute;s v&eacute;cut parmi les roches. 195  Parmi les durs frimas o&ugrave; fleurissent les lys      De l'&acirc;pre neige, aux bords glac&eacute;s du Tana&iuml;s      Il erra, savourant le funeste d&eacute;lice      De sa douleur, toujours chantant son Eurydice.      Les M&eacute;nades hurlant dans leurs terribles jeux, 200  L'aper&ccedil;urent un jour du haut d'un mont neigeux.      Les tigres &agrave; ses pieds se couchaient pleins d'ivresse,      Et les ch&ecirc;nes, suivant sa voix enchanteresse,      Venaient vers le divin po&euml;te en se mouvant.      L'une d'elles, sauvage et les cheveux au vent, 205  S'&eacute;cria: Le voil&agrave;, celui qui nous m&eacute;prise!      Et les cris furieux se m&ecirc;laient dans la brise,      Et le son de la fl&ucirc;te et le bruit des tambours      &Eacute;pouvantaient la nue, et devant les Dieux sourds,      Rouges, &agrave; coups de thyrse, &agrave; coups de branches d'arbre, 210  Lui jetant de la terre et des rochers de marbre,      M&ecirc;me pour l'en frapper, dans les sillons bourbeux      Arrachant follement les cornes des grands boeufs,      Comme un farouche essaim, les M&eacute;nades hurlantes      D&eacute;chir&egrave;rent son corps avec leurs mains sanglantes, 215  Et leurs cris &eacute;touffaient ses plaintes et sa voix      Impuissante &agrave; charmer pour la premi&egrave;re fois,      Car un dieu dans leurs coeurs avait mis cette fi&egrave;vre,      Et l'&acirc;me du h&eacute;ros s'&eacute;chappa de sa l&egrave;vre.        Les oiseaux, les lions, les rochers et les bois 220  Te pleur&egrave;rent, Orph&eacute;e! Attir&eacute;e &agrave; ta voix      Si souvent, la for&ecirc;t laissa comme une veuve      L'ornement de son front pour te pleurer; le fleuve      Cr&ucirc;t de ses pleurs; voilant son sein de toutes parts      Avec son deuil, la nymphe eut les cheveux &eacute;pars. 225  Le corps g&icirc;t en lambeaux; et prodige! quand l'H&egrave;bre      Roule avec lui la t&ecirc;te et la lyre c&eacute;l&egrave;bre,      La lyre cherche un son plaintif, qu'en expirant      La voix plaintive m&ecirc;le aux plaintes du torrent.      On dit qu'en ce moment, par un instinct de m&egrave;re, 230  Calliope sentit une douleur am&egrave;re;      Que sa voix tressaillit dans son essor vainqueur,      Et que son divin sang reflua vers son coeur.      Saluant du regard ses l&eacute;g&egrave;res compagnes,      Elle vole dans l'air, plane sur les campagnes, 235  Et p&acirc;le, ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s sur son flanc,      Touche enfin, mais trop tard, au rivage de sang.      Elle ne pleura pas, la m&egrave;re douloureuse!      Mais regarda longtemps le flot que le flot creuse,      Et laissant retomber ses voiles, montra nu 240  Le chef-d'oeuvre sacr&eacute; de son corps inconnu.      C'en est fait, ce beau corps a roul&eacute; sous la vague,      Le fleuve soulev&eacute; pousse un murmure vague,      Fait briller son oeil glauque, et, trois fois agit&eacute;      De caresser dans l'ombre une divinit&eacute;, 245  Cherche dans son transport une force nouvelle      Pour meurtrir follement cette chair immortelle.      Ivre, le vent g&eacute;mit, et les arbres dans l'air      Font craquer sourdement leurs grands rameaux; l'&eacute;clair      Enveloppe le ciel d'un sanglant cr&eacute;puscule, 250  Et frissonnant, le jour s'&eacute;pouvante et recule,      Et toute la Nature, &eacute;mue en ce moment,      Jette de sa poitrine un long g&eacute;missement.        Les hommes, effray&eacute;s et baissant la paupi&egrave;re,      Br&ucirc;lent un encens pur dans leurs temples de pierre, 255  Jusqu'&agrave; ce que le ciel, en essuyant ses pleurs,      D&eacute;roule avec Iris l'&eacute;charpe aux sept couleurs,      Et que l'onde calm&eacute;e o&ugrave; ce rayon s'argente      Couvre son dos uni d'une moire changeante.      Alors, le regard trouble et la bouche en sanglots, 260  La Muse repara&icirc;t sur l'&eacute;cume des flots,      Non telle qu'autrefois Cypris, la vierge blonde,      Jaillit dans la clart&eacute; sur l'&eacute;cume de l'onde,      Mais farouche, plaintive, et sur un sein de lys      Te serrant, douce Lyre, &eacute;chapp&eacute;e &agrave; son fils! 265  Puis elle alla s'asseoir aux sables du rivage,      Les yeux illumin&eacute;s d'une terreur sauvage,      Les cheveux d&eacute;nou&eacute;s et m&ecirc;l&eacute;s de roseaux,      Et l'&eacute;paule bleuie &agrave; l'&eacute;treinte des eaux.        L&agrave;, pleine d'amertume en son &acirc;me qui saigne, 270  Et regardant les fronts que la lumi&egrave;re baigne,      Elle chercha des yeux le mortel assez grand      Pour tenir la cithare o&ugrave; pleure un souffle errant.      Mais nul n'osa pr&eacute;tendre &agrave; ce divin troph&eacute;e      De mort et d'harmonie. Ainsi mourut Orph&eacute;e, 275  La Lyre. Mais plus tard ce fut de son esprit      Errant dans les grands bois o&ugrave; l'herbe en fleur sourit,      Mais que le b&ucirc;cheron frappe de sa cogn&eacute;e;      Ce fut de son amour, de son &acirc;me indign&eacute;e      Que naquirent tous ceux dont le chant vif et clair 280  S'envole dans l'orage en feu comme l'&eacute;clair      Et plane comme un aigle au sein des cieux f&eacute;eriques,      Les dompteurs, les charmeurs, les po&euml;tes lyriques:      Tyrt&eacute;e, Alc&eacute;e en pleurs dont les vers fulgurants      Ont jet&eacute; la terreur dans l'&acirc;me des tyrans, 285  Et dont la sombre haine invincible et crisp&eacute;e      Se retrouve, &ocirc; Ch&eacute;nier! sur ta t&ecirc;te coup&eacute;e;      Pindare que d'en haut suivent les Dieux &eacute;pars,      Qui chante dans le bruit des coursiers et des chars      Et qui s'envole au but sacr&eacute; tout d'une haleine! 290  Et toi, grande Sappho, reine de Mityl&egrave;ne!        Lionne que l'Amour furieux encha&icirc;na,      Pr&egrave;s de la mer grondante, avec son &Eacute;rinna,      Elle enseignait le rhythme et ses d&eacute;licatesses      Au troupeau triomphal des jeunes po&eacute;tesses, 295  Et glac&eacute;e et br&ucirc;lante, au bruit amer des flots      Elle m&ecirc;lait des cris de rage et des sanglots.      &Eacute;ros, qui nous atteins avec des fl&egrave;ches s&ucirc;res,      De quels feux tu br&ucirc;las et de quelles blessures      Son chaste sein meurtri par le baiser du vent! 300  Mais comme rien ne meurt de ce qui fut vivant,      Sa col&egrave;re amoureuse et de souffrance avide,      Plus tard devait dicter sa plainte au fier Ovide      Qui, choisissant l'amour, eut la meilleure part,      Et fr&eacute;mir dans les vers d'Horace et de Ronsard. 