<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/html4/loose.dtd"> <html> <head> <title>Un ange en enfer par Eric Tarrade - - - L'Ours-Polar - - - </title> <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> <link rel=stylesheet href="../scripts/styles.css" type="text/css"> </head> <body> <a name="haut"></a> <table width="100%" border="0" cellspacing="0" cellpadding="0"> <tr>      <td width="100"><a href="../index.php"><img src="../img/esp10535.gif" width="100" height="35" alt="retour a l'accueil" border="0"></a></td>      <td width="470" class="where"><a href="../index.php" title="retour a l'accueil">accueil</a>        <img src="../img/arbo.gif" width="13" height="9" alt="-&gt;"> <a href="index.php">textes</a>        <img src="../img/arbo.gif" width="13" height="9" alt="-&gt;"> un ange en        enfer </td>      <td width="203"> <div align="right"> <form method="post" action="" name=""> <select name="select" size="1" onChange="if (options[selectedIndex].value) { location = ''+options[selectedIndex].value }"> <option>choisissez</option> <option>- - - -</option> <option value="../index.php">accueil</option> <option value="../sommaire.php">sommaire no</option> <option value="../2001/som13.php">dernier num&eacute;ro</option> <option value="../redaction.php">r&eacute;dacteurs</option> <option value="../2001/goguette.php">manifestations</option> <option>- - - -</option> <option value="../auteurs/index.php">auteurs interview</option> <option value="../lectures/index.php">critiques polar</option> <option value="../bd/index.php">critiques bd</option> <option value="../cinema/index.php">cin&eacute;ma</option> <option value="../ourson/index.php">jeunesse</option> <option value="../textes/index.php">textes nouvelles</option> <option value="../liens/index.php">liens</option> <option>- - - -</option> <option value="../questce.php">l'ours-polar ?</option> <option value="../abonnement.php">abonnement</option> <option value="../depositaires.php">d&eacute;positaires</option> <option value="../enjoypol.php">enjoy-polar</option></select> </form> </div></td> </tr> </table> <hr width="100%" size="1"> <table width="100%" border="0" cellspacing="0" cellpadding="1"> <tr> <td width="575"> </td> <td width="200" rowspan="2"> <div align="right"><img src="../img/titres/lectures.gif" width="130" height="34" alt="Lectures et textes"> </div> </td> </tr> <tr> <td width="575" height="28" class="ours"> l'ours-polar</td> </tr> </table> <div id="Layer1" style="position:absolute; width:450px; height:200px; z-index:1; left: 143px; top: 160px"> <p class="titrarticle">Un ange en enfer</p>    <p class="auteur1"><a href="../auteurs/tarrad1.php">par Eric Tarrade</a></p>    <p class="texte">&nbsp;</p> <center> <tr> <td> <div align="left"> <p class="date-d">&laquo; Je veux peindre le cri plut&ocirc;t que l'horreur &raquo; <br> (Francis Bacon, 1909-1992)</p> <p class="texte">Ce merdier les rendait de bonne humeur. Ils roulaient sur les mar&eacute;chaux et avaient rencard avec un &eacute;tudiant de Censier pour lui refourguer un pentium &agrave; un prix imbattable.</p> <p class="texte">Depuis trois jours, la gr&egrave;ve de la RATP produisait un cafouillage monstre dans la circulation et le r&eacute;seau routier de Rosny-sous-Bois ne savait plus o&ugrave; donner de la t&ecirc;te. Les journalistes parlaient de prise d'otage des usagers et la direction de la RATP exigeait que le travail reprenne pour ouvrir les n&eacute;gociations. Comme &agrave; chaque gr&egrave;ve, les politiques reparlaient d'un service public minimum &mdash; histoire d'en rajouter une couche &mdash; et le coup de poing du matin du syndicat Force-Nationale RATP &agrave; coup de manches de pioches sur le piquet de gr&egrave;ve de la Porte d'Orl&eacute;ans n'avait fait que renforcer la d&eacute;termination de la base. Le mouvement allait s'enliser. De part et d'autre, on s'y &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;. La gr&egrave;ve, c'est important, au-del&agrave; des revendications... Une question d'honneur en quelque sorte, une fa&ccedil;on de ne pas toujours courber l'&eacute;chine. Dans la rue, les plus t&eacute;m&eacute;raires levaient le pouce, les autres avaient troqu&eacute; mocassins ou bottines pour une paire de basket le temps du trajet et le froid sec de l'hiver &eacute;tait pass&eacute; au second plan des conversations. </p> </div> <p class="texte">En arrivant &agrave; la hauteur du stade Charlety, V&eacute;ro s'&eacute;cria en montrant du doigt : <br> &mdash; L&agrave;, regarde. Arr&ecirc;te-toi ! <br> La voiture fit une embard&eacute;e vers la voie de bus et s'arr&ecirc;ta quelques m&egrave;tres plus loin. L'auto-stoppeuse, avec ses souliers vernis &agrave; talons, fit des petits pas rapides et rejoignit la voiture en retenant la sangle de son sac et le dossier qu'elle avait emport&eacute; pour travailler chez elle. V&eacute;ro baissa la vitre et passa la t&ecirc;te au-dehors. <br> &mdash; C'est elle ! J'en suis s&ucirc;re. <br> &mdash; Qui &ccedil;a ? <br> &mdash; Marie-salope ! Allez, viens ma cocotte, viens qu'on rigole, murmurait V&eacute;ro... <br> Cooky, dubitatif, suivait son arriv&eacute;e dans le r&eacute;troviseur. C'est donc elle, pensait-il... <p class="texte">Elle aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; une voiture un peu plus luxueuse, mais Genevi&egrave;ve Lardut &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien contente que quelqu'un s'arr&ecirc;te et monta sans rechigner dans la Renault 18 break bleu pourrave... C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'elle faisait de l'auto-stop. A chaque gr&egrave;ve, elle entendait parler de solidarit&eacute; et de syst&egrave;me D mais n'avait jamais os&eacute;. La veille, pour la premi&egrave;re fois, elle avait profit&eacute; de ce qu'une voiture prenne quelqu'un devant l'arr&ecirc;t de bus pour s'y engouffrer, et ma foi, le trajet avait &eacute;t&eacute; sympa, le ton &eacute;tait &agrave; l'humour, et ils s'&eacute;taient baptis&eacute; les aventuriers du monde urbain. C'&eacute;tait une BMW s&eacute;rie 3 et elle aurait bien aim&eacute; que le conducteur lui propose de se revoir. <p class="texte">( Je vais rue d'Antin, pr&egrave;s d'Op&eacute;ra, annon&ccedil;a-t-elle comme si elle s'adressait &agrave; un chauffeur de taxi. Cooky la regarda dans le r&eacute;tro et s'ex&eacute;cuta en faisant mine de remettre sa casquette en place. V&eacute;ro l'observait tendrement en lui caressant la nuque. La voiture d&eacute;marra et elle se retourna pour faire la conversation &agrave; la passag&egrave;re. <br> &mdash; Ce n'est pas facile avec ces gr&egrave;ves... <br>&mdash; Non, vraiment pas. Et c'est la quatri&egrave;me fois cette ann&eacute;e, dit-elle en remettant machinalement sa coiffure en ordre. Je ne suis pas contre le droit de gr&egrave;ve, mais tout de m&ecirc;me... <br>&mdash; Je vous comprends. <br>Elle avait dix-neuf ans, une voix douce et un visage &eacute;chapp&eacute; d'un &eacute;cran de cin&eacute;ma. <br>&mdash; Remarquez, je les comprends aussi, parce que mon p&egrave;re travaille &agrave; la RATP, mentit V&eacute;ronique. Elle lui sourit pour s'excuser de contrecarrer ses dires et Cooky se demanda comment elle pouvait d&eacute;gager des trucs pareils, des trucs qui donnent envie de l'aimer. <br>&mdash; C'est vrai que ce n'est pas toujours facile pour eux, bafouilla l'auto-stoppeuse en attendant de trouver quelque chose de plus intelligent &agrave; converser. <br>Une paire de rollers s'&eacute;tait accroch&eacute; &agrave; la galerie et ne se d&eacute;tacha qu'&agrave; la Porte d'Arcueil quand la voiture prit la direction du p&eacute;riph. <br>&mdash; Par o&ugrave; passez-vous ? s'inqui&eacute;ta Genevi&egrave;ve Lardut. <br>&mdash; C'est un raccourci, dit Cooky. <br>&mdash; Un raccourci ? Mais vous tournez le dos &agrave; Paris ! <br>&mdash; Ne vous inqui&eacute;tez pas, dit V&eacute;ronique. Il conna&icirc;t Paris comme sa poche. <br>Comme la voiture ralentissait &agrave; un stop, la femme voulut descendre. Mais la porti&egrave;re &eacute;tait bloqu&eacute;e et la panique se r&eacute;pandit sur son visage comme une t&acirc;che d'encre sur un buvard. Elle allait d'une porti&egrave;re &agrave; l'autre et s'agitait sur la banquette. Ils riaient beaucoup de la voir faire. Sa mise en plis semblait mont&eacute;e sur une boule de flipper en route pour l'extra-ball et ils &eacute;taient aussi excit&eacute;s que si une partie allait claquer. V&eacute;ro s'arr&ecirc;ta de rire, attrapa le Mauser dans la bo&icirc;te &agrave; gants et la chopa par la tignasse : <br>&mdash; Tu la fermes ou je t'en colle une ! Ce n'&eacute;tait plus une adolescente fr&ecirc;le qui s'adresse au monde comme on tient un oiseau bless&eacute; dans sa main. C'&eacute;tait de la haine. Celle qui n'appara&icirc;t jamais dans les enqu&ecirc;tes sur la jeunesse. Celle de ces gamins qui ont appris la mis&egrave;re dans les cages d'escalier comme disait Camus et veulent d&eacute;glinguer ce monde &agrave; coup de parabellum comme d'autres ont pu balancer du Rimbaud &agrave; la France de Tante Yvonne. Mais cette jeunesse-l&agrave; savait qu'il n'y aurait pas de monde meilleur. Le d&eacute;glinguer pour le plaisir, comme on insulte un flic. Quand on a appris l'amour dans les caves, on voit pas la vie en rose. C'est une question d'harmonie. Et V&eacute;ro &eacute;tait d'une beaut&eacute; terrifiante ! <br>Genevi&egrave;ve Lardut se tut et baissa les yeux comme apr&egrave;s une remontrance de la direction. Des larmes coul&egrave;rent en silence sur ses joues rondelettes. <br>V&eacute;ro jeta un regard sans compassion sur l'employ&eacute;e mod&egrave;le qui tenait