<HTML> <HEAD><TITLE>Raymond Roussel: Locus Solus, Chapitre VII</TITLE> <!-- R. Roussel: Locus Solus. Hypertext-Vers. scanned and established by Harald Winkler werkh@imaginet.fr - 01+02/1996 Univ. Paris 8 / J. Clement --> </HEAD> <BODY BGCOLOR="#FFFFFF" TEXT="#000000" LINK="#FF0000" VLINK="#0000FF" ALINK="#00FF00"> <table width=420 cellspacing="0" cellpadding="0" border="0"> <tr> <td align="left" valign="top" width="20"> <img src="null.gif" width=20 height=1 alt="" border="0"> </td> <td align="left" valign="top" width="400">  <a href="plan7.htm"><img src="m1.gif" border=0></a> <a href="ls7a1.htm"><img src="m2.gif" border=0></a> <a href="ls7b.htm"><img src="m3.gif" border=0></a> <a href="aide.htm"><img src="a.gif" border=0></a> &#160;<p> &#160;<br> <h3>Chapitre VII</h3> &#160;&#160;&#160;&#160;Tournant le dos &agrave; la rivi&egrave;re, le ma&icirc;tre nous entra&icirc;na jusqu'&agrave; la lisi&egrave;re d'un admirable bois touffu, sous le couvert duquel nous p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes &agrave; sa suite.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Bient&ocirc;t nous atteign&icirc;mes une vaste clairi&egrave;re po&eacute;tique, o&ugrave; fl&acirc;nait un adolescent au teint aduste, pauvrement v&ecirc;tu de fa&ccedil;on assez voyante, comme ceux qui veulent capter les regards et grouper la foule autour d'eux afin de d&eacute;rouler un spectacle en pleine rue.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Canterel nous l'annon&ccedil;a, sous le nom de No&euml;l, comme un diseur de bonne aventure parcourant le pays depuis peu.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Ayant eu vent de la pr&eacute;sence de F&eacute;licit&eacute; &agrave; <i>Locus Solus</i>, No&euml;l, par &eacute;mulation, &eacute;tait venu la veille donner une s&eacute;ance fort curieuse au ma&icirc;tre qui l'avait pri&eacute; d'exercer aujourd'hui son art devant nous dans cette clairi&egrave;re enchanteresse, saisissant avec joie l'attrayante occasion de nous faire comparer le talent de ces deux augures de grand chemin, si diff&eacute;rents par l'&acirc;ge et par le sexe.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Sac aux &eacute;paules comme un soldat, No&euml;l surveillait, en l'appelant doucement &#171; Mopsus &#187;, un coq alerte qui, marchant aupr&egrave;s de lui, portait sur le dos son bagage personnel dans une hotte exigu&euml;, fix&eacute;e par deux lani&egrave;res embrassant respectivement son cou et ses plumes caudales. Les parois de l'objet, dont la carcasse, l&eacute;g&egrave;re ment courbe, &eacute;pousait le corps de l'oiseau, &eacute;taient finement faites en un filet tr&egrave;s &eacute;lastique, distendu par l'entassement de maints articles prisonniers, charg&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; de m&eacute;talliques reflets de lune.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;No&euml;l mit le coq debout sur une l&eacute;g&egrave;re table pliante, qu'&agrave; notre approche il venait d'installer sur le sol, puis, lui enlevant sa hotte, nous proposa des horoscopes.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Faustine s'avan&ccedil;a et, questionn&eacute;e par l'adolescent, dit l'ann&eacute;e de sa naissance, en pr&eacute;cisant le jour et l'heure.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Sortant le contenu de la hotte afin de le ranger sur la table, en nous pr&eacute;venant que pour tous ses agissements il puiserait unique ment &agrave; cette r&eacute;serve sp&eacute;ciale, No&euml;l, consultant un petit livre d'&eacute;ph&eacute;m&eacute;rides trouv&eacute; dans le tas, reconnut que la constellation d'Hercule avait pr&eacute;sid&eacute; avec Saturne aux premiers souffles de la jeune femme.