<HTML> <HEAD> <TITLE>Regards 24  - Mai 1997  - Dans l'enfer du double </TITLE> </HEAD> <BODY BGCOLOR="#FDF5D9" LINK="#E60000" ALINK="#E60000" VLINK="#000033">  <P>&nbsp;</P>  <P><A NAME="top"></A><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <P><FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="index.html"><IMG SRC="une.gif" ALT="Regards" WIDTH=60 HEIGHT=90 BORDER=0 ALIGN=right></A></FONT> <FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="index.html#suj">Mai 1997 </A></FONT> <FONT SIZE="-1" FACE="Arial"> - Hors-sujet </FONT></P>  <P><B><FONT FACE="Arial">Dans l'enfer du double </FONT></B></P> <P><FONT FACE="Arial">Par Evelyne Pieiller </FONT> </TD></TR> <TR> <TD> <P> <HR SIZE="1" WIDTH=400 ALIGN=LEFT NOSHADE> </TD></TR> </TABLE></P>  <TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"><B>Une fois clon&eacute;, comment &ecirc;tre s&ucirc;r qu'on est l'original ? C'est l'&egrave;re du soup&ccedil;on .  Alors, on peut &ecirc;tre altruiste et &eacute;go&iuml;ste &agrave; la fois...</B> <P> Comme chacun sait, ou presque, le terme clone vient du mot grec qui signifie pousse, et d&eacute;signait initialement " la descendance d'un individu par multiplication v&eacute;g&eacute;tative ".  Autrement dit, il s'agissait l&agrave; de botanique et donc d'un domaine qui fournit, assez rarement, en cauchemars les &ecirc;tres humains ordinaires, m&ecirc;me port&eacute;s sur le jardinage.  Seuls se d&eacute;brouill&egrave;rent pour en faire l'une de leurs obsessions favorites ces inquiets sarcastiques qui adorent aller au bout des hypoth&egrave;ses, m&ecirc;me quand elles m&egrave;nent en enfer: on aura reconnu les &eacute;crivains de science-fiction. <P> En fait, ils se contentent l&agrave; de renouer avec une tr&egrave;s vieille angoisse: celle du double, du doublon, du duplicata.  Le double, c'est cet autre moi-m&ecirc;me que soudain je reconnais sans le conna&icirc;tre, cette part de moi devenue autonome et qui commet d'&eacute;tranges horreurs, ou qui veut m&ecirc;me m'exterminer pour prendre ma place.  Le double, c'est mon ombre, c'est ma part d'ombre, c'est le myst&egrave;re de l'identit&eacute;.  Qu'est-ce que c'est que dire " je " ? Qui dit " je " quand il r&ecirc;ve ? Qui dit " je " quand la m&eacute;moire se brouille, ou quand s'expriment des d&eacute;sirs qu'on ne reconna&icirc;t pour siens qu'&agrave; son...corps d&eacute;fendant ? Le double porte ce qui me trouble, ce qui m'&eacute;gare, ce qui vient de moi et m'est &eacute;tranger.  Alter ego. <P> Evidemment, les auteurs de science-fiction, qui ont merveilleusement mauvais esprit, ont repris avec entrain ce th&egrave;me, en le d&eacute;pla&ccedil;ant vicieusement du domaine fantastique ou po&eacute;tique qu'il hantait, pour le faire s'&eacute;panouir sur un terrain " scientifique ".  Ils se sont d'abord satisfaits des robots, et de d&eacute;traquer la machine en lui adjoignant des possibilit&eacute;s intellectuelles qui, peu &agrave; peu, ne se distinguaient plus tr&egrave;s clairement de " l'&acirc;me ".  Mais le robot avait toujours un c&ocirc;t&eacute; bo&icirc;te de conserves bricol&eacute;e qui permettait de garder le sourire: chez Asimov, le pape du robot, ou chez Scheckley, l'homme, effleur&eacute; par l'aile du doute, parvient &agrave; r&eacute;cup&eacute;rer et sa sup&eacute;riorit&eacute;, et le sentiment de son incomparable identit&eacute;.&Ccedil;a se complique en revanche sensiblement avec les andro&iuml;des. <P> L'andro&iuml;de est un &ecirc;tre artificiel r&eacute;alis&eacute; &agrave; partir d'&eacute;l&eacute;ments organiques.  Rien &agrave; voir avec le cyborg, qui est la symbiose de l'homme et de la machine.  L'andro&iuml;de est, exactement, une " cr&eacute;ature " comme l'est le " monstre " du Dr Frankenstein.  Il est " cr&eacute;&eacute; " par l'homme, en attendant, bien s&ucirc;r, qu'il soit cr&eacute;&eacute; par d'autres andro&iuml;des.  Le probl&egrave;me, c'est que l'andro&iuml;de, &agrave; part sa naissance, est en tous points comparable &agrave; l'homme.  Il " est fait &agrave; son image " y compris, horreur, horreur, dans la complexit&eacute; de ses processus mentaux.  