305    Mille chanteurs ont dit chez nous, riants Orph&eacute;es,      Les chevaliers h&eacute;ros prot&eacute;g&eacute;s par les F&eacute;es;      Villon, ce bel enfant qui n'eut ni feu ni lieu,      A chant&eacute; sa ballade en riant comme un dieu,      Et Marot, comme un Faune escaladant la cime 310  Du mont sacr&eacute;, baisa les l&egrave;vres de la Rime;      L'harmonieux Ronsard fit vibrer sous ses doigts      La glorieuse lyre o&ugrave; sommeillent des voix,      Et joyeux, anima de son archet d'ivoire      Un Temp&eacute; souriant pr&egrave;s de la verte Loire. 315  Pindare, son a&iuml;eul, lui dit les grands secrets,      Et les Nymphes baisaient son front dans les for&ecirc;ts.      Attirant sur ses pas, au milieu des D&eacute;esses,      Un troupeau louangeur de rois et de princesses,      Il nous rendait Properce et Tibulle et ce doux 320  Catulle, et ses chansons apprivoisaient des loups.      Au ti&egrave;de renouveau, sous la verdure tendre      Cyth&eacute;r&eacute;e amenait son enfant pour l'entendre.      Comme un rouge Soleil entour&eacute; d'astres d'or      Il r&eacute;gnait, et, charmeur d'&acirc;mes, volait encor 325  Le Sonnet et la rime enflamm&eacute;e &agrave; P&eacute;trarque;      Et par lui, ravissant l'inexorable Parque,      Victorieuse, comme en un festin d'amour      Le vin de pourpre emplit un vase au pur contour,      L'&acirc;me fran&ccedil;aise entra dans les m&egrave;tres d'Horace 330  &Eacute;l&eacute;gants et pr&eacute;cis. Voil&agrave; comment la race      D'Orph&eacute;e, ainsi qu'un vol d'abeilles au doux miel,      Arriva jusqu'&agrave; nous des profondeurs du ciel.      Mais bien avant que sur la terre &eacute;merveill&eacute;e      L'Ode aux cris &eacute;clatants ne se f&ucirc;t r&eacute;veill&eacute;e, 335  Un homme colossal, une lyre &agrave; la main,      Se leva pour chanter un combat surhumain.        Comment dire ton nom, ton nom, g&eacute;ant Hom&egrave;re!      Qui dominas du front cette Gr&egrave;ce ta m&egrave;re,      Et qui, roulant tout bas, spectre p&acirc;le et hagard, 340  Ta prunelle d'azur, sans flamme et sans regard,      Laissas couler un jour de ta main gigantesque      Toute l'Antiquit&eacute;, comme une grande fresque!      O&ugrave; sont tes Dieux ravis dans l'&eacute;blouissement      Et tes h&eacute;ros plus grands que tes grands Dieux? Comment 345  Donnerai-je &agrave; mon vers une assez forte haleine      Pour chanter les h&eacute;ros et le chanteur d'H&eacute;l&egrave;ne?      Qui t'instruisait, &ocirc; Roi? Quels secrets &eacute;pi&eacute;s      T'apprirent ces mortels qui rampaient sous tes pieds?      Qui t'avait r&eacute;v&eacute;l&eacute;, vieux mendiant des routes, 350  Le ciel &eacute;blouissant et les splendides vo&ucirc;tes?      Qui t'a fait voir un jour, d'un oeil &eacute;pouvant&eacute;,      Le ma&icirc;tre dans sa gloire et dans sa majest&eacute;?      N'&eacute;tais-tu pas le fils d'Apollon, dieu de Sminthe,      Qui dicte &agrave; ses enfants une suave plainte? 355  Ou, dieu toi-m&ecirc;me, un jour, l'&acirc;me pleine de fiel,      Jupiter t'avait-il pr&eacute;cipit&eacute; du ciel,      Et ne cachais-tu pas, dans ton idol&acirc;trie,      Un souvenir lointain de ta vieille patrie?        Nul ne le sut. Tu vins, et d'un ton compass&eacute;, 360  Un pied sur l'avenir, l'autre sur le pass&eacute;,      Tu chantas &agrave; grands flots ces cr&eacute;ations pures,      Fleuve o&ugrave; s'abreuveront les cent races futures!      Tu marchais, &eacute;changeant, fier de ta pauvret&eacute;,      Quelque repas furtif pour l'immortalit&eacute;, 365  Disant au peuple sourd &agrave; force d'insolence:      Nation, je te voue &agrave; la nuit du silence!      Pour l'immense avenir enflant ta large voix,      Mendiant, t'asseyant &agrave; la table des rois,      Et parmi les rayons, comme un essaim farouche 370  Les mots harmonieux murmuraient sur ta bouche.      Dans les enchantements de tes superbes vers,      Tu mis les deux splendeurs qui charment l'univers,      La Force et la Beaut&eacute; sereine, et pour &eacute;clore      Ton oeuvre s'&eacute;veilla dans une ardente aurore. 375  Le mot fatal brilla, l'autel fut consacr&eacute;,      Le monde de l'id&eacute;e &eacute;tincela cr&eacute;&eacute;.        Pour la beaut&eacute; d'abord tu nous donnas H&eacute;l&egrave;ne,      Forme terrible et pure en son manteau de laine,      Pour laquelle &agrave; jamais les hommes et les Dieux 380  Se livrent sans rel&acirc;che un combat odieux,      Et, comme sur un mont les roches &eacute;branl&eacute;es,      S'&eacute;croulent &agrave; longs cris dans tes grandes m&ecirc;l&eacute;es;      H&eacute;l&egrave;ne, au sort fatal qu'elle fuyait en vain,      Que V&eacute;nus r&eacute;servait pour un bonheur divin, 385  Et qui, d&egrave;s que le blond P&acirc;ris ouvrit la bouche,      Pensa voir Lyaeus, le roi libre et farouche,      Le dieu charmant, riant, jeune, en qui s'est m&ecirc;l&eacute;      Le sang de Jupiter au sang de S&eacute;m&eacute;l&eacute;!      H&eacute;l&egrave;ne qui, riant sur sa couche fatale, 390  Tuait dans un baiser l'Asie orientale,      Et serrant sur son sein l'enfant aux blonds cheveux,      &Eacute;touffait un empire entre ses bras nerveux!        Proph&eacute;tesse en courroux, triste et fi&egrave;re lionne,      Comment saluas-tu la m&egrave;re d'Hermione, 395  Lorsque endormant P&acirc;ris sur le navire ail&eacute;,      Ses chants retentissaient dans le d&eacute;troit d'Hell&eacute;!      Oh! quand tout l'avenir de carnage et de cendre      Passa comme un flambeau sur l'&acirc;me de Cassandre;      Lorsqu'elle vit au loin, comme un jeune lion, 400  Achille d&eacute;chirer les princes d'Ilion,      Que, le regard fix&eacute; sur toutes ces d&eacute;tresses,      Elle arrachait son voile et ses cheveux en tresses,      Quel frisson dut la prendre au haut de cette tour      Qui devait sur son front s'&eacute;crouler &agrave; son tour, 405  Et d'o&ugrave; ses yeux ont vu, dans l'horrible m&ecirc;l&eacute;e      De mille &eacute;gorgements, la Guerre &eacute;chevel&eacute;e!        Oui, ce furent bien l&agrave; des combats palpitants      Et tels qu'en avaient eu les Dieux et les Titans,      Quand ces monstres hideux, fils de la Terre &eacute;norme, 410  Pour &eacute;lever au ciel leur phalange difforme,      Sur l'escalier fatal que leur main exhaussa      Pos&egrave;rent pour degr&eacute;s P&eacute;lion sur Ossa!      