<!doctype html public "-//W3C//DTD HTML 4.0 //EN"> <html> <head> <title>Text: Ren&eacute; Belletto:L'enfer</title> <meta name="author" content="Neuser"> <meta name="generator" content="Ulli Meybohms HTML EDITOR"> </head> <body text="#000000" bgcolor="#FFFFFF" link="#FF0000" alink="#FF0000" vlink="#FF0000"> <font face="Garamond">  <h1><font color="#0000FF"><a name="Ren&eacute; Belletto: <i>L'Enfer</i>">Ren&eacute; Belletto: <i>L'Enfer</i></a></font></h1> <h5><i>- Den folgenden Text k&ouml;nnen Sie online lesen oder downloaden (47KB.) - <a href="belletto.doc"><img src="button-down.gif"  border="0"></a> </i></h5>  <h2>CHAPITRE 1</h2>  <h3><p align="justify">J'entrepris d'&eacute;crire, &agrave; l'intention de ma m&egrave;re adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais en-fin ce serait chose faite, je veux dire &eacute;crire cette lettre. Explications, remerciements, pardon sollicit&eacute;, je t'embrasse et je t'aime, Michel.<br> Deux feuillets et quart d'un discours et d'une &eacute;criture d'outre-tombe, mais assez soutenus, allants, compacts, quasi allegro &agrave; leur faon, au d&eacute;but j'eus un peu envie de pleurer, au milieu beaucoup, je faillis poser mon front sur mes bras repli&eacute;s et m'abandonner &agrave; des sanglots, de ceux qui font tr&eacute;pider l'abdomen et l'endolorissent. A la fin, soulag&eacute; peut-&ecirc;tre, et absorb&eacute; par mon effort d'expression &eacute;crite, plus du tout, au point m&ecirc;me de cracher avec une certaine verve par la fen&ecirc;tre ouverte apr&egrave;s avoir l&eacute;ch&eacute; l'enveloppe et le timbre, ce dont j'ai horreur, l&eacute;-cher la colle.<br> J'&eacute;tais certain de ne pas avoir de timbre. N&eacute;anmoins, j'avais cherch&eacute; longtemps, long-temps, trop longtemps, oubliant presque pourquoi je cherchais, ce que je cherchais, et, mira-cle, j'en avais d&eacute;couvert un, sale, frip&eacute;, comme apeur&eacute; au fond de la poche arri&egrave;re gauche d'un pantalon, l&agrave; o&ugrave; je ne mets jamais de timbres, et o&ugrave; il devait se morfondre depuis des semaines, sinon des mois.<br> Madame Liliane Termes, 21, chemin du Regard, 69100 Villeurbanne. Je crachotai en-core, mais il n'y eut que le bruit et la grimace. Pas de mati&egrave;re salivaire. Il faisait trop chaud et dess&eacute;ch&eacute;.<br> J'avais soif. Je fis glisser l'enveloppe au milieu de la table, le plus au milieu possible, au centim&egrave;tre pr&egrave;s. J'y mis le temps n&eacute;cessaire. Puis j'empoignai les rebords de la table, &agrave; droite et &agrave; gauche, bras tendus, et demeurai ainsi quelques instants, dans une attitude de ma&icirc;tre du monde.<br> Je me levai soudain. Une goutte de sueur vola. La chaise ripa, manqua tomber, ne tomba pas.<br> J'allai me pencher &agrave; la fen&ecirc;tre, pratiquement mur&eacute;e. On aurait pu atteindre le mur aveugle et l&eacute;preux d'en face avec un crayon neuf. Nulle fra&icirc;cheur. L'air sans mouvement, ici moins qu'ail-leurs, &eacute;touffait.<br> A la cuisine, je bus de l'eau. A la salle de bains, je m'aspergeai le visage. Aux toilettes, j'urinai &agrave; grand fracas. La chasse fut &agrave; peine plus bruyante. Il est vrai qu'elle marchait mal. Je constatai une fois de plus que ma chair &eacute;tait douloureuse. Quand j'urinais &agrave; grand fracas, ou quand je fermais tr&egrave;s fort les paupi&egrave;res, ou me heurtais de l'&eacute;paule ou d'autre chose &agrave; un chambranle de porte ou ailleurs ou me pinais par exemple l'avant-bras ou la peau du ventre, je sentais ma chair br&ucirc;lante et fragile, comme en cas de fi&egrave;vre de cheval. Peut-&ecirc;tre avais-je la fi&egrave;vre ? Non, je ne croyais pas. L'infinie chaleur de la saison, les insomnies qui me harce-laient, mon alimentation capricieuse et le triste &eacute;tat de mon &acirc;me expliquaient de reste cette impression de fi&egrave;vre de cheval.<br> Je revins prendre la lettre, m'entroupai dans le fil du t&eacute;l&eacute;phone, traversai le hall, passai dans la pi&egrave;ce de devant o&ugrave; je m'entroupai encore dans le fil du t&eacute;l&eacute;phone, car il y avait deux postes t&eacute;l&eacute;phoniques dans l'appartement, vestige de l'&eacute;poque o&ugrave; deux personnes &eacute;trang&egrave;res l'une &agrave; l'autre vivaient l&agrave;, l'une dans la pi&egrave;ce de devant, l'autre dans la pi&egrave;ce de derri&egrave;re, et avaient d&eacute;cid&eacute; un beau jour je suppose d'accro&icirc;tre leur ind&eacute;pendance par cette installation. Je faillis choir, et arracher le fil du t&eacute;l&eacute;phone pour apaiser une hargne soudaine. J'&eacute;tais comme pr&ecirc;t au combat. Puis je repris aussi soudainement mes faons somnambuliques. Ces deux t&eacute;l&eacute;phones ne servaient qu'&agrave; m'&eacute;nerver. Ils sonnaient en m&ecirc;me temps. Double bruit, donc. Et je m'entroupais dans les fils.