<HTML> <HEAD> <META HTTP-EQUIV="Content-Type" CONTENT="text/html; charset=windows-1252"> <META NAME="Generator" CONTENT="Microsoft Word 97"> <title>aspects socio-historiques du handicap moteur</title> </HEAD> <body bgcolor="#C0F0F0">  <B><FONT SIZE=5 COLOR="#0000ff"><P>Aspects socio-historiques du handicap moteur</P> </B></FONT><P>Henri-Jacques Stiker</P> <P>Directeur de recherche, Paris VII-Jussieu</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Le titre ci-dessus ne peut pas &ecirc;tre compl&egrave;tement ad&eacute;quat au propos qui va suivre car la d&eacute;nomination &quot;&nbsp;handicap moteur&nbsp; est trop r&eacute;cente, trop sp&eacute;cialis&eacute;e quand on consid&egrave;re l'histoire ou lorsqu'on tente une approche sociologique de la question du handicap. Dans les ann&eacute;es trente, on ne parlait pas de handicap moteur, expression qui n'est devenue courante que par la mise en place du champ juridique et institutionnel lors de la loi de 1975, compte tenu de sa pr&eacute;paration depuis le rapport Bloch-Lain&eacute; de 1967. Du reste, la d&eacute;finition du &quot;&nbsp;handicap moteur&nbsp; (et son rapport au mot paralys&eacute; par exemple) demeure ind&eacute;cise et relative au point de vue que l'on choisit : point de vue m&eacute;dical, point de vue des s&eacute;quelles de la d&eacute;ficience, point de vue de la visibilit&eacute;, etc.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Si l'expression handicap moteur est r&eacute;cente, la pr&eacute;sence dans la soci&eacute;t&eacute; de personnes au corps infirme est de toujours et il y a une longue histoire des mani&egrave;res dont les soci&eacute;t&eacute;s ont envisag&eacute; le probl&egrave;me. C'est cette histoire, ancienne et contemporaine, qui est &eacute;voqu&eacute;e ici. Pourquoi cette &eacute;vocation ? Certainement pas par coquetterie. La raison en est que la m&eacute;moire sociale existe et travaille ce qu'il est convenu d'appeler les mentalit&eacute;s (mot trop vague mais commode) mais aussi que notre m&eacute;moire vive a tendance &agrave; ignorer le pass&eacute;, persuad&eacute;e que nous nous trouvons dans un progr&egrave;s cumulatif et ascensionnel et qu'&eacute;tant &agrave; la pointe de ce progr&egrave;s nous n'avons plus ni le&ccedil;on ni inspiration &agrave; recevoir du pass&eacute;. </P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Les choses ne vont pas ainsi : le pass&eacute; est plus pr&eacute;sent que nous ne le pensons et les solutions anciennes, pour &ecirc;tre impossibles &agrave; reprendre et souvent heurtantes, n'en sont pas moins des mani&egrave;res sociales de faire front &agrave; une question qui nous taraude tout autant que nos anc&ecirc;tres et que nous n'arraisonnons pas non plus de fa&ccedil;on satisfaisante. La place dont dispose cet article interdit cependant de s'&eacute;tendre sur le pass&eacute; lointain. Nous insisterons sur l'&eacute;poque proche de nous. </P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <B><FONT COLOR="#0000ff"><P>DE L'ANTIQUIT&Eacute; &agrave; LA COUPURE DE L'&Acirc;GE CLASSIQUE</P> </B></FONT><P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Cet immense segment temporel qui va de la Gr&egrave;ce antique &agrave; la Renaissance achev&eacute;e n'est &eacute;videmment pas homog&egrave;ne sur le plan qui nous int&eacute;resse. Mais un trait fondamental reste commun &agrave; toutes ses divisions culturelles, &agrave; savoir que la question pr&eacute;occupante et dominante est celle de la <B>signification</B> de l'infirmit&eacute;. Quel sens pour les hommes en soci&eacute;t&eacute;, ou par rapport &agrave; notre condition humaine, contient, r&eacute;v&egrave;le ou fait surgir le corps difforme, mal-n&eacute; ou ab&icirc;m&eacute; ? Ces significations sont h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes et diverses selon les &egrave;res (et les aires) culturelles, mais jusqu'aux dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, les infirmes vont se trouver dans une situation que j'appelle m&eacute;ta-sociale. Situation qui leur conf&egrave;re des places, ou peut-&ecirc;tre mieux des fonctions sociales d'ordre symbolique, en dehors de l'&eacute;conomique, du l&eacute;gislatif ou m&ecirc;me du quotidien. </P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Autrement dit, s'il y a de nombreux r&ocirc;les sociaux de l'infirmit&eacute;, toute une s&eacute;rie se trouve sous le r&eacute;gime de la signification, alors qu'apr&egrave;s l'entr&eacute;e dans la science et l'&Eacute;tat modernes, la question sera celle du &quot;&nbsp;traitement&nbsp; social, r&eacute;pondant &agrave; la question : que faire de ces populations et non plus &agrave; celle &quot;&nbsp;de quoi sont-elles les signes &quot;&nbsp;.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;<B>Dans la Gr&egrave;ce Antique,</B> l'infirmit&eacute; est vue comme un <B>mal&eacute;fice</B>. Un nouveau-n&eacute; difforme est un signe avertisseur des dieux adress&eacute; &agrave; un groupe social fautif et en risque de d&eacute;viance. Le signifiant qu'est le nouveau-n&eacute; mal form&eacute; doit &ecirc;tre renvoy&eacute; &agrave; ses exp&eacute;diteurs pour montrer que le message est re&ccedil;u. La pratique qui s'ensuit est ce que les grecs appelaient <I>l'exposition </I>de ces enfants. Sur d&eacute;cision des responsables de la cit&eacute;, les enfants pr&eacute;sentant des anomalies &eacute;taient emmen&eacute;s hors de l'espace social o&ugrave; ils mouraient. Non pas directement tu&eacute;s, mais laiss&eacute;s au bon vouloir des dieux. Ceux qui survivaient, au moins dans l'imaginaire social, devenaient sur-signifiants. Tel est le cas d'dipe par exemple. La &quot;&nbsp;naissance difforme&nbsp;&quot; est mal&eacute;fique, mais en m&ecirc;me temps, elle fait signe vers l'acceptation, impossible, de l'alt&eacute;rit&eacute;. Il faut maintenir la r&eacute;p&eacute;tition de l'esp&egrave;ce &agrave; l'identique et se prot&eacute;ger de la col&egrave;re des dieux.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Si nous tournons notre regard vers la <B>culture h&eacute;bra&iuml;que</B>, l'infirmit&eacute; appara&icirc;t comme une impuret&eacute;. Il s'agit toujours de la signification de l'infirmit&eacute;. Toute infirmit&eacute;, ici, partage avec d'autres individus et d'autres situations la charge d'indiquer ce qui s&eacute;pare le divin et l'humain. En effet, dans le livre du L&eacute;vitique qui traite de la caste sacerdotale, les fils de &quot;&nbsp;pr&ecirc;tres&nbsp; n&eacute;s infirmes sont interdits de culte. Il ne peuvent pr&eacute;senter les offrandes. Quand on s'approche des lieux de la pr&eacute;sence du Tout-Autre, il faut &ecirc;tre sans tare, sans souillure. L'interdit culturel est fort mais limit&eacute; et n'entra&icirc;ne aucune pratique exp&eacute;ditive. Au contraire, l'&eacute;thique h&eacute;bra&iuml;que recommande sans cesse de traiter avec compassion, bont&eacute;, le pauvre et l'infirme, bien qu'il n'y ait aucune institution qui leur soit destin&eacute;e. L'infirmit&eacute; participe au marquage du sacr&eacute;, sans exclure de la soci&eacute;t&eacute;.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;J'&eacute;voquerai, parmi d'autres, donc sans pouvoir &ecirc;tre exhaustif, une troisi&egrave;me figure signifiante de l'infirmit&eacute;, pr&eacute;sente dans la <B>p&eacute;riode m&eacute;di&eacute;vale</B>. Je l'appelle le syst&egrave;me de la bouffonnerie. J'inclus sous ce terme aussi bien la sur&eacute;valuation mystique que la sur&eacute;valuation du bouffon de cour. Dans ce dernier cas l'infirme (nain, boiteux, difforme, faible d'esprit principalement) se voit attribuer une fonction de d&eacute;rision. L'infirmit&eacute; manifeste en permanence la fragilit&eacute;, l'arbitraire humain de l'ordre et des pouvoirs &eacute;tablis. Elle fait signe vers un envers