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Il tendit alors &agrave; Mopsus, qui la prit dans son bec une longue tige d'acier unie et pointue.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Le coq, gagnant le milieu de la table, se coucha sur le dos, non sans froisser les plumes de son panache, puis saisit dans sa patte droite le fort bout de la tige, dont il dressa verticalement la pointe vers le ciel. Levant &agrave; chaque instant les yeux, No&euml;l fit l&eacute;g&egrave;rement obliquer la petite lance, qu'il braqua juste sur Saturne, astre &eacute;clatant plac&eacute; presque au z&eacute;nith. D&egrave;s lors, mis par l'acier en communication magn&eacute;tique avec la plan&egrave;te, l'oiseau devenait clairvoyant pour d&eacute;chiffrer la destin&eacute;e de Faustine.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Strictement immobile, Mopsus, repliant sa patte gauche, appuyait sur le milieu de son corps la tige inond&eacute;e de rayons de lune et tenue fixement sans frissons. Avec une conviction manifeste, il s'impr&eacute;gna longuement des effluves initiateurs &eacute;manant de l'astre vis&eacute;.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Le coq se releva enfin, apr&egrave;s avoir pinc&eacute; de nouveau avec son bec la tige qu'il rangea dans la r&eacute;serve d'objets.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;L&agrave; il s'empara d'un chapelet et l'&eacute;tendit devant Faustine, en lui d&eacute;signant clairement un <i>ave</i>.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Apprenant de No&euml;l que Mopsus l'incitait de la sorte &agrave; conjurer par une pieuse r&eacute;citation quelque prochain malheur, Faustine superstitieuse et visiblement troubl&eacute;e par les manoeuvres de l'oiseau, prit l'<i>ave</i> dans ses doigts et murmura la pri&egrave;re prescrite. <br> <br> &#160;&#160;&#160;&#160;Dans le butin de la hotte, pr&egrave;s d'une longue bo&icirc;te en verre contenant une provision de pailles rendues spongieuses, nous dit-on, par une habile pr&eacute;paration, brillait une petite sph&egrave;re de cristal presque pleine d'un liquide rouge vif &#151; et pourvue, en guise de goulot, d'un mince tube droit de m&ecirc;me mati&egrave;re. Ouvrant la bo&icirc;te, No&euml;l prit une paille et, sans laisser de jeu, l'enfon&ccedil;a l&eacute;g&egrave;rement dans l'extr&eacute;mit&eacute; du tube, &agrave; la place d'un &eacute;troit bouchon de li&egrave;ge qu'il venait d'enlever.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Mopsus, penchant la t&ecirc;te pour saisir le tube dans ses mandibules, offrit le tout &agrave; Faustine, qui, sur l'ordre du jouvenceau, agrippa la sph&egrave;re &agrave; pleine main.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Bouillonnant sous l'action de la chaleur, le liquide monta dans le tube &#151; puis dans la paille, qui, peu &agrave; peu, s'impr&eacute;gna enti&egrave;rement de rouge &agrave; son contact jusqu'aux deux tiers de sa hauteur. L'ascension termin&eacute;e, le coq reprit l'objet et vint le rendre &agrave; No&euml;l, qui, attendant un moment le retour du liquide, vite refroidi, enleva la paille pour replacer le bouchon. <br> <br> &#160;&#160;&#160;&#160;Mise en demeure par l'adolescent de penser, sous forme de question, &agrave; quelque &eacute;v&eacute;nement propice ou n&eacute;faste qui, int&eacute;ressant ses jours pass&eacute;s, pr&eacute;sents ou futurs, lui sugg&eacute;r&acirc;t, m&ecirc;me accompli, un doute angoissant, Faustine, s'avouant insuffisamment &eacute;clair&eacute;e, voulut et obtint des exemples nettement explicatifs.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Dans le temps r&eacute;volu, elle pouvait choisir comme fait heureux : <i>Ai-je eu ainsi que je le crois, venant de telle part, un amour r&eacute;ciproque et sinc&egrave;re ?