<br> Il est vrai qu'ils ne sonnaient jamais. Sauf quand ma m&egrave;re appelait, mais c'&eacute;tait surtout moi qui l'appelais. Et son t&eacute;l&eacute;phone &eacute;tait en panne. Impossible de l'appeler.<br> Je rangeai la lettre cachet&eacute;e et timbr&eacute;e (j'avais trouv&eacute; un timbre ! J'&eacute;tais encore sous le coup de la stup&eacute;faction) dans le tiroir inf&eacute;rieur d'une commode pass&eacute;e au brou de noix par celle qui fut longtemps ma compagne dans ces murs et qui, lass&eacute;e de mon &ecirc;tre et de mes ma-ni&egrave;res d'&ecirc;tre, &ecirc;tre et mani&egrave;res d'&ecirc;tre qui auraient lass&eacute; et fait tr&eacute;pigner une statue de pierre, avait fui un matin vers d'autres cieux. Un apr&egrave;s-midi, &agrave; vrai dire. Autour des quatre heures. En hiver. Je rangeai la lettre parmi divers objets, une trousse &agrave; crayons en plastique &agrave; la fermeture &Eacute;clair d&eacute;fectueuse (on ne pouvait plus ni la fermer ni l'ouvrir), un tube de colle s&eacute;ch&eacute;e et dur-cie, un lance-pierres fabriqu&eacute; par moi du temps de ma jeunesse, un jeu de cartes truqu&eacute;, un pistolet &agrave; amorces, une tonne de lettres priv&eacute;es ou administratives dont les exp&eacute;diteurs atten-daient ma r&eacute;ponse depuis des myriades de d&eacute;cades, un diapason (laaaaaa) aux branches &agrave; section carr&eacute;e, remballage et la notice explicative de mon r&eacute;veil &agrave; quartz qui n'avait ni avanc&eacute; ni retard&eacute; d'une seconde depuis un an, ma v&eacute;tust&eacute; et d&eacute;traqu&eacute;e petite machine &agrave; &eacute;crire, un rouleau d'amorces ros&eacute;s, quatre porte-cl&eacute;s, une poign&eacute;e de ces bouts de feutre qu'on met sous les chaises pour &eacute;viter d'importuner la moiti&eacute; de la ville quand on les racle avec rage pour une raison ou pour une autre sur le sol carrel&eacute; d'une cuisine, une copie du pauvre testament de Liliane, un cendrier en aluminium qui devait peser trois grammes, un exemplaire jaun&acirc;tre de mon livre les Fugues de Bach, et un tube d'Alymil 1000, Laboratoires pharmaceutiques Dio-blaniz, LPD, cinq comprim&eacute;s absorb&eacute;s &agrave; une minute d'intervalle vous endormaient leur homme pour l'&eacute;ternit&eacute;, si mes renseignements &eacute;taient bons. Or ils &eacute;taient excellents.<br> Excellents.<br> J'ouvris la porte-fen&ecirc;tre. 1er ao&ucirc;t. La rue de la R&eacute;publique &eacute;tait d&eacute;serte. Lyon s'&eacute;tait vid&eacute; en un jour et une nuit. Personne. J'aurais pu me croire seul au monde.<br> Je fis un pas sur le balcon. On ne pouvait d'ailleurs gu&egrave;re en faire plus. Avait-on m&ecirc;me le droit de parler de balcon ? Une petite avanc&eacute;e de rien, un semblant de balcon. A gauche, un peu de terre, venue on ne sait d'o&ugrave;. Sur cette terre avaient fini par pousser trois brins d'herbe pour l'heure roussis. Rien de commun avec les vastes &eacute;tendues naturelles qui existent, telles que plaines et plateaux. Pourtant, sur cette petite surface de ciment, contre ces barreaux rouilles, on voyait mieux le monde que d'une simple fen&ecirc;tre, si d'aventure l'envie prenait de le voir.<br> Je restai une vingtaine de secondes sur le semblant de balcon, tournant la t&ecirc;te de tous c&ocirc;t&eacute;s et roulant des yeux comme un chien fautif. Nulle pr&eacute;sence humaine dans l'art&egrave;re pi&eacute;tonne jusqu'&agrave; l'Op&eacute;ra. Nulle non plus c&ocirc;t&eacute; place de la R&eacute;publique toute proche.<br> A quelques m&egrave;tres pr&egrave;s, je devais habiter le centre exact de la ville, dans le quartier de l'H&ocirc;tel-Dieu, h&ocirc;pital o&ugrave; j'avais vu le jour trente-six ans plus t&ocirc;t.