<HTML> <HEAD> <title>[samizdat | biblioweb] L'Internet et le rel</title> <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> </HEAD> <BODY>  <!-- Debut de la boucle principale pour selectionner l'article courant.      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Je pensais que c'tait la chose la plus importante depuis Gutemberg, mais maintenant, je crois qu'il faut remonter plus loin. On a beaucoup crit,  la fois pour clbrer et pour dnoncer le <i class="spip">cyberspace</i>, mais pour moi, il s'agit d'un dveloppement d'une telle ampleur qu'essayer de le caractriser comme bon ou mauvais ne ferais que le banaliser. Je ne crois pas que ce soit une affaire sur laquelle nous ayons le choix. C'est en train d'arriver, que a nous plaise ou non [...]. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - [...] J'ai entendu ce mot, &nbsp;invitable&nbsp; dans la bouche de tout le monde, de Bill Gates  Newt Gingricht (dirigeant et idologue de l'ultra-droite rpublicaine - NdT). Je l'ai lu aussi bien chez Kevin Kelly que chez John Perry Barlow. Mais il me semble que cette &nbsp;invitabilit&nbsp;, quand elle est avance trop lgrement, est une faon de poser comme un fait accompli quelque chose qui devrait tre ouvert  la discussion. Nous entrons dans un territoire inconnu. Nous n'avons aucune ide des implications sanitaires de ces technologies. Et pourtant, on les adopte de manire a-critique. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Laisse-moi te dire ce que je fais en ce moment pour gagner ma vie. Je vais partout dire aux gens que quelque chose de vraiment trange est en train d'arriver. Des changements fondamentaux qui auront beaucoup de consquences que je ne puis imaginer. Mais je crois qu'il est temps que nous commencions  rflchir  ces consquences de manire assez collective pour que soient prises les quelques petites dcisions qui doivent l'tre. C'est tout ce que je fais. Je ne dis pas que ces changements sont bons. Je ne prtends certainement pas que nous crons une utopie. Je veux dire, j'adore le travail physique. J'ai pass 17 ans dans un ranch de Pinedale, dans le Wyoming. Pour l'essentiel, je vivais au XIXe sicle. Si je pouvais encore gagner ma vie l-bas, je le ferais. Mais le fait est que, de nos jours, dans le monde physique, il reste peu de place pour l'conomie. Si vous produisez quelque chose qu'on peut toucher, et que vous en vivez, alors, vous tes soit un Asiatique, soit une machine. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Une sacre gnralisation. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Mais largement vraie. Il n'existe plus beaucoup d'espace disponible dans cette partie-l de l'conomie, mme si je souhaiterais le contraire. .. Il y a des moments o je pense, sincrement, que nous nous en serions mieux tirs si nous avions suivis la voie des Aborignes, qui sont rests au milieu du dsert australien pendant 15 000 ans et ont fabriqu exactement trois outils. Ils n'ont pas fait de leur esprit un milieu trs ouvert pour la formation des outils. Et en consquence, ils sont sans doute beaucoup plus en relation avec l'me de l'univers que nous le sommes en ce moment. Mais quels que soient mes sentiments l-dessus, je ne suis pas sr que je puisse faire grand chose, hormis aider de mon mieux les gens qui, autour de moi, souffrent d'une sorte de paroxisme  la suite de ces profonds changements dans leurs vies. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - [...] Mark et moi, nous mettons en cause cette invitabilit. Je veux savoir si c'est un flau incontrlable. On dirait une sorte de logique autonome, auto-prolifrante. Je suis simplement curieux de savoir ce qu'il y a derrire. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Tu sais ce qu'il y a derrire&nbsp;? C'est ce qui distingue les humains de toutes les autres espces de la plante - une permanente insatisfaction profondment ancre  l'gard de l'cosystme dans lequel ils se sont retrouvs. Et le dsir de l'adapter  eux, au lieu de s'adapter  lui. Cette dmangeaison est  la racine de l'esprit humain. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Attends. Je ne suis pas insatisfait par l'cosystme dans lequel je vis. Je crois que ce qui pousse  se brancher sur l'Internet, ce n'est pas tellement cette insatisfaction. Je crois que c'est 2 500 milliards de dollars. C'est l'estimation des sommes que vont dgager ces technologies. a fait un sacr paquet de fric, et a va produire le besoin de nous convaincre qu'il faut suivre, qu'il faut acheter ces trucs. Je pense que c'est une des rponses. L'autre est que le monde des rseaux correspond  certains changement culturels qui se sont drouls sur les deux ou trois dernires gnrations - l'clatement de la famille, l'effondrement de la communaut, la dgradation de l'environnement physique. J'ai grandi dans un bled prs des Castkills, Putnam Lake. Il a disparu. Tous les endroits que j'ai aim dans ce monde ont t pavs, recouverts de galeries marchandes, effacs. Je pense que les mondes de remplacements deviennent du coup plus attractifs. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Nous faisons appel  la technologie pour rsoudre ce qu'elle a fabriqu. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - [...] Je crois que la vraie rponse doit tre dans le monde physique. Le seul choix que nous avons est de ressusciter nos communauts perdues, de ramener Pinedale et Putnam Lake - de nous aligner maintenant sur la ralit physique, avant qu'il soit trop tard. La rponse n'est pas dans un espace non-physique. La rponse n'est pas la ralit virtuelle. Pourtant, c'est prcisment la direction que nous avons prise. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Les deux derniers mots de mon livre sont &nbsp;Refuse a&nbsp;. Peu m'importe de savoir si c'est une proposition de masse raliste. Je veux dire que, d'un point de vue subjectif, pour moi, c'est ce que mon coeur me dit de faire. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Si tu peux trouver un moyen de le refuser et que ce refus fonctionne pour toi, je pense que tu dois certainement le faire. Je suis pour que chacun puisse choisir, dans la mesure du possible. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Mais je te cite, dans <i class="spip">Utne Reader</i>&nbsp;: &nbsp;... Dans cinq ans, tous ceux qui lisent ces lignes auront une bote  lettres sur le rseau, hormis quelques luddistes rsolus qui refusent aussi le tlphone et l'lectricit.&nbsp; Alors, voil le choix que tu m'offres&nbsp;: je peux tre un luddiste rsolu. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Tu le peux. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Dans ma propre vie, ce qui me semble le plus important, c'est la concentration, l'absence de distraction - un environnement qui engendre la conscience soutenue de l'endroit o je suis, une interaction avec les autres. Je considre que la totalit de cette vague bouleversante, de cette incursion des technologies vise,  bien des gards,  me distraire de cette concentration... </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - [...] Nietzsche dit que le pch, c'est ce qui spare. Et je pense que l'information, telle qu'elle a t utilis d'abord par les mdias audio-visuels, et dans une large mesure par les grandes institutions, a spar les tres humains du genre d'interactions que nous sommes en train d'avoir dans cette pice... Il y a une grande diffrence entre l'information et l'exprience. Ce dont tu parles, Sven, c'est de l'exprience. C'est la substance de l'me. Mais si nous devons retourner  un monde exprimental qui ait de la substance, de la forme et du sens, nous devons passer par l'information pour y arriver. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - [...] Mais ce que les cbles transmettent, ce n'est pas la substance de l'me. Ce sont des donnes. La capacit suprme de cette technologie particulire des puces  silicone, c'est de pouvoir transmettre des units binaires d'information. Et donc, au fur et  mesure qu'elle s'empare du monde, elle privilgie ces units d'informations. Si c'tait les donnes de l'me qui passe par les cbles, ce serait diffrent. Mais ce n'est pas le cas. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - J'ai expriment la transmission des donnes de l'me  travers le silicone. Tu pourrais bien tre surpris par la quantit de donnes de l'me que nous aurons dans ce nouvel espace. C'est parce que ce qui se passe en ce moment est plus excitant que ce qui se passait voil dix ans. Ecoute, les ordinateurs, c'est fini. Tous les effets que tu imagines viennent des ordinateurs isols. Ce dont nous sommes en train de parler, ce n'est pas d'une rvolution des ordinateurs, mais d'une rvolution de la communication. L'ide que le monde que nous sommes en train de construire diminue la communication est entirement fausse. En fait, il la stimule. Il permet toutes sortes de nouveaux langages. Sven, il y a dans ton livre l'ide que la lecture est le moyen le plus lev pour une me de dcouvrir et d'approfondir sa vraie nature. Mais dans l'exprience des rseaux informatiques, il n'y a rien qui l'exclue. A un moment, dans ton essai sur l'exprience de la lecture, tu poses la question&nbsp;: &nbsp;O suis-je quand je suis plong dans un livre&nbsp;?&nbsp; Eh bien, voil la rponse&nbsp;: tu es dans le cyberspace. Voil prcisment o tu es. Au mme endroit que quand tu es au cinma, ou quand tu es au tlphone, au mme endroit que quand tu te branches sur les rseaux. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Ce n'est pas du tout pareil. L'argument est trs sduisant&nbsp;: &nbsp;Oh, ce n'est qu'un mot. Un mot sur l'cran, ou sur une page. La mme chose.&nbsp; [...] Quand on incise un mot sur une pierre tombale, on n'crit pas seulement un mot, on crit un mot grav sur une tombe. De mme pour les livres, et pour l'cran. Le mdium compte parce qu'il dlimite un domaine de sensibilit. L'cran ne transporte pas seulement les mots, il dit aussi que la communication n'est rien d'autre que le transfet de bits vanescents sur un cran luisant. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Mais une partie des raisons pour lesquelles je suis raisonablement opitimiste  propos de ces nouvelles technologies, c'est que le mot qui est imprim sur la page d'un livre doit tre mis l par une institution importante. Entre l'auteur et ce mot et le lecteur de ce mot, il y a un norme organisme de mdiation fait d'organisation et de capitaux. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Je ne peux pas le nier. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Et toute cette mdiation a un norme effet sur le mot. Mais entre le mot que je tape dans mon ordinateur et que je t'envoie par le courrier lectronique, et le mot qui arrive  ton terminal, il n'y a rien d'autre que la transformation numrique. Il n'y a pas de mdiation. C'est aussi intime que si je te murmurais  l'oreille. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Mais il me semble que le genre d'criture qu'on fait dans le mdia lectronique a une sorte d'vanescence. Elle a une absence de permanence. Un livre, au contraire, c'est quelque chose qu'on peut tenir... Quand on lit un livre, il y a une sorte de silence. Et dans ce silence, dans l'intestice entre les mots eux-mmes, ton imagination a de la place pour se mettre en mouvement, pour crer. La communication sur les rseaux remplit ces espaces. Nous sommes en train de substituer une communication vanescente, phmre  une autre plus permamente. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - [...] La question n'est pas la permanence ou l'impermanence de la chose cre, mais plutt la relation entre l'acte crateur et le public. La grande diffrence entre exprience et information, c'est qu'avec une exprience, on peut poser des questions interactivement, en temps rel. Sven, comme tu es assis ici, je peux te poser des questions sur ton livre. Mais comme lecteur, je ne peux pas. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Mais comme auteur, je ne veux pas. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Bon, c'est bien possible. Mais pour prouver le plus fort sentiment de communication, pour raliser le maximum d'exprience, en opposition  l'information, je veux pouvoir inter-agir avec la conscience qui est en train de communiquer avec la mienne. Rapidement. Et, dans la mesure o nous sommes en train de crer un espace dans lequel les habitants de la plante peuvent avoir cette sorte de relation de communication, je pense que nous nous loignons de l'information -  travers l'information, en fait - pour revenir  l'exprience. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Mais ce n'est pas ce que je voulais obtenir en crivant le livre. Le mdium prfr pour moi, c'est le livre sur la page, seul, avec la reconnaissance implicite du fait que je ne serai pas l pour gloser et lucider et me rpandre  son sujet. C'est ce qui me pousse, en tant qu'auteur,  trouver le style qui exprimera le mieux mes ides. J'crirais trs diffremment si je tapais sur un terminal et si mes lecteurs taient dj l  me poser des questions. Ecrire un livre c'est l'art de s'auto-limiter, d'une certaine faon, c'est une auto-sublimation dans le langage, l'expression, le style. Le style est dans une large mesure le produit du mdium imprim. Je ne crois pas, par exemple, que Flaubert aurait pu crire sur un cran comme il l'a fait sur le papier. Dans le mouvement vers la communication en rseaux, l'aspiration au genre de style qui recherche une espce de permanence, symbolise par des mots immobiles sur une page, disparat. D'accord, c'est pas grave, sauf que je crois aussi que je langage c'est le miracle de notre volution. C'est notre merveille. Si nous devons nous engager dans l'univers, le comprendre et le pntrer, ce sera  travers un langage toujours plus raffin. L'cran est un outil d'aplatissement linguistique. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Tu dis que le propre du langage est d'voluer. Il me semble que cette volution se droule plus facilement et mieux dans un environnement ouvert, non contraint que dans un environnement contraint. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Mais le langage est ce qui nous communique la subtilit de cette volution. Nous pouvons bien voluer sur tous les fronts, mais nous ne nous comprenons que par le moyen du langage. Et je crois que la tendance profonde des rseaux, c'est d'aplatir le langage. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - L, tu as tort. Si tu te branches sur les rseaux, tu verras que le langage, en fait, ne s'aplatit pas, il s'panouit. Et au point o nous en sommes, l'essentiel de l'volution du langage, de la richesse du langage, apparat sur cet espace que nous sommes en train de crer. Quand tu te branches sur le rseau, tu ne vas pas avoir une exprience par le livre. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Mais c'est ce que je veux avoir, une exprience par le livre. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - Tu penses que le livre est l'ultime ralisation humaine. Ce n'est pas vrai. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Mais il y a un vrai dclin du discours. [...] Je me rends compte qu'on dit des bonnes choses sur le rseau, mais dans une large mesure, ce mdium semble encourager la vitesse aux dpens de la profondeur, et la raction rapide aux dpens de la rflection... Tu signales qu'un des avantages du rseau, c'est que n'importe qui peut publier&nbsp;: c'est un mdium gratuit. Il y a quelque chose de trs sduisant l-dedans. On peut se passer d'intermdiaire - l'diteur et l'agent, et tous les autres. Mais quand on ouvre entirement les cluses, ce n'est pas l'galit qu'on obtient. Ce qu'on obtient, c'est le blablabla. Ma liste des courses qui aurait autant de valeur que le dernier roman de Cormac McCarthy. Et alors, tu te mets  penser &nbsp;Bon, peut-tre bien que ces intermdiaires avaient un rle  jouer, tant bien que mal.&nbsp; </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - &nbsp;Je veux ma hirarchie&nbsp;!&nbsp; </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - C'est toi qui l'a dit. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Je l'ai dit avec des guillemets, mais je l'ai dit. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Il y a beaucoup de blablabla dans la vie, et il y en a beaucoup sur le cyberspace. Mais il y a certaines expressions qui s'lve au-dessus du tumulte. Celles que je connais le mieux, c'est celle que j'ai cre. Quand la femme que j'aimais est morte, l'anne dernire, j'ai envoy par le courrier lectronique son loge funbre - le petit discours que j'ai fait  ses funrailles -  une soixantaine d'amis. Juste pour leur dire qu'elle tait morte et ce que je pensais. L'un d'eux l'a mis dans une bote aux lettes lectronique, l'autre dans une autre, et ensuite, j'ai reu un mgaoctet de courier de toute la plante - des milliers et des miliers de pages. Des gens que je n'avais jamais vus qui me parlaient de la mort d'un tre cher, qui parlaient de ce qu'ils avaient dit avec quelqu'un d'autre. Ce que j'avais crit s'tait auto-reproduit. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Bon, et comme dit le psychologue&nbsp;: &nbsp;Qu'est-ce que a t'a fait&nbsp;?&nbsp; </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - a m'a fait sentir que je n'tais pas seul avec mon chagrin, que je l'avais partag, par inadvertance, avec le reste de l'espce. Et mon espce, d'une manire abstraite, m'avait rpondu. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Mais la raison pour laquelle tu l'as fait, c'tait probablement parce que tu n'avais pas une communaut d'amis autour de toi, un Pinedale, o tout le monde aurait connu la femme que tu aimais et aurait partag ton chagrin. Et au lieu de t'crire pur te dire &nbsp;Nous sommes navrs, John&nbsp;, ils t'auraient, je ne sais pas, mon Dieu, ils t'auraient serr dans leurs bras. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Ils t'auraient cuit un gteau. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Ils seraient venus frapper  ta porte. Ce que je veux dire, ce n'est pas tu ne peux pas trouver de la compassion et des valeurs communautaires sur le rseau. Non. Mais tu peux les trouver aussi bien, et mieux, dans une communaut relle. Un des phnomnes que j'ai rencontr sur l'Internet, c'tait que les gens mettaient des mots comme <i class="spip">grin</i> (sourire un peu forc), ou <i class="spip">smile</i>(sourire) ou <i class="spip">hug</i> (serrer dans les bras) entre parenthses ou dans une note. C'est un code qui veut dire cybersourire, cyberembrassades, cyberbaisers. Mais au fond, ce cyberbaiser, ce n'est pas la mme chose qu'un vrai baiser. Au fond, cette cyberembrassade ne va pas avoir le mme effet. Il y a une grosse diffrence. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Oui, il y a une diffrence. Mais je n'tais pas en manque de chaleur amicale. On m'a beaucoup embrass durant cette priode, et on continue. Ma communaut m'entourait. Je veux dire, ce n'tait pas soit l'un, soit l'autre. C'tait en plus. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Est-ce que tu crois qu' un certain point, le monde virtuel va fondamentalement remplacer le monde dans lequel nous vivons&nbsp;? Est-ce que a va tre un espace de remplacement&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - Non, a va tre un espace auxilaire. Il y aura beaucoup de choses qui seront similaires au monde physique et beacoup d'autres qui seront diffrentes. Mais ce sera un espace qui aura beaucoup des attributs de la ralit que nous aimons - une richesse, un sentiment d'tre quelque part, un endroit o tre silencieux, un endroit o on peut approfondir. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Mais la question que je me pose encore et toujours, c'est&nbsp;: pouquoi ce besoin&nbsp;? D'o vient ce besoin d'habiter des espaces de remplacement&nbsp;? Et la rponse qui revient toujours, c'est&nbsp;: pour chapper aux problmes du monde rel. J'ai parl avec beaucoup de gens qui entraient dans le rseau en prenant des personnalits fictives. Je veux dire, pourquoi diable faire a&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Par avoir des expriences. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Pourquoi avoir des expriences&nbsp;? Parce qu'on est menac dans la ralit qu'on habite. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Il y a quelque chose de mal  avoir des expriences&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Il y en a si a distrait des problmes. Une des personnes que j'ai interview tait un homme qui, sur le rseau, se faisait passer pour une femme. Il voulait voir ce que c'est d'tre une femme et de se faire baiser par un mle. Il voulait chapper au sexisme,  l'<i class="spip">gisme</i> (rejet des vieux - NdT), au racisme - tous les &nbsp;ismes&nbsp; qu'on se trimballe dans le monde rel. Mais au lieu d'affronter ces questions, il les contournait. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - Tu as dj t en Europe&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - En Europe&nbsp;? Oui. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - Pourquoi&nbsp;? Tu as ta propre communaut. A quoi bon aller en Europe&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Parce que je voulais faire l'exprience d'une autre communaut physique. Je souligne le mot <i class="spip">physique</i>. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - Bon, mme si nous sommes des tres physiques, nous avons une sphre intellectuelle. C'est comme quand on lit un livre, qu'on s'y perd compltement. Pourquoi faire a&nbsp;? Est-ce que j'ai besoin d'aller trs mal pour me perdre dans un livre&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - J'espre que non. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Alors, pourquoi fuis-tu le monde physique pour te rfugier dans un livre&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - D'accord, la ralit, souvent, n'est pas tout. Mais je crois que nous nous sommes loigns du point central. Si on parlait simplement de ce phnomne comme quelque chose d'intressant, comme un supplment valable pour ceux que a intresse, a ne me poserait pas de problme. Ce qui m'inquite, c'est que a puisse tre un vnement bouleversant qui ne va pas seulement changer ma vie mais aussi celle de mes enfants. Je ne crois que ce sera seulement secondaire. Je crois que a va tre absolument central... La commuanut, dans le vieux sens du mot, c'est d'tre instantanment reflt. Tu fais signe  Clem, et Clem rpond, et tu comprends les termes de ton monde. Maintenant, tu tapes quelque choe , disons, Kiichi  Tokyo, et a te revient quelques heures plus tard. Tu es reflt d'une autre manire. Peut-tre est-ce parce que je ne suis pas branch sur le rseau, mais il me semble,  moi tre humain vivant en 1995, que le signal s'affaiblit. Je trouve que, de plus en plus, je passe mes jours dans cette espce d'trange paysage. Les gens se sont replis sur leurs maisons, et les ombres tombent. Tu entres dans un magasin, et l'employ ne te regarde pas, il est occup  enregistrer les codes barres. Et tu multiplies a des milliers de fois&nbsp;: mdiation, mdiation, mdiation. Je veux une fin  la mdiation. Et je crois pas que je puisse percer la membrane en me branchant sur les rseaux. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Sven, toi et moi, nous sommes en accord complet, absolu, l-dessus. Mais l'appareil aliant que je vois dans la socit, c'est le mdia audio-visuel, la tlvision en particulier. Je veux dire, la raison pour laquelle les gens sont hermtiquement enferms dans leurs maisons, c'est parce qu'ils vnrent le sein de verre de la peur, qui leur dit que le monde est trop effrayant pour sortir. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Il me semble que nous devons garder un quilibre. En ce moment, il me semble que la balance penche en faveur de la technologie virtuelle, de la ralit virtuelle, des mondes mdiatiss, et que cette mdiation est dangereuse aussi bien culturellement que politiquement. Culturellement, a nous spare les uns des autres. Politiquement, c'est la porte ouverte  la manipulation. On peut manipuler la ralit beaucoup plus facilement quand je suis branch sur le rseau que dans un face  face. Alors, la rponse est d'tre prudent, de jeter un regard slectif sur ce que nous perdons en chemin, de discuter de ce qui se passe. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Kevin Kelly</b> - Et une fois que tu as discut, qu'est-ce que tu fais&nbsp;? </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - Ma rponse, pour citer Sven, c'est &nbsp;refuse a&nbsp;. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Et tu peux toujours le faire. Tu peux toujours tre aussi conservateur que tu veux. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Mark Slouka</b> - En gnral, c'est pas le mot qu'on emploie en parlant de moi, mais je veux bien. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - Mais en fait, c'est ce que tu es. Nous sommes tous,  cette table, de vieux hippies. Il y a deux genres de vieux hippies, maintenant, et ton genre  toi est actuellement le plus rpandu. Ce que je trouve dsesprment frquent chez ces gens qui jusque-l voulaient changer le monde, c'est une sorte de conservatisme obtus qui aurait fait honte  leurs parents. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">Sven Bikerts</b> - Mais pour moi, changer le monde, ce n'est pas a. Il y avait un esprit de transformation du monde qui reconnaissait prcisment l'effet insidieux des phnomnes de masse, des normes agences gouvernementales, de la technologie. Tu vois, le retour  la terre. C'tait un mouvement communautaire. Et je vois que les gens qui se sont branchs sur le rseau comme des personnes qui ont pris position contre ce vieil esprit. </p> <p class="spip" align='justify'><b class="spip">John Perry Barlow</b> - La raison pour laquelle je me suis intress  tout a, c'est parce que, au contraire de beaucoup de vieux hippies, j'ai fait le retour  la terre. Et au bout de 17 ans, j'ai reconnu des tendances historiques contre lesquelles personne ne peut rien, pas plus que les Indiens ne pouvaient faire quelque chose contre les tendances historiques qui changeaient leurs socits. Et j'ai pens, bon d'accord, mais comment prserver les valeurs qui comptent  mes yeux&nbsp;? Y a-t-il un contexte dans lequel ces valeurs pourraient tre entretenues&nbsp;? Y a-t-il un moyen de dmanteler le pouvoir de ces grandes firmes&nbsp;? Et ma rponse, c'est qu'il semblait bien que le rseau pourrait avoir des potentialits dans ce sens.</p><P>  <SMALL><B>PS :</B> <p class='spip' align='justify'>Copyright  1997 les auteurs et <i class="spip">Harper's Magazine</i>. Extraits d'un dbat publi en 1997 (&nbsp;?) par <i class="spip">Harper's Magazine</i>. Traduit de l'anglais, annot et coup par Gobelin le Mordicant. </p> <p class="spip" align='justify'>John Perry Barlow, un des fondateurs de l'Electronic Frontiers&nbsp;; Sven Bikerts, auteur de <i class="spip">The Gutemberg Elegies&nbsp;: The Fate of Reading in an Electronic Age</i> (Les lgies de Gutemberg&nbsp;: Destin de la lecture  l'ge lectronique)&nbsp;; Kevin Kelly, directeur adjoint du magazine <i class="spip">Wired</i>, auteur de <i class="spip">Out of Control&nbsp;: The Rise of Neo-biological Civilization</i> (Incontrlable&nbsp;: essor de la civilisation no-biologique)&nbsp;; Mark Slouka, auteur de <i class="spip">War of Worlds&nbsp;: Cyberspace and the Hi-tech Assault on Realitty</i> (Guerre des mondes&nbsp;: le cyberspace et l'attaque de la haute technologie conte la ralit).</p><P></SMALL>    </BLOCKQUOTE>   <!-- Affichage du forum -->     <!-- D'abord les messages en debut de thread -->     <!-- Formulaire de forum -->      <!-- Fin de la boucle principale -->     <!-- Pied de page : accueil, plan du site, administration -->  <HR WIDTH="90%" SIZE="5"> <P>  <SMALL><A HREF="http://biblioweb.samizdat.net">SAMIZDAT | BIBLIOWEB</A> | <A HREF="plan.php3">PLAN DU SITE</A> | <A HREF="ecrire/">ADMIN</A></SMALL>   </BODY> </HTML>   