Quels combats et quels chocs! V&eacute;nus et Diom&egrave;de,      Phoebus, Neptune, Ulysse et Minerve &agrave; son aide; 415  Hector guid&eacute; par Mars et par Bellone, Hector      Dont les chevaux ardents brisent des harnois d'or,      Et derri&egrave;re eux l'Asie ardente &agrave; se r&eacute;pandre      De l'Axius d'argent aux rives du M&eacute;andre;      Atride et les Ajax au carnage excit&eacute;s; 420  La Gr&egrave;ce impitoyable et toutes ses cit&eacute;s,      Depuis Cos, o&ugrave; les rocs semblent de noires tombes,      Jusqu'&agrave; Thisb&eacute;, s&eacute;jour aim&eacute; par les colombes!        Oh! parle! redis-nous de combien de h&eacute;ros      Les Dieux ivres d'horreur se firent les bourreaux! 425  Chante encore, apparais sous le deuil qui te navre,      Muse! excite nos pleurs, montre-nous le cadavre      D'Hector, que tu suivis en tes longs d&eacute;sespoirs,      Balayant la poussi&egrave;re avec ses cheveux noirs!      Vierge, enfle tes clairons; c'est l&agrave; que tout commence, 430  Et rien n'e&ucirc;t rappel&eacute; cette Iliade immense,      Si, las de cette mer o&ugrave; tout po&euml;te but,      Le p&egrave;re des h&eacute;ros n'e&ucirc;t vers un autre but      Tourn&eacute; sa po&eacute;sie enivrante et press&eacute;e,      Et gard&eacute; quelque amour &agrave; sa soeur l'Odyss&eacute;e, 435  R&ecirc;verie &agrave; plis d'or, chant limpide et vainqueur,      Dont chaque note &eacute;veille un &eacute;cho dans le coeur!        Oh! que de passions et de saintes id&eacute;es      Y dorment gravement, hautes de cent coud&eacute;es!      Que de drames en germe &eacute;tal&eacute;s sous les fleurs! 440  Avec quel charme on suit du sourire ou des pleurs      Ce h&eacute;ros qui, jouet du courroux de Neptune,      Portant de tous c&ocirc;t&eacute;s son &eacute;trange fortune,      Va parmi les flots verts, destructeur des cit&eacute;s,      Braver le dur cyclope et ses atrocit&eacute;s, 445  Suivre des yeux Pallas, guerri&egrave;re vengeresse,      Dormir pr&egrave;s de Circ&eacute; la brune enchanteresse,      Et s'asseoir en haillons au grand festin des rois,      Ces fils de Jupiter, dont l'&eacute;clatante voix      De leur noble origine &eacute;tait comme une preuve, 450  Et dont l'enfant lavait ses robes dans le fleuve!      Comme on pr&ecirc;te l'oreille au chant simple et divin      Qui jaillit au repas d'une coupe de vin,      Et peint avec amour ces beaut&eacute;s extatiques      Rayonnant au sommet sur les ombres antiques, 455  Ou qui, nous d&eacute;masquant les recoins de l'autel,      Fait &eacute;clater les Dieux de leur rire immortel,      Devant le filet d'or &agrave; la maille serr&eacute;e      O&ugrave; Vulcain pr&egrave;s de Mars enferme Cyth&eacute;r&eacute;e!        Odyss&eacute;e! Iliade! &ocirc; couple ardent et fort! 460  Vaste dualit&eacute;, fille d'un m&ecirc;me effort!      O lyres &agrave; cent voix! &ocirc; douces Philom&egrave;les!      Coupes aux flancs sculpt&eacute;s! cr&eacute;ations jumelles!      Quel homme e&ucirc;t jamais cru qu'un d&eacute;lire nouveau      E&ucirc;t pu vous enfanter dans le m&ecirc;me cerveau? 465  Pourtant, marchant pieds nus dans la ronce et les pierres,      Il tenait dans ses mains les g&eacute;antes guerri&egrave;res,      Et jusqu'au but sacr&eacute;, sans redouter l'affront,      Il porta sans p&acirc;lir ces filles de son front.      Mais quand ce cr&eacute;ateur eut son oeuvre finie, 470  Cet inventeur des chants, ce h&eacute;ros, ce g&eacute;nie,      Consum&eacute; par les feux d'une c&eacute;leste ardeur,      S'affaissa sous le poids de sa propre grandeur,      Et, les regards fix&eacute;s aux cieux, o&ugrave; sur leurs ailes      Ses vers avaient port&eacute; des D&eacute;esses nouvelles, 475  Colosse, s'endormit au revers du chemin,      Fier, souriant encore, et tenant &agrave; la main      Sa lyre de h&eacute;ros, plus noble que l'&eacute;p&eacute;e      D'Achille. Ainsi mourut Hom&egrave;re, l'Epop&eacute;e.        Mais, &ocirc; Muse! il revit pour jamais comme un dieu, 480  Dans un temple id&eacute;al ouvert sur l'azur bleu:      Nous le voyons, g&eacute;ant environn&eacute; de gloire,      Dans la lumi&egrave;re, assis sur un tr&ocirc;ne d'ivoire.      Ses Filles &agrave; ses pieds, d'un geste souverain,      Tiennent encor la rame et le glaive d'airain. 485  Et l&agrave;, Virgile avec sa longue chevelure,      Lucr&egrave;ce, &agrave; l'oeil &eacute;pris de la grande Nature,      Le conteur de la guerre effrayante, Lucain      Portant dans sa poitrine un coeur r&eacute;publicain,      Dante, sombre et v&ecirc;tu de sa robe &eacute;carlate, 490  Tasse, Arioste enfant qui nous berce et nous flatte,      Camo&euml;ns tout mouill&eacute; par le flot de la mer,      Milton qui se souvient du ciel et de l'enfer,      O Muse! tous ces rois, tous ces conteurs &eacute;piques,      N&eacute;s pour chanter les chocs des glaives et des piques, 495  Tous ces grands inspir&eacute;s qui, m&ecirc;me priv&eacute;s d'yeux,      Plongent dans l'insondable &eacute;ther, et voient les Dieux      Et leurs palais qui dans la lumi&egrave;re se dorent,      Veillent, silencieux, pr&egrave;s d'Hom&egrave;re et l'adorent;      Car ils sont tous les fils de son glorieux sang. 500    Ils sont m&ecirc;me sortis de son robuste flanc,      Ceux-l&agrave; qui, vendangeurs aux doigts tach&eacute;s de lie,      Ont suivi Melpom&egrave;ne, ou la brune Thalie      Dont on craint le regard charmant et meurtrier:      Eschyle au vaste front couvert du noir laurier, 505  Dont le M&egrave;de a connu la bravoure intr&eacute;pide,      Sophocle, et le charmeur des femmes, Euripide,      Et cet Aristophane irritable, au grand coeur,      Dont la col&egrave;re chante avec les voix du choeur,      M&eacute;nandre, Plaute esclave, et le sage T&eacute;rence, 510  Le vieux Corneille, honneur &eacute;ternel de la France,      Et Racine qui prend les &acirc;mes, et Regnard,      Et La Fontaine encor sans &eacute;gal dans son art,      Qui, dans son Iliade ing&eacute;nue et subtile,      Fait du renard Thersite et du lion Achille. 515  Tous adorent Hom&egrave;re et vers lui sont venus      Par le hardi chemin qu'ont touch&eacute; ses pieds nus.      S'ils n'ont pas, comme lui, des cimes escarp&eacute;es      Pr&eacute;cipit&eacute; le flot des larges &eacute;pop&eacute;es,      C'est que l'homme enferm&eacute; dans les champs et les murs, 520  Toujours courb&eacute; vers l'or ou vers les &eacute;pis m&ucirc;rs,      Et n'ayant plus d'amour pour les collines veuves,      Se trouva trop petit pour boire &agrave; ces grands fleuves.        Alors pour nous fixer au monde o&ugrave; nous passions,      Vint le Drame vivant qui peint les passions, 525  Et sa riante soeur, la folle Com&eacute;die,      Qui jette sur nos moeurs la satire hardie.      