Il est un parfait " simulacre".  Toute la question est alors de savoir comment rep&eacute;rer l'humain authentique de l'andro&iuml;de, surtout quand la " cr&eacute;ature " a &eacute;t&eacute; dot&eacute;e de souvenirs et est persuad&eacute;e d'&ecirc;tre un humain comme les autres.  Qu'est-ce donc qui fait la sp&eacute;cificit&eacute; de l'humain ? Dans les Andro&iuml;des r&ecirc;vent-ils de moutons &eacute;lectriques ? (&eacute;ditions Latt&egrave;s), P.  K.  Dick, celui qui, sans doute aucun, a le mieux explor&eacute; ce vertige, ne donne pas v&eacute;ritablement de r&eacute;ponse.  Pour lui, la diff&eacute;rence tiendrait &agrave; la possibilit&eacute; de compassion propre &agrave; l'homme, et interdite &agrave; ses cr&eacute;atures.  Mais il existe des hommes sans compassion, et les cr&eacute;atures, puisqu'elles peuvent penser, se rappeler, &eacute;changer, pourront bien un jour d&eacute;couvrir les sentiments.  Quant &agrave; l'homme, il en est r&eacute;duit &agrave; se demander s'il n'est pas un andro&iuml;de particuli&egrave;rement retors... <P> Le clonage n'est gu&egrave;re alors qu'une des manipulatiions g&eacute;n&eacute;tiques possibles, un aspect particulier des andro&iuml;des, celle qui permet l'immortalit&eacute;.  Il est &agrave; l'homme ce qu'est la bouture &agrave; la plante, mais, dans le cas de l'homme, il fait, litt&eacute;ralement, des miracles: les morts revivent dans leur clone, et la vie continue.  Ladite vie peut alors se passer de sexualit&eacute; (c'est le cas dans l'&eacute;bouriffant R&ecirc;ve de fer de Norman Spinrad, Livre de poche, o&ugrave; le monde est peupl&eacute; par les clones typiquement aryens d'un dictateur), ladite vie peut aussi devenir passablement compliqu&eacute;e: quand on est clon&eacute;, comment &ecirc;tre s&ucirc;r qu'on est l'original ? C'est l'une des histoires tramant l'&eacute;tonnant F.  A.  U.  S.  T., remarquable saga de Serge Lehman, en cours de publication au Fleuve noir.  Mais l'essentiel de la question demeure celle de l'identit&eacute; de cette fabuleuse banque de donn&eacute;es qui fait une personne. <P> Les plus affolantes propositions de la science-fiction actuelle portent ainsi sur ce qu'on appellera la personnalit&eacute;.  Il ne s'agit plus ici de clone, mais d'alt&eacute;ration de l'individu: dans la mesure o&ugrave; ce qui nous fait sens est r&eacute;ductible &agrave; des impulsions &eacute;lectriques, &agrave; une combinatoire de signaux, il est clair qu'on peut se brancher sur des logiciels: qui viendront nous offrir des r&eacute;alit&eacute;s virtuelles, formidablement indissociables de la r&eacute;alit&eacute; tout court.  Il est tout aussi clair qu'on peut &ecirc;tre alors d&eacute;poss&eacute;d&eacute; de soi, pour ne plus qu'abriter une " banque de donn&eacute;es " &eacute;trang&egrave;re, parasitant ou recouvrant notre logiciel propre.  O&ugrave; est-on ? Qui est-on ? <P> C'est l&agrave; la zone perturb&eacute;e o&ugrave; s'aventurent les cyber-punks et notamment l'&eacute;blouissant William Gibson, avec son Neuromancien (J'ai lu).  L'homme n'est plus alors qu'un programme dont il n'est pas l'auteur.  On peut toujours sourire, en disant: ah l&agrave;, que vont-ils inventer...  L'ennui, c'est que les extravagances de la SF sont r&eacute;guli&egrave;rement " mat&eacute;rialis&eacute;es " par la science tout court, et que les questions pos&eacute;es par des &eacute;crivains d&eacute;chiffrant dans le pr&eacute;sent les distorsions de l'avenir attendent des r&eacute;ponses dans notre commune r&eacute;alit&eacute;.  Aujourd'hui.  Ou presque.n E.  P. <P> </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<BR>  <TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"><B>Jacques Sadoul, Histoire de la science-fiction moderne, Robert-Laffont, Presses de la Cit&eacute;, Omnibus.  Stan Barets, le Science-fictionnaire, tomes 1 et 2, Deno&euml;l (Pr&eacute;sence du futur).  P.  K.  Dick, Nouvelles, Deno&euml;l.</B> </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<BR>  </BODY> </HTML> 