du monde et elle donne le privil&egrave;ge de dire ce que personne d'autre ne peut dire notamment aux puissants. Dans le cas que j'appelle mystique, l'infirme est consid&eacute;r&eacute; comme le &quot;&nbsp;lieu&nbsp; m&ecirc;me de la contemplation de Dieu et comme l'incarnation prolong&eacute;e du Christ. Le bouffon pr&egrave;s des princes ou le l&eacute;preux embrass&eacute; par Fran&ccedil;ois d'Assise ont en commun de d&eacute;chirer le voile des apparences de l'ici-bas et de nous montrer l'indicible, le &quot;&nbsp;m&eacute;ta-mondain&nbsp;. La bouffonnerie de l'infirmit&eacute; joue un r&ocirc;le de passeur et d'interrogateur vis-&agrave;-vis des fondements de la soci&eacute;t&eacute;, fondements ext&eacute;rieurs &agrave; celle-ci. Par l&agrave;-m&ecirc;me, l'&eacute;poque m&eacute;di&eacute;vale, qui est rude pour l'infirme, comporte une tol&eacute;rance.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;<B>Viennent les si&egrave;cles</B> o&ugrave; tout l'univers mental (rapport &agrave; la nature et rapport des hommes entre eux) et l'univers du politique et du gouvernement de la chose publique basculent. D'un c&ocirc;t&eacute; l'apparition de la rationalit&eacute; moderne, qui va s&eacute;parer radicalement la raison et la d&eacute;raison, d'un autre c&ocirc;t&eacute; l'autonomie du politique et de la soci&eacute;t&eacute; s'affirme. Mais la soci&eacute;t&eacute; qui se fonde sur elle-m&ecirc;me ne va plus chercher en dehors d'elle des significations la concernant. C'est &agrave; l'int&eacute;rieur de la soci&eacute;t&eacute; qu'il faut chercher les raisons et les solutions. De l&agrave;, on comprend que l'infirmit&eacute; soit d&eacute;sormais objet d'un traitement social et non plus d'une projection de sens par rapport &agrave; un ailleurs.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <B><FONT COLOR="#0000ff"><P>LES SI&Egrave;CLES MODERNES</P> </B></FONT><P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">La notion de modernit&eacute; est trop pol&eacute;mique pour entrer ici dans la discussion... L'infirmit&eacute; va &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e &agrave; partir de l'&eacute;poque classique comme l'<B>irrationnel</B>. C'est ce que l'on ne peut int&eacute;grer sans danger de d&eacute;stabilisation. Apr&egrave;s des si&egrave;cle h&eacute;sitants et pleins de bouleversements incessants, les nations ont besoin d'ordre et l'&Eacute;tat a besoin de force et de pouvoir indiscut&eacute;s. Tout ce qui est marginalit&eacute; sociale, tels les gueux, les criminels, les pauvres mendiants, les fous et les mal form&eacute;s constitue un n&eacute;gatif qu'il faut circonscrire, donc s&eacute;gr&eacute;ger dans des espaces &eacute;tablis pour eux. On va donc s&eacute;parer et enfermer les infirmes avec les autres non assimilables.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;La raison et la d&eacute;raison ne se m&eacute;langent plus et, dans le social, l'ordre et le d&eacute;sordre doivent &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;s. L'<B>&eacute;poque classique</B> inaugure la passion des cat&eacute;gorisations que l'on va d&eacute;cliner : le normal et le pathologique, l'int&eacute;grable et le s&eacute;gr&eacute;gu&eacute;, le travailleur et l'inapte, l'inadapt&eacute; et le performant. L'infirmit&eacute;, avec d'autre cat&eacute;gories sociales, constitue une menace interne au monde, signe et pr&eacute;texte de la division sociale. &agrave; moins de la ramener dans le giron du normalis&eacute;. Et c'est ce que va commencer &agrave; entrevoir et faire le si&egrave;cle dit des lumi&egrave;res. Beaucoup d'&eacute;l&eacute;ments seraient &agrave; &eacute;voquer. Contentons nous de quelques notations. L'id&eacute;e d&eacute;mocratique d'abord, reposant elle-m&ecirc;me sur l'id&eacute;e d'&eacute;galit&eacute; de droit des hommes.