 <HTML> <HEAD> <TITLE>Charles Asselineau : L'Enfer du bibliophile (1)</TITLE> </HEAD> <BODY BGCOLOR="#FFFFE8"><FONT FACE="TIMES NEW ROMAN,ARIAL"></FONT> <B>ASSELINEAU</B>, Charles (1820-1874) : <I>L'enfer du bibliophile</I>, 1860. <HR> Saisie du texte : S. Pestel pour la collection lectronique de la Bibliothque Municipale de Lisieux (18.02.1997)<BR> Texte relu par : A. Guzou<BR> Adresse : Bibliothque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex <BR> -Tl. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55<BR> E-mail : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com<BR> http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/<BR> <HR> <I>Diffusion libre et gratuite (freeware)</I> <HR> <P> <CENTER><h3>L'enfer du bibliophile</h3></CENTER> <CENTER>par</CENTER> <CENTER>Charles <B>Asselineau</B></CENTER> <P>  <CENTER><B>I</B></CENTER> <BR> <CENTER><B>LE CAS DE CONSCIENCE</B></CENTER> <P>  ... Oui... l'Enfer ! N'est-ce pas toujours l qu'il faut en venir, tt ou tard, dans cette vie ou dans l'autre,  vous tous qui avez plac vos joies dans des volupts inconnues au vulgaire ? <P> L'amoureux a l'indiffrence ; le joueur, la pauvret ; l'ambitieux, l'impuissance ; l'artiste, l'obscurit et l'envie ; le paresseux, la famine ; l'avare, la ruine, et le gourmand, l'indigestion. <P> Mais pourrait-il y avoir un enfer pour une innocente manie, qui se repat d'elle-mme et qui tourne  l'honneur des lettres et de la patrie, en faisant subsister quatre ou cinq industries ? Je ne l'aurais pas cru. <P> Il y en a un pourtant. Je le sais aujourd'hui, car j'en reviens : <P> Je suis, je suis celui qui reviens de l'Enfer du bibliophile. Me demanderez-vous pour quel pch l'on y souffre ? Je vous rpondrai : Faisons de bonne foi notre examen de conscience ; et dites-moi s'il est une seule manie, mme la plus innocente, qui ne les contienne tous : cupidit, luxure, orgueil, avarice, oubli du devoir et mpris du prochain ? Aussi voyez-les tous, ces picoreurs de fruits dfendus, interrogez leur oeil au moment de la jouissance, et dites-moi s'il n'y a pas dans leur regard quelque chose de la passion du joueur et de la frocit du libertin ! Observez seulement le mouvement de joie sauvage ou enfantine par lequel ils serrent dans leur poche ou sous leur bras l'objet longtemps convoit, et puis calculez l'effet d'une telle passion double, ne ft-ce que pendant un jour, de la puissance d'un Nron ! <P> Je ne parle pas, bien entendu, de l'amateur indolent et riche qui ne chasse que par procuration et s'en remet, pour ses acquisitions aux soins d'un bouquineur mrite auquel il donne carte blanche, et qui le mprise ; oui, qui le mprise, comme le garde-chasse et le braconnier mpriseront toujours le matre lche et maladroit qui triomphe par leur adresse. <P> 		<CENTER>Ces beaux chasseurs de circonstance,</CENTER> 		<CENTER>Savez-vous  quoi cela sert ?</CENTER> 		<CENTER>Quand ils ftent leur Saint-Hubert,</CENTER> 		<CENTER>C'est moi qui fournis la pitance !</CENTER> <P> Ainsi parle le braconnier dans la chanson de Pierre Dupont ; ainsi pense, soyez-en srs, tout connaisseur qui fait lever le gibier littraire pour le festin des traitants et des banquiers. <P>  <CENTER><B>II</B></CENTER> <BR> <CENTER><B>LE PCH</B></CENTER> <P> Je parle ici de l'amateur - chasseur, et chasseur actif, qui ne s'en rapporte qu' lui-mme et pour qui le libraire expert est un ennemi naturel dont il se dfie. <P> Celui-ci, voyez-le au matin de chaque vacation d'une vente, retourner, ouvrir, feuilleter avec une curiosit fbrile chacun des volumes exposs. Rien ne lui chappe, ni une tache, ni une mouillure, pas mme une simple piqre, pas mme un raccord dans le titre ou une rognure d'un demi-millimtre. Le libraire charg de la vente le regarde avec mauvaise humeur ; car il sait que de lui il n'y a pas de commission  attendre. Voil le vritable amateur : tel vous le retrouverez le soir,  la vente, envelopp dans son manteau, le collet relev