Un masque sur le front, effroyable ou rieur,      Des chercheurs, attir&eacute;s par l'homme int&eacute;rieur,      Avec le dur scalpel vinrent d&eacute;chirer l'&acirc;me 530  Et l'&eacute;clairer tremblante &agrave; leurs torches de flamme,      Soulev&egrave;rent du doigt l'enveloppe qui ment,      Surprirent le secret de chaque mouvement,      Et l&eacute;guant devant tous leur &eacute;tude profonde      A la post&eacute;rit&eacute;, cette voix qui f&eacute;conde, 535  Chant&egrave;rent au soleil, harmonieux Memnons.      Mais par-dessus leurs voix et par-dessus leurs noms      Rayonnent sur la sc&egrave;ne o&ugrave; leur souffle respire,      Le justicier Moli&egrave;re et le divin Shakspere!      Deux sages, deux voyants br&ucirc;l&eacute;s du m&ecirc;me feu, 540  Et qui sur notre monde ont laiss&eacute; pour adieu      Mille cr&eacute;ations palpitantes d'extases,      Dont le sein est v&ecirc;tu de r&ecirc;ves et de gazes,      Et qui, sur notre ennui, du haut de leur ciel pur,      Jettent de longs regards d'incendie et d'azur. 545    Oh! le bon sens joyeux et brutal de Moli&egrave;re!      Ce dilemme subtil, acharn&eacute; comme un lierre,      Cette franche tirade ou bien ces mots si courts,      &Eacute;tincelles d'esprit qui charm&egrave;rent les cours,      Oh! qui nous les rendra? Quand donc, pleins de querelles, 550  Reverrons-nous gonfler ces charmants Sganarelles      Dont l'honneur outrag&eacute; cr&egrave;ve comme un ballon?      Quand roucoulerez-vous, &ocirc; reines de salon!      Ces madrigaux ouvr&eacute;s et ces fadaises tendres      Qu'improvisaient pour vous de pr&eacute;cieux Clitandres? 555  Quand donc les Vadius avec leurs Trissotins      Viendront-ils d&eacute;biter leurs supplices latins      Aux tout petits pieds blancs de nos Muses, dont mainte      Laisse derri&egrave;re soi B&eacute;lise et Philaminte!      H&eacute;las! chaque Henriette aujourd'hui sait le grec! 560  Et toi, qui regardais les bavards d'un oeil sec,      Alceste soucieux, C&eacute;ladon misanthrope,      Qui vers ton cher soleil, comme l'h&eacute;liotrope,      Tournes tes yeux ardents, reviendras-tu des bois      Pour gourmander un peu notre monde aux abois! 565  Ces Jourdains lam&eacute;s d'or et ces Josses orf&egrave;vres,      Comme ils nous manquent tous avec leur rire aux l&egrave;vres!      Comment nous laissent-ils, ces amis? et comment      Nous sommes-nous pass&eacute;s de ce troupeau charmant?        Oh! comme ils savent tous des fa&ccedil;ons bien apprises! 570  Comme ils m&egrave;nent &agrave; bout leurs folles entreprises!      Comme tous ces maris, bouffons dont vous riez,      Sont bien aux yeux de tous triplement mari&eacute;s!      Et comme ce marquis, bel ourdisseur de trames,      Qui leur vole &agrave; plaisir leurs filles et leurs femmes, 575  Est un charmant vaurien dont un regard s&eacute;duit      Magiquement, la jeune Agn&egrave;s dans son r&eacute;duit!      Il s'appelle Damis, Horace ou bien Val&egrave;re;      Il est tendre et charmant jusque dans sa col&egrave;re;      Il est fait comme un dieu, rose comme un enfant, 580  S'avance avec un air superbe et triomphant,      Et passe, d'une main la plus blanche du monde,      Son peigne dentel&eacute; dans sa perruque blonde.      Aussi les fleurs de cour, aux yeux extravagants,      Laissent-elles tomber leurs coeurs avec leurs gants 585  Devant ce d&eacute;daigneux, qui se baisse &agrave; grand'peine      Pour ramasser &agrave; terre une &acirc;me toute pleine!      Et c'est justice, au fait, car ses rubans sont lourds      Et parent follement son habit de velours;      Ses canons pr&eacute;cieux sont du plus grand volume, 590  Et son chapeau liss&eacute; dispara&icirc;t sous la plume.      De plus, il sait jeter son or &agrave; pleines mains,      Et d'un large m&eacute;pris couvre tous les humains.      Apr&egrave;s tout, les Orgons et les p&egrave;res G&eacute;rontes      Ont le tort d'&ecirc;tre laids comme l'ogre des contes, 595  De garder leurs &eacute;cus comme des Harpagons,      D'&ecirc;tre v&ecirc;tus de noir et de sortir des gonds,      Au lieu de chantonner ces paroles magiques      Dont r&ecirc;vent les Agn&egrave;s comme les Ang&eacute;liques.        Puis, comment laissent-ils aupr&egrave;s de leurs tr&eacute;sors, 600  Eux qui, Dieu sait pourquoi, sont si souvent dehors,      Ces soubrettes d'esprit aux gorges d&eacute;couvertes,      Dont la robe et la main &agrave; chacun sont ouvertes,      Et qui, tout en jouant aux vieux de si bons tours,      Veillent fol&acirc;trement sur le nid des Amours? 605  Filles de bon conseil, retorses comme un juge,      Promptes &agrave; la r&eacute;plique ainsi qu'au subterfuge,      Vous faites bien pendant &agrave; ces dignes Scapins      Dans leurs manteaux d'azur que Watteau nous a peints!      Heureusement votre &acirc;me est encore assez probe 610  Pour d&eacute;masquer Tartuffe, un allongeur de robe,      Qui cache &agrave; tout propos son coeur licencieux      Sous le manteau divin de l'&eacute;glise et des cieux,      Et qui, tout en parlant de l'enfer lamentable,      Pousse pieusement Elmire sur la table; 615  Tartuffe, ce penseur aux l&egrave;vres de rubis      Que nous trouvons partout et sous tous les habits;      Qui t&acirc;te des deux mains en profond philosophe,      Le d&eacute;sir sous les mots, la chair avec l'&eacute;toffe,      Et dans ce monde &eacute;trange o&ugrave; le mal est tyran 620  Serait leur ma&icirc;tre &agrave; tous, s'ils n'avaient pas don Juan!        C'est le roi, celui-l&agrave;! c'est le roi, faites place!      Regardez! c'est don Juan qui porte un coeur de glace,      Qui, tenant dans sa main le magique rameau,      Corrompt la grande dame et l'enfant du hameau, 625  Raille, sans essuyer le sang apr&egrave;s sa manche,      Son p&egrave;re en cheveux blancs, apr&egrave;s monsieur Dimanche,      Et qui, par les replis d'un labeur sombre et lent,      Jusqu'&agrave; l'hypocrisie a pouss&eacute; le talent!      C'est don Juan qui, debout devant l'homme de pierre, 630  A subi ses regards sans baisser la paupi&egrave;re,      Et qui tenait si bien sa coupe entre ses doigts      Que son coeur et sa main n'ont trembl&eacute; qu'une fois!      O spectacle &eacute;ternel! &ocirc; fiction mouvante,      Qui par sa v&eacute;rit&eacute; nous glace d'&eacute;pouvante! 635  Quand le divin Moli&egrave;re, une lampe &agrave; la main,      &Eacute;claira devant tous les plis du coeur humain,      Les peuples, ignorant si le bouffon qu'on vante      Suscitait devant eux la Sagesse vivante,      Applaudissaient d&eacute;j&agrave; ses grotesques portraits, 640  Sur les passants du jour copi&eacute;s traits pour traits.      Car ils sont bien r&eacute;els tous, avec leur folie!      