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;L'id&eacute;e d&eacute;mocratique est li&eacute;e &agrave; celle d'&eacute;ducation : quoi faire de plus pertinent pour que la citoyennet&eacute; soit r&eacute;elle sinon &eacute;duquer. Diderot &eacute;crira sa c&eacute;l&egrave;bre <I>Lettre sur les aveugles &agrave; l'intention de ceux qui voient,</I>&nbsp;dont un des effets sera de montrer que tous les esprits se valent d&egrave;s lors que l'on y met l'instruction et l'&eacute;ducation qu'il faut. Les infirmes se trouvent d&eacute;senclav&eacute;s de leur sp&eacute;cificit&eacute; inf&eacute;riorisante. Ceux qui se trouvent en retard sur la moyenne ou qui se trouvent sur le bord du chemin commun sont capables, si l'on y consacre l'ardeur morale et la technicit&eacute; qui conviennent, de revenir dans le partage des parts sociales. </P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Il est tout &agrave; fait clair que c'est sur ce fond l&agrave; qu'il convient de comprendre : la prise en charge de l'apprentissage des aveugles par Valentin Ha&ucirc;y, l'&eacute;ducation des sourds par l'Abb&eacute; de l'&eacute;p&eacute;e ; le soin des fous, per&ccedil;us d&eacute;sormais comme curables, et l'invention de la psychiatrie par Philippe Pinel. Suivront, au <B>dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle</B> les tentatives pour &eacute;duquer ceux que l'on nomme &quot;&nbsp;idiots&nbsp;, &quot;&nbsp;arri&eacute;r&eacute;s&nbsp;, &quot;&nbsp;imb&eacute;ciles&nbsp; ainsi que l'apparition des cliniques orthop&eacute;diques, voire les premi&egrave;res remises au travail des infirmes physiques. Mais c'est &agrave; partir de la troisi&egrave;me R&eacute;publique, pour prendre un point de rep&egrave;re commode quoique non arbitraire, que vont se d&eacute;gager les conditions de la cr&eacute;ation d'un champ qui va aboutir au handicap et qui sera davantage command&eacute; par l'infirmit&eacute; physique.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <B><FONT COLOR="#0000ff"><P>LA GEN&Egrave;SE DU CHAMP DU HANDICAP</P> </B></FONT><P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">Il faut d'abord rappeler quelques &eacute;v&eacute;nements. &agrave; la fin du si&egrave;cle,<B> le probl&egrave;me des accident&eacute;s du travail</B> devient majeur. L'industrie, avec son caract&egrave;re non r&eacute;glement&eacute; et son exploitation des hommes, ab&icirc;me et casse un nombre consid&eacute;rable de citoyens. Apr&egrave;s une vingtaine d'ann&eacute;es de discussion, une loi est vot&eacute;e en 1898 dont la principale conqu&ecirc;te sera de mettre &agrave; jour l'id&eacute;e de responsabilit&eacute; sociale. Il y aura donc d&eacute;sormais obligation de r&eacute;parer et plus tard de compenser les atteintes qu'ont produit les risques du travail et ceci n'appartient plus seulement aux patrons en tant qu'individus mais &agrave; la collectivit&eacute; nationale toute enti&egrave;re. On va donc penser progressivement &agrave; redonner une place &eacute;conomique, et sociale, aux accident&eacute;s (ou mutil&eacute;s) du travail.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;</P> <B><P ALIGN="JUSTIFY">Deuxi&egrave;me &eacute;v&eacute;nement : l'h&eacute;catombe de la guerre de 1914-1918.</B> De nouveau, les nations europ&eacute;ennes se trouvent devant une grande masse d'hommes que les &quot;&nbsp;patries&nbsp;&quot; ont cass&eacute;s. La redevance sociale se fait sentir, y compris sous la forme d'une culpabilit&eacute; collective, associ&eacute;e &agrave; un imp&eacute;ratif &eacute;conomique, ne pas laisser hors de la production des agents qui r&eacute;clament de surcro&icirc;t la reprise d'une place et des droits &agrave; r&eacute;paration et compensation, eux aussi. D&egrave;s les premi&egrave;res ann&eacute;es de guerre, une r&eacute;glementation verra le jour pour ouvrir des services et des &eacute;tablissements de reclassement professionnel.