absolument &agrave; &ecirc;tre &agrave; l'heure un jour de gr&egrave;ve et lui cracha au visage. Elle se retourna soulag&eacute;e. Cooky lui caressa la cuisse tout en restant attentif &agrave; la route. Elle lui prit la main et se laissa aller sur le dossier du si&egrave;ge. De nouveau, elle &eacute;tait d&eacute;tendue, le Mauser reposait sur son bas-ventre comme un Filofax contenant un rendez-vous amoureux. Et c'&eacute;tait &agrave; &ccedil;a qu'elle ressemblait : &agrave; une jeune fille amoureuse qui part en Normandie faire la connaissance de sa belle-famille avec la vieille tante du fianc&eacute; &agrave; l'arri&egrave;re de la voiture. <br>Ils descendirent sur Villejuif, entr&egrave;rent dans Vitry, travers&egrave;rent la Seine et arriv&egrave;rent aux entrep&ocirc;ts en d&eacute;molition du quai Auguste Blanqui. Cooky descendit de voiture, d&eacute;cadenassa la porte, et la fit coulisser sur son rail d'ouverture. Il rentra la voiture et repoussa la lourde porte en ch&acirc;taignier. <p class="date-c">*** <p class="texte">V&eacute;ro reprit le flingue d'une main ferme, descendit, et ouvrit la porte arri&egrave;re : <br> &mdash; Allez ma grosse, bouge ton popotin. <br> Genevi&egrave;ve Lardut avait bascul&eacute; dans un cauchemar &agrave; cause de la s&eacute;curit&eacute; enfant des constructeurs automobiles et &agrave; une gr&egrave;ve des transports en commun. Elle &eacute;tait incapable de penser &agrave; ce qui allait se passer. Elle venait de p&eacute;n&eacute;trer dans l'univers de cette banlieue qu'elle feignait tant d'ignorer. Celle de la jungle et de la d&eacute;glingue. <br> &mdash; Qu'est-ce que vous me voulez ? <br> V&eacute;ronique &eacute;tait calme et impassible, mais &agrave; l'int&eacute;rieur, elle jubilait. Sa revanche, maintenant, elle l'avait. <br> &mdash; Tenez ! dit-elle en lui tendant son sac, et laissez-moi partir. <br> &mdash; Ce n'est pas pour &ccedil;a que tu es l&agrave;, mais puisque tu me l'offres... <br> Elle fouilla le sac, jeta le poudrier et le rouge &agrave; l&egrave;vres, trouva trois cents francs qu'elle glissa dans sa poche et garda aussi les papiers et le trousseau de cl&eacute;s. <br> Cooky s'approcha avec un rouleau de chatterton et la gifla : <br> &mdash; Pour toutes les saloperies que tu as faites. <br> Elle poussa un cri et suffoqua quelques sanglots. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il frappait quelqu'un. Il n'en &eacute;prouvait ni honte ni plaisir. C'&eacute;tait juste une fa&ccedil;on de rendre les coups, par devoir. Il la gifla une deuxi&egrave;me fois : &laquo; <span class="italic">pour tous ceux qui en ont eu envie sans jamais le faire</span> &raquo; se dit-il. <br> Elle serra les dents et se frotta nerveusement la joue et les yeux. Il y avait de la rage dans son regard, de la rage qui allait tourner &agrave; la folie. Elle avait envie de les tuer pour tout ce qu'elle &eacute;tait en train de subir. Elle n'avait jamais rien fait &agrave; personne, jamais. Elle voulait le leur hurler mais rien ne sortait, ses l&egrave;vres restaient obstin&eacute;ment ferm&eacute;es. <br> La vie n'avait jamais fait attention &agrave; elle, alors elle m&eacute;ritait au moins qu'on lui foute la paix, pensait-elle. Elle prenait un temesta chaque soir avant de s'endormir, une autre saloperie le matin pour ne pas somnoler, faisait de la r&eacute;tention d'eau et avait fait castrer son chat angora pour ne plus avoir de probl&egrave;me avec les voisins. Elle emportait du travail &agrave; domicile et trouvait son compte dans le fait de travailler d&eacute;chauss&eacute;e sur le canap&eacute; en cuir Habitat avec la t&eacute;l&eacute; en fond sonore. Elle n'allait jamais au th&eacute;&acirc;tre, jamais en bo&icirc;te, juste un cin&eacute; le samedi apr&egrave;s-midi, une gourmandise chez Tarte Julie en sortant, pour accompagner ce bonheur anamorphos&eacute;, puis rentrait faire des poupouilles &agrave; son Rom&eacute;o. Il n'y avait que dans son boulot qu'&agrave; force de rigueur et de patience elle avait tant bien que mal r&eacute;ussi &agrave; se faire une place. Et &ccedil;a n'avait pas &eacute;t&eacute; facile... Alors pourquoi ? Pourquoi moi ? se demandait-elle. <br> Il la retourna, lui enleva sa veste en stretch et lui lia les mains et les chevilles avec le chatterton ; la retourna de nouveau et lui en colla un morceau sur la bouche. <br> &mdash; Allez, avance. <br> Il la poussa un peu. Les pieds entrav&eacute;s, elle tomba et se r&acirc;pa le menton sur la chape en ciment. Ils rirent et la tra&icirc;n&egrave;rent sous la mezzanine o&ugrave; ils l'attach&egrave;rent &agrave; une cha&icirc;ne fix&eacute;e &agrave; un pilier en pierre. V&eacute;ronique la regarda une derni&egrave;re fois attentivement et la trouva ridicule dans son tailleur rose avec ses collants fil&eacute;s aux genoux. Elle ressemblait &agrave; une barbie boudin&eacute;e. Elle la laissa toute seule et alla rejoindre Cooky sur la mezzanine. <p class="texte">Il pr&eacute;parait du th&eacute; sur le r&eacute;chaud. Il &eacute;tait accroupi et fixait le fr&eacute;missement de l'eau. V&eacute;ro se jeta sur le matelas et mit un C.D. dans le radiolaser. Il versa l'eau dans la th&eacute;i&egrave;re, prit deux tasses et amena le tout sur le bord de la mezzanine. Elle vint s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui et l'embrassa furtivement sur la joue &agrave; la mani&egrave;re d'une &eacute;coli&egrave;re timide puis but &agrave; petites gorg&eacute;es son th&eacute; encore trop chaud. <br> &mdash; Dans tous les bleds, dit Cooky, y a toujours un &laquo; <span class="italic">bout du monde</span> &raquo; et quand j'&eacute;tais gamin, je croyais vraiment qu'apr&egrave;s il n'y avait plus rien. Une esp&egrave;ce de chute sans fin... <br> V&eacute;ro le regardait avec gourmandise. Elle aimait l'entendre parler avec ses phrases qu'il ne terminait pas et les mots qui restaient en suspens comme les &eacute;toiles dans le firmament. <br> &mdash; Le langage, c'est une arnaque, ajouta-t-il. <br> &mdash; Moi, quand j'&eacute;tais gamine, je pensais que mon lit &eacute;tait le seul endroit o&ugrave; il ne pouvait rien m'arriver. Cette mezzanine, c'est un peu pareil, c'est notre bout du monde &agrave; nous. Le monde, il est derri&egrave;re, avec toutes ses saloperies. <br> Ils parlaient doucement et avaient certainement oubli&eacute; Genevi&egrave;ve Lardut. Ils avaient les jambes dans le vide et prenaient appui sous les aisselles avec la rambarde de protection. Ils s'installaient souvent ici le soir, sur le rebord, et parlaient jusqu'&agrave; ce que le mur orbe du fond laisse entrevoir le premier rayon de lumi&egrave;re du matin. <br> Il arrivait encore &agrave; V&eacute;ro de repenser &agrave; ce deux-pi&egrave;ces de l'avenue d'Italie &agrave; Maison-Blanche qui donnait sur le march&eacute; le jeudi et le dimanche matin. Quand elle ne travaillait pas, elle s'accoudait &agrave; la fen&ecirc;tre et observait ce va-et-vient des m&eacute;nag&egrave;res et des badauds sous les invites des mara&icirc;chers et des revendeurs. C'&eacute;tait paisible, bien vivant et plein de gr&acirc;ce. Quand le soleil s'y mettait, &ccedil;a ressemblait &agrave; la province, celle en dessous de la Loire ; du moins, ce qu'elle en avait vu &agrave; la t&eacute;l&eacute; parce qu'&agrave; part la ville de Troyes pour le destockage des usines de fringues, elle n'avait pas souvent quitt&eacute; sa banlieue. <p class="texte">Elle avait grandi &agrave; Maisons-Alfort avec une m&egrave;re d&eacute;pressive qui, entre deux suicides, passait ses journ&eacute;es &agrave; pleurer et &agrave; lui dire qu'elle finirait putain et son grand fr&egrave;re qui lui collait des roustes parce qu'il faut bien qu'il y ait un chef dans une famille. A dix-huit ans, elle avait sign&eacute; un contrat de qualification de caissi&egrave;re avec le G&eacute;ant Casino de la Porte de Choisy ; on lui avait appris &agrave; sourire, &agrave; dire bonjour, &agrave; dire au revoir, &agrave; se maquiller, &agrave; faire attention &agrave; la fauche et &agrave; &ecirc;tre rentable. Puis, lorsque le contrat arriva &agrave; son terme, ils ne le renouvel&egrave;rent pas et engag&egrave;rent une nouvelle caissi&egrave;re en contrat bidon qui allait se faire peloter dans les couloirs par le chef de service et ne dirait rien dans l'espoir de d&eacute;crocher un CDI. C'&eacute;tait sa seule exp&eacute;rience de boulot et n'&eacute;tait pas pr&ecirc;te &agrave; en faire une autre. <p class="texte"> Cooky, lui, avait grandi dans le XV&egrave;me avec des parents enseignants qui passaient leur temps libre &agrave; corriger des copies et leurs soir&eacute;es dans des r&eacute;unions syndicales. Il n'avait que le souvenir de soir&eacute;es pass&eacute;es seul &agrave; regarder la t&eacute;l&eacute; en mangeant des chips ou des yaourts. Il n'y avait que pendant les vacances, dans la presqu'&icirc;le de Quiberon, que son enfance reprenait un sens. Les odeurs de la cuisine annon&ccedil;aient des tr&eacute;sors gustatifs &agrave; toute heure et les promenades en mer sur &laquo; <span class="italic">L'Orgueilleux</span> &raquo; faisaient monter l'adr&eacute;naline. En attendant de remonter les casiers, le grand-p&egrave;re racontait des histoires de p&ecirc;ches et de temp&ecirc;tes o&ugrave; venaient se m&ecirc;ler des sir&egrave;nes et des vaisseaux fant&ocirc;mes. <br> L'enfance, c'est une gourmandise de bonheur et d'&eacute;motion, le reste n'est que du chagrin.          <p class="date-c">*** <p class="texte">Genevi&egrave;ve Lardut cherchait &agrave; t&acirc;tons un coin de mur o&ugrave; s'adosser lorsqu'elle mit la main sur une chauve-souris en hibernation. Elle poussa un cri d'effroi &agrave; travers le chatterton et tomba &agrave; la renverse dans un tas de ferrailles stock&eacute;es sous la mezzanine. La chauve-souris, r&eacute;veill&eacute;e, s'affola et vola en poussant des cris stridents puis mourut d'&eacute;puisement. <br> Ils descendirent rapidement et la trouv&egrave;rent assise par terre, le visage cach&eacute;, en train de sangloter. <br>V&eacute;ro prit la chauve-souris dans sa main et la regarda longuement comme un animal de compagnie auquel on s'&eacute;tait attach&eacute; et qui vient de mourir. Elle garda le petit mammif&egrave;re dans le creux de sa main et s'approcha de la femme toujours recroquevill&eacute;e : <br>&mdash; T'as vu salope ? Qu'est-ce qu'elle t'avait fait ? Dis-moi ! Elle lui donnait des cous-de-pied dans le gras des fesses et dans les c&ocirc;tes. Elle n'attendait pas de r&eacute;ponse mais &ccedil;a lui faisait du bien de la frapper. <br>&mdash; Tu sais faire que &ccedil;a, du mal, dit-elle en frappant de plus en plus fort. <br>Cooky commen&ccedil;a &agrave; paniquer. <br>&mdash; Viens, on y va, dit-il en la tirant par la manche. <p class="texte">Ils quitt&egrave;rent l'entrep&ocirc;t &agrave; pied et all&egrave;rent jusqu'&agrave; la boulangerie. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; onze heures du matin. Ils achet&egrave;rent des brioches et des croissants puis fl&acirc;n&egrave;rent le long de la Seine. <br> &mdash; Qu'est-ce qu'on va pouvoir en faire ? demanda Cooky. <br>&mdash; La tuer ! r&eacute;pondit V&eacute;ro s'agissant d'une &eacute;vidence. <br>Sa r&eacute;ponse ne le surprit pas. A l'instant o&ugrave; Genevi&egrave;ve Lardut &eacute;tait mont&eacute;e dans la voiture, il avait compris que &ccedil;a finirait comme &ccedil;a, d'une fa&ccedil;on irr&eacute;versible, et finalement, &ccedil;a lui &eacute;tait &eacute;gal, sauf qu'il n'avait jamais pens&eacute; &agrave; la mort. Mais la Seine lui avait &ocirc;t&eacute; la panique de tout &agrave; l'heure. Ce qui le pr&eacute;occupait, c'est que rien ne serait plus jamais comme avant avec V&eacute;ro, et que quoiqu'il fasse, il la perdrait t&ocirc;t ou tard, d'une fa&ccedil;on ou d'une autre... Il l'avait perdue ce matin &agrave; huit heures trente boulevard Jourdan et qu'il se f&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; ou pas n'y aurait rien chang&eacute;. <br> &mdash; Faut qu'elle morfle un peu, dit-il pour se convaincre qu'il &eacute;tait toujours bien dans le coup. Il prit un autre croissant puis ajouta : &laquo; <span class="italic">faut pas que &ccedil;a dure trop longtemps, &ccedil;a va nous faire chier &agrave; force</span> &raquo;. <br> V&eacute;ro ne releva pas. <br>&mdash; Vois Momo ! <br>Momo avait une vingtaine d'ann&eacute;es et passait ses journ&eacute;es &agrave; taquiner le poisson. Il vivait avec ses parents dans un vieux pavillon pr&egrave;s de l'entrep&ocirc;t ; et, lorsque ceux-ci ne seraient plus l&agrave;, il finirait sans doute ses jours dans un institut sp&eacute;cialis&eacute; ou un h&ocirc;pital psychiatrique parce qu'une industrie pharmaceutique avait mis sur le march&eacute; un calmant pour nourrisson qui avait transform&eacute; le petit agit&eacute; en une sorte de mongolien. A sa fa&ccedil;on, il &eacute;tait heureux pour l'instant, avec sa canne &agrave; p&ecirc;che et ses asticots. &Ccedil;a rythmait ses journ&eacute;es et il n'en demandait pas plus. <br>V&eacute;ro lui tendit le paquet de brioches et ils s'assirent pr&egrave;s de lui sur le parapet. <br>&mdash; Alors Momo, &ccedil;a va la vie ? <br>Momo, la bouche pleine, acquies&ccedil;a de la t&ecirc;te en souriant, sans quitter son flotteur des yeux. Cooky retira le vivier de l'eau et regarda sa p&ecirc;che. Il y avait trois gardons et un goujon. <br>&mdash; C'est pas mal ! Y a longtemps que tu es l&agrave; ? <br>&mdash; Non, dit-il d'une voix grave en secouant la t&ecirc;te. <br>&mdash; C'est toi le plus heureux Momo, dit-elle en lui passant &eacute;nergiquement la main dans les cheveux. Il sourit en remuant la t&ecirc;te et les &eacute;paules comme un ado g&ecirc;n&eacute; par tant de tendresse. <br>Ils s'&eacute;loign&egrave;rent puis V&eacute;ro se retourna vers Momo : <br>&mdash; On a un petit cadeau pour toi. Passe nous voir cet apr&egrave;s-midi. <p class="texte">A la fin de l'&eacute;t&eacute;, ils l'avaient emmen&eacute; se baigner dans un &eacute;tang, pr&egrave;s de la for&ecirc;t d'Armainvilliers, et au moment o&ugrave; V&eacute;ro s'&eacute;tait d&eacute;shabill&eacute;e, Momo avait eu une &eacute;rection et ils s'&eacute;taient moqu&eacute;s de lui. Mais en fait, elle ne comprenait pas pourquoi Momo ne pourrait pas avoir une sexualit&eacute; comme tout le monde. Souvent, elle bloquait sur un truc dans une logique infantile et aucun point de vue rationnel ne pouvait l'en &eacute;carter. Mais Cooky l'aimait comme &ccedil;a, m&ecirc;me quand il avait du mal &agrave; la suivre. <p class="texte">Une fois dans l'entrep&ocirc;t, Cooky sortit un matelas d'une remise et le tra&icirc;na jusqu'&agrave; Genevi&egrave;ve Lardut. V&eacute;ronique lui retira le chatterton de la bouche et elle poussa un cri de douleur. <br> &mdash; Faudra repasser une couche de rouge &agrave; l&egrave;vre, mais pour la moustache, t'auras pas besoin d'aller chez l'esth&eacute;ticienne ! C'est pour toi, dit-elle en d&eacute;signant le matelas. &Ccedil;a te fait plaisir ? <br>La femme la regardait fixement. <br>&mdash; En &eacute;change, tu vas nous rendre un petit service, tu veux bien ? <br>&mdash; Je ferai tout ce que vous voudrez. <br>&mdash; Ah ! Tr&egrave;s bien... Alors voil&agrave;. <br>Elle tomba &agrave; genoux sur le matelas et afficha un sourire qui annon&ccedil;ait le copinage. <br>&mdash; Viens t'asseoir l&agrave;. Qu'est-ce que tu sais faire ? Miss Tagada. <br>Elle la regarda &eacute;berlu&eacute;e. S'ils attendaient quelque chose d'elle, c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre les pr&eacute;mices de la fin du cauchemar. <br>&mdash; Vous voulez quoi ? <br>&mdash; Attends un peu, je t'explique. <br>Pour elle, &ccedil;a ne faisait aucun doute. Ce qu'ils voulaient se trouvait dans le coffre de son employeur. Quand on travaille dans une banque, il y a toujours un risque. Et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me que ce calvaire lui vaudrait une promotion... <br>&mdash; On a un copain qui est tr&egrave;s gentil mais il est un peu simple. Mais c'est un homme, et &ccedil;a le d&eacute;mange par moment. <br>Une frayeur se dessina sur son visage. Elle se recula instinctivement. Aucun mot ne pouvait sortir. <br>&mdash; Allons, n'aie pas peur. Il suffit que tu sois tr&egrave;s gentille avec lui et ce soir tu es chez toi. <br>&mdash; Non ! Non ! Elle secouait la t&ecirc;te et pleurait. Non ! Non ! <br>&mdash; Ecoute ! <br>V&eacute;ro s'&eacute;tait rapproch&eacute;e d'elle. <br>&mdash; Il va venir tout &agrave; l'heure. T'es assez mignonne dans ton genre, blonde, pulpeuse. Elle lui t&acirc;ta les cuisses. Si j'&eacute;tais gouine, je crois que tu me plairais, dit-elle en passant une main sous sa jupe. <br>La femme se recula d'un mouvement de fesse. <br>&mdash; Si tu y mets tout ton coeur, tu es libre. V&eacute;ronique se leva, alla vers Cooky et lui glissa &agrave; l'oreille : <br>&mdash; C'est un beau cadeau pour Momo, non ? <br>&mdash; Si, approuva-t-il en souriant. <br>&mdash; Une boudin-Barbie, c'est rigolo... On devrait lui mettre un ruban comme sur les ufs de P&acirc;ques ! <br>&mdash; T'as la connerie aujourd'hui, dit Cooky en rigolant. <br>Qu'importe ce qui arrivera apr&egrave;s, se dit-il. Tout ce qu'elle avait entreprit pour sortir de sa zone avait foir&eacute;. Elle s'&eacute;tait fait entrogner en perdant son boulot, en &eacute;tant interdit bancaire pour un d&eacute;couvert ridicule, en se faisant expulser de l'appart pour un loyer de retard et un ch&egrave;que rejet&eacute;. V&eacute;ro s'&eacute;tait toujours pris la vie &agrave; coup de trique, mais elle avait la rancoeur tenace. Maintenant, la machine &eacute;tait en route et Genevi&egrave;ve Lardut n'&eacute;tait qu'un d&eacute;but. <p class="texte">Ils tir&egrave;rent le matelas pour avoir un il sur elle depuis la mezzanine et mont&egrave;rent. <br> &mdash; T'as une demi-heure pour r&eacute;fl&eacute;chir, lan&ccedil;a V&eacute;ro sous forme d'ultimatum. Genevi&egrave;ve Lardut &eacute;tait toujours assise sur le matelas, dans la m&ecirc;me position, encha&icirc;n&eacute;e au pilier, et ne r&eacute;agit pas. <br>&mdash; Tu crois qu'elle va accepter ? demanda-t-elle &agrave; Cooky. <br>&mdash; Elle en est bien capable. <br>Quelques instants plus tard, elle redescendit chercher la r&eacute;ponse. <br>&mdash; Alors ? Tu as r&eacute;fl&eacute;chi... Elle lui parlait avec la m&ecirc;me voix douce que lorsqu'elle &eacute;tait mont&eacute;e dans la voiture. <br>&mdash; Vous me laisserez partir apr&egrave;s ? <br>&mdash; Je te le promets. <br>La femme baissa les yeux. V&eacute;ronique la regardait. Elle lui leva le menton avec le doigt et la scruta : <br>&mdash; Allons, n'aie pas honte. Au contraire, tu vas lui faire du bien. T'es mari&eacute;e ? <br>Elle secoua n&eacute;gativement la t&ecirc;te. <br>&mdash; Y a tellement de femmes qui font la m&ecirc;me chose avec leur mari, simplement parce qu'elles ont sign&eacute; &agrave; la mairie. Elles n'ont pas honte, pourtant... <br>Elle avait trente-cinq ans et les seules aventures qu'elle avait connues ces derni&egrave;res ann&eacute;es &eacute;taient avec des hommes mari&eacute;s qui tiraient un coup vite fait dans un h&ocirc;tel pr&egrave;s de l'agence avant de rejoindre