Ces types surhumains costum&eacute;s par Thalie      Ont une passion sous leur rire moqueur;      Sous leurs habits de soie on sent fr&eacute;mir un coeur. 645  S'ils incarnent l'Amour, la Fourbe ou l'Avarice,      Ils sont hommes aussi, la terre est leur nourrice!      Leur langage profond, dont chacun a la cl&eacute;,      Est un clavier superbe; et rien n'e&ucirc;t &eacute;gal&eacute;      Ce th&eacute;&acirc;tre vivant qui frissonne et respire, 650  Si Dieu n'e&ucirc;t allum&eacute; l'autre flambeau: Shakspere!        Dans le monde r&eacute;el plein d'ombre et de rayons,      Tout ce qui nous sourit, tout ce que nous voyons,      Les cieux d'azur, les mers, ces immensit&eacute;s pleines,      La fleur qui brode un point sur le manteau des plaines, 655  Les n&eacute;nuphars pench&eacute;s et les p&acirc;les roseaux      Qui disent leur chant sombre au murmure des eaux,      Le ch&ecirc;ne gigantesque et l'humide oseraie      Qui trace sur le sol comme une longue raie,      L'aigle &eacute;norme et l'oiseau qui chante &agrave; son r&eacute;veil, 660  Tout revit et palpite aux baisers du soleil.      C'est de lui qu'ici-bas toute splendeur &eacute;mane;      C'est lui qui r&eacute;pandant la clart&eacute; diaphane,      Charme le tendre lys comme le jeune aiglon,      En secouant au loin ses cheveux d'Apollon. 665  De m&ecirc;me, dans ce monde aux choses incertaines,      O&ugrave; la voix du po&euml;te est le bruit des fontaines,      O&ugrave; les vers &eacute;blouis sont la brise et les fleurs,      Les rires des rayons, les diamants des pleurs,      Toute cr&eacute;ation &agrave; laquelle on aspire, 670  Tout r&ecirc;ve, toute chose, &eacute;manent de Shakspere.        Shakspere, ce penseur! ombre! oc&eacute;an! &eacute;clair!      Ab&icirc;me comme Goethe! &acirc;me comme Schiller!      Or pur dont la splendeur s'&eacute;veille dans la flamme!      Oeil ouvert gravement sur la nature et l'&acirc;me! 675  Phare qui, pour guider les p&acirc;les matelots,      Rayonne dans la nuit sur des alpes de flots!      Mille autres avant lui, farouches statuaires,      Ont tourment&eacute; l'argile au fond des sanctuaires      Sans avoir entendu le mot essentiel, 680  Et voulaient dans leurs mains prendre le feu du ciel;      Mille autres ont chant&eacute;, mais devant le prestige      De leur cr&eacute;ation, ils ont eu le vertige;      Sur eux, comme une houle, a pass&eacute; l'univers;      A peine si leurs noms surnagent sur leurs vers 685  Mais la grande pens&eacute;e atteint avec son aile      Une aire &eacute;norme au haut d'une cime &eacute;ternelle,      D'o&ugrave; ses mille rayons au monde &eacute;pouvant&eacute;      Jettent l'intelligence et la f&eacute;condit&eacute;.        Le sang qui de son coeur s'&eacute;coule comme une onde, 690  A jet&eacute; son reflet de pourpre sur le monde.      Ainsi de ce sommet grandiose o&ugrave; nos yeux      Voient flamboyer son front &agrave; mi-chemin des cieux,      Shakspere sur la terre a sem&eacute; des po&euml;tes,      Ceux-ci remplis d'amour, et ceux-l&agrave; de temp&ecirc;tes. 695  Tout r&ecirc;ve, tout h&eacute;ros, v&ecirc;tu de pourpre ou nu,      Dans sa vaste pens&eacute;e est au fond contenu;      Ainsi que Charlemagne il a tenu le globe,      Et pourrait emporter dans les plis de sa robe,      Avec leur pauvre lyre et leurs grands pi&eacute;destaux, 700  Nos g&eacute;ants d'aujourd'hui drap&eacute;s dans leurs manteaux.      Et s'il faisait un jour compara&icirc;tre &agrave; sa barre      Les courtisans musqu&eacute;s de sa Muse barbare,      Comme de Henri quatre au sombre Richard trois,      Ses rois d&eacute;masqueraient des fant&ocirc;mes de rois! 705  Eux seuls savent porter le sceptre et la couronne;      Car il les portait bien, celui qui les leur donne,      Lui qui, les yeux remplis d'&eacute;clairs, et non content      De fouler sous ses pas un royaume &eacute;clatant,      S'&eacute;levait au-dessus de notre fange immonde, 710  Et dans un pays d'or se refaisait un monde!      Lui, cr&eacute;ateur, &agrave; qui, sans craindre son effroi,      Dieu lui-m&ecirc;me avait dit: Macbeth, tu seras roi!      Oh! comme en se penchant sur cet univers sombre,      O&ugrave; fourmillent ses fils et ses peuples sans nombre, 715  L'oeil se baisse aussit&ocirc;t et se ferme, &eacute;bloui      D'avoir vu rayonner dans cet antre inou&iuml;      Tant d'&acirc;mes de h&eacute;ros et tant de coeurs de femme,      D&eacute;chir&eacute;s et tordus par l'orage du drame!        Qui pourrait s'emp&ecirc;cher de craindre et de p&acirc;lir 720  Avec Cord&eacute;lia, la fille du roi Lear,      Adorant, fille tendre, ainsi qu'une Antigone,      Son p&egrave;re en cheveux blancs, sans tr&ocirc;ne et sans couronne,      Parfum des derniers jours, pauvre Cord&eacute;lia,      Seul et dernier tr&eacute;sor du roi qui l'oublia! 725  Qui, r&eacute;p&eacute;tant tout bas les chansons d'Oph&eacute;lie,      Ne retrouve des pleurs pour sa douce folie?      Qui dans son coeur &eacute;teint n'entend sourdre un &eacute;cho,      Et n'aime Juliette &eacute;coutant Rom&eacute;o?      Comme ces deux enfants, ces deux &acirc;mes jumelles 730  Que le premier amour caresse de ses ailes,      Aspirent en un jour tout un bonheur divin,      Et meurent, enivr&eacute;s de ce g&eacute;n&eacute;reux vin!      Juliette n'a pas quatorze ans; c'est une &acirc;me      Enfantine, o&ugrave; l'amour br&ucirc;le comme une flamme; 735  Elle vient au balcon m&ecirc;ler dans chaque bruit      Les soupirs de son r&ecirc;ve aux cent voix de la nuit,      Si belle qu'on croirait sur son front diaphane      Voir le vivant rayon de la nymphe Diane,      Et le coeur si na&iuml;f qu'en ce calice ouvert 740  Le z&eacute;phyr qui murmure au sein de l'arbre vert      Apporte des serments pleins d'une douce joie!      C'est lui! c'est Rom&eacute;o! Sur son pourpoint de soie      La nuit p&acirc;le et jalouse a r&eacute;pandu ses pleurs:      Il a sur son chemin &eacute;cras&eacute; mille fleurs, 745  Il a par des endroits h&eacute;riss&eacute;s, impossibles,      Franchi facilement des murs inaccessibles;      Il lui faudra braver, pour sortir du palais,      Mille cris, les poignards de tous les Capulets!      Qu'importe &agrave; Rom&eacute;o? c'est pour voir Juliette! 750  Juliette sa soeur, pauvre amante inqui&egrave;te      Qui dans cette heure douce o&ugrave; Phoeb&eacute; resplendit,      Le rappelle cent fois et n'a jamais tout dit;      Et qui, trop pauvre alors, pour pouvoir encor rendre      Son coeur &agrave; Rom&eacute;o, l'aurait voulu reprendre! 755    Oh! lorsque tes cheveux aux magiques reflets      Inondent ton beau cou, fille des Capulets!      