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;</P> <B><P ALIGN="JUSTIFY">Troisi&egrave;me &eacute;v&eacute;nement : la voix des tuberculeux</B>. La tuberculose est non seulement consid&eacute;r&eacute;e comme contagieuse mais &eacute;galement li&eacute;e, au moins majoritairement, &agrave; certaines conditions sociales de revenus et d'hygi&egrave;ne. Le nombre est ici encore tr&egrave;s d&eacute;terminant, outre que tous ceux qui rentrent des sanatoria demandent leur part &agrave; l'instruction interrompue ou au travail abandonn&eacute;.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Enfin, <B>quatri&egrave;me &eacute;v&eacute;nement</B> que je voudrais &eacute;voquer, bien qu'il soit de traitement plus d&eacute;licat, &agrave; savoir <B>les cons&eacute;quences de l'&eacute;cole obligatoire</B>. La normalisation progressive de l'&eacute;cole, de ses stades et de ses niveaux que consacrent et mesurent les fameux tests de Binet et Simon sur l'&eacute;chelle m&eacute;trique de l'intelligence, met en relief tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne s'adaptent pas &agrave; cette &eacute;cole standard. L&agrave; encore, la pr&eacute;occupation de r&eacute;int&eacute;grer autant que faire se peut va devenir grandissante.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Ainsi une nouvelle volont&eacute; se l&egrave;ve : il faut faire retour, dans la course de tous, &agrave; ceux qui en sont &eacute;cart&eacute;s pour raison d'infirmit&eacute; quelconque. <B>Dans les ann&eacute;es vingt, le vocabulaire tourne</B> : si on ne bannit pas les mots que je nomme &quot;&nbsp;d&eacute;fectifs&nbsp; (infirme, impotent, incapable, imb&eacute;cile, invalide, etc.) on voit appara&icirc;tre les mots du retour (reclassement, r&eacute;adaptation, r&eacute;int&eacute;gration, r&eacute;insertion, parfois r&eacute;habilitation, r&eacute;&eacute;ducation etc.).</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Plus encore, le langage est significatif de la nouvelle intention, la floraison de services et d'organismes, souvent associatifs, qui proclament tous haut et fort leur <B>objectif de retour dans la soci&eacute;t&eacute;, &agrave; part enti&egrave;re</B> : la f&eacute;d&eacute;ration des mutil&eacute;s du travail, la ligue pour l'adaptation du diminu&eacute; physique au travail, l'Association Auxilia, la cit&eacute; Claire-Vivre et, tr&egrave;s vite, l'Association des Paralys&eacute;s de France, les Croix Marines, etc. Le plus remarquable dans ce surgissement est la volont&eacute; affich&eacute;e d'agir pour que les infirmes ou diminu&eacute;s retrouvent une place sociale, une ind&eacute;pendance &eacute;conomique, aient acc&egrave;s &agrave; une formation, une r&eacute;&eacute;ducation, un m&eacute;tier.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Il est bien &eacute;vident que le foss&eacute; restera grand entre les intentions et les exigences et la r&eacute;alit&eacute; des dispositifs et des financements. Mais dans une analyse comme celle que j'esquisse, d'ordre sociologique et historique, ce qu'il importe de souligner n'est pas seulement l'efficacit&eacute;, mais aussi ce qui se met en place dans les repr&eacute;sentations sociales, dans l'opinion, dans la &quot;&nbsp;subjectivation&nbsp; des int&eacute;ress&eacute;s.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;C'est sur cet horizon qu'il convient d'analyser <B>l'apparition du vocabulaire du handicap</B>. Comme chacun le sait, le mot est emprunt&eacute; au domaine sportif et plus sp&eacute;cialement au turf. En sport, le handicap correspond &agrave; une mesure des performances in&eacute;gales des concurrents engag&eacute;s dans la comp&eacute;tition. Une fois que l'on peut comparer ces concurrents, le handicapeur d&eacute;termine la mani&egrave;re dont on va &eacute;galiser les chances au d&eacute;part de la comp&eacute;tition. Dans la course de chevaux, du moins dans celle que l'on nomme pr&eacute;cis&eacute;ment de handicaps, pour ne