<br> Le ruissellement de la fontaine sur la place suscitait des r&ecirc;ves de fra&icirc;cheur et de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. H&eacute;las, la chaleur effroyable, cette chaleur malsaine, meurtri&egrave;re des villes en climat continental, qui battait tous records cet &eacute;t&eacute;-l&agrave; &agrave; Lyon, n'en accablait que plus, une chaleur &agrave; mourir, soixante-dix degr&eacute;s &agrave; l'ombre au bas mot. En plein soleil, impossible de savoir, personne n'aurait eu le courage d'aller d&eacute;poser un thermom&egrave;tre en plein soleil, ni &agrave; coup s&ucirc;r d'en revenir. Et les thermom&egrave;tres eux-m&ecirc;mes regagnaient l'ombre en couinant.<br> Le ciel &eacute;blouissait o&ugrave; qu'on le regard&acirc;t. Quant au soleil ! Que Dieu nous d&eacute;livre du soleil, me dis-je en rentrant, fermant la porte-fen&ecirc;tre, tirant l'&eacute;pais rideau de velours sombre, que Dieu nous d&eacute;livre du soleil ! Ma chemise blanche d&eacute;j&agrave; tremp&eacute;e s'&eacute;tait tremp&eacute;e doublement. Il s'ensuivait quand je faisais certains mouvements des bruits clapotants et visqueux, t&eacute;nus, mais bel et bien clapotants et visqueux.<br> J'&ocirc;tai l'habit et le trempai dans une cuvette &agrave; la salle de bains, avec beaucoup trop de lessive, je contr&ocirc;lai mal le d&eacute;bit de la poudre bleut&eacute;e hors du paquet trop et mal ouvert, d&eacute;chiquet&eacute; par mes doigts f&eacute;briles.<br> Retour &agrave; la pi&egrave;ce de devant. Ma vie &eacute;tait faite pour une part notable de ces petits trajets dans l'appartement. On trouve toujours une raison d'aller d'une pi&egrave;ce &agrave; l'autre. Je ne m'ennuyais pas vraiment. Ce n'&eacute;tait pas vraiment de l'ennui.<br> J'&ocirc;tai aussi mon pantalon en jean blanc pour &ecirc;tre plus &agrave; l'aise et me laissai choir dans le canap&eacute; o&ugrave; je demeurai sans bouger plusieurs heures je crois, les livres tapissant le mur en face &eacute;taient noirs de poussi&egrave;re, je les regardai longtemps, longtemps aussi le portrait de Jean-S&eacute;bastien Bach agrandi en poster, fix&eacute; par de multiples morceaux de scotch tout jaunes &agrave; gauche de la porte de communication, souvent un morceau de scotch se d&eacute;collait avec un bruit d'explosion, t&eacute;nu mais d'explosion, tsplokh 1 Quelqu'un de soigneux et s&ucirc;r de vivre en aurait remis un neuf &agrave; chaque fois, arrivant tr&egrave;s vite &agrave; un renouvellement complet, ou m&ecirc;me les aurait tous chang&eacute;s d'un coup, la s&eacute;cheresse de l'un indiquant plus ou moins la s&eacute;cheresse de tous, moi non, quand trop de morceaux de scotch rebelles froufroutaient &agrave; mon passage, je les matais de vigoureuses pressions du pouce, et allez donc, a tiendrait bien encore quelques heures !<br> Et a tenait. C'&eacute;tait le principal. L'affiche restait en place. Le portrait repr&eacute;sentait Bach peint par Haussmann en 1746. Le visage marque une sorte d'effort. Les yeux surtout, mais aussi les plis autour de la bouche. Tout le visage. C'est que Bach ne voit plus gu&egrave;re. Peut-&ecirc;tre &agrave; peine le peintre qui fixe pour toujours la sensualit&eacute; anxieuse de sa physionomie cette ann&eacute;e-l&agrave;, j'eus presque envie d'&eacute;couter un peu de musique, cinq jours que je n'avais pas &eacute;cout&eacute; un peu de musique, un exploit, mais me lever, aller &agrave; la commode, enfoncer une cassette dans le petit appareil Saba, manipuler des boutons, non, pas maintenant, plus tard, dans ma position de plus en plus avachie la sueur s'accumulait sur mon ventre nu, parfois j'y posais la main, bien &agrave; plat, doigts &eacute;cart&eacute;s, j'appuyais, je faisais glisser, sans peine malgr&eacute; la pression, jusqu'&agrave; l'os de la hanche, je recommenais, tant de liquidit&eacute; vaguement poisseuse troublait malgr&eacute; soi, au point &agrave; un moment que je ressentis un fr&eacute;missement du membre viril, un l&eacute;ger allongement et durcis-sement, un picotement de l'extr&eacute;mit&eacute;, extr&eacute;mit&eacute; qui m&ecirc;me parvint &agrave; franchir le barrage &eacute;lastique du slip et &agrave; faire une apparition prudente, mais si peu remarqu&eacute;e qu'elle n'insista pas et regagna dans la seconde sa tani&egrave;re obscure, touffue et moite, et je me remis &agrave; penser &agrave; autre chose, c'est-&agrave;-dire &agrave; rien et &agrave; tout.