Quand on a vu pendant cette nuit enchant&eacute;e      Rayonner ton front blanc sous la lune argent&eacute;e!      Et toi, qu'&agrave; ton destin le ciel abandonna, 760  Toi qui nous fais pleurer, belle Desdemona,      Toi qui ne croyais pas, pauvre ange aux blanches ailes,      Qu'on p&ucirc;t voir parmi nous des amours infid&egrave;les,      Desdemona candide, ange qui va mourir,      Quand on a dans son coeur entendu ton soupir 765  Et ce que tu chantais en attendant le More:      La pauvre &acirc;me qui pleure au pied du sycomore!      Quand on conna&icirc;t vos soeurs, ces anges gracieux,      &Eacute;voqu&eacute;s une nuit de l'enfer ou des cieux,      Miranda, Cl&eacute;op&acirc;tre, Imog&egrave;ne, Oph&eacute;lie, 770  Ces r&ecirc;ves &eacute;th&eacute;r&eacute;s que le m&ecirc;me amour lie!      Quelle femme ici-bas ferait vibrer encor      Le coeur extasi&eacute; par vos cithares d'or?        Mais ce qui le ravit dans une molle ivresse,      C'est ce th&eacute;&acirc;tre bleu fait pour notre paresse, 775  D'o&ugrave;, comme le bon sens, la grave histoire a fui,      Et laisse le r&ecirc;veur chanter son chant pour lui.      On n'y mesure pas les poisons &agrave; la pinte;      Sans quinquets enfum&eacute;s, ni ciel de toile peinte,      Mille gens plus pimpants qu'un sonnet de Ronsard, 780  En faisant des bons mots s'y croisent au hasard.      L&agrave;, des ruisseaux d'argent, dans des pays quelconques,      Versent leurs diamants aux marbres de leurs conques,      Des arabesques d'or se brodent sur les cieux;      Les arbres sont d'un vert qui ferait mal aux yeux; 785  Tout est tr&egrave;s surprenant sans causer de surprises,      Et dans tout ce soleil on est baign&eacute; de brises.      Les h&eacute;ros vont partout sans y porter leurs pas,      Ne sont d'aucune &eacute;poque et ne demeurent pas.      Les bouffons sont hardis comme des philosophes; 790  Les femmes ont au corps les plus riches &eacute;toffes,      Des robes de brocart, de saphirs et d'oiseaux,      Souples comme une vague ou comme les roseaux;      Des mantelets aurore ou bien couleur de lune      Jettent mille reflets sur leur &eacute;paule brune, 795  Avec mille bijoux, plumages et colliers.      Parfois sous de riants habits de cavaliers,      &Eacute;grenant sur leurs pas de folles &eacute;pigrammes,      Elles courent les champs, enamourent les femmes,      Ont un beau nom de page, et vont prendre le frais 800  Avec leurs diamants dans de petits coffrets.        Des C&eacute;ladons rimeurs, amants d'une &Eacute;g&eacute;rie,      En habit de satin font de la bergerie,      Sont en grand d&eacute;sespoir, et, couch&eacute;s sur le dos,      Regardent le soleil en faisant des rondeaux. 805  Mais la belle est un peu tigresse, et d&eacute;sappointe      Le concetti final, au moyen d'une pointe.      Les amoureux, gens n&eacute;s, prennent bien leurs revers,      Parlent en prose, &agrave; moins qu'ils ne disent des vers,      Et ne s'empressent pas vers leur &eacute;pithalame, 810  Sachant qu'Hymenaeus, au d&eacute;no&ucirc;ment du drame      Viendra tout arranger avec ses vieux flambeaux.      Mais, pour servir de fleurs ils ont des madrigaux      Et les fichent apr&egrave;s un arbre, qui s'empresse      De les faire tenir sans faute &agrave; leur adresse. 815  Dans des chars blonds, form&eacute;s d'une &eacute;corce de noix      Et de fils d'araign&eacute;e en guise de harnois,      On voit passer au loin de gracieuses f&eacute;es      Qui chantent au soleil, bizarrement coiff&eacute;es.      Les Ariels ont tous deux sexes; les l&eacute;zards 820  Savent la pantomime et cultivent les arts.      Des gens &agrave; t&ecirc;te d'&acirc;ne arrivent, quoi qu'on die,      Devant des seigneurs grecs jouer leur trag&eacute;die,      O&ugrave; l'homme avec un chien repr&eacute;sente Phoeb&eacute;      Dans les tristes amours de Pyrame et Thisb&eacute;. 825  Leur trag&eacute;die est b&ecirc;te &agrave; soulever la bile:      Mais lion et Phoeb&eacute;, tout semble tant habile,      Qu'on leur dit: Bien lui, Lune! et: Bien rugi, Lion!      Le p&egrave;re Anchise arrive avec le galion      Pour reconna&icirc;tre expr&egrave;s &agrave; la fin, chose due, 830  Sa fille Perdita, c'est-&agrave;-dire perdue.        Au lieu d'avoir des noms anglais, turcs ou romains,      Tous ont des noms charmants pour courir les chemins:      Mercutio, C&eacute;lie, Orlando, Rosalinde,      Parolles, Pandarus, Corin, Sylvio! L'Inde 835  O&ugrave; l'on passe un flot rose en jonque de bambous,      Tandis que recueillis, seuls comme des hibous,      Des hommes fort d&eacute;vots font saigner leur &eacute;chine;      L'Eldorado, Kiou-Siou, Kounashir, et la Chine      Qui sur sa porcelaine a des pays d'azur, 840  N'ont rien de plus riant, de plus bleu, de plus pur      Que ce r&ecirc;ve, o&ugrave; parfois la rose Fantaisie      Pr&egrave;s du ch&ecirc;ne Saxon jette les fleurs d'Asie.      C'est un monde limpide o&ugrave; dorment en riant      Les myst&egrave;res du Nord aux clart&eacute;s d'Orient, 845  O&ugrave; pr&egrave;s des flots d'argent brillent dans les prairies      Des plantes d'&eacute;meraude aux fleurs de pierreries,      O&ugrave; des bouvreuils jaseurs, pour payer leur &eacute;cot,      Vocalisent, perch&eacute;s sur un coquelicot!      C'est comme notre amour qui parlerait, ou comme 850  Un chant qui redirait ce qui chante dans l'homme;      C'est comme un z&eacute;phyr calme, ou comme un sylphe ail&eacute;      Qui caresserait l'&acirc;me. Et rien n'e&ucirc;t &eacute;gal&eacute;      Ce beau th&eacute;&acirc;tre empli d'une &acirc;me singuli&egrave;re,      Si nous n'avions pas eu l'autre flambeau: Moli&egrave;re! 855    Car leur Muse &agrave; tous deux &eacute;tait la m&ecirc;me enfant,      Jetant au ridicule un regard triomphant,      Ayant la libert&eacute; d'une fille espagnole,      Un &eacute;clair dans les yeux comme dans la parole,      Pourtant fi&egrave;re et na&iuml;ve, et trouvant quelquefois 860  Un mot myst&eacute;rieux et voil&eacute; dans sa voix,      Comme en leur soleil d'or l'Armorique ou l'Irlande      Ont des brouillards pensifs couch&eacute;s sur une lande.      Elle qui, le sein nu, par les coteaux voisins,      Tordait sur ses cheveux la vigne et les raisins, 865  A pr&eacute;sent soucieuse au d&eacute;sert o&ugrave; nous sommes,      Car tout son avenir &eacute;tait dans ces deux hommes,      G&eacute;missait de les voir, par un effort uni,      S'user &agrave; d&eacute;couvrir le probl&egrave;me infini.      