<HTML> <HEAD> <TITLE>Regards 38  - Septembre 1998  - En enfer si j'y suis </TITLE> </HEAD> <BODY BGCOLOR="#FDF5D9" LINK="#E60000" ALINK="#E60000" VLINK="#000033">  <P>&nbsp;</P>  <P><A NAME="top"></A><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <P><FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="index.html"><IMG SRC="une.gif" ALT="Regards" WIDTH=60 HEIGHT=90 BORDER=0 ALIGN=right></A></FONT> <FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="index.html#suj">Septembre 1998 </A></FONT> <FONT SIZE="-1" FACE="Arial"> - Hors-sujet </FONT></P>  <P><B><FONT FACE="Arial">En enfer si j'y suis </FONT></B></P> <P><FONT FACE="Arial">Par Patrice Fardeau </FONT> </TD></TR> <TR> <TD> <P> <HR SIZE="1" WIDTH=400 ALIGN=LEFT NOSHADE> </TD></TR> </TABLE></P>  <TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial">Quelle dr&ocirc;le d'id&eacute;e certains hommes peuvent-ils avoir ! Et avec quelles dr&ocirc;les de cons&eacute;quences ! Imaginez que le maire de Sens " qui est communiste, mais c'est pour la premi&egrave;re fois depuis la Lib&eacute;ration que cette ville se situe &agrave; gauche " a fait accord avec une ville d'Italie, proche de la mer, pour qu'une sculpture soit &eacute;labor&eacute;e puis plac&eacute;e dans le creux de la montagne de Carrare afin qu'elle puisse se voir de la mer.  Projet fou, pensera-t-on, et ce n'est peut-&ecirc;tre pas inexact.  Ne peut-on pas se r&eacute;jouir, cependant, lorsque les politiques sont dirig&eacute;s par ce grain de folie qui donne naissance &agrave; l'art ? <P> Au d&eacute;part, donc, un hasard: un sculpteur qui souhaite s'installer non loin de Paris; une ville d'Italie dont la richesse est le marbre blanc.  Il s'installe &agrave; Sens, au d&eacute;but de la Bourgogne, dans cette ville qui a consacr&eacute; le mariage de Saint-Louis en 1234, et, nouvelle municipalit&eacute; aidant " &agrave; la surprise de tous " expose ses oeuvres &agrave; l'Orangerie, derri&egrave;re les mus&eacute;es et la cath&eacute;drale.  Le nom de ce projet, irr&eacute;el: Aronta, du nom d'un personnage de l'Enfer de Dante, dans le XXe livre.  C'est ce texte, relu par le sculpteur, Ivan Messac, qui est &agrave; l'origine d'une recherche partag&eacute;e par tous.  Dans ce livre, Dante d&eacute;crit, en voyage en enfer avec Virgile, pour qui il nourrit une grande admiration, des personnages dont on ne sait s'ils sont debout ou si leurs corps sont en quelque sorte retourn&eacute;s.  Le sculpteur a donc taill&eacute; ces silhouettes dans le marbre blanc de Carrare, individus dont on ne sait reconna&icirc;tre l'envers et l'avers.  T&ecirc;te renvers&eacute;e; ils paraissent &eacute;chapper &agrave; une v&eacute;rit&eacute; qui les a fuis au cours de leur existence et l'immortalit&eacute; de leur &acirc;me ne fait que prolonger leurs souffrances de ne pouvoir parvenir, &agrave; tout jamais, &agrave; cette lumi&egrave;re &agrave; laquelle ils entendaient acc&eacute;der.  Les voici donc, devant le po&egrave;te, le romancier, le sculpteur, portant leur d&eacute;tresse on ne sait o&ugrave;, sur le ventre ou sur le dos, dans une &eacute;ternit&eacute; vou&eacute;e au malheur. <P> En mai et juin dernier, les S&eacute;nonais et les curieux ont pu &eacute;pier ces &ecirc;tres, la t&ecirc;te renvers&eacute;e, de Ivan Messac.  Le corps constell&eacute; de traits de burin, comme autant de blessures, qui se prolongent dans l'&eacute;ternit&eacute; apr&egrave;s une vie qui, aux yeux de Dante (d&eacute;but du XIVe si&egrave;cle), ne s'est pas faite dans le respect du cr&eacute;ateur et de la religion qui en a proc&eacute;d&eacute;.  Mais s'agit-il vraiment de religion ou de probl&egrave;mes &eacute;ternels, de chaque individu cherchant &agrave; donner un sens &agrave; sa propre existence pour &eacute;chapper &agrave; l'angoisse in&eacute;vitable, des vivants ? Le sculpteur Ivan Messac avoue: " Avec un peu d'inconscience, je me suis jet&eacute; l&agrave;-dedans.  Cela n'aurait pu &ecirc;tre que passager.  " Mais rien de ce qui est fondamental et irr&eacute;ductible &agrave; chaque individu n'est passager.  De sorte que m&ecirc;me les autorit&eacute;s &eacute;conomiques ou politiques se sont reconnues dans ce projet d'installer, au coeur m&ecirc;me des mines de marbre blanc de Carrare, une sculpture rappelant, sept si&egrave;cles apr&egrave;s, la visite de Dante en enfer. <P> Pour r&eacute;aliser un projet d'une telle envergure, nul doute qu'il faut faire appel au " nerf de la guerre ".  A l'origine, le propri&eacute;taire des carri&egrave;res, Carlo Nicoli, a d&eacute;j&agrave; dit "banco !" Cela fait dix ans.  Ensuite sont venus les &eacute;lus, le hasard (?) voulant que les deux communes " fran&ccedil;aise et italienne " soient dirig&eacute;es par un communiste.  Encore la chose est-elle plus compliqu&eacute;e c&ocirc;t&eacute; italien: deux organisations les repr&eacute;sentent qui sont convenues de se partager le pouvoir: trois ans pour le PDS; trois pour Refondation.  Signe des temps...  Mais l'art n'&eacute;chappe-t-il pas aux modes, aux humeurs du moment, aux &eacute;tiquettes ? Dans ces personnages dont on ne sait reconna&icirc;tre le devant du derri&egrave;re, se lit la difficult&eacute; de chacun &agrave; se situer dans le r&eacute;el.  Quels crit&egrave;res permettent-ils d'assurer qu'on se trouve dans le champ de la v&eacute;rit&eacute; ? Eternelle interrogation, peut-&ecirc;tre.  La preuve: sept si&egrave;cles apr&egrave;s... <P> Et c'est bien ce qui a interpell&eacute; Messac, lequel a rencontr&eacute; un &eacute;cho favorable chez le maire de Sens, Jean Cordillot, Bourguignon pure souche et enseignant &agrave; la retraite, ainsi que le maire de Carrare, qui &eacute;tait une femme peu avant l'alternance " interne ".  " Quelque chose est l&agrave; qu'il faut d&eacute;gager, &eacute;nonce Ivan Messac.  Je suis tr&egrave;s fort travaill&eacute; par l'id&eacute;e de m&eacute;moire.  A mes yeux, la mati&egrave;re est un peu le t&eacute;moin de tout.  Cette pierre que je vais installer dans la montagne signale quelque chose.  Et peu importe qu'on ne sache pas vraiment si Aronta a exist&eacute;.  <P> Apr&egrave;s le voyage de Dante, voici donc celui du sculpteur et de tous ceux qui le soutiennent: les maires, fran&ccedil;ais et italien, mais aussi les parraineurs et tous ceux et toutes celles pour qui importe la v&eacute;rit&eacute;, quelle que soit la forme qu'elle prenne.  Si un texte continue de nous parler sept si&egrave;cles apr&egrave;s son &eacute;criture, ce n'est probablement pas par hasard.  Sept cents ans apr&egrave;s, nous refaisons nous-m&ecirc;mes le voyage de Dante en enfer.  Les formes ont chang&eacute;, peut-&ecirc;tre, mais cela reste l'enfer.  Reste donc intacte la question d'en sortir et de faire en sorte que l'humanit&eacute; &eacute;chappe enfin, comme le pr&eacute;conisait Marx, &agrave; la pr&eacute;histoire.  Ce n'est pas le roi seul qui est nu.  Nous aussi.  D'o&ugrave; notre d&eacute;sarroi.  Aussi bien le sculpteur gratte-t-il le marbre pour voir ce qu'il y a derri&egrave;re.  Pas &eacute;tonnant qu'il rencontre de l'&eacute;cho: c'est aussi la d&eacute;marche de l'enfant qui ausculte l'int&eacute;rieur de sa poup&eacute;e, comme s'il s'attendait &agrave; y trouver, en lieu et place de son, quelque magie.  Ainsi va la vie.  " Celui qui taille un bout de bois ou un caillou, remarque Ivan Messac, est convaincu que le Dieu est dedans.  " Et quand il n'y a pas de Dieu, alors, restent entiers les probl&egrave;mes.  Et &agrave; nous de jouer ! </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<BR>  <P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <P> <HR SIZE="1" WIDTH=400 ALIGN=LEFT NOSHADE> </P>  <P><FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A NAME="1" HREF="#ret1">1.</A>  " La r&eacute;sistance ou le courage civique au quotidien", soir&eacute;e th&eacute;matique d'Arte de 20 h 45 &agrave; 1 h 10, le jeudi 30 juillet. </FONT></P>  <P><FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="#top">retour</A></FONT> </TD></TR> </TABLE></P>  </BODY> </HTML> 