<br> Je frottai ou fis semblant de frotter ma chemise aux aisselles, la tordis sans m&eacute;nagement, retendis. Je la trouvai impeccable. Rien d'&eacute;tonnant. La quantit&eacute; de lessive que j'avais pr&eacute;cipit&eacute;e dans la cuvette aurait blanchi une charrette d'anthracite. Et je salis peu. J'ai longtemps cru que je salissais peu. Assez tard dans ma vie, des gens m'avaient fait remarquer, agac&eacute;s parfois, que je salissais comme tout le monde. Peut-&ecirc;tre. S&ucirc;rement. N'emp&ecirc;che. J'ai peine &agrave; le croire. Il m'arrive encore de trouver mes habits sales propres.<br> Dans un quart d'heure, une demi-heure au plus, elle serait s&egrave;che. Je tirai la porte de mon r&eacute;frig&eacute;rateur d&eacute;labr&eacute;. En ruine. Miracle, elle s'ouvrit. Le r&eacute;frig&eacute;rateur contenait en tout et pour tout deux bi&egrave;res. J'en empoignai une. Le moteur de l'engin, accabl&eacute; lui aussi par la chaleur, s'&eacute;puisait en un vacarme grasseyant et irr&eacute;gulier de mauvais augure.<br> La rage impuissante de l'agonie.<br> Je pris mon &eacute;lan, un v&eacute;ritable &eacute;lan, pour refermer la porte &agrave; toute vol&eacute;e, comme si je voulais exp&eacute;dier tant de vieillerie hors des limites de la ville. Elle se ferma, se tint ferm&eacute;e, bravo. Pour fermer, c'&eacute;tait simple. Il fallait faire preuve, selon son temp&eacute;rament ou l'humeur du moment, soit d'une d&eacute;licatesse ang&eacute;lique - flooop,. ferm&eacute;e -, soit d'une brutalit&eacute; g&eacute;ologique, toute solution interm&eacute;diaire &eacute;chouait sans rem&egrave;de. Il suffisait de le savoir. L'ouverture en revanche &eacute;chappait &agrave; la pr&eacute;vision raisonn&eacute;e. Pas de r&egrave;gle. Tout &eacute;tait possible. Une traction normale, ou anormalement faible ou forte, pouvait &ecirc;tre efficace ou non : te refus total n'&eacute;tait pas &agrave; exclure. C'&eacute;tait le pire. On tra&icirc;nait alors le r&eacute;frig&eacute;rateur par la poign&eacute;e &agrave; travers l'appartement comme une sale b&ecirc;te en arrachant l'&eacute;lectricit&eacute; derri&egrave;re et une partie du mur autour de la prise, rien &agrave; faire, la porte restait soud&eacute;e au corps de l'objet. Mais dix minutes plus tard, un simple effleurement et elle s'ouvrait largement, franchement, avec un profond soupir, comme soulag&eacute;e elle-m&ecirc;me, ou encore, c'&eacute;tait possible, avec mille r&eacute;ticences, &eacute;mettant un intol&eacute;rable grincement aigu et ironique, pr&ecirc;te semblait-il &agrave; se refermer d'un coup haineux.<br> Il arrivait m&ecirc;me qu'elle s'ouvr&icirc;t seule, sans raison, par bravade. Je la refermais alors d'une ruade dont la puissance d&eacute;j&agrave; consid&eacute;rable &eacute;tait centupl&eacute;e par un esprit de vengeance certain.<br> La bouteille de bi&egrave;re &eacute;tait &agrave; peine fra&icirc;che &agrave; ma paume.<br> J'&eacute;coutai, enfin, un peu de musique. J'&eacute;coutai la cantate n 82 de Bach, pour la F&ecirc;te de la Purification, me h&acirc;tant d'avaler la bi&egrave;re &agrave; peine fra&icirc;che &agrave; ma paume avant qu'elle ne f&ucirc;t trop br&ucirc;lante &agrave; ma gorge. Jadis, cette cantate m'&eacute;mouvait parce que la voix de basse dit des choses comme : fermez-vous, yeux fatigu&eacute;s, endormez-vous, fermez-vous dans une douce b&eacute;atitude, je me r&eacute;jouis de ma mort, ah ! si seulement j'avais d&eacute;j&agrave; trouv&eacute; la mort 1 et moi-m&ecirc;me sou-vent j'avais envie de fermer mes yeux fatigu&eacute;s, j'&eacute;coutai et je fus encore &eacute;mu, un peu de l'&eacute;motion de jadis parvint &agrave; m'irriter.<br> L'affiche &eacute;tait &agrave; ma hauteur. Je fis un pas machinal pour me mettre dans l'axe du regard de Bach, je le regardai mais lui ne me regardait pas, et ne me regarderait jamais. Quatre ans plus tard, dans les derniers jours de mars 1750, un oculiste itin&eacute;rant, John Taylor, tenta deux op&eacute;rations sur Bach. Bach en mourut quatre mois apr&egrave;s (et non six, comme l'&eacute;crit Forkel, qui a repris beaucoup d'erreurs du n&eacute;crologue de 1754). Bach n'est d'ailleurs pas le seul patient que les pratiques de Taylor men&egrave;rent au tombeau sans d&eacute;lai. Une op&eacute;ration ophtalmologique en 1750 ! Fut un temps o&ugrave; j'ignorais m&ecirc;me que cela se pratiqu&acirc;t. Je croyais qu'en mati&egrave;re d'op&eacute;ration ophtalmologique, en 1750, on se bornait &agrave; faire sauter au couteau l'il atteint avant de d&eacute;sinfecter la plaie au fer rouge. Non. Taylor par exemple traitait la cataracte, &agrave; la suite de quoi certes les malades aveugl&eacute;s pour de bon mouraient en quelques jours de souf-frances inhumaines, mais enfin on tentait ce genre d'intervention.