</i> &#151; et comme incident funeste : <i>Ai-je eu selon mes craintes, en certaine occurrence, le bl&acirc;me inavou&eacute; de tel coeur attach&eacute; au mien ?</i> L'heure actuelle comportait des demandes analogues, et l'avenir offrait une aire sans limites aux formules interrogatives. <br> &#160;&#160;&#160;&#160;Ayant r&eacute;fl&eacute;chi un moment, Faustine dit que sa question &eacute;tait mentalement pos&eacute;e.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Le jeune gar&ccedil;on prit &agrave; deux doigts, pour le jeter en l'air presque aussit&ocirc;t, un d&eacute; &agrave; jouer de vieil ivoire, qui monta haut en tournoyant et retomba au milieu de la table. La face sup&eacute;rieure portait en rouge, outre le chiffre <i>1</i> marqu&eacute; dans un angle, cette phrase br&egrave;ve : <i>L'ai-je eu ?</i> trac&eacute;e en fins caract&egrave;res d'&eacute;criture semblant form&eacute;s par des veines de l'ivoire.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;No&euml;l dit &agrave; Faustine que d'apr&egrave;s la r&eacute;v&eacute;lation du d&eacute; elle avait &eacute;voqu&eacute; interrogativement dans le pass&eacute; une circonstance avantageuse. Inclinant le visage en signe d'affirmation, la jeune femme, anxieuse et d&eacute;sappoint&eacute;e, demanda vainement la r&eacute;ponse &agrave; l'adolescent, qui d'ailleurs n'avait jamais pr&eacute;tendu la donner. L'intime nature de la question &eacute;mise par l'esprit du sujet ayant une profonde importance, que nous devions comprendre sous peu, le but du d&eacute;, essentiellement magique suivant No&euml;l, &eacute;tait seulement de p&eacute;n&eacute;trer la pens&eacute;e en jeu avec une s&ucirc;ret&eacute; infaillible, sans laisser le champ libre, comme l'e&ucirc;t fait une information directe, &agrave; quelque mensonge taquin propre &agrave; d&eacute;jouer expr&egrave;s les combinaisons de l'op&eacute;rateur.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;En parlant, No&euml;l nous mettait le d&eacute; sous les yeux. Paraissant vein&eacute; par les lettres, l'ensemble des six faces, num&eacute;rot&eacute;es en angle de <i>1</i> &agrave; <i>6</i>, montrait isol&eacute;ment ces trois formules : <i>L'ai-je eu? l'ai-je? l'aurai-je ?</i> une fois en rouge, l'autre en noir, chacune occupant la plate antipode de sa pareille. Le choix d'un incident fortun&eacute; ou contraire &eacute;tait r&eacute;v&eacute;l&eacute; au jouvenceau par la pr&eacute;sence sur la face gagnante d'une inscription rouge ou noire &#151; le c&ocirc;te chronologique du renseignement se trouvant subordonn&eacute; au temps du verbe. Partout le chiffre suivait la teinte de la formule.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;No&euml;l ouvrit un long volume &eacute;troit &agrave; luxueuse reliure bleue, vieille et usag&eacute;e, sorte de code cabalistique dont il nous donna le secret. Le livre entier se divisait en groupes de six pages qui, se rapportant chacun &agrave; telle constellation, n'offraient que des paragraphes ind&eacute;pendants et courts, dont les quelques lignes renfermaient, sous forme de parabole plus ou moins obscure, une destin&eacute;e humaine. Ces chapitres &eacute;gaux avaient tous leur pagination individuelle.