Car la science offerte aux coeurs des foules vaines 870  Est comme le sang pur &eacute;chapp&eacute; de nos veines,      Et ceux qui sur la sc&egrave;ne ont r&eacute;pandu la leur,      En gardent pour toujours une &eacute;trange p&acirc;leur.      Quand tous deux effa&ccedil;aient, d&eacute;laissant leur royaume,      Lui le rouge d'Argan, lui le fard du fant&ocirc;me, 875  Dieu savait chaque jour par quel changement prompt      Une ride nouvelle illuminait leur front.      Et la Muse pleurait sur leur m&eacute;tamorphose,      Elle essuyait ses pleurs de sa basquine rose,      Et voulait soutenir avec sa faible main 880  Ces Atlas accabl&eacute;s d'un univers humain.      Puis enfin, las un jour de leur t&acirc;che premi&egrave;re,      Grands astres consum&eacute;s par leur propre lumi&egrave;re,      Ils moururent devant les peuples &eacute;tonn&eacute;s,      Debout comme il convient aux hommes couronn&eacute;s! 885    Alors ce fut sur nous comme une nuit &eacute;trange,      O&ugrave; nul rayon d'en haut ne dora notre fange,      O&ugrave; rien ne traversa le murmure profond      Que soul&egrave;ve l'id&eacute;e et que les choses font.      Seulement, au lointain, sur les vertes collines, 890  On entendait g&eacute;mir dans les brises divines      Un m&eacute;lange confus de sanglots et de voix.      C'&eacute;tait le cri plaintif des Muses d'autrefois,      Exhal&eacute;, fr&eacute;missant d'une douleur am&egrave;re,      Sur la lyre d'Orph&eacute;e et la lyre d'Hom&egrave;re! 895  Et leur plus jeune soeur, cet ange des amours,      Qui des plus p&acirc;les nuits jadis faisait des jours,      Qui du po&euml;te aux rois &eacute;tendait son empire,      Cette soeur de Moli&egrave;re, amante de Shakspere,      Racontait sa d&eacute;tresse au choeur a&eacute;rien. 900  Qui me consolera? disait-elle, mais rien      Ne r&eacute;pondait encore &agrave; ses paroles vaines.      Son sang libre et jaloux gonflait partout ses veines,      Mais dans la nuit profonde o&ugrave; sommeillait la foi,      Nul flambeau ne disait &agrave; l'homme: L&egrave;ve-toi! 905  Et comme les d&eacute;bris de cette antique &Eacute;gypte,      O&ugrave;, dans leur pyramide ou leur obscure crypte,      Dorment les S&eacute;sostris aupr&egrave;s des N&eacute;chaos,      Notre art, monde autrefois, redevenait chaos.        Puis, apr&egrave;s bien longtemps, lorsque sur des id&eacute;es 910  Mortes en germe avant qu'on les e&ucirc;t f&eacute;cond&eacute;es,      Les sons, comme des flots qui tourmentent leurs quais,      Se furent bien longtemps dans l'ombre entrechoqu&eacute;s,      Le peuple vit soudain rayonner sur sa face      Un point resplendissant de lumi&egrave;re vivace. 915  Et comme on demandait quel &eacute;tait ce flambeau      Qui jetait sur la nuit un prestige si beau,      Les plus sages ont vu que c'&eacute;tait l'aur&eacute;ole      Au front du jeune enfant marqu&eacute; pour la parole,      Comme furent jadis les hommes de Sion, 920  Et venu pour grandir sa g&eacute;n&eacute;ration.        Ce n'&eacute;tait qu'un enfant. L'airain aux Feuillantines      L'avait berc&eacute; jadis de ses voix argentines:      Dans un jardin antique ombrag&eacute; comme un bois,      La Nature, qui parle avec ses mille voix, 925  Lui disait chaque jour le secret grandiose.      Ivre de chants, de fleurs et de parfums de rose,      Il compl&eacute;tait son &acirc;me, oubliant, oubli&eacute;,      Par un pass&eacute; de gloire &agrave; l'avenir li&eacute;,      M&eacute;ditant sans effort pour sa pens&eacute;e agile 930  Virgile par les champs et les champs par Virgile;      Dans son coeur inspir&eacute;, mais grave et s&eacute;rieux,      Cherchant d&eacute;j&agrave; le sens des bruits myst&eacute;rieux,      Aux lauriers paternels, aux doux baisers de m&egrave;re,      Comprenant les deux mots que lui disait Hom&egrave;re, 935  La Grandeur et l'Amour, et de mille rayons      Enveloppant d&eacute;j&agrave; tout ce que nous voyons.      Dans son r&ecirc;ve, planant au loin sur les rivages,      Il aper&ccedil;ut, aupr&egrave;s des Bacchantes sauvages,      S'acharnant sur leur proie ainsi que des bourreaux, 940  Le fleuve ensanglant&eacute; par le chaste h&eacute;ros.      Puis, y voyant g&eacute;mir sur leur divin troph&eacute;e      Les soeurs de l'Harmonie et la m&egrave;re d'Orph&eacute;e,      Il regarda le monde, et, sachant dans son coeur      Les secrets oubli&eacute;s du lyrisme vainqueur, 945  S'&eacute;cria, plein d&eacute;j&agrave; du c&eacute;leste d&eacute;lire:      Je serai l'Harmonie et je serai la Lyre!      Et, sans faiblir apr&egrave;s sous ce sublime effort,      Il dit aux fronts courb&eacute;s, se sentant assez fort      Pour ourdir &agrave; son tour quelque sublime trame: 950  Je serai l'Epop&eacute;e et je serai le Drame!        Il se leva sur nous. Et l'homme triomphant      Tint si bien ce qu'au monde avait promis l'enfant,      Que le vieillard pensif dont la jeune Am&eacute;rique      Se souviendra, lui dit d'une voix hom&eacute;rique: 955  Vous &ecirc;tes l'avenir et je suis le pass&eacute;!      Et que, dernier de tous, il a tout surpass&eacute;.      Lui seul, faisant saillir dans tout probl&egrave;me sombre      L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre,      A fait briller &agrave; flots sur nos illusions 960  L'immuable clart&eacute; faite de trois rayons,      Trinit&eacute; solennelle &agrave; nos yeux apparue,      Triple aspect du foyer, du champ et de la rue.      Le foyer! oasis aux souvenirs anciens,      O&ugrave; dans la solitude on est tout pour les siens, 965  Sanctuaire o&ugrave; l'on sent comme il est bon de vivre      La t&ecirc;te dans les mains et les yeux dans un livre!      L&agrave; tout est doux, charmant, simple et myst&eacute;rieux:      C'est l'&eacute;pouse qui suit votre r&ecirc;ve des yeux,      Ce sont les beaux enfants pleins d'avenir, aux l&egrave;vres 970  Rouges comme les fleurs des vases de vieux S&egrave;vres;      Et la vierge &eacute;tonn&eacute;e, en son coeur ing&eacute;nu,      De voir son front si pur, et si blanc son bras nu;      Puis c'est un vieil ami qui cause de Tacite,      Qui lit &agrave; coeur ouvert dans Virgile qu'il cite, 975  Et dont les souvenirs, d'&acirc;ge en &acirc;ge espac&eacute;s,      Vous reportent, jeune homme, &agrave; vos plaisirs pass&eacute;s.        Foyer, doux manteau d'ombre! &ocirc; na&iuml;ve peinture      Flamande, que chacun refera! la nature      A-t-elle plus que toi d'harmonie et de chants? 980  Qui pourrait t'&eacute;galer, sinon l'air et les champs?      Car les champs sont aussi le grand po&euml;me, et comme      Un livre &eacute;crit par Dieu pour l'extase de l'homme.      