<br> Que le sommeil vous ferme, paupi&egrave;res fatigu&eacute;es !<br> <div align="right"><a href="#Ren&eacute; Belletto: <i>L'Enfer</i>"><img src="button-seite.gif" border="0"></a></div> <br> Les maisons devinrent plus rares. Num&eacute;ro 43. La propri&eacute;t&eacute; des Dioblaniz &eacute;tait une ancienne ferme remise &agrave; neuf, plusieurs b&acirc;timents dispos&eacute;s en rectangle autour d'une cour int&eacute;rieure qu'on voyait de la route, &agrave; travers les barreaux d'une grille. Ce rectangle &eacute;tait pris dans le rectangle plus vaste d'un terrain clos de hauts murs.<br> Sans doute parce que je connaissais les Dioblaniz et savais qu'ils &eacute;taient boliviens et entour&eacute;s de Boliviens, cette ferme bien lyonnaise de la grande banlieue m'apparut dans le jour finissant comme un morceau d'ailleurs greff&eacute; sur le sol lyonnais.<br> Je d&eacute;passai le 43, m'arr&ecirc;tai une centaine de m&egrave;tres plus loin, la voiture coll&eacute;e au mur d'enceinte. Je grimpai sur le toit de la voiture. Je me dressai sur la pointe des pieds. Je regar-dai. Personne. Des arbres fruitiers, de hautes herbes. A droite, la masse sombre d'une aile du b&acirc;timent, perc&eacute;e de peu de fen&ecirc;tres.<br> Je continuai en voiture jusqu'au bout du terrain, le plus loin possible de la maison. Je grimpai sur la voiture, puis sur le mur. Toujours personne. Je me suspendis par les mains, sautai, trois m&egrave;tres et quelques moins mon m&egrave;tre quatre-vingt-deux. Je me fis un peu mal au derri&egrave;re (apr&egrave;s que mes pieds eurent touch&eacute; le sol, je retombai assis sur un caillou pointu qui manqua me p&eacute;n&eacute;trer le fondement) et un peu au ventre, un &eacute;lancement &agrave; l'endroit de ma bles-sure.<br> L'arme lyonnaise de L&eacute;onard Lichem &eacute;tait rest&eacute;e dans la poche de mon blouson, charg&eacute;e d'une balle. Je n'eus pas &agrave; m'en servir. Tout se passa avec une atroce facilit&eacute;. L'horreur et l'atrocit&eacute; ne se dissimulaient plus, mais s'offraient &agrave; moi.<br> Je me dirigeai vers la maison en rasant le mur, tant&ocirc;t pli&eacute; en deux le cou &agrave; angle droit avec le torse, tant&ocirc;t, quand le torticolis menaait, jambes fl&eacute;chies les genoux &eacute;cart&eacute;s &agrave; la mani&egrave;re des clowns et des |anormaux. Puis je longeai l'aile du b&acirc;ti-ment perc&eacute;e de peu |de fen&ecirc;tres, deux seulement me semblait-il au rez-de-chauss&eacute;e.<br> Mais je n'eus pas besoin d'atteindre une fen&ecirc;tre, au prix d'un danger certain. Je d&eacute;cou-vris tr&egrave;s vite &agrave; mes pieds un soupirail rond, un il-de-buf au ras du sol divis&eacute; en quatre parties semblables par une croix de bois. Je brisai la vitre d'une de ces parties, la plus proche du syst&egrave;me d'ouverture, &agrave; l'aide d'une pierre dont j'&eacute;moussai la bruyante duret&eacute; en l'enrou-lant dans mon blouson. Peu de verre tomba &agrave; l'int&eacute;rieur. Donc peu de bruit. Le reste du verre s'&eacute;tait fendu selon des figures capricieuses que j'&ocirc;tai une &agrave; une avec pr&eacute;caution, jusqu'&agrave; ce que je pusse glisser la main et faire jouer l'ouverture. Je remis mon blouson noir. Je me fau-filai. Je d&eacute;gringolai dans une sorte de cave, propre, o&ugrave; &eacute;taient entrepos&eacute;s des malles en osier et en m&eacute;tal et des tonnelets. J'ouvris sans difficult&eacute; la porte de cette cave. Je me trouvai dans un couloir blanc &eacute;clair&eacute; au n&eacute;on, et climatis&eacute;, un froid excessif vous saisissait. J'avanai. Le couloir d&eacute;bouchait dans un autre couloir. A gauche et &agrave; droite du nouveau couloir, des por-tes, &agrave; quatre m&egrave;tres environ. Ferm&eacute;es &agrave; cl&eacute; ? Oui, une cl&eacute; joua dans la serrure de la porte de gauche...<br> Je retournai pr&eacute;cipitamment me coller dos &agrave; la cave, revolver braqu&eacute;. Un homme passa, petit, fonc&eacute; de peau, v&ecirc;tu d'une blouse blanche. Je l'entendis ouvrir la porte de droite. Ne pas la refermer &agrave; cl&eacute;, la claquer seulement.