sur sa moustache, le chapeau rabattu sur son nez, cach dans un coin, et se dissimulant de son mieux pour ne pas veiller l'attention de ses ennemis les libraires, car il sait qu'ils sont capables, par esprit de corps, de se coaliser pour lui enlever un volume. <P> Le moment venu, il se faufile en se courbant derrire ses voisins et se glisse jusqu' l'oreille du crieur, auquel il souffle son enchre. On en a vu d'assez subtils pour se faire accompagner d'un ami inconnu qu'ils placent  quelques pas d'eux, dans les rangs des acheteurs, et auxquels, le dos tourn au bureau, ils transmettent par signes convenus leurs volonts. <P> Mais aussi, quel triomphe pour l'amateur quand le volume poursuivi lui est adjug ! avec quel orgueil il se redresse et rejette son manteau, en lanant un regard ironique au vendeur ! - <I>On va payer !</I> - L'amateur vritable paie toujours comptant, pour n'avoir obligation  personne. Son compte fait et rgl, il met son emplette dans sa poche, et s'en va firement sans mme porter la main  son chapeau. <P> - Ah ! le gaillard ! c'tait pour lui ! se dit le libraire qui le regarde partir avec envie. Jalousie lgitime ! car pour lui l'amateur est pire qu'un ennemi, c'est un rival. Il connat  fond la valeur des livres. Il a fait une longue tude des catalogues <I>avec prix</I>, dont il a chez lui toute une collection. Il sait  n'en point douter d'o provient tout exemplaire mis sur table, et  quels prix il a t successivement cot depuis soixante ans. C'est son plaisir de dvoiler toutes les petites ruses du catalogue. Tel volume est marqu comme provenant du cabinet du comte d'Hoym. - <I>C'est une erreur !</I> L'exemplaire du comte d'Hoym a t achet par <I>un tel</I> et revendu aprs sa mort en 18.. ; il appartient aujourd'hui  M. <I>un tel</I> ; celui-ci provient de la vente Aim Martin, et il est de condition bien infrieure. <P> Du reste, cette inimiti de l'amateur et du libraire ne dure pas au del du champ clos de la vente publique. Dans sa boutique, le libraire est pour l'amateur plein de dfrence et d'attention. Il le fait causer pour obtenir de lui des renseignements. On a vu des libraires assez consciencieux pour refuser le prix d'un livre, suffisamment pay, disaient-ils, par les indications recueillies pendant une heure d'entretien. <P>  <CENTER><B>III</B></CENTER> <BR> <CENTER><B>LA DAMNATION</B></CENTER> <P> Enfin voyez-le sur les quais, notre amateur. - Il sait et rpte avec tout le monde depuis vingt ans qu'on ne trouve rien sur les quais. Mais il peut se faire qu'en dix ans une seule occasion se prsente. Et cette occasion-l, il ne veut pas que d'autres que lui en profitent. Il a pour lui les autorits : Nodier et Parison, par exemple, qui trouvrent sur les quais l'un le <I>Marot</I> d'tienne Dolet, l'autre le <I>Csar</I> de Montaigne, pay  sa vente <I>quinze cent cinquante francs</I>, et qui lui avait cot dix-huit sous ! (1) <P> En gnral, l'amateur des quais est celui dont les manies sont les plus curieuses et les plus foltres. Le client des ventes publiques et des libraires recherche et paie fort cher des livres parfaitement accrdits et cots, de bonnes ditions des classiques, les Barbou, les Elzvirs, etc., etc. Le client des quais s'est but  une spcialit encore inconnue et qui fera fureur plus tard. <P> L se collectionnent les journaux, les revues, les brochures, les mmoires, les bribes ngliges et qui, au bout d'un certain temps, deviennent introuvables. Essayez de chercher telle gazette d'il y a seulement vingt ans ! La Bibliothque Impriale ne l'a pas ou ne l'a qu'incomplte. Si vous persistez dans vos recherches, un libraire vous dira quelque jour qu'il n'en existe qu'un exemplaire complet chez M. un tel, qui l'a achet numro par numro sur les quais pendant dix ans. <P> Aussi l'amateur des quais est-il ncessairement un littrateur qui connat son avenir. Riez tant que vous voudrez, en lui voyant acheter des babioles dont vous ne voudriez pas pour rien, il se