leur femme. Mais c'&eacute;taient toujours mieux que rien. Se savoir encore d&eacute;sirable, m&ecirc;me pour de brefs instants... Elle avait bien essay&eacute; un club de rencontre dans le XIV&egrave; qui organisait des apr&egrave;s-midi dansantes le dimanche. Mais c'&eacute;tait des vieux, des moches, des cons... Elle n'avait jamais os&eacute; le Minitel, elle avait peur. Alors autant des quickies du secteur bancaire. Un jour, y en aurait bien un qui resterait. Elle n'&eacute;tait pas pire qu'une autre, et elle avait tellement &agrave; donner, depuis le temps... <br> Cooky suivait la conversation d'en haut. V&eacute;ro expliquait &agrave; Genevi&egrave;ve Lardut, ce qu'elle devait faire &agrave; Momo pour ce jour soit l'un des plus beaux jours de sa vie. Elle ne voulait pas tricher avec Momo, elle voulait lui faire un vrai cadeau. Fallait qu'elle comprenne &ccedil;a. Elle devait y mettre tout son coeur. &laquo; <span class="italic">Pense &agrave; Richard Gere</span> &raquo;, lui avait-elle dit ironiquement ; &laquo; <span class="italic">fais &ccedil;a comme si tu voulais qu'il reste</span> &raquo;. Cooky n'entendait pas tout mais il savait que V&eacute;ro pouvait tout obtenir quand elle le voulait. Il descendit les rejoindre. <br> &mdash; On va t'arranger un peu, que tu sois pr&eacute;sentable. <br>Il d&eacute;fit le cadenas qui fixait la cha&icirc;ne aux poignets et retira le chatterton, la d&eacute;shabilla et la laissa en culotte et soutien-gorge. V&eacute;ronique regarda longuement les sous-v&ecirc;tements en dentelle noire puis regarda le tailleur rose sur le matelas moisi. Elle ne comprenait pas qu'une femme puisse accepter un tel deal pour s'en tirer. Qu'est-ce qu'elle avait de si important sa vie ? Elle devait &ecirc;tre &agrave; l'image de sa gueule, et de son boulot. Une vie de merde. De nouveau, elle avait envie de cogner mais refr&eacute;na ses pulsions. Il ne fallait surtout pas qu'elle change d'avis. <br>&mdash; Y a qu'&agrave; tout enlever, dit-elle. <br>Cooky d&eacute;grafa le soutien-gorge qui lib&eacute;ra deux gros seins en forme de poires. Elle se cacha la poitrine et ils rirent de sa pudeur. <br> &mdash; Enl&egrave;ve ta culotte, t'as plus grand-chose &agrave; cacher de toute fa&ccedil;on, dit Cooky en lui redonnant sa veste.          <p class="date-c">II <p class="texte">La sonnerie du t&eacute;l&eacute;phone sortit Sudreau d'un &eacute;puisant sommeil. Il attrapa le combin&eacute; et, tout en grommelant des &eacute;bauches de r&eacute;ponses, chercha l'interrupteur de la lampe de chevet. <br> &mdash; Qu'est-ce que tu dis, bordel ! ? <br> La lumi&egrave;re &eacute;claira la pi&egrave;ce et fit appara&icirc;tre une Pamela Anderson du Val-de-Marne qu'il avait lev&eacute;e dans la nuit. Il n'entendait plus ce que lui racontait Monnier du loin de sa permanence. Il retira lentement la couette pour regarder une derni&egrave;re fois la croupe de cette blonde satin&eacute;e aux U.V. et ne revint &agrave; lui que lorsque Monnier &eacute;leva la voix : <br> &mdash; Tu m'entends nom de dieu ! On a retrouv&eacute; une bonne femme &agrave; poile dans une poubelle, devant le Cr&eacute;dit Agricole de la rue d'Antin, zigouill&eacute;e, avec une carte de cr&eacute;dit dans l'cul. <br> &mdash; &Ccedil;a va ! Gueule pas comme &ccedil;a, j'arrive. <br> Elle dormait sur le ventre, les jambes l&eacute;g&egrave;rement &eacute;cart&eacute;es. Il la regarda comme dans un r&ecirc;ve et h&eacute;sita &agrave; la r&eacute;veiller &agrave; petits coups de langues dans l'entrejambe. Il lui semblait que s'il avait &eacute;t&eacute; une nana, &ccedil;a lui aurait plu. Mais comme il allait la foutre &agrave; la porte, elle risquait de mal le prendre. <br> Il passa dans la cuisine et revint peu de temps apr&egrave;s avec deux caf&eacute;s r&eacute;chauff&eacute;s. D'un seul coup, il eut un trou : <br> &mdash; Merde, comment elle s'appelle ?... <br> Il lui caressa doucement les cheveux et lui murmura des mots doux &agrave; l'oreille. A part un seau d'eau, il n'y avait pas grand-chose &agrave; faire. Sudreau regarda l'heure &agrave; sa montre et eut quelques scrupules &agrave; ne pas la laisser dormir ; mais deux fois d&eacute;j&agrave;, il s'&eacute;tait fait vider l'appartement dans des histoires de cul semblables et ces souvenirs p&eacute;nibles &eacute;vacu&egrave;rent tout remords. <br> Elle finit par &eacute;mettre un grognement et un juron, ramena la couette sur elle, puis, quand elle sut qu'il &eacute;tait cinq heures moins le quart, l'insulta carr&eacute;ment. L&agrave;, il n'eut plus aucun regret &agrave; la foutre dehors m&ecirc;me s'il se sentait suffisamment en forme pour tirer un dernier coup avant de partir au boulot. Il lui appela un taxi et fila sous la douche. Cendrillon claqua violemment la porte et repartit en tacot &agrave; Noisy-le-Sec. <p class="texte">Un quart d'heure apr&egrave;s, Sudreau arrivait devant la banque. Il avait dormi trois-quarts d'heure, une heure maxi, et n'&eacute;tait m&ecirc;me pas en &eacute;tat de se foutre en rogne. Le camion de nettoyage &eacute;tait gar&eacute; sur la voie de bus, le gyrophare et les feux de d&eacute;tresse allum&eacute;s, et les voitures de flics d&eacute;limitaient le p&eacute;rim&egrave;tre d'enqu&ecirc;te. C'&eacute;tait un des employ&eacute;s de la soci&eacute;t&eacute; de nettoyage qui avait trouv&eacute; le corps en ouvrant la poubelle. L'inspecteur Kantorowicz s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; occup&eacute; de tout, photos, labo, tout le bazar. On n'attendait plus que son aval pour emporter le corps &agrave; la morgue. Fallait pas tra&icirc;ner, les Parisiens &eacute;taient encore rares mais avec les gr&egrave;ves, ils n'allaient pas tarder &agrave; mettre le nez dehors. <br> &mdash; Allez-y, embarquez, dit Sudreau &agrave; l'intention du fourgon. Qu'est-ce que t'as trouv&eacute; ? demanda-t-il &agrave; Kanto. <br>&mdash; Pas grand-chose. Y a des empreintes &agrave; gogo mais &ccedil;a ne donnera rien &agrave; mon avis. Y aura peut-&ecirc;tre quelque chose pour l'A.D.N. Les voisins n'ont rien vu et rien entendu. <br>&mdash; Pourquoi &ccedil;a tombe toujours sur moi ces conneries... On a son identit&eacute; ? <br>&mdash; Pas encore. <p class="texte">Sudreau regagna sa voiture et prit la direction du quai des Orf&egrave;vres. Il n'aimait pas ce genre d'enqu&ecirc;te. C'&eacute;tait des histoires de tar&eacute;s et lui n'&eacute;tait ni psy ni sc&eacute;nariste &agrave; Hollywood. Il pouvait comprendre des histoires de braquage qui tournent mal, des macs qui cognent trop fort sur une pute, des mecs qui sortent leurs flingues comme d'autres leur carte de visite mais pas des crimes qui tournent au sadisme. Ce n'est pas mon probl&egrave;me si la soci&eacute;t&eacute; part en couilles, se dit-il. Et &agrave; part y perdre la boule et son boulot, il savait qu'il n'y changerait rien, alors basta. Il pensa aux journalistes qui allaient faire le pied de grue dans les couloirs, &agrave; Bouvier qui de fait serait d'une humeur ex&eacute;crable, et &ccedil;a finit de lui saloper sa journ&eacute;e. Il farfouilla dans la bo&icirc;te &agrave; gants et trouva la flasque de gin. Il en but une bonne rasade et expira longuement la bouche ouverte pour exprimer les bienfaits de la boisson sur son organisme et son mental. Il glissa une cassette de U2 dans l'autoradio et roula comme un branque dans un Paris encore d&eacute;sert. <p class="date-c">*** <p class="texte">Le jour s'&eacute;tait lev&eacute; dans le brouillard. &Ccedil;a donnait &agrave; la Seine des allures cartes postales. D'ailleurs, les cars de tourisme commen&ccedil;aient d&eacute;j&agrave; &agrave; stationner pr&egrave;s du m&eacute;morial. Sudreau avait dormi une petite heure sur son bureau puis &eacute;tait descendu boire un caf&eacute; chez son pote de la B.R.B. et y resta jusqu'&agrave; ce qu'il voie la voiture du divisionnaire p&eacute;n&eacute;trer dans la cour int&eacute;rieure. Il suivit les efforts de son chef pour sortir de la 406 et regagna son bureau. <br> Bouvier &eacute;tait ventripotent et marchait en se dandinant d'est en ouest mais son incapacit&eacute; respiratoire n'avait rien &agrave; voir avec une vie de d&eacute;bauche qu'il payerait sur le tard. Il &eacute;tait acari&acirc;tre aussi mais Sudreau l'avait toujours connu ainsi et s'en accommodait tr&egrave;s bien puisqu'il lui avait toujours foutu la paix. La seule chose que le divisionnaire redoutait, c'&eacute;tait qu'une enqu&ecirc;te fasse des vagues. <br>Sudreau avait donn&eacute; un premier rapport &agrave; sa secr&eacute;taire et savait qu'avant la fin de la lecture, Bouvier allait sauter sur le t&eacute;l&eacute;phone. Ce fut le cas et Sudreau le rejoignit dans son bureau. Il lui expliqua ce qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans le rapport, &eacute;couta les lamentations et mises en garde du divisionnaire qui voyait la presse comme un ennemi int&eacute;rieur et quitta le bureau du patron d&eacute;sabus&eacute;. Il trouva Kanto dans le couloir qui remontait des archives : <br>&mdash; Alors ? demanda Kanto. <br>&mdash; Le grand jeu. Comme d'hab. <br>&mdash; Au fait, t'avais raison, elle bossait bien &agrave; la banque : charg&eacute;e de client&egrave;le... employ&eacute;e exemplaire depuis 10 ans, plut&ocirc;t z&eacute;l&eacute;e m&ecirc;me. Jamais une absence jusqu'&agrave; hier matin. Depuis six mois, elle &eacute;tait charg&eacute;e de faire le m&eacute;nage chez les mauvais clients. Tiens le dossier. <br>&mdash; Il faut faire la perquise dans la matin&eacute;e. T'as d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; interdit de ch&eacute;quier ? <br>&mdash; Non. Pourquoi ? <br>&mdash; Parce que t'as des envies de meurtre quand &ccedil;a te tombe sur la gueule... Faudra r&eacute;cup&eacute;rer son fichier client. <br>&mdash; C'est fait. <br>Ils prirent deux caf&eacute;s au distributeur et entr&egrave;rent dans le bureau. <br>&mdash; Tu sais combien elle en a fait sauter ces six derniers mois ? <br>Sudreau joua du menton pour conna&icirc;tre la r&eacute;ponse. <br>&mdash; 234. Un et demi par jour ouvrable... <br>Sudreau regardait la photo en buvant son caf&eacute; : <br>&mdash; Elle a une gueule de pouf, tu ne trouves pas ? demanda-t-il en lui tendant le portrait. <br>Kanto secoua silencieusement la t&ecirc;te pour marquer sa r&eacute;probation. &Ccedil;a faisait trois ans qu'il travaillait avec lui et n'arrivait pas &agrave; s'habituer &agrave; ce cynisme. Il s'assit &agrave; son bureau et le regarda : <br>&mdash; Pourquoi t'es comme &ccedil;a ? On dirait qu'ils te font peur ces cadavres. <br> &mdash; Ils me coupent la trique, c'est tout... Puis, se rendant compte qu'il &eacute;tait s&eacute;rieux malgr&eacute; lui, ajouta : &laquo; <span class="italic">et je ne reconnais &agrave; personne le droit de me couper la trique. M&ecirc;me mort !