prendre que cet exemple, il s'agit soit d'un poids, soit d'une distance suppl&eacute;mentaire impos&eacute;e aux chevaux les plus forts. Mais on peut aussi trouver des &eacute;galisations qui donnent des avantages aux plus faibles. </P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Ce qui est pertinent pour comprendre le handicap en sport, ce n'est pas d'abord la notion d'avantage ou de d&eacute;savantage, mais avant tout celle d'&eacute;galisation pour que la course, ou le concours, ait lieu dans des conditions telles que l'on puisse voir l'effort strictement personnel, le m&eacute;rite des concurrents. Le mot de <B>tare</B> r&eacute;unit les deux aspects : la tare est &agrave; la fois le manque et ce qui fait contrepoids sur les plateaux des balances. En sport, et en hippisme en particulier, le sens premier de <I>hand in cap</I> (la main dans le chapeau) ne joue aucun r&ocirc;le. Le jeu de hasard qui portait ce nom a disparu apr&egrave;s avoir servi sur les champs de course pour &eacute;tablir les paris. Se r&eacute;f&eacute;rer &agrave; ce sens est fantaisiste.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;&agrave; quoi tient, et comment s'est fait, le dernier glissement du sport au domaine des individus humains souffrant d'infirmit&eacute;s ? Remarquons en premier lieu la chronologie : les dictionnaires n'offrent que le sens turfiste jusque dans les ann&eacute;es vingt, puis un sens dit &quot;&nbsp;figur&eacute;&nbsp; signifiant un obstacle ou une inf&eacute;riorit&eacute; : un pays se trouve handicap&eacute; par rapport &agrave; un autre sur le plan de son industrie par exemple ; <B>le sens dit m&eacute;dical ou m&eacute;dico-social n'appara&icirc;t que dans les ann&eacute;es cinquante et soixante</B>, donc tr&egrave;s r&eacute;cemment. En fait, aux &Eacute;tats-Unis d&egrave;s le d&eacute;but du si&egrave;cle on trouve des t&eacute;moignages de l'emploi du mot <I>handicapped</I> d&eacute;signant toutes sortes de personnes atteintes de toutes sortes de d&eacute;ficiences et se trouvant en situation sociale ou professionnelle difficile. Le transit de l'anglais au fran&ccedil;ais n'est pas compl&egrave;tement reconstitu&eacute; &agrave; l'heure d'aujourd'hui. Toujours est-il que l'invasion de ce vocabulaire semble s'&ecirc;tre produite &agrave; partir de la nouvelle donne sociale concernant les infirmit&eacute;s et invalidit&eacute;s, mais tr&egrave;s rapidement d&egrave;s lors qu'on se donnait les moyens de tenter leur &eacute;galisation maximale avec les valides et leur &quot;&nbsp;normalisation&nbsp;, afin de leur donner des chances de revenir dans la course.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Mais je vais encore un peu plus loin dans la signification sociale de cette adoption linguistique. En effet, <B>la m&eacute;taphore se transforme en un v&eacute;ritable mod&egrave;le</B> de traitement. Sur l'ensemble des citoyens, on rep&egrave;re une population particuli&egrave;re, &agrave; la mani&egrave;re dont on extrait la population des chevaux de course sur l'ensemble de la race chevaline ; cette extraction cat&eacute;gorielle a pour but l'am&eacute;lioration de cette population (but du turf pour la race chevaline) que l'on va d'abord classer. Pour chaque cat&eacute;gorie sont d&eacute;sormais pr&eacute;vues des formes et des techniques d'entra&icirc;nement et de rattrapage, donc une sp&eacute;cialisation accentu&eacute;e. Enfin il y a une mise &agrave; l'&eacute;preuve, un reclassement, une r&eacute;insertion et ainsi, le plus possible, une participation &agrave; part &eacute;gale &agrave; la comp&eacute;tition commune.