console en disant en lui-mme : - dans dix ans, dans vingt ans, tu viendras me les demander  genoux ; tu ne les auras pas ! <P> C'est sur les quais que se forment les collections impossibles, que se ramassent les riens qui vaudront de l'or. Aussi, s'il ne faut  l'amateur ordinaire que de l'argent et du got (et encore chez plus d'un d'entre eux le premier supple le second), il faut  l'amateur des quais, gnralement pauvre et sans crdit, outre une patience de fourmi, le gnie d'un inventeur. <P> Venez donc sur les quais. Vous n'y rencontrerez ni M. de Rothschild, ni M. Solar, mais vous y verrez par bonne fortune Ph. B., qui, par amour de l'antithse, encadre son visage de trente ans d'une chevelure de platine, collectionnant avec fureur les numros pars des revues anglaises et amricaines ; L..., le pote tragique, trottant comme un lphant arm en guerre, les bras chargs de curiosits inconcevables ; C..., le peintre philosophe dont le coeur tressaille  la dcouverte d'un Enchiridion d'Epictte ; A..., l'adorateur du romantisme qui ramasse jusqu'aux dbris des vers de Ptrus Borel et des vignettes de C. Nanteuil. <P> Que de passions ! que de folies ! hlas ! que je croyais innocentes. - coutez donc comment mon pch me fut rvl. <P>  <CENTER><B>IV</B></CENTER> <BR> <CENTER><B>AGONIE</B></CENTER> <P> J'tais rentr ce soir-l chez moi on ne peut plus mal dispos. Imaginez telles que vous voudrez des tribulations qui peuvent atteindre et blesser un homme de mon humeur et de ma profession. Un imprimeur avait tir sans mon avis une feuille pleine de fautes ; le journal du soir m'avait montr mon dernier livre tratreusement lou par un ami ironique ; ou tout autre malheur aussi grave. <P> Les lments conspiraient ce soir-l contre moi avec les hommes. Une tempte de vent et de pluie faisait ruisseler mes vtements. Je m'en revenais barbotant et marmottant, navr, nerv, dgoutant et dgot, une main sur mon chapeau pour l'empcher de s'envoler, l'autre serrant mon pardessus sur ma poitrine. Jamais les douze coups de minuit ne sonnrent d'une voix plus sinistre  l'horloge du palais des Quatre-Nations. <P> Rentr chez moi, je me dis, en mettant la tte sur l'oreiller : - EH BIEN, JE BOUQUINERAI DEMAIN ! et je m'endormis sur cette pense consolatrice, qui me faisait entrevoir les quais clairs d'une lumire douce et gaie, et les parapets maills de volumes de toutes couleurs. <P> L'ouragan grondait toujours ; l'averse fouettait de plus belle ; mais,  cette heure, tendu chaudement entre mes draps et avec une telle perspective pour mon rveil, je pouvais en toute sret rpter les vers de Lucrce. <P> Ft-ce un rve ? je voudrais le croire ; mais comment le pourrais-je ? J'ai fait du rve et de ses manifestations l'tude de toute ma vie, et je sais  n'en pouvoir douter que le rve n'est ni allgorie, ni une fantasmagorie, mais un langage par correspondance signifiant les ides par leurs analogies naturelles et les faits matriels par leurs contraires. Si donc Dieu m'et voulu punir de ma sensualit littraire, de ma <I>libricit</I>, peut-tre m'et-il effray par l'image de l'enfer des voluptueux qui, suivant Swedenborg, sont plongs, les uns jusqu' la ceinture, les autres jusqu'au menton, dans un lac ftide. Peut-tre, s'il m'et voulu convaincre de la vanit de mes plaisirs, m'et-il reprsent  moi-mme comme on voit les Allemands, au fameux chapitre (2) <I>des Allemands dans le monde spirituel</I>, portant sous leur bras des livres, et rpondant  quiconque les interroge sur leur foi, leurs ides, leurs conceptions philosophiques en feuilletant un volume pour les y trouver. Ils expient ainsi leur dvotion immodre pour la chose imprime. - Mais Dieu,  coup sr, ne m'et point soumis au supplice sans moralit et sans conclusion que j'endurai pendant plusieurs heures ; et surtout, il ne m'et pas envoy l'trange vieillard que j'aperus tout  coup debout dans un coin de ma chambre, et furetant avec des prcautions de connaisseur dans les rayons de ma