</span> &raquo; Mais son humour n'avait pas r&eacute;ussi &agrave; rattraper le malaise de la confidence. <br> Le fax du l&eacute;giste arriva &agrave; pas de velours pour ne pas d&eacute;ranger l'ambiance devenue soudainement pesante. <br>&mdash; Tiens ! Des nouvelles de mon ex. <br> D'un coup de rein, il fit avancer le fauteuil &agrave; roulette et attrapa la t&eacute;l&eacute;copie. Mais le message &eacute;tait juste une r&eacute;ponse de la berg&egrave;re au berger : &laquo; <span class="italic">Dis donc esp&egrave;ce de trou du cul, la prochaine fois que tu parles comme &ccedil;a &agrave; mon assistante, tu pourras aller te faire foutre par un pachyderme s&eacute;ropo avant d'avoir ton rapport. Moi aussi je sais &ecirc;tre vulgaire. Ducon !</span> &raquo; <br> Il accusa le coup et la feuille partit en boule dans la corbeille &agrave; papier. <p class="texte">Kanto fit la perquisition tout seul. C'&eacute;tait un trois-pi&egrave;ces situ&eacute; dans la rue Cacheux, une petite rue qui donnait sur le boulevard Kellerman et le stade Charlety. Il se fit ouvrir l'appartement par le gardien et lui claqua la porte au nez pour couper court &agrave; son bavardage assourdissant. Au premier coup d'il, il sut quelle femme c'&eacute;tait et quelle vie elle avait eu. Il en voulut &agrave; Sudreau de l'avoir trait&eacute; de pouffiasse. Le chat s'&eacute;tait jet&eacute; dans ses jambes d&egrave;s qu'il eut ouvert la porte et ne le quittait plus. Il passa dans la chambre en compagnie de la b&ecirc;te et ouvrit les portes de l'armoire puis jeta un regard circulaire dans la pi&egrave;ce. Tout &eacute;tait en ordre. Comme si elle savait qu'elle allait mourir. Il revint &agrave; l'armoire, fit quelques poches de vestes et repassa dans le salon. Il eut un sentiment de malaise &agrave; fouiller dans l'intimit&eacute; de la victime. Il avait l'impression de la regarder faire sa toilette et ce voyeurisme-l&agrave; le g&ecirc;nait. &Ccedil;a ne lui ressemblait pas. Il inspecta les tiroirs de la commode et l&agrave; non plus ne trouva rien d'int&eacute;ressant pour l'enqu&ecirc;te. Le chat &eacute;tait toujours dans ses jambes. Il alla dans la cuisine, lui ouvrit une bo&icirc;te et le regarda manger... &laquo; <span class="italic">Et toi, qu'est-ce que tu vas devenir ?...</span> &raquo;. Il repassa dans la chambre, retira le tiroir de la table de chevet, le posa sur le lit et le fouilla minutieusement. Il s'arr&ecirc;ta sur la photo d'un homme d'une quarantaine d'ann&eacute;es attach&eacute;e avec un paquet de lettres. Il entreprit la lecture du courrier et d&eacute;couvrit le vague &agrave; l'&acirc;me d'un romantique mal mari&eacute; qui avait des enfants trop jeunes pour vivre pleinement ce bonheur intense que Genevi&egrave;ve Lardut lui apportait. Fallait qu'elle soit patiente... Il jeta le paquet de lettres en se demandant comment les femmes pouvaient gober des bobards pareils. <br> Pour la premi&egrave;re fois, il rejoignait Sudreau. Il aurait aim&eacute; trouver quelque chose qui la salisse, apprendre que c'&eacute;tait une chieuse, une garce, qu'elle partouzait... N'importe quoi qui l'aurait &eacute;loign&eacute; d'elle pour mener cette enqu&ecirc;te dans la routine et le rel&acirc;chement le plus complet. Mais il n'y avait rien de tout cela. Bien au contraire. <br>Il remit le tiroir en place et partit en embarquant le chat. De sa voiture, il donna les instructions pour que le commissariat de Ch&acirc;teauroux pr&eacute;vienne les parents et partit chez lui &agrave; Bagneux. Il d&eacute;jeuna avec les restes de la veille, la boule de poils sur les genoux. Un instant, il songea &agrave; d&eacute;missionner sans &ecirc;tre certain que cette id&eacute;e avait un lien avec la perquisition et chassa rapidement cette id&eacute;e en cherchant ce qu'il pourrait bien faire d'autre. Il ne put se r&eacute;soudre &agrave; laisser l'animal &agrave; la S.P.A. et partit en le laissant dormir sur le fauteuil. <br>A Denfert, il s'arr&ecirc;ta prendre un caf&eacute; dans la brasserie o&ugrave; sa femme avait l'habitude de d&eacute;jeuner. Elle &eacute;tait avec ses coll&egrave;gues de travail et il se dit qu'&agrave; tout prendre, valait mieux &ecirc;tre flic que de bosser dans les assurances. <p class="date-c">*** <p class="texte">Sudreau tourna en rond toute la journ&eacute;e &agrave; chercher comment rattraper le coup et ne se pr&eacute;occupa gu&egrave;re de l'enqu&ecirc;te. Il quitta son bureau vers dix-neuf heures trente pour arriver avant la fermeture du fleuriste de la rue de Varenne. Il laissa la voiture sur la voie de bus, baissa le pare-soleil pour que la fourri&egrave;re voie bien que c'&eacute;tait un v&eacute;hicule de police et jeta un regard vers la fen&ecirc;tre du quatri&egrave;me avant d'entrer dans le magasin. Il demanda un &eacute;norme bouquet dans les tons bleus et jaunes sans pr&ecirc;ter attention &agrave; ce que choisissait le fleuriste et grimpa les quatre &eacute;tages qui le s&eacute;paraient de son ex-femme. Il se fit mentalement une t&ecirc;te d'&eacute;pagneul abandonn&eacute; sur l'autoroute et sonna deux coups brefs. <br> &mdash; C'est pas &agrave; moi qu'il faut les offrir, salopard, dit-elle en ouvrant. <br> Elle tourna les talons en laissant la porte ouverte et se planta devant la fen&ecirc;tre du salon. Son regard fixait les phares des voitures dans la nuit mais l'ou&iuml;e essayait de deviner, au bruit des pas, dans quelle disposition se trouvait Sudreau. <br> &mdash; Bon, O.K... J'&eacute;tais speed&eacute;, j'avais pas dormi de la nuit, c'est une affaire foireuse et... <br> &mdash; Comme si tu avais besoin d'excuses pour &ecirc;tre odieux. <br> &mdash; Je passerai la voir demain pour m'excuser dans les r&egrave;gles. <br> Elle se retourna en souriant : <br> &mdash; Je serai toi, j'attendrais encore un peu... <br> &mdash; Ah... Il posa le bouquet sur le fauteuil et resta face &agrave; elle, immobile, &agrave; chercher ce qu'il pourrait bien ajouter &agrave; son mea culpa. <br> &mdash; Mon pauvre Michel, t'es macho, barjot, alcoolique ; tu deviens parano d&egrave;s qu'on ne s'occupe pas de ta braguette et t'as des spermatozo&iuml;des &agrave; la place des neurones. Elle s'amusait de le voir perdre ses moyens et devenir plus timide qu'un puceau devant quelques mots humiliants comme il aimait tant en faire. <br> &mdash; Qu'est-ce que t'as appris &agrave; l'autopsie ? <br> &mdash; Et en plus t'es flic jusqu'au bout du nud... <br> Elle posa ses mains sur les &eacute;paules de Sudreau en appuyant l&eacute;g&egrave;rement. Il s'ex&eacute;cuta sans r&eacute;sistance et resta ainsi quelques secondes, &agrave; genoux, sans savoir s'il devait lui baiser les pieds ou lui bouffer la chatte. Il posa une main caressante sur son mollet et la remonta jusqu'&agrave; ce qu'elle disparaisse sous la jupe. Il s'attendait &agrave; un coup de genou dans la m&acirc;choire, quelque chose comme &ccedil;a, et &ccedil;a le grisait tout autant que le contact charnel, mais rien ne vint. Elle restait impassible. Peu de temps avant leur divorce, apr&egrave;s l'avoir vu entrer dans un h&ocirc;tel avec une prostitu&eacute;e, elle lui avait coll&eacute; son arme de service sur la tempe et l'avait oblig&eacute; &agrave; la baiser (comme si elle s'&eacute;tait pay&eacute; un mec pour la soir&eacute;e. Il s'&eacute;tait soumis &agrave; son d&eacute;sir en sachant qu'elle &eacute;tait tout &agrave; fait capable de lui exploser la t&ecirc;te &agrave; n'importe quel moment, avant comme apr&egrave;s la jouissance. Apr&egrave;s, en y r&eacute;fl&eacute;chissant, il avait compris que lui aussi y avait pris un &eacute;tonnant plaisir. C'&eacute;tait &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; un japonais avait d&eacute;coup&eacute; et bouff&eacute; une hollandaise et il savait qu'aussi bien elle que lui, pouvait basculer dans cette folie qui se cale entre l'amour et la mort. Comme n'importe qui. Mais ce n'&eacute;tait pas pour &ccedil;a qu'ils avaient divorc&eacute; ni parce que Sudreau ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'aller voir ailleurs... Ses doigts fr&ocirc;l&egrave;rent la petite culotte de soie et elle commen&ccedil;a son rapport apr&egrave;s un r&acirc;le de plaisir. <p class="texte">&laquo; <span class="italic">La victime est morte entre 19 et 21 heures. Elle avait eu des rapports sexuels quelques heures auparavant, entre 14 et 16 heures. Mais rien ne laisse penser qu'il y ait eu viol.