<br> J'attendis quelques instants, puis je marchai sur ses traces. Des trous grillag&eacute;s au pla-fond puisaient par rafales un air glacial. Je grelottais. Je m'approchai de la porte de droite, non referm&eacute;e &agrave; cl&eacute;, j'en &eacute;tais s&ucirc;r. J'ouvris doucement, mais d'un coup.<br> Personne dans la grande pi&egrave;ce circulaire o&ugrave; je fis alors un pas, arme de Lichem &agrave; la main.<br> Trois portes y donnaient, perc&eacute;es d'une sorte de hublot semblable &agrave; ceux des avions et des bateaux. Je m'approchai de la premi&egrave;re. Je regardai. Je vis une salle d'op&eacute;ration. Personne &agrave; l'int&eacute;rieur. Une salle d'op&eacute;ration !<br><br>  N&eacute;on, blancheur et froid. J'eus presque le r&eacute;flexe stupide de remonter la fermeture &Eacute;clair de mon blouson. Une clinique souterraine... Mon id&eacute;e folle faisait des cabrioles de vitalit&eacute;. La deuxi&egrave;me salle &eacute;tait une simple annexe de la premi&egrave;re. Celle o&ugrave; le chirurgien se pr&eacute;pare et revient l'op&eacute;ration termin&eacute;e.<br> Toujours personne.<br> C'est dans la troisi&egrave;me pi&egrave;ce, confortable, bien am&eacute;nag&eacute;e, un mod&egrave;le de chambre de ma-lade, que s'&eacute;battaient &agrave; leur aise la Folie, l'Horreur et l'Aberration.<br> Deux enfants &eacute;taient assis dans des lits jumeaux.<br> Simon de Klef et un autre enfant. J&eacute;sus Dioblaniz...<br> Au-dessus de leurs lits, accroch&eacute; au mur, un tableau de Phil Dreux, une foule, burlesque et menaante, d'&eacute;pluchures coll&eacute;es.<br> L'homme en blanc des couloirs blancs me tournait le dos. Il achevait de d&eacute;faire une bande de gaze enroul&eacute;e autour de la t&ecirc;te de Simon et qui lui cachait les yeux.<br> La bande fut d&eacute;faite.<br> L'homme enleva alors avec d&eacute;licatesse les deux pansements pos&eacute;s chacun sur un il de l'enfant.<br> La plus grande horreur, &agrave; laquelle j'assistais, &eacute;tait lente, silencieuse, douce. Elle ne forait pas l'attention par un d&eacute;cha&icirc;nement de fr&eacute;n&eacute;sies sans pareilles. Non, il fallait se convaincre de sa pr&eacute;sence, il fallait se dire : c'est bien cela que je vois, c'est bien cela qui est ! Pour cette raison, le hurlement qui vous &eacute;tait arrach&eacute; avait tout loisir d'&ecirc;tre grossi, grandi, multipli&eacute;, d&eacute;-natur&eacute; par le travail impitoyable de la pens&eacute;e. Mais ce hurlement, je devais en r&eacute;primer l'&eacute;mission, et il me meurtrit l'int&eacute;rieur de l'&ecirc;tre d'une blessure mortelle, et qui le resterait toujours.<br> Simon de Klef n'avait plus d'yeux.<br> L'adorable, le bel enfant brun aux cheveux lisses, le petit ami complice et tourment&eacute; de quelques &eacute;tranges instants de ma vie, fr&egrave;re de Mich&egrave;le de Klef et fils du mort vivant Simon de Klef auquel nul secret jamais ne serait arrach&eacute;, et, ainsi me disais-je, le deuxi&egrave;me fils adoptif de Liliane Termes, l'enfant n'avait plus d'yeux. La bande d&eacute;faite, les pansements &ocirc;t&eacute;s, il exhiba des orbites creuses et rougies. Il tournait machinalement la manivelle d'une bo&icirc;te &agrave; musique que je ne pouvais entendre. Il portait un joli pyjama, semblable &agrave; celui de J&eacute;sus. Une table &eacute;tait couverte de g&acirc;teaux et de boissons que les enfants aiment. J&eacute;sus Dioblaniz, garonnet du m&ecirc;me &acirc;ge, exhibait, lui, des yeux qui voyaient. Peu sans doute, mal, de pr&egrave;s seulement, son regard - mauvais - se posa sur moi - je ne songeai m&ecirc;me pas &agrave; m'&eacute;carter du hublot - sans s'arr&ecirc;ter, sans rien manifester, mais ses mouvements de t&ecirc;te attentifs vers son compagnon sacrifi&eacute;, vers l'homme en blanc, sa mani&egrave;re d'approcher de ses yeux fixes et hagards, o&ugrave; apparaissaient et disparaissaient, erraient de mauvaises lueurs, l'un ou l'autre des jouets pos&eacute;s sur son lit - ses gestes, ses attitudes &eacute;taient &agrave; n'en pas douter d'un &ecirc;tre qui voyait les choses !<br> L'homme en blanc abaissait et soulevait les paupi&egrave;res de Simon. Puis il lui tapota la joue.<br> Je m'&eacute;cartai.