C'est l&agrave; que chaque l&egrave;vre, allant chercher son miel,      Boit, abeille, les fleurs, et, po&euml;te, le ciel! 985  C'est l&agrave; qu'un doux z&eacute;phyr fait frissonner la lyre,      Et que le mot s'&eacute;crit pour ceux qui savent lire;      Ce sont des ruisseaux d'or, de larges horizons,      Des fruits divers donn&eacute;s &agrave; toutes les saisons,      Des cascades, des fleurs, de grandes vo&ucirc;tes d'arbres, 990  Des cailloux anguleux plus brillants que des marbres,      Des oiseaux garrulants qui s'envolent troubl&eacute;s,      De gais coquelicots qui dansent dans les bl&eacute;s,      Des lacs aux flots unis o&ugrave;, sans cesse jet&eacute;e,      La lumi&egrave;re dessine une moire argent&eacute;e, 995  Des cieux pleins de blasons qui paradent au loin,      Et de vagues parfums qui s'exhalent du foin!        Et sur ce beau d&eacute;cor, un choeur immense, un monde:      La verte demoiselle avec l'insecte immonde,      Le corbeau velout&eacute;, les boeufs aux larges reins, 1000 Cherchant leurs Brascassats ou leurs Claudes Lorrains!      Chacun marche en sa voie. Au fond de la prairie      La g&eacute;nisse au flanc roux court dans l'herbe fleurie,      Les oiseaux attentifs portent au fond du nid      La mousse d&eacute;rob&eacute;e aux angles du granit, 1005 L'insecte fait son trou, la verte demoiselle      Se mire dans le flot scintillant qui ruisselle,      Et dans une clart&eacute; l'&eacute;pi s'ouvre au soleil.      Chacun cherche son but d&egrave;s le premier r&eacute;veil:      La fourmi son brin d'herbe, et l'homme sa charrue. 1010   Et comme aux champs, h&eacute;las! chaque homme dans la rue      Doit labourer l'argile, et dans un tourbillon      Remplir encor sa t&acirc;che et creuser son sillon,      Et, sans devancer l'heure o&ugrave; la moisson commence,       Disputer aux oiseaux du ciel, herbe ou semence, 1015 Les grains qui deviendront &eacute;pis. Tout penseur doit      D&eacute;signer le vrai but, et le montrant du doigt,      Prot&eacute;ger tour &agrave; tour les peuples qu'on encha&icirc;ne,      Et le bon Roi, souvent insult&eacute; sous le ch&ecirc;ne!      Cerveau lumineux, coeur o&ugrave; d&eacute;borde l'amour, 1020 Il doit, leur prodiguant sa piti&eacute; tour &agrave; tour,      Au milieu des abus toujours pr&ecirc;ts &agrave; nous mordre,      Conserver et grandir la libert&eacute; par l'ordre,      Pour rajeunir sans cesse et pour purifier      L'atmosph&egrave;re du champ et celle du foyer. 1025   Triple aspect du foyer, du champ et de la rue,      O trilogie &eacute;norme avec le temps accrue,      Pour d&eacute;gager de toi la tranquille clart&eacute;,      Il fallait un penseur qui, de tous &eacute;cart&eacute;,      Re&ccedil;ut, seul entre tous, de la muse d'Hom&egrave;re 1030 La royaut&eacute;, nectar qui fait la coupe am&egrave;re!      Aussi la Muse eut-elle un regard triomphant      Lorsque, sur le berceau divin de cet enfant,      Elle vit, consol&eacute;e enfin de son d&eacute;sastre,      La flamme de l'esprit s'allumer comme un astre! 1035 Si bien que cet enfant, ce r&ecirc;veur radieux,      Calme, indulgent et fort comme les demi-dieux,      Ce grand porte-lumi&egrave;re, &eacute;lu d&egrave;s sa naissance,      L'illumina plus tard de sa reconnaissance;      Et sentant ce jour-l&agrave; tous les peuples divers 1040 Assez grands pour la voir avec leurs yeux ouverts,      Il la leur montra, belle, ing&eacute;nue et sans voiles,      Ayant sur ses bras nus la blancheur des &eacute;toiles,      Et dans la coupe, o&ugrave; luit l'&eacute;clair d'un diamant,      Buvant le vin de pourpre avec son jeune amant! 1045 Le beau printemps vermeil les salue et les f&ecirc;te,      Et, comme un choeur sublime, autour de ce po&euml;te      En qui revit l'orgueil des temps &eacute;vanouis,      Des po&euml;tes nouveaux se pressent &eacute;blouis.        Les voil&agrave;. Ce sont eux, les h&eacute;ros qui d&eacute;livrent! 1050 J'entends leurs cris d'amour et leurs voix qui m'enivrent,      Et, dans la route s&ucirc;re o&ugrave; je suivrai leurs pas,      Je vois tous ces vainqueurs de l'ombre et du tr&eacute;pas.      Byron n'est plus; il dort dans la gloire supr&ecirc;me,      Fier, ador&eacute;, superbe, et la Muse elle-m&ecirc;me, 1055 De son &acirc;me bris&eacute;e emportant le meilleur,      Baisa le p&acirc;le front de ce don Juan railleur.      Lamartine aux beaux yeux, qui charme et qui soupire,      Pr&egrave;s du lac frissonnant chante encor son Elvire;      Les deux Deschamps, brisant la maille et les r&eacute;seaux, 1060 S'&eacute;lancent dans l'air libre ainsi que des oiseaux;      Sainte-Beuve revoit ses maux et nous les conte;      Vigny, doux et hautain, sous son manteau de comte      Garde pieusement notre orgueil indompt&eacute;;      Musset, les yeux br&ucirc;lants, p&acirc;le de volupt&eacute;, 1065 Sent dans son coeur bris&eacute; na&icirc;tre la po&eacute;sie;      Barbier rugit; Moreau c&eacute;l&egrave;bre sa Voulzie;      En Valmore Sappho s'&eacute;veille et chante encor;      Delphine, sa rivale, en ses longs cheveux d'or      Triomphe, po&eacute;tesse &agrave; la toison vermeille; 1070 Laprade s'est pench&eacute; sur Psych&eacute; qui sommeille;      M&eacute;ry taille et sertit, merveilleux joaillier,      Les rubis indiens en un rouge collier;      Brizeux nous a rendu les fiers accents du Celte;      Sous ses longs cheveux noirs, beau rhapsode au corps svelte, 1075 Gautier, pensif et doux, qui semble un jeune dieu,      R&eacute;fl&eacute;chit l'univers dans sa prunelle en feu,      Et quand Heine, d'un vers joyeux et plein de haine,      Perce les serpents vils de la B&ecirc;tise humaine,      On croit voir sur la fange et dans l'impur vallon 1080 Pleuvoir les fl&egrave;ches d'or de son p&egrave;re Apollon.        Nos horizons lointains de clart&eacute; se rev&ecirc;tent,      L'air vibre, et c'est ainsi que ces lyriques jettent      Aux quatre vents du ciel leurs chants nobles et purs;      Et la Muse les guide aux prodiges futurs, 1085 Et m&ucirc;rit lentement leur oeuvre qu'elle ach&egrave;ve,      Sage, car elle sait; jeune, car elle r&ecirc;ve!      Son jour se l&egrave;ve bleu. Sur ses bras assouplis      Flotte un voile pourpr&eacute;. Les temps sont accomplis.        O D&eacute;esse, &acirc;me, esprit, clart&eacute;, Muse nouvelle, 1090 Qui renais du pass&eacute; plus farouche et plus belle,      Toi qui m&egrave;nes aussi tes enfants par la main,      Charmeresse au grand coeur, montre-moi le chemin!          Janvier 1842.  </pre> <hr><p><a href=index.html> TABLE -- Table des Mati&egrave;res</a><br> <a href="../index.html">Retour &agrave; la page Banville</a><br> </body></html> 