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Et si l'on veut bien admettre que lorsqu'une soci&eacute;t&eacute; emploie &quot;&nbsp;un jeu de langage&nbsp; c'est parce que cela correspond &agrave; sa &quot;&nbsp;forme de vie&nbsp; (je reprends ici des expressions d'un grand philosophe du langage : Ludwig Wittgenstein), on aper&ccedil;oit <B>l'&eacute;troite ad&eacute;quation entre le langage du handicap et la pens&eacute;e dominante de notre soci&eacute;t&eacute;, &agrave; savoir l'id&eacute;e de performance</B>. Le sport et le turf, avec l'organisation des courses et des comp&eacute;titions et la passion qu'ils provoquent, symbolisent, condensent, caricaturent notre soci&eacute;t&eacute; contemporaine : industrielle, commerciale, spectaculaire. Il faut &ecirc;tre performant, concurrentiel, m&eacute;diatique. En rapportant le ph&eacute;nom&egrave;ne infirmit&eacute; sur celui de la course de chevaux, notre culture &quot;&nbsp;int&egrave;gre&nbsp; culturellement, id&eacute;ologiquement, l'infirmit&eacute; qui n'&eacute;chappe plus elle-m&ecirc;me aux exigences, aux &quot;&nbsp;lois&nbsp; valables pour tous. </P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;C'est notre fa&ccedil;on d'apprivoiser l'&eacute;cart que repr&eacute;sentent les &quot;&nbsp;hors du commun&nbsp; et de r&eacute;duire le plus possible cet &eacute;cart. Les personnes infirmes, devenues handicap&eacute;es, sont vues comme des citoyens &agrave; &quot;&nbsp;performer&nbsp;, pour employer un ancien mot fran&ccedil;ais pass&eacute; &agrave; l'anglais (<I>to perform</I>). Les handicap&eacute;s sont pos&eacute;s comme des sujets qui, au moins en principe, peuvent et doivent r&eacute;ussir. La figure du handicap est une mani&egrave;re de penser la non-conformit&eacute; dans les limites de notre raison productiviste et technologique, donc aussi de nous la rendre admissible.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Mais cela n'est pas suffisant ; car si la passion de la normalisation et de l'int&eacute;gration est bien le point de vue &agrave; partir duquel nos traitements de l'infirmit&eacute; (r&eacute;glementaires, financiers, institutionnels, etc.) deviennent intelligibles, les cons&eacute;quences peuvent &ecirc;tre tout autres. D'abord, &agrave; force de vouloir int&eacute;grer (dans les deux sens susdits : int&eacute;gration dans l'id&eacute;ologie de la soci&eacute;t&eacute; et int&eacute;gration dans la soci&eacute;t&eacute; elle-m&ecirc;me), on peut oublier. <B>Il y a au cur de cette volont&eacute; int&eacute;grative l'esquisse d'un grand geste de d&eacute;n&eacute;gation</B>, d'effacement, de gommage comme si l'on pouvait venir &agrave; bout des asp&eacute;rit&eacute;s, des verrues et des scories sociales, comme si l'on pouvait &quot;&nbsp;r&eacute;duire les handicaps&nbsp; au sens de les faire dispara&icirc;tre. Sur le fond d'une intention louable on peut &ecirc;tre tent&eacute; d'oublier la diff&eacute;rence, tout aussi bien que la souffrance et la sp&eacute;cificit&eacute; de l'exp&eacute;rience. &agrave; force d'avoir ramen&eacute; la question de la signification humaine de l'infirmit&eacute; &agrave; celle de l'obstacle surmontable, on peut aussi r&eacute;-exclure de mani&egrave;re subtile, par indiff&eacute;rence.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;De plus, pour r&eacute;ussir une certaine &eacute;galisation des chances et une participation &agrave; la course commune, il faut de nombreux et parfois longs &quot;&nbsp;d&eacute;tours&nbsp; que j'appellerais th&eacute;rapeutiques, que ces &quot;&nbsp;th&eacute;rapeutiques&nbsp; soient &eacute;ducatives, m&eacute;dicales, param&eacute;dicales, technologiques, de formation, etc. Ces d&eacute;tours sp&eacute;cialis&eacute;s, comme pour les sportifs dans leurs centres d'entra&icirc;nements ou les chevaux dans leurs haras, mais &agrave; la diff&eacute;rence de ceux-ci, peuvent &ecirc;tre sans retour. Car <B>il n'est pas toujours possible d'achever le geste de remise en soci&eacute;t&eacute; parmi les autres</B>. Soit que, comme c'est le cas de plus en plus avec les efforts de pr&eacute;vention ou de soins aujourd'hui, les handicaps deviennent trop lourds ou trop associ&eacute;s ; soit que le nombre s'accroisse dans une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; le ch&ocirc;mage s&eacute;vit (pensons ici &agrave; tous ceux qui rejet&eacute;s du travail &agrave; la suite d'une d&eacute;faillance ou d'un incident de sant&eacute; ne trouvent plus d'insertion adapt&eacute;e).