bibliothque. <P>  <CENTER><B>V</B></CENTER> <BR> <CENTER><B>LE VENGEUR CLESTE</B></CENTER> <P> C'tait un homme grand et sec, au visage anguleux et froid, - oeil sournois, lvres minces, - vtu d'une redingote  collet d'un vert gristre, et coiff d'un chapeau de forme leve dont le bord, entirement inclin vers le nez, attestait ou une politesse extrme, ou une habituelle dissimulation. De son long doigt, courb en crochet, il attirait  lui chaque volume qu'il voulait voir ; il l'ouvrait, le retournait, et avec un sourire et de petites exclamations de ddain, le remettait en place. <P> D'un bond je fus auprs de lui ; je l'avais pris pour un voleur. Sous son regard, ma surprise et ma colre s'apaisrent par enchantement ; j'aurais presque jur qu'il m'tait connu. O l'avais-je dj vu ? quand ? tait-ce la veille ? tait-ce il y a vingt ans ? je ne savais. <P> - Je vous ai vu quelque part ? lui dis-je.<BR> - Parbleu ! partout, me rpondit-il en haussant les paules. <P> Il continuait son examen, toujours avec le mme sourire, avec les mmes <I>hum ! hum !</I> pousss d'un ton blas qui me dconcertait. J'avais machinalement commenc  m'habiller. Le jour gris et bas pouvait indiquer sept heures du matin, ou cinq heures du soir (nous tions dans l'quinoxe). D'o m'tait venu le dsir de m'aller promener avec cet trange hte ? je ne saurais, je n'aurais pu le dire. Cette rsolution m'tait-elle souffle, inspire par lui ? Je serais tent de le croire ; car  peine eus-je pris mon chapeau, qu'il tourna sur ses talons en sifflotant et prit de lui-mme le chemin de la porte. Je le suivis. <P> Sans dire un mot, mais nous entendant parfaitement, nous descendmes vers le quai. <P>  <CENTER><B>VI</B></CENTER> <BR> <CENTER><I><B>DESCENSUS AVERNI</B></I></CENTER> <P> Les bouquinistes taient  leurs postes ; je les reconnus tous : les frres Gougy, avec leur tournure martiale sous la blouse ; Barbedor, la fleur des landes bretonnes ; Laisn avec son air paterne ; Malorey, dont j'ai vu grisonner les cheveux jadis d'un si beau roux ; Orly (<I>subridens</I>) le centenaire, affaiss sur sa chaise, etc. <P> Les premires botes que nous visitmes ne contenaient rien que d'insignifiant : c'tait des collections dpareilles de divers recueils, quelques exemplaires des classiques anglais de Baudry et de la librairie  un franc. J'allais passer outre, quand je me sentis arrt par le bras de mon compagnon. <P> - Achte cela ! me dit-il en allongeant son doigt au milieu d'une case. <P> C'taient les dix volumes de Paillot de Montabert sur <I>la peinture</I>. Je fis un haut le corps en me tournant vers mon acolyte. <P> - <I>Achte cela !</I> rpta-t-il d'un ton bref en me regardant entre les deux yeux. <P> Je ne sais comment j'eus en ce moment la rvlation d'un pouvoir absolu, cruel, pouvantable. Je baissai la tte ; mes genoux flchirent... et je payai. <P> Pourvu, disais-je en m'en allant courb sous le faix, que je ne rencontre aucun de mes amis les bibliophiles ! Comment chapper au ridicule et justifier une acquisition aussi insense ? <P> Mais le tratre ne me laissa pas longtemps  mes mditations. Deux pas plus loin, nous tions arrts devant une autre case o, parmi bon nombre d'inutilits, se trouvaient du moins quelques bons livres, certains recueils de pices, par exemple, d'une condition mdiocre, mais qui n'taient point dshonorants. J'avais mme avis dj un exemplaire des <I>Posies chrtiennes</I> de Godeau, quelque peu avari et brl du soleil,  la vrit, mais qui conservait nanmoins quelque attrait de sa bonne typographie et de son frontispice grav avec got. <P> - Voyez, dis-je  mon farouche compagnon en prenant le ton clin d'un esclave qui veut flchir le matre ; voyez combien l'art rcompense les moindres efforts vers le bien. Ce volume n'est point merveilleux sans doute ; mais sa justification est bien entendue ; et c'est un artiste certainement qui a dessin et compos ce frontispice : n'y a-t-il pas un grand respect de la posie dans ces soins donns  l'oeuvre d'un pote, aprs tout bien infrieur ? <P> Mais au lieu du signe d'approbation que j'attendais, ou tout au moins du sourire, je ne reus qu'un ordre bref et impratif. <P> - Achte cela ! me dit le dmon en posant le doigt sur l'<I>Histoire de la Restauration</I>, par Capefigue. <P> Je frmis. <P> - Eh quoi ! m'criai-je plor, acheter cela ; et pourquoi ? Et qu'en ferai-je, grand Dieu !