<br> Perfecto Jinez avait-il &eacute;t&eacute; assassin&eacute; d&eacute;j&agrave; par quelque sibire des Dioblaniz, ou avait-on en-core besoin de ses services uniques ? Selon mon id&eacute;e, assassin&eacute; d&eacute;j&agrave;. Peu de temps apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; enlev&eacute; - par Lichem ? Selon moi, par quelqu'un d'autre, dans cette histoire mont&eacute;e comme un m&eacute;canisme labyrinthique o&ugrave; chacun savait peu et parcourait seul son petit bout de chemin -,peu de temps apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; enlev&eacute;, disais-je, et contraint &agrave; l'&eacute;pouvantable greffe, sous d'&eacute;pouvantables pressions...<br> Folie, Horreur, Aberration ! <br> Je repartis par o&ugrave; j'&eacute;tais venu. <br> La chaleur me coupa le souffle.<br> Je crus que je resterais prisonnier de la maudite propri&eacute;t&eacute;, tant le maudit mur offrait peu de saillies aptes &agrave; favoriser mon ascension. Et, cette fois, je me fis tr&egrave;s mal. Apr&egrave;s une esca-lade p&eacute;nible, mes pieds gliss&egrave;rent sur leurs prises insuffisantes, et ma main gauche resta agripp&eacute;e au haut du mur, retenant tout mon corps. Je crus qu'on me coupait les doigts. Malgr&eacute; la souffrance, je me hissai de quelques centim&egrave;tres &agrave; l'aide du seul bras gauche et parvins &agrave; m'accrocher aussi de la main droite.<br> Je franchis le mur. Mais je m'&eacute;tais tordu et entaill&eacute; l'index gauche, qui saignait.<br> Je fonai impasse du Point-du-Jour.<br> II faisait presque sombre. Comme la veille, Mich&egrave;le de Klef posa son livre, jeta sa cigarette et vint &agrave; ma rencontre. Je ne mi laissai pas le temps de m'interroger sur mon doigt ensanglant&eacute; ni sur ma mine gris&acirc;tre de momie plusieurs jours apr&egrave;s le d&eacute;roulement des bandelettes. - Je vais appeler la police. J'ai retrouv&eacute; Simon. H&eacute;las... Je lui avais dit que je retrouverais Simon, je l'avais retrouv&eacute; ! Je lui racontai.<br> Elle se pr&eacute;cipita dans la maison en pleurant. Je Ha suivis. Je composai le num&eacute;ro de la police rue Vauban. Je dis, parlant vite : &Eacute;coutez-moi bien et notez, Simon de Klef, dix ans, a &eacute;t&eacute; enlev&eacute;. Il est retenu chez Hector et Isabelle Dioblaniz, 43, route de Lyon, &agrave; Rillieux-la-Pape, dans un sous-sol am&eacute;nag&eacute; en clinique, aile gauche du b&acirc;timent. M&eacute;fiez-vous, vous aurez af-faire &agrave; des fous. D&egrave;s que vous aurez l'enfant, pr&eacute;venez sa sur Mich&egrave;le de Klef, 812.53.47. Vous trouverez peut-&ecirc;tre &eacute;galement Perfecto Jinez, l'ophtalmologue. Et je raccrochai, malgr&eacute; les douze mille questions qui me furent pos&eacute;es entre le moment o&ugrave; j'&eacute;loignai l'appareil de mon oreille et celui o&ugrave; je le posai sur son support, clic-clac.<br> Et nous attend&icirc;mes, Mich&egrave;le et moi, deux heures. Je d&eacute;sinfectai et bandai mon doigt. Mi-ch&egrave;le fuma un paquet de cigarettes. Pendant ces deux heures, je ne lui vis les l&egrave;vres qu'amin-cies, rentr&eacute;es, qu'elle fum&acirc;t ou ronge&acirc;t ses ongles. Le t&eacute;l&eacute;phone sonna. Elle d&eacute;crocha. Les Dioblaniz et quelques autres personnes avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s. Simon avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; &agrave; la polyclinique de Rillieux.<br> (...12 pages....)<br><br>  Le t&eacute;l&eacute;phone constitua presque mon seul lien avec le monde. Mich&egrave;le de Klef, Anne Miller et Isabel de Tuermas m'appel&egrave;rent. Mich&egrave;le renonait &agrave; l'enregistrement de son disque Grana-dos. Plus tard peut-&ecirc;tre. Elle en &eacute;tait soulag&eacute;e soulag&eacute;e. Les Dioblaniz, me dit-elle, se bu-taient dans leur silence Ils seraient condamn&eacute;s &agrave; vie. L'enqu&ecirc;te n'aboutira sans doute jamais. Mais peu importait maintenant.<br> J&eacute;sus Dioblaniz voyait.<br> Simon, enfant sur qui la gr&acirc;ce s'&eacute;tait atrocement apesantie, persistait dans son &eacute;tat paisible de mort vivant. Aucun changement, aucune am&eacute;lioration Elle-m&ecirc;me r&eacute;sistait au d&eacute;sespoir et at-tendait le moment b&eacute;ni de me revoir. Bient&ocirc;t ? Bient&ocirc;t, lui disais-je.<br> Je l'entendais fumer, souffler la fum&eacute;e dans le t&eacute;l&eacute;phone.<br> Isabel &eacute;tait heureuse de son retour &agrave; la terre natale, et serait plus heureuse encore le jour o&ugrave; elle recevrait ma visite. Est-ce que j'y songeais ? songeais, lui disais-je.