</span> &raquo; Il humait sa culotte et approchait le triangle d'or &agrave; petits coups de langue tout en lui malaxant les fesses. Il ne pensait qu'&agrave; &ccedil;a ; &agrave; ce cul qui le faisait encore bander les soirs o&ugrave; il dormait seul. Il ne l'entendait plus, il &eacute;tait tout entier &agrave; ce diamant noir qui lui tournait la t&ecirc;te comme du trichlo. &laquo; <span class="italic">Elle avait du salp&ecirc;tre sous les ongles, de l&eacute;gers h&eacute;matomes un peu partout sur le corps, et de la poussi&egrave;re de ciment sur les plaies des genoux</span> &raquo;. Elle commen&ccedil;a &agrave; g&eacute;mir sur &laquo; <span class="italic">genoux</span> &raquo;. &laquo; <span class="italic">Elle a certainement &eacute;t&eacute; s&eacute;questr&eacute;e dans un entrep&ocirc;t pr&egrave;s d'une rivi&egrave;re ; elle a une trace de morsure de rat au mollet gauche et des traces d'adh&eacute;sif aux poignets et aux chevilles...</span>&raquo;. Elle posa son pied droit sur l'accoudoir du fauteuil pour &eacute;carter confortablement les jambes et lui caressa la nuque en laissant courir ses ongles sur la peau. Il s'humecta l'index et lui caressa les contours de l'anus, fourra sa langue dans le vagin et fit des all&eacute;es et venues du clito au vagin en lui caressant le ventre. &laquo; <span class="italic">On a pr&eacute;lev&eacute; de nombreux &eacute;l&eacute;ments qui permettront une recherche d'A.D.N. On a pr&eacute;lev&eacute; trois bulbes pileux diff&eacute;rents, une analyse capillaire est en cours &agrave; Lyon...</span> &raquo;. Elle g&eacute;mit de plus en plus fort puis jouit profond&eacute;ment comme elle aimait le faire en ajoutant une octave pour les voisins. Elle reprit son souffle et ajouta : <br> &mdash; Ah oui, c'est une mort naturelle. Crise cardiaque. <br> &mdash; Quoi ? hurla Sudreau qui quittait lentement son Eden. <br> &mdash; T'as bien entendu. <br> Il commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;faire le premier bouton du chemisier quand elle lui prit les mains : <br> &mdash; J'ai fini mon rapport commissaire. Tu peux aller vider tes burnes ailleurs. <p class="date-c">***          <p class="texte">&laquo; <span class="italic">S'il n'y a pas eu meurtre, on peut toujours retenir la s&eacute;questration...</span> &raquo;. Kanto, son truc, c'&eacute;tait d'&ecirc;tre dans la rue, fouiner, regarder, observer, avoir son r&eacute;seau d'indics, relever les indices m&eacute;thodiquement comme un chercheur de champignons parcellise un bois. Les vices de proc&eacute;dure et les vides juridiques, c'&eacute;tait pas son affaire. Pour lui, quand tu balances une bonne femme &agrave; poil dans une poubelle apr&egrave;s l'avoir saucissonn&eacute;e, crise cardiaque ou pas, c'est pas vraiment une mort naturelle. Il essayait d'&ecirc;tre comme d'habitude mais l'intimit&eacute; qu'il avait nou&eacute;e avec la victime pendant la perquise le poussait &agrave; en faire un peu trop. Il ne voulait pas subir les sarcasmes de Sudreau qui avait du g&eacute;nie pour flairer ce genre de confusion chez ses coll&egrave;gues. <br> &mdash; Avec des zoulous de banlieue &agrave; la cervelle br&ucirc;l&eacute;e par le crack et un bavard commis d'office, &ccedil;a peut marcher. Mais si ce sont des fils de bonne famille, ils seront dehors &agrave; la 23&egrave;me heure de garde &agrave; vue, je te le garantis. N'importe quel avocat t'expliquera qu'on baise o&ugrave; et comme on veut sans que &ccedil;a regarde la justice et si elle a le cur qui l&acirc;che au moment de l'orgasme, c'est un probl&egrave;me m&eacute;dical, point. Alors vaut mieux trouver un chef d'inculpation qui tienne la route avant de les coincer parce qu'on n'a pas grand-chose pour le moment. <br>Kanto jouait avec son crayon pour contenir son agacement. Il &eacute;tait un peu largu&eacute;. Sudreau n'en branlait jamais une, et &agrave; ce stade-l&agrave; de l'enqu&ecirc;te, il reprenait son r&ocirc;le de chef et lui n'avait plus qu'&agrave; acquiescer sans broncher. <br> &mdash; On n'a pas de t&eacute;moin, continua Sudreau, juste une vague description de la bagnole et on ne peut pas se servir de l'A.D.N. pour les inculper... La seule chose, c'est que tu n'as pas le droit de balancer tes morts n'importe o&ugrave;. A moins que... . <br> &mdash; A moins que quoi ? demanda Kanto. <br>La sonnerie du t&eacute;l&eacute;phone ressembla &agrave; un coup de gueule. Sudreau d&eacute;crocha et raccrocha aussit&ocirc;t. <br>&mdash; Le patron nous attend dans son bureau. <br>&nbsp; <p class="date-c">III <br> &nbsp; <p class="texte">Il ne se passa pas grand chose durant les trois semaines qui suivirent. Mis &agrave; part le meurtre d'un employ&eacute; de supermarch&eacute;, qu'on avait retrouv&eacute; avec un lecteur optique dans le cul, et celui d'un huissier retrouv&eacute; avec trois balles dans le dos dans le parking souterrain de son immeuble. Ce dernier meurtre ressemblait plus &agrave; un crime crapuleux ou &agrave; un r&egrave;glement de compte de truands, sauf qu'on avait relev&eacute; des traces d'urine sur ses v&ecirc;tements. <br> La gr&egrave;ve avait pris fin depuis une semaine dans des accords bancals mais journalistes et politologues n'en finissaient pas d'analyser le mouvement et de parader sur les ondes. &laquo; <span class="italic">Il faut savoir terminer une gr&egrave;ve</span> &raquo; semblait &ecirc;tre le leitmotiv de chaque fin de conflit et celui-ci n'avait pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; la r&egrave;gle. En fait, les routiers avaient eux aussi menac&eacute; de se mettre en gr&egrave;ve et un vent de panique avait souffl&eacute; dans les bourses du travail. La base avait jur&eacute; d'envoyer ses cotisations directement au C.N.P.F. mais elle &eacute;tait tout de m&ecirc;me retourn&eacute;e au boulot... <p class="texte"> L'enqu&ecirc;te n'avan&ccedil;ait pas et les deux meurtres &eacute;taient tomb&eacute;s sur le bureau comme des t&eacute;lex de l'A.F.P. C'&eacute;tait le moment que Sudreau pr&eacute;f&eacute;rait dans une enqu&ecirc;te. Quand &ccedil;a ressemble &agrave; un puzzle dont les pi&egrave;ces s'embo&icirc;tent difficilement et dont la plupart sont encore en vrac dans le couvercle de la bo&icirc;te. Les trois cadavres avaient tous &eacute;t&eacute;, pour des raisons professionnelles, en contact avec V&eacute;ronique Andral, 19 ans, domicili&eacute;e chez sa m&egrave;re &agrave; Maisons-Alfort ; mais personne n'avait la moindre id&eacute;e d'o&ugrave; elle pouvait se trouver. Il avait la photo de la fille sous le verre de son bureau et la conservait jalousement sans la partager avec Kanto. Elle &eacute;tait bien trop belle pour le laisser indiff&eacute;rent. Il ne voulait pas que ce soit Kanto qui lui passe les menottes. <br> Bouvier &eacute;tait de plus en plus &eacute;nerv&eacute;. Cette affaire &eacute;tait une v&eacute;ritable bombe &agrave; retardement qui allait lui p&eacute;ter dans les pognes d'un moment &agrave; l'autre. Maintenant que la gr&egrave;ve &eacute;tait finie, il allait leur falloir du neuf aux journalistes, et quand ils feraient le rapprochement entre les meurtres, &ccedil;a tomberait d'en haut... Les manchettes de journaux, ils n'aimaient pas &ccedil;a place Beauvau. <p class="date-c">*** <p class="texte">Un matin o&ugrave; Sudreau avait d&eacute;j&agrave; pas mal bu, il ironisa sur le lien scatologique des victimes, avec en t&ecirc;te, l'id&eacute;e de provoquer Kanto qui restait de marbre. <br> &mdash; T'as d&eacute;j&agrave; encul&eacute; ta femme ? <br>&mdash; Non, seulement le chien ! Que t'es con ! Tu me fais chier, mais tu me fais chier... Tu peux pas savoir. <br>&mdash; Le prends pas comme &ccedil;a ; c'est tout un art la sodomie. <br>&mdash; Ta gueule ! <br>&mdash; Eh, tu parles &agrave; ton sup&eacute;rieur. Qu'est-ce que je disais d&eacute;j&agrave;... Ah oui. C'est facile quand tu as le bourgeon en fleur d'entrer dans la niche et de compter jusqu'&agrave; trois, mais le cul c'est autre chose, &ccedil;a demande des pr&eacute;liminaires, de la patience, du doigt&eacute;. D&eacute;j&agrave;, chez les philosophes grecs... <br>&mdash; Ferme-l&agrave; ou je t'en colle une ! Regarde-toi, il est dix heures du mat, ton haleine empeste l'alcool. Depuis que je te connais, je ne t'ai jamais entendu parler d'autre chose que de cul. Tu te fouts de tout, t'es incapable de mener une enqu&ecirc;te, c'est moi qui me colle tout le boulot. Tu veux m'apprendre ce qu'est l'amour ? Mais tu t'es vu avec ton ex-femme, elle se sert de toi comme d'un gode et toi t'es l&agrave; comme un chien d'arr&ecirc;t &agrave; attendre qu'elle te siffle. Alors, ma femme, je la baise comme je peux, mais en tout cas, elle est toujours l&agrave;. <br>&mdash; &Ccedil;a ne l'emp&ecirc;che pas d'avoir un amant. <br>Au silence qui suivit, Kanto comprit que ce n'&eacute;tait pas une vanne balanc&eacute;e au hasard. <br>&mdash; Tu vois, j'ai support&eacute; beaucoup de choses depuis qu'on fait &eacute;quipe, mais maintenant c'est termin&eacute;. D&egrave;s que l'enqu&ecirc;te est close, je change de brigade. Et je ne connais pas grand monde qui aura envie de bosser avec toi. <p class="date-c">*** <p class="texte">&Ccedil;a le prit en d&eacute;but d'apr&egrave;s-midi et Sudreau fila aussit&ocirc;t &agrave; Maisons-Alfort. La cit&eacute; Gagarine &eacute;tait &agrave; l'image de l'ex-union sovi&eacute;tique. Cette fois, il n'y avait que le grand fr&egrave;re, Thierry, une t&ecirc;te de noeud &agrave; la m&acirc;choire d&eacute;form&eacute;e qui n'avait rien &agrave; foutre du merdier dans lequel se trouvait sa sur. Sudreau avait pris la peine de consulter son dossier. A part un ou deux vols de bagnoles &agrave; 16 ans, il n'y avait rien sur lui, mais il bossait dans une soci&eacute;t&eacute; de gardiennage qui avait fait sa r&eacute;putation &agrave; coup de nerf de bufs, et on n'entrait pas dans ces bo&icirc;tes-l&agrave; par hasard. Sudreau l'interrogea mais ne put rien en tirer. D'ailleurs, il ne savait pas trop ce qu'il &eacute;tait venu foutre ici. Il ne chercha pas &agrave; revoir la chambre &agrave; coucher. Il savait qu'il n'y avait aucune trace de jeune fille, pas un v&ecirc;tement, pas une photo, pas un bibelot, rien. C'&eacute;tait ce qui les avait frapp&eacute;s la premi&egrave;re fois, avec Kanto. Pourtant, elle n'avait pas d&ucirc; se tirer depuis bien longtemps... Il revisita mentalement la pi&egrave;ce et pensa &agrave; ces femmes, dans des camps ou ailleurs, qui perdent lentement leur menstruation &agrave; force d'&ecirc;tre ni&eacute;es en tant qu'&ecirc;tre humain. <p class="texte">L'enfance de V&eacute;ronique Andral avait foutu le camp de la m&ecirc;me fa&ccedil;on, sans faire de bruit. &laquo; <span class="italic">Celui qui n'a pas de pass&eacute; n'a pas d'avenir.