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Rapidement l'adolescent parcourait le livre, fait de magnifique v&eacute;lin maintenant sale et us&eacute; comme la reliure. Tous les trois feuillets, &agrave; droite, un nom de constellation inscrit de biais, en haut, dans le coin ext&eacute;rieur, tranchait par ses grosses capitales avec le texte m&ecirc;me, prodigieux de finesse. No&euml;l, lisant ces titres, s'arr&ecirc;ta sur <i>HERCULE</i>, dont les &eacute;toiles avaient, d'apr&egrave;s ses recherches, signal&eacute;, en compagnie de Saturne, la naissance de Faustine &#151; et d&eacute;clara que sur les six pages du chapitre en cause la premi&egrave;re seule pouvait contenir la sentence cherch&eacute;e, selon le d&eacute;, qui, ayant achev&eacute; sa mission par cette d&eacute;signation due au gain de la face <i>1</i>, fournissait un mode d'investigations fort juste. Un examen s&eacute;rieux du livre e&ucirc;t en effet montr&eacute; six diff&eacute;rents genres d'esprit r&eacute;gentant respectivement les pages correspondantes de chaque chapitre ; une frappante analogie de pens&eacute;e mariait donc entre elles toutes les pages <i>1</i> ; dans l'ouvrage entier les pages <i>2 </i>&eacute;galement constituaient une sorte de famille homog&egrave;ne, et il en allait de m&ecirc;me, sans lacune, jusqu'&agrave; l'ensemble des pages <i>6</i>. En pr&eacute;f&eacute;rant le pass&eacute;, le pr&eacute;sent ou l'avenir pour situer son interrogation secr&egrave;te, le sujet projetait sur son caract&egrave;re intime une pr&eacute;cieuse lumi&egrave;re, compl&eacute;t&eacute;e par son choix d'un &eacute;v&eacute;nement bon ou d&eacute;favorable. Optimisme, timidit&eacute;, hypocondrie, d&eacute;fiance, t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, scrupule, pr&eacute;voyance transparaissaient finement dans la question int&eacute;rieure que devinait le magique d&eacute; infaillible. Imposant, vu le moyen d'enqu&ecirc;te adopt&eacute;, le sextuple assortiment des pages, l'&eacute;tude approfondie de ces sentiments multiples avait servi de base &agrave; la composition du texte cabalistique. Le chapitre une fois d&eacute;sign&eacute; par les astres, le num&eacute;ro de la face d'ivoire gagnante devenait celui du folio &agrave; scruter.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;No&euml;l posa en ligne bissectrice sur la page <i>1</i> du chapitre d'<i>Hercule </i>la paille r&eacute;cemment rougie aux deux tiers par le liquide sensitif de la sph&egrave;re en cristal. Exactement aussi long que la portion imprim&eacute;e, le mince f&eacute;tu aboutissait sans empi&eacute;tement aux deux marges haute et basse ; partant de la premi&egrave;re ligne, sa section rouge finissait vers le milieu d'un paragraphe que le jeune gar&ccedil;on toucha du doigt. L&agrave; r&eacute;sidait le destin de Faustine.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;Le proc&eacute;d&eacute; indicateur, cette fois encore, &eacute;tait rationnel. De la vitalit&eacute; du sujet et de son temp&eacute;rament d&eacute;pendait en effet l'ascension plus ou moins hardie, au sein de la paille neuve, du liquide rouge dont la trace culminante d&eacute;signait l'alin&eacute;a fatidique. Or, du d&eacute;but &agrave; la fin de chaque page, la r&eacute;daction des paragraphes comportait un crescendo r&eacute;gulier, concernant l'exaltation artistique, patriotique ou amoureuse enclose dans les r&eacute;cits paraboliques. C'est pourquoi, dans son geste investigateur, No&euml;l pla&ccedil;ait en haut le c&ocirc;t&eacute; rouge du f&eacute;tu. Apr&egrave;s chaque s&eacute;ance, le jouvenceau, pour remplacer la dose bue par la paille, reversait dans la sph&egrave;re, en nombre voulu, des gouttes de liquide rouge, sans lesquelles l'enqu&ecirc;te subs&eacute;quente se f&ucirc;t trouv&eacute;e fauss&eacute;e.<br> &#160;&#160;&#160;&#160;A l'aide d'une loupe, No&euml;l nous lut ainsi le myst&eacute;rieux passage, que Mopsus parut &eacute;couter attentivement :<br>   &#160;<br> &#160;<p> <a href="plan7.htm"><img src="m1.gif" border=0></a> <a href="ls7a1.htm"><img src="m2.gif" border=0></a> <a href="ls7b.htm"><img src="m3.gif" border=0></a> <a href="aide.htm"><img src="a.gif" border=0></a>  </td></tr></table> </BODY>  </HTML> 