<br> Anne se remettait de ses fatigues. Elle composait un nouveau morceau pour le violon. L'id&eacute;e de me le faire &eacute;couter l'emplissait de joie. En septembre ? En septembre, lui disais-je. <br> Un jour, je d&eacute;couvris qu'une simple feuille papier gliss&eacute;e dans la porte du r&eacute;frig&eacute;rateur en rendait ais&eacute;es l'ouverture et la fermeture. J'allai une fois sur la tombe de Liliane, de fois &agrave; Carrefour-V&eacute;nissieux pour des courses de nourriture et trois fois prendre un coca-cola au bar rouge&acirc;tre des Archers, dans le fracas du juke-box, de ses paso doble et de ses chansons d'amour simples et d&eacute;sesp&eacute;rantes, qui couvrait les fracas du fr&egrave;re du patron, son remplaant, fant&ocirc;me abandonn&eacute; par son &eacute;pouse, le malheu-reux avait d&eacute;cid&eacute; de suivre un nouveau traitement en septembre. Peut-&ecirc;tre, me confia-t-il un soir, avait-il capitul&eacute; trop vite devant la maladie. Je vivais en reclus. Je tapais sur ma machine &agrave; &eacute;crire &agrave; longueur de journ&eacute;e (ce qui re-tarda notablement la gu&eacute;rison de mon index gauche) sans que nulle image s'interpos&acirc;t entre mon regard et le papier.<br> Septembre approcha. Bient&ocirc;t le retour des foules, les trains bond&eacute;s, les bateaux, les avions, les automobiles. Des grappes de six personnes accroch&eacute;es au m&ecirc;me v&eacute;lo. De six chiens &agrave; la m&ecirc;me laisse. De nombreux paniers dans le m&ecirc;me uf, je me souvins de...<br> La fra&icirc;cheur naissante de l'automne.<br> Mes multiples projets. Ce qu'il adviendrait. J'allais revoir Anne, Mich&egrave;le, Isabel. J'allais h&eacute;riter, changer de maison, faire extraire la balle de Lichem, envoyer mon livre, mes livres, le pr&eacute;sent et le pass&eacute;, &agrave; Smikel and Keyelgod, gagner des mille et des cents, commencer une v&eacute;-ritable carri&egrave;re de pianiste. Ma&icirc;tre du monde, gr&acirc;ce aux &eacute;v&eacute;nements de ce mois d'ao&ucirc;t !<br> Pourtant, ce qui avait &eacute;t&eacute; et qui devait &ecirc;tre ayant &eacute;t&eacute;, et vivant reclus dans mon intimit&eacute; dactylographique avec Rainer von Gottardt, je craignis soudain que ma vie, tout enti&egrave;re figure - pour user encore de l'image derri&egrave;re laquelle je m'&eacute;tais abrit&eacute; lorsque j'avais refus&eacute; l'offre du Ma&icirc;tre de partager son toit, et derri&egrave;re laquelle peureusement je m'abritai encore - je craignis que ma vie tout enti&egrave;re image ne dev&icirc;nt tout enti&egrave;re fond imperceptible avec lequel je me confondrais tout entier, avant que nul des projets &eacute;num&eacute;r&eacute;s ne s'y inscriv&icirc;t !<br> Je ne mourrais pas, je l'avais su la fameuse nuit de ma mort. Mais, le 31 ao&ucirc;t au soir, le livre achev&eacute; et rang&eacute; dans le tiroir du bas de la commode noircie au brou de noix par la personne qui avait &eacute;t&eacute; ma compagne, ne l'&eacute;tait plus et ne le serait jamais plus, le 31 ao&ucirc;t au soir, debout et suant sur mon semblant de balcon, l'index gauche encore douloureux, et loin d'&ecirc;tre gu&eacute;ri, je me trouvai seul dans Lyon d&eacute;sert. Parce que ce 31 ao&ucirc;t tombait un samedi et que les foules ne rentreraient que le lendemain diman-che ? Peut-&ecirc;tre.<br> Peut-&ecirc;tre aussi septembre ne viendrait jamais. Cet animal de soleil, vainqueur et vaincu, semblait s'&ecirc;tre endormi dans sa plus grande ardeur. Et une menace toujours pr&eacute;sente en moi et hors de moi, mais d&eacute;sormais sans contenu, semblait tarir l'&eacute;coulement du temps.<br> Oui, la vie peut-&ecirc;tre allait se d&eacute;rober, et demain ne jamais venir. Et ce mois d'ao&ucirc;t pass&eacute;, ce que j'avais v&eacute;cu, sombrer alors dans le ch&acirc;timent de l'oubli, quelque part, nulle part, comme une lettre &eacute;crite et jamais envoy&eacute;e.<br> Ma&icirc;tre absolu, je me trouvais seul dans ma ville d&eacute;serte.<br> Je ne savais pas.<br> </p> <br> <table width=100%> <tr>  <td width=33%><div align="center"><a href="beletto.doc"><img src="button-down.gif" border="0"></a></div> </td>  <td width=33%><div align="center"><a href="#Ren&eacute; Belletto: <i>L'Enfer</i>"><img src="button-seite.gif" border="0"></a></div> </td>  <td width=33%><div align="center"><a href="index.htm"><img src="button-start.gif" border="0"></a></div> </td> </tr> </table>  </p> </h3> </font> </body> </html> 