</span> &raquo; Il chercha d'o&ugrave; il sortait ce truc. Merde ! &Ccedil;a le faisait chier de barjoter ainsi. Il s'approcha d'Andral et lui d&eacute;crocha un violent gauche dans l'estomac. Pli&eacute; en deux par la douleur, il marmonna une insulte inaudible et essaya de se redresser. Sudreau lui p&eacute;ta le nez d'un coup de coude. Il hurlait et du sang coulait sur le lino. Sudreau lui bloqua le bras dans le dos et le remonta suffisamment haut pour l'immobiliser. Il le retourna et lui fit le coup de la tenaille. A la moindre pression, il lui p&eacute;tait la trach&eacute;e art&egrave;re. Andral devait conna&icirc;tre un peu le taekwondo parce qu'il n'insista pas. Sudreau colla son visage tout pr&egrave;s du sien. Il n'y avait pas besoin de beaucoup d'intelligence pour deviner sa d&eacute;termination. <br> &mdash; Qu'est-ce qu'elle vous avait fait pour la faire chier &agrave; ce point ? <br> &mdash; Va te faire foutre ! <br> Il le tra&icirc;na par la tignasse jusqu'&agrave; la salle de bain. L'autre hurlait, chialait, l'insultait, mais il n'&eacute;tait pas au bout de ses peines. Sudreau lui colla la t&ecirc;te dans le trou des chiottes et tira la chasse. Avec le pif cass&eacute;, Andral calcula mal sa respiration et avala de la flotte. Il suffoqua, toussa, cracha, se d&eacute;battit mais Sudreau lui maintenait la t&ecirc;te dans la cuvette avec le pied. &Ccedil;a lui plaisait de se faire un trou du cul. <br> Il sortit son Manurhin de l'holster et vida le barillet. <br> &mdash; On va jouer un peu &agrave; la roulette. Il le sortit des gogues pour lui montrer la balle qu'il remettait en jeu, fit tourner le barillet, et le renvoya dans le trou. Il appuya sur la d&eacute;tente et le percuteur tapa dans le vide. Il r&eacute;arma le chien et demanda : <br> &mdash; Alors ? <br> Il compta mentalement jusqu'&agrave; trois et appuya de nouveau. <br> &mdash; D&eacute;p&ecirc;che-toi, la chance est une femme volage. Il r&eacute;arma de nouveau. <br> &mdash; Je l'ai aper&ccedil;ue dans le 20&egrave;me pr&egrave;s du boulevard de Charonne. Elle sortait d'un squat de la rue de la Plaine. J'en sais pas plus. Elle &eacute;tait avec un type, un brun, dans une R.18 break. <br> &mdash; Qu'est-ce que tu foutais l&agrave;-bas ? Il ne r&eacute;pondit pas et le percuteur tapa de nouveau dans le vide. <br> &mdash; Je rep&eacute;rais les lieux ; le proprio nous a demand&eacute; de faire une exp&eacute;dition... <br> &mdash; T'as pas r&eacute;pondu &agrave; ma question. Qu'est-ce qu'elle vous avait fait, &agrave; toi et &agrave; ta m&egrave;re, pour la faire chier &agrave; ce point. <br> &mdash; C'est une salope, elle passait son temps &agrave; tra&icirc;ner avec les rebeux. <br> Sudreau lui colla un coup de crosse sur l'oreille. <br> &mdash; Te fouts pas de ma gueule ! <br> &mdash; C'est de sa faute si le vieux s'est tir&eacute;. <br> &mdash; Quoi ? <br> Sudreau l'avait sorti du trou des chiottes pour le regarder dans les yeux. <br> &mdash; Mon p&egrave;re s'est tir&eacute; quand ma m&egrave;re &eacute;tait enceinte parce qu'il ne voulait pas d'un autre chiard... <br> Il le tenait fermement par le col. Il restait sans voix. Il le l&acirc;cha et l'autre tomba comme un paquet de linge sale. <br> En quittant l'appartement, Andral lui dit sur un ton fataliste : <br> &mdash; T'es mort mec. <br> Sudreau se retourna et d&eacute;cocha son premier sourire : <br> &mdash; T'arrives trop tard. <p class="texte">Il regagna sa voiture, finit la flasque de gin, puis au moment de d&eacute;marrer ressortit de la bagnole. Il parcourut la liste des locataires sur l'Interphone et sonna chez Madame Picini. <br> &mdash; Commissaire Sudreau, Madame Picini ; vous pouvez m'accorder quelques minutes ? <br>&mdash; Je vous ouvre. <br>Elle l'attendait sur le pas de la porte. Il lui montra sa carte pour la rassurer et elle le fit entrer. <br>&mdash; Je voudrais que vous me parliez de V&eacute;ronique. <br>&mdash; Mais j'ai d&eacute;j&agrave; tout dit &agrave; votre coll&egrave;gue l'autre jour. <br>&mdash; Je sais. Mais c'est d'autre chose que je voudrais parler. <br>Elle &eacute;teignit la t&eacute;l&eacute; et fit du caf&eacute; frais. Elle attrapa une bo&icirc;te de galettes de Pont-Aven dans le buffet et sortit deux tasses du service en porcelaine. <br>&mdash; Y a longtemps que vous connaissez la famille Andral ? <br>&mdash; &Ccedil;a fait dix-huit ans que je suis l&agrave; et ils sont arriv&eacute;s peu de temps apr&egrave;s. Elle marchait juste la petite. Ces quelques mots illumin&egrave;rent son visage. Comme si elle venait d'ouvrir l'album de photo. <br>&mdash; C'est quel genre de famille ? <br>Madame Picini haussa les &eacute;paules. Elle ne voulait pas juger. Dans une cit&eacute;, on est tous log&eacute;s &agrave; la m&ecirc;me enseigne. Apr&egrave;s, chacun fait comme il peut et ce n'est pas toujours facile. <br>&mdash; Vous savez, la pauvre femme, toute seule avec ses deux enfants... Les nerfs, quand &ccedil;a vous l&acirc;che. J'ai connu &ccedil;a, &agrave; la mort de mon mari. Mais tout de m&ecirc;me, elle n'&eacute;tait pas gentille avec V&eacute;ronique. La pauvre petite, elle &eacute;tait haute comme trois pommes qu'elle faisait d&eacute;j&agrave; les courses, le m&eacute;nage, elle repassait le linge. Les devoirs, &ccedil;a passait apr&egrave;s... Mais elle &eacute;tait dou&eacute;e autrement. Et intelligente ! Quand elle &eacute;tait petite, elle s'&eacute;chappait le mercredi apr&egrave;s-midi et elle venait me voir pour que je lui apprenne la broderie et le crochet. Je n'ai eu que des fils, alors &ccedil;a me faisait plaisir. C'&eacute;tait un ange, vraiment. Apr&egrave;s, plus grande, elle ne venait plus bien s&ucirc;r, elle allait avec les jeunes en bas. Mais elle a toujours &eacute;t&eacute; gentille avec moi. Elle a fait b&ecirc;tises, hein ? <br>Elle ne faisait que confirmer ce que Sudreau avait devin&eacute;. Elle r&eacute;it&eacute;ra son interjection : <br>&mdash; Hein, Commissaire ? <br>&mdash; Non, rien de grave... Et le fr&egrave;re ? <br>&mdash; Lui c'est diff&eacute;rent. Il &eacute;tait beaucoup plus dur. Et m&eacute;chant avec elle. Il la tapait. C'&eacute;tait un peu un voyou. Maintenant, il s'est arrang&eacute; depuis qu'il travaille mais avant... <br>&mdash; Le p&egrave;re, il venait quelque fois ? <br>&mdash; Non, jamais. Mais d'apr&egrave;s ce que j'ai compris (elle avait baiss&eacute; la voix pour bien marquer la confidentialit&eacute; du propos), les deux enfants n'ont pas le m&ecirc;me p&egrave;re. Le p&egrave;re de V&eacute;ronique, c'&eacute;tait une aventure passag&egrave;re alors qu'elle &eacute;tait mari&eacute;e, et c'est pour &ccedil;a que son mari l'a quitt&eacute;. <br>&mdash; Le p&egrave;re de Thierry ! ? <br>&mdash; Oui. Mais je n'ai jamais voulu poser de questions... dit-elle en prenant les devant sur d'&eacute;ventuels reproches. <br>&mdash; Y a longtemps que V&eacute;ronique est partie ? <br>&mdash; Un an &agrave; peu pr&egrave;s. Elle avait trouv&eacute; un travail de caissi&egrave;re &agrave; Paris. Et, d&egrave;s qu'elle a pu, elle a pris un appartement. Elle n'est jamais revenue. <br>&mdash; Je vais vous laisser, dit Sudreau en se levant. <br>&mdash; Quand vous la verrez, vous pourrez lui dire de me t&eacute;l&eacute;phoner. &Ccedil;a me ferait plaisir de l'entendre. <br>Sudreau r&eacute;pondit d'un sourire rassurant et dit tout de m&ecirc;me en passant la porte : <br>&mdash; Ne vous inqui&eacute;tez pas madame Picini... Mais sa voix n'&eacute;tait pas tr&egrave;s convainquante. <p class="date-c">*** <p class="texte">Avec le bordel sur l'autoroute, il entra dans Paris vers 17h30. La nuit &eacute;tait en train de tomber et une esp&egrave;ce de crachin finissait d'assombrir la ville. Il repassa &agrave; son bureau et repartit aussit&ocirc;t en &eacute;vitant Kanto. Dans un caf&eacute;, pr&egrave;s de Nation, il s'attaqua &agrave; la tequila. Il en &eacute;tait &agrave; la troisi&egrave;me lorsqu'il aper&ccedil;ut Nadia sur le cours de Vincennes qui partait faire une turlutte &agrave; un jeune boutonneux dans une sanisette. Il but une nouvelle tequila en se rem&eacute;morant la derni&egrave;re qu'elle lui avait faite et se dit que le hasard n'avait &eacute;t&eacute; trop ingrat avec le gamin. Quand elle ressortit, il alla sur le pas de la porte et lui fit signe de le rejoindre. Il alluma un cigarillo et la regarda venir. <br> Elle n'avait rien de particuli&egrave;rement attirante, elle avait &agrave; peine trente balais, en paraissait quarante, et avait