</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Ainsi le mod&egrave;le du &quot;&nbsp;handicap&nbsp; se heurte &agrave; une s&eacute;rie de <B>contradictions</B>. Les unes sont pragmatiques : les &quot;&nbsp;parts&nbsp; &eacute;conomiques ne sont pas assez nombreuses ; les autres id&eacute;ologiques : on veut &agrave; la fois l'&eacute;panouissement de l'individu et l'on est oblig&eacute; de poser des normes sociales de plus en plus rigoureuses et &eacute;lev&eacute;es (en terme de capacit&eacute;s intellectuelles par exemple ou de vitesse, ou d'adaptabilit&eacute; ou de r&eacute;sistance).</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;On mesure l'&eacute;loignement de notre &egrave;re culturelle contemporaine de celles qui pourtant constituent ses racines, grecques ou h&eacute;bra&iuml;ques. <B>Chaque soci&eacute;t&eacute; invente ses propres r&eacute;ponses</B>, qui ne sont que partielles, <B>au d&eacute;fi et &agrave; la question de la torsion ou de la diminution de nos corps et de nos esprits</B>. La n&ocirc;tre, sur sa base de production-consommation, est partag&eacute;e entre une assimilation qui peut &ecirc;tre une d&eacute;n&eacute;gation et une sp&eacute;cialisation s&eacute;gr&eacute;gative qui peut &ecirc;tre une forme de reconnaissance. De m&ecirc;me qu'elle est partag&eacute;e entre une logique d'assistance sociale et de s&eacute;curit&eacute; sociale. </P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Les soci&eacute;t&eacute;s plus anciennes ne peuvent aucunement nous offrir de solutions refuges, d'autant qu'elles ne sont pas plus enviables, mais peut-&ecirc;tre peuvent-elles nous avertir que la question du sens de l'infirmit&eacute; pour l'humanit&eacute; ne doit pas &ecirc;tre compl&egrave;tement recouverte par notre passion de transformation et de ma&icirc;trise du monde. On voit en tout cas combien les enjeux d'une &eacute;tude s&eacute;rieuse sur les racines de l'id&eacute;e de handicap vont loin et par cons&eacute;quent combien la question des personnes dites handicap&eacute;es peut nous conduire au coeur de notre temps, de notre histoire et de nos mentalit&eacute;s.</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&#9;Pour r&eacute;sumer les lignes pr&eacute;c&eacute;dentes, qui sont d&eacute;j&agrave; un r&eacute;sum&eacute;, je dirai que<B> l'invisible, ou l'impens&eacute; de ce champ du handicap</B>  d&eacute;sormais existant par des lois cadre comme celle de 1975 ou celle de 1987  est l'exorcisme de<B> la terreur que provoque la d&eacute;viation, la d&eacute;formation, l'amputation de la vie, </B>de notre &quot;&nbsp;bios&nbsp;. Exorcisme par une soci&eacute;t&eacute; qui fuit la finitude humaine en produisant, consommant, courant apr&egrave;s l'exploit, exaltant la toute-puissance, la jeunesse, la vitesse alors qu'elle se sent affront&eacute;e au poids de l'&acirc;ge, &agrave; la limite &eacute;conomique, aux risques d'&eacute;puisement. Les personnes handicap&eacute;es sont le rappel de la finitude mais il ne faut pas que cela parle trop fort !</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> <B><FONT COLOR="#0000ff"><P ALIGN="JUSTIFY">Pour en savoir plus</P> <P ALIGN="JUSTIFY">&nbsp;</P> </B></FONT><P>Stiker H.-J., <I>Corps infirmes et soci&eacute;t&eacute;s</I>. Paris, Aubier Montaigne, 1982.</P> <P>&nbsp;</P> <P>(R&eacute;f&eacute;rence : Association des paralys&eacute;s de France. D&eacute;ficiences motrices et handicaps, Aspects sociaux, psychologiques, m&eacute;dicaux, techniques et l&eacute;gislatifs, troubles associ&eacute;s. Paris : Association des paralys&eacute;s de France, 1996, 505 p., p. 22-29)</P></BODY> </HTML> 