<BR> - Achte, rpondit le dmon ; et ceci encore.<BR> - Quoi ! les <I>Oeuvres mles</I> d'Aignan, de l'Acadmie franaise ?<BR> - Achte ! et celui-l aussi...<BR> - Oh ciel ! les <I>tudes littraires</I> de Lon Thiess !<BR> - Achte ; et ne raisonne pas. <P> Et les douze volumes de Capefigue, d'Aignan et de Lon Thiess, s'ajoutant au dix de Paillot de Montabert, arrondirent mes deux bras dans la proportion d'environ cinq cents feuilles imprimes. <P>  <CENTER><B>VII</B></CENTER> <BR> <CENTER><B>PREMIER CERCLE</B></CENTER> <P> Je me sentais subjugu ; mais, en vrai Franais, je discutais avec moi-mme la tyrannie que je subissais. videmment, pensais-je en me souvenant d'un vers de Charles Baudelaire : ce jeu froce et ridicule doit avoir une fin. Peut-tre vais-je tout  l'heure recevoir le loyer de mon obissance. <P> Et pour mieux gagner les bonnes grces de mon juge, je me mis tout  coup  affecter les airs de la plus franche gaiet et  parler avec un complet dtachement des sujets les plus varis. Aprs tout, cet tre mystrieux, ft-il un dmon ou un vampire, tait certainement bibliophile ; son geste, son regard, son sourire taient d'un connaisseur, et d'un connaisseur mrite. Il avait donc certainement une manie, un faible ; il ne s'agissait que de les trouver. J'essayai donc de l'blouir en touchant le plus rapidement possible tous les points sensibles  l'piderme d'un amateur. Le dmon ne rpondait gure, mais il m'coutait. Et je vis avec une palpitation de joie dfiler  notre gauche plusieurs cases inquitantes, devant lesquelles il ne songea point  m'arrter. <P> J'allais faire feu de toutes mes pices en droulant une thorie nouvelle de la bibliographie des incunables, lorsque le dmon m'interrompit avec un rire atroce : <P> - Achte cela, me dit-il tout  coup, les dents serres. <P> O douleur ! c'tait le <I>Serpent sous l'herbe</I>, par Arsne Houssaye. <P> - Mon Dieu ! m'criai-je en laissant tomber Capefigue et Lon Thiess. - Achte, reprit-il, c'est pour rien : cinquante centimes le volume, non coup, avec hommage autographe de l'auteur. Tu n'auras pas tous les jours pareille fortune. <P> Le bouquiniste, visage inconnu, s'approcha de moi et me dit d'une voix mielleuse : - Puisque monsieur fait collection des oeuvres de M. Arsne Houssaye, j'ai l sous ma chaise les <I>Onze Matresses dlaisses</I>, du mme auteur, et <I>Suzanne</I>, et <I>Fanny</I>, et <I>la Belle au bois dormant</I>. <P> - Achte, me dit le dmon ; achte <I>la Belle au bois dormant</I>, et <I>Suzanne</I>, et <I>Fanny</I>, et <I>les Onze dlaisses !</I> <P> J'tais perdu : j'ignore o je trouvai la force de porter ces nouvelles acquisitions. Le dmon m'y aidait avec une adresse malicieuse, glissant les volumes sous mes bras et dans mes poches. De ce qui restait, il fit un petit paquet qu'il suspendit par une ficelle au bouton de derrire de mon habit. Ds ce moment-l, je rsolus de me soumettre sans surprise ni murmure. <P>  <P> <HR> notes :<br> (1) Nous aurions pu citer des tmoins plus rcents, par exemple M. de Fontaine de Resbecq, qui trouva, il y a quatre ou cinq ans, sur les quais, et paya <I>six sous</I>, un charmant exemplaire du <I>Pastissier franois</I>, Elzevir 1655, qui atteint quelquefois jusqu' cinq cents francs dans les ventes. (Voy. l'intressant petit ouvrage intitul <I>Voyages littraires sur les quais de Paris</I>, Durand 1857, in-18).<br> (2) Swedenborg, la <I>Nouvelle Thologie</I>. <HR> <A HREF="asselino.htm">retour</A><BR> <a href="enferb02.htm">suite et fin</a><br> <A HREF="index.htm">table des auteurs et des anonymes</A>  </BODY> </HTML> 