quelques centim&egrave;tres de plus que Sudreau. Elle &eacute;tait aussi carr&eacute;e qu'une nageuse de l'ex-Allemagne de l'Est et m&ecirc;me sa tenue avec sa jupe violette en faux cuir &agrave; ras le pompon n'avait rien d'excitant. C'est &agrave; &ccedil;a qu'on reconna&icirc;t les bons coups, se dit-il. Il avait plusieurs fois rappel&eacute; son mac &agrave; l'ordre, alors du coup elle ne rechignait pas trop &agrave; lui refiler quelques tuyaux ou &agrave; passer une soir&eacute;e avec lui &agrave; se bourrer la gueule. <br>Elle lui sauta au cou comme une vieille copine. <br>Il r&eacute;cup&eacute;ra son verre sur le comptoir et s'installa sur la banquette du fond. Le patron les suivait du regard tout en continuant sa discussion avec un habitu&eacute;. Les putes, &ccedil;a faisait d&eacute;sordre dans son &eacute;tablissement. D'ailleurs, elles le savaient bien. En principe, elles allaient ailleurs. <br>&mdash; Viens &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, dit-il en tapant la banquette du plat de la main. Il agita son verre &agrave; l'intention du serveur. Qu'est-ce que tu veux boire ? <br>&mdash; Un demi. Y a longtemps que t'es pas pass&eacute;... <br>&mdash; Comment &ccedil;a va les affaires ? <br>Elle haussa les &eacute;paules. Le serveur posa la tequila sur la table et tourna les talons. <br>&mdash; Un demi aussi. Il posa la photo sur la table. Tu connais cette fille ? <br>&mdash; Non, jamais vu. Elle tapine ? <br>&mdash; Je crois pas. Mais elle pourrait &ecirc;tre dans le coin. <br>Le serveur posa le demi. <br>&mdash; C'est qui ? demanda-t-elle. <br>Il haussa les &eacute;paules : <br>&mdash; Va savoir, peut-&ecirc;tre un ange... Qu'est-ce que c'est &ccedil;a ? demanda-t-il au serveur qui partait sur une autre table. <br>&mdash; Vous m'avez bien demand&eacute; un demi ! <br>&mdash; T'es all&eacute; le tirer dans les pissoti&egrave;res ou quoi ? Tu vas changer ton fut et tu ram&egrave;nes un vrai demi ! <br>&mdash; Laisse tomber, c'est des enfoir&eacute;s ici... <br>Le patron s'appr&ecirc;tait &agrave; aboyer. <br>&mdash; Et l'autre, dit-il &agrave; l'adresse du patron, s'il la ram&egrave;ne je lui fais fermer son boui-boui. Et il posa sa carte de flic sur la table. <br>Nadia posa une main sur sa cuisse : <br>&mdash; C'est pas un peu t&ocirc;t pour &ecirc;tre bourr&eacute; ? <br>Il ne r&eacute;pondit pas. Elle lui mit gentiment la main sur les couilles et trouva tout &ccedil;a bien endormi. <br>&mdash; &Ccedil;a n'a pas l'air d'aller toi... <br>Ils quitt&egrave;rent le troquet sans attendre le demi. Ils remont&egrave;rent le cours de Vincennes sur une dizaine de m&egrave;tres et Sudreau s'accouda au toit de sa voiture : <br>&mdash; Quand je serai &agrave; la retraite, on prendra une bicoque sur les bords de la Marne. &Ccedil;a te dit ? <br> &mdash; Et je te soignerai la prostate ! dit-elle en rigolant. Elle planta son regard dans le ciel et ajouta : &laquo; <span class="italic">c'est pas tr&egrave;s jojo une pute &agrave; la retraite</span> &raquo;. <br> &mdash; Faudra qu'on fasse une vir&eacute;e un de ces quatre, &ccedil;a chasse les id&eacute;es noires... <br>&mdash; Tu devrais aller te coucher, dit-elle en lui mettant une tape sur l'&eacute;paule. <p class="texte">Il lui en fallait un peu plus dans le cornet pour aller se coucher. Il partit avec la bagnole en roulant lentement, s'engagea dans la rue des Pyr&eacute;n&eacute;es et revint sur ses pas par la rue Lagny. Il prit tout de suite &agrave; droite dans la rue de Charonne, bifurqua et s'arr&ecirc;ta devant le squat. Il appela Kanto et lui demanda de le rejoindre rue de la Plaine, puis se brancha sur la fr&eacute;quence radio de la police pour passer le temps. Si Kanto n'avait pas de crampe dans le pied, il ne devait pas mettre plus de vingt minutes. <br> Il suivait distraitement la mise en place d'un dispositif de bouclage sur la fr&eacute;quence tout en pensant &agrave; Nadia quand il r&eacute;alisa que c'&eacute;tait la rue la Plaine qu'ils &eacute;taient en train de boucler. Il passa son brassard rouge et partit en courant &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue. <br> Les CRS &eacute;taient en place, plus froids que la mort, &agrave; attendre les ordres. Il rep&eacute;ra le chef de brigade et se jeta sur lui : <br> &mdash; Qui dirige l'op&eacute;ration ? <br> &mdash; Qui &ecirc;tes-vous ? <br> Il sortit brutalement sa carte : <br> &mdash; Alors ?... <br> &mdash; Reynaud. Il est derri&egrave;re, dans sa bagnole. <a name="retour"></a><br> Il fon&ccedil;a sur lui. Reynaud &eacute;tait commissaire de quartier &agrave; Charonne et ils ne pouvaient pas se voir depuis le S.N.A.P.C (<a href="#note">1</a>). avait essay&eacute; de le d&eacute;barquer pour alccolisme - Reynaud avait cru un peu trop vite pouvoir prendre sa place. Il distribuait les consignes sur son &eacute;metteur, et fit semblant de ne pas avoir remarqu&eacute; Sudreau&nbsp; <br> &mdash; C'est quoi tout &ccedil;a ? <br> &mdash; On &eacute;vacue le squat. <br> &mdash; Qu'est-ce qui se passe ? <br> Sudreau se retourna en entendant la voix de Kanto... <br> &mdash; Attends-moi l&agrave;. <br> Sudreau savait que c'&eacute;tait trop tard pour faire pr&eacute;valoir son enqu&ecirc;te sur l'&eacute;vacuation du squat. Il repassa le cordon de CRS, mit son gyro sur le toit, et partit &agrave; la recherche de la R.18. Il finit par la trouver dans la rue de Buzenval et retourna chercher Kanto. <p class="texte">Ils se post&egrave;rent pr&egrave;s de la R.18 et attendirent. <br> &mdash; Je ne pensais pas qu'on les coincerait si facilement, dit Kanto. <br>&mdash; Moi non plus... Ils vont peut-&ecirc;tre se faire serrer dans le squat... <br> Dix minutes plus tard, les premi&egrave;res lacrymos partirent. En bouclant le quartier, les CRS s'&eacute;taient plac&eacute;s &agrave; l'angle de la rue des Grands-Champs pour laisser l'espoir d'une fuite et mieux les cueillir dans la rue Buzenval. Et c'est ce qui se passa. Tous ceux qui d&eacute;bouch&egrave;rent dans cette rue se firent prendre en sandwich. Les matraques r&eacute;sonnaient sur les boucliers et les rangers martelaient le macadam. Sans le vouloir, ils &eacute;taient aux premi&egrave;res loges. Une trentaine de jeunes &agrave; peine sortis de l'adolescence d&eacute;barqu&egrave;rent dans la rue. Ils gueulaient des insultes bien d&eacute;risoires dans ce bordel et Sudreau pensa &agrave; Aragon ( &laquo; <span class="italic">Tirez camarades, tirez...</span> &raquo;. Il comprit que d&eacute;j&agrave;, il n'&eacute;tait plus vraiment flic. <br> L'affrontement eut lieu un peu plus haut dans la rue. <br>Il ne la vit pas arriver. Cooky s'engouffra dans sa voiture et V&eacute;ro resta au-dehors, la porti&egrave;re ouverte et le Mauser en main. <br>&mdash; Merde ! dit Kanto en sortant de la voiture. <br>Sudreau percuta et le rattrapa par le pan de la veste : <br>&mdash; Laisse ! <br>&mdash; Tu d&eacute;connes ! dit-il en passant la t&ecirc;te dans la voiture. <br>&mdash; C'est un ordre ! gueula Sudreau. <br> Elle prenait son temps pour viser. Le moteur s'emballa et un CRS s'&eacute;croula. Elle grimpa dans la voiture. Un tir tendu per&ccedil;a le pare-brise et la grenade termina sa course sur la banquette arri&egrave;re. La <span class="italic">R.18</span> partit s'encastrer dans une voiture en stationnement et V&eacute;ro passa la t&ecirc;te &agrave; travers le pare-brise. <br> Sudreau sortit en courant et se pr&eacute;cipita sur elle. Elle &eacute;tait morte. <p class="texte">Il la tira en arri&egrave;re et elle revint s'asseoir sur le si&egrave;ge comme un mannequin de cire. <br> &mdash; Qu'est-ce que tu branles, bordel ? demanda Kanto. <br>Les CRS commen&ccedil;aient &agrave; s'attrouper autour de la voiture et Sudreau brandit sa carte en gueulant : <br>&mdash; Cassez-vous ! C'est moi que &ccedil;a regarde maintenant. Cassez-vous ! <br>&mdash; Il contourna la voiture et ouvrit la porti&egrave;re conducteur. Cooky &eacute;tait en vie. Dans le choc, il avait d&ucirc; se p&eacute;ter le thorax sur le volant. Il ne bougeait pas. Il regardait V&eacute;ro que le visage sanguinolent n'avait pas enlaidie. Elle avait encore le flingue dans les mains. <br>&mdash; Vas-y, prends le... Prends-le putain ! lui disait Sudreau &agrave; voix basse. <br>&mdash; J'en ai rien &agrave; foutre de tes ordres, dit Kanto en le bousculant. Il saisit la paire de menottes accroch&eacute;e &agrave; sa ceinture. <br>&mdash; C'est toi le plus con, dit Sudreau en mettant son .38 sur la tempe de Kanto. Puis, s'adressant &agrave; Cooky, il ajouta : <br>&mdash; Si tu l'aimais, vas-y. <br>Une d&eacute;tonation r&eacute;sonna dans la caisse comme un tir de roquette. De la cervelle, de la chair, du sang et des fragments d'os les &eacute;clabouss&egrave;rent &agrave; travers la vitre ouverte. Sudreau s'approcha et poussa le corps vers V&eacute;ronique. <br>&mdash; Je ne laisserai pas passer &ccedil;a, je te le jure. <br>Sudreau monta dans sa voiture sans r&eacute;pondre. Il rentra chez lui, but pas mal, et sans trop se rappeler exactement pourquoi, il se fit sauter le caisson.</p> <p class="date-c">FIN </p>          <p class="auteur2"><a href="../auteurs/tarrad1.php">Eric Tarrade</a></p>          <p class="note-d">Soorts-Px, le 7.11.97 </p> <br> <p><a href="#retour">Note 1</a>) <a name="note"></a>Syndicat National Autonome des Policiers en Civil.</p>           <h6> <a href="mailto:contact@ours-polar.com" title="crire a l'ours">l'ours-polar&copy;2003</a> | <a href="http://www.ours-polar.com/" title="retour a l'accueil">accueil</a> | <a href="#haut" title="haut de la page">haut de page</a> </h6> <br />        </div>  </body></html> 
