<HTML><HEAD><META HTTP-EQUIV='Content-Type' CONTENT='text/html; charset=iso-8859-1'><TITLE>[Le] paradis perdu de Milton [Document lectronique] : traduction / [Chateaubriand]</TITLE></HEAD> <BODY BGCOLOR=#FFFFFF TEXT=#000000 LINK=#004080 VLINK=#004080 onLoad="if (self==top) location='/scripts/ConsultationTout.exe?O=101389&T=2'"> <TABLE WIDTH=100% CELLPADDING=10 CELLSPACING=0 BGCOLOR=#FFFFFE><TR><TD> Document fourni par les ditions Acamedia<br><font size=-1>http://www.acamedia.fr</font> </TD><TD> <IMG SRC=/icones/acamedia.gif BORDER=0 WIDTH=128 HEIGHT=45></TD></TR></TABLE> <H2>[Le] paradis perdu de Milton [Document lectronique] : traduction / [Chateaubriand]</H2> &nbsp;<p><A Name='CHAP_1'><H3>Remarques <p> </H3></A><p> <p> Je prie le lecteur de consulter l'<I>Avertissement</I> plac en tte de l'<I>Essai sur la Littrature anglaise</I>, et de revoir dans l'<I>Essai</I> mme les chapitres relatifs <I> la vie et aux ouvrages de Milton</I>.  <p> Si je n'avais voulu donner qu'une traduction <I>lgante</I> du <I>Paradis perdu</I>, on m'accordera peut-tre assez de connaissance de l'art pour qu'il ne m'et pas t impossible d'atteindre la hauteur d'une traduction de cette nature ; mais c'est une traduction littrale dans toute la force du terme que j'ai entreprise, une traduction qu'un enfant et un pote pourront suivre sur le texte, ligne  ligne, mot  mot, comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux. Ce qu'il m'a fallu de travail pour arriver  ce rsultat, pour drouler une longue phrase d'une manire lucide sans hacher le style, pour arrter les priodes sur la mme chute, la mme mesure, la mme harmonie ; ce qu'il m'a fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m'obligeait  cette exactitude, dont il y aura si peu de juges et dont on me saura si peu de gr ? Cette conscience que je mets  tout, et qui me remplit de remords quand je n'ai pas fait ce que j'ai pu faire. J'ai refondu trois fois la traduction sur le <I>manuscrit</I> et le <I>placard</I> ; je l'ai remanie quatre fois d'un bout  l'autre sur les <I>preuves</I> ; tche que je ne me serais jamais impose si je l'eusse d'abord mieux comprise.  <p> Au surplus, je suis loin de croire avoir vit tous les cueils de ce travail ; il est impossible qu'un ouvrage d'une telle tendue, d'une telle difficult, ne renferme pas quelque contresens. Toutefois, il y a plusieurs manires d'entendre les mmes passages ; les Anglais eux-mmes ne sont pas toujours d'accord sur le texte, comme on peut le voir dans les glossateurs. Pour viter de se jeter dans des controverses interminables, je prie le lecteur de ne pas confondre un <I>faux</I> sens avec un sens <I>douteux</I> ou susceptible d'interprtations diverses.  <p> Je n'ai nullement la prtention d'avoir rendu intelligibles des descriptions empruntes de l'Apocalypse ou tires des Prophtes, telles que <I>ces mers de verre qui sont fondes en vue, ces roues qui tournent dans des roues</I>, etc. Pour trouver un sens un peu clair  ces descriptions, il en aurait fallu retrancher la moiti : j'ai exprim le tout par un rigoureux mot  mot, laissant le champ libre  l'interprtation des nouveaux Swedenborg qui entendront cela couramment.  <p> Milton emprunte quelquefois l'ancien jargon italien : <I>d'autour d'Eve sont lancs des dards de dsir qui souhaite la prsence d'Eve</I>. Je ne sais pas si c'est le dsir qui souhaite ; ce pourrait bien tre le dard : je n'ai donc pu exprimer que ce que je comprenais (si toutefois je comprenais), tant persuad qu'on peut comprendre de pareilles choses de cent faons.  <p> Si de longs passages prsentent des difficults, quelques traits rapides n'en offrent pas moins. Que signifie ce vers ?  <p> <p>   Your fear itself of death removes the fear.  <p>   " Votre crainte mme de la mort carte la crainte. "<p> <p> Il y a des commentaires immenses l-dessus ; en voici un : " Le serpent dit : Dieu ne peut vous punir sans cesser d'tre juste : s'il n'est plus juste, il n'est plus Dieu ; ainsi vous ne devez point craindre sa menace ; autrement vous tes en contradiction avec vous-mme, puisque c'est prcisment votre crainte qui dtruit votre crainte. " Le commentateur ajoute, pour achever l'explication, " qu'il est bien fch de ne pouvoir rpandre un plus grand jour sur cet endroit ".  <p> Dans l'invocation au commencement du VIIe livre, on lit :  <p> <p>     I have presumed,  <p>   (An earthly guest) and drawn empyreal air,  <p> <I>  Thy tempering</I>.  <p> <p> J'ai traduit comme mes devanciers : <I>tempr par toi</I>. Richardson prtend que Milton fait ici allusion  ces voyageurs qui pour monter au haut du Tnriffe emportent des ponges mouilles, et se procurent de cette manire un air respirable : voil beaucoup d'autorits ; cependant je crois que <I>thy tempering</I> veut dire simplement <I>ta temprature</I>. <I>Thy</I> est le pronom possessif, et non le pronom personnel <I>thee</I>. <I>Tempering</I> me semble un mot forg par Milton, comme tant d'autres : la <I>temprature</I> de la Muse, son <I>air</I>, son <I>lment natal</I>. Je suis persuad que c'est l le sens simple et naturel de la phrase ; l'autre sens me parat un sens subtil et dtourn ; toutefois, je n'ai pas os le rejeter, parce qu'on a tort quand on a raison contre tout le monde.  <p> Dans la description du cygne, le pote se sert d'une expression qui donne galement ces deux sens : " <I>Ses ailes lui servaient de manteau superbe</I>, " ou bien : " <I>Il formait sur l'eau une lgre cume</I>. " J'ai conserv le premier sens, adopt par la plupart des traducteurs, tout en regrettant l'autre.  <p> Dans l'invocation du livre IX, la ponctuation qui m'a sembl la meilleure m'a fait adopter un sens nouveau. Aprs ces mots : <I>Heroic deemed</I>, il y a un point et une virgule, de sorte que <I>chief mastery</I> me parat devoir tre pris, par exclamation, dans un sens ironique : en effet, la priode qui suit est ironique. Le passage devient ainsi beaucoup plus clair que quand on unit <I>chief mastery</I> avec le membre de phrase qui le prcde.  <p> Vers la fin du dernier discours qu'Adam tient  Eve pour l'engager  ne pas aller seule au travail, il rgne beaucoup d'obscurit ; mais je pense que cette obscurit est ici un grand art du pote. Adam est troubl ; un pressentiment l'avertit ; il ne sait presque plus ce qu'il dit : il y a quelque chose qui fait frmir dans ces tnbres tendues tout  coup sur les penses du premier homme prt  accorder la permission fatale qui doit le perdre, lui et sa race.  <p> J'avais song  mettre  la fin de ma traduction un tableau des diffrents sens que l'on peut donner  tels ou tels vers du <I>Paradis perdu</I>, mais j'ai t arrt par cette question que je n'ai cess de me faire dans le cours de mon travail : Qu'importe tout cela aux lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui ? Qu'importe maintenant la conscience en toute chose ? Qui lira mes commentaires ? Qui s'en souciera ?  <p> J'ai calqu le pome de Milton  la vitre ; je n'ai pas craint de changer le rgime des verbes lorsqu'en restant plus <I>franais</I> j'aurais fait perdre  l'original quelque chose de sa prcision, de son originalit ou de son nergie : cela se comprendra mieux par des exemples.  <p> Le pote dcrit le palais infernal ; il dit :  <p> <p>     many a row  <p>   Of starry lamps.  <p>   . . . . . . . . . . . . . .Yielded light  <p>   As from a sky.  <p> <p> J'ai traduit : " Plusieurs rangs de lampes toiles... manent la lumire comme un firmament. " Or je sais qu'<I>maner</I>, en franais, n'est pas un verbe actif : un firmament n'<I>mane pas de la lumire</I>, la lumire <I>mane d'un firmament</I> ; mais traduisez ainsi, que devient l'image ? Du moins le lecteur pntre ici dans le gnie de la langue anglaise ; il apprend la diffrence qui existe entre les rgimes des verbes dans cette langue et dans la ntre.  <p> Souvent, en relisant mes pages j'ai cru les trouver obscures ou tranantes : j'ai essay de faire mieux. Lorsque la priode a t debout <I>lgante</I> ou <I>claire</I>, au lieu de <I>Milton</I>, je n'ai rencontr que <I>Bitaub</I> ; ma prose lucide n'tait plus qu'une prose commune ou artificielle, telle qu'on en trouve dans tous les crits communs du genre classique : je suis revenu  ma premire traduction.  <p> Quand l'obscurit a t invincible, je l'ai laisse :  travers cette obscurit on sentira encore le dieu.  <p> Dans le second livre du <I>Paradis perdu</I>, on lit ce passage :  <p> <p>   No rest : through many a dark and dreary vale  <p>   They pass'd, and many a region dolorous  <p>   O'er many a frozen, many a fiery Alp, <p>   Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death ; <p>   A universe of death, which God by curse <p>   Created evil, for evil only good, <p>   Where all life dies, death lives, and nature breeds,  <p>   Perverse, all monstrous, all prodigious things, <p>   Abominable, inutterable, and worse <p>   Than fables yet have feign'd or fear conceived, <p>   Gorgons, and hydras, and chimaeras dire.  <p> <p> " Elles traversent maintes valles sombres et dsertes, maintes rgions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes Alpes de feu : rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort ; univers de mort, que Dieu dans sa maldiction cra mauvais, bon pour le mal seulement ; univers o toute vie meurt, o toute mort vit, o la nature perverse engendre toutes choses monstrueuses, toutes choses prodigieuses, abominables, inexprimables, et pires que ce que la fable inventa ou la frayeur conut : gorgones et hydres et chimres effroyables. "  <p> <p> Ici le mot rpt <I>many</I> est traduit par notre vieux mot <I>maintes</I>, qui donne  la fois la traduction littrale et presque la mme consonance. Le fameux vers monosyllabique si admir des Anglais :  <p> <p>   Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death,<p> <p> j'ai essay de le rendre par les monosyllabes <I>rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres </I>et <I>ombres de mort</I>, en retranchant les articles. Le passage rendu de cette manire produit des effets d'harmonie semblables ; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dpens de la syntaxe. Voici le mme passage, traduit dans toutes les rgles de la grammaire par Dupr de Saint-Maur :  <p> " En vain traversaient-elles des valles sombres et hideuses, des rgions de douleur, des montagnes de glace et de feu ; en vain franchissaient-elles des rochers, des fondrires, des lacs, des prcipices et des marais empests, elles retrouvaient toujours d'pouvantables tnbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans sa colre, au jour qu'il cra les maux insparables du crime ; elles ne voyaient que des lieux o la vie expire, et o la mort seule est vivante : la nature perverse n'y produit rien que d'norme et de monstrueux ; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout ce que les fables ont feint ou que la crainte s'est jamais figur de gorgones, d'hydres et de chimres dvorantes. "  <p> Je ne parle point de ce que le traducteur prte ici au texte ; c'est au lecteur  voir ce qu'il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon mot  mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que mes prdcesseurs ont <I>ajout</I> ou <I>omis</I> (car ils passent en gnral les endroits difficiles) : peut-tre en rsultera-t-il cette conviction que la version littrale est ce qu'il y a de mieux pour faire connatre un auteur tel que Milton.  <p> J'en suis tellement convaincu que dans l'<I>Essai sur la Littrature anglaise</I>, en citant quelques passages du <I>Paradis perdu</I>, je me suis lgrement loign du texte. Eh bien, qu'on lise les mmes passages dans la traduction <I>littrale</I> du pome, et l'on verra, ce me semble, qu'ils sont beaucoup mieux rendus, mme pour l'harmonie.  <p> Tout le monde, je le sais, a la prtention d'exactitude : je ressemble peut-tre  ce bon abb Leroy, <I>cur de Saint-Herbland de Rouen</I> et <I>prdicateur du roi</I> : lui aussi a traduit Milton, et en vers ! Il dit : " Pour ce qui est de notre traduction, son principal mrite, comme nous l'avons dit, <I>c'est d'tre fidle</I>. "  <p> Or voici comme il est fidle, de son propre aveu. Dans les notes du VIIe chant, on lit : " J'ai substitu ceci  la fable de Bellrophon, m'tant propos d'en purger cet ouvrage. (...)  <p> " J'ai adapt au reste les plaintes de Milton, de faon qu'elles puissent convenir encore plus  un homme de mrite. (...) Ici j'ai chang ou retranch un long rcit de l'aventure d'Orphe, mis  mort par les Bacchantes sur le mont Rhodope. "  <p> <I>Changer</I> ou <I>retrancher</I> l'admirable passage o Milton se compare  Orphe dchir par ses ennemis !  <p> " La Muse ne put dfendre son fils ! "  <p> Je ne crois pas nanmoins qu'il faille aller jusqu' cette prcision de Luneau de Boisjermain : " ne pas avoir besoin de rptition, comme qui serait non de pouvoir d'un seul coup ". La traduction interlinaire de Luneau est cependant utile ; mais il ne faut pas trop s'y fier, car, par une inadvertance trange, en suivant le mot  mot elle fourmille de contresens ; souvent la glose au-dessous donne un sons oppos  la traduction interlinaire. Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que l'on pourrait me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu'on m'accorde que le portrait, quelque mauvais qu'on le trouve, est ressemblant.  <p> J'ai dj signal<font size=-2 color=#808080> [Avertissement de l'<I>Essai sur la Littrature anglaise</I>,  la fin du <I>Paradis perdu</I>. (N.d.A.)]</font> les difficults grammaticales de la langue de Milton ; une des plus grandes vient de l'introduction de plusieurs nominatifs indirects dans une priode rgie par un principal nominatif, de sorte que tout  coup vous trouverez un <I>he</I>, un <I>their</I>, qui vous tonnent, qui vous obligent  un effort de mmoire ou qui vous forcent  remonter la priode pour retrouver la <I>personne</I> ou les <I>personnes</I> auxquelles ce <I>he</I> ou ce <I>their</I> appartiennent. Une autre espce d'obscurit nat de la concision de l'ellipse ; faut-il donc s'tonner de la varit et des contresens des traductions dans ces passages ? Ai-je rencontr plus juste ? Je le crois, mais je n'en suis pas sr : il ne me parat mme pas clair que Milton ait toujours bien lui-mme rendu sa pense : ce haut gnie s'est content quelquefois de l'-peu-prs, et il a dit  la foule : " Devine, si tu peux. "  <p> Le nominatif absolu des Grecs, si frquent dans le style antique de Milton, est trs inlgant dans notre langue. <I>Thou looking on</I> pour <I>thee looking on</I>. Je l'ai cependant employ sans gard  son tranget, aussi frappante en anglais qu'en franais.  <p> Les ablatifs absolus du latin dont <I>Le Paradis perdu</I> abonde sont un peu plus usits dans notre langue ; mais en les conservant j'ai parfois t oblig d'y joindre un des temps du verbe <I>tre</I>, pour faire disparatre une amphibologie.  <p> C'est ainsi encore que j'ai complt quelques phrases non compltes. Milton parle des serpents <I>qui bouclent Mgre</I> : force est ici de dire <I>qui forment des boucles sur la tte de Mgre</I>.  <p> Bentley prtend que, Milton tant aveugle, les diteurs ont introduit dans <I>Le Paradis perdu</I> des interpolations qu'il n'a pas connues : c'est peut-tre aller loin ; mais il est certain que la ccit du chantre d'Eden a pu nuire  la correction de son ouvrage. Le pote composait la nuit : quand il avait fait quelques vers, il sonnait ; sa fille ou sa femme descendait<font size=-2 color=#808080> [<I>Essai sur la Littrature anglaise</I>. (N.d.A.)]</font> ; il dictait : ce premier jet, qu'il oubliait ncessairement bientt aprs, restait  peu prs tel qu'il tait sorti de son gnie. Le pome fut ainsi conduit  sa fin par inspirations et par dictes ; l'auteur ne put en revoir l'ensemble ni sur le manuscrit ni sur les preuves. Or il y a des ngligences, des rptitions de mots, des cacophonies qu'on n'aperoit et, pour ainsi dire, qu'on n'entend qu'avec l'oeil, en parcourant les preuves. Milton, isol, sans assistance, sans secours, presque sans amis, tait oblig de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son pome d'un bout  l'autre dans sa mmoire. Quel prodigieux effort de souvenir ! et combien de fautes ont d lui chapper !  <p> De l ces phrases inacheves, ces sens incomplets, ces verbes sans rgimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs dont l'ouvrage fourmille. Le pote commence une phrase au <I>singulier</I> et l'achve au <I>pluriel</I> ; inadvertance qu'il n'aurait jamais commise s'il avait pu voir les preuves. Pour rendre en franais ces passages, il faut changer les <I>nombres</I> des pronoms, des noms et des verbes ; les personnes qui connaissent l'art savent combien cela est difficile. Le pote ayant  son gr ml les nombres a naturellement donn  ses mots la quantit et l'euphonie convenables ; mais le pauvre traducteur n'a pas la mme facult : il est oblig de mettre sa phrase sur ses pieds. S'il opte pour le <I>singulier</I>, il tombe dans les verbes de la premire conjugaison, sur un <I>aima</I>, sur un <I>parla</I>, qui viennent heurter une voyelle suivante ; s'en tient-il au <I>pluriel</I>, il trouve un <I>aimaient</I>, un <I>parlaient</I>, qui appesantissent et arrtent la phrase au moment o elle devrait voler. Rebut, accabl de fatigue, j'ai t cent fois au moment de planter l tout l'ouvrage. Jusque ici les traductions de ce chef-d'oeuvre ont t moins de vritables traductions que des <I>pitmes</I> ou des <I>amplifications paraphrases</I>, dans lesquelles le sens gnral s'aperoit  peine,  travers une foule d'ides et d'images dont il n'y a pas un mot dans le texte. Comme je l'ai dit<font size=-2 color=#808080> [Avertissement de l'<I>Essai</I>. (N.d.A.)]</font>, on peut se tirer tant bien que mal d'un morceau choisi ; mais soutenir une lutte sans cesse renouvele pendant douze chants, c'est peut-tre l'oeuvre de patience la plus pnible qu'il y ait au monde.  <p> Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile  entendre, et sa langue se rapproche davantage de la ntre. Toutefois les traducteurs ont une singulire monomanie : ils changent les pluriels en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en substantifs, les articles en pronoms, les pronoms en articles. Si Milton dit <I>le</I> vent, <I>l</I>'arbre, <I>la</I> fleur, <I>la</I> tempte, etc., ils mettent <I>les</I> vents, <I>les</I> arbres, <I>les</I> fleurs, <I>les</I> temptes, etc. ; s'il dit un esprit <I>doux</I>, ils crivent la <I>douceur</I> de l'esprit ; s'il dit <I>sa</I> voix, ils traduisent <I>la</I> voix, etc. Ce sont l de trs petites choses sans doute ; cependant il arrive, on ne sait comment, que de tels changements rpts produisent  la fin du pome une prodigieuse altration ; ces changements donnent au gnie de Milton cet air de lieu commun qui s'attache  une phrasologie banale.  <p> Je n'ai rien ajout au texte ; j'ai seulement quelquefois t oblig de suppler le mot <I>collectif</I> par lequel le pote a oubli de lier les parties d'une longue numration d'objets.  <p> J'ai nglig  et l des expltives redondantes qui embarrassaient la phrase sans ajouter  sa beaut, et qui n'taient l videmment que pour la mesure du vers : le sobre et correct Virgile lui-mme a recours  ces expltives. On trouvera dans ma traduction <I>synodes, mmoriaux, records, conciles</I>, que les traducteurs n'ont os risquer et qu'ils ont rendus par <I>assembles, emblmes, rappels, conseils</I>, etc. ; c'est  tort, selon moi. Milton avait l'esprit rempli des ides et des controverses religieuses ; quand il fait parler les Dmons, il rappelle <I>ironiquement</I> dans son langage les crmonies de l'Eglise romaine ; quand il parle <I>srieusement</I>, il emploie la langue des thologues protestants. Il m'a sembl que cette observation oblige  traduire avec rigueur l'expression miltonienne, faute de quoi on ne ferait pas sentir cette partie intgrante du gnie du pote, la partie religieuse. Ainsi, dans une description du matin, Milton parle de la charmante heure de <I>Prime</I> : je suis persuad que <I>Prime</I> est ici le nom d'un office de l'glise ; il ne veut pas dire <I>premire</I> : malgr ma conviction, je n'ai pas risqu le mot <I>prime</I>, quoique  mon avis il fasse beaut, en rappelant la prire matinale du monde chrtien.  <p> <p>   L'astre avant-coureur de l'aurore <p>   Du soleil qui s'approche annonce le retour ; <p>   Sous le ple horizon l'ombre se dcolore : <p>   Lve-toi dans nos coeurs, chaste et bienheureux jour.  <p>       Racine.  <p> <p> Une autre beaut, selon moi, qui se tire encore du langage chrtien, c'est l'affectation de Satan  parler comme le Trs-Haut ; il dit toujours ma <I>droite</I> au lieu de mon bras : j'ai mis une grande attention  rendre ces tours ; ils caractrisent merveilleusement l'orgueil du Prince des tnbres.  <p> Dans les cantiques que le pote fait chanter aux anges, et qu'il emprunte de l'Ecriture, il suit l'hbreu, et il ramne quelques mots en refrain au bout du verset. Ainsi <I>praise</I> termine presque toutes les strophes de l'hymne d'Adam et d'Eve au lever du jour. J'ai pris garde  cela, et je reproduis  la chute le mot <I>louange</I> : mes prdcesseurs, n'ayant peut-tre pas remarqu le retour de ce mot, ont fait perdre aux vers leur harmonie lyrique.  <p> Lorsque Milton peint la cration, il se sert rigoureusement des paroles de la Gense de la traduction anglaise ; je me suis servi des mots franais de la traduction de Sacy, quoiqu'ils diffrent un peu du texte anglais : en des matires aussi sacres, j'ai cru ne devoir reproduire qu'un texte approuv par l'autorit de l'Eglise.  <p> J'ai employ, comme je l'ai dit encore<font size=-2 color=#808080> [Avertissement de l'<I>Essai</I>. (N.d.A.)]</font>, de vieux mots ; j'en ai fait de nouveaux, pour rendre plus fidlement le texte ; c'est surtout dans les mots ngatifs que j'ai pris cette licence : on trouvera donc <I>inadore, imparit, inabstinence</I>, etc. On compte cinq ou six cents mots dans Milton qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire anglais. Johnson, parlant du grand pote, s'exprime ainsi :  <p> <I>Through all his greater works there prevails a uniform peculiarity of diction, a mode and cast of expression which bears little resemblance to that of any former writer, and which is so far removed from common use, that an unlearned reader when he first opens his book, finds himself surprised by a new language... Our language, says Addison,sunk under him</I>.  <p> " Dans tous les plus grands ouvrages de Milton prvalent une uniforme singularit de diction, un mode et un tour d'expression qui ont peu de ressemblance avec ceux d'aucun crivain prcdent, et qui sont si loigns de l'usage ordinaire, qu'un lecteur non lettr quand il ouvre son livre pour la premire fois se trouve surpris par une langue nouvelle... Notre langue, dit Addison, s'abat (ou <I>s'enfonce</I> ou <I>coule bas</I>) sous lui. "  <p> Milton imite sans cesse les anciens ; s'il fallait citer tout ce qu'il imite, on ferait un in-folio de notes : pourtant quelques notes seraient curieuses et d'autres seraient utiles pour l'intelligence du texte.  <p> Le pote, d'aprs la Gense, parle de l'Esprit qui fconda l'abme. Du Bartas avait dit :  <p> <p>   D'une mme faon l'esprit de l'Eternel <p>   Semble couver ce gouffre.  <p> <p> L'<I>obscurit</I> ou les <I>tnbres visibles</I> rappellent l'expression de Snque, <I>non ut per tenebras videamus, sed ut ipsas</I>.  <p> Satan levant sa tte au-dessus du lac de feu est une image emprunte  l'Enide :  <p> <p> <I>  Pectora quorum inter fluctus arrecta</I>.  <p> <p> Milton faisant dire  Satan que rgner dans l'Enfer est digne d'ambition traduit Grotius : <I>Regnare dignum est ambitu, etsi in Tartaro</I>.  <p> La comparaison des anges tombs aux feuilles de l'automne est prise de l'Iliade et de l'Enide. Lorsque dans son invocation le pote s'crie qu'il va chanter des choses qui n'ont encore t dites ni en prose ni en vers, il imite  la fois Lucrce et Arioste :  <p> <p>   Cosa non detta in prosa mai, ne in rima.  <p> <p> Le <I>lasciate ogni speranza</I> est comment ainsi d'une manire sublime : " Rgions de chagrins, obscurit plaintive o l'esprance ne peut jamais venir, elle qui vient  tous : " <I>hope never comes that comes to all</I>.  <p> Lorsque Milton reprsente des anges <I>tournant les uns sur la lance, les autres sur le bouclier</I>, pour signifier tourner  droite et  gauche, cette faon de parler potique est emprunte d'un usage commun chez les Romains : le lgionnaire tenait la lance de la main droite et le bouclier de la main gauche : <I>declinare ad hastam vel ad scutum</I>, ainsi Milton met  contribution les historiens aussi bien que les potes, et, en ayant l'air de ne rien dire, il vous apprend toujours quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens d'indiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du <I>Paradis perdu</I> ; encore ai-je nglig d'autres imitations d'Ezchiel, de Sophocle, du Tasse, etc.  <p> Le mot <I>saison</I> dans le pome doit tre quelquefois traduit par le mot <I>heure</I> : le pote, sans vous le dire, s'est fait Grec, ou plutt s'est fait Homre, ce qui lui tait tout naturel ; il transporte dans le dialecte anglais une expression hellnique.  <p> Quand il dit que le nom de la femme est tir de celui de l'homme, qui le comprendra si l'on ne sait que cela est vrai d'aprs le texte de la Vulgate, <I>virago</I>, et d'aprs la langue anglaise, <I>woman</I>, ce qui n'est pas vrai en franais ? Quand il donne  Dieu l'<I>Empire carr</I> et  Satan l'<I>Empire rond</I>, voulant par l faire entendre que Dieu gouverne le ciel et Satan le monde, il faut savoir que saint Jean dans l'Apocalypse dit : " <I>Civitas Dei in quadro posita</I>. "  <p> Il y aurait mille autres remarques  faire de cette espce, surtout  une poque o les trois quarts des lecteurs ne connaissent pas plus l'Ecriture Sainte et les Pres de l'Eglise qu'ils ne savent le chinois.  <p> Jamais style ne fut plus figur que celui de Milton : ce n'est point Eve qui est doue d'une majest virginale, c'est la <I>majestueuse virginit</I> qui se trouve dans Eve ; Adam n'est point inquiet, c'est l'<I>inquitude</I> qui agit sur Adam ; Satan ne rencontre pas Eve par hasard, c'est le <I>hasard</I> de Satan qui rencontre Eve ; Adam ne veut pas empcher Eve de s'absenter, il cherche  dissuader l'<I>absence</I> d'Eve. Les comparaisons,  cause mme de ces tours, sont presque intraduisibles : assez rarement empruntes des images de la nature, elles sont prises des usages de la socit, des travaux du laboureur et du matelot, des rminiscences de l'histoire et de la mythologie : ce qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton tait aveugle, et qu'il tirait de ses souvenirs une partie de son gnie. Une comparaison admirable, et qui n'appartient qu' lui, est celle de cet homme sorti un matin des fumes d'une grande ville pour se promener dans les fraches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et rencontrant une jeune fille plus belle que tout cela : c'est Satan chapp du gouffre de l'Enfer qui rencontre Eve au milieu des retraites fortunes d'Eden. On voit aussi par la vie de Milton qu'il remmore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse : dans une des promenades matinales qu'il faisait autour de Londres, s'offrit  sa vue une jeune femme d'une beaut extraordinaire : il en devint passionnment amoureux, et ne la retrouva jamais, et fit le serment de ne plus aimer<font size=-2 color=#808080> [<I>Essai sur la Littrature anglaise</I>. (N.d.A.)]</font>.  <p> Au reste, Milton n'tait pas toujours logique : il ne faudra pas croire ma traduction fautive quand les ides manqueront de consquence et de justesse.  <p> Ce qu'il faut demander au chantre d'Eden, c'est de la posie, et de la posie la plus haute  laquelle il soit donn  l'esprit humain d'atteindre ; tout vit chez cet homme, les tres moraux comme les tres matriels : dans un combat ce ne sont pas les dards qui votent le ciel ou qui forment une vote enflamme, ce sont les <I>sifflements</I> mmes de ces dards ; les personnages n'accomplissent pas des actions, ce sont leurs <I>actions</I> qui agissent comme si elles taient elles-mmes des personnages. Lorsqu'on est si divinement pote, qu'on habite au plus sublime sommet de l'Olympe, la critique est ridicule en essayant de monter l : les reproches que l'on peut faire  Milton sont des reproches d'une nature infrieure ; ils tiennent de la terre o ce dieu n'habite pas. Que dans un homme une qualit s'lve  une hauteur qui domine tout, il n'y a point de tache que cette qualit ne fasse disparatre dans son clat immense.  <p> Si Milton, trs admir en Angleterre, est assez peu lu ; s'il est moins populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularit au rajeunissement qu'il reoit chaque jour sur la scne, cela tient  la gravit du pote, au srieux du pome et  la difficult de l'idiome miltonien. Milton, comme Homre, parle une langue qui n'est pas la langue vulgaire ; mais avec cette diffrence que la langue d'Homre est une langue simple, naturelle, facile  apprendre au lieu que la langue de Milton est une langue compose, savante, et dont la lecture est un vritable travail. Quelques morceaux choisis du <I>Paradis perdu</I> sont dans la mmoire de tout le monde ; mais,  l'exception d'un millier de vers de cette sorte, il reste onze mille vers qu'on a lus rapidement, pniblement, ou qu'on n'a jamais lus.  <p> Voil assez de <I>remarques</I> pour les personnes qui savent l'anglais et qui attachent quelque prix  ces choses-l ; en voil beaucoup trop pour la foule des lecteurs :  ceux-ci il importe fort peu qu'on ait fait ou qu'on n'ait pas fait un contresens, et ils se contenteraient tout aussi bien d'une version commune, amplifie ou tronque.  <p> On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientt paratre ; tant mieux ! on ne saurait trop multiplier un chef-d'oeuvre : mille peintres copient tous les jours les tableaux de Raphael et de Michel-Ange. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon systme, ils reproduiront  peu ma traduction : ils feront ressortir les endroits o je puis m'tre tromp ; s'ils ont pris le systme de la traduction libre, le mot  mot de mon humble travail sera comme le germe de la belle fleur qu'ils auront habilement dveloppe.  <p> Me serait-il permis d'esprer que si mon essai n'est pas trop malheureux, il pourra amener quelque jour une rvolution dans la manire de traduire ? Du temps d'Ablancourt les traductions s'appelaient de <I>belles infidles</I> ; depuis ce temps-l on a vu beaucoup d'infidles qui n'taient pas toujours belles : on en viendra peut-tre  trouver que la fidlit, mme quand la beaut lui manque, a son prix.  <p> Il est des gnies heureux qui n'ont besoin de consulter personne, qui produisent sans effort avec abondance des choses parfaites ; je n'ai rien de cette flicit naturelle, surtout en littrature : je n'arrive  quelque chose qu'avec de longs efforts ; je refais vingt fois la mme page, et j'en suis toujours mcontent : mes <I>manuscrits</I> et mes <I>preuves</I> sont, par la multitude des corrections et des renvois, de vritables broderies, dont j'ai moi-mme beaucoup de peine  retrouver le fil<font size=-2 color=#808080> [C'est l'excuse pour les fautes d'impression, si nombreuses dans mes ouvrages. Les compositeurs, fatigus, se trompent malgr eux, par la multitude des changements, des retranchements ou des additions. (N.d.A.)]</font>. Je n'ai pas la moindre confiance en moi ; peut-tre mme ai-je trop de facilit  recevoir les avis qu'on veut bien me donner ; il dpend presque du premier venu de me faire changer ou supprimer tout un passage : je crois toujours que l'on juge et que l'on voit mieux que moi.  <p> Pour accomplir ma tche, je me suis environn de toutes les disquisitions des scoliastes ; j'ai lu toutes les traductions franaises, italiennes et latines que j'ai pu trouver. Les traductions latines, par la facilit qu'elles ont  rendre <I>littralement</I> les mots et  suivre les inversions, m'ont t trs utiles.  <p> J'ai quelques amis, que depuis trente ans je suis accoutum  consulter : je leur ai encore propos mes doutes dans ce dernier travail ; j'ai reu leurs notes et leurs observations ; j'ai discut avec eux les points difficiles ; souvent je me suis rendu  leur opinion, quelquefois ils sont revenus  la mienne. Il m'est arriv, comme  Louis Racine, que des Anglais m'ont avou ne pas comprendre le passage sur lequel je les interrogeais. Heureux encore une fois ces esprits qui savent tout et n'ont besoin de personne ! moi, faible, je cherche des appuis, et je n'ai point oubli le prcepte du matre.  <p> <p>   Faites choix d'un censeur solide et salutaire,  <p>   Que la raison conduise et le savoir claire, <p>   Et dont le crayon sr d'abord aille chercher <p>   L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.  <p> <p> Dans tout ce que je viens de dire, je ne fais point mon apologie, je cherche seulement une excuse  mes fautes. Un traducteur n'a droit  aucune gloire ; il faut seulement qu'il montre qu'il a t patient, docile et laborieux.  <p> Si j'ai eu le bonheur de faire connatre Milton  la France, je ne me plaindrai pas des fatigues que m'a causes l'excs de ces tudes : tant il y a cependant que, pour viter de nouveau l'avenir probable d'une vie fidle, je ne recommencerais pas un pareil travail ; j'aimerais mieux mille fois subir toute la rigueur de cet avenir.  <p> <p> Vers.  <p> <p> Le vers hroque anglais consiste dans la mesure sans rime, comme le vers d'Homre en grec et de Virgile en latin : la rime n'est ni une adjonction ncessaire ni le vritable ornement d'un pome ou de bons vers, spcialement dans un long ouvrage ; elle est l'invention d'un ge barbare, pour relever un mchant sujet ou un mtre boiteux. A la vrit elle a t embellie par l'usage qu'en ont fait depuis quelques fameux potes modernes, cdant  la coutume ; mais ils l'ont employe  leur grande vexation, gne et contrainte, pour exprimer plusieurs choses (et souvent de la plus mauvaise manire) autrement qu'ils ne les auraient exprimes. Ce n'est donc pas sans cause que plusieurs potes du premier rang, italiens et espagnols, ont rejet la rime des ouvrages longs ou courts. Ainsi a-t-elle t bannie depuis longtemps de nos meilleures tragdies anglaises, comme une chose d'elle-mme triviale, sans vraie et agrable harmonie pour toute oreille juste. Cette harmonie nat du convenable nombre, de la convenable quantit des syllabes, et du sens passant avec varit d'un vers  un autre vers ; elle ne rsulte pas du tintement de terminaisons semblables ; faute qu'vitaient les doctes anciens, tant dans la posie que dans l'loquence oratoire. L'omission de la rime doit tre compte si peu pour dfaut (quoiqu'elle puisse paratre telle aux lecteurs vulgaires), qu'on la doit regarder plutt comme le premier exemple offert en anglais de l'ancienne libert rendue au pome hroque affranchi de l'incommode et moderne entrave de la rime.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_2'><H3>Livre I<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Ce premier livre expose d'abord brivement tout le sujet, la dsobissance de l'homme, et d'aprs cela la perte du Paradis, o l'homme tait plac. Ce livre parle ensuite de la premire cause de la chute de l'homme, du serpent, ou plutt de Satan dans le serpent, qui, se rvoltant contre Dieu et attirant de son cot plusieurs lgions d'anges, fut, par le commandement de Dieu, prcipit du ciel avec toute sa bande dans le grand abme. Aprs avoir pass lgrement sur ce fait, le pome ouvre au milieu de l'action : il prsente Satan et ses anges maintenant tombs en enfer. L'Enfer n'est pas dcrit ici comme plac dans le centre du monde (car le Ciel et la Terre peuvent tre supposs n'tre pas encore faits, et certainement pas encore maudits), mais dans le lieu des Tnbres extrieures, plus convenablement appel Chaos. L Satan avec ses anges, couch sur le lac brlant, foudroy et vanoui, au bout d'un certain espace de temps revient  lui comme de la confusion d'un songe. Il appelle celui qui le premier aprs lui en puissance et en dignit gt  ses cts. Ils confrent ensemble de leur misrable chute. Satan rveille toutes ses lgions, jusque alors demeures confondues de la mme manire. Elles se lvent : leur nombre, leur ordre de bataille ; leurs principaux chefs, nomms d'aprs les idoles connues par la suite en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les console par l'esprance de regagner le Ciel ; il leur parle enfin d'un nouveau monde, d'une nouvelle espce de cratures qui doivent tre un jour formes selon une antique prophtie ou une tradition rpandue dans le Ciel. Que les anges existassent longtemps avant la cration visible, c'tait l'opinion de plusieurs anciens pres. Pour discuter le sens de la prophtie, et dterminer ce qu'on peut faire en consquence, Satan s'en rfre  un grand conseil ; ses associs adhrent  cet avis. Le Pandaemonium, palais de Satan, s'lve soudainement bti de l'abme ; les pairs infernaux y sigent en conseil.  <p> <p> La premire dsobissance de l'homme et le fruit de cet arbre dfendu dont le mortel got apporta la mort dans ce monde, et tous nos malheurs, avec la perte d'Eden, jusqu' ce qu'un Homme plus grand nous rtablt et reconqut le sjour bienheureux, chante, Muse cleste ! Sur le sommet secret d'Oreb et de Sina tu inspiras le berger qui le premier apprit  la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de Silo, qui coulait rapidement prs de l'oracle de Dieu, te plaisent davantage, l j'invoque ton aide pour mon chant aventureux : ce n'est pas d'un vol tempr qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts d'Aonie, tandis qu'il poursuit des choses qui n'ont encore t tentes ni en prose ni en vers.  <p> Et toi,  Esprit ! qui prfres a tous les temples un coeur droit et pur, instruis-moi, car tu sais ! Toi, au premier instant tu tais prsent : avec tes puissantes ailes ployes, comme une colombe tu couvas l'immense abme et tu le rendis fcond. Illumine en moi ce qui est obscur, lve et soutiens ce qui est abaiss, afin que de la hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l'ternelle Providence, et justifier les voies de Dieu aux hommes.  <p> Dis d'abord, car ni le Ciel ni la profonde tendue de l'Enfer ne drobent rien  ta vue, dis quelle cause, dans leur tat heureux si favoris du Ciel, poussa nos premiers parents  se sparer de leur Crateur,  transgresser sa volont pour une seule restriction, souverains qu'ils taient du reste du monde. Qui les entrana  cette honteuse rvolte ? L'infernal Serpent. Ce fut lui dont la malice, anime d'envie et de vengeance, trompa la mre du genre humain : son orgueil l'avait prcipit du Ciel avec son arme d'anges rebelles, par le secours desquels, aspirant  monter en gloire au-dessus de ses pairs il se flatta d'galer le Trs-Haut, si le Trs-Haut s'opposait  lui. Plein de cet ambitieux projet contre le trne et la monarchie de Dieu, il alluma au ciel une guerre impie et un combat tmraire, dans une attente vaine.  <p> Le Souverain Pouvoir le jeta flamboyant, la tte en bas, de la vote thre ; ruine hideuse et brlante, il tomba dans le gouffre sans fond de la perdition, pour y rester charg de chanes de diamant, dans le feu qui punit ; il avait os dfier aux armes le Tout-Puissant. Neuf fois l'espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui avec son horrible bande fut tendu vaincu, roulant dans le gouffre ardent, confondu, quoique immortel. Mais sa sentence le rservait encore  plus de colre, car la double pense de la flicit perdue et d'un mal prsent  jamais le tourmente. Il promne autour de lui des yeux funestes, o se peignent une douleur dmesure et la consternation, mles  l'orgueil endurci et  l'inbranlable haine.  <p> D'un seul coup d'oeil, et aussi loin que perce le regard des anges, il voit le lieu triste dvast et dsert : ce donjon horrible, arrondi de toutes parts, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point de lumire, mais des tnbres visibles servent seulement  dcouvrir des vues de malheur ; rgions de chagrin, obscurit plaintive, o la paix, o le repos ne peuvent jamais habiter, l'esprance jamais venir, elle qui vient  tous ! Mais l des supplices sans fin, l un dluge de feu, nourri d'un soufre qui brle sans se consumer.  <p> Tel est le lieu que l'Eternelle Justice prpara pour ces rebelles ; ici elle ordonna leur prison dans les Tnbres extrieures ; elle leur fit cette part, trois fois aussi loigne de Dieu et de la lumire du ciel que le centre de la cration l'est du ple le plus lev. Oh ! combien cette demeure ressemble peu  celle d'o ils tombrent !  <p> L bientt l'archange discerne les compagnons de sa chute ensevelis dans les flots et les tourbillons d'une tempte de feu. L'un d'eux se vautrait parmi les flammes  ses cts, le premier en pouvoir aprs lui et le plus proche en crime : longtemps aprs connu en Palestine, il fut appel Belzbuth. Le grand ennemi (pour cela nomm Satan dans le Ciel), rompant par ces fires paroles l'horrible silence, commence ainsi :  <p> " Si tu es celui... mais combien dchu, combien diffrent de celui qui, revtu d'un clat transcendant parmi les heureux royaumes de la lumire, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits !... Si tu es celui qu'une mutuelle ligue, qu'une seule pense, qu'un mme conseil, qu'une semblable esprance, qu'un pril gal dans une entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu'un malheur gal unit  prsent dans une gale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel abme, nous sommes tombs ! tant il se montra le plus puissant avec son tonnerre ! Mais qui jusque alors avait connu l'effet de ces armes terribles ? Toutefois, malgr ces foudres, malgr tout ce que le Vainqueur dans sa rage peut encore m'infliger, je ne me repens point, je ne change point : rien (quoique chang dans mon clat extrieur) ne changera cet esprit fixe, ce haut ddain n de la conscience du mrite offens, cet esprit qui me porta  m'lever contre le Plus Puissant entranant dans ce conflit furieux la force innombrable d'esprits arms qui osrent mpriser sa domination : ils me prfrrent  lui, opposant  son pouvoir suprme un pouvoir contraire ; et dans une bataille indcise, au milieu des plaines du Ciel, ils branlrent son trne.  <p> " Qu'importe la perte du champ de bataille : tout n'est pas perdu. Une volont insurmontable, l'tude de la vengeance, une haine immortelle, un courage qui ne cdera ni ne se soumettra jamais, qu'est-ce autre chose que n'tre pas subjugu ? Cette gloire, jamais sa colre ou sa puissance ne me l'extorquera. Je ne me courberai point, je ne demanderai point grce d'un genou suppliant ; je ne difierai point son pouvoir, qui par la terreur de ce bras a si rcemment dout de son empire. Cela serait bas en effet, cela serait une honte et une ignominie au-dessous mme de notre chute, puisque par le destin, la force des dieux, la substance cleste ne peut prir ; puisque l'exprience de ce grand vnement, dans les armes non affaiblies, ayant gagn beaucoup en prvoyance, nous pouvons, avec plus d'espoir de succs, nous dterminer  faire, par ruse ou par force, une guerre ternelle, irrconciliable,  notre grand Ennemi, qui triomphe maintenant, et qui, dans l'excs de sa joie, rgnant seul, tient la tyrannie du Ciel. "  <p> Ainsi partait l'ange apostat, quoique dans la douleur ; se vantant  haute voix, mais dchir d'un profond dsespoir. Et  lui rpliqua bientt son fier compagnon :  <p> " O prince !  chef de tant de trnes, qui conduisis  la guerre sous ton commandement les sraphins rangs en bataille ; qui sans frayeur, dans de formidables actions, mis en pril le Roi perptuel des Cieux et  l'preuve son pouvoir suprme, soit qu'il le tnt de la force, du hasard ou du destin ;  chef, je vois trop bien et je maudis l'vnement fatal qui, par une triste droute et une honteuse dfaite, nous a ravi le Ciel. Toute cette puissante arme est ainsi plonge dans une horrible destruction, autant que des dieux et des substances divines peuvent prir ; car la pense et l'esprit demeurent invincibles, et la vigueur bientt revient, encore que toute notre gloire soit teinte et notre heureuse condition engouffre ici dans une infinie misre. Mais quoi si lui notre Vainqueur (force m'est de le croire le Tout Puissant, puisqu'il ne fallait rien moins qu'un tel pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le ntre), si ce Vainqueur nous avait laiss entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous puissions suffire  sa colre vengeresse, ou lui rendre un plus rude service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses besoins, dans le coeur de l'Enfer, travailler dans le feu, ou porter ses messages dans le noir abme ? Que nous servirait alors de sentir notre force non diminue ou l'ternit de notre tre, pour subir un ternel chtiment ? "  <p> <p> Le grand ennemi rpliqua par ces paroles rapides :  <p> " Chrubin tomb, tre faible est misrable, soit qu'on agisse ou qu'on souffre. Mais sois assur de ceci : faire le bien ne sera jamais notre tche ; faire toujours le mal sera notre seul dlice, comme tant le contraire de la haute volont de celui auquel nous rsistons. Si donc sa providence cherche  tirer le bien de notre mal, nous devons travailler  pervertir cette fin et  trouver encore dans le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons russir, de manire peut-tre  chagriner l'ennemi et, si je ne me trompe,  dtourner ses plus profonds conseils de leur but marqu.  <p> <p> " Mais vois ! le Vainqueur courrouc a rappel aux portes du ciel ses ministres de poursuite et de vengeance. La grle de soufre lance sur nous dans la tempte passe a abattu la vague brlante qui du prcipice du Ciel nous reut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de rouges clairs et son imptueuse rage, a peut-tre puis ses traits, et cesse maintenant de mugir  travers l'abme vaste et sans bornes. Ne laissons pas chapper l'occasion que nous cde le ddain ou la fureur rassasie de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine sche, abandonne et sauvage, sjour de la dsolation, vide de lumire, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui jette ple et effrayante ? L tendons  sortir des ballottements de ces vagues de feu, l reposons-nous, si le repos peut habiter l. Rassemblant nos lgions affliges, examinons comment nous pourrons dornavant nuire  notre ennemi, comment nous pourrons rparer notre perte, surmonter cette affreuse calamit ; quel renforcement nous pouvons tirer de l'esprance, si non quelle rsolution du dsespoir. "  <p> <p> Ainsi parlait Satan  son compagnon le plus prs de lui, la tte leve au-dessus des vagues, les yeux tincelants ; les autres parties de son corps, affaisses sur le lac, tendues, longues et larges, flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il tait aussi norme que celui que les fables appellent, de sa taille monstrueuse, Titanien, ou n de la Terre, lequel fit la guerre  Jupiter ; Briare ou Tiphon, dont la caverne s'ouvrait prs de l'ancienne Tarse. Satan galait encore cette bte de la mer, Lviathan, que Dieu de toutes ses cratures fit la plus grande entre celles qui nagent dans le cours de l'ocan. Souvent la bte dort sur l'cume norvgienne : le pilote de quelque petite barque gare au milieu des tnbres la prend pour une le (ainsi le racontent les matelots) ; il fixe l'ancre dans son corce d'caille, s'amarre sous le vent  son ct, tandis que la nuit investit la mer et retarde l'aurore dsire. Ainsi, norme en longueur, le chef ennemi gisait enchan sur le lac brlant ; jamais il n'et pu se lever ou soulever sa tte si la volont et la haute permission du rgulateur de tous les Cieux ne l'avaient laiss libre dans ses noirs desseins, afin que par ses crimes ritrs il amasst sur lui la damnation alors qu'il cherchait le mal des autres, afin qu'il pt voir, furieux, que toute sa malice n'avait servi qu' faire luire l'infinie bont, la grce, la misricorde sur l'homme par lui sduit,  attirer sur lui-mme, Satan, triple confusion, colre et vengeance.  <p> Soudain au-dessus du lac l'archange dresse sa puissante stature ; de sa main droite et de sa main gauche, les flammes repousses en arrire cartent leurs pointes aigus, et, roules en vagues, laissent au milieu une horrible valle. Alors, ailes dployes, il dirige son vol en haut, pesant sur l'air sombre, qui sent un poids inaccoutum, jusqu' ce qu'il s'abatte sur la terre aride, si la terre tait ce qui toujours brle d'un feu solide, comme le lac brle d'un liquide feu. Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d'un tourbillon souterrain a transport une colline arrache du Pelore ou des flancs dchirs du tonnant Etna), telles apparaissent les entrailles combustibles et inflammables qui, l concevant le feu, sont lances au Ciel par l'nergie minrale  l'aide des vents, et laissent un fond brl, tout envelopp d'infection et de fume : pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds maudits. Belzbuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux se glorifiant d'tre chapps aux eaux Stygiennes, comme des dieux, par leurs propres forces recouvres, non par la tolrance du Suprme Pouvoir.  <p> <p> " Est-ce ici la rgion, le sol, le climat, dit alors l'archange perdu, est-ce ici le sjour que nous devons changer contre le Ciel, cette morne obscurit contre cette lumire cleste ? Soit ! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et dcider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, gal en raison, s'est lev au-dessus de ses gaux par la force. Adieu, champs fortuns o la joie habite pour toujours ! Salut, horreurs ! salut, monde infernal ! Et toi, profond Enfer, reois ton nouveau possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu. L'esprit est  soi-mme sa propre demeure ; il peut faire en soi un Ciel de l'Enfer, un Enfer du Ciel. Qu'importe o je serai, si je suis toujours le mme et ce que je dois tre, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand ? Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n'a pas bti ce lieu pour nous l'envier ; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons rgner en sret ; et,  mon avis, rgner est digne d'ambition, mme en Enfer ; mieux vaut rgner dans l'Enfer que servir dans le Ciel.  <p> <p> " Mais laisserons-nous donc nos amis fidles, les associs, les copartageants de notre ruine, tendus, tonns, sur le lac d'oubli ? Ne les appellerons-nous pas  prendre avec nous leur part de ce manoir malheureux, ou, avec nos armes rallies,  tenter une fois de plus s'il est encore quelque chose  regagner au Ciel ou  perdre dans l'Enfer ? "  <p> Ainsi parla Satan, et Belzbuth lui rpondit ;  <p> " Chef de ces brillantes armes qui par nul autre que le Tout-Puissant n'auraient t vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le gage le plus vif de leur esprance au milieu des craintes et des dangers, cette voix si souvent retentissante dans les pires extrmits, au bord prilleux de la bataille quand elle rugissait, cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu'elles languissent  prsent, gmissantes et prosternes sur le lac de feu, comme nous tout  l'heure assourdis et stupfaits : qui s'en tonnerait, tombes d'une si pernicieuse hauteur ! "  <p> Belzbuth avait  peine cess de parler, et dj le grand ennemi s'avanait vers le rivage : son pesant bouclier, de trempe thre, massif, large et rond, tait rejet derrire lui ; la large circonfrence pendait  ses paules, comme la Lune, dont l'orbe,  travers un verre optique, est observ le soir par l'astronome toscan du sommet de Fiesole ou dans le Val d'Arno, pour dcouvrir de nouvelles terres, des rivires et des montagnes sur son globe tachet. La lance de Satan (prs de laquelle le plus haut pin sci sur les collines de Norvge, pour tre le mt de quelque grand vaisseau amiral, ne serait qu'un roseau) lui sert  soutenir ses pas mal assurs sur la marne brlante, bien diffrents de ses pas sur l'azur du Ciel ! Le climat torride vot de feu le frappe encore d'autres plaies ; nanmoins il endure tout, jusqu' ce qu'il arrive au bord de la mer enflamme. L il s'arrte. Il appelle ses lgions, formes d'anges fanes, qui gisent aussi paisses que les feuilles d'automne jonchant les ruisseaux de Vallombreuse, o les ombrages truriens dcrivent l'arche leve d'un berceau ; ainsi surnagent des varechs disperss, quand Orion, arm des vents imptueux, a battu les ctes de la mer Rouge ; mer dont les vagues renversrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu'ils poursuivaient d'une haine perfide les trangers de Gessen, qui virent du sr rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brises ; ainsi semes, abjectes, perdues, les lgions gisaient, couvrant le lac, dans la stupfaction de leur changement hideux.  <p> <p> Satan lve une si grande voix que tout le creux de l'Enfer en retentit :  <p> <p> " Princes, potentats, guerriers, fleurs du Ciel, jadis  vous, maintenant perdu ! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des esprits ternels, ou avez-vous choisi ce lieu aprs les fatigues de la bataille, pour reposer votre valeur lasse, pour la douceur que vous trouvez  dormir ici comme dans les valles du Ciel ? Ou bien, dans cette abjecte posture, avez-vous jur d'adorer le Vainqueur ? Il contemple  prsent chrubins et sraphins roulant dans le gouffre armes et enseignes brises, jusqu' ce que bientt ses rapides ministres dcouvrent des portes du Ciel leur avantage, et, descendant, nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent  coups de foudre au fond de cet abme. Eveillez-vous, levez-vous, ou soyez  jamais tombs ! "  <p> Ils l'entendirent, et furent honteux, et se levrent sur l'aile, comme quand des sentinelles accoutumes  veiller au devoir, surprises endormies par le commandant, qu'elles craignent, se lvent et se remettent elles-mmes en faction avant d'tre bien veilles. Non que ces esprits ignorent le malheureux tat o ils sont rduits, ou qu'ils ne sentent pas leurs affreuses tortures, mais bientt ils obissent innombrables  la voix de leur gnral.  <p> Comme quand la puissante verge du fils d'Amram, au jour mauvais de l'Egypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nue de sauterelles, toues par le vent d'Orient, qui se suspendirent sur le royaume de l'impie Pharaon de mme que la nuit, et entnbrrent toute la terre du Nil ; ainsi sans nombre furent aperus ces mauvais anges, planant sous la coupole de l'Enfer, entre les infrieures, les suprieures et les environnantes flammes, jusqu' ce qu' un signal donn, la lance leve droite de leur grand sultan, ondoyant pour diriger leur course, ils s'abattent, d'un gal balancement, sur le soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude telle que le Nord populeux n'en versa jamais de ses flancs glacs pour franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombrent comme un dluge sur le Midi, et s'tendirent, au-dessous de Gibraltar, jusqu'aux sables de la Libye.  <p> Incontinent de chaque escadron et de chaque bande les chefs et les conducteurs se htrent l o leur grand gnral s'tait arrt. Semblables  des dieux par la taille et par la forme surpassant la nature humaine, royales Dignits, Puissances, qui sigeaient autrefois dans le Ciel, sur des trnes, quoique dans les archives clestes on ne garde point maintenant la mmoire de leurs noms, effacs et rays par leur rbellion du Livre de Vie. Ils n'avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d'Eve ; mais lorsque errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu pour l'preuve de l'homme, ils eurent,  force d'impostures et de mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils persuadrent aux cratures d'abandonner Dieu, leur crateur, de transformer souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits dans l'image d'une brute orne de gaies religions pleines de pompes et d'or, et d'adorer les dmons pour divinits : alors ils furent connus aux hommes sous diffrents noms et par diverses idoles, dans le monde paen.  <p> Muse, redis-moi ces noms alors connus ; qui le premier, qui le dernier se rveilla du sommeil sur ce lit de feu,  l'appel de leur grand empereur ; quels chefs, les plus prs de lui en mrites, vinrent un  un o il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule ple-mle se tenait encore au loin.  <p> Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l'Enfer, rdant pour saisir leur proie sur la terre, eurent l'audace, longtemps aprs, de fixer leurs siges auprs de celui de Dieu, leurs autels contre son autel, dieux adors parmi les nations d'alentour ; et ils osrent habiter prs de Jhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trne au milieu des chrubins : souvent mme ils placrent leurs chsses jusque dans son sanctuaire, abominations ! et avec des choses maudites ils profanrent ses rites sacrs, ses ftes solennelles, et leurs tnbres osrent affronter sa lumire.  <p> D'abord s'avance Moloch, horrible roi, asperg du sang des sacrifices humains et des larmes des pres et des mres, bien qu' cause du bruit des tambours et des timbales retentissantes le cri de leurs enfants ne ft pas entendu lorsque  travers le feu ils passaient  l'idole grime. Les Ammonites l'adorrent dans Rabba et sa plaine humide, dans Argob et dans Basan, jusqu'au courant de l'Arnon le plus recul. Non content d'un si audacieux voisinage, il amena, par fraude, le trs sage coeur de Salomon  lui btir un temple droit en face du temple de Dieu, sur cette montagne d'Opprobre ; et il fit son bois sacr de la riante valle d'Hinnon, de l nomme Tophet et la noire Ghenne, type de l'Enfer.  <p> Aprs Moloch vint Chemos, l'obscne terreur des fils de Moab, depuis Aroar  Nbo et au dsert du plus mridial Abarim ; dans Hesebon et Horonam, royaume de Son, au del de la retraite fleurie de Sibma, tapisse de vignes, et dans Elal, jusqu'au lac Asphaltite. Chemos s'appelait aussi Por, lorsqu' Sittim il incita les Isralites, dans leur marche du Nil,  lui faire de lubriques oblations, qui leur cotrent tant de maux. De l il tendit ses lascives orgies jusqu' la colline du Scandale, prs du bois de l'homicide Moloch, l'impudicit tout prs de la Haine ; le pieux Josias les chassa dans l'Enfer.  <p> Avec ces divinits vinrent celles qui, du bord des flots de l'antique Euphrate jusqu'au torrent qui spare l'Egypte de la terre de Syrie, portent les noms gnraux de Baal et d'Astaroth, ceux-l mles, celles-ci femelles ; car les esprits prennent  leur gr l'un ou l'autre sexe, ou tous les deux  la fois. Si tnue et si simple est leur essence pure : elle est ni lice ni cadenasse par des jointures et des membres, ni fonde sur la fragile force des os, comme la lourde chair ; mais dans telle forme qu'ils choisissent, dilate ou condense, brillante ou obscure, ils peuvent excuter leurs rsolutions ariennes et accomplir les oeuvres de l'amour ou de la haine. Pour ces divinits les enfants d'Isral abandonnrent souvent leur Force Vivante, et laissrent infrquent son autel lgitime, se prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que leurs ttes inclines aussi bas dans les batailles se courbrent devant la lance du plus mprisable ennemi.  <p> Aprs ces divinits en troupe parut Astoreth, que les Phniciens nomment Astart, reine du Ciel, orne d'un croissant ;  sa brillante image, nuitamment en prsence de la lune, les vierges de Sidon payent le tribut de leurs voeux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non chante dans Sion, o son temple s'levait sur le mont d'Iniquit : temple que btit ce roi ami des pouses, dont le coeur, quoique grand, sduit par de belles idoltres, tomba devant d'infmes idoles.  <p> A la suite d'Astart vient Thammuz, dont l'annuelle blessure dans le Liban attire les jeunes Syriennes, pour gmir sur sa destine dans de tendres complaintes, pendant tout un jour d't ; tandis que le tranquille Adonis, chappant de sa roche native, roule  la mer son onde suppose rougie du sang de Thammuz, bless tous les ans. Cette amoureuse histoire infecta de la mme ardeur les filles de Jrusalem, dont les molles volupts sous le sacr portique furent vues d'Ezchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux dcouvrirent les noires idoltries de l'infidle Juda.  <p> Aprs Thammuz, il en vint un qui pleura amrement, quand l'arche captive mutila sa stupide idole, tte et mains mondes, dans son propre sanctuaire, sur le seuil de la porte o elle tomba  plat, et fit honte  ses adorateurs : Dagon est son nom ; monstre marin, homme par le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, lev haut dans Azot, fut redout le long des ctes de la Palestine, dans Gath, et Ascalon et Accaron, et jusqu'aux bornes de la frontire de Gaza.  <p> Suivait Rimmon, dont la dlicieuse demeure tait la charmante Damas, sur les bords fertiles d'Abbana et de Parphar, courants limpides. Lui aussi fut hardi contre la maison de Dieu : une fois il perdit un lpreux et gagna un roi, Achaz, son imbcile conqurant, qu'il engagea  mpriser l'autel du Seigneur et  le dplacer pour un autel  la syrienne, sur lequel Achaz brla ses odieuses offrandes et adora les dieux qu'il avait vaincus.  <p> Aprs ces Dmons parut la bande de ceux qui, sous des noms d'antique renomme, Osiris, Isis, Orus et leur train monstrueux en figures et en sorcelleries, abusrent la fanatique Egypte et ses prtres, qui cherchrent leurs divinits errantes, caches sous des formes de btes plutt que sous des formes humaines.  <p> Point n'chappa Isral  la contagion, quand d'un or emprunt il forma le veau d'Oreb. Le roi rebelle doubla ce pch  Bthel et  Dan, assimilant son Crateur au boeuf paissant, ce Jhovah qui dans une nuit, lorsqu'il passa dans sa marche  travers l'Egypte, rendit gaux d'un seul coup ses premiers ns et ses dieux blants.  <p> Blial parut le dernier ; plus impur esprit, plus grossirement pris de l'amour du vice pour le vice mme, ne tomba du ciel. Pour Blial aucun temple ne s'levait, aucun autel ne fuma : qui cependant est plus souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prtre devient athe comme les fils d'Eli, qui remplirent de prostitutions et de violences la maison de Dieu ? Il rgne aussi dans les palais et dans les cours, dans les villes dissolues, o le bruit de la dbauche, de l'injure et de l'outrage monte au-dessus des plus hautes tours ; et quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Blial, gonfls d'insolence et de vin : tmoins les rues de Sodome et cette nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalire exposa une matrone pour viter un rapt plus odieux.  <p> Ces dmons taient les premiers en rang et en puissance ; le reste serait long  dire, bien qu'au loin renomm : dieux d'Ionie, que la postrit de Javan tint pour dieux, mais confesss dieux plus rcents que le Ciel et la Terre, leurs parents vants ; Titan, premier n du Ciel avec son norme ligne et son droit d'anesse usurp par Saturne, plus jeune que lui ; Saturne, trait de la mme sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhe : ainsi Jupiter, usurpant, rgna. Ces dieux, d'abord connus en Crte et sur l'Ida, de l sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernrent la moyenne rgion de l'air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique. L'un d'eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l'Adriatique aux champs de l'Hesprie, et par del la Celtique erra dans les les les plus recules.  <p> Tous ces dieux et beaucoup d'autres vinrent en troupe, mais avec des regards baisss et humides, tels cependant qu'on y voyait une obscure lueur de joie d'avoir trouv leur chef non dsespr, de s'tre trouvs eux-mmes non perdus dans la perdition mme. Ceci reflta sur le visage de Satan comme une couleur douteuse ; mais bientt, reprenant son orgueil accoutum, avec de hautes paroles qui avaient l'apparence non la ralit de la dignit, il ranime doucement leur dfaillant courage et dissipe leur crainte.  <p> Alors sur le champ il ordonne qu'au bruit guerrier des clairons et des trompettes retentissantes son puissant tendard soit lev. Cet orgueilleux honneur est rclam comme un droit par Azazel, grand chrubin ; il dferle de l'hast brillante l'enseigne impriale, qui haute et pleinement avance brille comme un mtore s'coulant dans le vent : les perles et le riche clat de l'or y blasonnaient les armes et les trophes sraphiques. Pendant tout ce temps l'airain sonore souffle des sons belliqueux, auxquels l'universelle arme renvoie un cri qui dchire la concavit de l'Enfer et pouvante au del l'empire du Chaos et de la vieille Nuit.  <p> En un moment,  travers les tnbres, sont vues dix mille bannires qui s'lvent dans l'air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec ces bannires se dresse une foret norme de lances ; et les casques presss apparaissent, et les boucliers se serrent dans une paisse ligne d'une profondeur incommensurable. Bientt les guerriers se meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des fltes et des suaves hautbois : un tel mode levait a la hauteur du plus noble calme les hros antiques s'armant pour le combat ; au lieu de la fureur, il inspirait une valeur rgle ; ferme, incapable d'tre entrane par la crainte de la mort  la fuite ou  une retraite honteuse. Cette harmonie ne manque pas de pouvoir pour temprer et apaiser, avec des accords religieux, les penses troubles, pour chasser l'angoisse, et le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels et immortels.  <p> Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fix, marchaient en silence les anges dchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas douloureux sur le sol brlant, et alors avancs en vue, ils s'arrtent ; horrible front d'effroyable longueur, tincelant d'armes,  la ressemblance des guerriers de jadis, rangs sous le bouclier et la lance, attendant l'ordre que leur puissant gnral avait  leur imposer ! Satan dans les files armes darde son regard expriment, et bientt voit,  travers tout le bataillon, la tenue exacte de ces guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux ; leur nombre finalement il rsume.  <p> Et alors son coeur se dilate d'orgueil, et, s'endurcissant dans sa puissance, il se glorifie ; car depuis que l'homme fut cr jamais force pareille n'avait t runie en corps. Nomme auprs de celle-ci, elle ne mriterait pas qu'on s'y arrtt plus qu' cette petite infanterie combattue par les grues. Quand mme on y ajouterait la race gigantesque de Phlgra avec la race hroque qui lutta devant Thbes et Ilion, o de l'un et de l'autre ct se mlaient des dieux auxiliaires ; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable raconte du fils d'Uther, entour de chevaliers bretons et armoricains ; quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptiss ou infidles, joutrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou Trbisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque Charlemagne avec tous ses pairs tomba prs de Fontarabie.  <p> Ainsi cette arme des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci, au-dessus du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur, s'levait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa splendeur originelle ; il ne paraissait rien moins qu'un archange tomb, un excs de gloire obscurcie ; comme lorsque le soleil nouvellement lev, tondu de ses rayons, regarde  travers l'air horizontal et brumeux ; ou tel que cet astre derrire la lune, dans une sombre clipse, rpand un crpuscule funeste sur la moiti des peuples et par la frayeur des rvolutions tourmente les rois : ainsi obscurci brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l'archange. Mais son visage est labour des profondes cicatrices de la foudre, et l'inquitude est assise sur sa joue fane ; sous les sourcils d'un courage indompt et d'un orgueil patient veille la vengeance. Cruel tait son oeil ; toutefois il s'en chappait des signes de remords et de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagrent, ou plutt qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien diffrents dans la batitude), condamns maintenant pour toujours  avoir leur lot dans la souffrance ! millions d'esprits mis pour sa faute  l'amende du ciel, et jets hors des ternelles splendeurs pour sa rvolte, nanmoins demeurs fidles combien que leur gloire ft fltrie. Comme quand le feu du ciel a corch les chnes de la fort ou les pins de la montagne, avec une tte passe  la flamme, leur tronc majestueux, quoique nu, reste debout sur la lande brle.  <p> Satan se prpare  parler ; sur quoi les rangs doubls des bataillons se courbent d'une aile  l'autre aile, et l'entourent  demi de tous ses pairs : l'attention les rend muets. Trois fois il essaye de commencer ; trois fois, en dpit de sa fiert, des larmes telles que les anges en peuvent pleurer dbordent. Enfin des mots entrecoups de soupirs forcent le passage :  <p> " O myriades d'esprits immortels !  puissances qui n'avez de pareil que le Tout-Puissant ! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que l'vnement fut dsastreux, comme l'attestent ce sjour et ce terrible changement odieux  exprimer. Mais quelle facult d'esprit, prvoyant et prsageant d'aprs la profondeur de la connaissance du pass ou du prsent, aurait craint que la force unie de tant de dieux, de dieux tels que ceux-ci, ft jamais repousse ? Car qui peut croire encore, mme aprs cette dfaite, que toutes ces lgions puissantes, dont l'exil a rendu le Ciel vide, manqueront  se relever et  reconqurir leur sjour natal ? Quant  moi, toute l'arme cleste est tmoin si des conseils divers ou des dangers par moi vits ont ruin nos esprances. Mais celui qui rgne monarque dans le Ciel tait jusque alors demeur en sret assis sur son trne, maintenu par une ancienne rputation, par le consentement ou l'usage ; il nous talait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui nous tenta  notre tentative et causa notre chute.  <p> " Dornavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la ntre, de manire  ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre, provoque. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un secret dessein  obtenir de la ruse et de l'artifice ce que la force n'a pas effectu, afin qu' la longue il apprenne du moins ceci de nous : Celui qui a vaincu par la force n'a vaincu qu' moiti son ennemi.  <p> " L'espace peut produire de nouveaux mondes :  ce sujet un bruit courait dans le Ciel qu'avant peu le Tout-Puissant avait l'intention de crer et de placer dans cette cration une race que les regards de sa prfrence favoriseraient  l'gal des fils du Ciel. L, ne ft-ce que pour dcouvrir, se fera peut-tre notre premire irruption ; l o ailleurs, car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits clestes en captivit, ni l'abme ne les couvrira longtemps de ses tnbres. Mais ces projets doivent tre mris en plein conseil. Plus d'espoir de paix, car qui songerait  la soumission ? Guerre donc ! guerre, ouverte ou cache, doit tre rsolue. "  <p> Il dit ; et pour approuver ses paroles volrent en l'air des millions d'pes flamboyantes, tires de dessus la cuisse des puissants chrubins ; la lueur subite au loin alentour illumine l'Enfer : les dmons poussent des cris de rage contre le Trs-Haut, et furieux, avec leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le glas de la guerre, hurlant un dfi  la vote du Ciel.  <p> A peu de distance s'levait une colline dont le sommet terrible rendait par intervalles du feu et une roulante fume ; le reste entier brillait d'une crote lustre ; indubitable signe que dans les entrailles de cette colline tait cache une substance mtallique, oeuvre du soufre. L, sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade se hte, de mme que des bandes de pionniers arms de pics et de bches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine ou lever un rempart. Mammon les conduit ; Mammon, le moins lev des esprits tombs du Ciel, car dans le Ciel mme ses regards et ses penses taient toujours dirigs en bas ; admirant plus la richesse du pav du Ciel, o les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacre dont on jouit dans la vision batifique. Par lui d'abord, les hommes aussi, et par ses suggestions enseignes, saccagrent le centre de la terre, et avec des mains impies pillrent les entrailles de leur mre, pour des trsors qu'il vaudrait mieux cacher. Bientt la bande de Mammon eut ouvert une large blessure dans la montagne et extrait de ses flancs des ctes d'or. Personne ne doit s'tonner si les richesses croissent dans l'Enfer : ce sol est le plus convenable au prcieux poison. Et ici que ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s'en merveillant disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis, que ceux-l apprennent combien leurs plus grands monuments de renomme, de force et d'art, sont aisment surpasss par des esprits rprouvs : ils accomplissent en une heure ce que dans un sicle les rois avec des labeurs incessants et des mains innombrables achvent  peine.  <p> Tout auprs sur la plaine, dans maints fourneaux prpars sous lesquels passe une veine de feu liquide, cluse du lac, une seconde troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, spare chaque espce, et cume les scories des lingots d'or. Une troisime troupe aussi promptement forme dans la terre des moules varis, et de la matire des bouillants creusets, par une drivation tonnante, remplissent chaque profond recoin : ainsi dans l'orgue, par un seul souffle de vent divis entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu respire.  <p> Soudain un immense difice s'leva de la terre, comme une exhalaison, au son d'une symphonie charmante et de douces voix ; difice bti ainsi qu'un temple, o tout autour taient placs des pilastres et des colonnes doriques surcharges d'une architrave d'or : il n'y manquait ni corniches, ni frises avec des reliefs gravs en bosse. Le plafond tait d'or cisel. Ni Babylone ni Memphis, dans toute leur gloire, n'galrent une pareille magnificence pour enchsser Blus ou Srapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Egypte et l'Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.  <p> La masse ascendante arrta fixe sa majestueuse hauteur, et sur le champ les portes, ouvrant leurs battants de bronze, dcouvrent au large en dedans ses amples espaces sur un pav nivel et poli : sous l'arc de la vote pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes toiles et d'tincelants fallots qui, nourris de naphthe et d'asphalte, manent la lumire comme un firmament.  <p> La foule empresse entre en admirant, et les uns vantent l'ouvrage, les autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le Ciel par la structure de plusieurs hautes tours, o des anges, portant le sceptre, faisaient leur rsidence et sigeaient comme des princes : le Monarque suprme les leva  un tel pouvoir, et les chargea de gouverner, chacun dans sa hirarchie, les milices brillantes.  <p> Le mme architecte ne fut point ignor ou sans adorateurs dans l'antique Grce ; et dans la terre d'Ausonie les hommes l'appelrent Mulciber. Et la fable disait comment il fut prcipit du Ciel, jet par Jupiter en courroux par-dessus les crneaux de cristal : du matin jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d't ; et avec le soleil couchant il s'abattit du znith, comme une toile tombante, dans Lemnos, le de l'Ege : ainsi les hommes le racontaient, en se trompant ; car la chute de Mulciber avec cette bande rebelle avait eu lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien  prsent d'avoir lev de hautes tours dans le Ciel ; il ne se sauva point  l'aide de ses machines ; mais il fut envoy la tte la premire, avec sa horde industrieuse, btir dans l'Enfer.  <p> Cependant les hrauts ails, par le commandement du souverain pouvoir, avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans toute l'arme la convocation d'un conseil solennel qui doit se tenir incontinent  Pandaemonium, la grande capitale de Satan et de ses pairs. Leurs sommations appellent, de chaque bande et de chaque rgiment rgulier, les plus dignes en rang ou en mrite ; ils viennent aussitt, par troupes de cent et de mille, avec leurs cortges. Tous les abords sont obstrus ; les portes et les larges parvis s'encombrent, mais surtout l'immense salle (quoique semblable  un champ couvert, o de vaillants champions taient accoutums  chevaucher en armes, et devant le sige du Soudan,  dfier la fleur de la chevalerie paenne, au combat  mort ou au courre d'une lance). L'essaim des esprits fourmille pais,  la fois sur la terre et dans l'air froiss du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le Soleil marche avec le Taureau, des abeilles rpandent en grappes autour de la ruche leur populeuse jeunesse : elles voltigent  et l parmi la frache rose et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de leur citadelle de paille, nouvellement frotte de baume, elles discourent et dlibrent de leurs affaires d'Etat : aussi paisse la troupe arienne fourmillait et tait serre, jusqu'au moment du signal donn.  <p> Voyez la merveille ! ceux qui paraissaient  prsent surpasser en grandeur les gants, fils de la Terre,  prsent moindres que les plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace troit : ils ressemblent  la race des pygmes au del de la montagne de l'Inde, ou bien  des fes dans leur orgie de minuit,  la lisire d'une fort ou au bord d'une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou rve qu'il voit, tandis que sur sa tte la lune sige arbitre et incline plus prs de la terre sa ple course. Appliqus  leurs danses et  leurs jeux, ces esprits lgers charment l'oreille du paysan avec une agrable musique ; son coeur bat  la fois de joie et de frayeur.  <p> Ainsi, des esprits incorporels rduisirent  la plus petite proportion leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre, dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l'intrieur, et dans leurs propres dimensions, semblables  eux-mmes, les grands seigneurs sraphiques et les chrubins se runissent en un lieu retir ; et en secret conclave mille demi-dieux assis sur des siges d'or, conseil nombreux et complet ! Aprs un court silence et la semonce lue, la grande dlibration commena.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_3'><H3>Livre II<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> La dlibration commence, Satan examine si une autre bataille doit tre hasarde pour recouvrer le Ciel : quelques-uns sont de cet avis, d'autres en dissuadent. Une troisime proposition, suggre d'abord par Satan, est prfre ; on conclut  claircir la vrit de cette prophtie ou de cette tradition du Ciel, concernant un autre monde et une autre espce de cratures gales ou peu infrieures aux anges qui devaient tre formes  peu prs dans ce temps. Embarras pour savoir qui sera envoy  cette difficile recherche. Satan, leur chef, entreprend seul le voyage ; il est honor et applaudi. Le conseil ainsi fini, les esprits prennent diffrents chemins, et s'occupent  diffrents exercices suivant que leur inclination les y porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son voyage, arrive aux portes de l'Enfer ; il les trouve fermes ; et qui sigeait l pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan dcouvre l'immense gouffre entre l'Enfer et le Ciel. Avec quelles difficults il le traverse : dirig par le Chaos, puissance de ce lieu, il parvient  la vue du monde nouveau qu'il cherchait.  <p> Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaait de beaucoup en clat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contres du splendide Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois barbares les perles et l'or, Satan est assis, port par le mrite  cette mauvaise prminence. Du dsespoir si haut lev au del de l'esprance, il aspire encore plus haut : insatiable de poursuivre une vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succs, il dploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses :  <p> " Pouvoirs et dominations ! divinits du Ciel ! puisque aucune profondeur ne peut retenir dans ses abmes une vigueur immortelle, quoique opprim et tomb, je ne regarde pas le Ciel comme perdu. De cet abaissement des vertus clestes releves paratront plus glorieuses et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassures par elles-mmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste droit et les lois fixes du Ciel m'ont d'abord cr votre chef, ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le combat, a t achev de quelque valeur : cependant notre malheur est du moins jusque l assez bien rpar, puisqu'il m'a tabli beaucoup plus en sret sur un trne non envi, cd d'un plein consentement. Dans le Ciel, le plus heureux tat qu'une dignit accompagne peut attirer la jalousie de chaque infrieur ; mais ici qui envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme votre boulevard, aux coups du Foudroyant et le condamne  la plus forte part des souffrances sans terme ? L o il n'est aucun bien  disputer, l aucune dispute ne peut natre des factions, car nul srement ne rclamera la prsance dans l'Enfer ; nul, dont la portion du prsent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et cette constante fidlit, et cet accord plus ferme qu'il ne peut l'tre dans le Ciel, nous venons maintenant rclamer notre juste hritage d'autrefois ; plus assurs de prosprer que si la prosprit nous en assurait elle-mme. Et quelle voie est la meilleure, la guerre ouverte ou la guerre cache ? C'est ce que nous dbattrons  prsent. Que celui qui peut donner un avis parle. "  <p> Satan se tut ; et prs de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva ; Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans le Ciel,  prsent plus furieux par le dsespoir. Sa prtention est d'tre rput gal en force  l'Eternel, et plutt que d'tre moins, il ne se souciait pas du tout d'exister : dlivr de ce soin d'tre, il tait dlivr de toute crainte. De Dieu, ou de l'Enfer, ou de pire que l'Enfer, il ne tenait compte : et d'aprs cela il pronona ces mots :  <p> " Mon avis est pour la guerre ouverte : aux ruses trs inexpert, point ne m'en vante. Que ceux-l qui en ont besoin trament, mais quand il en est besoin, non  prsent. Car tandis qu'ils sont assis complotant faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout arms, et soupirant aprs le signal de la marche, languissent ici fugitifs du Ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infme caverne de la honte, prison d'une tyrannie qui rgne par nos retardements ? Non : plutt arms de la furie et des flammes de l'Enfer, tous  la fois, au-dessus des remparts du Ciel, prfrons de nous frayer un chemin irrsistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre l'auteur de ces tortures : alors pour rpondre au bruit de son foudre tout-puissant il entendra le tonnerre infernal, et pour clairs il verra un feu noir et l'horreur lancs d'une gale rage parmi ses anges, son trne mme envelopp du bitume du Tartare et d'une flamme trange ; tourments par lui-mme invents. Mais peut-tre la route parat difficile et raide pour escalader  tire d'aile un ennemi plus lev ? Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre propre mouvement nous nous levons  notre sige natif : la descente et la chute nous sont contraires. Dernirement, lorsque le fier Ennemi pendait sur notre arrire-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous poursuivait  travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi ? L'ascension est donc aise.  <p> " On craint l'vnement : faudra-t-il encore provoquer notre Plus Fort  chercher quel pire moyen sa colre peut trouver  notre destruction, s'il est en Enfer une crainte d'tre dtruit davantage ? Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chasss de la flicit, condamns dans ce gouffre abhorr  un total malheur ; dans ce gouffre o les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous prouver sans esprance de finir, nous les vassaux de sa colre, quand le fouet inexorable et l'heure de la torture nous appellent au chtiment ? Plus dtruits que nous ne le sommes, nous serions entirement anantis ; il nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc ? Pourquoi balancerions-nous  allumer son plus grand courroux, qui, mont  la plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait  la fois notre substance ? beaucoup plus heureux que d'tre misrables et ternels ! Ou si notre substance est rellement divine et ne peut cesser d'tre, nous sommes dans la pire condition de ce ct-ci du nant, et nous avons la preuve que notre pouvoir suffit pour troubler son Ciel et pour alarmer par des incursions perptuelles son trne fatal, quoique inaccessible : si ce n'est l victoire, du moins c'est vengeance. "  <p> Il finit en sourcillant ; et son regard dnonait une vengeance dsespre, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que des dieux. Du ct oppos se leva Blial, d'une contenance plus gracieuse et plus humaine.  <p> Les cieux n'ont pas perdu une plus belle crature : il semblait cr pour la dignit et les grands exploits ; mais en lui tout tait faux et vide, bien que sa langue distillt la manne, qu'il pt faire passer la plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et dconcerter les plus mrs conseils. Car ses penses taient basses ; ingnieux aux vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles : toutefois il plaisait  l'oreille, et avec un accent persuasif il commena ainsi :  <p> Je serais beaucoup pour la guerre ouverte,  pairs, comme ne restant point en arrire en fait de haine, si ce qui a t allgu comme principale raison pour nous dterminer  une guerre immdiate n'tait pas plus propre  m'en dissuader et ne me semblait tre de sinistre augure pour tout le succs : celui qui excelle le plus dans les faits d'armes, plein de mfiance dans ce qu'il conseille et dans la chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le dsespoir et sur un entier anantissement, comme le but auquel il vise, aprs quelque cruelle revanche.  <p> " Premirement, quelle revanche ? Les tours du Ciel sont remplies de gardes arms, qui rendent tout accs impossible. Souvent leurs lgions campent au bord de l'abme, ou d'une aile obscure fouillent au loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise. Quand nous nous ouvririons un chemin par la force, quand tout l'Enfer sur nos pas se lverait, dans la plus noire insurrection, pour confondre la plus pure lumire du Ciel, notre grand Ennemi tout incorruptible demeurerait encore sur son trne non souill, et la substance thre incapable de tache saurait bientt expulser son mal et purger le Ciel du feu infrieur victorieux.  <p> " Ainsi repousss, notre finale esprance est un plat dsespoir : il nous faut exciter le tout-puissant vainqueur  puiser toute sa rage et  en finir avec nous ; nous devons mettre notre soin  n'tre plus ; triste soin ! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette substance intellectuelle, ces penses qui errent  travers l'Eternit, pour prir, englouti et perdu dans les larges entrailles de la nuit incre, priv de sentiment et de mouvement ? Et qui sait, mme quand cela serait bon, si notre Ennemi courrouc peut et veut nous donner cet anantissement ? Comment il le peut est douteux ; comment il ne le voudra jamais est sr. Voudra-t-il, lui si sage, lcher  la fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour accorder  ses ennemis ce qu'ils dsirent et pour anantir dans sa colre ceux que sa colre sauve afin de les punir sans fin ?  <p> " Qui nous arrte donc ? disent ceux qui conseillent la guerre. Nous sommes jugs, rservs, destins  un ternel malheur. Quoi que nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus ? que pouvons-nous souffrir de pis ?  <p> " Est-ce donc le pire des tats que d'tre ainsi sigeant, ainsi dlibrant, ainsi en armes ? Ah ! quand nous fuyions, vigoureusement poursuivis et frapps du calamiteux tonnerre du Ciel, et quand nous suppliions l'abme de nous abriter, cet Enfer nous paraissait alors un refuge contre ces blessures ; ou quand nous demeurions enchans sur le lac brlant, certes, c'tait un pire tat ! - Que serait-ce si l'haleine qui alluma ces ples feux se rveillait, leur soufflait une septuple rage et nous rejetait dans les flammes, ou si l-haut la vengeance intermittente rarmait sa Droite rougie pour nous tourmenter ? Que serait-ce si tous ses trsors s'ouvraient et si ce firmament de l'Enfer versait ses cataractes de feu ; horreurs suspendues menaant un jour nos ttes de leur effroyable chute ? Tandis que nous projetons ou conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-tre par une tempte brlante, nous serons lancs et chacun sur un roc transfixs, jouet et proie des tourbillons dchirants, ou plongs  jamais, envelopps de chanes, dans ce bouillant ocan. L nous y converserons avec nos soupirs ternels, sans rpit, sans misricorde, sans relche pendant des sicles, dont la fin ne peut tre espre : notre condition serait pire. Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou cache. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut tromper l'esprit de celui dont l'oeil voit tout d'un seul regard ? De la hauteur des Cieux il s'aperoit et se rit de nos dlibrations vaines, non moins tout-puissant qu'il est  rsister  nos forces qu'habile a djouer nos ruses et nos complots.  <p> " Mais vivrons-nous ainsi avilis ? La race du Ciel restera-t-elle ainsi foule aux pieds, ainsi bannie, condamne  supporter ici ces chanes et ces tourments ?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire, selon moi, puisque nous sommes subjugus par l'invitable sort et le dcret tout-puissant, la volont du Vainqueur. Pour souffrir, comme pour agir, notre force est pareille ; la loi qui en a ordonn ainsi n'est pas injuste : ceci ds le commencement aurait t compris si nous avions t sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce qui pouvait arriver tait si douteux.  <p> " Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux  la lance se font petits lorsqu'elle vient  leur manquer ; ils craignent d'endurer ce qu'ils savent pourtant devoir suivre : l'exil, ou l'ignominie, ou les chanes, ou les chtiments, loi de leur vainqueur.  <p> " Tel est  prsent notre sort ; lequel si nous pouvons nous y soumettre et le supporter, notre suprme Ennemi pourra avec le temps adoucir beaucoup sa colre ; et peut-tre si loin de sa prsence, ne l'offensant pas, il ne pensera pas  nous, satisfait de la punition subie. De l ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime pas leurs flammes. Notre substance pure alors surmontera la vapeur insupportable, ou y tant accoutume ne la sentira plus, ou bien encore altre  la longue, et devenue conforme aux lieux en temprament et en nature, elle se familiarisera avec la brlante ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette obscurit lumire. Sans parler de l'esprance que le vol sans fin des jours  venir peut nous apporter, des chances, des changements valant la peine d'tre attendus : puisque notre lot prsent peut passer pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas pire, si nous ne nous attirons pas nous-mmes plus de malheurs. "  <p> Ainsi Blial, par des mots revtus du manteau de la raison, conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Aprs lui, Mammon parla :  <p> " Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour dtrner le roi du Ciel, ou pour regagner nos droits perdus. Dtrner le roi du Ciel, nous pouvons esprer cela, quand le Destin d'ternelle dure cdera  l'inconstant Hasard, et quand le Chaos jugera le diffrend. Le premier but, vain  esprer, prouve que le second est aussi vain ; car est-il pour nous une place dans l'tendue du Ciel,  moins que nous ne subjuguions le Monarque suprme du Ciel ? Supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grce  tous, sur la promesse d'une nouvelle soumission, de quel oeil pourrions-nous humilis demeurer en sa prsence, recevoir l'ordre, strictement impos, de glorifier son trne en murmurant des hymnes, de chanter  sa divinit des <I>alleluia</I> forcs, tandis que lui singera imprieusement notre Souverain envi, tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie et des fleurs d'ambroisie, nos serviles offrandes ? Telle sera notre tche dans le Ciel, telles seront nos dlices. Oh ! combien ennuyeuse une ternit ainsi consume en adorations offertes  celui qu'on hait !  <p> " N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le consentement serait encore inacceptable, mme dans le Ciel, l'honneur d'un splendide vasselage ! Mais cherchons plutt notre bien en nous ; et vivons de notre fonds pour nous-mmes, libres quoique dans ce vaste souterrain, ne devant compte  personne, prfrant une dure libert au joug lger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup plus frappante, lorsque nous crerons de grandes choses avec de petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un tat prospre d'une fortune adverse, lorsque dans quelque lieu que ce soit nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le travail et la patience.  <p> " Craignons-nous ce monde profond d'obscurit ? Combien de fois parmi les nuages noirs et pais, le souverain seigneur du ciel s'est-il plu  rsider, sans obscurcir sa gloire,  couvrir son trne de la majest des tnbres d'o rugissent les profonds tonnerres en runissant leur rage : le Ciel alors ressemble  l'Enfer ! De mme qu'il imite notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumire ? Ce sol dsert ne manque point de trsor cach, diamants et or ; nous ne manquons point non plus d'habilet ou d'art pour en taler la magnificence : et qu'est-ce que le Ciel peut montrer de plus ? Nos supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre lment, ces flammes cuisantes devenir aussi bnignes qu'elles sont aujourd'hui cruelles ; notre nature se peut changer dans la leur, ce qui doit loigner de nous ncessairement le sentiment de la souffrance. Tout nous invite donc aux conseils pacifiques et  l'tablissement d'un ordre stable : nous examinerons comment en sret nous pouvons le mieux adoucir nos maux prsents, eu gard  ce que nous sommes et au lieu o nous sommes, renonant entirement  toute ide de guerre. Vous avez mon avis. "  <p> A peine a-t-il cess de parler qu'un murmure s'lve dans l'assemble : ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des vents tumultueux qui toute la nuit ont soulev la mer ; alors leur cadence rauque berce les matelots excds de veilles et dont la barque, ou la pinasse, par fortune, a jet l'ancre dans une baie rocailleuse, aprs la tempte : de tels applaudissements furent ouis quand Mammon finit ; et son discours plaisait, conseillant la paix, car un autre champ de bataille tait plus craint des esprits rebelles que l'Enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'pe de Michel agissait encore sur eux ! Et ils ne dsiraient pas moins de fonder cet empire infrieur qui pourrait s'lever par la politique et le long progrs du temps, rival de l'empire oppos du Ciel.  <p> Quand Belzbuth s'en aperut (nul, Satan except, n'occupe un plus haut rang), il se leva avec une contenance srieuse, et en se levant il sembla une colonne de l'Etat. Profondment sur son front sont gravs les soins publics et la rflexion ; le conseil d'un prince brillait encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine. Svre, il se tient debout, montrant ses paules d'Atlas, capables de porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande  l'auditoire, et tandis qu'il parle il attire l'attention, calme comme la nuit ou comme le midi d'un jour d't :  <p> " Trnes et puissances impriales, enfants du ciel, vertus thres, devons-nous maintenant renoncer  ces titres, et, changeant de style, nous appeler princes de l'Enfer ? car le vote populaire incline  demeurer ici, et  fonder ici un croissant empire. Sans doute ! tandis que nous rvons ! nous ne savons donc pas que le Roi du Ciel nous a assign ce lieu, notre donjon, non comme une retraite sre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis de la haute juridiction du Ciel dans une nouvelle ligue forme contre son trne), mais pour y demeurer dans le plus troit esclavage, quoique si loin de lui, sous le joug invitable rserv  sa multitude captive ? Quant  lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la profondeur de l'abme, il rgnera le premier et le dernier, seul roi, n'ayant perdu par notre rvolte aucune partie de son royaume. Mais sur l'Enfer il tendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du Ciel.  <p> " Que signifie donc de siger ainsi, dlibrant de paix ou de guerre ? Nous nous tions dtermins  la guerre, et nous avons t dfaits avec une perte irrparable. Personne n'a encore demand ou implor des conditions de paix. Car quelle paix nous serait accorde,  nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et chtiments arbitrairement infligs ? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour, sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilits et haine, rpugnance invincible, et vengeance, quoique tardive, nanmoins complotant toujours, chercher comment le conqurant peut moins moissonner sa conqute et peut moins se rjouir en faisant ce qu'en souffrant nous sentons le plus, nos tourments ? L'occasion ne nous manquera pas ; nous n'aurons pas besoin, par une expdition prilleuse, d'envahir le Ciel, dont les hautes murailles ne redoutent ni sige ni assaut, ni les embches de l'abme.  <p> " Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aise ? Si l'ancienne et prophtique tradition du Ciel n'est pas mensongre, il est un lieu, un autre monde, heureux sjour d'une nouvelle crature appele l'Homme. A peu prs dans ce temps, elle a d tre cre semblable  nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence ; mais elle est plus favorise de celui qui rgle tout l-haut. Telle a t la volont du Tout-Puissant prononce parmi les dieux, et qu'un serment, dont fut branle toute la circonfrence du Ciel, confirma. L doivent tendre toutes nos penses, afin d'apprendre quelles cratures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance, comment doues, quelle est leur force et o est leur faiblesse, si elles peuvent le mieux tre attaques par la force ou par la ruse. Quoique le Ciel soit ferm et que souverain Arbitre sige en sret dans sa propre force, le nouveau sjour peut demeurer expos aux confins les plus reculs du royaume de ce monarque, et abandonn  la dfense de ceux qui l'habitent ; l peut-tre pourrons-nous achever quelque aventure profitable, par une attaque soudaine, soit qu'avec le feu de l'Enfer nous dvastions toute sa cration entire, soit que nous nous en emparions comme de notre propre bien et que nous en chassions (ainsi que nous avons t chasss) les faibles possesseurs. Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer  notre parti, de manire que leur Dieu deviendra leur ennemi et d'une main repentante dtruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance ordinaire, et interromprait la joie que le vainqueur prouve de notre confusion ; notre joie natrait de son trouble, alors que ses enfants chris, prcipits pour souffrir avec nous, maudiraient leur frle naissance, leur bonheur fltri, fltri si tt. Avisez si cela vaut la peine d'tre tent, ou si nous devons, accroupis ici dans les tnbres, couver de chimriques empires. "  <p> Ainsi Belzbuth donna son conseil diabolique, d'abord imagin et en partie propos par Satan. Car de qui, si ce n'est de l'auteur de tout mal, pouvait sortir cet avis d'une profonde malice, de frapper la race humaine dans sa racine, de mler et d'envelopper la terre avec l'Enfer, tout cela en ddain du grand Crateur ? Mais ces mpris des dmons ne serviront qu' augmenter sa gloire.  <p> Le dessein hardi plut hautement  ces tats infernaux, et la joie brilla dans tous les yeux ; on vote d'un consentement unanime. Belzbuth reprend la parole :  <p> " Bien avez-vous jug, bien fini ce long dbat, synode des dieux ! Et vous avez rsolu une chose grande comme vous l'tes, une chose qui du plus profond de l'abme nous lvera encore une fois, en dpit du sort, plus prs de notre ancienne demeure. Peut-tre  la vue de ces frontires brillantes, avec nos armes voisines et une incursion opportune, avons-nous des chances de rentrer dans le Ciel, ou du moins d'habiter srement une zone tempre, non sans tre visits de la belle lumire du Ciel : au rayon du brillant orient nous nous dlivrerons de cette obscurit ; l'air doux et dlicieux, pour gurir les escarres de ces feux corrosifs, exhalera son baume.  <p> " Mais d'abord qui enverrons-nous  la recherche de ce nouveau monde ? Qui jugerons-nous capable de cette entreprise ? Qui tentera d'un pas errant le sombre abme, infini, sans fond, et  travers l'obscurit palpable trouvera son chemin sauvage ? Ou qui dploiera son vol arien, soutenu par d'infatigables ailes sur le prcipice abrupte et vaste, avant d'arriver  l'le heureuse ? Quelle force, quel art peuvent alors lui suffire ? Ou quelle fuite secrte le fera passer en sret  travers les sentinelles serres et les stations multiplies des anges veillant  la ronde ? Ici il aura besoin de toute sa circonspection ; et nous n'avons pas besoin dans ce moment de moins de discernement dans notre suffrage ; car sur celui que nous enverrons reposera le poids de notre entire et dernire esprance. "  <p> Cela dit, il s'assied, et l'expectation tient son regard suspendu, attendant qu'il se prsente quelqu'un pour seconder, combattre ou entreprendre la prilleuse aventure : mais tous demeurent assis et muets, pesant le danger dans de profondes penses ; et chacun, tonn, lit son propre dcouragement dans la contenance des autres. Parmi la fleur et l'lite de ces champions qui combattirent contre le Ciel on ne peut trouver personne assez hardi pour demander ou accepter seul le terrible voyage : jusqu' ce qu'enfin Satan, qu'une gloire transcendante place  prsent au-dessus de ses compagnons, dans un orgueil monarchique, plein de la conscience de son haut mrite, parla de la sorte, sans motion :  <p> " Postrit du Ciel, trnes, empyres, c'est avec raison que nous sommes saisis d'tonnement et de silence, quoique non intimids ! Long et dur est le chemin qui de l'Enfer conduit  la lumire ; notre prison est forte ; cette norme convexit de feu, violent pour dvorer, nous entoure neuf fois : et les portes d'un diamant brlant, barricades contre nous, prohibent toute sortie. Ces portes-ci passes (si quelqu'un les passe), le vide profond d'une nuit informe, large billant, le reoit, et menace de la destruction entire de son tre celui qui se plongera dans le gouffre avort. Si de l l'explorateur s'chappe dans un monde, quel qu'il soit, ou dans une rgion inconnue, que lui reste-t-il ? Des prils inconnus, une vasion difficile. Mais je conviendrais mal  ce trne,  pairs !  cette souverainet impriale orne de splendeur, arme de pouvoir, si la difficult ou le danger d'une chose propose et juge d'utilit publique pouvait me dtourner de l'entreprendre. Pourquoi assumerais-je sur moi les dignits royales ? Je ne refuserais pas de rgner et je refuserais d'accepter une aussi grande part de pril que d'honneur ! part galement due  celui qui rgne, et qui lui est d'autant plus due qu'il sige plus honor au-dessus du reste.  <p> " Allez donc, trnes puissants, terreur du Ciel, quoique tombs, allez essayer dans notre demeure (tant qu'ici sera notre demeure) ce qui peut le mieux adoucir la prsente misre et rendre l'Enfer plus supportable, s'il est des soins ou un charme pour suspendre, ou tromper ou ralentir les tourments de ce malheureux sjour. Ne cessez de veiller contre un ennemi qui veille, tandis qu'au loin, parcourant les rivages de la noire destruction, je chercherai la dlivrance de tous. Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi. "  <p> Ainsi disant, le monarque se leva et prvint toute rplique ; prudent, il a peur que d'autres chefs, enhardis par sa rsolution, ne vinssent offrir  prsent, certains d'tre refuss, ce qu'ils avaient redout d'abord : et ainsi refuss, ils seraient devenus ses rivaux dans l'opinion, achetant  bon march la haute renomme que lui Satan doit acqurir au prix de dangers immenses.  <p> Mais les esprits rebelles ne craignaient pas plus l'aventure que la voix qui la dfendait, et avec Satan il se levrent : le bruit qu'ils firent en se levant tous  la fois fut comme le bruit du tonnerre, entendu dans le lointain. Ils s'inclinrent devant leur gnral avec une vnration respectueuse, et l'exaltrent comme un dieu gal au Trs-Haut, qui est le plus lev dans le Ciel. Ils ne manqurent pas d'exprimer par leurs louanges combien ils prisaient celui qui pour le salut gnral mprisait le sien ; car les esprits rprouvs ne perdent pas toute leur vertu, de peur que les mchants ne puissent se vanter sur la terre de leurs actions spcieuses qu'excite une vaine gloire ou qu'une secrte ambition recouvre d'un vernis de zle.  <p> Ainsi se terminrent les sombres et douteuses dlibrations des dmons, se rjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand, du sommet des montagnes, les nues tnbreuses, se rpandant tandis que l'aquilon dort, couvrent la face riante du Ciel, l'lment sombre verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie : si par hasard le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et les brebis blantes tmoignent leur joie, qui fait retentir les collines et les valles. Honte aux hommes ! le dmon s'unit au dmon damn dans une ferme concorde ; les hommes seuls, de toutes les cratures raisonnables, ne peuvent s'entendre, bien qu'ils aient l'esprance de la grce divine ; Dieu proclamant la paix, ils vivent nanmoins entre eux dans la haine, l'inimiti et les querelles ; ils se font des guerres cruelles, et dvastent la terre pour se dtruire les uns les autres : comme si (ce qui devrait nous runir) l'homme n'avait pas assez d'ennemis infernaux qui jour et nuit veillent pour sa destruction !  <p> Le concile stygien ainsi dissous, sortirent en ordre les puissants pairs infernaux : au milieu d'eux marchait leur grand souverain, et il semblait seul l'antagoniste du Ciel non moins que l'empereur formidable de l'Enfer : autour de lui, dans une pompe suprme et une majest imite de Dieu, un globe de chrubins de feu l'enferme avec des drapeaux blasonns et des armes effrayantes. Alors on ordonne de crier au son royal des trompettes le grand rsultat de la session finie. Aux quatre vents, quatre rapides chrubins approchent de leur bouche le bruyant mtal, dont le son est expliqu par la voix du hraut : le profond abme l'entendit au loin, et tout l'ost de l'Enfer renvoya des cris assourdissants et de grandes acclamations.  <p> De l, l'esprit plus  l'aise et en quelque chose relev par une fausse et prsomptueuse esprance, les bataillons forms se dbandrent ; chaque dmon  l'aventure prend un chemin divers, selon que l'inclination ou un triste choix le conduit irrsolu ; il va o il croit plus vraisemblablement faire trve  ses penses agites et passer les heures ennuyeuses jusqu'au retour du grand chef.  <p> Les uns, dans la plaine ou dans l'air sublime, sur l'aile ou dans une course rapide, se disputent, comme aux jeux Olympiques ou dans les champs Pythiens ; les autres domptent leurs coursiers de feu, ou vitent la borne avec les roues rapides, ou alignent le front des brigades. Comme quand, pour avertir des cits orgueilleuses, la guerre semble rgner parmi le Ciel troubl, des armes se prcipitent aux batailles dans les nuages ; de chaque avant-garde les cavaliers ariens piquent en avant, lances baisses, jusqu' ce que les paisses lgions se joignent ; par des faits d'armes, d'un bout de l'Empyre  l'autre, le firmament est en feu.  <p> D'autres esprits, plus cruels, avec une immense rage typhenne, dchirent collines et rochers, et chevauchent sur l'air en tourbillons ; l'Enfer peut  peine contenir l'horrible tumulte. Tel Alcide revenant d'Oechalie, couronn par la victoire, sentit l'effet de la robe empoisonne ; de douleur il arracha par les racines les pins de la Thessalie, et du sommet de l'Oeta il lana Lychas dans la mer d'Eube.  <p> D'autres esprits, plus tranquilles, retirs dans une valle silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angliques, leurs propres hroques combats et le malheur de leur chute par la sentence des batailles ; ils se plaignaient de ce que le destin soumet le courage indpendant  la force ou  la fortune. Leur concert tait en parties : mais l'harmonie (pouvait-elle oprer un moindre effet, quand des esprits immortels chantent ?), l'harmonie suspendait l'Enfer et tenait dans le ravissement la foule presse.  <p> En discours plus doux encore (car l'loquence charme l'me, la musique les sens), d'autres, assis  l'cart sur une montagne solitaire, s'entretiennent de penses plus leves, raisonnent hautement sur la Providence, la prescience, la volont et le destin : destin fix, volont libre, prescience absolue ; ils ne trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la flicit et de la misre finales, de la passion et de l'apathie, de la gloire et de la honte : vaine sagesse ! fausse philosophie ! laquelle cependant peut, par un agrable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse esprance ou armer leur coeur endurci d'une patience opinitre comme d'un triple acier.  <p> D'autres, en escadrons et en grosses troupes, cherchent par de hardies aventures  dcouvrir au loin si dans ce monde sinistre quelque climat peut-tre ne pourrait leur offrir une habitation plus supportable ; ils dirigent par quatre chemins leur marche aile le long des rivages des quatre rivires infernales qui dgorgent dans le lac brlant leurs ondes lugubres : le Styx abhorr, fleuve de la haine mortelle ; le triste Achron, profond et noir fleuve de la douleur ; le Cocyte, ainsi nomm de grandes lamentations entendues sur son onde contriste ; l'ardent Phlgeton, dont les vagues en torrent de feu s'enflamment avec rage.  <p> Loin de ces fleuves, un lent et silencieux courant, le Lth, fleuve d'oubli, droule son labyrinthe humide. Qui boit de son eau oublie sur-le-champ son premier tat et son existence, oublie  la fois la joie et la douleur, le plaisir et la peine.  <p> Au del du Lth, un continent gel s'tend sombre et sauvage, battu de temptes perptuelles, d'ouragans, de grle affreuse qui ne fond point sur la terre ferme, mais s'entasse en monceaux et ressemble aux ruines d'un ancien difice. Partout ailleurs, neige paisse et glace ; abme profond semblable au marais Serbonian, entre Damiette et le vieux mont Casius, o des armes entires ont t englouties. L'air desschant brle glac, et le froid accomplit les effets du feu.  <p> L, trans  de certaines poques par les furies aux pieds de harpie, tous les anges damns sont conduits : ils ressentent tour  tour l'amer changement des cruels extrmes, extrmes devenus plus cruels par le changement. D'un lit de feu ardent transports dans la glace, o s'puise leur douce chaleur thre, ils transissent quelque temps immobiles, fixs et gels tout alentour ; de l ils sont rejets dans le feu. Ils traversent dans un bac le dtroit du Lth en allant et venant : leur supplice s'en accrot ; ils dsirent et s'efforcent d'atteindre, lorsqu'ils passent, l'eau tentatrice : ils voudraient, par une seule goutte, perdre dans un doux oubli leurs souffrances et leurs malheurs, le tout en un moment et si prs du bord ! Mais le destin les en carte, et pour s'opposer  leur entreprise, Mduse, avec la terreur d'une gorgone, garde le gu : l'eau se drobe d'elle-mme au palais de toute crature vivante, comme elle fuyait la lvre de Tantale.  <p> Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonne, les Bandes aventureuses, ples et frissonnant d'horreur, les yeux hagards, voient pour la premire fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de repos ; elles traversent maintes valles sombres et dsertes, maintes rgions douloureuses, par dessus maintes alpes de glace et maintes alpes de feu : rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort, univers de mort, que Dieu dans sa maldiction cra mauvais, bon pour le mal seulement ; univers o toute vie meurt, ou toute mort vit, o la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses prodigieuses, abominables, inexprimables, pires que ce que la fable inventa ou la frayeur conut : gorgones et hydres et chimres effroyables.  <p> Cependant l'adversaire de Dieu et de l'homme, Satan, les penses enflammes des plus hauts desseins, a mis ses ailes rapides, et vers les portes de l'Enfer explore sa route solitaire ; quelquefois il parcourt la cte  main droite, quelquefois la cte  main gauche ; tantt de ses ailes niveles il rase la surface de l'abme, tantt, pointant haut, il prend l'essor vers la convexit ardente. Comme quand au loin,  la mer, une flotte dcouverte est suspendue dans les nuages ; serre par les vents de l'quinoxe, elle fait voile du Bengale ou des les de Ternate et de Tidor, d'o les marchands apportent les piceries : ceux-ci, sur les vagues commerantes,  travers le vaste ocan Ethiopien jusqu'au Cap, font route vers le ple, malgr la mare et la nuit : ainsi se montre au loin le vol de l'ennemi ail.  <p> Enfin, les bornes de l'Enfer s'lvent jusqu' l'horrible vote, et les trois fois triples portes apparaissent : ces portes sont formes de trois lames d'airain, de trois lames de fer, de trois lames de roc de diamant, impntrables, palissades d'un feu qui tourne alentour et ne se consume point.  <p> L devant les portes, de l'un et de l'autre ct, sont assises deux formidables figures : l'une ressemblait jusqu' la ceinture  une femme et  une femme belle, mais elle finissait sale en replis cailleux, volumineux et vastes, en serpent arm d'un mortel aiguillon. A sa ceinture une meute de chiens de l'Enfer, ne cessant jamais d'aboyer avec de larges gueules de Cerbre, faisait retentir un hideux fracas. Cependant, si quelque chose troublait le bruit de ces dogues, ils pouvaient  volont rentrer en rampant aux entrailles du monstre, et y faire leur chenil : toutefois, l mme encore ils aboyaient et hurlaient sans tre vus. Beaucoup moins abhorrs que ceux-ci taient les chiens qui tourmentaient Scylla, lorsqu'elle se baignait dans la mer par laquelle la Calabre est spare du rauque rivage de Trinacrie ; un cortge moins laid suit la Sorcire de nuit, quand, appele en secret, chevauchant dans l'air, elle vient, allche par l'odeur du sang d'un enfant, danser avec les sorciers de Laponie, tandis que la lune en travail s'clipse  leurs enchantements.  <p> L'autre figure, si l'on peut appeler figure ce qui n'avait rien de distinct en membres, jointures, articulations, ou si l'on peut nommer substance ce qui semblait une ombre (car chacune semblait l'une et l'autre), cette figure tait noire comme la nuit, froce comme dix furies, terrible comme l'Enfer ; elle brandissait un effroyable dard ; ce qui paraissait sa tte portait l'apparence d'une couronne royale.  <p> Dj Satan approchait, et le monstre, se levant de son sige, s'avana aussi vite par d'horribles enjambes : l'Enfer trembla  sa marche. L'indomptable ennemi regarda avec tonnement ce que ceci pouvait tre ; il s'en tonnait, et ne craignait pas : except Dieu et son fils, il n'estime ni ne craint chose cre, et avec un regard de ddain il prit le premier la parole.  <p> " D'o viens-tu, et qui es-tu, forme excrable, qui oses, quoique grime et terrible, mettre ton front difforme au travers de mon chemin  ces portes ? Je prtends les franchir, sois-en sre, sans t'en demander la permission. Retire-toi ou sois paye de ta folie : ne de l'Enfer, apprends par exprience  ne point disputer avec les esprits du Ciel. "  <p> A quoi le gobelin, plein de colre, rpondit :<p> " Es-tu cet ange tratre ? es-tu celui qui le premier rompit la paix et la foi du Ciel, jusque alors non rompues, et qui, dans l'orgueilleuse rbellion de tes armes, entrana aprs lui la troisime partie des fils du Ciel conjurs contre le Trs-Haut ? pour lequel fait, toi et eux, rejets de Dieu, tes ici condamns  consumer des jours ternels dans les tourments et la misre. Et tu te comptes parmi les esprits du Ciel, proie de l'Enfer ? Et tu exhales bravades et ddains, ici o je rgne en roi, et, ce qui doit augmenter ta rage, o je suis ton Seigneur et roi ? Arrire  ton chtiment, faux fugitif ! A ta vitesse ajoute des ailes, de peur qu'avec un fouet de scorpions je ne hte ta lenteur, ou qu' un seul coup de ce dard tu ne te sentes saisi d'une trange horreur, d'angoisses non encore prouves. "  <p> Ainsi dit la ple Terreur, et ainsi parlant et ainsi menaant, son aspect devient dix fois plus terrible et plus difforme. D'un autre ct, enflamm d'indignation, Satan demeurait sans pouvante ; il ressemblait  une brlante comte qui met en feu l'espace de l'norme Ophiucus dans le ciel arctique, et qui de sa crinire horrible secoue la peste et la guerre. Les deux combattants ajustent  la tte l'un de l'autre un coup mortel ; leurs fatales mains ne comptent pas en frapper un second, et ils changent d'affreux regards : comme quand deux noires nues, charges de l'artillerie du Ciel, viennent mugissant sur la mer Caspienne ; elles s'arrtent un moment front  front suspendues, jusqu' ce que le vent leur souffle le signal de se joindre dans leur noire rencontre au milieu des airs. Les puissants champions se regardent d'un oeil si sombre que l'Enfer devint plus obscur au froncement de leur sourcil ; tant ces rivaux taient semblables ! car jamais ni l'un ni l'autre ne doivent plus rencontrer qu'une seule fois un si grand Ennemi<font size=-2 color=#808080> [Le Christ. (N.d.A.)]</font>. Et maintenant auraient t accomplis des faits terribles, dont tout l'Enfer et retenti, si la sorcire  serpents qui se tenait assise prs de la porte infernale, et qui gardait la fatale clef, se levant avec un affreux cri, ne se fut jete entre les combattants.  <p> " O pre, que prtend ta main contre ton unique fils ? Quelle fureur,  fils, te pousse  tourner ton dard mortel contre la tte de ton pre ? Et sais-tu pour qui ? Pour celui qui est assis l-haut, et qui rit de toi, son esclave, destin  excuter quoi que ce soit que sa colre, qu'il nomme justice, te commande, sa colre qui un jour vous dtruira tous les deux. "  <p> Elle dit ;  ces mots le fantme infernal pestifr s'arrta. Satan rpondit alors par ces paroles :  <p> " Ton cri si trange et tes paroles si tranges nous ont tellement spares que ma main, soudain arrte, veut bien ne pas encore te dire par des faits ce qu'elle prtend. Je veux auparavant savoir de toi quelle chose tu es, toi ainsi  double forme, et pourquoi, dans cette valle de l'Enfer me rencontrant pour la premire fois, tu m'appelles ton pre, et pourquoi tu appelles ce spectre mon fils. Je ne te connais pas ; je ne vis jamais jusqu' prsent d'objet plus dtestable que lui et toi.  <p> La portire de l'Enfer lui rpliqua :  <p> " M'as-tu donc oublie, et sembl-je  prsent  tes yeux si horrible, moi jadis rpute si belle dans le Ciel ? Au milieu de leur assemble et  la vue des sraphins entrs avec toi dans une hardie conspiration contre le Roi du Ciel, tout d'un coup une douleur cruelle te saisit ; tes yeux, obscurcis et blouis, nagrent dans les tnbres, tandis que ta tte jeta des flammes paisses et rapides : elle se fendit largement du ct gauche ; semblable  toi en forme et en brillant maintien, alors clatante et divinement belle, je sortis de ta tte desse arme L'tonnement saisit tous les guerriers du Ciel ; ils reculrent d'abord effrays, et m'appelrent <I>pch</I> et me regardrent comme un mauvais prsage. Mais bientt familiariss avec moi, je leur plus, et mes grces sduisantes gagnrent ceux qui m'avaient le plus en aversion, toi principalement. Contemplant trs souvent en moi ta parfaite image, tu devins amoureux, et tu gotas en secret avec moi de telles joies, que mes entrailles conurent un croissant fardeau.  <p> " Cependant, la guerre clata, et l'on combattit dans les champs du Ciel. A notre puissant Ennemi (pouvait-il en tre autrement) demeura une victoire clatante,  notre parti la perte et la droute dans tout l'Empyre. En bas nos lgions tombrent, prcipites la tte la premire du haut du Ciel, en bas, dans cet abme, et moi avec elles dans la chute gnrale. En ce temps-l cette clef puissante fut remise dans mes mains, avec ordre de tenir ces portes  jamais fermes, afin que personne ne les passe, si je ne les ouvre.  <p> " Pensive je m'assis solitaire, mais je ne demeurai pas assise long temps : mes flancs fconds par toi, et maintenant excessivement grossis, prouvrent des mouvements prodigieux et les poignantes douleurs de l'enfantement. Enfin, cet odieux rejeton que tu vois, de toi engendr, se frayant la route avec violence, dchira mes entrailles ; lesquelles tant tordues par la terreur et la souffrance, toute la partie infrieure de mon corps devint ainsi dforme. Mais lui, mon ennemi n, en sortit brandissant son fatal dard, fait pour dtruire. Je fuis, et je criai : Mort ! L'Enfer trembla  cet horrible nom, soupira du fond de toutes ses cavernes, et rpta : Mort !  <p> " Je fuyais ; mais le spectre me poursuivit, quoique,  ce qu'il semblait, plus enflamm de luxure que de rage : beaucoup plus rapide que moi, il m'atteignit, moi, sa mre, tout pouvante. Dans des embrassements forcens et souills engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants qui poussant un cri continu m'entourent, comme tu le vois, conus d'heure en heure, d'heure en heure enfants, avec une douleur infinie pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent le sein qui les nourrit ; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin ; puis sortant derechef, ils m'assigent de si vives terreurs, que je ne trouve ni repos ni relche.  <p> " Devant mes yeux, assise en face de moi, l'effrayante Mort, mon fils et mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mre, elle m'aurait bientt dvore, faute d'une autre proie, si elle ne savait que sa fin est enveloppe dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera : ainsi l'a prononc le destin. Mais toi,  mon pore, je t'en prviens, vite sa flche mortelle ; ne te flatte pas vainement d'tre invulnrable sous cette armure brillante, quoique de trempe cleste : car  cette pointe mortelle, hors celui qui rgne l-haut, nul ne peut rsister. "  <p> Elle dit ; et le subtile ennemi profite aussitt de la leon ; il se radoucit, et rpond ainsi avec calme :  <p> " Chre fille, puisque tu me rclames pour ton pre et que tu me fais voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus ensemble dans le Ciel, de ces joies alors douces, aujourd'hui tristes  rappeler  cause du changement cruel tomb sur nous d'une manire imprvue, et auquel nous n'avions pas pens), chre fille, apprends que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous dlivrer de ce morne et affreux sjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la troupe des esprits clestes qui, pour nos justes prtentions arms, tombrent avec nous. Envoy par eux, j'entreprends seul cette rude course, m'exposant seul pour tous ; je vais poser mes pas solitaires sur l'abme sans fond, et, dans mon enqute errante, chercher  travers l'immense vide s'il ne serait pas un lieu prdit, lequel,  en juger par le concours de plusieurs signes, doit tre maintenant cr vaste et rond. C'est un sjour de dlices, plac sur la lisire du Ciel, habit par des tres de droite stature, destins peut-tre  remplir nos places vacantes ; mais ils sont tenus plus loigns, de peur que le Ciel, surcharg d'une puissante multitude, ne vnt  exciter de nouveaux troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours m'en instruire ; le secret une fois connu, je reviendrai aussitt, et je vous transporterai, Toi et la Mort, dans un sjour o vous demeurerez  l'aise, o en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans tre vus, dans un doux air embaum de parfums. L vous serez nourris et repus sans mesure ; tout sera votre proie. "  <p> Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la Mort grimaa horrible un sourire pouvantable, en apprenant que sa faim serait rassasie ; elle bnit ses dents, rserves  cette bonne heure d'abondance. Sa mauvaise mre ne se rjouit pas moins, et tint ce discours  son pre :  <p> " Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit, et par l'ordre du Roi tout-puissant du Ciel ; il m'a dfendu d'ouvrir ces portes adamantines : contre toute violence la Mort se tient prte  interposer son dard, sans crainte d'tre vaincue d'aucun pouvoir vivant. Mais que dois-je aux ordres d'en haut, au commandement de celui qui me hait, et qui m'a pousse ici en bas dans ces ombres du profond Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confine, moi habitante du Ciel et ne du Ciel, ici plonge dans une perptuelle agonie, environne des terreurs et des clameurs de ma propre gniture, qui se nourrit de mes entrailles ? Tu es mon pre, tu es mon auteur, tu m'as donn l'tre :  qui dois-je obir, si ce n'est  toi ? Qui dois-je suivre ? Tu me transporteras bientt dans ce nouveau monde de lumire et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles, o voluptueuse, assise  ta droite, comme il convient  ta fille et  ton amour, je rgnerai sans fin. "  <p> Elle dit, et prit  son ct la clef fatale, triste instrument de tous nos maux ; et, tranant vers la porte sa croupe bestiale, elle lve sans dlai l'norme herse qu'elle seule pouvait lever, et que toute la puissance stygienne n'aurait pu branler. Ensuite elle tourne dans le trou de la clef les gardes compliques, et dtache sans peine les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent ouvertes, avec un imptueux recul et un son discordant, les portes infernales : leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui branla le creux le plus profond de l'Erbe.  <p> Le Pch les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir ; elles demeurent toutes grandes ouvertes : une arme, ailes tendues, marchant enseignes dployes, aurait pu passer  travers avec ses chevaux et ses chars rangs en ordre sans tre serrs ; si larges sont ces portes ! comme la bouche d'une fournaise, elles vomissent une surabondante fume et une flamme rouge.  <p> Aux yeux de Satan et des deux Spectres apparaissent soudain les secrets du vieil abme : sombre et illimit ocan, sans borne, sans dimension, o la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et l'espace sont perdus, o la Nuit ane et le Chaos, aeux de la nature, maintiennent une ternelle anarchie au milieu du bruit des ternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.  <p> Le chaud, le froid, l'humide et le sec, quatre fiers champions, se disputent la supriorit, et mnent au combat leurs embryons d'atomes. Ceux-ci, autour de l'enseigne de leurs factions, dans leurs clans divers, pesamment ou lgrement arms, aigus, mousss, rapides ou lents, essment leurs populations aussi innombrables que les sables de Barca ou que l'arne torride de Cyrne, enlevs pour prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest  leurs ailes lgres. L'atome auquel adhrent un plus grand nombre d'atomes gouverne un moment. Le Chaos sige surarbitre, et ses dcisions embrouillent de plus en plus le dsordre par lequel il rgne : aprs lui, juge suprme, le Hasard gouverne tout.  <p> Dans ce sauvage abme, berceau de la nature, et peut-tre son tombeau ; dans cet abme qui n'est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous ces lments qui, confusment mls dans leurs causes fcondes, doivent ainsi se combattre toujours,  moins que le tout-puissant Crateur n'arrange ses noirs matriaux pour former de nouveaux mondes ; dans ce sauvage abme, Satan, le prudent ennemi, arrt sur le bord de l'Enfer, regarde quelque temps : il rflchit sur son voyage, car ce n'est pas un petit dtroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est assourdie de bruits clatants et destructeurs non moins violents (pour comparer les grandes choses aux petites) que ceux des temptes de Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque grande cit ; ou moins grand serait le fracas si cette structure du Ciel s'croulait, et si les lments mutins avaient arrach de son axe la terre immobile. Enfin, Satan, pour prendre son vol, dploie ses ailes gales  de larges voiles ; et enlev dans la fume ascendante, il repousse du pied le sol.  <p> Pendant plusieurs lieues port comme sur une chaire de nuages, il monte audacieux ; mais ce sige lui manquant bientt, il rencontre un vaste vide : tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb  dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant  cette heure si par un hasard malheureux la forte explosion de quelque nue tumultueuse imprgne de feu et de nitre ne l'et rejet d'autant de milles en haut. Cet orage s'arrta, teint dans une syrte spongieuse, qui n'tait ni mer ni terre sche. Satan, presque englouti, traverse la substance crue, moiti  pied, moiti en volant ; il lui faut alors rames et voiles. Un griffon, dans le dsert, poursuit d'une course aile sur les montagnes ou les valles marcageuses l'Arimaspien qui ravit subtilement  sa garde vigilante l'or conserv : ainsi l'ennemi continue avec ardeur sa route  travers les marais, les prcipices, les dtroits,  travers les lments rudes, denses ou rares ; avec sa tte, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, gue, rampe, vole.  <p> Enfin, une trange et universelle rumeur de sons sourds et de voix confuses, ne du creux des tnbres, assaillit l'oreille de Satan avec la plus grande vhmence. Intrpide, il tourne son vol de ce ct, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l'esprit du profond abme qui rside dans ce bruit, afin de lui demander de quel ct se trouve la limite des tnbres la plus rapproche confinant  la lumire.  <p> Soudain voici le tronc du Chaos, et son noir pavillon se dploie immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vtue d'une zibeline noire, sige sur le trne  ct du Chaos : fille ane des tres, elle est la compagne de son rgne. Auprs d'eux se tiennent Orcus et Ades, et Demogorgon au nom redout, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le Tumulte, et la Confusion toute brouille, et la Discorde aux mille bouches diffrentes. Satan hardiment va droit au Chaos :  <p> " Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abme, Chaos et antique Nuit, je ne viens point  dessein, en espion, explorer ou troubler les secrets de votre royaume ; mais, contraint d'errer dans ce sombre dsert, mon chemin vers la lumire m'a conduit  travers votre vaste empire ; seul et sans guide,  demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui mne  l'endroit o vos obscures frontires touchent au Ciel. Ou, si quelque autre lieu envahi sur votre domaine a dernirement t occup par le roi Ethr, c'est afin d'arriver l que je voyage dans ces profondeurs. Dirigez ma course : bien dirige, elle n'apportera pas une mdiocre rcompense  vos intrts, si de cette rgion perdue, toute usurpation tant chasse, je la ramne  ces tnbres primitives et  votre sceptre (mon voyage actuel n'a pas d'autre but) ; j'y planterai de nouveau l'tendard de l'antique Nuit. A vous tous les avantages,  moi la vengeance ! "  <p> Ainsi Satan : ainsi le vieil Anarque, avec une voix chevrotante et un visage dcompos, lui rpondit :  <p> " Je te connais, tranger ; tu es ce chef puissant des anges qui dernirement fit tte au Roi du Ciel et fut renvers. Je vis et j'entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence  travers l'abme effray, avec ruine sur ruine, droute sur droute, confusion pire que la confusion : les portes du Ciel versrent par millions ses bandes victorieuses  la poursuite. Je suis venu rsider ici sur mes frontires ; tout mon pouvoir suffit  peine pour sauver le peu qui me reste  dfendre, et sur lequel empitent encore vos divisions intestines, qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit. D'abord l'Enfer, votre cachot, s'est tendu long et large sous mes pieds ; ensuite, dernirement, le Ciel et la Terre, un autre monde, pendent au-dessus de mon royaume, attachs par une chane d'or  ce ct du Ciel d'o vos lgions tombrent. Si votre marche doit vous faire prendre cette route, vous n'avez pas loin ; le danger est d'autant plus prs. Allez, htez-vous : ravages, et dpouilles, et ruines, sont mon butin.  <p> Il dit ; et Satan ne s'arrte pas  lui rpondre : mais, plein de joie que son ocan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force renouvele, il s'lance dans l'immense tendue comme une pyramide de feu :  travers le choc des lments en guerre qui l'entourent de toutes parts, il poursuit sa route, plus assig et plus expos que le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui s'entre-heurtent, plus en pril qu'Ulysse, lorsque d'un ct vitant Charybde, sa manoeuvre le portait dans un autre gouffre.  <p> Ainsi Satan s'avanait avec difficult et un labeur pnible ; il s'avanait avec difficult et labeur. Mais une fois qu'il eut pass, bientt aprs, quand l'homme tomba, quelle trange altration ! le Pch et la Mort, suivant de prs la trace de l'ennemi (telle fut la volont du Ciel), pavrent un chemin large et battu sur le sombre abme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu'un pont d'une tonnante longueur s'tendt de l'Enfer  l'orbe extrieur de ce globe fragile. Les esprits pervers,  l'aide de cette communication facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, except ceux que Dieu et les saints anges gardent par une grce particulire.  <p> Mais enfin l'influence sacre de la lumire commence  se faire sentir, et des murailles du Ciel un rayon pousse au loin dans le sein de l'obscure nuit une aube scintillante : ici de la nature commence l'extrmit la plus loigne ; le Chaos se retire, comme de ses ouvrages avancs ; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et moins d'hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientt avec aisance, guid par une douteuse lumire, glisse sur les vagues apaises, et comme un vaisseau battu des temptes, haubans et cordages briss, il entre joyeusement au port. Dans l'espace plus vide ressemblant  l'air, l'archange balance ses ailes dployes, pour contempler de loin et  loisir le Ciel empyre : si grande en est l'tendue qu'il ne peut dterminer si elle est carre ou ronde. Il dcouvre les tours d'opale, les crneaux orns d'un vivant saphir, jadis sa demeure natale ; il aperoit attach au bout d'une chane d'or ce monde suspendu, gal  une toile de la plus petite grandeur serre prs de la lune. L Satan, tout charg d'une pernicieuse vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hta.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_4'><H3>Livre III<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Dieu, sigeant sur son trne, voit Satan qui vole vers ce monde nouvellement cr. Il le montre  son Fils, assis  sa droite. Il prdit le succs de Satan, qui pervertira l'espce humaine. L'Eternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant cr l'homme libre et capable de rsister au Tentateur. Cependant il dclare son dessein de faire grce  l'homme, parce qu'il n'est pas tomb par sa propre mchancet, comme Satan, mais par la sduction de Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Pre pour la manifestation de sa grce envers l'Homme ; mais Dieu dclare encore que cette grce ne peut tre accorde  l'Homme si la justice divine ne reoit satisfaction : l'Homme a offens la majest de Dieu en aspirant  la divinit ; et c'est pourquoi, dvou  la mort avec toute sa postrit, il faut qu'il meure,  moins que quelqu'un ne soit trouv capable de rpondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de Dieu s'offre volontairement pour ranon de l'Homme. Le Pre l'accepte, ordonne l'Incarnation, et prononce que le Fils soit exalt au-dessus de tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande  tous les anges de l'adorer. Ils obissent, et, chantant en choeur sur leurs harpes, ils clbrent le Fils et le Pre. Cependant Satan descend sur la convexit nue de l'orbe le plus extrieur de ce monde, o, errant le premier, il trouve un lieu appel dans la suite le limbe de vanit : quelles personnes et quelles choses volent  ce lieu. De l l'ennemi arrive aux portes du Ciel. Les degrs par lesquels on y monte dcrits, ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan  l'orbe du Soleil. Il y rencontre Uriel, rgent de cet orbe, mais il prend auparavant la forme d'un ange infrieur, et prtextant un pieux dsir de contempler la nouvelle cration et l'Homme que Dieu y a plac, il s'informe de la demeure de celui-ci : Uriel l'en instruit. Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates.  <p> <p> Salut, Lumire sacre, fille du Ciel, ne la premire, ou de l'Eternel rayon coternel ! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans tre blm ? Puisque Dieu est lumire, et que de toute ternit il n'habita jamais que dans une lumire inaccessible, il habita donc en toi, brillante effusion d'une brillante essence incre. Ou prfres-tu t'entendre appeler ruisseau de pur ther ? Qui dira ta source ? Avant le soleil, avant les cieux, tu tais, et  la voix de Dieu, tu couvris comme d'un manteau le monde s'levant des eaux tnbreuses et profondes ; conqute faite sur l'infini vide et sans forme.  <p> Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, chapp au lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur sjour. Lorsque, dans mon vol, j'tais port  travers les tnbres extrieures et moyennes, j'ai chant, avec des accords diffrents de ceux de la lyre d'Orphe, le Chaos et l'ternelle Nuit. Une Muse cleste m'apprit  m'aventurer dans la noire descente et  la remonter ; chose rare et pnible. Sauv, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter ces yeux, qui roulent en vain pour rencontrer ton rayon perant, et ne trouvent point d'aurore, tant une goutte sereine a profondment teint leurs orbites, ou un sombre tissu les a voils !  <p> Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux frquents des Muses, claires fontaines, bocages ombreux, collines dores du soleil, pris que je suis de l'amour des chants sacrs. Mais toi surtout,  Sion, toi et les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces deux mortels, semblables  moi en malheur (puiss-je les galer en gloire !), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Monides, Tirsias et Phine, prophtes antiques. Alors je me nourris des penses qui produisent d'elles-mmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui veille chante dans l'obscurit : cach sous le plus pais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes.  <p> Ainsi avec l'anne reviennent les saisons, mais le jour ne revient pas pour moi ; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l't, ni les troupeaux, ni la face divine de l'homme. Des nuages et des tnbres qui durent toujours m'environnent. Retranch des agrables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me prsente qu'un blanc universel, o les ouvrages de la nature sont effacs et rays pour moi : la sagesse  l'une de ses entres m'est entirement ferme.  <p> Brille donc d'autant plus intrieurement,  cleste lumire ! que toutes les puissances de mon esprit soient pntres de tes rayons : mets des yeux  mon me ; disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles  l'oeil mortel.  <p> Dj le Pre tout-puissant, du haut du Ciel du pur empyre, o il sige sur un trne au-dessus de toute hauteur, avait abaiss son regard pour contempler  la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses ouvrages. Autour de lui toutes les saintets du Ciel se pressaient comme des toiles, et recevaient de sa vue une batitude qui surpasse toute expression ;  sa droite tait assise la radieuse image de sa gloire, son Fils unique. Il aperut d'abord sur la terre nos deux premiers parents, les deux seuls tres de l'espce humaine placs dans le jardin des dlices, gotant d'immortels fruits de joie et d'amour ; joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse solitude. Il aperut aussi l'Enfer et le gouffre entre l'Enfer et la cration ; il vit Satan ctoyant le mur du Ciel, du ct de la nuit dans l'air sublime et sombre, et prs de s'abattre, avec ses ailes fatigues et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament : l'archange est incertain si ce qu'il voit est l'ocan ou l'air. Dieu l'observant de ce regard lev dont il dcouvre le prsent, le pass et l'avenir, parla de la sorte  son Fils unique, en prvoyant cet avenir :  <p> " Unique Fils que j'ai engendr, vois-tu quelle rage transporte notre adversaire ? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'Enfer, ni toutes les chanes amonceles sur lui, ni mme du profond chaos l'interruption immense, ne l'ont pu retenir ; tant il semble enclin  une vengeance dsespre qui retombera sur sa tte rebelle. Maintenant, aprs avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du Ciel sur les limites de la lumire, directement vers le monde nouvellement cre, et vers l'homme plac l, dans le dessein d'essayer s'il pourra le dtruire par la force, ou, ce qui serait pire, le pervertir par quelque fallacieux artifice ; et il le pervertira : l'homme coutera ses mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement, l'unique gage de son obissance : il tombera lui et sa race infidle.  <p> " A qui sera la faute ?  qui, si ce n'est  lui seul ? Ingrat ! il avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir ; je l'avais fait juste et droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je crai tels tous les pouvoirs thrs et tous les esprits, ceux qui se soutinrent et ceux qui tombrent : librement se sont soutenus ceux qui se sont soutenus, et tombs ceux qui sont tombs. N'tant pas libres, quelle preuve sincre auraient-ils pu donner d'une vraie obissance, de leur constante foi ou de leur amour ? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que ce qu'ils auraient t contraints de faire, et non ce qu'ils auraient voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir ? quel plaisir aurais-je trouv dans une obissance ainsi rendue, alors que la volont et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, toutes deux dpouilles de libert, toutes deux passives, eussent servi la ncessit, non pas moi ?  <p> " Ainsi crs, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc justement accuser leur Crateur, ou leur nature, ou leur destine, comme si la prdestination, dominant leur volont, en disposa par un dcret absolu, ou par une prescience suprme. Eux-mmes ont dcrt leur propre rvolte, moi non : si je l'ai prvue, ma prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui, n'tant pas prvue, n'en aurait pas moins t certaine. Ainsi, sans la moindre impulsion, sans la moindre ombre de destine ou de chose quelconque par moi immuablement prvue, ils pchent, auteurs de tout pour eux-mmes,  la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent car ainsi je les ai crs libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu' ce qu'ils s'enchanent eux-mmes. Autrement, il me faudrait changer leur nature, rvoquer le haut dcret irrvocable, ternel, par qui fut ordonne leur libert : eux seuls ont ordonn leur chute.  <p> " Les premiers coupables tombrent par leur propre suggestion, tents par eux-mmes, par eux-mmes dpravs : l'homme tombe du par les premiers coupables. L'homme,  cause de cela, trouvera grce ; les autres n'en trouveront point. Par la misricorde et par la justice, dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera ; mais la misricorde, la premire et la dernire, brillera la plus clatante. "  <p> Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie remplissait tout le Ciel, et rpandait parmi les bienheureux, esprits lus, le sentiment d'une nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu se montrait dans une trs grande gloire : en lui brillait tout son Pre substantiellement exprim. Une divine compassion apparut visible sur son visage, avec un amour sans fin et une grce sans mesure ; il les fit connatre  son Pre, en lui parlant de la sorte :  <p> " O mon Pre ! misricordieuse a t cette parole qui a termin ton arrt suprme : l'homme trouvera grce ! Pour cette parole le Ciel et la Terre publieront hautement tes louanges par les innombrables concerts des hymnes et des sacrs cantiques : de ces cantiques ton trne environn retentira de toi  jamais bni. Car l'homme serait-il finalement perdu ? L'homme, ta crature dernirement encore si aime, ton plus jeune fils tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mlant sa propre folie ? Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi,  Pre, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges quitablement ! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te frustrera-t-il des tiennes ? Satisfera-t-il sa malice et rduira-t-il ta bont  nant ? Ou s'en retournera-t-il plein d'orgueil, quoique sous un plus pesant arrt, et cependant avec une vengeance satisfaite, entranant aprs lui dans l'Enfer la race entire des humains, par lui corrompue ? Ou veux-tu toi-mme abolir ta cration, et dfaire pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire ? Ta bont et ta grandeur pourraient tre mises ainsi en question et blasphmes sans tre dfendues. "  <p> Le grand Crateur lui rpondit :  <p> " O mon Fils, en qui mon me a ses principales dlices, Fils de mon sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle puissance, toutes tes paroles ont t comme sont mes penses, toutes comme ce que mon ternel dessein a dcrt : l'homme ne prira pas tout entier, mais se sauvera qui voudra ; non cependant par une volont de lui-mme, mais par une grce de moi, librement accorde. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirs de l'homme, quoique forfaits et assujettis par le pch  d'impurs et exorbitants dsirs. Relev par moi, l'homme se tiendra debout une fois encore sur le mme terrain que son mortel ennemi ; l'homme sera par moi relev, afin qu'il sache combien est dbile sa condition dgrade, afin qu'il ne rapporte qu' moi sa dlivrance, et  nul autre qu' moi.  <p> " J'en ai choisi quelques-uns, par une grce particulire lus au-dessus des autres : telle est ma volont. Les autres entendront mon appel : ils seront souvent avertis de songer  leur tat criminel et d'apaiser au plus tt la divinit irrite, tandis que la grce offerte les y invite Car j'clairerai leurs sens tnbreux d'une manire suffisante, et j'amollirai leur coeur de pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir et me rendre l'obissance due :  la prire, au repentir,  l'obissance due (quand elle ne serait que cherche avec une intention sincre), mon oreille ne sera point sourde, mon oeil ferm. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon arbitre, la conscience : s'ils veulent l'couter, ils atteindront lumire aprs lumire ; celle-ci bien employe et eux persvrant jusqu' la fin, ils arriveront en sret.  <p> " Ma longue tolrance et mon jour de grce, ceux qui les ngligeront et les mpriseront ne les goteront jamais ; mais l'endurci sera plus endurci, l'aveugle plus aveugl, afin qu'ils trbuchent et tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la misricorde.  <p> " Mais cependant tout n'est pas fait : l'homme dsobissant rompt dloyalement sa foi, et pche contre la haute suprmatie du Ciel ; affectant la divinit, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour expier sa trahison ; mais consacr et dvou  la destruction, lui et toute sa postrit doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir,  moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement de donner la rigide satisfaction : mort pour mort.  <p> " Dites, pouvoirs clestes, o nous trouverons un pareil amour ? Qui de vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme ? et quel juste sauvera l'injuste ? Une charit si tendre habite-t-elle dans tout le Ciel ? "  <p> Il adressait cette demande ; mais tout le choeur divin resta muet, et le silence tait dans le Ciel. En faveur de l'homme ni patron ni intercesseur ne parat, ni encore moins qui ose attirer sur sa tte la proscription mortelle et payer ranon. Et alors, prive de rdemption, la race humaine entire et t perdue, adjuge par un arrt svre  la Mort et  l'Enfer, si le Fils de Dieu, en qui rside la plnitude de l'amour divin, n'et ainsi renouvel sa plus chre mdiation :  <p> " Mon Pre, ta parole est prononce : l'homme trouvera grce. La grce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus rapide de tes messagers ails, trouve un passage pour visiter tes cratures et venir  toutes, sans tre prvue, sans tre implore, sans tre cherche ? Heureux l'homme si elle le prvient ainsi ! il ne l'appellera jamais  son aide, une fois perdu et mort dans le pch : endett et ruin, il ne peut fournir pour lui ni expiation ni offrande.  <p> " Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie ; je m'offre : sur moi laisse tomber ta colre ; compte-moi pour homme. Pour l'amour de lui, je quitterai ton sein, et je me dpouillerai volontairement de cette gloire que je partage avec toi ; pour lui je mourrai satisfait. Que la mort exerce sur moi toute sa fureur ; sous son pouvoir tnbreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donn de possder la vie en moi-mme  jamais ; par toi je vis, quoique  prsent je cde  la Mort ; je suis son d en tout ce qui peut mourir en moi.  <p> " Mais cette dette paye, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur tombeau ; tu ne souffriras pas que mon me sans tache habite l pour jamais avec la corruption ; mais je ressusciterai victorieux, et je subjuguerai mon vainqueur dpouill de ses dpouilles vantes. La Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse, dsarme de son dard mortel. Moi,  travers les airs, dans un grand triomphe, j'emmnerai l'Enfer captif malgr l'Enfer, et je montrerai les pouvoirs des tnbres enchans. Toi, charm  cette vue, tu laisseras tomber du Ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'lev par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernire, et avec sa carcasse je rassasierai le spulcre. Alors, entour de la multitude par moi rachete, je rentrerai dans le Ciel aprs une longue absence ; j'y reviendrai,  mon Pre, pour contempler ta face, sur laquelle aucun nuage de colre ne restera, mais o l'on verra la paix assure et la rconciliation ; dsormais la colre n'existera plus, mais en ta prsence la joie sera entire. "  <p> Ici ses paroles cessrent : mais son tendre aspect silencieux parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obissance filiale. Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volont de son Pre. L'admiration saisit tout le Ciel, qui s'tonne de la signification de ces choses, et ne sait o elles tendent. Bientt le Tout-Puissant rpliqua ainsi :  <p> " O toi, sur la Terre et dans le Ciel, seule paix trouve pour le genre humain sous le coup de la colre ; O toi, unique objet de ma complaisance, tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages ; l'homme ne me l'est pas moins, quoique le dernier cr, puisque pour lui je te sparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter, joins  ta nature la nature humaine, et sois toi-mme homme parmi les hommes sur la terre ; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et sors du sein d'une Vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du genre humain dans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Comme en lui prissent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine, seront rtablis tous ceux qui doivent l'tre ; sans toi, personne. Le crime d'Adam rend coupables tous ses fils ; ton mrite, qui leur sera imput, absoudra ceux qui, renonant  leurs propres actions, justes ou injustes, vivront en toi transplants, et de toi recevront une nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction pour l'homme ; il sera jug et mourra, et en mourant il se relvera, et en se relevant relvera avec lui tous ses frres rachets par son sang prcieux. Ainsi l'amour cleste l'emportera sur la haine infernale en se donnant  la mort, en mourant pour racheter si chrement ce que la haine infernale a si aisment dtruit, ce qu'elle continuera de dtruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peuvent, n'acceptent point la grce.  <p> " O mon Fils ! en descendant  l'humaine nature, tu n'amoindris ni ne dgrades la tienne. Parce que tu as, quoique assis sur un trne dans la plus haute batitude, gal  Dieu, jouissant galement du bonheur divin ; parce que tu as tout quitt pour sauver un monde d'une entire perdition ; parce que ton mrite, plus encore que ton droit de naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'tre ce Fils, tant bon beaucoup plus encore que grand et puissant ; parce que l'amour a abond en toi plus que la gloire, ton humiliation lvera avec toi  ce trne ton humanit. Ici tu t'assiras incarn ; ici tu rgneras  la fois Dieu et homme,  la fois Fils de Dieu et de l'homme, tabli par l'onction Roi universel.  <p> " Je te donne tout pouvoir : rgne  jamais ; et revts-toi de tes mrites ; je te soumets, comme chef suprme, les trnes, les princes, les pouvoirs, les dominations : tous les genoux flchiront devant toi, les genoux de ceux qui habitent au Ciel, ou sur la terre, ou sous la terre, en Enfer. Quand, glorieusement entour d'un cortge cleste, tu apparatras sur les nues ; quand tu enverras les archanges, tes hrauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitt des quatre vents les vivants appels, de tous les sicles passs les morts ajourns, se hteront  la sentence gnrale ; si grand sera le bruit qui rveillera leur sommeil ! Alors, dans l'assemble des saints, tu jugeras les mchants, hommes et anges : convaincus, ils s'abmeront sous ton arrt. L'Enfer, rempli de ses multitudes, sera ferm pour toujours. Cependant, le monde sera consum ; de ses cendres sortira un ciel nouveau, une nouvelle terre, o les justes habiteront. Aprs leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en actions d'or, avec la joie et le triomphant amour, et la vrit belle. Alors tu dposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de sceptre royal ; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui qui, pour accomplir tout cela, meurt ; adorez-le comme moi. "  <p> Le Tout-Puissant n'eut pas plus tt cess de parler, que la foule des anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit clater la joie : le Ciel retentit de bndictions, et d'clatants <I>hosanna</I> remplirent les rgions ternelles. Les anges rvrencieusement s'inclinrent devant les deux trnes, et, avec une solennelle adoration, ils jetrent sur le parvis leurs couronnes entremles d'or et d'amarante ; immortelle amarante ! Cette fleur commena jadis  s'panouir prs de l'arbre de vie, dans le paradis terrestre ; mais bientt aprs le pch de l'homme elle fut reporte au Ciel, o elle croissait d'abord : l elle crot encore ; elle fleurit en ombrageant la fontaine de vie et les bords du neuve de la flicit, qui au milieu du Ciel roule son onde d'ambre sur des fleurs lysiennes. Avec ces fleurs d'amarante jamais fanes les esprits lus attachent leur resplendissante chevelure, entrelace de rayons.  <p> Maintenant ces guirlandes dtaches sont jetes parses sur le pav tincelant, qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpr des roses clestes. Ensuite, couronns de nouveau, les anges saisissent leurs harpes d'or, toujours accordes, et qui, brillantes  leur ct, taient suspendues comme des carquois. Par le doux prlude d'une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacr et veillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait ; pas une voix qui ne puisse facilement se joindre  la mlodie, tant l'accord est parfait dans le Ciel !  <p> Toi, O Pre, ils te chantrent le premier, tout-puissant, immuable, immortel. infini, Roi ternel ; toi, auteur de tous les tres, fontaine de lumire, toi, invisible dans les glorieuses splendeurs o tu es assis sur un trne inaccessible, et mme lorsque tu ombres la pleine effusion de tes rayons, et qu' travers un nuage arrondi autour de toi comme un radieux tabernacle, les bords de tes vtements, obscurcis par leur excessif clat, apparaissent : cependant encore le Ciel est bloui, et les plus brillants sraphins ne s'approchent qu'en voilant leurs yeux de leurs deux ailes.  <p> Ils te chantrent ensuite,  toi, le premier de toute la cration, Fils engendr, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le Pre tout-puissant, sans nuage rendu visible, qu'aucune crature ne pourrait autrement regarder ailleurs ! En toi imprime la splendeur de sa gloire habite ; transfus dans toi son vaste esprit rside. Par toi il cra le Ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et par toi il prcipita les ambitieuses dominations. Ce jour-l tu n'pargnas point le terrible tonnerre de ton Pre ; tu n'arrtas pas les roues de ton chariot flamboyant, qui branlaient la structure ternelle du Ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles disperss : revenu de la poursuite, tes saints, par d'immenses acclamations, t'exaltrent, toi unique Fils de la puissance de ton Pre, excuteur de sa fire vengeance sur ses ennemis ! non pas de mme sur l'homme !... Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme tomb par la malice des esprits rebelles,  Pre de grce et de misricorde ; mais tu inclines beaucoup plus  la piti. Ton cher et unique Fils n'eut pas plus tt aperu ta rsolution de ne pas condamner avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus  la piti, que pour apaiser ta colre, pour finir le combat entre la misricorde et la justice que l'on discernait sur ta face, ton Fils, sans gard  la flicit dont il jouissait assis prs de toi, s'offrit lui-mme  la mort, pour l'offense de l'homme. O amour sans exemple, amour qui ne pouvait tre trouv que dans l'amour divin ! Salut, Fils de Dieu, sauveur des hommes ! Ton nom dornavant sera l'ample matire de mon chant ! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni ne la sparera de la louange de ton Pre.  <p> Ainsi les anges dans le Ciel, au-dessus de la sphre toile. passaient leurs heures fortunes dans la joie  chanter des hymnes. Cependant, descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphrique, Satan marche sur la premire convexit qui, enveloppant les orbes infrieurs lumineux, les spare du chaos et de l'invasion de l'antique nuit. De loin cette convexit semblait un globe ; de prs elle semble un continent sans bornes, sombre, dsol et sauvage, expos aux tristesses d'une nuit sans toiles et aux orages, toujours menaants, du chaos qui gronde alentour ; Ciel inclment, except du ct de la muraille du Ciel, quoique trs loigne : l, quelque petit reflet d'une clart dbile se glisse moins tourment par la tempte mugissante.  <p> Ici marchait  l'aise, l'ennemi, dans un champ spacieux. Quand un vautour, lev sur l'Immas (dont la chane neigeuse enferme le Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une rgion dpourvue de proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'un an sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde ; mais, dans son chemin, il s'abat sur les plaines arides de Sricane, o les Chinois conduisent,  l'aide du vent et des voiles, leurs lgers chariots de roseaux ; ainsi, sur cette mer battue du vent, l'ennemi marchait seul  et l, cherchant sa proie ; seul, car de crature vivante ou sans vie on n'en trouve aucune dans ce lieu, aucune encore ; mais l, dans la suite, montrent de la terre, comme une vapeur arienne, toutes les choses vaines et transitoires, lorsque le pch eut rempli de vanit les oeuvres des hommes.  <p> L volrent  la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses vaines btissent leurs confiantes esprances de gloire, de renomme durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre : tous ceux qui sur la terre ont leur rcompense, fruit d'une pnible superstition ou d'un zle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent ici une rtribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avorts, monstrueux, bizarrement mlangs, aprs s'tre dissous sur la terre, fuient ici, errent ici vainement jusqu' la dissolution finale. Ils ne vont pas dans la Lune voisine, comme quelques-uns l'ont rv : les habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints transports ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme.  <p> Ici arrivrent d'abord de l'ancien monde les enfants des fils et des filles mal assortis, ces gants, avec leurs vains exploits, quoique alors renomms ; aprs eux arrivrent les btisseurs de Babel dans la plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet, btiraient encore, s'ils avaient avec quoi, de nouvelles Babels. D'autres vinrent un  un celui qui pour tre regard comme un Dieu, sauta de gaiet de coeur dans les flammes de l'Etna, Empedocles ; celui qui pour jouir de l'Elyse de Platon se jeta dans la mer, Clombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs tromperies. Ici rdent les plerins qui allrent si loin chercher mort sur le Golgotha celui qui vit dans le Ciel ; ici se retrouvent les hommes qui pour tre srs du Paradis mettent en mourant la robe d'un dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi dguiss. Ils passent les sept plantes ; ils passent les toiles fixes, et cette sphre cristalline dont le balancement produit la trpidation dont on a tant parl, et ils passent ce Ciel qui le premier fut mis en mouvement. Dj saint Pierre, au guichet du Ciel, semble attendre les voyageurs avec ses clefs ; maintenant au bas des degrs du Ciel ils lvent le pied pour monter ; mais regardez ! un vent violent et crois, soufflant en travers de l'un et de l'autre ct, les jette  dix mille lieues  la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent, ballotts et dchirs en lambeaux ; reliques, chapelets, indulgences, dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et large appel depuis le <I>Paradis des fous</I>, lieu qui dans la suite des temps a t inconnu de peu de personnes, mais qui alors n'tait ni peupl ni fray.  <p> L'ennemi, en passant, trouva ce globe tnbreux ; il le parcourut longtemps, jusqu' ce qu'enfin la lueur d'une lumire naissante attira en hte de ce ct ses pas voyageurs. Il dcouvre au loin un grand difice qui par des degrs magnifiques s'lve  la muraille du Ciel. Au sommet de ces degrs apparat, mais beaucoup plus riche, un ouvrage semblable  la porte d'un royal palais, embelli d'un frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles orientales tincelantes, inimitables sur la terre par aucun modle ou par le pinceau. Les degrs taient semblables  ceux par lesquels Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de clestes gardiens) lorsque pour fuir Esa, allant  Padan-Aran, il rva la nuit, dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'cria en s'veillant : " C'est ici la porte du Ciel. "  <p> Chaque degr renfermait un mystre : cette chelle des degrs n'tait pas toujours l, mais elle tait quelquefois retire invisible dans le Ciel ; au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou de perles liquides, sur laquelle ceux qui dans la suite vinrent de la terre faisaient voile, conduits par des anges, ou volaient au-dessus du lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de fou. Les degrs descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension aise, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la batitude.  <p> Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l'heureux sjour du Paradis, s'ouvrait un passage  la terre ; passage large, beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui, quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise, si chre  Dieu. Par ce chemin, pour visiter les tribus heureuses, les anges, porteurs des ordres suprmes, passaient et repassaient frquemment : d'un oeil de complaisance, le Trs-Haut regardait lui-mme les tribus depuis Panas, source des eaux du Jourdain, jusqu' Bersabe, o la Terre Sainte confine  l'Egypte et au rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, o des limites taient mises aux tnbres, semblables aux bornes qui arrtent le flot de l'Ocan. De l parvenu au degr infrieur de l'escalier qui par des marches d'or monte  la porte du Ciel, Satan regarde en bas : il est saisi d'tonnement  la vue soudaine de l'univers.  <p> Quand un espion a march toute une nuit avec pril,  travers des sentiers obscurs et dserts, au rveil de la rjouissante aurore, il gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide : inopinment  ses yeux se dcouvre l'agrable perspective d'une terre trangre, vue pour la premire fois, ou d'une mtropole fameuse orne de pyramides et de tours tincelantes que le soleil levant dore de ses rayons : l'esprit malin fut frapp d'un pareil tonnement, quoiqu'il et autrefois vu le Ciel ; mais il prouve encore moins d'tonnement que d'envie,  l'aspect de tout ce monde qui parat si beau.  <p> Il regardait l'espace tout alentour (et il le pouvait facilement, tant plac si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu' l'toile laineuse qui porte Andromde loin des mers atlantiques au del de l'horizon : ensuite il regarde en largeur d'un ple  l'autre, et sans plus tarder, droit en bas dans la premire rgion du monde il jette son vol prcipit. Il suit avec aisance  travers le pur marbre de l'air sa route oblique parmi d'innombrables toiles, qui de loin brillaient comme des astres, mais qui de prs semblaient d'autres mondes ; ce sont d'autres mondes ou des les de bonheur, comme ces jardins des Hesprides renomms dans l'antiquit : champs fortuns, bocages, valles fleuries, les trois fois heureuses ! Mais qui habitait l heureux ? Satan ne s'arrta pas pour s'en enqurir.  <p> Au-dessus de toutes les toiles, le Soleil d'or, gal au Ciel en splendeur, attire ses regards : vers cet astre il dirige sa course dans le calme firmament, mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le centre, ou par l'excentrique, ou par la longitude, c'est ce qu'il serait difficile de dire. Il s'avance au lieu d'o le grand luminaire dispense de loin la clart aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se tiennent  une distance convenable de l'oeil de leur Seigneur. Dans leur marche elles forment leur danse toile en nombres qui mesurent les jours, les mois et les ans ; elles se pressent d'accomplir leurs mouvements varis vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont tournes par son rayon magntique, qui chauffe doucement l'univers, et qui dans toute partie intrieure, avec une bnigne pntration, quoique non aperu, darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abme, tant fut merveilleusement place sa station brillante !  <p> L aborde l'ennemi : une pareille tache n'a peut-tre jamais t aperue de l'astronome,  l'aide de son verre optique dans l'orbe luisant du Soleil. Satan trouva ce lieu clatant au del de toute expression, compar  quoi que ce soit sur la terre, mtal ou pierre. Toutes les parties n'taient pas semblables, mais toutes taient galement pntres d'une lumire rayonnante, comme le fer ardent l'est du feu : mtal, partie semblait d'or, partie d'argent fin ; pierre, partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze, tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron : ou c'est encore la pierre souvent imagine plutt que vue ; pierre que les philosophes d'ici-bas ont en vain si longtemps cherche, quoique, par leur art puissant, ils fixent le volatil Herms, voquent de la mer sous ses diffrentes figures le vieux Prote, rduit  travers un alambic  sa forme primitive.  <p> Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces rgions exhalent un lixir pur, si les rivires roulent l'or potable, quand par la vertu d'un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant loign de nous !) produit, ml avec les humeurs terrestres, ici dans l'obscurit, tant de prcieuses choses de couleurs si vives et d'effets si rares ?  <p> Ici le Dmon, sans tre bloui, rencontre de nouveaux sujets d'admirer ; son oeil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni obstacle ni ombre, mais tout est soleil : ainsi quand  midi ses rayons culminants tombent du haut de l'quateur, comme alors ils sont dards perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l'ombre d'un corps opaque ne peut descendre.  <p> Un air qui n'est nulle part aussi limpide rendait le regard de Satan plus perant pour les objets loignes : il dcouvre bientt  porte de la vue un ange glorieux qui se tenait debout, le mme ange que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourn, mais sa gloire n'tait point cache. Une tiare d'or des rayons du soleil couronnait sa tte ; non moins brillante, sa chevelure sur ses paules, o s'attachent des ailes, flottait ondoyante : il semblait occup de quelque grande fonction ou plong dans une mditation profonde. L'esprit impur fut joyeux, dans l'espoir de trouver  prsent un guide qui pt diriger son vol errant au Paradis terrestre ; sjour heureux de l'Homme, fin du voyage de Satan, et o commencrent nos maux.  <p> Mais d'abord l'ennemi songe  changer sa propre forme, qui pourrait autrement lui susciter pril ou retard ; soudain il devient un adolescent chrubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel que sur son visage souriait une cleste jeunesse et que sur tous ses membres tait rpandue une grce convenable, tant il sait bien feindre. Sous une petite couronne ses cheveux rouls en boucles se jouaient sur ses deux joues ; il portait des ailes dont les plumes, de diverses couleurs, taient semes de paillettes d'or ; son habit court tait fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas, pleins de dcence, une baguette d'argent.  <p> Il ne s'approcha pas sans tre entendu : comme il avanait, l'ange brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux : il fut reconnu sur-le-champ pour l'archange Uriel, l'un des sept qui, en prsence de Dieu, et les plus voisins de son trne, se tiennent prts  son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l'Eternel ; ils parcourent tous les cieux, ou en bas  ce globe ils portent ses prompts messages sur l'humide et le sec, sur la terre et sur la mer. Satan aborde Uriel, et lui dit :  <p> " Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se tiennent debout devant le trne lev de Dieu es accoutum, interprte de sa grande volont,  la transmettre le premier au plus haut Ciel, o tous ses fils attendent ton ambassade, ici sans doute, par dcret suprme, tu obtiens le mme honneur, et comme un des yeux de l'Eternel tu visites souvent cette nouvelle cration. Un dsir indicible de voir et de connatre les tonnants ouvrages de Dieu, mais particulirement l'homme, objet principal de ses dlices et de sa faveur, l'homme pour qui il a ordonn tous ces ouvrages si merveilleux, ce dsir m'a fait quitter les choeurs de chrubins, errant seul ici. O le plus brillant des sraphins ! dis dans lequel de ces orbes clatants l'homme a sa rsidence fixe, ou si, n'ayant aucune demeure fixe, il peut habiter  son choix tous ces orbes clatants ? Dis-moi o je puis trouver, o je puis contempler avec un secret tonnement, ou avec une admiration ouverte, celui  qui le Crateur a prodigu des mondes et sur qui il a rpandu toutes ses grces ? Tous deux ensuite, et dans l'homme et dans toutes choses, nous pourrons, comme il convient, louer le Crateur universel, qui a justement prcipit au plus profond de l'Enfer ses ennemis rebelles, et qui pour rparer cette perte  cr cette nouvelle et heureuse race d'hommes pour le mieux servir : sages sont toutes ses voies ! "  <p> Ainsi parla le faux dissimulateur sans tre reconnu, car ni l'homme ni l'ange ne peuvent discerner l'hypocrisie : c'est le seul mal qui dans le Ciel et sur la terre marche invisible, except  Dieu, et par la permission de Dieu. Souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupon dort  la porte de la Sagesse, et rsigne sa charge  la Simplicit : la Bont ne pense point au mal, l o il ne semble pas y avoir de mal. Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que rgent du soleil, et regard comme l'esprit des cieux dont la vue est la plus perante. A l'impur et perfide imposteur il rpondit dans sa sincrit :  <p> " Bel ange, ton dsir qui tend  connatre les oeuvres de Dieu, afin de glorifier par l le grand ouvrier ne conduit  aucun excs qui encoure le blme ; au contraire, plus ce dsir parat excessif, plus il mrite de louanges, puisqu'il t'amne seul ici de ta demeure empyre, pour t'assurer par le tmoignage de tes yeux de ce que peut-tre quelques-uns se sont contents d'entendre seulement raconter dans le Ciel. Car merveilleux, en vrit, sont les ouvrages du Trs-Haut, charmants  connatre, et tous dignes d'tre  jamais gards avec dlices dans la mmoire ! Quel esprit cr pourrait en calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta, mais qui en cacha les causes profondes ?  <p> " Je le vis, quand  sa parole la masse informe, moule matriel de ce monde, se runit en monceau : la confusion entendit sa voix, le farouche tumulte se soumit  des rgles, le vaste infini demeura limit. A sa seconde parole les tnbres fuirent, la lumire brilla, l'ordre naquit du dsordre. Rapides  leurs diffrentes places, se htrent les lments grossiers, la terre, l'eau, l'air, le feu ; la quintessence thre du Ciel s'envola en haut ; anime sous diffrentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en toiles sans nombre, comme tu le vois : selon leur motion chacune eut sa place assigne, chacune sa course ; le reste en circuit mure l'univers.  <p> " Regarde en bas ce globe dont ce ct brille de la lumire rflchie qu'il reoit d'ici : ce lieu est la Terre, sjour de l'homme. Cette lumire est le jour de la Terre, sans quoi la nuit envahirait cette moiti du globe terrestre, comme l'autre hmisphre. Mais la Lune voisine (ainsi est appele cette belle plante oppose) interpose  propos son secours ; elle trace son cercle d'un mois toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du Ciel, par une lumire emprunte, sa face triforme. De cette lumire elle se remplit et elle se vide tour  tour pour clairer la Terre, sa ple domination arrte la nuit. Cette tache que je te montre est le Paradis, demeure d'Adam ; ce grand ombrage est son berceau : tu ne peux manquer ta route ; la mienne me rclame. "  <p> Il dit, et se retourna. Satan, s'inclinant profondment devant un esprit suprieur, comme c'est l'usage dans le Ciel, o personne ne nglige de rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend cong : vers la cte de la Terre au-dessous, il se jette en bas de l'cliptique : rendu plus agile par l'espoir du succs, il prcipite son vol perpendiculaire en tournant comme une roue arienne : il ne s'arrta qu'au moment o sur le sommet du Niphates il s'abattit.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_5'><H3>Livre IV<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Satan,  la vue d'Eden et prs du lieu o il doit tenter l'entreprise hardie qu'il a seul projete contre Dieu et contre l'homme, flotte dans le doute et est agit de plusieurs passions, la frayeur, l'envie et le dsespoir. Mais enfin il se confirme dans le mal ; il s'avance vers le Paradis, dont l'aspect extrieur et la situation sont dcrits. Il en franchit les limites ; il se repose, sous la forme d'un cormoran sur l'arbre de vie, comme le plus haut du jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin ; premire vue d'Adam et d'Eve par Satan ; son tonnement  l'excellence de leur forme et  leur heureux tat ; sa rsolution de travailler  leur chute. Il entend leurs discours ; il apprend qu'il leur tait dfendu, sous peine de mort, de manger du fruit de l'arbre de science : il projette de fonder l-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser l'ordre : il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur leur tat par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du Paradis) que quelque mauvais esprit s'est chapp de l'abme, qu'il a pass  midi par la sphre du Soleil sous la forme d'un bon ange, qu'il est descendu au Paradis et s'est trahi aprs par ses gestes furieux sur la montagne : Gabriel promet de le trouver avant le matin. La nuit venant, Adam et Eve parlent d'aller  leur repos. Leur bosquet dcrit : leur prire du soir. Gabriel, faisant sortir ses escadrons de Veilles de nuit pour faire la ronde dans le Paradis, dtache deux forts anges vers le berceau d'Adam, de peur que le malin esprit ne ft l faisant du mal  Adam et Eve endormis. L ils trouvent Satan  l'oreille d'Eve, occup  la tenter dans un songe, et ils l'amnent, quoiqu'il ne le voult pas,  Gabriel. Questionn par celui-ci, il rpond ddaigneusement, se prpare  la rsistance ; mais, empch par un signe du Ciel, il fuit hors du Paradis.  <p> <p> Oh ! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l'aptre qui vit l'Apocalypse fut frapp quand le dragon, mis dans une seconde droute, accourut furieux pour se venger sur les hommes ; voix qui criait avec force dans le ciel : <I>Malheur aux habitants de la terre</I> ! Alors, tandis qu'il en tait temps, nos premiers parents eussent t avertis de la venue de leur secret ennemi ; ils eussent peut-tre ainsi chapp  son pige mortel ! Car  prsent Satan,  prsent enflamm de rage, descendit pour la premire fois sur la Terre ; tentateur avant d'tre accusateur du genre humain, il vint pour faire porter la peine de sa premire bataille perdue, et de sa fuite dans l'Enfer,  l'homme, innocent et fragile. Toutefois, quoique tmraire et sans frayeur, il ne se rjouit pas dans sa vitesse ; il n'a point de sujet de s'enorgueillir en commenant son affreuse entreprise. Son dessein, maintenant prs d'clore, roule et bouillonne dans son sein tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-mme.  <p> L'horreur et le doute dchirent les penses troubles de Satan, et jusqu'au fond soulvent l'Enfer au dedans de lui ; car il porte l'Enfer en lui et autour de lui ; il ne peut pas plus fuir l'Enfer d'un pas, qu'il ne peut se fuir lui-mme en changeant de place. La conscience veille le dsespoir qui sommeillait, veille dans l'archange le souvenir amer de ce qu'il fut, de ce qu'il est, et de ce qu'il doit tre : de pires actions doivent amener de plus grands supplices. Quelquefois sur Eden, qui maintenant se dploie agrable  sa vue, il attache tristement son regard malheureux ; quelquefois il le fixe sur le Ciel et sur le soleil, resplendissant alors dans sa haute tour du midi. Aprs avoir tout repass dans son esprit, il s'exprima de la sorte avec des soupirs :  <p> " O toi qui, couronn d'une gloire incomparable, regardes du haut de ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau ! toi  la vue duquel toutes les toiles cachent leur tte amoindrie, je crie vers toi, mais non avec une voix amie ; je ne prononce ton nom, soleil ! que pour te dire combien je hais tes rayons. Ils me rappellent l'tat dont je suis tomb, et combien autrefois je m'levais glorieusement au-dessus de ta sphre.  <p> " L'orgueil et l'ambition m'ont prcipit ; j'ai fait la guerre dans le Ciel au roi du Ciel, qui n'a point d'gal. Ah ! pourquoi ? il ne mritait pas de moi un pareil retour, lui qui m'avait cr ce que j'tais dans un rang minent ; il ne me reprochait aucun de ses bienfaits, son service n'avait rien de rude. Que pouvais-je faire de moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile ! que de lui rendre des actions de grces ? combien elles lui taient dues ! Cependant toute sa bont n'a opr en moi que le mal, n'a produit que la malice. Elev si haut, j'ai ddaign la sujtion ; j'ai pens qu'un degr plus haut je deviendrais le Trs-Haut ; que dans un moment j'acquitterais la dette immense d'une reconnaissance ternelle, dette si lourde ; toujours payer, toujours devoir. J'oubliais ce que je recevais toujours de lui ; je ne compris pas qu'un esprit reconnaissant, en devant ne doit pas, mais qu'il paye sans cesse,  la fois endett et acquitt.  <p> Etait-ce donc l un fardeau ? Oh ! que son puissant destin ne me cra-t-il un ange infrieur ! je serais encore heureux ; une esprance sans bornes n'et pas fait natre l'ambition. Cependant, pourquoi non ? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au trne et m'aurait, malgr mon peu de valeur, entran dans son parti. Mais d'autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombs ; ils sont rests inbranlables, arms au dedans et au dehors contre toute tentation. N'avais-tu pas la mme volont libre, et la mme force pour rsister ? Tu l'avais : qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce n'est le libre amour du Ciel qui agit galement envers tous ?  <p> " Qu'il soit donc maudit, cet amour, puisque l'amour ou la haine, pour moi semblables, m'apportent l'ternel malheur ! Non ! sois maudit toi-mme, puisque, par ta volont contraire  celle de Dieu, tu as choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd'hui !  <p> " Ah ! moi, misrable ! par quel chemin fuir la colre infinie et l'infini dsespoir ? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit  l'Enfer ; moi-mme je suis l'Enfer ; dans l'abme le plus profond est au dedans de moi un plus profond abme qui, large ouvert, menace sans cesse de me dvorer ; auprs de ce gouffre l'Enfer o je souffre semble le Ciel.  <p> " Oh ! ralentis tes coups ! n'est-il aucune place laisse au repentir, aucune  la misricorde ? Aucune, il faut la soumission. Ce mot, l'orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me l'interdisent ; je les sduisis avec d'autres promesses, avec d'autres assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le Tout-Puissant ! Ah ! malheureux que je suis ! ils savent peu combien chrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments intrieurement je gmis, tandis qu'ils m'adorent sur le trne de l'Enfer ! Le plus lev avec le sceptre et le diadme, je suis tomb le plus bas, seulement suprieur en misres ! telle est la joie que trouve l'ambition.  <p> " Mais supposez qu'il soit possible que je me repente, que j'obtienne par un acte de grce mon premier tat, ah ! la hauteur du rang ferait bientt renatre la hauteur des penses : combien serait rtract vite ce qu'une feinte soumission aurait jur ! L'allgement du mal dsavouerait comme nuls et arrachs par la violence des voeux prononcs dans la douleur. Jamais une vraie rconciliation ne peut natre l o les blessures d'une haine mortelle ont pntr si profondment. Cela ne me conduirait qu' une pire infidlit et  une chute plus pesante. J'achterais cher une courte intermission paye d'un double supplice. Il le sait, celui qui me punit ; il est aussi loin de m'accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir exclu, voici qu'au lieu de nous, rejets, exils, il a cr l'homme, son nouveau dlice, et pour l'homme ce monde. Ainsi, adieu esprance, et avec l'esprance, adieu crainte, adieu remords ! Tout bien est perdu pour moi. Mal, sois mon bien : par toi au moins je tiendrai l'empire divis entre moi et le roi du Ciel ; par toi je rgnerai peut-tre surplus d'une moiti de l'univers, ainsi que l'homme et ce monde nouveau l'apprendront en peu de temps. "  <p> Tandis qu'il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait son visage, trois fois chang par la ple colre, l'envie et le dsespoir ; passions qui dfiguraient son visage emprunt, et auraient trahi son dguisement si quelque oeil l'et aperu ; car les esprits clestes sont toujours exempts de ces honteux dsordres. Satan s'en ressouvint bientt, et couvrit ses perturbations d'un dehors de calme : artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausset sous une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renferme dans la vengeance. Toutefois il n'tait pas encore assez exerc dans son art pour tromper Uriel, une fois prvenu : l'oeil de cet archange l'avait suivi dans la route qu'il avait prise ; il le vit sur le mont Assyrien plus dfigur qu'il ne pouvait convenir  un esprit bienheureux ; il remarqua ses gestes furieux, sa contenance gare lorsqu'il se croyait seul, non observ, non aperu.  <p> Satan poursuit sa route, et approche de la limite d'Eden. Le dlicieux Paradis, maintenant plus prs, couronne de son vert enclos, comme d'un boulevard champtre, le sommet aplati d'une solitude escarpe ; les flancs hirsutes de ce dsert, hrisss d'un boisson pais, capricieux et sauvage, dfendent tout abord. Sur sa cime croissaient  une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cdres, de pins, de sapins, de palmiers, scne sylvaine ; et comme leurs rangs superposent ombrage sur ombrage, ils forment un thtre de forts de l'aspect le plus majestueux. Cependant plus haut encore que leurs cimes montait la muraille verdoyante du Paradis : elle ouvrait  notre premier pre une vaste perspective sur les contres environnantes de son empire.  <p> Et plus haut que cette muraille, qui s'tendait circulairement au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et chargs des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dors formaient un riche mail de couleurs mles : le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.  <p> Ainsi charmant tait ce paysage. A mesure que Satan s'en approche, il passe d'un air pur dans un air plus pur, qui inspire au coeur des dlices et des joies printanires, capables de chasser toute tristesse, hors celle du dsespoir. De douces brises secouant leurs ailes odorifrantes dispensaient des parfums naturels et rvlaient les lieux auxquels elles drobrent ces dpouilles embaumes. Comme aux matelots qui ont cingl au del du cap de Bonne-Esprance et ont dj pass Mozambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer, les parfums du Saba du rivage aromatique de l'Arabie Heureuse : charms du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course ; et pendant plusieurs lieues, rjoui par la senteur agrable, le vieil Ocan sourit ; ainsi ces suaves manations accueillent l'ennemi qui venait les empoisonner. Il en tait plus satisfait que ne le fut Asmode de la fume du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d'auprs de l'pouse du fils de Tobie ; la vengeance le fora de fuir de la Mdie jusqu'en Egypte, o il fut fortement enchan.  <p> Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et escarpe ; mais bientt il ne trouve plus de route pour aller plus loin, tant les pines entrelaces comme une haie continue, et l'exubrance des buissons, ferment toute issue  l'homme ou  la bte qui prend ce chemin. Le Paradis n'avait qu'une porte, et elle regardait l'orient du ct oppos ; ce que l'archi-flon ayant vu, il ddaigna l'entre vritable ; par mpris, d'un seul bond lger, il franchit toute l'enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et tombe en dedans sur ses pieds.  <p> Comme un loup rdant, contraint par la faim de chercher les nouvelles traces d'une proie, guette le lieu o les pasteurs ont enferm leurs troupeaux dans des parcs en sret, le soir au milieu des champs, il saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie ; ou comme un voleur pre  dbarrasser de son trsor un riche citadin dont les portes paisses, barres et verrouilles, ne redoutent aucun assaut, il grimpe aux fentres ou sur les toits : ainsi le premier grand voleur escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladrent son Eglise les impurs mercenaires.  <p> Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le plus haut du Paradis) il se posa, semblable  un cormoran. Il n'y regagna pas la vritable vie, mais il y mdita la mort de ceux qui vivaient ; il ne pensa point  la vertu de l'arbre qui donne la vie et dont le bon usage et t le gage de l'immortalit, mais il se servit seulement de cet arbre pour tendre sa vue au loin : tant il est vrai que nul ne connat, Dieu seul except, la juste valeur du bien prsent ; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lche abus ou par le plus vil usage.  <p> Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un troit espace, il voit renferme pour les dlices des sens de l'homme toute la richesse de la nature, ou plutt il voit un ciel sur la terre ; car ce bienheureux Paradis tait le jardin de Dieu, par lui-mme plant  l'orient d'Eden. Eden s'tendait  l'est, depuis Auran jusqu'aux tours royales de la Grande-Sleucie, btie par les rois grecs, ou jusqu'au lieu o les fils d'Eden habitrent longtemps auparavant, en Telassar. Sur ce sol agrable Dieu traa son plus charmant jardin ; il fit sortir de la terre fconde les arbres de la plus noble espce pour la vue, l'odorat et le got. Au milieu d'eux tait l'arbre de vie, haut, lev, panouissant son fruit d'ambroisie d'or vgtal. Tout prs de la vie, notre mort, l'arbre de la science, croissait ; science du bien, achete cher par la connaissance du mal.  <p> Au midi,  travers Eden, passait un large fleuve ; il ne changeait point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait engouffr : Dieu avait jet cette montagne comme le sol de son jardin, lev sur le rapide courant. L'onde,  travers les veines de la terre poreuse qui l'attirait en haut par une douce soif, jaillissait frache fontaine et arrosait le jardin d'une multitude de ruisseaux. De l, ces ruisseaux runis tombaient d'une clairire escarpe et rencontraient au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage : alors divis en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.  <p> Disons plutt, si l'art le peut dire, comment de cette fontaine de saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des sables d'or ; comment en sinueuses erreurs sous les ombrages abaisss ils pandent le nectar, visitent chaque plante et nourrissent des fleurs dignes du Paradis. Un art raffin n'a point rang ces fleurs en couches ou en bouquets curieux ; mais la nature librale les a verses avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, l o le soleil du matin chauffe d'abord la campagne ouverte, et l o le feuillage impntrable rembrunit  midi les bosquets.  <p> Tel tait ce lieu : asile heureux et champtre d'un aspect vari : bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de gommes parfumes ; bocage dont le fruit, d'une corce d'or poli, se suspend aimable ; fables vraies de l'Hesprie d'un got dlicieux, si elles sont vraies, c'est seulement ici. Entre ces bosquets sont interposs des clairires, des pelouses rases, des troupeaux paissant l'herbe tendre ; ou bien des monticules plants de palmiers s'lvent ; le giron fleuri de quelque vallon arros dploie ses trsors ; fleurs de toutes couleurs, et la rose sans pines.  <p> D'un autre ct sont des antres et des grottes ombrages qui servent de fraches retraites ; la vigne, les enveloppant de son manteau, tale ses grappes de pourpre et rampe lgamment opulente. En mme temps des eaux sonores tombent de la dclivit des collines ; elles se dispersent, ou dans un lac qui tend son miroir de cristal  un rivage dentel et couronn de myrtes elles unissent leur cours. Les oiseaux s'appliquent  leur choeur ; des brises, de printanires brises, soudant les parfums des champs et des bocages, accordent  l'unisson les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les Grces et les Heures, conduit un printemps ternel. Ni la charmante campagne d'Enna, o Proserpine cueillant des fleurs, elle-mme fleur plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Crs, dans sa peine, la chercha par toute la terre), ni l'agrable bois de Daphn prs l'Oronte, ni la source inspire de Castalie, ne peuvent se comparer au paradis d'Eden ; encore moins l'le de Nise, qu'entoure le fleuve Triton, o le vieux Cham (appel Ammon par les Gentils, et Jupiter Libyen) cacha Amalthe et son fils florissant, le jeune Bacchus, loin des yeux de sa martre. Le mont Amar, o les rois d'Abyssinie gardent leur enfants, (quoique suppos par quelques-uns le vritable Paradis), ce mont, sous la ligne thiopique, prs de la source du Nil, entour d'un roc brillant, que l'on met tout un jour  monter, est loin d'approcher du jardin d'Assyrie, o l'ennemi vit sans plaisir tous ces plaisirs, toutes les cratures vivantes, nouvelles et tranges  la vue.  <p> Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite et leve, droite comme celle des Dieux, vtues de leur dignit native dans une majest nue, paraissaient les seigneurs de tout et semblaient dignes de l'tre. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la saintet svre et pure, svre, mais place dans cette vritable libert filiale qui fait la vritable autorit dans les hommes. Ces deux cratures ne sont pas gales, de mme que leurs sexes ne sont pas pareils : lui form pour la contemplation et le courage, elle pour la mollesse et la grce sduisante ; lui pour Dieu seulement, elle pour Dieu en lui. Le beau et large front de l'homme et son oeil sublime annoncent la suprme puissance ; ses cheveux d'hyacinthe, partags sur le devant, pendent en grappes d'une manire mle, mais non au-dessous de ses fortes paules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or, qui descend parse et sans ornement jusqu' sa fine ceinture, se rouie en capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches : symbole de dpendance, mais d'une dpendance demande avec une douce autorit, par la femme accorde, par l'homme mieux reue ; accorde une soumission contenue, un dcent orgueil, une tendre rsistance, un amoureux dlai. Aucune partie mystrieuse de leur corps n'tait alors cache ; alors la honte coupable n'existait point : honte dshonnte des ouvrages de la nature, honneur dshonorable, enfant du pch, combien avez-vous troubl la race humaine avec des apparences, de pures apparences de puret ! Vous avez banni de la vie de l'homme sa plus heureuse vie, la simplicit et l'innocence sans tache !  <p> Ainsi passait le couple nu ; il n'vitait ni la vue de Dieu ni des anges, car il ne songeait point au mal : ainsi passait, en se tenant par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les embrassements de l'amour : Adam, le meilleur des hommes, furent ses fils ; Eve, la plus belle des femmes, qui naquirent ses filles.  <p> Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'taient fatigus au labeur de leur niant jardinage qu'autant qu'il le fallait pour rendre le frais zphyr plus agrable, le repos plus paisible, la soif et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du soir ; fruits dlectables, que leur cdaient les branches complaisantes, tandis qu'ils reposaient inclins sur le mol duvet d'une couche damasse de fleurs. Ils suaient des pulpes savoureuses, et  mesure qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'corce des fruits l'eau dbordante.  <p> A ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres rires, ni les jeunes caresses naturelles  des poux si beaux, enchans par l'heureux lien nuptial, et qui taient seuls. Autour d'eux foltraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que l'on chasse dans les bois ou dans les dserts, dans les forts ou dans les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berait le chevreau ; les ours, les tigres, les lopards, les panthres gambadaient devant eux ; l'informe lphant, pour les amuser, employait toute sa puissance et contournait sa trompe flexible ; le serpent rus, s'insinuant tout auprs, entrelaait en noeud gordien sa queue replie, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise. D'autre animaux, couchs sur le gazon et rassasis de pture, regardaient au hasard ou ruminaient  moiti endormis. Le soleil baiss htait sa carrire, incline vers les les de l'Ocan, et dans l'chelle ascendante du ciel les toiles, qui introduisent la nuit, se levaient. Le triste Satan, encore dans l'tonnement o il avait t d'abord, put  peine recouvrer sa parole faillie :  <p> " O Enfer ! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur ? A notre place et si haut dans le bonheur sont leves des cratures d'une autre substance, nes de la terre peut-tre et non purs esprits, cependant pou infrieures aux brillants esprits clestes. Mes penses s'attachent  elles avec surprise ; je pourrais les aimer, tant la divine ressemblance clate vivement en elles, et tant la main qui les ptrit a rpandu de grces sur leur forme ! Ah ! couple charmant, vous ne vous doutez gure combien votre changement approche ; toutes vos dlices vont s'vanouir et vous livrer au malheur ; malheur d'autant plus grand que vous gotez maintenant plus de joie ! Couple heureux, mais trop mal gard pour continuer longtemps d'tre si heureux : ce sjour lev, votre ciel, est mal fortifi pour un ciel, et pour forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entr : non que je sois votre ennemi dcid ; je pourrais avoir piti de vous ainsi abandonns, bien que de moi on n'ait pas eu piti.  <p> " Je cherche  contracter avec vous une alliance, une amiti mutuelle, si troite, si resserre, qu' l'avenir j'habite avec vous, ou que vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-tre pas  vos sens autant que ce beau Paradis ; cependant, telle qu'elle est, acceptez-la ; c'est l'ouvrage de votre Crateur : il me donna ce qu' mon tour libralement je donne : l'Enfer, pour vous recevoir tous les deux, ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses rois. L, vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes troites, pour loger votre nombreuse postrit. Si le lieu n'est pas meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgr ma rpugnance,  me venger sur vous, qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et quand je m'attendrirais  votre inoffensive innocence (comme je le fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance agrandira par la conqute de ce nouveau monde, me contraindraient  prsent de faire ce que sans cela j'abhorrais, tout damn que je suis. "  <p> Ainsi s'exprima l'ennemi, et par la ncessit, (prtexte des tyrans) excusa son projet diabolique.  <p> De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau foltre des quadrupdes : lui-mme devenu tantt l'un d'entre eux, tantt l'autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de plus prs sa proie ; il pie, sans tre dcouvert, ce qu'il peut apprendre encore de l'tat des deux poux par leurs paroles ou par leurs actions. Il marche autour d'eux, lion  l'oeil tincelant ; il les suit comme un tigre, lequel a dcouvert par hasard deux jolis faons, jouant  la lisire d'une fort : la bte cruelle se rase, se relve, change souvent la couche de son guet ; comme un ennemi il choisit le terrain d'o s'lanant il puisse saisir plus srement les deux jeunes faons, chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier des hommes, adressant ce discours  Eve, la premire des femmes, rendit Satan tout oreille pour entendre couler les paroles d'une langue nouvelle :  <p> " Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs, et qui m'es plus chre que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit aussi gnreux qu'il est bon, et aussi libre dans sa bont qu'il est infini. Il nous a tirs de la poussire et placs ici dans toute cette flicit, nous qui n'avons rien mrit de sa main, et qui ne pouvons rien faire dont il ait besoin : il n'exige autre chose de nous que ce seul devoir, que cette facile obligation ; de tous les arbres du Paradis qui portent des fruits varis et dlicieux, nous ne nous interdirons que l'arbre de science, plant prs de l'arbre de vie ; si prs de la vie crot la mort ! Qu'est-ce que la mort ? quelque chose de terrible sans doute, car, tu le sais, Dieu a prononc que goter  l'arbre de science c'est la mort. Voil la seule marque d'obissance qui nous soit impose, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire  nous confres, et aprs que la domination nous a t donne sur toutes les autres cratures qui possdent la terre, l'air et la mer. Ne trouvons donc pas rude une lgre prohibition, nous qui avons d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses et le choix illimit de tous les plaisirs. Mais louons Dieu  jamais ; glorifions sa bont ; continuons, dans notre tche dlicieuse,  laguer ces plantes croissantes,  cultiver ces fleurs ; tche qui, ft-elle fatigante, serait douce avec toi. "  <p> Eve lui rpondit :  <p> " O toi, pour qui et de qui j'ai t forme, chair de ta chair, et sans qui mon tre est sans but,  mon guide et mon chef, ce que tu as dit est juste et raisonnable. Nous devons en vrit  notre Crateur des louanges et des actions de grce journalires : moi principalement, qui jouis de la plus heureuse part en te possdant, toi suprieur par tant d'imparits, et qui ne peux trouver un compagnon semblable  toi.  <p> " Souvent je me rappelle ce jour o je m'veillai du sommeil pour la premire fois ; je me trouvai pose  l'ombre sur des fleurs, ne sachant, tonne, ce que j'tais, o j'tais, d'o et comment j'avais t porte l. Non loin de ce lieu, le son murmurant des eaux sortait d'une grotte, et les eaux se dployaient en nappe liquide : alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'tendue du ciel. J'allai l avec une pense sans exprience ; je me couchai sur le bord verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste  l'oppos une forme apparut dans le cristal de l'eau, se penchant pour me regarder : je tressaillis en arrire ; elle tressaillit en arrire charme, je revins bientt ; charme, elle revint aussitt avec des regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachs sur cette image, je m'y serais consume d'un vain dsir, si une voix ne m'et ainsi avertie :  <p> " Ce que tu vois, belle crature, ce que tu vois l est toi-mme : avec toi cet objet vient et s'en va ; mais suis-moi : je te conduirai l ou ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes doux embrassements. Celui dont tu es l'image, tu en jouiras insparablement. Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables  toi-mme, et tu seras appele la Mre du genre humain.  <p> " Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite ? Je t'entrevis grand et beau, en vrit, sous un platane, et cependant tu me semblas moins beau, d'une grce moins attrayante, d'une douceur moins aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me suis et tu t'cries : " Reviens, belle Eve ! qui fuis-tu ? De celui que tu fais tu es ne ; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'tre, je t'ai prt, de mon propre ct, du plus prs de mon coeur, la substance et la vie, afin que tu sois  jamais  mon ct, consolation insparable et chrie. Partie de mon me, je te cherche ! je rclame mon autre moiti. " - De ta douce main tu saisis la mienne ; je cdai, et depuis ce moment j'ai vu combien la beaut est surpasse par une grce mle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle. "  <p> Ainsi parla notre commune mre, et avec des regards pleins d'un charme conjugal non repouss, dans un tendre abandon, elle s'appuie embrassant  demi notre premier pre ; la moiti de son sein gonfl et nu, cach sous l'or flottant de ses tresses parses, vient rencontrer le sein de son poux. Lui, ravi de sa beaut et de ses charmes soumis, Adam sourit d'un amour suprieur, comme Jupiter sourit  Junon lorsqu'il fconde les nuages qui rpandent les fleurs de mai ; Adam presse d'un baiser pur les lvres de la mre des hommes. Le Dmon dtourne la tte d'envie, toutefois d'un oeil mchant et jaloux il les regarde de ct, et se plaint ainsi  lui-mme :  <p> " Vue odieuse, spectacle torturant ! Ainsi ces deux tres emparadiss dans les bras l'un de l'autre, se formant un plus heureux Eden, possderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi je suis jet  l'Enfer, o ne sont ni joie ni amour, mais o brle un violent dsir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le moindre), dsir qui, n'tant jamais satisfait, se consume dans le supplice de la passion.  <p> " Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche ; il parat que tout ne leur appartient pas : un arbre fatal s'lve ici et appel l'arbre de la science ; il leur est dfendu d'y goter. La science dtendue ! cela est suspect, draisonnable. Pourquoi leur matre leur envierait-il la science ? Est-ce un crime de connatre ? Est-ce la mort ? Existent-ils seulement par ignorance ? Est-ce l leur tat fortun, preuve de leur obissance et de leur foi ? Quel heureux fondement pos pour y btir leur ruine ! Par l j'exciterai dans leur esprit un plus grand dsir de savoir et de rejeter un commandement envieux, invent dans le dessein de tenir abaisss ceux que la science lverait  la hauteur des dieux : aspirant  devenir tels, ils gotent et meurent ! Quoi de plus vraisemblable ? Mais d'abord, avec de minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin, et ne laissons aucun recoin sans l'avoir examin. Le hasard, mais le hasard seul, peut me conduire l o je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au bord d'une fontaine ou retir dans l'paisseur de l'ombre ; j'apprendrai de lui ce que j'ai encore  apprendre. Vivez, tandis que vous le pouvez encore, couple heureux encore ! jouissez, jusqu' ce que je revienne, de ces courts plaisirs ; de longs malheurs vont les suivre. "  <p> Ainsi disant il tourne ddaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais avec une circonspection artificieuse, et il commena sa recherche  travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les valles.  <p> Cependant aux extrmits de l'Occident, o le ciel rencontre l'Ocan et la terre, le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait horizontalement de ses rayons la porte orientale du Paradis. C'tait un roc d'albtre montant jusqu'aux nues, et que l'on dcouvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du ct de la terre, menait  une entre leve ; le reste tait un pic escarp qui surplombait en s'levant, et qu'on ne pouvait gravir.  <p> Entre les deux piliers du roc se tenait assis Gabriel, chef des gardes angliques ; il attendait la nuit. Autour de lui s'exerait  des jeux hroques la jeunesse du ciel dsarme ; mais prs d'elle des armures divines, des cuirasses, des boucliers, des casques et des lances, suspendues en faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or.  <p> L descendit Uriel, glissant  travers le soir sur un rayon du soleil, rapide comme une toile qui tombe en automne  travers la nuit, lorsque des vapeurs enflammes sillonnent l'air ; elle apprend au marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents imptueux. Uriel adresse  Gabriel ces paroles htes :  <p> " Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller avec exactitude  ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou entrer dans cet heureux sjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est venu  ma sphre un esprit dsireux, en apparence, de connatre un plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l'homme, la dernire image de Dieu. Je lui ai trac sa route toute rapide, et j'ai remarqu sa dmarche arienne. Mais sur la montagne qui s'lve au nord d'Eden, et o il s'est d'abord arrt, j'ai bientt dcouvert ses regards trangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage. Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventur hors de l'abme pour lever de nouveaux troubles : ton soin est de le trouver. "  <p> Le guerrier ail lui rpondit :  <p> " Uriel, il n'est pas tonnant qu'assis dans le cercle brillant du soleil ta vue parfaite s'tende au loin et au large. A cette porte personne ne passe, la Vigilance ici place, personne qui ne soit bien connu comme venant du ciel : depuis l'heure du midi, aucune crature du ciel ne s'est prsente : si un esprit d'une autre espce a franchi pour quelque projet ces limites de la terre, il est difficile, tu le sais, d'arrter une substance spirituelle par une barrire matrielle ; mais si dans l'enceinte de ces promenades s'est gliss un de ceux que tu dis, sous quelque forme qu'il se soit cach, je le saurai demain au lever du jour. "  <p> Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna  son poste sur ce mme rayon lumineux dont la pointe, maintenant leve, le porte obliquement en bas au soleil tomb au-dessous des Aores ; soit que le premier orbe, incroyablement rapide, et roul jusque l dans sa rvolution diurne ; soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers l'est, et laiss l le soleil, peignant de reflets de pourpre et d'or les nuages qui sur son trne occidental lui font cortge.  <p> Maintenant le soir s'avanait tranquille, et le crpuscule gristre avait revtu tous les objets de sa grave livre ; le silence l'accompagnait, les animaux et les oiseaux taient retirs, ceux-l  leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul veillait ; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse le silence tait ravi.  <p> Bientt le firmament tincela de vivants saphirs. Hesprus, qui conduisait la milice toile, marcha le plus brillant, jusqu' ce que la lune, se levant dans une majest nuageuse, reine manifeste, dvoila sa lumire de perle et jeta son manteau d'argent sur l'ombre.  <p> Adam s'adressant  Eve :  <p> " Belle compagne, l'heure de la nuit et toutes choses alles au repos nous invitent  un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l'homme : la rose du sommeil, tombant  propos avec sa douce et assoupissante pesanteur, abaisse nos paupires. Les autres cratures tout le long du jour errent oisives, non employes, et ont moins besoin de repos : l'homme a son ouvrage quotidien assign de corps ou d'esprit, ce qui dclare sa dignit et l'attention que le Ciel donne  toutes ses voies. Les animaux, au contraire, rdent  l'aventure dsoeuvrs, et Dieu ne tient pas compte de ce qu'ils font. Demain, avant que le frais matin annonce dans l'orient la premire approche de la lumire, il faudra nous lever et retourner  nos agrables travaux. Nous avons  monder l-bas ces berceaux fleuris, ces alles vertes, notre promenade  midi, qu'embarrasse l'excs des rameaux : ils se rient de notre insuffisante culture, et demanderaient plus de mains que les ntres pour laguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces gommes qui tombent, restent  terre, raboteuses et dsagrables  la vue ; elles veulent tre enleves, si nous dsirons marcher  l'aise ; maintenant, selon la volont de la nature, la nuit nous commande le repos. "  <p> Eve, orne d'une parfaite beaut, lui rpondit :  <p> " Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j'obis : ainsi Dieu l'ordonne ; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N'en savoir pas davantage est la gloire de la femme et sa plus heureuse science. En causant avec toi j'oublie le temps ; les heures et leurs changements galement me plaisent. Doux est le souffle du matin, doux le lever du matin avec le charme des oiseaux matineux ; agrable est le soleil lorsque dans ce dlicieux jardin il dploie ses premiers rayons sur l'herbe, l'arbre, le fruit, et la fleur brillante de rose ; parfume est la terre fertile aprs de molles ondes ; charmant est le venir d'un soir paisible et gracieux ; charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et cette lune si belle et ces perles du Ciel qui forment sa cour toile : mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux matineux, ni le soleil levant sur ce dlicieux jardin, ni l'herbe, ni le fruit, ni la fleur qui brille de rose, ni le parfum aprs une onde, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou  la tremblante lumire de l'toile, n'ont de douceur sans toi.  <p> " Mais pourquoi ces toiles brillent-elles la nuit entire ? Pour qui ce glorieux spectacle, quand le sommeil a ferm tous les yeux ? "  <p> Notre commun anctre rpliqua :  <p> " Fille de Dieu et de l'homme, Eve accomplie, ces astres ont leur course  finir, autour de la terre, du soir au lendemain de contre en contre, afin de dispenser la lumire prpare pour des nations qui ne sont pas nes encore, ils se couchent et se lvent, car il serait  craindre que des tnbres totales regagnassent pendant la nuit leur antique possession, et qu'elles teignissent la vie dans la nature et en toutes choses. Non seulement ces feux modrs clairent, mais par une chaleur amie, de diverse influence, ils fomentent, chauffent, temprent, nourrissent, ou bien ils communiquent une partie de leur vertu stellaire  toutes les espces d'tres qui croissent sur la terre, et les rendent plus aptes  recevoir la perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non aperus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne pense pas que s'il n'tait point d'homme le ciel manqut de spectateurs, et Dieu de louanges : des millions de cratures spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et quand nous dormons ; par des cantiques sans fin, elles louent les ouvrages du Trs-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la pente d'une colline a cho, ou dans un bosquet, n'avons-nous pas entendu des voix clestes  minuit (seules ou se rpondant les unes les autres) chanter le grand Crateur ? Souvent en troupes quand ils sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d'instruments divinement touchs, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie : ces chants divisent la nuit et lvent nos penses vers le ciel. "  <p> Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur fortun berceau : c'tait un lieu choisi par le Planteur souverain, quand il forma toutes choses pour l'usage dlicieux de l'homme. La vote de l'pais couvert tait un ombrage entrelac de laurier et de myrte, et ce qui croissait plus haut tait d'un feuillage aromatique et ferme. De l'un et l'autre ct l'acanthe et des buissons odorants et touffus levaient un mur de verdure ; de belles fleurs, l'iris de toutes les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges panouies et formaient une mosaque. Sous les pieds la violette, le safran, l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colore qu'une pierre du plus coteux dessin.  <p> Aucune autre crature, quadrupde, oiseau, insecte ou reptile, n'osait entrer en ce lieu ; tel tait leur respect pour l'homme. Jamais, mme dans les fictions de la fable, sous un berceau ombrag, plus sacr et plus cart, jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune n'habitrent. L, dans un rduit ferm avec des fleurs, des guirlandes et des herbes d'une suave odeur, Eve pouse embellit pour la premire fois sa couche nuptiale, et les choeurs clestes chantrent l'pithalame. Ce jour-l l'ange de l'hymen amena Eve  notre Pre dans sa beaut nue, plus orne, plus charmante que Pandore, que les dieux dotrent de tous leurs dons (oh ! trop semblable  elle par le triste vnement), alors que, conduite par Herms au fils imprudent de Japhet, elle enlaa l'espce humaine dans ses beaux regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait drob le feu authentique.  <p> Ainsi arrivs  leur berceau ombrag, Eve et Adam tous deux s'arrtrent, tous deux se retournrent, et sous le ciel ouvert ils adorrent le Dieu qui fit  la fois le ciel, l'air, la terre, le ciel qu'ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le ple toil.  <p> " Tu as aussi fait la nuit, Crateur tout-puissant ! et tu as fait le jour que nous avons employ et fini dans notre travail prescrit, heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne de toute cette flicit ordonne par toi ! Et tu as fait ce lieu dlicieux, trop vaste pour nous, o l'abondance manque de partageants et tombe sur le sol non moissonne. Mais tu nous as promis une race issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bont infinie, et quand nous nous veillons, et quand nous cherchons, comme  cette heure, le sommeil, ton prsent. "  <p> Ils dirent ainsi unanimes, n'observant d'autres rites qu'une adoration pure, que Dieu aime le mieux. Ils entrrent en se tenant par la main dans l'endroit le plus secret de leur berceau ; et n'ayant point la peine de se dbarrasser de ces incommodes dguisements que nous portons, ils se couchrent l'un prs de l'autre. Adam ne se dtourna pas, je pense, de sa belle pouse, ni Eve ne refusa pas les rites mystrieux de l'amour conjugal, malgr tout ce que disent austrement les hypocrites de la puret du Paradis, de l'innocence, diffamant comme impur ce que Dieu dclare pur, ce qu'il commande  quelques-uns, ce qu'il permet  tous. Notre Crateur ordonna de multiplier qui ordonne de s'abstenir, si ce n'est notre destructeur, l'ennemi de Dieu et de l'homme ?  <p> Salut, amour conjugal, mystrieuse loi, vritable source de l'humaine postrit, seule proprit dans le Paradis, o tous les autres biens taient en commun ! Par toi l'ardeur adultre fut chasse des hommes et relgue parmi le troupeau des btes ; par toi, fondes sur la raison loyale, juste et pure, les relations chries et toutes les charits du pre, du fils et du frre, furent connues pour la premire fois. Loin de moi d'crire que tu sois un pch ou une honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacr, toi, source perptuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a t dclar chaste et insouill pour le prsent et pour le pass, et dans lequel sont entrs les saints et les patriarches. Ici l'amour emploie ses flches dores, ici il allume son flambeau durable et agite ses ailes de pourpre ; ici il rgne et se dlecte. Il n'est point dans le sourire achet des prostitues sans passion, sans joies et que rien ne rend chres ; il n'est point dans des jouissances passagres, ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mle, ni sous le masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la srnade que chante un amant affam  sa fire beaut, qu'il ferait mieux de quitter avec ddain. Bercs par les rossignols, Adam et Eve dormaient en se tenant embrasss ; sur leurs membres nus le dme fleuri faisait pleuvoir des roses, dont le matin rparait la perte. Dors, couple bni ! Oh ! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux tat, et si tu sais ne pas savoir davantage !  <p> Dj la nuit de son cne tnbreux avait mesur la moiti de sa course vers le plus haut de cette vaste vote sublunaire ; et les chrubins, sortant de leurs portes d'ivoire  l'heure accoutume, taient arms pour leurs veilles nocturnes, dans une tenue de guerre, lorsque Gabriel dit  celui qui approchait le plus de son pouvoir :  <p> " Uzziel, prends la moiti de ces guerriers, et ctoie le midi avec la plus stricte surveillance ; l'autre moiti tournera au nord : notre ronde se rencontrera  l'ouest. "  <p> Ils se divisent comme la flamme, la moiti tournant sur le bouclier, l'autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui se tenaient prs de lui, et il leur donne cet ordre :  <p> " Ithuriel et Zphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce jardin ; ne laissez aucun coin sans l'avoir visit, mais surtout l'endroit o habitent ces deux belles cratures qui dorment peut-tre  prsent, se croyant  l'abri du mal. Ce soir, vers le dclin du soleil, quelqu'un est arriv ; il dit d'un infernal esprit lequel a t vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l'aurait pu penser ?), chapp des barrires de l'Enfer et  mauvais dessein sans doute : en quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le ici. "  <p> En parlant de la sorte il marchait  la tte de ses files radieuses qui clipsaient la lune. Ithuriel et Zphon vont droit au berceau,  la dcouverte de celui qu'ils cherchaient. L ils le trouvrent tapi comme un crapaud, tout prs de l'oreille d'Eve, essayant par son art diabolique d'atteindre les organes de son imagination et de forger avec eux des illusions  son gr, de fantmes et songes ; ou bien en soufflant son venin il tchait d'infecter les esprits vitaux qui s'lvent du pur sang, comme de douces haleines s'lvent d'une rivire pure : de l du moins pourraient natre ces penses drgles et mcontentes, ces vaines esprances, ces projets vains, ces dsirs dsordonns, enfls d'opinions hautaines qui engendrent l'orgueil.  <p> Tandis qu'il tait ainsi appliqu, Ithuriel le touche lgrement de sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d'une trempe cleste, et elle retourne de force  sa forme naturelle. Dcouvert et surpris, Satan tressaille : comme quand une tincelle tombe sur un amas de poudre nitreuse prpare pour le tonneau, afin d'approvisionner un magasin sur un bruit de guerre ; le grain noir, disperse par une soudaine explosion, embrase l'air : de mme clata dans sa propre forme l'ennemi. Les deux beaux anges reculrent d'un pas,  demi tonns de voir si subitement le terrible monarque. Cependant, non mus de frayeur, ils l'accostent bientt :  <p> " Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugs  l'Enfer ? Viens-tu, chapp de ta prison ? Et pourquoi, transform, te tiens-tu comme un ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment ? "  <p> " Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan, plein de ddain ; vous ne me connaissez pas, moi ? Vous m'avez pourtant connu autrefois, non votre camarade, mais assis o vous n'osiez prendre l'essor de pas me connatre, c'est vous avouer vous-mmes inconnus, et les plus infimes de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m'interroger et commencer d'une manire superflue votre mission, qui finira d'une manire aussi vaine ? "  <p> Zphon lui rendit mpris pour mpris :  <p> " Ne crois pas, esprit rvolt, que ta forme reste la mme, ou que ta splendeur non diminue, doivent tre connues, comme lorsque tu te tenais dans le Ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d'tre bon, se spara de toi. Tu ressembles  prsent  ton pch et  la demeure obscure et souille de ta condamnation. Mais viens ; car il faudra, sois-en sr, que tu rendes compte  celui qui nous envoie et dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de prserver ceux-ci de tout mal. "  <p> Ainsi parla le chrubin : sa grave rprimande, svre dans une beaut pleine de jeunesse, lui donnait un grce invincible. Le Dmon resta confus ; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait combien dans sa forme la vertu est aimable ; il le voyait, et gmissait de l'avoir perdue, mais surtout de trouver qu'on s'tait aperu de l'altration sensible de son clat. Toutefois il paraissait encore intrpide.  <p> " Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef, contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoy, ou contre tous  la fois : plus de gloire sera gagne, ou moins perdue. "  <p> " Ta frayeur, dit le hardi Zphon, nous pargnera l'preuve de ce que le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, mchant et par consquent faible. "  <p> L'ennemi ne rpliqua point, touffant de rage ; mais, comme un orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tte haute, rongeant son mors de fer : combattre ou fuir lui parut inutile ; une crainte d'en haut avait dompt son coeur, non autrement tonn. Maintenant ils approchaient du point occidental o les gardes de demi-ronde s'taient tout juste rencontrs, et runis ils formaient un escadron attendant le prochain ordre. Gabriel, leur chef, plac sur le front, leur crie :  <p> " Amis, j'entends le bruit d'un pied agile qui se hte par ce chemin, et  une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zphon  travers l'ombre. Avec eux s'avance un troisime personnage d'un port de roi, mais d'une splendeur ple et fane :  sa dmarche, et  sa farouche contenance, il parat tre le prince de l'Enfer, qui probablement ne partira pas d'ici sans conteste : demeurez fermes, car son regard se couvre et nous dfie. "  <p> A peine a-t-il fini de parler, qu'Ithuriel et Zphon le joignent, lui racontent brivement qui ils amnent, o ils l'ont trouv, comment occup, sous quelle forme et dans quelle posture il tait couch.  <p> Gabriel parla de la sorte avec un regard svre :  <p> " Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites  tes rvoltes ? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne veulent pas se rvolter  ton exemple ? Mais ils ont le pouvoir et le droit de te questionner sur ton entre audacieuse dans ce lieu, o tu t'occupais,  ce qu'il semble,  violer le sommeil et  inquiter ceux dont Dieu a plac la demeure ici dans la flicit. "  <p> Satan rpondit avec un sourcil mprisant :  <p> " Gabriel, tu avais dans le Ciel la rputation d'tre sage, et je te tenais pour tel ; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il vive en Enfer, celui qui aime son supplice ! Qui ne voudrait, s'il en trouvait le moyen, s'chapper de l'Enfer, quoiqu'il y soit condamn ? Toi-mme tu le voudrais sans doute ; tu t'aventurerais hardiment vers le lieu, quel qu'il ft, le plus loign de la douleur, o tu pusses esprer changer la peine en plaisir et remplacer le plus tt possible la souffrance par la joie : c'est ce que j'ai cherch dans ce lieu. Ce ne sera pas l une raison pour toi qui ne connais que le bien et n'a pas essay du mal. M'objecteras-tu la volont de celui qui nous enchana ? Qu'il barricade plus srement ses portes de fer, s'il prtend nous retenir dans cette sombre ghenne ! En voil trop pour la question. Le reste est vrai : ils m'ont trouv o ils le disent ; mais cela n'implique ni violence ni tort. "  <p> Il dit ainsi avec ddain. L'ange guerrier, mu, moiti souriant avec mpris, lui rpliqua :  <p> " Ah ! quelle perte a faite le Ciel d'un juge pour juger ce qui est sage, depuis que Satan est tomb, renvers par sa folie ! Maintenant il revient chapp de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans permission, hors des limites de l'Enfer  lui prescrites ; tant il juge sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se drober  son chtiment ! Prsomptueux, juge ainsi, jusqu' ce que la colre que tu as encourue en fuyant rencontre sept fois ta fuite et qu' coups de fouet elle reconduise  l'Enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore assez appris qu'aucune peine ne peut galer la colre infinie provoque. Mais pourquoi es-tu seul ? Pourquoi tout l'Enfer dchan n'est-il pas venu avec toi ? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons ? est-il moins  fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux  l'endurer ! Chef courageux ! le premier  te soustraire aux tourments, si tu avais allgu  ton arme dserte par toi cette raison de fuite, certainement tu ne serais pas venu seul fugitif. "  <p> A quoi l'ennemi rpondit sourcillant, terrible :  <p> " Tu sais bien, ange insultant, que je n'ai pas moins de courage  supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle : j'ai brav ta plus grande fureur, quand dans la bataille la noire vole du tonnerre vint  ton aide en toute hte et seconda ta lance, autrement non redoute. Mais tes paroles jetes au hasard, comme toujours, montrent ton inexprience de ce qu'il convient de faire  un chef fidle, d'aprs les durs essais et les mauvais succs du pass : il ne doit pas tout risquer dans les chemins du pril, qu'il n'a pas lui-mme reconnus. Ainsi donc j'ai entrepris le premier de voler seul  travers l'abme dsol, et de dcouvrir ce monde nouvellement cr, sur lequel dans l'Enfer la renomme n'a pas gard le silence. Ici je suis venu dans l'espoir de trouver un sjour meilleur, d'tablir sur la terre ou dans le milieu de l'air mes puissances affliges ; dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce que toi et tes lgantes lgions oseront contre nous. Ce leur est une besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du Ciel, de chanter des hymnes  son trne, de s'incliner  des distances marques, que de combattre ! "  <p> L'ange guerrier rpondit aussitt :  <p> " Dire et se contredire, prtendre d'abord qu'il est sage de fuir la peine, professer ensuite l'espionnage, montre non un chef, mais un menteur avr, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidle ? O nom,  nom sacr de fidlit profane ! Fidle  qui ? A ta bande rebelle, arme de pervers, digne corps d'une digne tte ? Etait-ce l votre discipline et votre foi jure, votre obissance militaire, de rompre votre serment d'allgeance au pouvoir suprme reconnu ? Et toi, rus hypocrite, aujourd'hui champion de la libert, qui jadis plus que toi flatta, s'inclina, et servilement adora le redoutable monarque du Ciel ? Pourquoi, sinon dans l'espoir de le dpossder et de rgner toi-mme ? Mais coute  prsent ce que je te conseille : Loin d'ici ! fuis l d'o tu as fui : si  compter de cette heure tu te montres dans ces limites sacres, je te trane enchan au puits infernal ; je t'y scellerai de manire que dsormais tu ne mpriseras plus les faciles portes de l'Enfer, trop lgrement barres. "  <p> Ainsi il menaait : mais Satan ne fait aucune attention  ces menaces ; mais sa rage croissant, il rpliqua :  <p> " Alors que je serai ton captif, parle de chanes, fier chrubin de frontire ; mais avant cela attends-toi toi-mme  sentir le poids, beaucoup plus pesant, de mon bras vainqueur, bien que le roi du Ciel chevauche sur tes ailes, et qu'avec tes compres, faonns au joug, tu tires ses roues triomphantes dans sa marche sur le chemin du Ciel, pav d'toiles. "  <p> Tandis qu'il parle, les angliques escadrons devinrent rouges de feu ; aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent  l'entourer de leurs lances en arrt : telle dans un champ de Crs mr pour la moisson, une fort barbele d'pis ondoie et s'incline de quelque ct que le vent la balaye ; le laboureur, inquiet, regarde ; il craint que sur l'aire les gerbes, son esprance, ne laissent que du chaume. De son ct, Satan alarm, rassemblant toute sa force, s'lve dilat, inbranlable comme le Tnriffe ou l'Atlas. Sa tte atteint le Ciel, et sur son casque l'horreur sige comme un panache ; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un bouclier.  <p> Des faits terribles se fussent accomplis ; non seulement le Paradis dans cette commotion, mais peut-tre la vote toile du Ciel, ou au moins tous les lments, seraient alls en dbris, confondus et dchirs par la violence de ce combat, si l'Eternel, pour prvenir cet horrible tumulte, n'eut aussitt suspendu ses balances d'or, que l'on voit encore entre Astre et le signe du Scorpion. Dans ces balances, le Crateur pesa d'abord toutes les choses cres, la terre ronde et suspendue avec l'air pour contrepoids ; maintenant, il y pse les vnements, les batailles et les royaumes. Il mit deux poids dans les bassins, dans l'un le dpart, dans l'autre le combat ; le dernier bassin monta rapidement et frappa le flau. Gabriel s'en apercevant, dit  l'ennemi :  <p> " Satan, je connais ta force et tu connais la mienne ; ni l'une ni l'autre ne nous est propre, mais elles nous ont t donnes. Quelle folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta force ni la mienne ne sont que ce que permet le Ciel, quoique la mienne soit  prsent double, afin que je te foule aux pieds comme la fange ! Pour preuve, regarde en haut ; lis ton destin dans ce signe cleste o tu es pes, et vois combien tu es lger, combien faible, si tu rsistes. "  <p> L'ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin tait mont en haut. C'en est fait ; il fuit en murmurant, et avec lui fuirent les ombres de la nuit.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_6'><H3>Livre V<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Le matin approchait ; Eve raconte  Adam son rve fcheux. Il n'aime pas ce rve ; cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du jour : leur hymne du matin  la porte de leur berceau. Dieu, afin de rendre l'homme inexcusable, envoie Raphael pour l'exhorter  l'obissance, lui rappeler son tat libre, le mettre en garde contre son ennemi, qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi il est son ennemi, et tout ce qu'il est utile en outre  Adam de connatre. Raphael descend au Paradis ; sa figure dcrite ; sa venue dcouverte au loin par Adam, assis  la porte de son berceau. Adam va  la rencontre de l'ange, l'amne  sa demeure et lui offre les fruits les plus choisis, cueillis par Eve ; leurs discours  table. Raphael accomplit son message, fait souvenir Adam de son tat et de son ennemi ;  la demande d'Adam, il raconte quel est cet ennemi, comment il l'est devenu, en commenant  la premire rvolte de Satan dans le ciel, il dit la cause de cette rvolte ; comment l'esprit rebelle entrana ses lgions, aprs lui dans les parties du Nord, comment il les incita  se rvolter avec lui, les persuada tous, except Abdiel, le sraphin, qui combat ses raisons, s'oppose  lui et l'abandonne.  <p> <p> Dj le matin, avanant ses pas de rose dans les rgions de l'est, semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s'veilla, telle tait sa coutume, car son sommeil, lger comme l'air, entretenu par une digestion pure et des vapeurs douces et tempres, tait lgrement dispers par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agites (ventail de l'aurore), et par le chant matinal et anim des oiseaux sur toutes les branches : il est d'autant plus tonn de trouver Eve non veille, la chevelure en dsordre et les joues rouges comme dans un repos inquiet. Il se soulve  demi, appuy sur le coude ; pench amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d'un cordial amour la beaut qui, veille ou endormie, brille de grces particulires. Alors d'une voix douce, comme quand Zphyre souffle sur Flore, touchant doucement la main d'Eve, il murmure ces mots :  <p> " Eveille-toi, ma trs belle, mon pouse, mon dernier bien trouv, le meilleur et le dernier prsent du Ciel, mon dlice toujours nouveau ! veille-toi ! Le matin brille, et la frache campagne nous appelle ; nous perdons les prmices du jour, le moment de remarquer comment poussent nos plantes soignes, comment fleurit le bocage de citronniers, d'o coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l'abeille se pose sur la fleur pour en extraire la douceur liquide. "  <p> Ainsi murmurant, il l'veille, mais jetant sur Adam un oeil effray, et l'embrassant, elle parla ainsi :  <p> " O toi, le seul en qui mes penses trouvent tout repos, ma gloire, ma perfection, que j'ai de joie de voir ton visage et le matin revenu ! Cette nuit (jusqu' prsent je n'ai jamais pass une nuit pareille), je rvais (si je rvais) non de toi, comme je le fais souvent, non des ouvrages du jour pass ou du projet du lendemain, mais d'offense et de trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il m'a sembl que quelqu'un, attach  mon oreille, m'appelait avec une voix douce, pour me promener : je crus que c'tait la tienne ; elle disait : Pourquoi dors-tu, Eve ? Voici l'heure charmante, frache, silencieuse, sauf o le silence cde  l'oiseau harmonieux de la nuit, qui, maintenant veill, soupire sa plus douce chanson, enseigne par l'amour. La lune, remplissant tout son orbe, rgne, et avec une plus agrable clart fait ressortir sur. l'ombre la face des choses ; c'est en vain, si personne ne regarde. Le Ciel veille avec tous ses veux, pour qui contempler, si ce n'est toi,  dsir de la nature ! A ta vue, toutes les choses se rjouissent, attires par ta beaut pour l'admirer toujours avec ravissement.  <p> " Je me suis lev  ton appel, mais je ne t'ai point trouv. Pour te chercher, j'ai dirig alors ma promenade ; il m'a sembl que je passais seule des chemins qui m'ont conduite tout  coup  l'arbre de la science dfendue : il paraissait beau, beaucoup plus beau  mon imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en m'tonnant, une figure se tenait auprs, semblable par la forme et les ailes  l'un de ceux-l du Ciel que nous avons vus souvent : ses cheveux, humides de rose exhalaient l'ambroisie ; il contemplait l'arbre aussi :  <p> " Et il disait : " O belle plante, de fruit surcharge, personne ne daigne-t-il te soulager de ton poids et goter de ta douceur, ni Dieu ni homme ? La science est-elle si mprise ? L'envie, ou quelque rserve, dfend-elle de goter ? Le dfende qui voudra, nul ne me privera plus longtemps de ton bien offert : pourquoi autrement est-il ici ? "  <p> " Il dit, et ne s'arrta pas ; mais d'une main tmraire il arrache, il gote. Moi, je fus glace d'une froide horreur  des paroles si hardies, confirmes par une si hardie action. Mais lui, transport de joie :  <p> " O fruit divin, doux par toi-mme, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli, dfendu ici, ce semble, comme ne convenant qu' des dieux, et cependant capable de faire dieux des hommes ! Et pourquoi pas, puisque plus le bien est communiqu, plus il crot abondant ; puisque l'auteur de ce bien n'est pas offens, mais honor davantage ! Ici, crature heureuse ! Eve, bel ange, partage avec moi : quoique tu sois heureuse, tu peux tre plus heureuse encore, bien que tu ne puisses tre plus digne du bonheur. Gote ceci, et sois dsormais parmi les dieux, toi-mme desse, non plus  la terre confine, mais, comme nous, tantt tu seras dans l'air, tantt tu monteras au Ciel par ton propre mrite, et tu verras de quelle vie vivent l les dieux, et tu vivras d'une pareille vie. "  <p> " Parlant ainsi, il approche, et me porte jusqu' la bouche la partie de ce mme fruit qu'il tenait, et qu'il avait arrach : l'odeur agrable et savoureuse veilla si fort l'apptit, qu'il me parut impossible de ne pas goter. Aussitt je m'envole avec l'esprit au haut des nues, et au-dessous de moi je vois la terre se dployer immense ; perspective tendue et varie. Dans cette extrme lvation, m'tonnant de mon vol et de mon changement, mon guide disparat tout  coup ; et moi, ce me semble, je suis prcipite en bas, et je tombe endormie. Mais, oh ! que je fus heureuse, lorsque je me rveillai, de trouver que cela n'tait qu'un songe ! "  <p> Ainsi Eve raconta sa nuit, et ainsi Adam lui rpondit, attrist :  <p> " Image la plus parfaite de moi-mme, et ma plus chre moiti, le trouble de tes penses cette nuit, dans le sommeil, m'affecte comme toi ; je ne puis aimer ce songe dcousu, provenu du mal, je le crains ; cependant le mal, d'o viendrait-il ? Aucun mal ne peut habiter en toi, crature si pure. Mais sache que dans l'me il existe plusieurs facults infrieures qui servent la raison comme leur souveraine. Entre celles-ci l'imagination exerce le principal office : de toutes les choses extrieures que reprsentent les cinq sens veills elle se cre des fantaisies, des formes ariennes, que la raison assemble ou spare et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison se retire dans sa cellule secrte, quand la nature repose : souvent pendant son absence l'imagination, qui se plat  contrefaire, veille pour l'imiter ; mais joignant confusment les formes, elle produit souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal des paroles et des actions rcentes ou depuis longtemps passes.  <p> " Je trouve ainsi,  ce qu'il me parat, quelques traces de notre dernire conversation du soir dans ton rve, mais avec une addition trange. Cependant, ne sois pas triste, le mal peut aller et venir dans l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache ni blme ; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rver dans le sommeil, veille tu ne consentirais jamais  le faire. N'aie donc pas le coeur abattu ; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont coutume d'tre plus radieux et plus sereins que ne l'est  la terre le premier sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraches occupations parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entrouvrent  prsent leur sein, rempli des parfums les plus choisis, rservs de la nuit, et gards pour toi. "  <p> Il ranimait ainsi sa belle pouse, et elle tait ranime ; mais silencieusement ses yeux laissrent tomber un doux pleur ; elle les essuya avec ses cheveux ; deux autres prcieuses larmes se montraient dj  leur source de cristal ; Adam les cueillit dans un baiser avant leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une timidit pieuse, qui craignait d'avoir offens.  <p> Ainsi tout fut clairci, et ils se htrent vers la campagne. Mais au moment o ils sortirent de dessous la vote de leur berceau d'arbres, ils se trouvrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil,  peine lev, qui effleurait encore des roues de son char l'extrmit de l'Ocan, lanait parallles  la terre ses rayons remplis de rose, dcouvrant dans un paysage immense tout l'orient du paradis et les plaines heureuses d'Eden ; ils s'inclinrent profondment, adorrent, et commencrent leurs prires, chaque matin dment offertes en diffrent style ; car ni le style vari ni le saint enthousiasme ne leur manquaient pour louer leur Crateur en justes accords prononcs ou chants sans prparations aucunes. Une loquence rapide coulait de leurs lvres, en prose ou en vers nombreux, si remplis d'harmonie, qu'ils n'avaient besoin ni du luth, ni de la harpe pour ajouter  leur douceur.  <p> " Ce sont l tes glorieux ouvrages, Pre du bien,  Tout-Puissant ! Elle est tienne, cette structure de l'univers, si merveilleusement belle ! Quelle merveille es-tu donc toi-mme, Etre innarrable, toi qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible ou obscurment entrevu dans tes ouvrages les plus infrieurs, lesquels pourtant font clater au del de toute pense ta bont et ton pouvoir divin.  <p> " Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous fils de la lumire, anges ! car vous le contemplez, et avec des cantiques et des choeurs de symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son trne, vous dans le Ciel !  <p> " Sur la terre que toutes les cratures le glorifient, lui le premier, lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin !  <p> " O la plus belle des toiles, la dernire du cortge de la nuit, si plutt tu n'appartiens pas  l'aurore, gage assur du jour, toi dont le cercle brillant couronne le riant matin, clbre le Seigneur dans ta sphre, quand l'aube se lve,  cette charmante premire heure !  <p> " Toi, soleil,  la fois l'oeil et l'me de ce grand univers, reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course ternelle, et quand tu gravis le Ciel, et quand tu atteins la hauteur du midi, et lorsque tu tombes !  <p> " Lune, qui tantt rencontres le soleil dans l'orient, qui tantt fuis avec les toiles fixes, fixes dans leur orbe, qui fuit ; et vous, autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystrieuse, non sans harmonie, chantez la louange de celui qui des tnbres appela la lumire !  <p> " Air, et vous lments, les premiers ns des entrailles de la nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perptuel, vous qui, multiformes, mlangez et nourrissez toutes choses, que vos changements sans fin varient de notre grand Crateur la nouvelle louange !  <p> " Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, vous levez de la colline ou du lac fumeux jusqu' ce que le soleil peigne d'or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand Crateur du monde ! et soit que vous tendiez de nuages le ciel dcolor, soit que vous abreuviez le sol altr avec des pluies tombantes, en montant ou en descendant, rpandez toujours sa louange !  <p> " Sa louange, vous,  vents, qui soufflez des quatre parties de la terre, soupirez-la avec douceur ou force ! Inclinez vos ttes, vous, pins. Vous, plantes de chaque espce, en signe d'adoration, balancez-vous !  <p> " Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mlodieux murmures, en gazouillant dites sa louange !  <p> " Unissez vos voix, vous toutes mes vivantes : oiseaux qui montez en chantant  la porte du Ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, levez sa louange !  <p> " Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la terre, qui la foulez avec majest, ou qui rampez humblement, soyez tmoins que je ne garde le silence ni le matin ni le soir ; je prte ma voix  la colline ou  la valle,  la fontaine ou au frais ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.  <p> " Salut, universel Seigneur ! sois toujours libral pour ne nous donner que le bien. Et si la nuit a recueilli ou cach quelque chose de mal, disperse-le, comme la lumire chasse maintenant les tnbres. "  <p> Innocents ils prirent, et leurs penses recouvrrent promptement une paix ferme et le calme accoutum. Ils s'empressrent  leur ouvrage champtre du matin, parmi la rose et les fleurs, l ou quelques rangs d'arbres fruitiers surchargs de bois talaient trop leurs branches touffues et avaient besoin qu'une main rprimt leurs embrassements infconds ; ils amnent la vigne pour la marier  son ormeau ; elle, pouse, entrelace autour de lui ses bras nubiles et lui apporte en dot ses grappes adoptes, afin d'orner son feuillage strile. Le puissant roi du Ciel vit avec piti nos premiers parents occups de la sorte ; il appelle  lui Raphael, esprit sociable qui daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois marie.  <p> " Raphael, dit-il, tu sais quel dsordre sur la terre Satan, chapp de l'Enfer  travers le gouffre tnbreux, a lev dans le Paradis ; tu sais comment il a troubl cette nuit le couple humain, et comment il projette de perdre en lui du mme coup la race humaine. Va donc, cause la moiti de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami ; tu le trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retir  l'abri de la chaleur du midi pour se dlasser un moment de son travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des discours tels qu'ils lui rappellent son heureux tat, le bonheur qu'il possde laiss libre  volont, laiss  sa propre volont libre,  sa volont qui, quoique libre, est changeante ; avertis-le de prendre garde de s'garer par trop de scurit. Dis-lui surtout son danger et de qui il vient ; dis-lui quel ennemi, lui-mme rcemment tomb du Ciel, complote  prsent de faire tomber les autres d'un pareil tat de flicit : par la violence ? Non, car elle serait repousse ; mais par la fraude et les mensonges. Fais-lui connatre tout cela, de peur qu'ayant volontairement transgress, il n'allgue la surprise, n'ayant t ni averti ni prvenu. "  <p> Ainsi parla l'ternel Pre, et il accomplit toute justice. Le saint ail ne diffre pas aprs avoir reu sa mission ; mais du milieu de mille clestes ardeurs o il se tenait voil de ses magnifiques ailes, il s'lve lger et vole  travers le Ciel. Les choeurs angliques, s'cartant des deux cts, livrent un passage  sa rapidit  travers toutes les routes de l'empyre, jusqu' ce qu'arriv aux portes du Ciel elles s'ouvrent largement d'elles-mmes, tournant sur leurs gonds d'or : ouvrages divins du souverain architecte. Aucun nuage, aucune toile interposs n'obscurcissant sa vue, il aperoit la Terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux autres globes lumineux : il dcouvre le jardin de Dieu couronn de cdres au-dessus de toutes les collines : ainsi, mais moins srement, pendant la nuit, le verre de Galile observe dans la Lune des terres et des rgions imaginaires ; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant d'abord apparatre Delos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. L en bas Raphael hte son vol prcipit, et  travers le vaste firmament thr, vogue entre des mondes et des mondes. Tantt, l'aile immobile, il est port sur les vents polaires ; tantt son aile, ventail vivant, frappe l'air lastique, jusqu' ce que, parvenu  la hauteur de l'essor des aigles, il semble  tous les volatiles un phnix, regard par tous avec admiration comme cet oiseau unique alors que, pour enchsser ses reliques dans le temple brillant du Soleil, il vole vers la Thbes d'Egypte.  <p> Tout  coup, sur le sommet oriental du Paradis, l'ange s'abat, et reprend sa premire forme, sraphin ail. Pour ombrager ses membres divins, il porte six ailes ; la paire qui revt chacune de ses larges paules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine ; la paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone toile, borde ses reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempes dans le Ciel ; la dernire paire ombrage ses pieds, et s'attache  ses talons en plume maille, couleur du firmament : semblable au fils de Maa, il se tient debout et secoue ses plumes, qui remplissent d'un parfum cleste la vaste enceinte d'alentour.  <p> Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se levrent en honneur de son rang et de son message suprme, car elles pressentirent qu'il tait charg de quelque haut message. Il passe leurs tentes brillantes, et il entre dans le champ fortun au travers des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et du baume, dsert de parfums. Ici la nature foltrait dans son enfance et se jouait  volont dans ses fantaisies virginales, versant abondamment sa douceur, beaut sauvage au-dessus de la rgle et de l'art ;  normit de bonheur !  <p> Raphael s'avanait dans la fort aromatique ; Adam l'aperut ; il tait assis  la porte de son frais berceau, tandis que le soleil  son midi dardait  plomb ses rayons brlants pour chauffer la terre dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait besoin) ; Eve dans l'intrieur du berceau, attentive  son heure, prparait pour le dner des fruits savoureux, d'un got  plaire au vritable apptit et  ne pas ter, par intervalles, la soif d'un breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam appelle Eve ; " Accours ici, Eve ; contemple chose digne de ta vue :  l'orient, entre ces arbres, quelle forme glorieuse s'avance par ce chemin ! elle semble une autre aurore leve  midi. Ce messager nous apporte peut-tre quelque grand commandement du Ciel et daignera ce jour tre notre hte. Mais va vite, et ce que contiennent tes rserves, apporte-le ; prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin tranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons  ceux qui nous les donnent, et rpandre largement ce qui nous est largement accord, ici o la nature multiplie sa fertile production, et en s'en dbarrassant devient plus fconde ; ce qui nous enseigne  ne point pargner. "  <p> Eve lui rpond :  <p> " Adam, moule sanctifi d'une terre inspire de Dieu, peu de provisions sont ncessaires l o ces provisions en toutes les saisons mrissent pour l'usage suspendues  la branche, except des fruits qui dans une rserve frugale acquirent de la consistance pour nourrir et perdent une humidit superflue. Mais je me hterai, et de chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hte anglique qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a rpandu ses bonts comme dans le Ciel. "  <p> Elle dit, et part  la hte avec des regards empresss, proccupe de penses hospitalires. Comment choisir ce qu'il y a de plus dlicat ? quel ordre suivre pour ne pas mler les gots, pour ne pas les assortir inlgants, mais pour qu'une saveur succde  une saveur releve par le changement le plus agrable ? Eve court, et de chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mre qui porte tout, donne  l'Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, dans le Pont, sur la cte punique ou sur les bords qui virent rgner Alcinos ; fruits de toutes espces, d'une corce raboteuse ou d'une peau unie, renferms dans une bogue ou dans une coquille ; large tribut qu'Eve recueille et qu'elle amoncelle sur la table d'une main prodigue. Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif ; elle crase diffrentes baies, et des douces amandes presses elle mlange une crme onctueuse ; elle ne manque point de vases convenables et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sme la terre de roses, et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point t exhals par le feu.  <p> Cependant notre premier pre, pour aller  la rencontre de son hte cleste, s'avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses propres perfections ; en lui tait toute sa cour ; cour plus solennelle que l'ennuyeuse pompe que tranent les princes, alors que leur riche et long cortge de pages chamarrs d'or, de chevaux conduits en main, blouit les spectateurs et les laisse la bouche bante. Ds qu'il fut en prsence de l'archange, Adam, quoique non intimid, toutefois avec un abord soumis et une douceur respectueuse, s'inclinant profondment comme devant une nature suprieure, lui dit :  <p> " Natif du Ciel (car aucun autre lieu que le Ciel ne peut renfermer une si glorieuse forme), puisque en descendant des trnes d'en haut tu as consenti  te priver un moment de ces demeures fortunes et  honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui cependant, par un don souverain, possdons cette terre spacieuse, daigne te reposer sous l'ombrage de ce berceau : viens t'asseoir pour goter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu' ce que la chaleur du midi soit passe, et que le soleil plus refroidi dcline. "  <p> L'anglique Vertu lui rpondit avec douceur :  <p> " Adam, c'est pour cela mme que je viens ici : tu es cr tel, ou tu as ici un tel sjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les esprits mmes du Ciel  te visiter. Conduis-moi donc o ton berceau surombrage ; car de ces heures du milieu du jour jusqu' ce que le soir se lve, je puis disposer. "  <p> Ils arrivrent  la demeure sylvaine, qui, semblable  la retraite de Pomone, souriait pare de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Eve, non pare, except d'elle-mme (plus aimablement belle qu'une nymphe des bois ou que la plus belle des trois desses fabuleuses qui luttrent nues sur le mont Ida), Eve se tenait debout pour servir son hte du Ciel : couverte de sa vertu, elle n'avait pas besoin de voile, aucune pense infirme n'altrait sa joue. L'ange lui donna le salut, la sainte salutation employe longtemps aprs pour bnir Marie, seconde Eve.  <p> " Salut, mre des hommes, dont les entrailles fcondes rempliront le monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits varis dont les arbres de Dieu ont charg cette table ! "  <p> Leur table tait un gazon lev et touffu, entour de siges de mousse. Sur son ample surface carre, d'un bout  l'autre, tout l'automne tait entass, quoique alors le printemps et l'automne dansassent ici main en main. Adam et l'ange discoururent quelque temps (ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre pre commena de la sorte :  <p> " Cleste tranger, qu'il te plaise goter ces bonts que notre Nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonn  la terre de nous cder pour aliment et pour dlice ; nourriture peut-tre insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement ceci : un Pre cleste donne  tous.  <p> L'ange rpondit :  <p> " Ainsi ce qu'il donne (sa louange soit  jamais chante !)  l'homme, en partie spirituel, peut n'tre pas trouv une ingrate nourriture par les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture comme vos substances rationnelles ; les unes et les autres ont en elles la facult infrieure des sens, au moyen desquels elles coutent, voient, sentent, touchent et gotent : le got raffine, digre, assimile et transforme le corporel en incorporel.  <p> " Sache que tout ce qui a t cr a besoin d'tre soutenu et nourri : parmi les lments, le plus grossier alimente le plus pur : la terre nourrit la mer, la terre et la mer nourrissent l'air, l'air nourrit ces feux thrs, et d'abord la Lune, comme le plus abaiss : de l sur sa face ronde ces taches, vapeurs non purifies qui ne sont point encore converties en sa substance. La Lune de son continent humide exhale aussi l'aliment aux orbes suprieurs. Le Soleil, qui dispense la lumire  tous, reoit de tous en humides exhalaisons ses rcompenses alimentaires ; et le soir il fait son repas avec l'ocan. Quoique dans le Ciel les arbres de vie portent un fruitage d'ambroisie, et que les vignes donnent le nectar ; quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des roses de miel, que nous trouvions le sol couvert d'un grain perl, cependant ici Dieu a vari sa bont avec tant de nouvelles dlices, qu'on peut comparer ce jardin au Ciel ; et pour ne pas goter  ces dons, ne pense pas que je sois assez difficile. "  <p> Ainsi l'ange et Adam s'assirent et tombrent sur leurs mets. L'ange mangea non pas en apparence, en fume, le dire commun des thologiens, mais avec la vive hte d'une faim relle et la chaleur digestive pour transsubstancier : ce qui surabonde transpire facilement  travers les esprits. Il ne faut pas s'en tonner, si par le feu du noir charbon l'empyrique alchimiste peut transmuer, ou croit qu'il est possible de transmuer les mtaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui de la mine.  <p> Cependant,  table Eve servait nue, et couronnait d'agrable liqueur leurs coupes  mesure qu'elles se vidaient. Oh ! innocence digne du Paradis ! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour aimer, c'et t alors, c'et t  cette vue ! Mais dans ces coeurs l'amour pudique rgnait, et ils ignoraient la jalousie, l'enfer de l'amant outrag.  <p> Quand ils furent rassasis de mets et de breuvages, sans surcharger la nature, soudain il vint  la pense d'Adam de ne pas laisser passer l'occasion que lui donnait ce grand entretien de s'instruire des choses au-dessus de sa sphre, de s'enqurir des tres qui habitent dans le Ciel, dont il voyait l'excellence l'emporter de si loin sur la sienne, et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines. Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l'Empyre :  <p> " Toi qui habites avec Dieu, je connais bien  prsent ta bont dans cet honneur fait  l'homme, sous l'humble toit duquel tu as daign entrer et goter ces fruits de la terre, qui, n'tant pas nourriture d'ange, sont nanmoins accepts par toi, de sorte que tu sembles ne pas avoir t nourri aux grands festins du Ciel : cependant quelle comparaison ! "  <p> Le hirarque ail rpliqua :  <p> " O Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procdent et  qui elles retournent, si leur bont n'a pas t dprave : toutes ont t cres semblables en perfection, toutes formes d'une seule matire premire, doues de diverses formes, de diffrents degrs de substance et de vie dans les choses qui vivent. Mais ces substances sont plus raffines, plus spiritualises et plus pures,  mesure qu'elles sont plus rapproches de Dieu ou qu'elles tendent  s'en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphres actives assignes, jusqu' ce que le corps s'lve  l'esprit dans les bornes proportionnes  chaque espce.  <p> " Ainsi de la racine s'lance plus lgre la verte tige ; de celle-ci sortent les feuilles plus ariennes ; enfin la fleur parfaite exhale ses esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l'homme, volatiliss dans une chelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux, animaux, intellectuels ; ils donnent  la fois la vie et le sentiment, l'imagination et l'entendement, d'o l'me reoit la raison.  <p> La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'me : la raison discursive vous appartient le plus souvent, l'intuitive appartient surtout  nous ; ne diffrant qu'en degrs, en espces elles sont les mmes. Ne vous tonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le refuse pas ; mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre substance. Un temps peut venir o les hommes participeront  la nature des anges, o ils ne trouveront ni dite incommode ni nourriture trop lgre. Peut-tre, nourris de ces aliments corporels, vos corps pourront  la longue devenir tout esprit, perfectionns par le laps du temps, et sur des ailes s'envoler comme nous dans l'Ether ; ou bien ils pourront habiter  leur choix ici ou dans le Paradis cleste, si vous tes trouvs obissants, si vous gardez inaltrable un amour entier et constant  celui dont vous tes la progniture. En attendant, jouissez de toute la flicit que cet heureux tat comporte, incapable qu'il est d'une plus grande. "  <p> Le patriarche du genre humain rpliqua :  <p> " O esprit favorable, hte propice, tu nous as bien enseign le chemin qui peut diriger notre savoir, et l'chelle de nature qui va du centre  la circonfrence ; de l en contemplation des choses cres, nous pouvons monter par degrs jusqu' Dieu. Mais dis-moi ce que signifie cet avertissement ajout : Si vous tes trouvs obissants ? Pouvons-nous donc lui manquer d'obissance, ou nous serait-il possible de dserter l'amour de celui qui nous forma de la poussire et nous plaa ici, combls au del de toute mesure d'un bonheur au del de celui que les dsirs humains peuvent chercher ou concevoir ? "  <p> L'ange :  <p> " Fils du ciel et de la terre, coute ! Que tu sois heureux, tu le dois  Dieu ; que tu continues de l'tre, tu le devras  toi-mme, c'est--dire  ton obissance : reste dans cette obissance. C'est l l'avertissement que je t'ai donn : retiens-le. Dieu t'a fait parfait, non immuable ; il t'a fait bon, mais il t'a laiss matre de persvrer ; il a ordonn que ta volont ft libre par nature, qu'elle ne ft pas rgle par le destin invitable ou par l'inflexible ncessit. Il demande notre service volontaire, non pas notre service forc : un tel service n'est et ne peut tre accept par lui ; car comment s'assurer que des coeurs non libres agissent volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destine les force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix ? Moi-mme et toute l'arme des anges, qui restons debout en prsence du trne de Dieu, notre heureux tat ne dure, comme vous le vtre, qu'autant que dure notre obissance : nous n'avons point d'autre sret. Librement nous servons parce que nous aimons librement, selon qu'il est dans notre volont d'aimer ou de ne pas aimer ; par ceci nous nous maintenons ou nous tombons. Quelques-uns sont tombs, parce qu'ils sont tombs dans la dsobissance ; et ainsi du haut du Ciel ils ont t prcipits dans le plus profond Enfer :  chute ! de quel haut tat de batitude dans quel malheur ! "  <p> Notre grand anctre :  <p> " Attentif  tes paroles, divin instructeur, je les ai coutes d'une oreille plus ravie que du chant des chrubins, quand la nuit, des coteaux voisins, ils envoient une musique arienne. Je n'ignorais pas avoir t cr libre de volont et d'action ; nous n'oublierons jamais d'aimer notre Crateur, d'obir  celui dont l'unique commandement est toutefois si juste : mes constantes penses m'en ont toujours assur et m'en assureront toujours. Cependant, ce que tu dis de ce qui s'est pass dans le Ciel fait natre en moi quelque doute, mais un plus vif dsir encore, si tu y consens, d'en entendre le rcit entier ; il doit tre trange et digne d'tre cout dans un religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car  peine le soleil achve la moiti de sa course, et commence  peine l'autre moiti dans la grande zone du Ciel. "  <p> Telle fut la demande d'Adam : Raphael consentant, aprs une courte pause, parla de la sorte :  <p> " Quel grand sujet tu m'imposes,  premier des hommes ! tche difficile et triste ! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles exploits d'esprits combattants ? comment, sans en tre afflig, raconter la ruine d'un si grand nombre d'anges autrefois glorieux et parfaits, tant qu'ils restrent fidles ! Comment enfin dvoiler les secrets d'un autre monde, qu'il n'est peut-tre pas permis de rvler ? Cependant, pour ton bien, toute dispense est accorde. Ce qui est au-dessus de la porte du sens humain, je le dcrirai de manire  l'exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles aux formes corporelles : si la terre est l'ombre du ciel, les choses, dans l'une et l'autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu'on ne le croit sur la terre ?  <p> " Alors que ce monde n'tait pas encore, le chaos informe rgnait o roulent  prsent les Cieux, o la terre demeure  prsent en quilibre sur son centre, un jour (car le temps, quoique dans l'ternit, appliqu au mouvement, mesure toutes les choses qui ont une dure par le prsent, le pass et l'avenir), un de ces jours qu'amne la grande anne du Ciel, les armes clestes des anges, appeles de toutes les extrmits du Ciel par une convocation souveraine, s'assemblrent innombrables devant le trne du Tout-Puissant, sous leurs hirarques en ordres brillants. Dix mille bannires leves s'avancrent, tendards et gonfalons entre l'arrire et l'avant-garde, flottaient en l'air, et servaient  distinguer les hirarchies, les rangs et les degrs, ou dans leurs tissus tincelants portaient blasonns de saints mmoriaux, des actes minents de zle et d'amour, records. Lorsque dans des cercles d'une circonfrence indicible les lgions se tinrent immobiles, orbes dans orbes, le Pre infini, prs duquel tait assis le Fils dans le sein de la batitude, parla, comme du haut d'un mont flamboyant dont l'clat avait rendu le sommet invisible :  <p> " Ecoutez tous, vous anges, race de la lumire, trnes, dominations, principauts, vertus, puissances, coutez mon dcret qui demeurera irrvocable : ce jour j'ai engendr celui que je dclare mon Fils unique, et sur cette sainte montagne j'ai sacr celui que vous voyez maintenant  ma droite. Je l'ai tabli votre chef, et j'ai jur par moi-mme que tous les genoux dans les Cieux flchiraient devant lui et le confesseraient Seigneur. Sous le rogne de ce grand vice-grant demeurez unis, comme une seule me indivisible,  jamais heureux. Qui lui dsobit me dsobit, rompt l'union : ce jour-l, rejet de Dieu et de la vision batifique, il tombe profondment abm dans les tnbres extrieures, sa place ordonne sans rdemption, sans fin. "  <p> " Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles ; tous le parurent, mais tous ne l'taient pas.  <p> " Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l'employrent en chants et en danses autour de la colline sacre (danses mystiques, que la sphre toile des plantes et des toiles fixes, dans toutes ses rvolutions, imite de plus prs par ses labyrinthes tortueux, excentriques, entrelacs, jamais plus rguliers que quand ils paraissent le plus irrguliers) ; dans leurs mouvements l'harmonie divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l'oreille de Dieu mme coute charme.  <p> " Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, non par ncessit, mais pour varit dlectable) ; aprs les danses, les esprits furent dsireux d'un doux repas. Comme il se tenaient tous en cercle, des tables s'levrent et furent soudain charges de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit des vignes dlicieuses qui croissent dans le Ciel, coule dans des coupes de perles, de diamants et d'or massif. Couchs sur les fleurs et couronns de fraches guirlandes, ils mangent, ils se dsaltrent, et dans une aimable communion boivent  longs traits l'immortalit et la joie. Aucune surabondance n'est  craindre l o une pleine mesure est la seule limite, l'excs, en prsence du Dieu de toute bont, qui leur versait d'une main prodigue, se rjouissant de leur plaisir.  <p> " Cependant la nuit d'ambroisie, exhale avec les nuages de cette haute montagne de Dieu, d'o sortent la lumire et l'ombre, avait chang la face brillante du Ciel en un gracieux crpuscule (car la nuit ne vient point l sous un plus sombre voile), et une rose parfume de rose disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu, qui ne dorment jamais. Dans une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la terre dploy en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l'arme anglique, disperse par bandes et par files, tendit son camp le long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie ; pavillons sans nombre soudain dresss, clestes tabernacles o les anges sommeillent caresss de fraches brises, except ceux qui dans leur course alternent toute la nuit, autour du trne suprme, des hymnes mlodieux.  <p> " Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l'appelle-t-on maintenant, son premier nom n'est plus prononc dans le Ciel). Lui parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en faveur, en prminence, lui cependant saisi d'envie contre le Fils de Dieu, honor ce jour-l de son pre, et proclam Messie roi consacr, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut dgrad. De l concevant un dpit et une malice profonde, aussitt que minuit eut amen l'heure obscure la plus amie du sommeil et du silence, il rsolut de se retirer avec toutes ses lgions, et, contempteur du trne suprme,  le laisser dsobi et inador. Il veilla son premier subordonn, et lui parla ainsi  voix basse :  <p> " Dors-tu, compagnon cher ? Quel sommeil peut clore tes paupires ? Ne te souvient-il plus du dcret d'hier, chapp si tard aux lvres du souverain du Ciel ? Tu es accoutum  me communiquer tes penses, je suis habitu  te faire part des miennes : veills nous ne faisons qu'un ; comment donc ton sommeil pourrait-il  prsent nous rendre dissidents ? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposes : de nouvelles lois de celui qui rgne peuvent faire natre en nous, qui servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour dbattre les chances qui peuvent suivre : dans ce lieu il ne serait pas sr d'en dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous conduisons ; dis-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait retir son ombreux nuage, je dois me hter, avec tous ceux qui sous moi font flotter leurs bannires, de revoler promptement vers le lieu o nous possdons les quartiers du nord, pour faire les prparatifs convenables  la rception de notre roi, le grand Messie, et de ses nouveaux commandements : son intention est de passer promptement en triomphe au milieu de toutes les hirarchies et de leur dicter des lois. "<p> " Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence dans le sein inconsidr de son compagnon ; celui-ci appelle ensemble, ou l'un aprs l'autre, les chefs qui commandent sous lui-mme commandant. Il leur dit, comme il en tait charg, que par ordre du Trs-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonn le Ciel, le grand tendard hirarchique doit marcher en avant ; il leur en dit la cause suggre, et jette parmi eux des mots ambigus et jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intgrit. Tous obirent au signal accoutum et  la voix suprieure de leur grand potentat ; car grand en vrit tait son nom, et haut son rang dans le Ciel : son air, pareil  celui de l'toile du matin qui guide le troupeau toil, les sduisit, et ses impostures entranrent  sa suite la troisime partie de l'ost du Ciel.  <p> " Cependant l'Oeil ternel, dont le regard dcouvre les plus secrtes penses, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d'or qui brlent nuitamment devant lui, vit sans leur lumire la rbellion naissante ; il vit en qui elle se formait, comment elle se rpandait parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s'opposer  son auguste dcret. Eu souriant, il dit  son Fils unique :  <p> " Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, hritier de tout mon pouvoir, une chose maintenant nous touche de prs ; il s'agit de notre omnipotence, des armes que nous prtendons employer pour maintenir ce que de toute anciennet nous prtendons de divinit et d'empire. Un ennemi s'lve avec l'intention d'riger son trne gal aux ntres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, il a en pense d'prouver dans une bataille ce qu'est notre force ou notre droit. Songeons-y donc, et, dans ce danger, rassemblons promptement les forces qui nous restent ; servons-nous-en dans notre dfense, de crainte de perdre par mgarde notre haute place, notre sanctuaire, notre montagne. "  <p> " Le Fils lui rpondit d'un air calme et pur, ineffable, serein et brillant de divinit :  <p> " Pre tout-puissant, tu as justement tes ennemis en drision ; dans ta scurit tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes, sujet de gloire pour moi, qu'illustre leur haine, quand ils verront toute la puissance royale  moi donne pour dompter leur orgueil et pour leur apprendre par l'vnement si je suis habile  rprimer les rebelles, ou si je dois tre regard comme le dernier dans le Ciel. "<p> " Ainsi parla le Fils.  <p> " Mais Satan avec ses forces tait dj avanc dans sa course aile ; arme innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces gouttes de rose, toiles du matin, que le soleil convertit en perles sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passrent des rgions puissantes rgences de sraphins, de potentats et de trnes, dans leurs triples degrs, rgions auxquelles ton empire, Adam, n'est pas plus que ce jardin n'est  toute la terre et  toute la mer, au globe entier tendu en longueur.  <p> " Ces rgions passes, ils arrivrent enfin aux limites du nord, et Satan  son royal sjour, plac haut sur une colline, tincelant au loin comme une montagne leve sur une montagne, avec des pyramides et des tours tailles dans des carrires de diamants et dans des rochers d'or ; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appele dans la langue des hommes), que peu de temps aprs, affectant l'galit avec Dieu, en imitation de la montagne o le Messie fut proclam  la vue du Ciel, Satan nomma la <I>montagne d'Alliance</I> ; car ce fut l qu'il assembla toute sa suite, prtendant qu'il en avait reu l'ordre, pour dlibrer sur la grande rception  faire  leur roi, prt  venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vrit, il captiva ainsi leurs oreilles :  <p> " Trnes, dominations, principauts, vertus, puissances, si ces titres magnifiques restent encore et ne sont pas purement de vains noms, depuis que par un dcret un autre s'est enfl de tout pouvoir et nous a clipss par son titre de Roi consacr ! Pour lui nous avons fait en toute hte cette marche de minuit, nous nous sommes assembls ici en dsordre, uniquement pour dlibrer avec quels nouveaux honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous le tribut du genou, non encore pay, vile prosternation :  un seul, c'tait dj trop ; mais le payer double, comment l'endurer ? le payer au premier et  son image maintenant proclame ! Mais qu'importe, si de meilleurs conseils lvent nos esprits et nous apprennent  rejeter ce joug ? Voulez-vous tendre le cou ? Prfrez-vous flchir un genou assoupli ? Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connatre, ou si vous vous connaissez vous-mmes pour natifs et fils du Ciel que personne ne possda avant nous. Si nous ne sommes pas tous gaux, nous sommes tous libres, galement libres : car les rangs et les degrs ne jurent pas avec la libert, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en droit ou en raison, peut s'arroger la monarchie parmi ceux qui de droit vivent ses gaux, sinon en pouvoir ou en clat, du moins en libert ? Qui peut introduire des lois et des dits parmi nous, nous qui mme sans lois n'errons jamais ? Beaucoup moins celui-ci peut-il tre notre matre et prtendre  notre adoration au dtriment de ces titres impriaux qui attestent que notre tre est fait pour gouverner, non pour servir ? "  <p> " Jusque l ce hardi discours avait t cout sans contrle, lorsque, parmi les sraphins, Abdiel (personne avec plus de ferveur n'adorait Dieu et n'obissait aux divins commandements) se leva, et, dans le feu d'un zle svre, s'opposa ainsi au torrent de la furie de Satan :  <p> " O argument blasphmatoire, faux et orgueilleux ! paroles qu'aucune oreille ne pouvait s'attendre  couter dans le Ciel, mais moins encore de toi que de tous les autres, ingrat, lev si haut toi-mme au-dessus de tes pairs. Peux-tu avec une obliquit impie condamner ce juste dcret de Dieu, prononc et jur : que devant son Fils unique, investi par droit du sceptre royal, toute me dans le ciel ploiera le genou, et par cet honneur d le confessera Roi lgitime. Il est injuste, dis-tu, tout net injuste de lier par des lois celui qui est libre et de laisser l'gal rgner sur des gaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul autre ne succdera.  <p> " Donneras-tu des lois  Dieu ? Prtends-tu discuter des points de libert avec celui qui t'a fait ce que tu es, qui a form les puissances du Ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur tre ? Cependant, enseigns par l'exprience, nous savons combien il est bon, combien il est attentif  notre bien et  notre dignit, combien il est loin de sa pense de nous amoindrir, inclin qu'il est plutt  exalter notre heureux tat, en nous unissant plus troitement sous un chef. Mais quand on t'accorderait qu'il est injuste que l'gal rgne monarque sur des gaux, toi-mme, quoique grand et glorieux, penses-tu que toi ou toutes les natures angliques runies en une seule galent son Fils engendr ? Par lui comme par sa parole, le Pre tout-puissant a fait toutes choses, mme toi et tous les esprits du Ciel, crs par lui dans leurs ordres brillants ; il les a couronns de gloire, et  leur gloire les a nomms trnes, dominations, principauts, vertus, puissances, essentielles puissances ! non par son rgne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, ainsi rduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois ; tous les honneurs qu'on lui rend nous reviennent. Cesse donc cette rage impie, et ne tente pas ceux-ci ; hte-toi d'apaiser le Pre irrit et le Fils irrit, tandis que le pardon implor  temps peut tre obtenu. "  <p> " Ainsi parla l'ange fervent ; mais son zle non second fut jug hors de saison ou singulier et tmraire. L'apostat s'en rjouit et lui rpliqua avec plus de hauteur :  <p> " Nous avons donc t forms, dis-tu, et oeuvre de seconde main, transfrs par tche du Pre  son Fils ? Assertion trange et nouvelle ! Nous voudrions bien savoir o tu as appris cette doctrine. Qui a vu cette cration lorsqu'elle eut lieu ? Te souviens-tu d'avoir t fait, et quand le Crateur te donna l'tre ? Nous ne connaissons point de temps o nous n'tions pas comme  prsent ; nous ne connaissons personne avant nous : engendrs de nous-mmes, sortis de nous-mmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la fatalit eut dcrit son plein orbite, et que notre naissance fut mre, nous naqumes de notre Ciel natal, fils thrs. Notre puissance est de nous ; notre droite nous enseignera les faits les plus clatants, pour prouver celui qui est notre gal. Tu verras alors si nous prtendons nous adresser  lui par supplications, et environner le trne suprme en le suppliant ou en l'assigeant. Ce rapport, ces nouvelles, porte-les  l'Oint du Seigneur, et fais avant que quelque malheur n'interrompe ta fuite. "  <p> " Il dit ; et, comme le bruit des eaux profondes, un murmure rauque rpondit  ces paroles, applaudies de l'ost innombrable. Le flamboyant sraphin n'en fut pas moins sans crainte quoique seul et entour d'ennemis ; intrpide il rplique :  <p> " O abandonn de Dieu,  esprit maudit, dpouill de tout bien ! je vois ta chute certaine, et ta bande malheureuse, enveloppe dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton chtiment. Dsormais ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du Messie de Dieu ; ces indulgentes lois ne seront plus dsormais invoques : d'autres dcrets sont dj lancs contre toi sans appel. Ce sceptre d'or que tu repousses est maintenant une verge de fer pour meurtrir et briser ta dsobissance. Tu m'as bien conseill : je fuis, non toutefois par ton conseil et devant tes menaces ; je fuis ces tentes criminelles et rprouves, dans la crainte que l'imminente colre clatant dans une flamme soudaine ne fasse aucune distinction. Attends-toi  sentir bientt sur ta tte son tonnerre, feu qui dvore. Alors tu appendras, en gmissant,  connatre celui qui t'a cr quand tu connatras celui qui peut t'anantir. "  <p> " Ainsi parla le sraphin Abdiel, trouv fidle parmi les infidles, fidle seul. Chez d'innombrables imposteurs, immuable, inbranl, non sduit, non terrifi, il garda sa loyaut, son amour et son zle. Ni le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre  s'carter de la vrit ou  altrer, quoique seul, la constance de son esprit. Il se retira du milieu de cette arme : pendant un long chemin, il passa  travers les ddains ennemis ; il les soutint, suprieur  l'injure, ne craignant rien de la violence : avec un mpris rendu, il tourna le dos  ces orgueilleuses tours, voues  une prompte destruction. "  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_7'><H3>Livre VI<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Raphael continue  raconter comment Michel et Gabriel furent envoys pour combattre contre Satan et ses anges. La premire bataille dcrite. Satan, avec ses puissances, se retire pendant la nuit : il convoque un conseil, invente des machines diaboliques, qui, au second jour de la bataille, mirent en dsordre Michel et ses anges. Mais  la fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les machines de Satan. Cependant, le tumulte ne cessant pas, Dieu, le troisime jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait rserv la gloire des cette victoire. Le Fils, dans la puissance de son Pre, venant au lieu du combat, ordonnant  toutes ses lgions de rester tranquilles des deux cts, se prcipitant avec son char et son tonnerre au milieu des ennemis les poursuit, incapables qu'ils taient de rsister, vers la muraille du Ciel. Le Ciel s'ouvrant, ils tombent en bas avec horreur et confusion, au lieu du chtiment prpar pour eux dans l'abme. Le Messie retourne triomphant  son pre.  <p> <p> " Toute la nuit l'ange intrpide, non poursuivi, continua sa route  travers la vaste plaine du Ciel, jusqu' ce que le matin, veill par les heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les portes de la lumire. Il est sous le mont de Dieu et tout prs de son trne une grotte qu'habitent et dshabitent tour  tour la lumire et les tnbres, en perptuelle succession, ce qui produit dans le Ciel une agrable vicissitude, pareille au jour et  la nuit. La lumire sort, et par l'autre porte entrent les tnbres obissantes attendant l'heure de voiler les Cieux, bien que l les tnbres ressemblent au crpuscule ici.  <p> " Maintenant l'aurore se levait, telle qu'elle est dans le plus haut Ciel, vtue de l'or de l'empyre ; devant elle s'vanouissait la nuit, perce des rayons de l'Orient : soudain toute la campagne, couverte d'pais et brillants escadrons rangs en bataille, de chariots, d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, rflchissant clair sur clair, frappe la vue d'Abdiel ; il aperut la guerre, la guerre dans son appareil, et il trouva dj connue la nouvelle qu'il croyait apporter. Il se mla plein de joie  ces puissances amies, qui le reurent avec allgresse et avec d'immenses acclamations, le seul qui de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauv. Elles le conduisent hautement applaudi  la montagne sacre, et le prsentent au trne suprme. Une voix du milieu d'un nuage d'or fut doucement entendue :  <p> " Serviteur de Dieu, tu as bien fait ; tu as bien combattu dans le meilleur combat, toi qui seul as soutenu contre des multitudes rvoltes la cause de la vrit, plus puissant en paroles qu'elles ne le sont en armes. Et pour rendre tmoignage  la vrit tu as brav le reproche universel, pire  supporter que la violence ; car ton unique soin tait de demeurer approuv du regard de Dieu, quoique des mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te reste, aid d'une arme d'amis : c'est de retourner chez tes ennemis plus glorieux que tu n'en fus mpris quand tu les quittas, de soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, rgnant par droit de mrite.  <p> " Va, Michel, prince des armes clestes, et toi immdiatement aprs lui en achvements militaires, Gabriel : conduisez au combat ceux-ci, mes invincibles enfants ; conduisez mes saints arms, rangs par milliers et millions pour la bataille, gaux en nombre  cette foule rebelle et sans Dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les armes hostiles ; en les poursuivant jusqu'aux bord du Ciel, chassez-les de Dieu et du bonheur vers le lieu de leur chtiment, le gouffre du Tartare, qui dj ouvre large son brlant chaos pour recevoir leur chute. "  <p> " Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencrent  obscurcir toute la montagne, et la fume  rouler en noirs torses, en flammes retenues, signal du rveil de la colre. Avec non moins de terreur, l'clatante trompette thre commence  souffler d'en haut ;  ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le Ciel (formes en puissant carr dans une union irrsistible) avancrent en silence leurs brillantes lgions, au son de l'instrumentale harmonie qui inspire l'hroque ardeur des actions aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son Messie. Elles avancent fermes, sans se rompre : ni haute colline, ni valle rtrcie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs parfaits ; car elles marchent leves au-dessus du sol, et l'air obissant soutient leur pas agile : comme l'espce entire des oiseaux rangs en ordre sur leur aile furent appels dans Eden, pour recevoir leurs noms de toi,  Adam ! Ainsi les lgions parcoururent maints espaces dans le Ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la longueur de la Terre.  <p> " Enfin, loin  l'horizon du nord se montra, d'une extrmit  l'autre, une rgion de feu, tendue sous la forme d'une arme. Bientt, en approchant, apparurent les puissances ligues de Satan, hrisses des rayons innombrables des lances droites et inflexibles : partout casques presss, boucliers varis peints d'insolents emblmes : ces troupes se htaient avec une prcipitation furieuse ; car elles se flattaient d'emporter ce jour-l mme, par combat ou surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trne le superbe aspirant, envieux de son empire : mais, au milieu du chemin, leurs penses furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d'abord extraordinaire que l'ange ft la guerre  l'ange, qu'ils se rencontrassent dans une furieuse hostilit, ceux-l accoutums  se rencontrer si souvent unis aux ftes de la joie et de l'amour, comme fils d'un seul matre, et chantant l'ternel Pre ; mais le cri de la bataille s'leva, et le bruit rugissant de la charge mit fin  toute pense plus douce.  <p> " Au milieu des siens, l'apostat, lev comme un Dieu, tait assis sur son char de soleil, idole d'une majest divine, entour de chrubins flamboyants et de boucliers d'or. Bientt il descendit de ce trne pompeux ; car il ne restait dj plus entre les deux armes qu'un espace troit (intervalle effrayant !), et front contre front elles prsentaient arrtes une terrible ligne d'une affreuse longueur. A la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se joignissent, Satan  pas immenses et superbes, couvert d'une armure d'or et de diamant, s'avanait comme une tour. Abdiel ne put supporter cette vue ; il se tenait parmi les plus braves, et se prparait aux plus grands exploits ; il sonde ainsi son coeur rsolu :  <p> " - O Ciel ! une telle ressemblance avec le Trs-Haut peut-elle rester o la foi et la ralit ne restent plus ? Pourquoi la puissance ne dfaille-t-elle pas l o la vertu a failli, ou pourquoi le plus prsomptueux n'est-il pas le plus faible ? Quoique  le voir Satan semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prtends prouver la force de celui dont j'ai dj prouv la raison fausse et corrompue : n'est-il pas juste que celui qui l'a emport dans la lutte de la vrit l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement dans les deux combats ? Si le combat est brutal et honteux quand la raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la raison triomphe. "  <p> " Ainsi rflchissant, il sort  l'opposite du milieu de ses pairs arms ; il rencontre  mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant prvenu, en devient plus furieux ; il le dfie ainsi avec assurance :  <p> " Superbe, vient-on au devant de toi ? Ton esprance tait d'atteindre inoppos la hauteur o tu aspires, d'atteindre le trne de Dieu non gard et son ct abandonn par la terreur de ton pouvoir ou de ta langue puissante. Insens ! tu ne songeais pas combien il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes armes pour craser ta folie, ou de sa main solitaire, atteignant au del de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te finir et ensevelir tes lgions sous les tnbres. Mais t'en aperois-tu ? Tous ne sont pas  ta suite ; il en est qui prfrent la foi et la pit envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors qu' ton monde je semblais tre dans l'erreur, en diffrant seul de l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant : apprends trop tard que quelques-uns peuvent savoir quand des milliers se trompent. "  <p> " Le grand ennemi, le regardant de travers d'un oeil de ddain :  <p> " A la male heure pour toi, mais  l'heure dsire de ma vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange sditieux, pour recevoir ta rcompense mrite, pour faire le premier essai de ma droite provoque, puisque ta langue, inspire de la contradiction, osa la premire s'opposer  la troisime partie des dieux runis en synode, pour assurer leurs divinits. Ceux qui sentent en eux une vigueur divine ne peuvent accorder l'omnipotence  personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succs puisse annoncer la destruction du reste : je m'arrte un moment, de peur que tu ne te vantes qu'on n'ait pu te rpondre ; je veux t'apprendre ceci : je crus d'abord que libert et Ciel ne faisaient qu'un pour les mes clestes ; mais je vois  prsent que plusieurs, par bassesse, prfrent servir ; esprits domestiques, trans dans les ftes et les chansons ! Tels sont ceux que tu as arms, les mntriers du Ciel, l'esclavage pour combattre la libert : ce que sont leurs actions compares, ce jour le prouvera. "  <p> " Le svre Abdiel rpond brivement :  <p> " Apostat, tu te trompes encore : loign de la voie de la vrit, tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu fltris du nom de servitude l'obissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature commandent la mme chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir l'insens ou celui qui s'est rvolt contre un plus digne que lui, comme les tiens te servent  prsent, toi non libre, mais esclave de toi-mme. Et tu oses effrontment insulter  notre devoir ! Rgne dans l'Enfer, ton royaume ; laisse-moi servir dans le Ciel Dieu  jamais bni, obir  son divin commandement, qui mrite le plus d'tre obi ; toutefois, attends dans l'Enfer, non des royaumes, mais des chanes. Cependant, revenu de ma fuite, comme tu le disais tout  l'heure, reois ce salut sur ta crte impie. "  <p> " A ces mots, il lve un noble coup, qui ne resta pas suspendu, mais tomba comme la tempte sur la crte orgueilleuse de Satan : ni la vue, ni le mouvement de la rapide pense, moins encore le bouclier, ne purent prvenir la ruine. Dix pas normes il recule ; au dixime, sur son genou flchi, il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la terre, des vents sous le sol, ou des eaux forant leur passage, eussent pouss obliquement hors de sa place une montagne,  moiti abme avec tous ses pins. L'tonnement saisit les trnes rebelles, mais une rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant d'entre eux. Les ntres, remplis de joie et de l'ardent dsir de combattre, poussrent un cri, prsage de la victoire. Michel ordonne de sonner l'archanglique trompette ; elle retentit dans le vaste du Ciel, et les armes fidles chantent Hosanna au Trs-Haut. De leur cot, les lgions adverses ne restrent pas  nous contempler ; non moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.  <p> Alors s'levrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le Ciel. Les armes, heurtant l'armure, crient en horrible dsaccord ; les roues furieuses des chariots d'airain rugissent avec rage : terrible est le bruit de la bataille ! Sur nos ttes les sifflements aigus des dards embrass volent en flamboyantes voles, et en volant votent de feu les deux osts. Sous cette coupole ardente se prcipitaient au combat les corps d'arme, dans un assaut funeste et une fureur inextinguible ; tout le Ciel retentissait : si la terre et t alors, toute la terre eut trembl jusqu' son centre. Faut-il s'en tonner, quand de l'un et de l'autre ct, fiers adversaires, combattaient des millions d'anges, dont le plus faible pourrait manier les lments et s'armer de la force de toutes leurs rgions ? Combien donc deux armes combattant l'une contre l'autre avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'pouvantable combustion de la guerre, pour bouleverser, sinon pour dtruire leur fortun sjour natal, si le Roi tout-puissant et ternel, tenant le Ciel d'une main ferme, n'eut domin et limit leur force. En nombre, chaque lgion ressemblait  une nombreuse arme ; en force, chaque main arme valait une lgion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque chef un soldat ; ils savaient quand avancer ou s'arrter, quand dtourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les rangs de la hideuse guerre. Ni pense de fuite, ni pense de retraite, ni action malsante qui marqut la peur : chacun comptait sur soi, comme si de son bras seul dpendait le moment de la victoire.  <p> " Des faits d'une ternelle renomme furent accomplis, mais sans nombre ; car immense et varie se dployait cette guerre : tantt combat maintenu sur un terrain solide, tantt prenant l'essor sur une aile puissante, et tourmentant tout l'air ; alors tout l'air semblait un feu militant. La bataille en balance gale fut longtemps suspendue, jusqu' ce que Satan, qui ce jour-l avait montr une force prodigieuse et ne rencontrait point d'gal dans les armes, jusqu' ce que Satan, courant de rang en rang  travers l'affreuse mle des sraphins en dsordre, vit enfin le lieu o l'pe de Michel fauchait et abattait des escadrons entiers.  <p> " Michel tenait  deux mains, avec une force norme, cette pe qu'il brandissait en l'air : l'horrible tranchant tombait, dvastant au large. Pour arrter une telle destruction, Satan se hte, et oppose au fer de Michel l'orbe impntrable de dix feuilles de diamant, son ample bouclier, vaste circonfrence. A son approche, le grand archange sursit  son travail guerrier ; ravi, dans l'espoir de terminer ici la guerre intestine du Ciel (le grand ennemi tant vaincu ou tram captif dans les chanes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage enflamm, il parle ainsi le premier :  <p> " Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le Ciel jusqu' ta rvolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois  ces actes d'une lutte odieuse, odieuse  tous, quoique par une juste mesure elle pse le plus sur toi et sur tes adhrents, comment as-tu troubl l'heureuse paix du Ciel et apport dans la nature la misre, incre avant le crime de ta rbellion ! combien as-tu empoisonn de ta malice des milliers d'anges, jadis droits et fidles, maintenant devenus tratres ! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos ; le Ciel te rejette de toutes ses limites ; le Ciel, sjour de la flicit, n'endure point les oeuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici donc ! Que le mal, ton fils, aille avec toi au sjour du mal, l'Enfer, avec toi et ta bande perverse ! L fomente des troubles ; mais n'attends pas que cette pe vengeresse commence ta sentence, ou que quelque vengeance plus soudaine  qui Dieu donnera des ailes te prcipite avec des douleurs redoubles. "  <p> " Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire rplique :  <p> " Ne pense pas par le vent de tes menaces imposer  celui  qui tu ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu caus la fuite ? ou si tu les foras  la chute, ne se sont-ils pas relevs invaincus ? Esprerais-tu russir plus aisment avec moi, arrogant, et avec tes menaces me chasser et ici ? Ne t'y trompe pas : il ne finira pas ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de gloire. Nous prtendons le gagner, ou transformer ce Ciel dans l'Enfer, dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne rgnons. Toutefois je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait  ton aide : de prs comme de loin je t'ai cherch. "  <p> " Ils cessrent de parler, et tous deux se prparrent  un combat inexprimable : qui pourrait le raconter, mme avec la langue des anges ?  quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent assez remarquables pour lever l'imagination humaine  la hauteur d'un pouvoir semblable  celui d'un Dieu ? Car ces deux chefs, soit qu'ils marchassent ou demeurassent immobiles, ressemblaient  des dieux par la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils taient pour dcider de l'empire du grand Ciel. Maintenant leurs flamboyantes pes ondoient et dcrivent dans l'air des cercles affreux ; leurs boucliers, deux larges soleils, resplendissent opposs, tandis que l'attente reste dans l'horreur. De chaque ct la foule des anges se retira prcipitamment du lieu o la mle tait auparavant le plus paisse, et laissa un vaste champ o il n'y avait pas sret dans le vent d'une pareille commotion.  <p> " Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la guerre tait dclare, telles deux plantes, prcipites sous l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au milieu du firmament et confondraient leurs sphres ennemies.  <p> " Les deux chefs lvent ensemble leurs menaants bras, qui approchent en pouvoir de celui du Tout-puissant ; ils ajustent un coup capable de tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'tre rpt, ne laisse pas le pouvoir indcis. En vigueur ou en agilit, ils ne paraissent pas ingaux ; mais l'pe de Michel, tire de l'arsenal de Dieu, lui avait t donne trempe, de sorte que nulle autre par la pointe ou la lame ne pouvait rsister  ce tranchant. Elle rencontre l'pe de Satan, et, descendant pour frapper avec une force prcipite, la coupe net par la moiti ; elle ne s'arrte pas, mais d'un rapide revers, entrant profondment, elle fend tout le ct droit de l'archange.  <p> " Alors pour la premire fois Satan connut la douleur et se tordit  et l convuls ; tant la tranchante pe, dans une blessure continue, passa cruelle  travers lui ! Mais la substance thre, non longtemps divisible, se runit : un ruisseau de nectar sortit de la blessure, se rpandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits clestes peuvent en rpandre), et souilla son armure, jusqu'alors si brillante. Aussitt  son aide accoururent de tous cts un grand nombre d'anges vigoureux qui interposrent leur dfense, tandis que d'autres l'emportent sur leurs boucliers  son char, o il demeura retir loin des rangs de la guerre. L ils le dposrent grinant les dents de douleur, de dpit et de honte, de trouver qu'il n'tait pas sans gal : son orgueil tait humili d'un pareil chec, si fort au-dessous de sa prtention d'galer Dieu en pouvoir.  <p> " Toutefois il gurit vite ; car les esprits qui vivent en totalit, vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frle, dans les entrailles, le coeur ou la tte, le foie ou les reins), ne sauraient mourir que par l'anantissement : ils ne peuvent recevoir de blessure mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air fluide ; ils vivent tout coeur, toute tte, tout oeil, tout oreille, tout intellect, tout sens ; ils se donnent  leur gr des membres, et ils prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux, dense ou rare.  <p> " Cependant des faits semblables, et qui mritaient d'tre remmors, se passaient ailleurs, l o la puissance de Gabriel combattait : avec de fires enseignes, il peroit les bataillons profonds de Moloch, roi furieux, qui le dfiait et qui menaait de le traner attach aux roues de son char ; la langue blasphmatrice de cet ange n'pargnait pas mme l'unit sacre du Ciel. Mais tout  l'heure, fendu jusqu' la ceinture, ses armes brises et dans une affreuse douleur, il fuit en mugissant.  <p> " A chaque aile, Uriel et Raphael vainquirent d'insolents ennemis, Adramalech et Asmode, quoique normes et arms de rochers de diamant : deux puissants trnes, qui ddaignaient d'tre moins que des dieux ; leur fuite leur enseigna des penses plus humbles, broys qu'ils furent par des blessures effroyables, malgr la cuirasse et la cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athe ;  coups redoubls il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, corch et brl.  <p> " Je pourrais parler de mille autres et terniser leurs noms ici sur la terre ; mais ces anges lus, contents de leur renomme dans le Ciel, ne cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien qu'tonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de renomme, comme ils sont par arrt effacs du Ciel et de la mmoire sacre, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force spare de la vrit et de la justice, indigne de louange, ne mrite que reproche et ignominie : toutefois, vaine et arrogante, elle aspire  la gloire, et cherche  devenir fameuse par l'infamie que l'ternel silence soit son partage !  <p> " Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'arme plia, par plusieurs charges enfonce : la droute informe et le honteux dsordre y entrrent ; le champ de bataille tait sem d'armes brises ; les chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes cumants, taient renverss en monceaux. Ce qui reste debout recule accabl de fatigue dans l'ost satanique extnu, qui se dfend  peine ; surpris par la ple frayeur, pour la premire fois surpris par la frayeur et par le sentiment de la douleur, ces anges fuient ignominieusement, amens  ce mal par le pch de la dsobissance : jusqu' cette heure, ils n'avaient t assujettis ni  la crainte, ni  la fuite, ni  la douleur.  <p> " Il en tait tout autrement des inviolables saints ; d'un pas assur en phalange carre, ils avanaient entiers, invulnrables, impntrablement arms : tel tait l'immense avantage que leur donnait leur innocence sur leurs ennemis ; pour n'avoir pas pch, pour n'avoir pas dsobi, au combat ils demeuraient sans fatigue, inexposs  souffrir des blessures, bien que de leur rang par la violence carts.  <p> " La nuit  prsent commenait sa course ; rpandant dans le Ciel l'obscurit, elle imposa le silence et une agrable trve  l'odieux fracas de la guerre : sous son abri nbuleux se retirrent le vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, rests les matres, campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, chrubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles disparut, au loin retir dans l'ombre. Priv de repos, il appelle de nuit ses potentats au conseil ; au milieu d'eux et non dcourag, il leur parle ainsi :  <p> " O vous,  prsent par le danger prouvs,  prsent connus dans les armes pour ne pouvoir tre domins, chers compagnons trouvs dignes non seulement de la libert (trop mince prtention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur, d'empire, de gloire et de renomme ! Vous avez soutenu pendant un jour dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des jours ternels ?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du Ciel, d'autour de son trne, avait envoy de plus puissant contre nous, ce qu'il avait jug suffisant pour nous soumettre  sa volont : il n'en est pas ainsi arriv !... Donc, ce semble, nous pouvons le regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque ici on avait cru  son omniscience. Il est vrai, moins fortement arms, nous avons eu quelques souffrances, jusque alors inconnues ; mais aussitt qu'elles ont t connues, elles ont t mprises, puisque nous savons maintenant que notre forme empyre, ne pouvant recevoir d'atteinte mortelle, est imprissable ; quoique perce de blessures, elle se referme bientt, gurie par sa vigueur native. A un mal si lger regardez donc le remde comme facile. Peut-tre des armes plus valides, des armes plus imptueuses, serviront dans la prochaine rencontre  amliorer notre position,  rendre pire celle de nos ennemis, ou  galiser ce qui fait entre nous l'imparit, qui n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cache les a laisss suprieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et notre entendement sain, une dlibration et une active recherche dcouvriront cette cause. "  <p> " Il s'assit, et dans l'assemble se leva Nisroc, le chef des principauts ; il se leva comme un guerrier chapp d'un combat cruel : travaill de blessures, ses armes fendues et haches jusqu' destruction, l'un air sombre il parla en rpondant ainsi :  <p> " Librateur, toi qui nous dlivras des nouveaux matres, guide  la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour des dieux, nous la trouvons trop ingale, la tche de combattre dans la douleur contre des armes ingales, contre des ennemis exempts de douleur et impassibles. De ce mal notre ruine doit ncessairement advenir ; car que sert la valeur, ou la force, quoique sans pareilles, lorsqu'on est dompt par la douleur, qui subjugue tout et fait lcher les mains aux plus puissants ? Peut-tre pourrions-nous retrancher de la vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre contents, ce qui est la vie la plus calme ; mais la douleur est la parfaite misre, le pire des maux ; et si elle est excessive, elle surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de plus efficace pour porter des blessures  nos ennemis, encore invulnrables, ou qui saura nous armer d'une dfense pareille  la leur, ne mritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre dlivrance. "  <p> " Satan, avec un visage compos, rpliqua :  <p> " Ce secours non encore invent, que tu crois justement si essentiel  nos succs, je te l'apporte. Qui de nous contemple la brillante surface de ce terrain cleste sur lequel nous vivons, ce spacieux continent du Ciel orn de plantes, de fruits, de fleurs, d'ambroisie, de perles et d'or ; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses pour ne comprendre d'o elles germent profondment sous la terre ? matriaux noirs et crus d'une cume spiritueuse et igne, jusqu' ce que, touches et pntres d'un rayon des Cieux, elles poussent si belles et s'panouissent  la lumire ambiante ?  <p> " Ces semences dans leur noire nativit, l'abme nous les cdera, fcondes d'une flamme infernale. Foules dans des machines creuses, longues et rondes ;  l'autre ouverture dilates et embrases par le toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin  notre ennemi de tels instruments de dsastre, qu'ils abmeront, mettront en pices tout ce qui s'lvera  l'oppos ; nos adversaires craindront que nous n'ayons dsarm le Dieu Tonnant de son seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long ; avant le lever du jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons ! quittons la frayeur :  la force et  l'habilet runies, songeons que rien n'est difficile, encore moins dsespr. "  <p> " Il dit : ses paroles firent briller leur visage abattu, et ravivrent leur languissante esprance. Tous admirent l'invention ; chacun s'tonne de n'avoir pas t l'inventeur ; tant parat aise une fois trouve la chose qui non trouve aurait t crue impossible ! Par hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de ta race,  Adam, appliqu  la perversit ou inspir par une machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour dsoler les fils des hommes entrans par le pch  la guerre et au meurtre.  <p> " Les dmons sans dlai volent du conseil  l'ouvrage ; nul ne demeure discourant ; d'innombrables mains sont prtes ; en un moment ils retournent largement le sol cleste, et ils aperoivent dessous les rudiments de la nature dans leur conception brute ; ils rencontrent les cumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les rduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en rserve.  <p> " Les uns fouillent les veines caches des mtaux et des pierres (cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs machines et leurs balles, messagres de ruine ; les autres se pourvoient de roseaux allums, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se rangrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans tre aperus.  <p> " Ds que le bel et matinal orient apparut dans le Ciel, les anges victorieux se levrent et la trompette du matin chanta : Aux armes ! Ils prirent leurs rangs en panoplie d'or ; troupe resplendissante, bientt runie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore regardent alentour, et des claireurs lgrement arms rdent de tous cts dans chaque quartier pour dcouvrir le distant ennemi, pour savoir dans quel lieu il a camp ou fui, si pour combattre il est en mouvement ou fait halte. Bientt ils le rencontrrent, bannires dployes, s'approchant en bataillon lent, mais serr. En arrire, d'une vitesse extrme, Zophiel, des chrubins l'aile la plus rapide, vient volant et crie du milieu des airs :  <p> " Aux armes, guerriers ! aux armes pour le combat ! l'ennemi est prs ; ceux que nous croyions en fuite nous pargneront ce jour une longue poursuite : ne craignez pas qu'ils fuient ; ils viennent aussi pais qu'une nue, et je vois fixe sur leur visage la morne rsolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large bouclier, baiss ou lev ; car ce jour, si j'en crois mes conjectures, ne rpandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flches barbeles de feu. "  <p> " Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mmes taient sur leurs gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble, ils vont au cri d'alarme et s'avancent en bataille. Quand voici venir  peu de distance,  pas pesants, l'ennemi s'approchant pais et vaste, tranant dans un carr creux ses machines diaboliques, enfermes de tous cts par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les deux armes s'apercevant s'arrtent quelque temps, mais soudain Satan parut  la tte de la sienne, et fut entendu, commandant ainsi  haute voix :  <p> " Avant-garde !  droite et  gauche dployez votre front, afin que tous ceux qui nous hassent puissent voir combien nous cherchons la paix et la conciliation, combien nous sommes prts  les recevoir  coeur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures et s'ils ne nous tournent pas le dos mchamment ; mais je le crains. Cependant tmoin le Ciel !... O Ciel, sois tmoin,  cette heure, que nous dchargeons franchement notre coeur ! Vous qui, dsigns, vous tenez debout, acquittez-vous de votre charge ; touchez brivement ce que nous proposons, et haut, que tous puissent entendre. "  <p> " Ainsi se raillant en termes ambigus,  peine a-t-il fini de parler, qu' droite et  gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre flanc se retire :  nos yeux se dcouvre, chose nouvelle et trange ! un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, poses sur des roues, car elles auraient ressembl beaucoup  des colonnes ou  des corps creux faits de chne ou de sapin mond dans le bois, ou abattu sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'et bill largement devant nous, pronostiquant une fausse trve. Derrire chaque pice se tenait un sraphin ; dans sa main se balanait un roseau allum, tandis que nous demeurions en suspens runis et proccups dans nos penses.  <p> " Ce ne fut pas long, car soudain tous  la fois les sraphins tendent leurs roseaux, et les appliquent  une ouverture troite qu'ils touchent lgrement. A l'instant tout le Ciel apparut en flammes, mais aussitt obscurci par la fume, flammes vomies de ces machines  la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec un bruit furieux et dchirait toutes ses entrailles, dgorgeant leur surabondance infernale : des tonnerres rams, des grles de globes de fer. Dirigs contre l'ost victorieux, ils frappent avec une furie tellement imptueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester debout, bien qu'autrement ils seraient rests fermes comme des rochers. Ils tombent par milliers, l'ange roul sur l'archange, et plus vite encore  cause de leurs armes : dsarms ils auraient pu aisment, comme esprits, s'chapper rapides par une prompte contraction ou par un dplacement ; mais alors il s'ensuivit une honteuse dispersion et une droute force. Il ne leur servit de rien de relcher leurs files serres : que pouvaient-ils faire ? Se prcipiteraient-ils en avant ? Une rpulsion nouvelle, une indcente chute rpte, les feraient mpriser davantage et les rendraient la rise de leurs ennemis : car on apercevait range une autre ligne de sraphins, en posture de faire clater leur second tir de foudre : reculer battus, c'est ce qu'abhorraient le plus les anges fidles.  <p> Satan vit leur dtresse, et s'adressant en drision  ses compagnons : " Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant ? Tout  l'heure ils s'avanaient fiers, et quand, pour les bien recevoir avec un front et un coeur ouverts (que pouvons-nous faire de plus ?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils changent d'ides, ils fuient, et tombent dans d'tranges folies, comme s'ils voulaient danser ! Toutefois pour une danse ils semblent un peu extravagants et sauvages ; peut-tre est-ce de la joie de la paix offerte. Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions taient entendues, nous les pourrions contraindre  une prompte rsolution. "  <p> " Blial, sur le mme ton de plaisanterie :  <p> " Gnral, les termes d'accommodement que nous leur avons envoys sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont t amuss et plusieurs tourdis : celui qui les reoit en face est dans la ncessit, de la tte aux pieds, de les bien comprendre ; s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire connatre quand nos ennemis ne marchent pas droit "  <p> " Ainsi, dans une veine de gaiet, ils bouffonnaient entre eux, levs dans leurs penses au-dessus de toute incertitude de victoire : ils prsumaient si facile d'galer par leurs inventions l'Eternel Pouvoir, qu'ils mprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son arme tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas longtemps : la rage inspira enfin les lgions fidles, et leur trouva des armes  opposer  cet infernal malheur.  <p> " Aussitt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants !) ils jettent au loin leurs armes ; lgers comme le sillon de l'clair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du Ciel cette varit agrable de colline et de valle) ; ils les branlent en les secouant  et l dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forts, et, les enlevant par leurs ttes chevelues, les portent dans leurs mains. L'tonnement et, sois-en sr, la terreur, saisirent les rebelles quand, venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourn en haut, jusqu' ce que, lances sur le triple rang des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis furent profondment ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis eux-mmes furent envahis aprs ; au-dessus de leurs ttes volaient de grands promontoires qui venaient dans l'air rpandant l'ombre et accablaient des lgions entires armes. Leurs armures accroissaient leur souffrance : leur substance enferme dedans tait crase et broye, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur arrachait des gmissements douloureux. Longtemps ils luttrent sous cette masse avant de pouvoir s'vaporer d'une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumire, la plus pure nagure, maintenant devenue grossire par le pch.  <p> " Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins : ainsi les monts rencontrent dans l'air les monts lancs de part et d'autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante ; bruit infernal ! La guerre ressemble  des jeux publics auprs de cette rumeur. Une horrible confusion entasse sur la confusion s'leva. Et alors tout le Ciel serait all en dbris et se serait couvert de ruines, si le Pre tout-puissant qui sige enferm dans son inviolable sanctuaire des Cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait prvu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand dessein : honorer son Fils consacr, veng de ses ennemis, et dclarer que tout pouvoir lui tait transfr. A ce Fils, assesseur de son trne, il adresse ainsi la parole :  <p> " Splendeur de ma gloire, Fils bien aim, Fils sur le visage duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinit, toi dont la main excute ce que je fais par dcret, seconde omnipotence ! deux jours dj passs (deux jours tels que nous comptons les jours du Ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces dsobissants. Le combat a t violent, comme il tait trs probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se rencontrent en armes ; car je les ai laisss  eux-mmes, et tu sais qu' leur cration je les fis gaux, et que le pch seul les a dpareills, lequel encore a opr insensiblement, car je suspends leur arrt : dans un perptuel combat, il leur faudrait donc ncessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouve.  <p> " La guerre lasse a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lch les rnes  une fureur dsordonne, se servant de montagnes pour armes ; oeuvre trange dans le Ciel et dangereuse  toute la nature. Deux jours se sont donc couls ; le troisime est tien :  toi je l'ai destin, et j'ai pris patience jusque ici, afin que la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfus une vertu, une grce si immense, que tous, au Ciel et dans l'Enfer, puissent connatre ta force incomparable : cette commotion perverse ainsi apaise manifestera que tu es le plus digne d'tre hritier de toutes choses, d'tre hritier et d'tre roi par l'onction sainte, ton droit mrit. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de ton pre ; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui branlent les bases du Ciel ; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre ; revts mes toutes-puissantes armes, suspends mon pe  ta forte cuisse. Poursuis ces fils des tnbres, chasse-les de toutes les limites du Ciel dans l'abme extrieur. L, qu'ils apprennent, puisque cela leur plat,  mpriser Dieu, et le Messie son roi consacr. "  <p> " Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein ; lui reut ineffablement sur son visage tout son Pre pleinement exprim, et la divinit filiale rpondit ainsi :  <p> " - O Pre,  souverain des trnes clestes, le Premier, le Trs-Haut, le Trs-Saint, le Meilleur ! tu as toujours cherch  glorifier ton Fils ; moi, toujours  te glorifier, comme il est trs juste. Ceci est ma gloire, mon lvation, et toute ma flicit, que, te complaisant en moi, tu dclares ta volont accomplie : l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, ton prsent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu' la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.  <p> " Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revtir de tes terreurs comme je me revts de tes misricordes, image de toi en toutes choses. Arm de ta puissance, j'affranchirai bientt le Ciel de ces rebelles, prcipits dans leur mauvaise demeure prpare ; ils seront livrs  des chanes de tnbres et au ver qui ne meurt point, ces mchants qui ont pu se rvolter contre l'obissance qui t'est due, toi  qui obir est la flicit suprme ! Alors ces saints, sans mlange, et spars loin des impurs, entoureront ta montagne sacre, te chanteront des allluias sincres, des hymnes de haute louange, et avec eux, moi leur chef. "  <p> " Il dit : s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire o il sige ; et le troisime matin sacr perant  travers le Ciel commenait  briller. Soudain s'lance, avec le bruit d'un tourbillon, le chariot de la divinit paternelle, jetant d'paisses flammes, roues dans des roues, char non tir, mais anim d'un esprit, et escort de quatre formes de chrubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes ; tout leur corps et leurs ailes sont sems d'yeux semblables  des toiles ; les roues, de bril, ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous cts. Sur leur tte est un firmament de cristal o s'lve un trne de saphir marquet d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.  <p> " Tout arm de la panoplie cleste du radieux Urim, ouvrage divinement travaill, le Fils monte sur ce char. A sa main droite est assise la Victoire aux ailes d'aigle ;  son ct pendent son arc et son carquois rempli de trois carreaux de foudre ; et autour de lui roulent des flots furieux de fume, de flammes belliqueuses et d'tincelles terribles.  <p> " Accompagn de dix mille mille saints il s'avance : sa venue brille au loin, et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ou compter le nombre) sont vus  l'un et  l'autre de ses cts. Lui, sur les ailes des chrubins, est port sublime dans le Ciel de cristal, sur un trne de saphir clatant au loin. Mais les siens l'aperurent les premiers ; une joie inattendue les surprit quand flamboya, port par des anges, le grand tendard du Messie, son signe dans le Ciel. Sous cet tendard Michel runit aussitt ses bataillons, rpandus sur les deux ailes, et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps.  <p> " Devant le Fils la puissance divine prparait son chemin :  son ordre les montagnes dracines se retirrent chacune  leur place : elles entendirent sa voix, s'en allrent obissantes ; le Ciel renouvel reprit sa face accoutume, et avec de fraches fleurs la colline et le vallon sourirent.  <p> " Ils virent cela, les malheureux ennemis, mais ils demeurrent endurcis, et pour un combat rebelle rallirent leurs puissances : insenss ! concevant l'esprance du dsespoir ! Tant de perversit peut-elle habiter dans des esprits clestes ? Mais pour convaincre l'orgueilleux,  quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles peuvent porter l'opinitre  cder ? Ils s'obstineront davantage par ce qui devait le plus les ramener : dsols de la gloire du Fils,  cette vue l'envie les saisit ; aspirant  sa hauteur, ils se remirent firement en bataille, rsolus par force ou par fraude de russir et de prvaloir  la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une dernire et universelle ruine : maintenant ils se prparent au combat dcisif, ddaignant la fuite ou une lche retraite, quand le grand Fils de Dieu  toute son arme range  sa droite et  sa gauche parla ainsi :  <p> " - Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints ; restez ici, vous, anges arms ; ce jour reposez-vous de la bataille. Fidle a t votre vie guerrire, et elle est accepte de Dieu ; sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reu vous avez employ invinciblement. Mais le chtiment de cette bande maudite appartient  un autre bras ; la vengeance est  lui ou  celui qu'il en a seul charg. Ni le nombre ni la multitude ne sont appels  l'oeuvre de ce jour ; demeurez seulement, et contemplez l'indignation de Dieu, verse par moi sur ces impies. Ce n'est pas vous, c'est moi, qu'ils ont mpris, moi qu'ils ont envi ; contre moi est toute leur rage, parce que le Pre,  qui dans le royaume suprme du Ciel la puissance et la gloire appartiennent, m'a honor selon sa volont. C'est donc pour cela qu'il m'a charg de leur jugement, afin qu'ils aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi dans le combat qui est le plus fort, d'eux tous contre moi, ou de moi seul contre eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux d'aucune autre supriorit, que peu leur importe qui les surpasse autrement, je consens  n'avoir pas avec eux d'autre dispute. "  <p> " Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop svre pour tre regarde ; rempli de colre, il marche  ses ennemis. Les quatre figures dploient  la fois leurs ailes toiles avec une ombre formidable et continue ; et les orbes de son char de feu roulrent avec le fracas du torrent des grandes eaux ou d'une nombreuse arme. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, sombre comme la nuit. Sous ses roues brlantes, l'immobile empyre trembla dans tout son entier ; tout, except le trne mme de Dieu. Bientt il arrive au milieu d'eux ; dans sa main droite tenant dix mille tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les mes des rebelles. Etonns, ils cessent toute rsistance, ils perdent tout courage : leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et les casques, et les ttes des trnes et des puissants sraphins prosterns, le Messie passe ; ils souhaitent alors que les montagnes soient encore jetes sur eux comme un abri contre sa colre ! Non moins temptueuses, des deux cts ses flches partent des quatre figures  quatre visages sems d'yeux, et sont jetes par les roues vivantes, galement semes d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ces roues ; chaque oeil lanait des clairs, et dardait parmi les maudits une pernicieuse flamme, qui fltrissait toute leur force, desschait leur vigueur accoutume, et les laissait puiss, dcourags, dsols, tombs. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moiti de sa force, mais retint  moiti son tonnerre : car son dessein n'tait pas de les dtruire, mais de les draciner du Ciel. Il releva ceux qui taient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau timide press ensemble, il les chasse devant lui foudroys, poursuivis par les terreurs et les furies, jusqu'aux limites et  la muraille de cristal du Ciel. Le Ciel s'ouvre, se roule en dedans, et laisse  dcouvert par une brche spacieuse l'abme dvast. Cette vue monstrueuse les frappe d'horreur ; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les repousse : tte baisse, ils se jettent eux-mmes en bas du bord du Ciel : la colre ternelle brle aprs eux dans le gouffre sans fond.  <p> " L'Enfer entendit le bruit pouvantable ; l'Enfer vit le Ciel croulant du Ciel : il aurait fui effray ; mais l'inflexible Destin avait jet trop profondment ses bases tnbreuses et l'avait trop fortement li.  <p> " Neuf jours il tombrent ; le Chaos confondu rugit, et sentit une dcuple confusion dans leur chute  travers sa froce anarchie ; tant cette norme droute l'encombra de ruines ! L'Enfer bant les reut tous enfin, et se referma sur eux ; l'Enfer, leur convenable demeure, l'Enfer pntr d'un feu inextinguible, maison de malheur et de tourment. Le Ciel soulag se rjouit ; il rpara bientt la brche de sa muraille, en retournant au lieu d'o il s'tait repli.  <p> " Seul vainqueur, par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent tmoins oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'allgresse au-devant de lui s'avancrent ; et dans leur marche, ombrags de palmes, chaque brillante hirarchie chantait le triomphe, le chantait lui, roi victorieux, fils, hritier du Seigneur. A lui tout pouvoir est donn ; de rgner il est le plus digne !  <p> " Clbr, il passe triomphant au milieu du Ciel, dans les parvis et dans le temple de son Pre tout-puissant lev sur un trne ; son Pre le reut dans la gloire o maintenant il est assis  la droite de la batitude.  <p> " C'est ainsi que (mesurant les choses du Ciel aux choses de la terre),  ta demande,  Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est pass, je t'ai rvl ce qui autrement aurait pu demeurer cach  la race humaine : la discorde survenue et la guerre dans le Ciel entre les puissances angliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant trop haut, se rvoltrent avec Satan : il est maintenant jaloux de ton tat, et complote pour te dtourner aussi de l'obissance, afin qu'avec lui, priv de flicit, tu partages son chtiment, l'ternelle misre. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance s'il pouvait, comme une peine faite au Trs-Haut, t'obtenir une fois pour compagnon de son malheur. Mais ne prte pas l'oreille  ses tentations ; avertis ta plus faible ; profite d'avoir appris d'un exemple terrible la rcompense de la dsobissance : ils auraient pu demeurer fermes ; cependant ils tombrent ; qu'il t'en souvienne, et crains de transgresser. " <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_8'><H3>Livre VII<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Raphael,  la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a t d'abord cr : Dieu, ayant expuls du ciel Satan et ses anges, dclara que son plaisir tait de crer un autre monde et d'autres cratures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire, et avec un cortge d'anges, pour accomplir l'oeuvre de la cration en six jours. Les anges clbrent par des cantiques cette cration et la rascension du Fils au ciel.  <p> <p> Descends du Ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appele ! En suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au dessus de l'Olympe, au-dessus du vol de l'aile de Pgase. Ce n'est pas le nom, c'est le sens de ce nom que j'invoque ; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu n'habites pas le sommet du vieil Olympe ; mais ne du Ciel, avant que les collines parussent ou que la fontaine coult, tu conversais avec l'ternelle Sagesse, la Sagesse ta soeur, et tu te jouais avec elle en prsence du Pre tout-puissant, qui se plaisait  ton chant cleste. Enlev par toi je me suis hasard dans le Ciel des Cieux, moi, hte de la terre, et j'ai respir l'air de l'empyre que tu temprais : avec la mme sret guid en bas, rends-moi  mon lment natal, de peur que, dmont par ce coursier volant sans frein (comme autrefois Bellrophon dans une rgion plus abaisse), je ne tombe sur le champ Alien, pour y errer gar et abandonn.  <p> La moiti de mon sujet reste encore  chanter, mais dans les bornes plus troites de la sphre diurne et visible. Arrt sur la terre, non ravi au-dessus du ple, je chanterai plus srement d'une voix mortelle ; elle n'est devenue ni enroue ni muette, quoique je sois tomb dans de mauvais jours, dans de mauvais jours, quoique tomb parmi des langues mauvaises, parmi les tnbres et la solitude, et entour de prils. Cependant, je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l'orient.  <p> Prside toujours  mes chants, Uranie ! et trouve un auditoire convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie ; race de cette horde forcene qui dchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, o l'oreille des bois et des rochers tait ravie, jusqu' ce que la clameur sauvage eut noy la harpe et la voix : la muse ne put dfendre son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie,  celui qui t'implore ; car toi, tu es un songe cleste, elle un songe vain.  <p> Dis,  desse, ce qui suivit aprs que Raphael, l'archange affable, eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de ce qui arriva dans le Ciel  ces apostats, de peur qu'il n'en arrivt de mme dans le Paradis  Adam et  sa race (chargs de ne pas toucher  l'arbre interdit) s'ils transgressaient et mprisaient ce seul commandement, si facile  observer, au milieu du choix de tous les autres gots qui pouvaient plaire  leurs apptits, quel qu'en ft le caprice.  <p> Adam, avec Eve sa compagne, avait cout attentivement l'histoire ; il tait rempli d'admiration et plong dans une profonde rverie en coutant des choses si leves et si tranges ; choses  leur pense si inimaginables, la haine dans le Ciel, la guerre si prs de la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion ! Mais bientt le mal chass retombait comme un dluge sur ceux dont il avait jailli, impossible  mler  la batitude.  <p> Maintenant Adam rprima bientt les doutes qui s'levaient dans son coeur, et il est conduit (encore sans pch) par le dsir de connatre ce qui le touche de plus prs : comment ce monde visible du Ciel et de la terre commena ; quand et d'o il fut cr ; pour quelle cause ; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Eden, avant ce dont il a souvenir. Comme un homme de qui l'altration est  peine soulage suit de l'oeil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu excite une soif nouvelle, Adam procde de la sorte  interroger son hte cleste :  <p> " De grandes choses et pleines de merveilles, bien diffrentes de celles de ce monde, tu as rvles  nos oreilles, interprte divin, par faveur envoy de l'Empyre pour nous avertir  temps de ce qui aurait pu causer notre perte s'il nous et t inconnu, l'humaine connaissance n'y pouvant atteindre. Nous devons des remerciements immortels  l'infinie bont, et nous recevons son avertissement avec une rsolution solennelle d'observer invariablement sa volont souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as daign avec complaisance nous faire part, pour notre instruction, de choses au-dessus de la pense terrestre (choses qu'il nous importait de savoir, comme il l'a sembl  la suprme sagesse), daigne maintenant descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-tre ne nous est pas moins utile de savoir : quand commena ce Ciel que nous voyons si distant et si haut, orn de feux mouvants et innombrables ; qu'est-ce que cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement rpandu, embrassant tout autour cette terre fleurie ; quelle cause mut le Crateur, dans son saint repos de toute ternit,  btir si tard dans le Chaos, et comment l'ouvrage commenc fut tt achev. S'il ne te l'est pas dfendu, tu peux nous dvoiler ce que nous demandons, non pour sonder les secrets de son ternel empire, mais pour glorifier d'autant plus ses oeuvres que nous les connatrons davantage.  <p> " Et la grande lumire du jour a encore  parcourir beaucoup de sa carrire, quoique dj sur son dclin : suspendu dans le Ciel, le soleil retenu par ta voix coute ta voix puissante ; il s'arrtera plus longtemps pour te our raconter son origine et le lever de la nature du sein du confus abme. Ou, si l'toile du soir et la lune  ton audience se htent, la nuit avec elle amnera le silence ; le sommeil en coutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander l'absence jusqu' ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que brille le matin. "  <p> Ainsi Adam supplia son hte illustre, et ainsi l'ange, semblable  un dieu, lui rpondit avec douceur :  <p> " Que cette demande faite avec prudence te soit accorde ; mais pour raconter les oeuvres du Tout-Puissant, quelles paroles, quelle langue de sraphin peuvent suffire, ou quel coeur d'homme suffirait  les comprendre ? Cependant, ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux servir  glorifier le Crateur et  te rendre aussi plus heureux ne sera pas soustrait  ton oreille. J'ai reu la commission d'en haut de rpondre  ton dsir de savoir, dans certaines limites : au del, abstiens-toi de demander ; ne laisse pas tes propres imaginations esprer des choses non rvles, que le roi invisible, seul omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables  personne sur la terre ou dans le Ciel : assez reste en dehors de cela  chercher et  connatre. Mais la science est comme la nourriture ; elle n'a pas moins besoin de temprance pour en rgler l'apptit et pour savoir en quelle mesure l'esprit la peut bien supporter ; autrement elle oppresse par son excs et change bientt la sagesse en folie, comme la nourriture en fume.  <p> " Sache donc : aprs que Lucifer (ainsi appel parce qu'il brillait autrefois dans l'arme des anges plus que cette toile parmi les toiles) eut t prcipit du Ciel dans son lieu avec ses lgions brlantes,  travers l'abme, le Fils tant retourn victorieux avec ses saints, le Tout-Puissant, ternel Pre, contempla de son trne leur multitude, et parla de la sorte  son Fils :  <p> " Du moins notre jaloux ennemi s'est tromp, lui qui croyait que tous comme lui seraient rebelles : par leur secours il se flattait (nous une fois dpossds) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, sige de la divinit suprme. Dans sa trahison il a entran plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant, la plus grande partie, je le vois, garde toujours son poste : le Ciel, peupl encore, conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes, quoique vastes, pour frquenter ce haut temple avec des observances dues et des rites solennels. Mais, de peur que le coeur de l'ennemi ne s'enfle du mal dj fait, en dpeuplant le Ciel (ce qu'il estime follement tre un dommage pour moi), je puis rparer ce dommage, si c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-mme. Dans un moment je crerai un autre monde ; d'un seul homme je crerai une race d'hommes innombrables pour habiter l, non ici, jusqu' ce qu'levs par degrs de mrite, prouvs par une longue obissance, ils s'ouvrent eux-mmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre change dans le Ciel, et le Ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en joie et en union sans fin.  <p> " En attendant, demeurez moins presss, vous, puissances clestes ; et toi, mon Verbe, fils engendr, par toi j'opre ceci : parle, et qu'il soit fait ! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit, qui couvre tout de son ombre. Va et ordonne  l'abme, dans des limites fixes, d'tre terre et Ciel. L'abme est sans bornes, parce que je suis : l'infini est rempli par moi ; l'espace n'est pas vide. Quoique moi-mme je ne sois circonscrit dans aucune tendue, je me retire et n'tends pas partout ma bont, qui est libre d'agir ou de n'agir pas : ncessit et hasard n'approchent pas de moi ; ce que je veux est destin. "  <p> " Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la divinit filiale, l'excuta. Immdiats sont les actes de Dieu, plus rapides que le temps et le mouvement, mais  l'oreille humaine ils ne peuvent tre dits que par la succession du discours, et dits de telle sorte que l'intelligence terrestre puisse les recevoir.  <p> " Grand triomphe et grande rjouissance furent aux Cieux, quand la volont du Tout-Puissant entendue fut ainsi dclare. Ils chantrent :  <p> " Gloire au Trs-Haut ! bonne volont aux hommes  venir, et paix dans leur demeure ! Gloire  celui dont la juste colre vengeresse a chass le mchant de sa vue et des habitations du juste ! A lui gloire et louange dont la sagesse a ordonn de crer le bien du mal : au lieu des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place vacante, et sa bont se rpandra dans des mondes et dans des sicles sans fin. "  <p> " Ainsi chantaient les hirarchies.  <p> " Cependant le Fils parut pour sa grande expdition, ceint de la toute-puissance, couronn des rayons de la majest divine : la sagesse et l'amour immense, et tout son Pre, brillaient en lui. Autour de son char se rpandaient sans nombre chrubins, sraphins, potentats, trnes, vertus, esprits ailes, et les chars ails de l'arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquit, placs par myriades entre deux montagnes d'airain, taient rservs pour un jour solennel, tout prts harnachs, quipages clestes ; maintenant ils se prsentent spontanment (car en eux vit un esprit) pour faire cortge  leur matre. Le Ciel ouvrit dans toute leur largeur ses portes ternelles, tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser passer le roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui venait de crer de nouveaux mondes.  <p> " Ils s'arrtrent tous sur le sol du Ciel, et contemplrent du bord l'incommensurable abme, orageux comme une mer, sombre, dvast, sauvage, boulevers jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiger la hauteur du Ciel et pour confondre le centre avec le ple.  <p> " Silence, vous, vagues troubles ! et toi, abme, paix, dit le Verbe, qui fait tout ; cessez vos discordes ! "  <p> " Il ne s'arrta point, mais enlev sur les ailes des chrubins, plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde qui n'tait pas n ; car le chaos entendit sa voix : le cortge des anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la cration et les merveilles de sa puissance. Alors il arrte les roues ardentes, et prend dans sa main le compas d'or prpar dans l'ternel trsor de Dieu, pour tracer la circonfrence de cet univers et de toutes les choses cres. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l'autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :  <p> " Jusque l tends-toi, jusque l vont tes limites ; que ceci soit ton exacte circonfrence,  monde ! "  <p> " Ainsi Dieu cra le Ciel, ainsi il cra la Terre, matire informe et vide. De profondes tnbres couvraient l'abme ; mais sur le calme des eaux l'esprit de Dieu tendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale  travers la masse fluide ; mais il prcipita en bas la lie noire, tartarenne, froide, infernale, oppose  la vie. Alors il runit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables ; il rpartit le reste en plusieurs places, et tendit l'air entre les objets : la Terre, d'elle-mme balance, sur son centre posa.  <p> <p> " Que la lumire soit ! " dit Dieu :  <p> " Soudain la lumire thre, premire des choses, quintessence pure, jaillit de l'abme, et partie de son orient natal, elle commena  voyager  travers l'obscurit arienne, enferme dans un nuage sphrique rayonnant, car le Soleil n'tait pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle sjourna quelque temps.  <p> " Dieu vit que la lumire tait bonne, et il spara la lumire des tnbres par hmisphre : il donna  la lumire le nom de jour, et aux tnbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans tre clbr, ce jour, sans tre chant par les choeurs clestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la premire fois exhalant la lumire des tnbres ; jour de naissance du Ciel et de la Terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe universel ils touchrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses oeuvres : ils le chantrent Crateur, quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.  <p> " Dieu dit derechef :  <p> " Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il spare les eaux d'avec les eaux. "  <p> " Et Dieu fit le firmament, tendue d'air lmentaire, liquide, pur, transparent, rpandu en circonfrence jusqu' la convexit la plus recule de son grand cercle ; division ferme et sre, sparant les eaux infrieures de celles qui sont au-dessus. Car ainsi que la terre, Dieu btit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large ocan de cristal, et fort loign du bruyant dsordre du chaos, de pour que ses rudes extrmits contigus ne drangeassent la structure entire de ce monde : et Dieu donna au firmament le nom de Ciel. Ainsi du soir et du matin, le choeur chanta le second jour.  <p> " La Terre tait cre, mais encore ensevelie, embryon prmatur, dans les entrailles des eaux ; elle n'apparaissait pas : sur toute la surface de la Terre le plein ocan s'tendait, non inutile, car par une humidit tide et prolifique, attendrissant tout le globe de la Terre, il faisait fermenter cette mre commune pour qu'elle pt concevoir, sature d'une moiteur vivifiante.  <p> " Dieu dit alors :  <p> " - Que les eaux qui sont sous le Ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l'lment aride paraisse. "  <p> " Aussitt apparaissent deux montagnes normes, mergentes, et leurs larges dos pels se soulevant jusqu'aux nues ; leurs ttes montent dans le Ciel. Aussi hautes que s'levrent les collines intumescentes, aussi bas s'affaissa un bassin creux, vaste et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une prcipitation joyeuse, enroules comme des gouttes sur la poussire qui se forme en globules par l'aridit. Une partie de ces eaux avec hte s'lve en mur de cristal ou en montagne  pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armes  l'appel des trompettes (car tu as entendu parler d'armes) s'attroupent autour de leurs tendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague l o elle trouve une issue, dans la pente escarpe torrent imptueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux ; chose facile avant que Dieu et ordonn  la terre de devenir sche partout, except entre ces bords o coulent aujourd'hui les neuves qui entranent incessamment leur humide cortge.  <p> " Dieu appela terre l'lment aride, et le grand rservoir des eaux rassembles, il l'appela mer ; il vit que cela tait bon, et dit :  <p> " Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espce, et qui renferment leur semence en eux-mmes sur la terre. "  <p> " A peine a-t-il parl que la terre nue (jusqu'alors dserte et chauve, sans ornement, dsagrable  la vue) poussa une herbe tendre, qui revtit universellement sa surface d'une charmante verdure ; alors les plantes de diffrentes feuilles, qui soudain fleurirent en dployant leurs couleurs varies, gayrent son sein, suavement parfum. Et celles-ci taient  peine panouies que la vigne fleurit, charge d'une multitude de grappes ; la courge enfle rampa, le chalumeau du bl se rangea en bataille dans son champ, l'humble buisson et l'arbrisseau mlrent leur chevelure hrisse. Enfin s'levrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils dployrent leurs branches surcharges, enrichies de fruits ou emperles de fleurs. Les collines se couronnrent de hautes forts, les valles et les fontaines de touffes de bois, les fleuves de bordures le long de leur cours. La Terre  prsent parut un Ciel, sjour o les dieux pouvaient habiter, errer avec dlices, et se plaire  frquenter ses sacrs ombrages.  <p> " Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs ; mais il s'levait du sol une vapeur de rose qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu cra avant qu'elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela tait bon. Et le soir et le matin clbrrent le troisime jour.  <p> " Le Tout-Puissant parla encore :  <p> " - Que des corps de lumire soient faits dans la haute tendue du Ciel, afin qu'ils sparent le jour de la nuit ; et qu'ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des annes, et qu'ils soient pour flambeaux : comme je l'ordonne, leur office, dans le firmament du Ciel, sera de donner la lumire  la terre ! " Et cela fut fait ainsi.  <p> " Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilit pour l'homme), le plus grand pour prsider au jour, le plus petit pour prsider  la nuit. Et il fit les toiles, et les mit dans le firmament du Ciel pour illuminer la Terre, et pour rgler le jour et pour rgler la nuit dans leur vicissitude, et pour sparer la lumire d'avec les tnbres. Dieu vit en contemplant son grand ouvrage que cela tait bon.  <p> " Car le soleil, sphre puissante, fut celui des corps clestes qu'il fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance thre. Ensuite il forma la Lune globuleuse et les toiles de toutes grandeurs, et il sema le Ciel d'toiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumire dans son tabernacle de nue ; il la transplanta, et la plaa dans l'orbe du Soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumire liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd'hui grand palais de la lumire. L, comme  leur fontaine, les autres astres se rparant, puisent la lumire dans leurs urnes d'or, et c'est l que la plante du matin dore ses cornes. Par impression ou par rflexion ces astres augmentent leur petite proprit, bien que si loin de l'oeil humain on ne les voie que diminus D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, rgent du jour ; il investit tout l'horizon de rayons tincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du Ciel : le ple crpuscule et les Pliades formaient des danses devant lui, rpandant une bnigne influence.  <p> " Moins clatante, mais  l'opposite, sur le mme niveau dans l'ouest, la Lune tait suspendue : miroir du Soleil, elle en emprunte la lumire sur sa pleine face ; dans cet aspect, elle n'avait besoin d'aucune autre lumire, et elle garda cette distance jusqu' la nuit ; alors elle brilla  son tour dans l'orient, sa rvolution tant accomplie sur le grand axe des Cieux ; elle rgna dans son divisible empire avec mille plus petites lumires, avec mille et mille toiles ! Elles apparurent alors semant de paillettes l'hmisphre qu'ornaient, pour la premire fois, leurs luminaires radieux, qui se couchrent et se levrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnrent le quatrime jour.  <p> " Et Dieu dit :  <p> " Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, cratures vivantes. Et que les oiseaux volent au-dessus de la terre, les ailes dployes sous le firmament ouvert du Ciel. "  <p> " Et Dieu cra les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu'elles produisent abondamment, chacun selon leurs espces ; il cra aussi les oiseaux pourvus d'ailes, chacun selon son espce : et il vit que cela tait bon, et il les bnit en disant :  <p> " Croissez et multipliez ; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivires ; que les oiseaux se multiplient sur la terre. "  <p> " Aussitt les dtroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons, qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes cailles, glissent sous la verte vague ; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue, leur pturage, et s'garent dans des grottes de corail, ou, se jouant, clair rapide, montrent au soleil leur robe onde parseme de gouttes d'or ; ceux-l,  l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, pient leur proie sous les rochers. Le veau marin et les dauphins vots foltrent sur l'eau calme ; des poissons d'une masse prodigieuse, d'un port norme, se vautrant pesamment, font une tempte dans l'Ocan. L Lviathan, la plus grande des cratures vivantes, tendu sur l'abme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses oues attirent en dedans, et ses naseaux rejettent en dehors une mer.  <p> " Cependant, les antres tides, les marais, les rivages, font clore leur couve nombreuse de l'oeuf qui, bientt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus : bientt emplums, et en tat de voler, ils ont toutes leurs ailes ; et avec un cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils ddaignent la terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la cigogne, sur les roches escarpes et sur la cime des cdres, btissent leurs aires.  <p> " Une partie des oiseaux plane indolemment dans la rgion de l'air ; d'autres, plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun : intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes ariennes, qui volent au-dessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portes sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque anne ; l'air flotte, tandis qu'elles passent, vann par des plumes innombrables.  <p> " De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et dploient jusqu'au soir leurs ailes peintures : alors mme le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.  <p> " D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argents et dans les rivires leur sein duvteux. Le cygne, au cou arqu, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignit avec ses pieds en guise de rames ; souvent il quitte l'humide lment, et, s'levant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne rgion de l'air. D'autres sur la terre marchent fermes, le coq crt dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux toils. Ainsi les eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux le matin et le soir solennisrent le cinquime jour.  <p> " Le sixime et dernier jour de la cration se leva enfin, au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit :  <p> " Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espce ; les troupeaux et les reptiles, et les btes de la terre, chacun selon son espce ! "  <p> " La terre obit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d'innombrables cratures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gte se leva la bte fauve, l o elle se tient d'ordinaire dans la fort dserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne ; elles se levrent par couple sous les arbres : elles marchrent, le btail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-l en troupeaux pturant  la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantt les grasses mottes de terre mettent bas une gnisse ; tantt parat  moiti un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postrieure de son corps : alors il s'lance comme chapp de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinire tavele. L'once, le lopard et le tigre, s'levant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre miette. Le cerf rapide de dessous le sol lve sa tte branchue. A peine Bhmot, le plus gros des fils de la Terre, peut dgager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et blantes poussent comme des plantes ; le cheval marin et le crocodile cailleux restent indcis entre la terre et l'eau.  <p> " A la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver : les uns, en guise d'ailes, agitent leurs souples ventails, et dcorent leurs plus petits linaments rguliers de toutes les livres de l'orgueil de l't, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l'espce du serpent, tonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.  <p> " D'abord l'conome fourmi, prvoyante de l'avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand coeur ! modle peut-tre  l'avenir de la juste galit, elle unit en communaut ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l'abeille femelle qui nourrit dlicieusement son mari fainant, et btit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles  te rpter. Il ne t'est pas inconnu, le serpent (la bte la plus subtile des champs) ; d'une norme tendue quelquefois, il a des yeux d'airain, une crinire hirsute et terrible, quoiqu'il ne te soit point nuisible et qu'il obisse  ton appel.  <p> " Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord  leur cours. La terre acheve dans son riche appareil souriait charmante ; l'air, l'eau, la terre, taient frquents par l'oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bte qui marche : et le sixime jour n'tait pas encore accompli.  <p> " Il y manquait le chef-d'oeuvre, la fin de tout ce qui a t fait, un tre non courb, non brute comme les autres cratures, mais qui, dou de la saintet de la raison, pt dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-mme, gouverner le reste ; un tre qui, magnanime, pt correspondre d'ici avec le Ciel, mais reconnatre, dans sa gratitude, d'o son bien descend, et, le coeur, la voix, les yeux dvotement dirigs l, adorer, rvrer le Dieu suprme qui le fit chef de tous ses ouvrages. C'est pourquoi le Pre tout-puissant, ternel (car o n'est-il pas prsent ?), distinctement  son Fils parla de la sorte :  <p> " Faisons  prsent l'Homme  notre image et  notre ressemblance ; et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du Ciel, aux btes des champs,  toute la terre et  tous les reptiles qui se remuent sur la terre. "  <p> " Cela dit, il te forma, toi, Adam, toi,  Homme, poussire de la terre ! et il souffla dans tes narines le souffle de la vie : il te cra  sa propre image,  l'image exacte de Dieu, et tu devins une me vivante. Mle il te cra, mais il cra femelle ta compagne, pour ta race. Alors il bnit le genre humain, et dit :  <p> " Croissez, multipliez, et remplissez la Terre et vous l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du Ciel, et sur tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout o ils ont t crs, car aucun lieu n'est encore dsign par un nom. " <p> De l, comme tu sais, il te porta dans ce dlicieux bocage, dans ce jardin plant des arbres de Dieu, dlectables  voir et  goter. Et il te donna libralement tout leur fruit agrable pour nourriture (ici sont runies toutes les espces que porte toute la terre, varit infinie !) ; mais du fruit de l'arbre qui got, produit la connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir ; le jour o tu en manges, tu meurs. La mort est la peine impose ; prends garde, et gouverne bien ton apptit, de peur que le pch ne te surprenne, et sa noire suivante, la mort.  <p> " Ici Dieu finit ; et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que tout tait entirement bon : ainsi le soir et le matin accomplirent le sixime jour ; toutefois non pas avant que le Crateur, cessant son travail quoique non fatigu, retournt en haut, en haut au Ciel des cieux, sa sublime demeure, pour contempler de l ce monde nouvellement cr, cette addition  son empire, pour voir comment il se montrait en perspective de son trne, combien bon, combien beau, rpondant  sa grande ide.  <p> " Il s'enleva, suivi d'acclamations, et au son mlodieux de dix mille harpes qui faisaient entendre d'angliques harmonies. La terre, l'air, rsonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis) ; les Cieux et toutes les constellations retentirent, les plantes s'arrtrent dans leur station pour couter, tandis que la pompe brillante montait en jubilation. Ils chantaient :  <p> " Ouvrez-vous, portes ternelles ; ouvrez,  Cieux, vos portes vivantes ; laissez entrer le grand Crateur, revenu magnifique de son ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde ! Ouvrez-vous, et dsormais ouvrez-vous souvent ; car Dieu dlect daignera souvent visiter les demeures des hommes justes, et par une frquente communication il y enverra ses courriers ails, pour les messages de sa grce suprme. "  <p> " - Ainsi chantait le glorieux cortge dans son ascension : le Verbe  travers le Ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes clatantes, suivit le chemin direct jusqu' la maison ternelle de Dieu ; chemin large et ample, dont la poussire est d'or et le pav d'toiles, comme les toiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie lacte que tu dcouvres la nuit, comme une zone poudre d'toiles.  <p> " Et maintenant, sur la terre, le septime soir s'leva dans Eden, car le soleil s'tait couch, et le crpuscule, avant-coureur de la nuit, venait de l'orient, quand au saint mont, sommet lev du Ciel, trne imprial de la divinit,  jamais fixe, ferme et sr, la puissance filiale arriva et s'assit avec son Pre. Car lui aussi, quoiqu'il demeurt  la mme place (tel est le privilge de l'omniprsence), tait all invisible  l'ouvrage ordonn, lui commencement et fin de toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bnit et sanctifia le septime jour, parce qu'il se reposa ce jour-l de tout son ouvrage. Mais il ne fut pas chm dans un sacr silence : la harpe eut du travail, et ne se reposa pas ; la flte grave, le tympanon, tous les orgues au clavier mlodieux, tous les sons touchs sur la corde ou le fil d'or, confondirent de doux accords entremls de voix en choeur ou  l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans des encensoirs d'or, cachrent la montagne. La cration et l'oeuvre des six jours furent chantes :  <p> " Grands sont tes ouvrages,  Jhovah ! infini ton pouvoir ! quelle pense te peut mesurer, quelle langue te raconter ? Plus grand main tenant dans ton retour qu'aprs le combat des anges gants. Toi, ce jour-l tes foudres te magnifirent, mais il est plus grand de crer que de dtruire ce qui est cr. Qui peut te nuire, roi puissant, ou borner ton empire ? Facilement as-tu repouss l'orgueilleuse entre prise des esprits apostats et dissip leurs vains conseils, lorsque, dans leur impit, ils s'imaginrent te diminuer et retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche  t'amoindrir ne sert, contre son dessein, qu' manifester d'autant plus ta puissance ; tu emploies la mchancet de ton ennemi, et tu en fais sortir le bien : tmoin ce monde nouvellement cr, autre Ciel non loin de la porte du Ciel, fond en vue sur le pur cristallin, la mer de verre ; d'une tendue presque immense, ce Ciel a de nombreuses toiles, et chaque toile est peut-tre un monde destin  tre habit. Mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve la Terre, demeure des hommes, leur sjour agrable, avec son ocan infrieur rpandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils des hommes que Dieu a favoriss ainsi ! qu'il a crs  son image, pour habiter l et pour l'adorer, et en rcompense rgner sur toutes ses oeuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race d'adorateurs saints et justes ! Trois fois heureux s'ils connaissent leur bonheur et s'ils persvrent dans la justice.  <p> " Ils chantaient ainsi, et l'Empyre retentit d'allluias ; ainsi fut gard le jour du sabbat.  <p> " Je pense maintenant,  Adam, avoir pleinement satisfait  ta requte, qui demanda comment ce monde et la face des choses commencrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, ds le commencement, afin que la postrit, instruite par toi, le pt apprendre. <p> Si tu as  rechercher quelque autre chose ne surpassant pas l'intelligence humaine, parle ! " <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_9'><H3>Livre VIII<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Adam s'enquiert des mouvements clestes ; il reoit une rponse douteuse, et est exhort  chercher de prfrence des choses plus dignes d'tre connues. Adam y consent ; mais, dsirant encore retenir Raphael, il lui raconte les choses dont il se souvient depuis sa propre cration : sa translation dans le Paradis, son entretien avec Dieu touchant la solitude et une socit convenable ; sa premire rencontre et ses noces avec Eve. Son discours l-dessus avec l'Ange, qui part aprs des admonitions rptes.  <p> <p> L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix si charmante que pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore immobile pour l'couter. Enfin, comme nouvellement veill, il lui dit, plein de reconnaissance :  <p> " Quels remerciements suffisants, ou quelle rcompense proportionne, ai-je  t'offrir, divin historien qui as si abondamment tanch la soif que j'avais de connatre, qui as eu cette condescendance amicale de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant entendues avec surprise, mais avec dlice et, comme il est d, avec une gloire attribue au souverain Crateur. Nanmoins, quelque doute me reste, que ton explication peut seule rsoudre.  <p> " Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, compos du Ciel et de la Terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette Terre est une tache, un grain, un atome, compare avec le firmament et tous ses astres compts, qui semblent rouler dans des espaces incomprhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le prouvent. Quoi ? uniquement pour administrer la lumire l'espace d'un jour et d'une nuit autour de cette Terre opaque, et de cette tache d'un point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles ! En raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre, et sage, a pu commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, crer les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage ( ce qu'il parat), et imposer  leurs orbes de telles rvolutions sans repos, jour par jour rptes. Et cependant la Terre sdentaire (qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et reoit la chaleur et la lumire, comme le tribut d'une course incalculable, apport avec une rapidit incorporelle, rapidit telle que les nombres manquent pour l'exprimer. "  <p> Ainsi parla notre premier pre, et il sembla par sa contenance entrer dans des penses studieuses et abstraites ; ce qu'Eve apercevant du lieu o elle tait assise retire en vue, elle se leva avec une modestie majestueuse et une grce qui engageaient celui qui la voyait  souhaiter qu'elle restt. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs pour examiner comment ils prospraient, bouton et fleur ; ses lves, ils poussrent  sa venue, et, touchs par sa belle main, grandirent plus joyeusement Cependant elle ne se retira point, comme non charme de tels discours, ou parce que son oreille n'tait pas capable d'entendre ce qui tait lev ; mais elle se rservait ce plaisir, Adam racontant, elle seule auditrice ; elle prfrait  l'ange son mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger ; elle savait qu'il entremlerait d'agrables digressions et rsoudrait les hautes difficults par des caresses conjugales : des lvres de son poux les paroles ne lui plaisaient pas seules. Oh ! quand se rencontre  prsent un pareil couple, mutuellement uni en dignit et en amour ? Eve s'loigna avec la dmarche d'une desse ; elle n'tait pas sans suite, car prs d'elle, comme une reine, un cortge de grces attrayantes se tient toujours ; et d'autour d'elle jaillissaient dans tous les yeux des traits de dsir qui faisaient souhaiter encore sa prsence.  <p> Et Raphael, bienveillant et facile, rpond  prsent au doute qu'Adam avait propos ;  <p> " De demander ou de t'enqurir je ne te blme pas, car le Ciel est comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses jours, ou ses mois, ou ses annes : pour atteindre  ceci, que le Ciel ou la Terre se meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand architecte a fait sagement de cacher le reste  l'homme ou  l'ange, de ne pas divulguer ses secrets pour tre scruts par ceux qui doivent plutt les admirer : ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livr son difice des Cieux  leurs disputes, afin peut-tre d'exciter son rire par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront  mouler le Ciel et  calculer les toiles. Comme ils manieront la puissante structure ! comme ils btiront, dbtiront, s'ingnieront pour sauver les apparences ! comme ils ceindront la sphre de cercles concentriques et excentriques, de cycles et d'picycles, d'orbes dans des orbes, mal crits sur elle ! Dj je devine ceci par ton raisonnement, toi qui dois guider ta postrit, et qui supposes que des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits privs de lumire, ni le Ciel parcourir de pareils espaces, tandis que la Terre, assise tranquille, reoit seule le bnfice de cette course.  <p> " Considre d'abord que grandeur ou clat ne suppose pas excellence : la Terre, bien qu'en comparaison du Ciel si petite et sans lumire, peut contenir des qualits solides en plus d'abondance que le Soleil, qui brille strile, et dont la vertu n'opre pas d'effet sur lui-mme, mais sur la Terre fconde : l ses rayons reus d'abord (inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore ces clatants luminaires ne sont pas serviables  la Terre, mais  toi, habitant de la Terre.  <p> " Quant  l'immense circuit du Ciel, qu'il raconte la haute magnificence du Crateur, lequel a bti d'une manire si vaste et tendu ses lignes si loin afin que l'homme puisse savoir qu'il n'habite pas chez lui ; difice trop grand pour qu'il le remplisse, log qu'il est dans une petite portion : le reste est form pour des usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de ces cercles, quoique sans nombre,  l'omnipotence de Dieu, qui pourrait ajouter  des substances matrielles une rapidit presque spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui depuis l'heure matinale parti du Ciel, o Dieu rside, suis arriv dans Eden avant le milieu du jour ; distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.  <p> " Mais, j'avance ceci, en admettant le mouvement des Cieux, pour montrer combien a peu de valeur ce qui te porte  en douter, non que j'affirme ce mouvement, quoiqu'il te semble tel,  toi qui as ta demeure ici sur la Terre, Dieu, pour loigner ses voies du sens humain, a plac le Ciel tellement loin de la Terre, que la vue terrestre, si elle s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n'en tirer aucun avantage.  <p> " Quoi ? si le Soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par sa vertu attractive et par la leur mme incits) dansent autour de lui des rondes varies ? Tu vois dans six plantes leur course errante, maintenant haute, maintenant basse, tantt cache, progressive, rtrograde ou demeurant stationnaire que serait-ce si la septime plante, la Terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait insensiblement par trois mouvements divers ? Sans cela, ces mouvements, ou tu les dois attribuer  diffrentes sphres mues en sens contraire croisant leurs obliquits, ou tu dois sauver au Soleil sa fatigue ainsi qu' ce rhombe rapide suppos nocturne et diurne, invisible d'ailleurs au-dessus de toutes les toiles, roue du jour et de la nuit. Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la Terre, industrieuse d'elle-mme, cherchait le jour en voyageant  l'orient, et si de son hmisphre oppos au rayon du Soleil elle rencontrait la nuit son autre hmisphre tant encore clair de la lumire du jour. Que serait-ce si cette lumire reflte par la Terre  travers la vaste transparence de l'air tait comme la lumire d'un astre pour le globe terrestre de la Lune, la Terre clairant la Lune pendant le jour, comme la Lune claire la Terre pendant la nuit ? Rciprocit dans le cas o la Lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ces taches comme des nuages ; les nuages peuvent donner de la pluie, et la pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la Lune, pour nourrir ceux qui sont placs l.  <p> " Peut-tre dcouvriras-tu d'autres soleils accompagns de leurs lunes, communiquant la lumire mle et femelle ; ces deux grands sexes animent le monde, peut-tre rempli dans chacun de ses orbes par quelque crature qui vit. Car qu'une aussi vaste tendue de la nature soit prive d'mes vivantes ; qu'elle soit dserte, dsole, faite seulement pour briller, pour payer  peine  chaque orbe une faible tincelle de lumire envoye si loin, en bas  cet orbe habitable qui lui renvoie cette lumire, c'est ce qui sera une ternelle matire de dispute.  <p> Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi ; que le Soleil dominant dans le Ciel se lve sur la Terre, ou que la Terre se lve sur le Soleil ; que le Soleil commence dans l'orient sa carrire ardente, ou que la Terre s'avance de l'occident dans une course silencieuse,  pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle marche d'un mouvement gal et t'emporte mollement avec l'atmosphre tranquille : ne fatigue pas tes penses de ces choses caches ; laisse-les au Dieu d'en haut ; sers-le et crains-le. Qu'il dispose comme il lui plat des autres cratures, quelque part qu'elles soient places. Rjouis-toi dans ce qu'il t'a donn, ce Paradis et ta belle Eve. Le Ciel est pour toi trop lev, pour que tu puisses savoir ce qui s'y passe. Sois humblement sage ; pense seulement  ce qui concerne toi et ton tre ; ne rve point d'autres mondes, des cratures qui y vivent, de leur tat, de leur condition ou degr : sois content de ce qui t'a t rvl jusqu'ici, non seulement de la Terre, mais du plus haut Ciel. "  <p> Adam, clairci sur ses doutes, lui rpliqua :  <p> " Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du Ciel, ange serein ! et combien, dlivr de sollicitudes, tu m'as enseign pour vivre le chemin le plus ais ; tu m'as appris  ne point interrompre, avec des imaginations perplexes, la douceur d'une vie dont Dieu a ordonn  tous soucis pnibles d'habiter loin, et de ne pas nous troubler,  moins que nous ne les cherchions nous-mmes par des penses errantes et des notions vaines. Mais l'esprit ou l'imagination est apte  s'garer sans retenue : il n'est point de fin  ses erreurs, jusqu' ce qu'avertie, ou enseigne par l'exprience, elle apprenne que la premire sagesse n'est pas de connatre amplement les matires obscures, subtiles et d'un usage loign, mais ce qui est devant nous dans la vie journalire ; le reste est fume, ou vanit, ou folle extravagance, et nous rend, dans les choses qui nous concernent le plus, sans exprience, sans habitude, et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons notre vol et parlons des choses utiles prs de nous ; d'o par hasard peut natre l'occasion de te demander quelque chose non hors de saison, m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutume.  <p> " Je t'ai entendu raconter ce qui a t fait avant mon souvenir ;  prsent coute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-tre. Le jour n'est pas encore dpens ; jusque ici tu vois de quoi je m'avise subtilement pour te retenir, t'invitant  entendre mon rcit ; folie ! si ce n'tait dans l'espoir de ta rponse : car tandis que je suis assis avec toi, je me crois dans le Ciel ; ton discours est plus flatteur  mon oreille que les fruits les plus agrables du palmier ne le sont  la faim et  la soif, aprs le travail,  l'heure du doux repas : ils rassasient et bientt lassent, quoique agrables, mais tes paroles, imbues d'une grce divine, n'apportent  leur douceur aucune satit. "  <p> Raphael rpliqua, clestement doux :  <p> " Tes lvres ne sont pas sans grce, pre des hommes, ni ta langue sans loquence, car Dieu avec abondance a aussi rpandu ses dons sur toi extrieurement et intrieurement, toi sa brillante image : parlant ou muet, toute beaut et toute grce t'accompagnent et forment chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le Ciel nous ne te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la terre, et nous nous enqurons avec plaisir des voies de Dieu dans l'homme ; car Dieu, nous le voyons, t'a honor, et a plac dans l'homme son gal amour.  <p> " Parle donc, car il arriva que le jour o tu naquis j'tais absent, engag dans un voyage difficile et tnbreux, au loin dans une excursion vers les portes de l'Enfer. En pleine lgion carre (ainsi nous en avions reu l'ordre), nous veillmes  ce qu'aucun espion ou aucun ennemi ne sortt de l, tandis que Dieu tait  son ouvrage, de peur que lui, irrit par cette irruption audacieuse, ne mlt la destruction  la cration. Non que les esprits rebelles osassent sans sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour tablir ses hauts commandements comme souverain roi et pour nous accoutumer  une prompte obissance.  <p> " Nous trouvmes troitement fermes les horribles portes, troitement fermes et barricades fortement : mais longtemps avant notre approche nous entendmes au dedans un bruit autre que le son de la danse et du chant : tourment, et haute lamentation, et rage furieuse ! Contents, nous retournmes aux rivages de la lumire avant le soir du sabbat ; tel tait notre ordre. Mais ton rcit  prsent : car je l'attends, non moins charm de tes paroles que toi des miennes. "  <p> Ainsi parla ce pouvoir semblable  un Dieu, et alors notre premier pre :  <p> " Pour l'homme, dire comment la vie humaine commena, est difficile : car qui connut soi-mme son commencement ? Le dsir de converser plus longtemps encore avec toi m'induit  parler.  <p> " Comme nouvellement veill du plus profond sommeil, je me trouvai couch mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaume, que par ses rayons le soleil scha en se nourrissant de la fumante humidit. Droit vers le Ciel je tournai mes yeux tonns, et contemplai quelque temps le firmament spacieux, jusqu' ce que, lev par une rapide et instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforant d'atteindre l, et je me tins debout sur mes pieds.<p> " Autour de moi, j'aperus une colline, une valle, des bois ombreux, des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux murmurants ; dans ces lieux j'aperus des cratures qui vivaient et se mouvaient, qui marchaient ou volaient, des oiseaux gazouillant sur les branches : tout souriait ; mon coeur tait noy de joie et de parfum.  <p> " Je me parcours alors moi-mme, et membre  membre, je m'examine, et quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures flexibles, selon qu'une vigueur anime me conduit ; mais qui j'tais, o j'tais, par quelle cause j'tais, je ne le savais pas. J'essayai de parler, et sur-le-champ je parlai ; ma langue obit et put nommer promptement tout ce que je voyais.  <p> " Toi, soleil, dis-je, belle lumire ! et toi, terre claire, si frache et si riante ! vous, collines et valles, vous, rivires, bois et plaines, et vous qui vivez et vous mouvez, belles cratures, dites, dites, si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je ici ? Ce n'est pas de moi-mme : c'est donc par quelque grand crateur prminent en bont et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le connatre, comment l'adorer, celui par qui je me meus, je vis, et sens que je suis plus heureux que je ne le sais ?  <p> " Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'garais je ne sais o, loin du lieu o j'avais d'abord respir l'air et vu d'abord cette lumire fortune, comme aucune rponse ne m'tait faite, je m'assis pensif sur un banc vert, ombrag et prodigue de fleurs. L, un agrable sommeil s'empara de moi pour la premire fois, et accabla d'une douce oppression mes sens assoupis, non troubls, bien qu'alors je me figurasse repasser  mon premier tat d'insensibilit et me dissoudre.  <p> " Quand soudain  ma tte se tint un songe dont l'apparition intrieure inclina doucement mon imagination  croire que j'avais encore l'tre et que je vivais. Quelqu'un vint, ce me semble, de forme divine, et me dit :  <p> " Ta demeure te manque, Adam ; lve-toi, premier homme, toi destin  devenir le premier pre d'innombrables hommes ! Appel par toi, je viens ton guide au jardin de batitude, ta demeure prpare. "  <p> " Ainsi disant, il me prit par la main et me leva : et sur les campagnes et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me transporta enfin sur une montagne boise, dont le sommet tait une plaine : circuit largement clos, plant d'arbres les meilleurs, de promenades et de bosquets ; de sorte que ce que j'avais vu sur la terre auparavant semblait  peine agrable. Chaque arbre charg du plus beau fruit, qui pendait en tentant l'oeil, excitait en moi un dsir soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'veillai, et trouvai devant mes yeux, en ralit, ce que le songe m'avait vivement offert en image. Ici aurait recommenc ma course errante si celui qui tait mon guide  cette montagne n'et apparu parmi les arbres ; prsence divine ! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai soumis en adoration  ses pieds. Il me releva, et :  <p> " Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur ; auteur de tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te donne ce Paradis, regarde-le comme  toi pour le cultiver et le bien tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui crot dans le jardin, mange librement et de bon coeur ; ne crains point ici de disette ; mais de l'arbre dont l'opration apporte la connaissance du bien et du mal, arbre que j'ai plant comme le gage de ton obissance et de ta foi, dans le jardin auprs de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je t'avertis), vite de goter et vite la consquence amre. Car sache que le jour o tu en mangeras, ma seule dfense tant transgresse invitablement tu mourras, mortel de ce jour ; et tu perdras ton heureuse situation, chass d'ici dans un monde de malheur et de misre. "  <p> " Il pronona svrement cette rigoureuse sentence, qui rsonne encore terrible  mon oreille, bien qu'il ne dpende que de moi de ne pas l'encourir. Mais il reprit bientt son aspect serein, et renouvela de la sorte son gracieux propos :  <p> " Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entire, je la donne  toi et  ta race. Possdez-la comme seigneurs, et toutes les choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l'air, animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les oiseaux, chacun selon son espce ; je te les amne pour recevoir leurs noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission profonde. Entends la mme chose des poissons dans leur aquatique demeure, non semoncs ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur lment pour respirer un air plus subtil. "  <p> " Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approchant deux  deux ; les animaux flchissant humblement le genou avec des flatteries, les oiseaux abaisss sur leurs ailes. Je les nommais  mesure qu'ils passaient et je comprenais leur nature (tant tait grand le savoir dont Dieu avait dou ma soudaine intelligence) ; mais parmi ces cratures je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et j'osai m'adresser ainsi  la cleste vision :  <p> " - Oh ! de quel nom t'appeler, car toi au-dessus de toutes ces cratures, au-dessus de l'espce humaine, ou au-dessus de ce qui est plus haut que l'espce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je puis nommer ? Comment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout ce bien donn  l'homme, pour le bien-tre duquel, si largement et d'une main librale, tu as pourvu  toutes choses ? mais avec moi, je ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur ? qui peut jouir seul, ou, en jouissant de tout, quel contentement trouver ? "  <p> " Ainsi je parlais prsomptueux, et la vision, comme avec un sourire plus brillante, rpliqua ainsi :  <p> " Qu'appelles-tu solitude ? La terre et l'air ne sont-ils pas remplis de diverses cratures vivantes, et toutes celles-ci ; ne sont-elles pas  ton commandement pour venir jouer devant toi ? Ne connais-tu pas leur langage et leurs moeurs ? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une manire mprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur elles ; ton royaume est vaste. "  <p> " Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi, ayant implor par une humble prire la permission de parler, je rpliquai :  <p> " Que mes discours ne t'offensent pas, cleste Puissance ; mon Crateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as-tu pas fait ici ton reprsentant, et n'as-tu pas plac bien au-dessous de moi ces infrieures cratures ? Entre ingaux quelle socit, quelle harmonie, quel vrai dlice, peuvent s'assortir ? Ce qui doit tre mutuel doit tre donn et reu en juste proportion ; mais en disparit, si l'un est lev, l'autre toujours abaiss, ils ne peuvent bien se convenir l'un l'autre, mais ils se deviennent bientt galement ennuyeux. Je parle d'une socit telle que je la cherche, capable de participer  tout dlice rationnel, dans lequel la brute ne saurait tre la compagne de l'homme : les brutes se rjouissent chacune avec leur espce, le lion avec la lionne ; si convenablement tu les as unies deux  deux ! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupde, le poisson avec l'oiseau, le singe avec le boeuf : l'homme peut donc encore moins s'associer  la bte, et il peut le moins de tous. "  <p> " A quoi le Tout-Puissant, non offens, rpondit :  <p> " Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et dlicat dans le choix de tes associs, Adam, et dans le sein du plaisir tu ne goteras aucun plaisir tant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon tat ? Te semblai-je ou non possder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul de toute ternit ? car je ne me connais ni second, ni semblable, d'gal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est avec les cratures que j'ai faites ? et celles-ci,  moi infrieures, descendent infiniment plus au-dessous de moi que les autres cratures au-dessous de toi. "  <p> " Il se tut, je repris humblement :  <p> " Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies ternelles, toutes penses humaines sont courtes. Souverain des choses, tu es parfait en toi-mme, et on ne trouve rien en toi de dfectueux ; l'homme n'est pas ainsi ; il ne se perfectionne que par degrs : c'est la cause de son dsir de socit avec son semblable pour aider ou consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te propager, dj Infini et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois Un ; mais l'homme par le nombre doit manifester sa particulire imperfection, et engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image dfectueuse en unit, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre amiti. Toi dans ton secret, quoique seul, suprieurement accompagn de toi-mme, tu ne cherches pas de communication sociale : cependant, si cela te plaisait, tu pourrais lever ta crature difie  quelque hauteur d'union ou de communion que tu voudrais : moi en conversant je ne puis redresser ces brutes courbes ni trouver ma complaisance dans leurs voies. "  <p> " Ainsi enhardi, je parlai ; et j'usai de la libert accorde, et je trouvai accueil : ce qui m'obtint cette rponse de la gracieuse Voix divine :  <p> " Jusque ici, Adam, je me suis plu  t'prouver, et j'ai trouv que tu connaissais non seulement les btes, que tu as proprement nommes, mais toi-mme, exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a point t dpartie  la brute, dont la compagnie pour cela ne peut te convenir ; tu avais une bonne raison pour la dsapprouver franchement : pense toujours de mme. Je savais, avant que tu parlasses, qu'il n'est pas bon pour l'homme d'tre seul ; une compagnie telle que tu la voyais alors je ne t'ai pas destine ; je te l'ai prsente seulement comme une preuve, pour voir comment tu jugerais du juste et du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en sr ; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-mme, ton souhait exactement selon le dsir de ton coeur. "  <p> " Il finit, ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre, accable par sa nature cleste (sous laquelle elle s'tait tenue longtemps exalte  la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma nature, blouie et puise comme quand un objet surpasse les sens, s'affaissa, et chercha la rparation du sommeil qui tomba  l'instant sur moi, appel comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.  <p> " Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination, ma vue intrieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis,  ce qu'il me sembla, quoique dormant o j'tais, je vis la forme toujours glorieuse devant qui je m'tais tenu veill, laquelle, se baissant, m'ouvrit le ct gauche, y prit une cte toute chaude des esprits du coeur, et le sang de la vie coulant frais : large tait la blessure, mais soudain remplie de chair et gurie.  <p> " La forme ptrit et faonna cette cte avec ses mains ; sous ses mains cratrices se forma une crature semblable  l'homme, mais de sexe diffrent, si agrablement belle, que ce qui semblait beau dans tout le monde semblait maintenant chtif, ou paraissait runi en elle, contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont panch dans mon coeur une douceur jusque alors non prouve : son air inspira  toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux dlice. Elle disparut, et me laissa dans les tnbres. Je m'veillai pour la trouver, ou pour dplorer  jamais sa perte et abjurer tous les autres plaisirs.  <p> " Lorsque j'tais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis dans mon songe, orne de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son cleste crateur (quoique invisible) et guide par sa voix. Elle n'tait pas ignorante de la nuptiale saintet et des rites du mariage : la grce tait dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux ; dans chacun de ses mouvements, la dignit et l'amour. Transport de joie, je ne pus m'empcher de m'crier  voix haute :  <p> " Cette fois tu m'as ddommag ! tu as rempli ta promesse, Crateur gnreux et plein de bnignit, donateur de toutes les choses belles ; mais celui-ci est le plus beau de tous tes prsents ! et tu ne me l'as pas envi. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma chair, moi-mme devant moi. La femme est son nom ; son nom est tir de l'homme : c'est pourquoi l'homme quittera son pre et sa mre et s'attachera  sa femme, et ils seront une chair, un coeur, une me. "  <p> " Ma compagne m'entendit ; et quoique divinement amene, cependant l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son prix (prix qui doit tre implor, et ne doit pas tre accord sans tre recherch, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas lui-mme, est d'autant plus dsirable qu'il est plus retir), pour tout dire enfin, la nature elle-mme (quoique pure de pense pcheresse) agit tellement en elle, qu'en me voyant elle se dtourna. Je la suivis ; elle connut ce que c'tait qu'honneur, et avec une condescendante majest elle approuva mes raisons allgues. Je la conduisis au berceau nuptial, rougissante comme le matin : tout le ciel et les constellations fortunes versrent sur cette heure leur influence la plus choisie ; la terre et ses collines donnrent un signe de congratulation : les oiseaux furent joyeux ; les fraches brises, les vents lgers murmurrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous jetrent des parfums du buisson embaum, jusqu' ce que l'amoureux oiseau de la nuit chanta les noces et ordonna  l'toile du soir de hter ses pas sur le sommet de sa colline, pour allumer le flambeau nuptial.  <p> " Ainsi je t'ai racont toute ma condition, et j'ai amen mon histoire jusqu'au comble de la flicit terrestre dont je jouis. Je dois avouer que dans toutes les autres choses je trouve  la vrit du plaisir, mais tel que, got ou non, il n'opre dans mon esprit ni changement ni vhment dsir : je parle de ces dlicatesses de got, de vue, d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mlodie des oiseaux.  <p> " Mais ici bien autrement : transport je vois, transport je touche ! Ici pour la premire fois je sentis la passion, commotion trange ! suprieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible uniquement contre le charme du regard puissant de la beaut. Ou la nature a failli en moi, et m'a laiss quelque partie non assez  l'preuve pour rsister  un pareil objet ; ou, dans ce qu'on a soustrait de mon ct on m'a peut-tre pris plus qu'il ne fallait : du moins on a prodigu  la femme trop d'ornements,  l'extrieur acheve,  l'intrieur moins finie. Je comprends bien que, selon le premier dessein de la nature, elle est l'infrieure par l'esprit et les facults intrieures qui excellent le plus ; extrieurement aussi elle ressemble moins  l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle exprime moins le caractre de cette domination donne sur les autres cratures. Cependant, quand j'approche de ses sductions, elle me semble si parfaite et en elle-mme si accomplie, si instruite de ses droits, que ce qu'elle veut faire ou dire parat le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe abaisse en sa prsence ; la sagesse, discourant avec elle, se perd dconcerte et parat folie. L'autorit et la raison la suivent, comme si elle avait t projete la premire, non faite la seconde occasionnellement : pour achever tout, la grandeur d'me et la noblesse tablissent en elle leur demeure la plus charmante, et crent autour d'elle un respect ml de frayeur, comme une garde anglique. "  <p> L'ange fronant le sourcil, lui rpondit :  <p> " N'accuse point la nature ; elle a rempli sa tche ; remplis la tienne, et ne te dfie pas de la sagesse ; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle prs de toi, alors que tu attaches trop de prix  des choses moins excellentes, comme tu t'en aperois toi-mme.  <p> " Aussi bien qu'admires-tu ? qu'est-ce qui te transporte ainsi ? Des dehors ! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage et de ton amour, non de ta servitude. Pse-toi avec la femme, ensuite value : souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soi-mme bien mnage et fonde en justice et en raison. Plus tu connatras de cette science, plus ta compagne te reconnatra pour son chef, et  des ralits cdera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi orne pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.  <p> " Mais si le sens du toucher, par lequel l'espce humaine est propage, te parat un dlice cher au-dessus de tout autre, songe que le mme sens a t accord au btail et  chaque bte : lequel ne leur aurait pas t rvl et rendu commun si quelque chose existait l-dedans digne de subjuguer l'me de l'homme ou de lui inspirer la passion.  <p> " Ce que tu trouves d'lev, d'attrayant, de doux, de raisonnable, dans la socit de ta compagne, aime-le toujours ; en aimant tu fais bien ; dans la passion, non, car en celle-ci le vritable amour ne consiste pas. L'amour pure les penses et largit le coeur ; il a son sige dans la raison, et il est judicieux : il est l'chelle par laquelle tu peux monter  l'amour cleste, n'tant pas plong dans le plaisir charnel : c'est pour cette cause que parmi les btes aucune compagne ne t'a t trouve. "  <p> Adam,  demi honteux, rpliqua :  <p> " Ni l'extrieur de la femme, form si beau ni rien de la procration commune  toutes les espces (quoique je pense du lit nuptial d'une manire beaucoup plus leve et avec un mystrieux respect) ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manires gracieuses, ces mille dcences sans cesse dcoulant de toutes ses paroles et de toutes ses actions mles d'amour, de douce complaisance, qui rvlent une union sincre d'esprit ou une seule me entre nous deux : harmonie de deux poux, plus agrable  voir qu'un son harmonieux  entendre.  <p> " Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas : je te dcouvre ce que je sens intrieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui rencontre des objets divers diversement reprsents par les sens ; cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que j'approuve. Tu ne me blmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis, nous lve au ciel ; il en est  la fois le chemin et le guide. Souffre-moi donc, si ce que je demande est permis : les esprits clestes n'aiment-ils point ? Comment expriment-ils leur amour ? Par regards seulement ? O mlent-ils leur lumire rayonnante par un toucher virtuel ou immdiat ? "  <p> L'ange avec un sourire qu'animait la rougeur des roses clestes, propre couleur de l'amour, lui rpondit :  <p> " Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu gotes de plaisir pur dans ton corps (et tu fus cr pur), nous le gotons dans un degr plus minent : nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure, ou de membre, barrires exclusives. Plus aisment que l'air avec l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur dsirant l'union avec le pur : ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission born, comme la chair pour s'unir  la chair, ou l'me  l'me.  <p> " Mais je ne puis  prsent rester davantage : le soleil, s'abaissant au del des terres du cap Vert et des les verdoyantes de l'Hesprie, se couche : c'est le signal de mon dpart. Sois ferme ; vis heureux et aime ! mais aime Dieu avant tout ; lui obir, c'est l'aimer. Observe son grand commandement : prends garde que la passion n'entrane ton jugement  faire ce qu'autrement ta volont libre n'admettrait pas. Le malheur ou le bonheur de toi et de tes fils est en toi plac. Sois sur tes gardes ; moi et tous les esprits bienheureux, nous nous rjouirons dans ta persvrance. Tiens-toi ferme : rester debout ou tomber dpend de ton libre arbitre. Parfait intrieurement, ne cherche pas de secours extrieur, et repousse toute tentation de dsobir. "  <p> Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bndictions.  <p> " Puisqu'il te faut partir, va, hte cleste, messager divin, envoy de celui dont j'adore la bont souveraine ! Douce et affable a t pour moi ta condescendance ; elle sera honore  jamais dans ma reconnaissante mmoire. Sois toujours bon et amical pour l'espce humaine, et reviens souvent ! "  <p> Ainsi, ils se sparrent : de l'pais ombrage, l'ange retourna au ciel, et Adam  son berceau.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_10'><H3>Livre IX  <p> </H3></A><p> <p> Argument. <p> <p> Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie mdite revient de nuit comme un brouillard dans le Paradis ; il entre dans le serpent endormi. Adam et Eve sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Eve propose de diviser en diffrents endroits, chacun travaillant  part. Adam n'y consent pas, allguant le danger, de peur que l'ennemi dont ils ont t avertis ne la tentt quand il la trouverait seule. Eve, offense de n'tre pas crue ou assez circonspecte ou assez ferme, insiste pour aller  part, dsireuse de mieux faire preuve de sa force. Adam cde enfin ; le serpent la trouve seule : sa subtile approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de flatterie levant Eve au-dessus de toutes les autres cratures. Eve, tonne d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le serpent rpond qu'en gotant d'un certain arbre dans le Paradis il a acquis  la fois la parole et la raison, qui lui avaient manqu jusque alors. Eve lui demande de la conduire  cet arbre, et elle trouve que c'est l'arbre de la science dfendue. Le serpent,  prsent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments, l'engage  la longue  manger. Elle, ravie du got, dlibre un moment si elle en fora part ou non  Adam ; enfin elle lui porte du fruit ; elle raconte ce qui l'a persuade d'en manger. Adam, d'abord constern, mais voyant qu'elle tait perdue, se rsout, par vhmence d'amour,  prir avec elle, et, attnuant la faute, il mange aussi du fruit : ses effets sur tous deux. Ils cherchent  couvrir leur nudit, ensuite ils tombent en dsaccord et s'accusent l'un l'autre.  <p> <p> Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, htes de l'homme, comme avec leur ami avaient accoutum de s'asseoir, familiers et indulgents, et de partager son champtre repas, durant lequel ils lui permettaient sans blme des discours excusables. Dsormais il me faut passer de ces accents aux accents tragiques : de la part de l'homme, honteuse dfiance et rupture dloyale, rvolte et dsobissance ; de la part du Ciel (maintenant alin), loignement et dgot, colre et juste rprimande, et arrt prononc, lequel arrt fit entrer dans ce monde un monde de calamits, le pch et son ombre, la mort, et la misre, avant-coureur de la mort.<p> Triste tche ! cependant sujet non moins lev, mais plus hroque que la colre de l'implacable Achille contre son ennemi, poursuivi trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus pour Lavinie dmarie, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon, qui si longtemps perscuta le Grec et le fils de Cythre ; sujet non moins lev, si je puis obtenir de ma cleste patronne un style appropri, de cette patronne qui daigne, sans tre implore, me visiter la nuit, et qui dicte  mon sommeil ou inspire facilement mon vers non prmdit.  <p> Ce sujet me plut d'abord pour un chant hroque, longtemps choisi, commenc tard. La nature ne m'a point rendu diligent  raconter les combats, regards jusque ici comme le seul sujet hroque. Quel chef-d'oeuvre ! dissquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la patience, et le martyre hroque, demeurent non chants !), ou dcrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des boucliers blasonns, des devises ingnieuses, des caparaons et des destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes chevaliers aux joutes et aux tournois, puis des festins ordonns, servis dans une salle par des cuyers tranchants et des snchaux ! L'habilet dans un art ou dans un travail chtif n'est pas ce qui donne justement un nom hroque  l'auteur ou au pome.  <p> Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me reste, suffisant de lui-mme pour immortaliser mon nom,  moins qu'un sicle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile humilie : ils le pourraient, si tout cet ouvrage tait le mien, non celui de la Divinit qui chaque nuit l'apporte  mon oreille.  <p> Le soleil s'tait prcipit, et aprs lui l'astre d'Hesperus, dont la fonction est d'amener le crpuscule  la terre, conciliateur d'un moment entre le jour et la nuit ; et  prsent l'hmisphre de la nuit avait voil d'un bout  l'autre le cercle de l'horizon, quand Satan, qui dernirement s'tait enfui d'Eden devant les menaces de Gabriel, maintenant perfectionn en fraude mdite et en malice, acharn  la destruction de l'homme, malgr ce qui pouvait arriver de plus aggravant pour lui-mme, revint sans frayeur. Il s'envola de nuit, et revint  minuit, ayant achev le tour de la terre, se prcautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, rgent du soleil, dcouvrit son entre dans Eden, et en prvint les chrubins qui tenaient leur veille. De l, chass plein d'angoisse, il rda pendant sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la ligne quinoxiale ; quatre fois il croisa le char de la nuit de ple en ple, en traversant chaque colure. A la huitime nuit il retourna, et du ct oppos de l'entre du Paradis, ou de la garde des Chrubins, il trouva d'une manire furtive un passage non suspect.  <p> L tait un lieu qui n'existe plus (le pch, non le temps, opra d'abord ce changement), d'o le Tigre du pied du Paradis s'lanait dans un gouffre sous la terre, jusqu' ce qu'une partie de ses eaux ressortt en fontaine auprs de l'arbre de vie. Satan s'abme avec le fleuve, et se relve avec lui, envelopp dans la vapeur mergente. Il cherche ensuite o se tenir cach : il avait explor la mer et la terre depuis Eden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus-Motides, par del le fleuve d'Oby descendant aussi loin que le ple antarctique ; en longueur  l'Occident, depuis l'Oronte jusqu' l'Ocan que barre l'isthme de Darien, et de l jusqu'au pays o coulent le Gange et l'Indus.  <p> Ainsi il avait rd sur le globe avec une minutieuse recherche, et considr avec une inspection profonde chaque crature, pour dcouvrir celle qui serait la plus propre de toutes  servir ses artifices ; et il trouva que le serpent tait le plus fin de tous les animaux des champs. Aprs un long dbat, irrsolu et tournoyant dans ses penses, Satan, par une dtermination finale, choisit la plus convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pt entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perant : car dans le rus serpent toutes les finesses ne seraient suspectes  personne, comme procdant de son esprit et de sa subtilit naturelle, tandis que, remarques dans d'autres animaux, elles pourraient engendrer le soupon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette rsolution ; mais d'abord de sa souffrance intrieure, sa passion clatant s'exhala en ces plaintes :  <p> " O Terre, combien tu ressembles au Ciel, si tu ne lui es plus justement prfre ! Demeure plus digne des dieux, comme tant btie par les secondes penses reformant ce qui tait vieux. Car quel Dieu voudrait lever un pire ouvrage aprs en avoir bti un meilleur ? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui brillent : encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumire sur lumire, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs prcieux rayons d'une influence sacre ! De mme que dans le Ciel Dieu est centre, et toutefois s'tend  tout, de mme toi, centre, tu reois de tous ces globes : en toi, non en eux-mmes, toute leur vertu connue apparat productive dans l'herbe, dans la plante et dans la plus noble naissance des tres anims d'une graduelle vie la vgtation, le sentiment, la raison, tous runis dans l'homme.  <p> " Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la Terre si je pouvais jouir de quelque chose ! Quelle agrable succession de collines, de valles, de rivires, de bois et de plaines !  prsent la terre,  prsent la mer, des rivages couronns de forts, des rochers, des antres, des grottes ! Mais je n'y ai trouv ni demeure ni refuge ; et plus je vois de flicits autour de moi, plus je sens de tourments en moi, comme si j'tais le sige odieux des contraires : tout bien pour moi devient poison, et dans le Ciel ma condition serait encore pire.  <p> " Mais je ne cherche  demeurer ni ici ni dans le Ciel,  moins que je n'y domine le souverain matre des Cieux. Je n'espre point tre moins misrable par ce que je cherche ; je ne veux que rendre d'autres tels que je suis, dussent par l redoubler mes maux, car c'est seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement  mes penses sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a t fait, tant dtruit, ou port  faire ce qui oprera sa perte entire, tout ceci le suivra bientt comme enchan  loi en bonheur ou malheur. En malheur donc ! Qu'au loin la destruction s'tende ! A moi seul, parmi les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un seul jour ce que celui nomm le Tout-Puissant continua de faire pendant six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il l'avait mdit ? quoique peut-tre ce ne soit que depuis que dans une seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse prs de la moiti des races angliques et clairci la foule de ses adorateurs.  <p> " Lui, pour se venger, pour rparer ses nombres ainsi diminus, soit que sa vertu de longtemps puise lui manqut maintenant pour crer d'autres anges (si pourtant ils sont sa cration), soit que pour nous dpiter davantage il se dtermint  mettre en notre place une crature forme de terre, il l'enrichit (elle sortie d'une si basse origine !) de dpouilles clestes nos dpouilles. Ce qu'il dcrta, il l'accomplit : il fit l'homme, et lui btit ce monde magnifique, et de la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh ! indignit ! il assujettit au service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des ministres flamboyants  veiller et  remplir leur terrestre fonction.  <p> " Je crains la vigilance de ceux-ci ; pour l'viter, envelopp ainsi dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille chaque buisson, chaque fougeraie o le hasard peut me faire trouver le serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la noire intention que je porte. Honteux abaissement ! moi qui nagure combattis les dieux pour siger le plus haut, rduit aujourd'hui  m'unir  un animal, et ml  la fange de la bte,  incarner cette essence,  abrutir celui qui aspirait  la hauteur de la divinit ! Mais  quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas descendre ? Qui veut monter doit ramper aussi bas qu'il a vol haut, expos tt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique douce d'abord, amre avant peu, sur elle-mme recule. Soit ! peu m'importe, pourvu que le coup clate bien mir : puisque, en ajustant plus haut, je suis hors de porte, je vise  celui qui le second provoque mon envie,  ce nouveau favori du Ciel,  cette homme d'argile,  ce fils du dpit que, pour nous marquer plus de ddain, son auteur leva de la poussire : la haine par la haine est mieux paye. "  <p> Il dit. A travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le serpent le plus tt possible. Il le trouva bientt profondment endormi, roul sur lui-mme dans un labyrinthe de cercles, sa tte leve au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe paisse, sans crainte et non craint il dormait. Le dmon entra par sa touche, et, s'emparant de son instinct brutal dans la tte ou dans le coeur, il lui inspira bientt des actes d'intelligence ; mais il ne troubla pas son sommeil, attendant ainsi renferm l'approche du matin.  <p> Dj la lumire sacre commenait de poindre dans Eden parmi les fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les choses qui respirent sur le grand autel de la terre lvent vers le Crateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agrable : le couple humain sortit de son berceau, et joignit l'adoration de sa bouche au choeur des cratures prives de voix. Cela fait, nos parents profitent de l'heure, la premire pour les plus doux parfums et les plus douces brises. Ensuite ils dlibrent comment ce jour-l ils peuvent le mieux s'appliquer  leur croissant ouvrage, car cet ouvrage dpassait de beaucoup l'activit des mains des deux cratures qui cultivaient une si vaste tendue. Eve la premire parla de la sorte  son mari :  <p> " Adam, nous pouvons nous occuper encore  parer ce jardin,  relever encore la plante, l'herbe et la fleur, agrable tche qui nous est impose. Mais jusqu' ce qu'un plus grand nombre de mains viennent nous aider, l'ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par contrainte : ce que pendant le jour nous avons taill de surabondant, ou ce que nous avons lagu, ou appuy, ou li, en une nuit ou deux, par un fol accroissement se rit de nous et tend  redevenir sauvage. Avise donc  cela maintenant, ou coute les premires ides qui se prsentent  mon esprit.  <p> " Divisons nos travaux : toi, va o ton choix te guide, ou du ct qui rclame le plus de soin, soit pour tourner le chvrefeuille autour de ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant l o il veut monter, tandis que moi l-bas, dans ce plant de roses entremles de myrte, je trouverai jusqu' midi des choses  redresser. Car lorsque ainsi nous choisissons tout le jour notre tche si prs l'un de l'autre, faut-il s'tonner qu'tant si prs, des regards et des sourires interviennent, ou qu'un objet nouveau amne un entretien imprvu qui rduit notre travail du jour interrompu  peu de chose, bien que commenc matin ? Alors arrive l'heure du souper non gagne. "  <p> Adam lui fit cette douce rponse :  <p> " Ma seule Eve, ma seule associe,  moi sans comparaison plus chre que toutes les cratures vivantes, bien as-tu propos, bien as-tu employ tes penses pour dcouvrir comment nous pourrions accomplir le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assign. Tu ne passeras pas sans tre loue de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que d'tudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes actions. Cependant, notre matre ne nous a pas si troitement impos le travail qu'il nous interdise le dlassement quand nous en avons besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous (nourriture de l'esprit), soit par ce doux change des regards et des sourires : car les sourires dcoulent de la raison ; refuss  la brute, ils sont l'aliment de l'amour : l'amour n'est pas la fin la moins noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail pnible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint  la raison. Ne doute pas que nos mains unies ne dfendent facilement contre le dsert ces sentiers et ces berceaux, dans l'tendue dont nous avons besoin pour nous promener, jusqu' ce que de plus jeunes mains viennent avant peu nous aider.  <p> " Mais si trop de conversation peut-tre te rassasie, je pourrais consentir  une courte absence, car la solitude est quelquefois la meilleure socit, et une courte sparation prcipite un doux retour. Mais une autre inquitude m'obsde : j'ai peur qu'il ne t'arrive quelque mal quand tu seras sevre de moi ; car tu sais de quoi nous avons t avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre bonheur et dsesprant du sien, cherche  oprer notre honte et notre misre par une attaque artificieuse ; il veille sans doute quelque part prs d'ici, dans l'avide esprance de trouver l'objet de son dsir et son plus grand avantage, nous tant spars ; il est sans espoir de nous circonvenir runis, parce qu'au besoin nous pourrions nous prter l'un  l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour principal dessein de nous dtourner de la foi envers Dieu ; soit qu'il veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-tre son envie plus que tout le bonheur dont nous jouissons ; que ce soit l son dessein, ou quelque chose de pire, ne quitte pas le ct fidle qui t'a donn l'tre, qui t'abrite encore et te protge. La femme, quand le danger ou le dshonneur l'pie, demeure plus en sret et avec plus de biensance auprs de son mari, qui la garde ou endure avec elle toutes les extrmits "  <p> La majest virginale d'Eve, comme une personne qui aime et qui rencontre quelque rigueur, lui rpondit avec une douce et austre tranquillit :  <p> " Fils de la Terre et du Ciel, et souverain de la terre entire, que nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de l'ange dont je surpris les paroles  son dpart, lorsque je me tenais en arrire dans un enfoncement ombrag, tout juste alors revenue au fermer des Peurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter, c'est ce que je ne m'attendais pas  our. Tu ne crains pas la violence de l'ennemi ; tant tels que nous sommes, incapables de mort ou de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte ; d'o rsulte clairement ton gale frayeur de voir mon amour et ma constante fidlit branls ou sduits par sa ruse. Comment ces penses ont-elles trouv place dans ton sein,  Adam ? as-tu pu mal penser de celle qui t'est si chre ? "  <p> Adam par ces paroles propres  la gurir rpliqua :  <p> " Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Eve, car tu es telle, non encore entame par le blme et le pch ; ce n'est pas en dfiance de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour viter l'entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, mme vainement, rpand du moins le dshonneur sur celui qu'il a tent ; il a suppos sa foi non incorruptible, non  l'preuve de la tentation. Toi-mme tu ressentirais avec ddain et colre l'injure offerte, quoique demeure sans effet. Ne te mprends donc pas si je travaille  dtourner un pareil affront de toi seule ; un affront qu' nous deux  la fois l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait  peine offrir, ou, s'il l'osait, l'assaut s'adresserait d'abord  moi : ne mprise pas sa malice et sa perfide ruse ; il doit tre astucieux, celui qui a pu sduire des anges. Ne pense pas que le secours d'un autre soit superflu. L'influence de tes regards me donne accs  toutes les vertus :  ta vue, je me sens plus sage, plus vigilant, plus fort ; s'il tait ncessaire de force extrieure, tandis que tu me regarderais, la honte d'tre vaincu ou tromp soulverait ma plus grande vigueur, et la soulverait tout entire. Pourquoi ne sentirais-tu pas au-dedans de toi la mme impression quand je suis prsent, et ne prfrerais-tu pas subir ton preuve avec moi, moi le meilleur tmoin de ta vertu prouve ? "  <p> Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal ; mais Eve, qui pensa qu'on n'accordait pas assez  sa foi sincre, renouvela sa rpartie avec un doux accent :  <p> " Si notre condition est d'habiter ainsi dans une troite enceinte, resserrs par un ennemi subtil ou violent (nous n'tant pas dous sparment d'une force gale pour nous dfendre partout o il nous rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du mal ? Mais le mal ne prcde point le pch : seulement notre ennemi, en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mpris de notre intgrit. Son honteux mpris n'attache point le dshonneur  notre front, mais retombe honteusement sur lui.  <p> " Pourquoi donc serait-il vit et craint par nous, qui gagnons plutt un double honneur de sa prnotion prouve fausse, qui trouvons dans l'vnement la paix intrieure et la faveur du Ciel, notre tmoin ? Et qu'est-ce que la fidlit, l'amour, la vertu, essays seuls, sans tre soutenus d'un secours extrieur ? Ne souponnons donc pas notre heureux tat d'avoir t laiss si imparfait par le sage Crateur, que cet tat ne soit pas assur, soit que nous soyons spars ou runis. Fragile est notre flicit s'il en est de la sorte. Ainsi expos, Eden ne serait pas Eden. "  <p> Adam avec ardeur rpliqua :  <p> " Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volont de Dieu les a faites. Sa main cratrice n'a laiss rien de dfectueux ou d'incomplet dans tout ce qu'il a cr, et beaucoup moins dans l'homme ou dans ce qui peut assurer son heureux tat, garanti contre la force extrieure. Le pril de l'homme est en lui-mme, et c'est aussi dans lui qu'est sa puissance : contre sa volont, il ne peut recevoir aucun mal ; mais Dieu a laiss la volont libre, car qui obit  la raison est libre ; et Dieu a fait la raison droite, mais il lui a command d'tre sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par quelque belle apparence de bien elle ne dicte faux et n'informe mal la volont, pour lui faire faire ce que Dieu a dfendu expressment.  <p> " Ce n'est donc point la mfiance, mais un tendre amour qui ordonne  moi de t'avertir souvent,  toi aussi de m'avertir. Nous subsistons affermis ; cependant il est possible que nous nous garions, puisqu'il n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi suborne, ne puisse rencontrer quelque objet spcieux, et tomber surprise dans une dception imprvue, faute d'avoir conserv l'exacte vigilance, comme elle en avait t avertie. Ne cherche donc point la tentation, qu'il serait mieux d'viter, et tu l'viteras probablement si tu ne te spares pas de moi : l'preuve viendra sans tre cherche. Veux-tu prouver ta constance, prouve d'abord ton obissance. Mais qui connatra la premire si tu n'as point t tente, qui l'attestera ? Si tu penses qu'une preuve non cherche peut nous trouver tous deux plus en sret qu'il ne te semble que nous le sommes, toi ainsi avertie... va ! car ta prsence contre ta volont te rendrait plus absente ; va dans ton innocence native, appuie-toi sur ce que tu as de vertu, runis-la toute, car Dieu envers toi a fait son devoir ; fais le tien. "  <p> Ainsi parla le patriarche du genre humain, mais Eve persista. Et quoique soumise, elle rpliqua la dernire :  <p> " C'est donc avec ta permission, ainsi prvenue et surtout  cause de ce que tes dernires paroles, pleines de raison, n'ont fait que toucher : l'preuve tant moins cherche nous trouverait peut-tre moins prpars ; c'est pour cela que je m'loigne plus volontiers. Je ne dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord  la plus faible ; s'il y tait enclin, il n'en serait que plus honteux de sa dfaite. "  <p> Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son poux, et comme une nymphe lgre des bois, Orade, ou Dryade, ou du cortge de la desse de Dlos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane elle-mme par sa dmarche et son port de desse, quoiqu'elle ne ft point arme comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments de jardinage, tel que l'art, simple encore et innocent du feu, les avait forms, ou tels qu'ils avaient t apports par les anges. Orne comme Pals ou Pomone, elle leur ressemblait :  Pomone quand elle fait Vertumne,  Crs dans sa fleur, lorsqu'elle tait vierge encore de Proserpine, qu'elle eut de Jupiter. Adam tait ravi : son oeil la suivit longtemps d'un regard enflamm ; mais il dsirait davantage qu'elle ft reste. Souvent il lui rpte l'ordre d'un prompt retour ; aussi souvent elle s'engage  revenir  midi au berceau,  mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du milieu du jour ou au repos de l'aprs-midi.  <p> Oh ! combien due, combien trompe, malheureuse Eve, sur ton retour prsum ! vnement pervers ! A compter de cette heure, jamais tu ne trouveras dans le Paradis ni doux repas ni profond repos ! Une embche est dresse parmi ces fleurs et ces ombrages ; tu es attendue par une rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin ou de te renvoyer dpouille d'innocence, de fidlit, de bonheur.... !  <p> Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en apparence) tait venu, cherchant le lieu o il pourrait rencontrer plus vraisemblablement les deux seuls de l'espce humaine, mais en eux toute leur race, sa proie projete. Il cherche dans le bocage et dans la prairie, l o quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin, objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agrables pour leurs dlices ; au bord d'une fontaine, ou d'un petit ruisseau ombrag, il les cherche tous deux ; mais il dsirait que son destin pt rencontrer Eve spare d'Adam ; il le dsirait, mais non avec l'esprance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son dsir et contre son esprance, il dcouvre Eve seule, voile d'un nuage de parfums l o elle se tenait  demi aperue ; tant les roses paisses et touffues rougissaient autour d'elle. Souvent elle se baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tte, quoique d'une vive carnation, empourpre, azure ou marquete d'or, pendait sans support ; elle les redressait gracieusement avec un lien de myrte, sans songer qu'elle-mme, la fleur la plus belle, tait non soutenue, son meilleur appui si loin, la tempte si proche !  <p> Le serpent s'approchait ; il franchit mainte avenue du plus magnifique couvert, cdre, pin ou palmier. Tantt ondoyant et hardi, tantt cach, tantt vu parmi les arbustes entrelacs et les fleurs formant bordure des deux cts, ouvrage de la main d'Eve : retraite plus dlicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscit, ou d'Alcinos renomm, hte du fils du vieux Laerte, ou bien encore que ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait  de mutuelles caresses avec la belle Egyptienne, son pouse.  <p> Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps enferm dans une cit populeuse, dont les maisons serres et les gouts corrompent l'air, par un matin d't, il sort pour respirer dans les villages agrables et dans les fermes adjacentes ; de toutes choses qu'il rencontre il tire un plaisir ; l'odeur des bls ou de l'herbe fauche, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet rustique, chaque bruit champtre, tout le charme ; si d'aventure une belle vierge au pas de nymphe vient  passer, ce qui plaisait  cet homme lui plat davantage  cause d'elle ; elle l'emporte sur tout, et dans son regard elle runit toutes les dlices : le serpent prenait un pareil plaisir  voir ce plateau fleuri, doux abri d'Eve ainsi matineuse, ainsi solitaire ! Sa forme anglique et cleste, mais plus suave et plus fminine, sa gracieuse innocence, toute la faon de ses gestes ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et par un doux larcin dpouillent sa violence de l'intention violente qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, dsarm qu'il tait d'inimiti, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance. Mais l'enfer ardent qui brle toujours en lui, quoique dans un demi-ciel, finit bientt ses dlices, et le torture d'autant plus qu'il voit plus de plaisir non destin pour lui. Alors il rappelle la haine furieuse, et, caressant ses penses de malheur, il s'excite de la sorte :  <p> " Penses, o m'avez-vous conduit ! par quelle douce impulsion ai-je t pouss  oublier ce qui nous a amen ici ? La haine ! non l'amour, ni l'espoir du Paradis pour l'Enfer, ni l'espoir de goter ici le plaisir, mais de dtruire tout plaisir, except celui qu'on prouve  dtruire : toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne laissons pas chapper l'occasion qui me rit  prsent : voici la femme seule, expose  toutes les attaques ; son mari (car je vois au loin tout alentour) n'est pas auprs d'elle ; j'vite davantage sa plus haute intelligence et sa force ; d'un courage fier, bti de membres hroques quoique mouls en terre, ce n'est point un ennemi peu redoutable ; lui exempt de blessures, moi non ! tant l'Enfer m'a dgrad, tant la souffrance m'a fait dchoir de ce que j'tais dans le ciel ! Eve est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux ; elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour et dans la beaut quand elle n'est pas approche par une haine plus forte ; haine d'autant plus forte qu'elle est mieux dguise sous l'apparence de l'amour : c'est le chemin que je tente pour la ruine d'Eve. "  <p> Ainsi parle l'ennemi du genre humain, mauvais hte du serpent dans lequel il tait renferm, et vers Eve il poursuit sa route. Il ne se tranait pas alors sur la terre en ondes denteles comme il a fait depuis : mais il se dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposs qui montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant ! Une crte s'levait haute sur sa tte ; ses yeux taient d'escarboucle, son cou tait d'un or vert bruni ; il se tenait debout au milieu de ses spirales arrondies, qui sur le gazon flottaient redondantes. Agrable et charmante tait sa forme jamais serpents depuis n'ont t plus beaux, ni celui dans lequel furent changs en Illyrie Hermione et Cadmus, ni celui qui fut le dieu d'Epidaure, ni ceux en qui transforms furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de Rome.  <p> D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accs auprs d'une personne, mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin de ct : tel qu'un vaisseau manoeuvr par un pilote habile  l'embouchure d'une rivire ou prs d'un cap, autant de fois que le vent tourne, autant de fois il vire de bord et change sa voile : ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa queue formait de capricieux anneaux  la vue d'Eve, pour amorcer ses regards.  <p> Occupe, elle entendit le bruit des feuilles froisses ; mais elle n'y fit aucune attention, accoutume qu'elle tait dans les champs  voir se jouer devant elle toutes les btes, plus soumises  sa voix que ne le fut  la voix de Circ le troupeau mtamorphos.  <p> Plus hardi alors, le serpent non appel se tint devant Eve, mais comme dans l'tonnement de l'admiration : souvent d'une manire caressante il baissait sa crte superbe, son cou poli et maille, et lchait la terre qu'Eve avait foule. Sa gentille expression muette amne enfin les regards d'Eve  remarquer son badinage. Ravi d'avoir fix son attention, Satan, avec la langue organique du serpent, ou par l'impulsion de l'air vocal, commena de la sorte sa tentation astucieuse.  <p> " Ne sois pas merveille, matresse souveraine, si tu peux l'tre, toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mpris ton regard, ciel de la douceur, irrite que je m'approche de toi et que je te contemple insatiable : moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front imposant, plus imposant encore ainsi retire. O la plus belle ressemblance de ton beau Crateur, toi toutes les choses vivantes t'admirent, toutes les choses, qui l'appartiennent en don, adorent ta beaut cleste contemple avec ravissement. La beaut est considre davantage l o elle est universellement admire, mais ici, dans cet enclos sauvage, parmi ces btes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner la moiti de ce qui en toi est beau), un homme except, qui te voit ? Et qu'est-ce qu'un seul  te voir, toi qui devrais tre vue desse parmi les dieux, adore et servie des anges sans nombre, ta cour journalire ? "  <p> Telles taient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son prlude : ses paroles firent leur chemin dans le coeur d'Eve, bien qu'elle s'tonnt beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'tre surprise, elle rpondit :  <p> " Qu'est-ce que ceci, le langage de l'homme prononc, la pense humaine exprime par la langue d'une brute ? Je croyais du moins que la parole avait t refuse aux animaux, que Dieu au jour de leur cration les avait faits muets pour tout son articul. Quant  la pense, je doutais ; car dans les regards et dans les actions des btes souvent parat beaucoup de raison. Toi, serpent, je te connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs ; mais j'ignorais que tu fusses dou de la voix humaine. Redouble donc ce miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu tais, et comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espce brute qui est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille rclame l'attention qui lui est due. "  <p> L'astucieux tentateur rpliqua de la sorte :  <p> " Impratrice de ce monde beau, Eve resplendissante, il m'est ais de te dire tout ce que tu ordonnes ; il est juste que tu sois obie.  <p> " J'tais d'abord comme sont les autres btes qui paissent l'herbe foule aux pieds ; mes penses taient abjectes et basses comme l'tait ma nourriture ; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le sexe, et ne comprenais rien d'lev, jusqu' ce qu'un jour, roulant dans la campagne, je dcouvris au loin par hasard un bel arbre charg de fruits des plus belles couleurs mles, pourpre et or. Je m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum savoureux, agrable  l'apptit ; il charma mes sens plus que l'odeur du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis ou de la chvre, qui laisse chapper le soir le lait non suc de l'agneau ou du chevreau occups de leurs jeux.  <p> " Pour satisfaire le vif dsir que je ressentais de goter  ces belles pommes, je rsolus de ne pas diffrer : la faim et la soif, conseillres persuasives, aiguises par l'odeur de ce fruit sducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc moussu, car pour atteindre aux branches leves au-dessus de la terre cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se tenaient toutes les autres btes qui me voyaient ; languissant d'un pareil dsir, elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au fruit. Dj parvenu au milieu de l'arbre o pendait l'abondance si tentante et si prs, je ne me fis faute de cueillir et de manger  satit ; car jusqu' cette heure je n'avais jamais trouv un pareil plaisir aux aliments ou  la fontaine.  <p> " Rassasi enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement trange au degr de raison de mes facults intrieures ; la parole ne me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Ds ce moment, je tournai mes penses vers des mditations leves ou profondes, et je considrai d'un esprit tendu toutes les choses visibles dans le ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles. Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon cleste de ta beaut je le trouve runi. Il n'est point de beaut  la tienne pareille ou seconde ! elle m'a contraint, quoique importun peut-tre,  venir,  te contempler,  t'adorer, toi qui de droit es dclare souveraine des cratures, dame universelle ! "  <p> Ainsi parle l'anim et rus serpent, et Eve, encore plus surprise, lui rpliqua imprudente :  <p> " Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de ce fruit sur toi le premier prouve. Mais dis-moi, o crot l'arbre ? est-il loin d'ici ? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus : une telle abondance s'offre  notre choix, que nous laissons un grand trsor de fruits sans les toucher ; ils restent suspendus incorruptibles jusqu' ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus grand nombre de mains nous aident  soulager la nature de son enfantement. "  <p> L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite :  <p> " Impratrice, le chemin est facile et n'est pas long ; il se trouve au del d'une alle de myrtes, sur une pelouse, tout prs d'une fontaine, quand on a pass un petit bois exhalant la myrrhe et le baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientt mene. "  <p> " Conduis-moi donc, " dit Eve.  <p> Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paratre droits, quoique entortills, prompt qu'il est au crime. L'esprance l'lve et la joie enlumine sa crte : comme un feu follet, form d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidit environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit) ; voltigeant et brillant d'une lumire trompeuse, il gare de sa route le voyageur nocturne tonn ; il le conduit dans des marais et des fondrires,  travers des viviers et des tangs o il s'engloutit et se perd loin de tout secours : ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie menait Eve, notre mre crdule,  l'arbre de prohibition, racine de tout notre malheur. Ds qu'elle le vit, elle dit  son guide :  <p> " Serpent, nous aurions pu viter notre venir ici infructueux pour moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bnfice de sa vertu sera seul pour toi ; vertu merveilleuse en vrit, si elle produit de pareils effets ! Mais nous ne pouvons  cet arbre ni toucher ni goter : ainsi Dieu l'a ordonn, et il nous a laiss cette dfense, la seule fille de sa voix : pour le reste, nous vivons loi  nous-mmes ; notre raison est notre loi. "  <p> Le tentateur plein de tromperie rpliqua :  <p> " En vrit ! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez dclars seigneurs de tous sur la terre et dans l'air ? "  <p> Eve, encore sans pch :  <p> " Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du fruit de ce bel arbre dans le jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez point ; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. "  <p> A peine a-t-elle dit brivement, que le tentateur, maintenant plus hardi (mais avec une apparence de zle et d'amour pour l'homme, d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rle nouveau. Comme touch de compassion, il se balance troubl, pourtant avec grce, et il se lve pos comme prt  traiter quelque matire importante : au vieux temps, dans Athnes et dans Rome libre, o florissait l'loquence (muette depuis), un orateur renomm, charg de quelque grande cause, se tenait debout en lui-mme recueilli, tandis que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes obtenaient audience avant sa parole ; quelquefois il dbutait avec hauteur, son zle pour la justice ne lui permettant pas le dlai d'un exorde : ainsi s'arrtant, se remuant, se grandissant de toute sa hauteur, le tentateur, tout passionn, s'cria :  <p> " O plante sacre, sage et donnant la sagesse, mre de la science,  prsent je sens au-dedans de moi ton pouvoir qui m'claire, non seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour dcouvrir les voies des agents suprmes, rputs sages cependant. Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort : vous ne mourrez point : comment le pourriez-vous ? Par le fruit ? Il vous donnera la vie de la science. Par l'auteur de la menace ? Regardez-moi ; moi qui ai touch et got, cependant je vis, j'ai mme atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'lever au-dessus de mon lot. Serait-il ferm  l'homme ce qui est ouvert  la bte ? Ou Dieu allumera-t-il sa colre pour une si lgre offense ? Ne louera-t-il pas plutt votre courage indompt qui, sous la menace de la mort dnonce (quelque chose que soit la mort), ne fut point dtourn d'achever ce qui pouvait conduire  une plus heureuse vie,  la connaissance du bien et du mal. Du bien ? quoi de plus juste ! Du mal ? (si ce qui est mal est rel) pourquoi ne pas le connatre, puisqu'il en serait plus facilement vit ! Dieu ne peut donc vous frapper et tre juste : s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu ; il ne faut alors ni le craindre ni lui obir. Votre crainte elle-mme carte la crainte de la mort.  <p> " Pourquoi donc fut ceci dfendu ? Pourquoi, sinon pour vous effrayer ? Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs ? Il sait que le jour o vous mangerez du fruit vos yeux, qui semblent si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts et claircis, et vous serez comme des dieux, connaissant  la fois le bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme des dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intrieurement, ce n'est qu'une juste proportion garde, moi de brute devenu homme, vous d'hommes devenus dieux.  <p> " Ainsi, vous mourrez peut-tre en vous dpouillant de l'homme pour revtir le dieu : mort dsirable, quoique annonce avec menaces, puisqu'elle ne peut annoncer rien de pire que ceci ! Et que sont les dieux pour que l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant  une nourriture divine ? Les dieux existrent les premiers, et ils se prvalent de cet avantage pour nous faire croire que tout procde d'eux : j'en doute ; car je vois cette belle terre chauffe par le soleil, et produisant toutes choses ; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renferm la connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manire que quiconque mange de son fruit acquiert aussitt la sagesse sans leur permission ? En quoi serait l'offense, que l'homme parvnt ainsi  connatre ? En quoi votre science pourrait-elle nuire  Dieu, ou que pourrait communiquer cet arbre contre sa volont, si tout est  lui ? Agirait-il par envie ? L'envie peut-elle habiter dans les coeurs clestes ? Ces raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous avez de ce beau fruit. Divinit humaine, cueille et gote librement. "  <p> Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvrent dans le coeur d'Eve une entre trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le fruit, qui rien qu' le voir pouvait tenter :  ses oreilles retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui paraissaient remplies de raison et de vrit. Cependant, l'heure de midi approchait et rveillait dans Eve un ardent apptit qu'excitait encore l'odeur si savoureuse de ce fruit ; incline qu'elle tait maintenant  le toucher et  le goter, elle y attachait avec dsir son oeil avide. Toutefois, elle s'arrte un moment et fait en elle-mme ces rflexions :  <p> " Grandes sont tes vertus sans doute,  le meilleur des fruits ! Quoique tu sois interdit  l'homme, tu es digne d'tre admir, toi dont le suc, trop longtemps nglig, a donn ds le premier essai la parole au muet et a enseign  une langue incapable de discours  publier ton mrite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas cach non plus ton mrite, en te nommant l'arbre de science ; science  la fois et du bien et du mal. Il nous a dfendu de te goter, mais sa dfense te recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le besoin que nous en avons : le bien inconnu assurment on ne l'a point, ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est comme si on ne l'avait pas du tout.  <p> " En termes clairs, que nous dfend-il, lui, de connatre ? Il nous dfend le bien, il nous dfend d'tre sages. De telles prohibitions ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernires chanes,  quoi nous profitera notre libert intrieure ? Le jour que nous mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrt, nous mourrons... Le serpent est-il mort ? Il a mang, et il vit, et il connat, et il parle, et il raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisonnable. La mort n'a-t-elle t invente que pour nous seuls ? ou cette intellectuelle nourriture  nous refuse n'est-elle rserve qu'aux btes, qu'aux btes, ce semble ? Mais l'unique brute qui la premire en a got, loin d'en tre avare, communique avec joie le bien qui lui en est chu, conseillre non suspecte, amie de l'homme, loigne de toute dception et de tout artifice. Que crains-je donc ? ou plutt sais-je ce que je dois craindre dans cette ignorance, du bien et du mal, de Dieu ou de la mort, de la loi ou de la punition ? Ici crot le remde  tout, ce fruit divin, beau  la vue, attrayant au got, et dont la vertu est de rendre sage. Qui empche donc de le cueillir et d'en nourrir  la fois le corps et l'esprit ? "  <p> Elle dit, et sa main tmraire, dans une mauvaise heure, s'tend vers le fruit : elle arrache ! elle mange ! La terre sentit la blessure ; la nature sur ses fondements, soupirant  travers tous ses ouvrages, par des signes de malheur annona que tout tait perdu.  <p> Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car maintenant Eve, attache au fruit tout entire, ne regardait rien autre chose. Il lui semblait que jusque l elle n'avait jamais got dans un fruit un pareil dlice, soit que cela ft vrai, soit qu'elle se l'imagint dans la haute attente de la science sa divinit ne sortait point de sa pense. Avidement et sans retenue, elle se gorgea du fruit et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin, rassasie, exalte comme par le vin, joyeuse et foltre, pleine de satisfaction d'elle-mme, elle se parle ainsi :  <p> " O roi de tous les arbres du Paradis, arbre vertueux, prcieux, dont l'opration bnie est la sagesse ! arbre jusque ici ignor, dgrad, ton beau fruit demeurait suspendu comme n'tant cr  aucune fin ! Mais dornavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la louange qui te sont dus  chaque aurore ; je soulagerai tes branches du poids fertile offert libralement  tous, jusqu' ce que, nourrie par toi, je parvienne  la maturit de la science comme les dieux qui savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent leur donner. Si le don et t un des leurs, il n'aurait pas cr ici.  <p> " Exprience, que ne te dois-je pas,  le meilleur des guides ! En ne te suivant pas, je serais reste dans l'ignorance ; tu ouvres le chemin de la sagesse, et tu donnes accs auprs d'elle, malgr le secret o elle se retire.  <p> " Et moi peut-tre aussi suis-je cache. Le Ciel est haut, haut, trop loign pour voir de l distinctement chaque chose sur la terre : d'autres soins peut-tre peuvent avoir distrait d'une continuelle vigilance notre grand prohibiteur, en sret avec tous ses espions autour de lui... Mais de quelle manire paratrai-je devant Adam ? lui ferai-je connatre  prsent mon changement ? lui donnerai-je en partage ma pleine flicit, ou plutt non ? Garderai-je les avantages de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d'ajouter  la femme ce qui lui manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour me rendre plus gale  lui, et peut-tre (chose dsirable) quelquefois suprieure ? car infrieure, qui est libre ? Ceci peut bien tre.. Mais quoi ! si Dieu a vu ? si la mort doit s'ensuivre ? alors je ne serai plus, et Adam, mari  une autre Eve, vivra en joie avec elle, moi teinte : le penser, c'est mourir ! Confirme dans ma rsolution, je me dcide : Adam partagera avec moi le bonheur ou la misre. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les morts : vivre sans lui n'est pas la vie. "  <p> Ainsi disant, elle dtourna ses pas de l'arbre ; mais auparavant elle lui fait une rvrence profonde, comme au pouvoir qui habite cet arbre et dont la prsence a infus dans la plante une sve savante dcoule du nectar, breuvage des dieux.  <p> Pendant ce temps-l Adam, qui attendait son retour avec impatience, avait tress une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa chevelure et couronner ses travaux champtres, comme les moissonneurs ont souvent coutume de couronner leur reine des moissons. Il se promettait une grande joie en pense et une consolation nouvelle dans un retour si longtemps diffr. Toutefois, devinant quelque chose de malheureux, le coeur lui manquait ; il en sentait les battements ingaux : pour rencontrer Eve, il alla par le chemin qu'elle avait pris le matin, au moment o ils se sparrent.  <p> Il devait passer prs de l'arbre de science : l il la rencontra  peine revenant de l'arbre ; elle tenait  la main un rameau du plus beau fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et rpandait l'odeur de l'ambroisie. Elle se hta vers Adam, l'excuse parut d'abord sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte apologie ; elle adresse  son poux des paroles caressantes qu'elle avait  volont :  <p> " N'as-tu pas t tonn, Adam, de mon retard ? Je t'ai regrett, et j'ai trouv long le temps, prive de ta prsence ; agonie d'amour, jusqu' prsent non sentie et qui ne le sera pas deux fois ; car jamais je n'aurai l'ide d'prouver (ce que j'ai cherch tmraire et sans exprience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est trange, et merveilleuse  entendre.  <p> " Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand on y gote ; il n'ouvre pas la voie  un mal inconnu ; mais il est d'un effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y gotent ; il a t trouv tel en y gotant. Le sage serpent (non retenu comme nous, ou n'obissant pas) a mang du fruit : il n'y a pas trouv mort, dont nous sommes menacs ; mais ds ce moment il est dou de la voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manire admirable. Et il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j'ai aussi got et que j'ai trouv aussi les effets rpondant  l'attente : mes yeux, troubles auparavant, sont plus ouverts, mon esprit plus tendu, mon coeur plus ample Je m'lve  la divinit, que j'ai cherche principalement pour toi ; sans toi je puis la mpriser. Car la flicit dont tu as ta part est pour moi la flicit, ennuyeuse et bientt odieuse avec toi non partage. Gote donc aussi  ce fruit ; qu'un sort gal nous unisse dans une gale joie, comme dans un gal amour, de peur que si tu t'abstiens un diffrent degr de condition ne nous spare, et que je ne renonce trop tard pour toi  la divinit, quand le sort ne le permettra plus. "  <p> Eve ainsi raconta son histoire d'un air anim ; mais sur sa joue le dsordre monte et rougit. Adam, de son ct, ds qu'il est instruit de la fatale dsobissance d'Eve, interdit, confondu, devient blanc, tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses os. De sa main dfaillante la guirlande tresse pour Eve tombe, et rpand les roses fltries : il demeure ple et sans voix, jusqu' ce qu'enfin d'abord en lui-mme il rompt son silence intrieur :  <p> " O le plus bel tre de la cration, le dernier et le meilleur de tous les ouvrages de Dieu, crature en qui excellait pour la vue ou la pense ce qui fut jamais form de saint, de divin, de bon, d'aimable et de doux ! Comment es-tu perdue ? comment soudain perdue, dfigure, fltrie et maintenant dvolue  la mort ? ou plutt comment as-tu cd  la tentation de transgresser la stricte dfense ? de violer le sacr fruit dfendu ? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a due, d'un ennemi que tu ne connaissais pas ; et moi avec toi, il m'a perdu ; car certainement ma rsolution est de mourir avec toi. Comment pourrais-je vivre sans toi, comment quitter ton doux entretien et notre amour si tendrement uni, pour survivre abandonn dans ces bois sauvages ? Dieu crt-il une autre Eve et moi fournirais-je une autre cte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon coeur. Non, non ! je me sens attir par le lien de la nature : tu es la chair de ma chair, l'os de mes os ; de ton sort le mien ne sera jamais spar, bonheur ou misre ! "  <p> Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste pouvante, et aprs des penses agites se soumettant  ce qui semble irrmdiable, il se tourne vers Eve, et lui adresse ces paroles d'un ton calme :  <p> " Une action hardie tu as tente, Eve aventureuse : un grand pril tu as provoqu, toi qui non seulement as os convoiter des yeux ce fruit sacr, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie encore, y as got, malgr la dfense d'y toucher. Mais qui peut rappeler le pass et dfaire ce qui est fait ? Ni le Dieu tout-puissant ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-tre ne mourras-tu point ; peut-tre l'action n'est-elle pas si dtestable,  prsent que le fruit a t got et profan par le serpent, qu'il en a fait un fruit commun, priv de saintet, avant que nous y ayons touch. Le serpent n'a pas trouv qu'il ft mortel ; le serpent vit encore ; il vit, ainsi que tu le dis, et il a gagn de vivre comme l'homme, d'un plus haut degr de vie ; puissante induction pour nous d'atteindre pareillement, en gotant ce fruit, une lvation proportionne, qui ne peut tre que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.  <p> " Je ne puis penser que Dieu, sage crateur, quoique menaant, veuille srieusement ainsi nous dtruire, nous ses premires cratures, leves si haut en dignit et places au-dessus de tous ses ouvrages, lesquels crs pour nous doivent tomber ncessairement avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dpendants de nous. Ainsi Dieu dcrerait, serait frustr, ferait et dferait, et perdrait son travail : cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, quoique son pouvoir pt rpter la cration, cependant rpugnerait  nous dtruire, de peur que l'adversaire ne triompht et ne dit :- " Inconstant est l'tat de ceux que Dieu favorise le plus ! Qui peut lui plaire longtemps ? Il m'a ruin le premier. Maintenant c'est l'espce humaine. Qui ensuite ?- " Sujet de raillerie qui ne doit pas tre donn  un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai li mon sort au tien, rsolu  subir le mme arrt Si la mort m'associe avec toi, la mort est pour moi comme la vie, tant dans mon coeur je sens le lien de la nature m'attirer puissamment  mon propre bien en toi ; car ce que tu es m'appartient, notre tat ne peut tre spar ; nous ne faisons qu'un, une mme chair : te perdre, c'est me perdre moi-mme. "  <p> Ainsi parla Adam ; ainsi Eve lui rpliqua :  <p> " O glorieuse preuve d'un excessif amour, illustre tmoignage. noble exemple qui m'engage  l'imiter ! Mais n'approchant pas de ta perfection, comment l'atteindrai-je,  Adam, moi qui me vante d'tre issue de ton ct, et qui t'entends parler avec joie de notre union, d'un coeur et d'une me entre nous deux ? Ce jour fournit une bonne preuve de cette union, puisque tu dclares que plutt que la mort, ou quelque chose de plus terrible que la mort, ne nous spare (nous lis d'un si tendre amour), tu es rsolu  commettre avec moi la faute, le crime (s'il y a crime), de goter ce beau fruit dont la vertu (car le bien toujours procde du bien, directement ou indirectement) a offert cette heureuse preuve  ton amour, qui sans cela n'et jamais t si excellemment connu.  <p> " Si je pouvais croire que la mort annonce dt suivre ce que j'ai tent, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas  te persuader : plutt mourir abandonne que de t'obliger  une action pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assure d'une manire remarquable de ton amour si vrai, si fidle et sans gal. Mais je sens bien autrement l'vnement non la mort, mais la vie augmente, des yeux ouverts, de nouvelles esprances, des joies nouvelles, un got si divin que, quelque douceur qui ait auparavant flatt mes sens, elle me semble, auprs de celle-ci, pre ou insipide. D'aprs mon exprience, Adam, gote franchement et livre aux vents la crainte de la mort. "  <p> Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement ; c'tait avoir beaucoup gagn qu'Adam et ennobli son amour au point d'encourir pour elle le dplaisir divin ou la mort. En rcompense (car une complaisance si criminelle mritait cette haute rcompense), d'une main librale elle lui donne le fruit de la branche, attrayant et beau. Adam ne lit aucun scrupule d'en manger, malgr ce qu'il savait il ne fut pas tromp ; il fut follement vaincu par le charme d'une femme.  <p> La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les douleurs, et la nature poussa un second gmissement. Le ciel se couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes quand s'acheva le mortel pch originel !  <p> Adam n'y prit pas garde, mangeant  satit. Eve ne craignit point de ritrer sa transgression premire, afin de mieux charmer son poux par sa compagnie aime. Tous deux,  prsent comme enivrs d'un vin nouveau, nagent dans la joie ; ils s'imaginent sentir en eux la Divinit qui leur fait natre des ailes avec lesquelles ils ddaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opra un tout autre effet, en allumant pour la premire fois le dsir charnel. Adam commena d'attacher sur Eve des regards lascifs ; Eve les lui rendit aussi voluptueusement : ils brlent impudiques. Adam excite ainsi Eve aux molles caresses :  <p> " Eve,  prsent je le vois, tu es d'un got sr et lgant ; ce n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque  chaque pense nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais judicieux : je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu  ce jour ! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit dlicieux ; jusque ici en gotant nous n'avions pas connu le vrai got, Si le plaisir est tel dans les choses  nous dfendues, il serait  souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre on nous en et dfendu dix. Mais viens, si bien rpars, jouons maintenant comme il convient aprs un si dlicieux repas ; car jamais ta beaut, depuis le jour que je te vis pour la premire fois et t'pousai orne de toutes les perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi, plus charmante  prsent que jamais ! O bont de cet arbre plein de vertu ! "  <p> Il dit, et n'pargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse. Il fut compris d'Eve, dont les yeux lanaient des flammes contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombrag qu'un toit de feuillage pais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son pouse, nullement rsistante. De fleurs tait la couche, penses, violettes, asphodles, hyacinthes ; le plus doux, le plus frais giron de la terre. L ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour ; sceau de leur mutuel crime, consolation de leur pch, jusqu' ce que la rose du sommeil les opprimt, fatigus de leur amoureux dduit.  <p> Sitt que se fut exhale la force de ce fruit fallacieux, dont l'enivrante et douce vapeur s'tait joue autour de leurs esprits et avait fait errer leurs facults intrieures, ds qu'un sommeil plus grossier, engendr de malignes fumes et surcharg de songes remmoratifs, les eut quitts, ils se levrent comme d'une veille laborieuse. Ils se regardrent l'un l'autre, et bientt ils connurent comment leurs yeux taient ouverts, comment leurs mes obscurcies. L'innocence, qui de mme qu'un voile leur avait drob la connaissance du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, l'honneur, n'tant plus autour d'eux, les avaient laisss nus  la honte coupable : elle les couvrit, mais sa robe les dcouvrit davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculen Samson se leva du sein prostitu de Dalila, la Philistine, et s'veilla tondu de sa force : Eve et Adam s'veillrent nus et dpouills de toute leur vertu. Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restrent assis, comme devenus muets, jusqu' ce qu'Adam, non moins honteux que sa compagne, donna enfin passage  ces paroles contraintes :  <p> " O Eve, dans une heure mauvaise tu prtas l'oreille  ce reptile trompeur : de qui que ce soit qu'il ait appris  contrefaire la voix de l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre lvation promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons que nous connaissons  la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal gagn ! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui nous laisse ainsi nus, privs d'honneur, d'innocence, de foi, de puret, notre parure accoutume, maintenant souille et tache, et sur nos visages les signes vidents d'une infme volupt, d'o s'amasse un mchant trsor, et mme la honte, le dernier des maux ! Du bien perdu sois donc sre... Comment pourrais-je dsormais regarder la face de Dieu ou de son ange qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai si souvent contemple ? Ces clestes formes blouiront maintenant cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable clat. Oh ! que ne puis-je ici dans la solitude vivre sauvage, en quelque obscure retraite o les plus grands bois impntrables  la lumire de l'toile ou du soleil dploient leur vaste ombrage, bruni comme le soir ! Couvrez-moi, vous pins, vous cdres, sous vos rameaux innombrables, cachez-moi l o je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son ange. Mais dlibrons, en cet tat dplorable, sur le meilleur moyen de nous cacher  prsent l'un  l'autre ce qui semble le plus sujet  la honte et le plus indcent  la vue. Les feuilles larges et satines de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, ne sige pas l et ne nous accuse pas comme impurs. "  <p> Tel fut le conseil d'Adam. Ils entrrent tous deux dans le bois le plus pais : l ils choisirent bientt le figuier, non cette espce renomme pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les Indiens du Malabar et du royaume de Decan ; il tend ses bras, et ses branches poussent si amples et si longues, que leurs tiges courbes prennent racine, filles qui croissent autour de l'arbre mre ; monument d'ombre  la vote leve, aux promenades pleines d'chos : l souvent le ptre indien, vitant la chaleur, s'abrite au frais et surveille ses troupeaux paissant  travers les entaillures pratiques dans la plus paisse rame.  <p> Adam et Eve cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier d'amazone : avec l'art qu'ils avaient, ils les cousirent pour en ceindre leurs reins ; vain tissu ! si c'tait pour cacher leur crime et la honte redoute. Oh ! combien ils diffraient de leur premire et glorieuse nudit ! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Amricains portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les arbres, dans les les et sur les rivages couverts de bois : ainsi nos premiers parents taient envelopps et, comme ils le croyaient, leur honte en partie voile ; mais n'ayant l'esprit ni  l'aise ni en repos, ils s'assirent  terre pour pleurer.  <p> Non seulement des larmes dbordrent de leurs yeux, mais de grandes temptes commencrent  s'lever au-dedans d'eux-mmes, de violentes passions, la colre, la haine, la mfiance, le soupon, la discorde ; elles branlrent douloureusement l'tat intrieur de leur esprit, rgion calme nagure et pleine de paix, maintenant agite et turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volont n'coutait plus sa leon ; ils taient assujettis tous deux  l'apptit sensuel, dont l'usurpation, venue d'en bas, rclamait sur la souveraine raison une domination suprieure.  <p> D'un coeur troubl, avec un regard alin et une parole altre, Adam reprit ainsi son discours interrompu :  <p> " Que n'coutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en suppliais, lorsque dans cette malheureuse matine tu tais possde de cet trange dsir d'errer, qui te venait je ne sais d'o ! Nous serions alors rests encore heureux, et non, comme  prsent, dpouills de tout notre bien, honteux, nus, misrables. Que personne ne cherche dsormais une inutile raison pour justifier la fidlit due : quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on commence  faillir. "  <p> Eve aussitt, mue de ce ton de reproche :  <p> " Quels mots svres sont chapps de tes lvres, Adam ? Imputes-tu  ma faiblesse ou  mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui aurait pu arriver aussi mal toi prsent (qui sait), ou  toi-mme peut-tre ? Eusses-tu t l, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu dcouvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et nous aucune cause d'inimiti n'tant connue, pourquoi m'aurait-il voulu du mal et cherch  me faire du tort ? Ne devais-je jamais me sparer de ton ct ? Autant aurait valu crotre l toujours, cte sans vie. Etant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas dfendu absolument de m'loigner, puisque j'allais  un tel pril, comme tu le dis ? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup contredire ; bien plus, tu me permis, tu m'approuvas, tu me congdias de bon accord. Si tu eusses t ferme et arrt dans ton refus, je n'aurais pas transgress, ni toi avec moi. "  <p> Adam, irrit pour la premire fois, lui rpliqua :  <p> " Est-ce l ton amour ? est-ce l la rcompense du mien, Eve ingrate ; de mon amour que je t'ai dclar inaltrable lorsque tu tais perdue, et que je ne l'tais pas ; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un ternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement prfr la mort avec toi ? Et maintenant tu me reproches d'tre la cause de ta transgression ! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de svrit ! Que pouvais-je de plus ? Je t'avertis, je t'exhortai, je te prdis le danger, l'ennemi aux aguets plac en embuscade. Au del de ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une volont libre. Mais la confiance en toi-mme t'a emporte, certaine que tu tais ou de ne pas rencontrer de pril ou d'y trouver matire d'une glorieuse preuve. Peut-tre aussi ai-je err en admirant si excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le mal n'oserait attenter sur toi ; mais je maudis maintenant cette erreur devenue mon crime, et toi l'accusatrice ! Ainsi il en arrivera  celui qui, se fiant trop au mrite de la femme, laissera gouverner la volont de la femme : contrarie, la femme ne supportera aucune contrainte ; laisse  elle mme, si le mal s'ensuit, elle accusera d'abord la faible indulgence de l'homme. "  <p> Ainsi dans une mutuelle accusation Eve et Adam dpensaient les heures infructueuses ; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-mme,  leur vaine dispute il semblait n'y avoir point de fin.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_11'><H3>Livre X<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> La transgression de l'homme tant connue, les anges de garde quittent le Paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance ; ils sont approuvs, Dieu dclarant que l'entre de Satan n'a pu tre prvenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs ; il descend et prononce conformment la sentence. Alors il en a piti, les vtit tous deux, et remonte vers son Pre. Le Pch et la Mort, assis jusque alors aux portes de l'Enfer, par une merveilleuse sympathie, sentant le succs de Satan dans ce nouveau monde, et la faute que l'homme y a commise, se rsolvent de ne pas rester confins plus longtemps dans l'Enfer et de suivre Satan, leur Pre, dans la demeure de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de l'Enfer  ce monde, ils pavent  et l un large grand chemin ou un pont au-dessus du Chaos en suivant la premire trace de Satan. Ensuite, se prparant  gagner la Terre, ils le rencontrent, fier de son succs, revenant  l'Enfer. Leurs mutuelles flicitations. Satan arrive  Pandaemonium. Il raconte avec jactance en pleine assemble son succs sur l'homme. Au lieu d'applaudissements, il est accueilli par un sifflement gnral de tout son auditoire, transform tout  coup, ainsi que lui-mme, en serpents, selon sa sentence prononce dans le Paradis. Alors, tromps par une apparence de l'arbre dfendu qui s'lve devant eux, ils cherchent avidement  atteindre le fruit, et mchent de la poussire et des cendres amres. Progrs du Pch et de la Mort. Dieu prdit la victoire finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses ; mais pour le moment il ordonne  ses anges de faire divers changements dans les cieux et les lments. Adam, apercevant de plus en plus sa condition dgrade, se lamente tristement, et rejette la consolation d'Eve. Elle persiste, et l'apaise  la fin. Alors, pour empcher la maldiction de tomber probablement sur leur postrit, elle propose  Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais concevant une meilleure esprance, il lui rappelle la dernire promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il l'exhorte  chercher avec lui la rconciliation de la Divinit offense par le repentir et la prire.  <p> <p> Cependant, l'action haineuse et mchante que Satan avait faite dans Eden tait connue du Ciel ; on savait comment dans le serpent il avait sduit Eve, elle son mari, et l'avait engag  goter le fruit fatal. Car qui peut chapper  l'oeil de Dieu, qui voit tout, ou tromper son esprit, qui sait tout ! <p> Sage et juste en toutes choses, l'Eternel n'empcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme arm d'une force entire et d'une volont libre, parfaites pour dcouvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car Adam et Eve connaissaient et devaient toujours se rappeler l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce ft qui les tentt. N'obissant pas, ils encoururent la peine : que pouvaient-ils attendre de moins ? La complication de leur pch mritait leur chute.  <p> Les gardes angliques du Paradis se htrent de monter au Ciel, mornes et abattus, en songeant  l'homme, car par ceci ils connaissaient son tat ; ils s'tonnaient beaucoup que le subtil ennemi, sans tre vu, leur et drob son entre.  <p> Sitt que ces fcheuses nouvelles arrivrent de la terre  la porte du Ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligs. Une sombre tristesse n'pargna pas dans ce moment les visages divins ; cependant, mle de piti, elle ne viola pas leur batitude. Autour des nouveaux arrivs le peuple thr accourut en foule pour couter et apprendre comment tout tait advenu. Ils se htrent vers le trne suprme, responsables qu'ils taient, afin d'exposer dans un juste plaidoyer extrme vigilance, aisment approuve. Quand le Trs-Haut, l'Eternel Pre, du fond de son secret nuage, fit sortir ainsi sa voix dans le tonnerre :  <p> " Anges assembls, et vous puissances revenues d'une commission infructueuse, ne soyez ni dcourags ni troubls de ces nouvelles de la terre que vos soins les plus sincres ne pouvaient prvenir ! J'avais prdit dernirement ce qui arriverait, lorsque, pour la premire fois, le tentateur, sorti de l'enfer, traversait l'abme. Je vous ai annonc qu'il prvaudrait, prompt dans son mauvais message ; que l'homme serait sduit, perdu par la flatterie, et croyant le mensonge contre son Crateur. Aucun de mes dcrets concourant n'a ncessit sa chute ou touch du plus lger mouvement d'impulsion sa volont libre, laisse  sa propre inclination dans un juste quilibre. Mais l'homme est tomb, et maintenant que reste-t-il  faire, sinon  prononcer l'arrt mortel contre sa transgression, la mort dnonce pour ce jour mme. Il la prsume dj vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore t inflige, comme il le craignait, par quelque coup subit, mais bientt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas acquittement : la justice ne reviendra pas ddaigne comme la bont.  <p> " Mais qui enverrai-je pour juger les coupables ? qui, sinon toi, vice-rgent, mon Fils ! A toi j'ai transfr tout jugement au Ciel, sur la Terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me propose de donner la misricorde pour collgue  la justice en t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son mdiateur,  la fois dsign ranon et rdempteur volontaire, en t'envoyant, toi destin  devenir homme, pour juger l'homme tomb. "  <p> Ainsi parla le Pre ; il entrouvrit brillante la droite de sa gloire, et rayonna sur son Fils sa divinit dvoile, Le Fils, plein de splendeur, exprima manifestement tout son pre, et lui rpondit ainsi, divinement doux :  <p> " Eternel Pre !  toi d'ordonner,  moi de faire dans le Ciel et sur la Terre ta volont suprme, afin que tu puisses toujours mettre ta complaisance en moi, ton fils bien aim. Je vais juger sur la Terre ceux-ci tes pcheurs ; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli, car je m'y suis engag en ta prsence. Je ne m'en repens pas, et par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence, sur moi drive : je temprerai la justice par la misricorde, de manire qu'elles seront le plus glorifies, en tant pleinement satisfaites et toi apais. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortge, l o personne ne doit assister au jugement, except les deux qui seront jugs ; le troisime coupable, absent, n'en est que mieux condamn ; convaincu par sa fuite et rebelle  toutes les lois : la conviction du serpent n'importe  personne. "  <p> Il dit, et se leva de son sige, rayonnant d'une haute gloire collatrale ; les trnes, les puissances, les principauts, les dominations, ses ministres, l'accompagnrent jusqu' la porte du Ciel, d'o l'on aperoit Eden et toute la cte en perspective : soudain il est descendu ; le temps ne mesure point la promptitude des dieux, bien qu'il soit ail des plus rapides minutes.  <p> Le soleil, dans sa chute occidentale, tait alors descendu du midi ; les vents lgers,  leur heure marque pour souffler sur la terre, s'veillaient et introduisaient en elle la tranquille fracheur du soir. Dans ce moment, avec une colre plus tranquille, vint l'intercesseur et doux juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu qui se promenait dans le jardin fut porte par les suaves brises  l'oreille d'Adam et d'Eve, au dclin du jour ; ils l'entendirent, et ils se cachrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s'approchant appelle Adam  haute voix :  <p> " Adam, o es-tu, toi accoutum  rencontrer avec joie ma venue, ds que tu la voyais de loin ? Je ne suis pas satisfait de ton absence ici. T'entretiens-tu avec la solitude, l o nagure un devoir empress te faisait paratre sans tre cherch ? Me prsent-je avec moins d'clat ? Quel changement cause ton absence ? Quel hasard t'arrte ! Viens. "  <p> Il vint, et Eve  regret avec lui, quoiqu'elle et t la premire  offenser, tous deux interdits et dcomposs. L'amour n'tait dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre, mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le dsespoir, la colre, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, aprs avoir longtemps balbuti, rpond en peu de mots :  <p> " Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce que j'tais nu : c'est pourquoi je me suis cach. "  <p> A quoi le Juge misricordieux rpliqua sans lui faire de reproche :  <p> " Tu as souvent entendu ma voix, et tu n'en as pas eu peur, mais elle t'a toujours rjoui : comment est-elle devenue pour toi si terrible ? Tu es nu, qui te l'a dit ? As-tu mang du fruit de l'arbre dont je t'ai dfendu de manger ? "  <p> Adam, assig de misres, rpondit :  <p> " O Ciel ! dans quelle voie troite je comparais ce jour devant mon juge, ou pour me charger moi-mme de tout le crime, ou pour accuser mon autre moi-mme, la compagne de ma vie ! Je devrais cacher sa faute, pendant que sa fidlit me reste, et ne pas l'exposer au blme par ma plainte ; mais une rigoureuse ncessit, une contrainte dplorable, m'obligent  parler, de peur que sur ma tte  la fois le pch et le chtiment, nanmoins insupportables, ne soient dvolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu dcouvrirais aisment ce que je cacherais.  <p> " Cette femme que tu fis pour tre mon aide, que tu m'as donne comme ton prsent accompli, qui tait si bonne, si convenable, si acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu souponner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait justifier son action par la manire de la faire, cette femme m'a donn du fruit de l'arbre, et j'ai mang. "  <p> La souveraine Prsence rpliqua ainsi :  <p> " Etait-elle ton Dieu pour lui obir plutt qu' la voix de ton Crateur ? Avait-elle t faite pour tre ton guide, ton suprieur, mme ton gal, pour que tu lui rsignasses ta virilit et le rang o Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en relle dignit ? A la vrit, elle tait orne et charmante pour attirer ton amour, non ta dpendance. Ses qualits taient telles qu'elles semblaient bonnes a tre gouvernes, peu convenables pour dominer ; l'autorit tait ton lot, appartenant  ta personne, si tu l'eusses toi-mme bien connue. "<p> Dieu avant ainsi parl, adressa  Eve ce peu de mots :  <p> " Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela ? "  <p> La triste Eve, presque abme dans la honte, se confessant vite, ne fut devant son juge ni hardie ni diserte ; elle rpondit confuse :  <p> " Le serpent m'a trompe, et j'ai mang. "  <p> Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procda sans dlai au jugement du serpent accus, bien qu'il ft brute, incapable de rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le dprava dans les fins de sa cration, justement maudit alors comme vici dans sa nature. Il n'importait pas  l'homme d'en connatre davantage, puis qu'il ne savait rien de plus ; cela n'et pas diminu sa faute. Cependant, Dieu appliqua la sentence  Satan, le premier dans le pch, mais en termes mystrieux qu'il jugea alors les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa maldiction sur le serpent :  <p> " Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les btes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimiti entre toi et la femme, entre sa race et la tienne ; elle te brisera la tte, et tu tcheras de la mordre par le talon. "  <p> Ainsi fut prononc l'oracle, vrifi quand Jsus, fils de Marie, seconde Eve, vit comme un clair tomber du ciel Satan, prince de l'air. Alors Jsus, sortant du tombeau, dpouilla les principauts et les Puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe : et dans une ascension glorieuse il emmena  travers les airs la captivit captive, le royaume mme longtemps usurp par Satan. Celui-l brisera enfin Satan sous nos pieds, celui-l mme qui prdit  prsent cette fatale meurtrissure.  <p> Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence :  <p> " Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il te dominera. "  <p> A Adam le dernier, il prononce ainsi son arrt :  <p> " Parce que tu as cout la voix de ta femme et que tu as mang du fruit de l'arbre dont je t'avais dfendu de manger en te disant : " Tu n'en mangeras point, " la terre sera maudite  cause de ce que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta vie qu'avec beaucoup de travail : elle te produira des pines et des ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton pain  la sueur de ton visage, jusqu' ce que tu retournes en la terre d'o tu as t tir. Car tu es poudre et tu retourneras en poudre. "  <p> Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoy  la fois Juge et Sauveur : il recula bien loin le coup subit de la mort annonce pour ce jour-l : ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui, exposs  l'air qui maintenant allait souffrir de grandes altrations, il ne ddaigna pas de commencer  prendre la forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs ; de mme  prsent comme un pre de famille, il couvrit leur nudit de peaux de btes, ou tues, ou qui, de mme que le serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne rflchit pas longtemps pour vtir ses ennemis : non seulement il couvrit leur nudit extrieure de peaux de btes, mais leur nudit intrieure, beaucoup plus ignominieuse ; il l'enveloppa de sa robe de justice et la droba aux regards de son Pre. Puis il s'leva rapidement vers lui ; reu dans son sein bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois :  son Pre apais il raconta (quoique le Pre st tout) ce qui s'tait pass avec l'homme, entremlant son rcit d'une douce intercession.  <p> Cependant, avant qu'on et pch et jug sur la terre, le Pch et la Mort taient assis en face l'un de l'autre en dedans des portes de l'Enfer ; ces portes taient restes bantes, vomissant au loin dans le Chaos une flamme imptueuse, depuis que l'ennemi les avait passes, le Pch les ouvrant. Bientt celui-ci commena de parler  la Mort :  <p> " O mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs  nous regarder l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospre dans d'autres mondes et cherche  nous pourvoir d'un sjour plus heureux, nous, sa chre engeance ? Le succs l'aura sans doute accompagn : s'il lui tait msavenu, avant cette heure il serait retourn, chass par la furie de ses perscuteurs, puisque aucun autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir  son chtiment ou  leur vengeance.  <p> " Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'lve en moi, qu'il me crot des ailes, qu'une vaste domination m'est donne au del de cet abme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit une force conaturelle pleine de puissance, pour unir  la plus grande distance dans une secrte amiti les choses de mme espce par les routes les plus secrtes. Toi, mon ombre insparable, tu dois me suivre, car aucun pouvoir ne peut sparer la Mort du Pch. Mais dans la crainte que notre pre soit arrt peut-tre par la difficult de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail aventureux, non pourtant disproportionn  ta force et  la mienne), essayons de fonder sur cet ocan un chemin depuis l'Enfer jusqu'au monde nouveau o Satan maintenant l'emporte ; monument d'un grand avantage  toutes lgions infernales, qui leur rendra d'ici le trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attir avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct. "  <p> L'ombre maigre lui rpondit aussitt :  <p> " Va o le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne tranerai pas derrire, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de guide ; tant je respire odeur de carnage, proie innombrable ; tant je gote la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent l ! Je ne manquerai pas  l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prterai un mutuel secours. "  <p> En parlant de la sorte, le monstre, avec dlices, renifla le parfum du mortel changement arriv sur la Terre comme quand une bande d'oiseaux carnassiers, malgr la distance de plusieurs lieues, vient volant, avant le jour d'une bataille, au champ o campent les armes, allche qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses promises  la mort le lendemain, dans un sanglant combat : ainsi ventait les trpas la hideuse figure qui, renversant dans l'air empoisonn sa large narine, flairait de si loin sa cure.  <p> Soudain, hors des portes de l'Enfer, dans la vaste et vide anarchie du Chaos sombre et humide, les deux fantmes s'envolrent en sens contraire. Avec force (leur force tait grande) planant sur les eaux, ce qu'ils rencontrent de solide ou de visqueux, ballott haut et bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amass, et de chaque ct l'chouent vers la bouche du Tartare : ainsi deux vents polaires, soufflant, opposs, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des montagnes de glaces qui obstruent le passage prsum au del de Petzora  l'orient, vers la cte opulente du Cathai.  <p> La Mort, de sa massue ptrifiante, froide et sche, frappe comme d'un trident la matire agglomre, la fixe aussi ferme que Dlos, jadis flottante ; le reste fut enchan immobile par l'inflexibilit de son regard de Gorgone.  <p> Les deux fantmes cimentrent avec un bitume asphaltique le rivage ramass, large comme les portes de l'Enfer et profond comme ses racines. Le mle immense, courb en avant, forma une arche leve sur l'cumant abme ; pont d'une longueur prodigieuse, atteignant  la muraille inbranlable de ce monde,  prsent sans dfense, confisqu au profit de la Mort : de l un chemin large, doux, commode, uni, descendit  l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent tre compares aux grandes, Xerxs, parti de son grand palais Memnonien, vint de Suze jusqu' la mer pour enchaner la libert de la Grce, il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit l'Europe  l'Asie, et frappa de verges les flots indigns.  <p> La Mort et le Pch, par un art merveilleux, avaient maintenant pouss leur ouvrage (chane de rochers suspendus sur l'abme tourment, en suivant la trace de Satan) jusqu' la place mme o Satan ploya ses ailes et s'abattit, au sortir du Chaos, sur l'aride surface de ce monde sphrique. Ils affermirent le tout avec des clous et des chanes de diamant : trop ferme ils le firent et trop durable ! Alors, dans un petit espace, ils rencontrrent les confins du ciel empyre et de ce monde ; sur la gauche tait l'Enfer avec un long gouffre interpos. Trois diffrents chemins en vue conduisaient  chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le chemin de la Terre qu'ils avaient aperue, se dirigeant vers Eden ; quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumire, gouvernant sur son znith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se levait dans le Blier. Il s'avanait dguis ; mais ceux-ci, ses chers enfants, reconnurent vite leur pre, bien que travesti.  <p> Satan, aprs avoir sduit Eve, s'tait jet non remarqu dans le bois voisin, et, changeant de forme pour observer la suite de l'vnement, il vit son action criminelle rpte par Eve, quoique sans mchante intention, auprs de son mari ; il vit leur honte chercher des voiles inutiles Mais quand il vit descendre le Fils de Dieu pour les juger, frapp de terreur, il fuit, non qu'il esprt chapper, mais il vitait le prsent, craignant, coupable qu'il tait, ce que la colre du Fils lui pouvait soudain infliger. Cela pass, il revint de nuit, et coutant, au lieu o les deux infortuns taient assis, leur triste discours et leur diverse plainte, il en recueillit son propre arrt ; il comprit que l'excution de cet arrt n'tait pas immdiate, mais pour un temps  venir : charg de joie et de nouvelles, il retourna alors  l'Enfer. Sur les bords du Chaos, prs du pied de ce nouveau pont merveilleux, il rencontra inesprment ceux qui venaient pour le rencontrer, ses chers rejetons. L'allgresse fut grande  leur jonction ; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan : il demeura longtemps en admiration, jusqu' ce que le Pch, sa fille enchanteresse, rompit ainsi le silence :  <p> " O mon pre, ce sont l tes magnifiques ouvrages, tes trophes, que tu contemples comme n'tant pas les tiens : tu en es l'auteur et le premier architecte ; car je n'eus pas plus tt devin dans mon coeur (mon coeur, qui par une secrte harmonie bat avec le tien, uni dans une douce intimit), je n'eus pas plus tt devin que tu avais prospr sur la terre, ce que tes regards manifestent  prsent, que je me sentis (quoique spare de toi par des mondes) attire vers toi avec celui-ci, ton fils ; tant une fatale consquence nous unit tous trois ! Ni l'Enfer ne peut nous retenir plus longtemps dans ses limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empcher de suivre ton illustre trace. Tu as achev notre libert : confins jusqu' prsent au dedans des portes de l'Enfer, tu nous as donn la force de btir ainsi au loin et de surcharger de cet norme pont le sombre abme.  <p> " Tout ce monde est tien dsormais ; ta vertu a gagn ce que ta main n'a point bti ; ta sagesse a recouvr avec avantage ce que la guerre avait perdu, et veng pleinement notre dfaite dans le Ciel. Ici tu rgneras monarque, l tu ne rgnais pas : qu'il domine encore l ton vainqueur, comme le combat l'a dcid en se retirant de ce monde nouveau, alin par sa propre sentence. Dsormais qu'il partage avec toi la monarchie de toutes choses divises par les frontires de l'Empyre :  lui la cit de forme carre,  toi le monde orbiculaire, ou qu'il ose t'prouver, toi  prsent plus dangereux pour son trne. "  <p> Le prince des tnbres lui rpondit avec joie :  <p> " Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils  la fois, vous avez donn aujourd'hui une grande preuve que vous tes la race de Satan, car je me glorifie de ce nom, antagoniste du roi tout-puissant du Ciel. Bien avez-vous mrit de moi et de tout l'infernal empire, vous qui si prs de la porte du Ciel avez rpondu  mon triomphe par un acte triomphal,  mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez fait de l'Enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un seul continent de communication facile.  <p> " Ainsi, pendant qu' travers les tnbres je vais descendre aisment par votre chemin chez mes puissances associes pour leur apprendre ces succs et me rjouir avec elles, vous deux, le long de cette route, parmi ces orbes nombreux (tous  vous), descendez droit au Paradis, habitez-y, et rgnez dans la flicit. De l exercez votre domination sur la Terre et dans l'air, principalement sur l'homme, dclar le seigneur de tout : faites-en d'abord votre vassal assur, et  la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et je vous cre sur la Terre plnipotentiaires d'un pouvoir sans pareil manant de moi. - Maintenant, de votre force unie dpend tout entire ma tenure du nouveau royaume que le Pch a livr  la Mort par mes exploits. Si votre puissance combine prvaut, les affaires de l'Enfer n'ont  craindre aucun dtriment : allez, et soyez forts. "  <p> Ainsi disant, il les congdie ; avec rapidit, ils prennent leur course  travers les constellations les plus paisses, en rpandant leur poison : les toiles infectes plirent, et les plantes, frappes de la maligne influence qu'elles rpandent elles-mmes, subirent alors une clipse relle. Par l'autre chemin, Satan descendit la chausse jusqu' la porte de l'Enfer. Des deux cts le Chaos divis et surbti s'cria, et d'une houle rebondissante assaillit les barrires qui mprisaient son indignation.  <p> A travers la porte de l'Enfer, large, ouverte et non garde, Satan passe et trouve tout dsol alentour ; car ceux qui avaient t commis pour siger l avaient abandonn leur poste, s'taient envols vers le monde suprieur. Tout le reste s'tait retir loin dans l'intrieur, autour des murs de Pandaemonium, ville et sige superbe de Lucifer (ainsi nomm par allusion  cette toile brillante compare  Satan). L veillaient les lgions, tandis que les grands sigeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur empereur par eux envoy : en partant, il avait ainsi donn l'ordre, et ils l'observaient.  <p> Comme lorsque le Tartare, loin du Russe, son ennemi, par Astracan,  travers les plaines neigeuses, se retire ; ou comme quand le sophi de la Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout dvast au del du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris ou Casbin : ainsi ceux-ci (l'ost, dernirement banni du ciel) laissrent dsertes plusieurs lieues de tnbres dans le plus recul de l'Enfer, et se concentrrent en garde vigilante autour de leur mtropole : ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier revenant de la recherche des mondes trangers.  <p> Il passa au milieu de la foule sans tre remarqu, sous la figure d'un ange militant plbien du dernier ordre ; de la porte de la salle Plutonienne il monta invisible sur son trne lev, lequel, sous la pompe du plus riche tissu dploy, tait plac au bout de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque temps, et autour de lui il vit sans tre vu ; enfin, comme d'un nuage, sa tte radieuse et sa forme d'toile tincelante apparurent ; ou plus brillant encore, il tait revtu d'une gloire de permission ou de fausse splendeur qui lui avait t laisse depuis sa chute. Tout tonne  ce soudain clat, la troupe stygienne y porte ses regards, et reconnat celui qu'elle dsirait, son puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation ; en hte se prcipitrent les pairs qui dlibraient : levs de leur sombre divan, ils s'approchrent de Satan dans une gale joie, pour le fliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces paroles :  <p> " Trnes, dominations, principauts, vertus, puissances, car je vous appelle ainsi, et je vous dclare tels  prsent, non seulement de droit, mais par possession ; aprs un succs au del de toute esprance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce gouffre infernal, abominable, maudit, maison de misre, donjon de notre tyran ! Possdez maintenant comme seigneurs un monde spacieux, peu infrieur  notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de grands prils, par mon entreprise ardue.  <p> " Long serait  vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai souffert, avec quelle peine j'ai voyag dans la vaste profondeur de l'horrible confusion, sans bornes, sans ralit, sur laquelle le Pch et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre glorieuse marche ; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage non fray, force de monter l'indomptable abme, de me plonger dans les entrailles de la nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux de leurs secrets, s'opposrent violemment  mon trange voyage par une furieuse clameur, protestant devant le destin suprme.  <p> " Je ne vous dirai point comment j'ai trouv ce monde nouvellement cr, que la renomme depuis longtemps avait annonc dans le Ciel, merveilleux difice d'une perfection acheve, o l'homme, par notre exil, plac dans un paradis, fut fait heureux. J'ai loign l'homme, par ruse, de son Crateur ; je l'ai sduit, et pour accrotre votre surprise, avec une pomme ! De cela le Crateur offens (pouvez-vous n'en point rire ?) a donn l'homme son bien aim, et tout le monde, en proie au Pch et  la Mort, et par consquent  nous, qui l'avons gagn sans risque, sans travail ou alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme sur tout ce qu'il aurait domin.  <p> " Il est vrai que Dieu m'a aussi jug ; ou plutt il ne m'a pas jug, mais le brute serpent sous la forme duquel j'ai sduit l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimiti qu'il tablira entre moi et le genre humain : je lui mordrai le talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tte. Qui n'achterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine beaucoup plus grande ? Voil le rcit de mon ouvrage. Que vous reste-t-il  faire  vous, dieux ? A vous lever et  entrer  prsent en pleine batitude. "  <p> Ayant parl de la sorte, il s'arrte un moment, attendant leur universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son oreille, quand au contraire il entend de tous cts un sinistre et universel sifflement de langues innombrables, bruit du mpris public. Il s'tonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car  prsent il s'tonne plus de lui-mme. Il sent son visage dtir s'effiler et s'amaigrir ; ses bras se collent  ses ctes, ses jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu' ce que, priv de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant ; il rsiste, mais en vain ; un plus grand pouvoir le domine, puni selon son arrt, sous la figure dans laquelle il avait pch. Il veut parler, mais avec une langue fourchue  des langues fourchues il rend sifflement pour sifflement : car tous les dmons taient pareillement transforms, tous serpents comme complices de sa dbauche audacieuse. Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une paisse fourmilire de monstres compliqus de ttes et de queues ; scorpion, aspic, amphisbne cruelle, craste arm de cornes, hydre, lope sinistre, et dipsade : non, jamais un tel essaim de reptiles ne couvrit ou la terre arrose du sang de la Gorgone, ou l'le d'Ophiuse.  <p> Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan tait devenu dragon, surpassant en grosseur l'norme Python, que le soleil engendra du limon dans la valle pythienne : il n'en paraissait pas moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous, quand il sortit pour gagner la campagne ouverte : l ceux qui restaient des bandes rebelles tombes du ciel taient stationns, ou en ordre de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur prince glorieux : mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude de laids serpents. L'horreur les saisit, et en mme temps une horrible sympathie ; ce qu'ils voyaient, ils le devinrent, subitement transforms : tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs boucliers, tombent eux-mmes aussi vite : et ils renouvellent l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils gagnent par contagion, gaux dans la punition comme dans le crime. Ainsi l'applaudissement qu'ils prparaient fut chang en une explosion de sifflements ; triomphe de la honte, qui de leurs propres bouches rejaillissait sur eux-mmes.  <p> Prs de l tait un bois lev tout  coup au moment mme de leur mtamorphose, par la volont de celui qui rgne l-haut ; pour aggraver leur peine il tait charg d'un beau fruit, semblable  celui qui croissait dans Eden, amorce d'Eve employe par le tentateur. Sur cet objet trange les dmons fixrent leurs yeux ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre dfendu il en tait sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le malheur. Cependant, dvors d'une soif ardente et d'une faim cruelle, qui ne leur furent envoyes que pour les tromper, ils ne peuvent s'abstenir ; ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres, attachs l plus pais que les noeuds de serpent qui formaient des boucles sur la tte de Mgre. Ils arrachent avidement le fruitage beau  la vue, semblable  celui qui crot prs de ce lac de bitume o Sodome brla. Le fruit infernal, plus dcevant encore, trompe le got, non le toucher. Les mauvais esprits, esprant follement apaiser leur faim, au lieu de fruit, mchent d'amres cendres que leur got offens rejette avec claboussure et bruit. Contraints par la faim et la soif, ils essayent d'y revenir ; autant de fois empoisonns, un abominable dgot tord leurs mchoires, remplies de suie et de cendres. Ils tombrent souvent dans la mme illusion, non comme l'homme, dont ils triomphrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi ils taient tourments, puiss de faim et d'un long et continuel sifflement, jusqu' ce que par permission ils reprissent leur forme perdue. On dit qu'il fut ordonn que chaque anne ils subiraient pendant un certain nombre de jours cette annuelle humiliation, pour briser leur orgueil et leur joie d'avoir sduit l'homme. Toutefois, ils rpandirent dans le monde paen quelques traditions de leur conqute ; ils racontrent dans des fables comment le serpent, qu'ils appelrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-tre dans des temps loigns usurpa le nom d'Eve, rgna le premier sur le haut Olympe, d'o il fut chass par Saturne et par Ops, avant mme que Jupiter Dicten ft n.  <p> Cependant, le couple infernal arriva trop tt dans le Paradis : le Pch y avait t d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrire lui la Mort le suivait de prs pas  pas, non encore monte sur son cheval ple. Le Pch lui dit :  <p> " Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conqurir, que penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagn par un travail difficile ? Ne vaut-il pas beaucoup mieux tre ici que de veiller encore assis au seuil du noir Enfer, sans noms, sans tre redouts, et toi-mme  demi morte de faim ? "  <p> Le monstre n du Pch lui rpondit aussitt :  <p> " Quant  moi, qui languis d'une ternelle faim, Enfer, Terre ou Ciel, tout m'est gal ; je suis le mieux l o je trouve le plus de proie, laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau. "  <p> La mre incestueuse rpliqua :  <p> " Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces fleurs, ensuite de chaque bte, et poisson, et oiseau, bouches friandes ; dvore sans les pargner toutes les autres choses que la faux du temps moissonne, jusqu'au jour o, aprs avoir rsid dans l'homme et dans sa race, aprs avoir infect ses penses, ses regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonn pour ta dernire et ta plus douce proie. "  <p> Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes diffrentes, l'un et l'autre afin de dtruire et de dsimmortaliser les cratures, de les mrir pour la destruction plus tt ou plus tard ; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trne sublime au milieu des saints,  ces ordres brillants il fit entendre ainsi sa voix :  <p> " Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour dsoler et ravager ce monde, que j'avais cr si bon et si beau, et que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut laiss entrer ces furies dvastatrices qui m'imputent cette folie : ainsi fait le prince et ses adhrents, parce que je souffre avec tant de facilit qu'ils prennent et possdent une demeure aussi cleste, que je semble conniver  la satisfaction de mes insolents ennemis, qui rient comme si, transport d'un accs de colre, je leur avais tout abandonn, j'avais tout livr  l'aventure,  leur dsordre. Ils ignorent que j'ai appel et attir ici eux, mes chiens infernaux, pour lcher la salet et l'immondice dont le pch souillant de l'homme a rpandu la tache sur ce qui tait pur, jusqu' ce que, rassasis, gorgs, prts  crever de la desserte suce et avale par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras vainqueur,  Fils bien aim, le Pch, la Mort et le tombeau bant soient enfin prcipits  travers le chaos, la bouche de l'Enfer tant  jamais ferme, et scelles ses mchoires voraces. Alors la Terre et le Ciel renouvels seront purifis, pour sanctifier ce qui ne recevra plus de tache. Jusqu' ce moment la maldiction prononce contre les deux coupables prcdera. "  <p> Il finit, et le cleste auditoire entonna des alleluias semblables au bruit des mers ; la multitude chanta :  <p> " Justes sont tes voies, quitables tes dcrets sur toutes tes oeuvres ! Qui pourrait t'affaiblir ? "  <p> Ensuite ils chantrent le Fils, destin rdempteur de l'humaine race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'lveront dans les ges ou descendront du ciel.  <p> Tel fut leur chant.  <p> Cependant le Crateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux  l'tat prsent des choses. Le Soleil reut le premier l'ordre de se mouvoir de sorte, de briller de manire  affecter la Terre d'un froid et d'une chaleur  peine supportables, d'appeler du nord l'hiver dcrpit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d't. Les anges prescrivirent  la blanche Lune ses fonctions, et aux cinq autres plantes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine, et opposite d'une efficacit nuisible ; ils leur enseignrent quand elles devaient se runir dans une conjonction dfavorable, et ils enseignrent aux toiles fixes comment verser leur influence maligne, quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignrent leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer, l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent  rouler avec terreur dans les salles tnbreuses de l'air.  <p> Les uns disent que le Tout-Puissant commanda  ses anges d'incliner les ples de la Terre deux fois dix degrs et plus sur l'axe du Soleil ; avec effort ils poussrent obliquement ce globe central : les autres prtendent qu'il fut ordonn au Soleil de tourner ses rnes dans une largeur galement distante de la ligne quinoxiale, entre le Taureau, les sept Soeurs atlantiques et les Jumeaux de Sparte, en s'levant au tropique du Cancer ; de l en descendant au Capricorne par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter  chaque climat la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perptuel, avec de vernales fleurs, aurait souri  la Terre gal en jours et en nuits, except pour les habitants au del des cercles polaires : pour ceux-ci le jour et brill sans nuit, tandis que le Soleil abaiss, en compensation de sa distance, et tourn  leur vue autour de l'horizon, et ils n'auraient connu ni Orient ni Occident ; ce qui au Nord et cart la neige de l'Estotiland glac, et au Sud, des terres magellaniques.  <p> A l'heure o le fruit fut got, le Soleil, comme du banquet de Thyeste, dtourna sa route propose. Autrement, comment le monde habit, quoique sans pch, aurait-il pu viter plus qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente ? Ces changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils dans la mer et sur la terre, tempte sidrale, vapeur et brouillard, et exhalaison brlante, corrompue et pestilentielle.  <p> Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages de Samoydes, forant leur prison d'airain, arms de glace, et de neige, et de grle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Bore et Coecias, et le bruyant Argeste et Thracias, dchirent les bois et les mers bouleverses ; elles le sont encore par les souffles contraires du Midi, de Notus et d'Afer noircis des nues tonnantes de Serraliona. Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se prcipitent les vents du Levant et du Couchant, Eurus et Zphire et leurs collatraux bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commena dans les choses sans vie ; mais la Discorde, premire fille du Pch, introduisit la mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la furieuse antipathie : la bte alors fit la guerre  la bte, l'oiseau  l'oiseau, le poisson au poisson : cessant de patre l'herbe, tous les animaux vivants se dvorrent les uns les autres, et n'eurent plus de l'homme une crainte mle de respect, mais ils le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardrent quand il passait.  <p> Telles taient au dehors les croissantes misres qu'Adam entrevit dj en partie, bien que cach dans l'ombre la plus tnbreuse et au chagrin abandonn. Mais en dedans de lui il sentait un plus grand mal ; ballott dans une orageuse mer de passions, il cherche  soulager son coeur par ces tristes plaintes :  <p> " Oh ! quelle misre aprs quelle flicit ! Est-ce donc la fin de ce monde glorieux et nouveau ? Et moi, si rcemment la gloire de cette gloire, suis-je devenu  prsent maudit, de bni que j'tais ? Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue tait alors le comble du bonheur ! Encore si c'tait l que devait s'arrter l'infortune : je l'ai mrite et je supporterais mes propres dmrites ; mais ceci ne servirait  rien, Tout ce que je mange ou bois, tout ce que j'engendrerai est une maldiction propage. O parole oue jadis avec dlices : <I>Croissez et multipliez</I> <I>!</I> aujourd'hui mortelle  entendre ! Car que puis-je faire crotre et multiplier, si ce n'est des maldictions sur ma tte ? Qui, dans les ges  venir, sentant les maux par moi rpandus sur lui, ne maudira pas ma tte ? - " Prisse notre impur anctre ! ainsi nous te remercions, Adam ! " - Et ces remerciements seront une excration !  <p> " Ainsi, outre la maldiction qui habite en moi, toutes celles venues de moi me reviendront par un violent reflux ; elles se runiront en moi comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que  leur place ! O joies fugitives du Paradis, chrement achetes par des malheurs durables ! T'avais-je requis dans mon argile,  Crateur, de me mouler en homme ? T'ai-je sollicit de me tirer des tnbres ou de me placer ici, dans ce dlicieux jardin ? Comme ma volont n'a pas concouru  mon tre, il serait juste et quitable de me rduire  ma poussire, moi dsireux de rsigner, de rendre ce que j'ai reu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures, desquelles je devais tenir un bien que je n'avais pas cherch.  <p> A la perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajout le sentiment d'un malheur sans fin ? Inexplicable parat ta justice...  <p> " Mais pour dire la vrit, trop tard je conteste ainsi ; car j'aurais d refuser les conditions, quelconques, quand elles me furent proposes. Tu les a acceptes, Adam ; jouiras-tu du bien, et pointilleras-tu sur les conditions ? Dieu t'a fait sans ta permission : quoi ! si ton fils devient dsobissant, et si, rprimand par toi, il te rpond : " Pourquoi m'as-tu engendr, je ne te le demandais pas ? " admettrais-tu, en mpris de toi, cette orgueilleuse excuse ? Cependant ton lection ne l'aurait pas engendr, mais la ncessit de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son propre choix pour le servir ; ta rcompense tait sa grce : ton chtiment est donc justement de sa volont. Qu'il en soit ainsi, car je me soumets ; son arrt est quitable : poussire je suis, et je retournerai en poussire.  <p> " O heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne ! Pourquoi la main du Tout-Puissant tarde-t-elle  excuter ce que son dcret fixa pour ce jour ? Pourquoi faut-il que je survive ? Pourquoi la mort se rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolong pour un tourment immortel ? Avec quel plaisir je subirais la mortalit, ma sentence, et serais une terre insensible ! Avec quelle joie je me coucherais, comme dans le sein de ma mre ! L je reposerais et dormirais en sret. La terrible voix de Dieu ne tonnerait plus  mon oreille ; la crainte d'un mal pire pour moi et pour ma postrit ne me tourmenterait plus par une cruelle attente...  <p> " Cependant, un doute me poursuit encore : s'il m'tait impossible de mourir ; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que Dieu lui inspira, ne pouvait prir avec cette corporelle argile ? Alors dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne mourrai pas d'une mort vivante ? O pense horrible, si elle est vraie !  <p> Mais pourquoi le serait-elle ? Ce n'est que le souffle de la vie qui a pch : qui peut mourir, si ce n'est ce qui eut vie et pcha ? Le corps n'a proprement eu part ni  la vie ni au pch tout mourra donc de moi : que ceci apaise mes doutes, puisque la porte humaine ne peut savoir rien au del.  <p> " Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colre le serait-elle aussi ? Soit ! L'homme ne l'est pas, mais il est destin  la mort. Comment le Trs-Haut exercerait-il une colre sans fin sur l'homme que la mort doit finir ? Peut-il faire la mort immortelle ? Ce serait tomber dans une contradiction trange, tenue pour impossible  Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance. Par amour de sa colre, tendrait-il le fini jusqu' l'infini dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite ? Ce serait prolonger son arrt au del de la poussire et de la loi de nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacit des tres sur lesquels agit leur matire, non selon l'tendue de leur propre sphre. Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai suppos, un coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est,  compter de ce jour, une misre interminable que je commence  sentir  la fois en moi et hors de moi, et ainsi  perptuit... Hlas ! cette crainte revient foudroyante, comme une rvolution terrible sur ma tte sans dfense.  <p> " La mort et moi nous sommes ternels et incorpors ensemble. Je n'ai pas ma part seul : en moi toute la postrit est maudite ; beau patrimoine que je vous lgue, mes fils ! Oh ! que ne le puis-je consumer tout entier et ne vous en laisser rien ! Ainsi dshrits, combien vous me bniriez, moi aujourd'hui votre maudit ! Ah ! pour la faute d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamne, si toutefois elle est innocente ? Car que peut-il sortir de moi qui ne soit corrompu, d'un esprit et d'une volont dpravs, qui ne soit non seulement prt  faire mais  vouloir faire la mme chose que moi ? Comment pourraient-ils donc demeurer acquitts en prsence de Dieu ?  <p> " Lui, aprs tous ces dbats, je suis forc de l'absoudre. Toutes mes vaines vasions, tous mes raisonnements,  travers leurs labyrinthes, me ramnent  ma propre conviction. En premier et en dernier lieu, sur moi, sur moi seul, comme la source et l'origine de toute corruption, tout le blme dment retombe : puisse aussi sur moi retomber toute la colre ! Dsir insens ! pourrais-tu soutenir ce fardeau plus pesant que la terre  porter, beaucoup plus pesant que l'univers, bien que partag entre moi et cette mauvaise femme ! Ainsi ce que tu dsires et ce que tu crains dtruit pareillement toute esprance de refuge, et te dclare misrable au del de tout exemple pass et futur, semblable seulement  Satan en crime et en destine. O conscience ! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu pouss ? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plong d'un abme dans un plus profond abme ! "  <p> Ainsi  haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui n'tait plus (comme avant que l'homme tombt) saine, frache et douce, mais accompagne d'un air sombre avec d'humides et redoutables tnbres, qui  la mauvaise conscience de notre premier pre prsentaient toutes les choses avec une double terreur. Il tait tendu sur la terre, sur la froide terre ; et il maudissait souvent sa cration ; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive excution, puisqu'elle avait t dnonce le jour mme de l'offense.  <p> " Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un coup trois fois heureux ? La vrit manquera-t-elle de tenir sa parole ? la justice divine ne se htera-t-elle pas d'tre juste ? Mais la mort ne vient point  l'appel ; la justice divine ne presse point son pas le plus lent pour des prires ou des cris. Bois, fontaines, collines, valles, bocages, par un autre cho nagure j'instruisais vos ombrages  me rpondre,  retentir au loin d'un autre chant ! "  <p> Lorsque la triste Eve, de l'endroit o elle tait assise dsole, vit l'affliction d'Adam, s'approchant de prs, elle essaya de douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un regard svre :  <p> " Loin de ma vue, toi serpent !... Ce nom te convient le mieux  toi, ligue avec lui, toi-mme, aussi fausse et aussi hassable. Il ne te manque rien que d'avoir une figure semblable  la sienne et la couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intrieure, afin de mettre  l'avenir toutes les cratures en garde contre toi, de crainte que cette trop cleste forme, couvrant une fausset infernale, ne les prenne au pige. Sans toi j'aurais continu d'tre heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanit vagabonde, quand tu tais le moins en sret, rejet mon avertissement et ne se fussent irrits qu'on ne se confit pas en eux. Tu brlais d'tre vue du dmon lui-mme, que, prsomptueuse, tu croyais duper ; mais t'tant rencontre avec le serpent, tu as t joue et trompe, toi par lui, moi par toi, pour m'tre confi  toi, sortie de mon ct. Je te crus sage, constante, d'un esprit mr,  l'preuve de tous les assauts, et je ne compris pas que tout tait chez toi apparence plutt que solide vertu, que tu n'tais qu'une cte recourbe de sa nature, plus incline (comme  prsent je le vois) vers la partie gauche d'o elle fut tire de moi. Bien ! si elle et t jete dehors, comme trouve surnumraire dans mon juste nombre.  <p> " Oh ! pourquoi Dieu, crateur sage, qui peupla les plus hauts cieux d'esprits mles, cra-t-il  la fin cette nouveaut sur la terre, ce beau dfaut de la nature ? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup rempli le morde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans femmes ? Pourquoi n'a-t-il pas trouv une autre voie de perptuer l'espce humaine ? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient pas arrivs ; troubles innombrables causs sur la terre par les artifices des femmes et par l'troit commerce avec ce sexe. Car, ou l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il l'aura telle que la lui amnera quelque infortune ou quelque mprise ; ou celle qu'il dsirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa perversit, mais il la verra obtenue par un autre moins mritant que lui ; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents ; ou le choix le plus heureux se prsentera trop tard  lui dj engag, et enchan par les liens du mariage  une cruelle ennemie, sa haine ou sa honte. De l une calamit infinie se rpandra sur la vie humaine et troublera la paix du foyer. "  <p> Adam n'ajouta plus rien, et se dtourna d'Eve. Mais Eve non rebute, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout en dsordre, tomba humble  ses pieds, et, les embrassant, elle implora sa paix et fit entendre sa plainte :  <p> " Ne m'abandonne pas ainsi, Adam ; le ciel est tmoin de l'amour sincre et du respect que je te porte dans mon coeur. Je t'ai offens sans intention, malheureusement trompe ! Ta suppliante, je mendie la misricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce dont je vis, de tes doux regards, de ton secours, de ton conseil, qui dans cette extrme dtresse sont ma seule force et mon seul appui. Dlaisse de toi, o me retirer ? o subsister ! Tandis que nous vivons encore ( peine une heure rapide peut-tre), que la paix soit entre nous deux ! Unis dans l'offense, unissons-nous dans l'inimiti contre l'ennemi qui nous a t expressment dsign par arrt, ce cruel serpent. Sur moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arriv, sur moi dj perdue, moi plus misrable que toi. Nous avons pch tous les deux ; mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai au lieu mme du jugement ; l par mes cris j'importunerai le Ciel, afin que la sentence carte de ta tte tombe sur moi, l'unique cause pour toi de toute cette misre ! moi, moi seule, juste objet de la colre de Dieu ! "  <p> Elle finit en pleurant ; et son humble posture, dans laquelle elle demeura immobile jusqu' ce qu'elle et obtenu la paix pour sa faute reconnue et dplore, excita la commisration dans Adam. Bientt son coeur s'attendrit pour elle, nagure sa vie et son seul dlice, maintenant soumise  ses pieds dans la dtresse ; crature si belle, cherchant la rconciliation, le conseil et le secours de celui  qui elle avait dplu. Tel qu'un homme dsarm, Adam perd toute sa colre ; il relve son pouse, et bientt avec ces paroles pacifiques :  <p> " Imprudente, trop dsireuse ( prsent comme auparavant) de ce que tu ne connais pas, tu souhaites que le chtiment entier tombe sur toi ! Hlas ! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de supporter la colre entire de Dieu, dont tu ne sens encore que la moindre partie, toi qui supportes si mal mon dplaisir ? Si les prires pouvaient changer les dcrets du Trs-Haut, je me hterais de me rendre, avant toi,  cette place de notre jugement ; je me ferais entendre avec plus de force, afin que ma tte ft seule visite de Dieu, qu'il pardonnt ta fragilit, ton sexe plus infirme  moi confi, par moi expos.  <p> " Mais lve-loi ; ne disputons plus, ne nous blmons plus mutuellement, nous assez blms ailleurs ! Efforons-nous, par les soins de l'amour, d'allger l'un pour l'autre en le partageant le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dnonce (comme je l'entrevois) n'arrivera pas soudain ; mais il viendra comme un mal au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter notre misre ; misre transmise  notre race :  race infortune !  <p> Eve, reprenant coeur, rpliqua ;  <p> " Adam, je sais, par une triste exprience, le peu de poids que peuvent avoir auprs de toi mes paroles trouves si pleines d'erreur, et de l, par un juste vnement, trouves si fatales ; nanmoins, tout indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon coeur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les penses qui se sont leves dans mon sein inquiet : elles tendent  soulager nos maux ou  les finir ; quoiqu'elles soient poignantes et tristes, toutefois elles sont tolrables, compares  nos souffrances, et d'un choix plus ais.  <p> " Si l'inquitude touchant notre postrit est ce qui nous tourmente le plus, si cette postrit doit tre ne pour un malheur certain, et finalement dvore par la mort, il serait misrable d'tre la cause de la misre des autres, de nos propres fils, misrable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race infortune, laquelle, aprs une dplorable vie, doit tre la pture d'un monstre si impur ; il est en ton pouvoir, du moins avant la conception, de supprimer la race non bnie, n'tant pas encore engendre. Sans enfants tu es, sans enfants demeure : ainsi la mort sera due dans son insatiabilit, et ses voraces entrailles seront obliges de se contenter de nous deux.  <p> " Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du doux embrassement nuptial, de languir de dsir sans esprance, en prsence de l'objet languissant du mme dsir (ce qui ne serait pas une misre et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous apprhendons), alors, afin de nous dlivrer  la fois nous et notre race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court. - Cherchons la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent sur nous-mmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps frissonnant de ces craintes qui ne prsentent d'autre terme que la mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir choisissant le plus court) de dtruire la destruction par la destruction ?... "  <p> Elle finit l son discours, ou un vhment dsespoir en brisa le reste. Ses penses l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles teignirent ses joues de pleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en rien par un tel conseil, s'tait lev, en travaillant son esprit plus attentif,  de meilleures esprances. Il rpondit :  <p> " Eve, ton mpris de la vie et du plaisir semble prouver en toi quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton me ddaigne ; mais la destruction de soi-mme, par cela qu'elle est recherche, dtruit l'ide de cette excellence suppose en toi, et implique non ton mpris, mais ton angoisse et ton regret de la perte de la vie, et du plaisir trop aim Ou si tu convoites la mort comme la dernire fin de la misre, t'imaginant viter par l la punition prononce, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement arm son ire vengeresse, pour qu'il puisse tre ainsi surpris. Je craindrais beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptt pas de la peine que notre arrt nous condamne  payer, et que de tels actes de contumace ne provoquassent plutt le Trs-Haut  faire vivre la mort en nous. Cherchons donc une rsolution plus salutaire, que je crois apercevoir, lorsque je rappelle avec attention  mon esprit cette partie de notre sentence : <I>Ta race crasera la tte du serpent</I>. Rparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a pratiqu contre nous cette fraude. Ecraser sa tte serait vengeance, en vrit, laquelle vengeance sera perdue par la mort amene sur nous-mmes, ou par des jours couls sans enfants, comme tu le proposes : ainsi notre ennemi chapperait  sa punition ordonne, et nous, au contraire, nous doublerions la ntre sur nos ttes.  <p> " Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mmes ni de strilit volontaire, qui nous sparerait de toute esprance, qui ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et dpit, rvolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou impos. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bont il nous couta tous les deux et nous jugea sans colre et sans reproche. Nous attendions une dissolution immdiate, que nous croyions ce jour-l exprime par le mot Mort : eh bien,  toi furent seulement prdites les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientt rcompenses par la joie du fruit de tes entrailles : sur moi la maldiction ne faisant que m'effleurer a frapp la terre. Je dois gagner mon pain par le travail : quel mal  cela ? L'oisivet et t pire ; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la chaleur ne nous blesst, sa sollicitude, sans tre implore, nous a pourvus  temps, ses mains nous ont vtus, nous, indignes, ayant piti de nous quand il nous jugeait ! Oh ! combien davantage, si nous le prions, son oreille s'ouvrira et son coeur inclinera  la piti ! Il nous enseignera de plus les moyens d'viter l'inclmence des saisons, la pluie, la glace, la grle, la neige, que le ciel  prsent, avec une face varice, commence  nous montrer sur cette montagne, tandis que les vents soufflent perants et humides, endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui tendent leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri, quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que cet astre du jour laisse le froid  la nuit ; cherchons comment nous pouvons avec ces rayons recueillis et rflchis animer une matire sche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tourns, le frottement peut enflammer l'air : ainsi tout  l'heure les nuages se heurtant ou pousss par les vents, rudes dans leur choc, ont fait partir l'clair oblique dont la flamme descendue en serpentant a embras l'corce rsineuse du pin et du sapin et rpandu au loin une agrable chaleur qui peut suppler le soleil. User de ce feu, et de ce qui d'ailleurs peut soulager ou gurir les maux que nos fautes ont produits, c'est ce dont nous instruira notre juge, en le priant et en implorant sa merci : nous n'avons donc pas  craindre de passer incommodment cette vie, soutenus de lui par divers conforts, jusqu' ce que nous finissions dans la poussire, notre dernier repos et notre demeure natale.  <p> " Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu o il nous a jugs, de tomber prosterns rvrencieusement devant lui, l de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs pousss par des coeurs contrits, en signe d'une douleur sincre et d'une humiliation profonde ? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son dplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait tre le plus irrit et le plus svre, y brillait-il autre chose que faveur, grce et merci ? "  <p> Ainsi parla notre pre pnitent ; Eve ne sentit pas moins de remords : ils allrent aussitt  la place o Dieu les avait jugs ; ils tombrent prosterns rvrencieusement devant lui, et tous deux confessrent humblement leur faute et implorrent leur pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs pousss par des coeurs contrits, en signe d'une douleur sincre et d'une humiliation profonde.  <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_12'><H3>Livre XI<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> Le Fils de Dieu prsente  son Pre les prires de nos premiers parents maintenant repentants, et il intercde pour eux. Dieu les exauce, mais il dclare qu'ils ne peuvent plus habiter longtemps dans le Paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chrubins pour les en dpossder et pour rvler d'abord  Adam les choses futures. Descente de Michel. Adam montre  Eve certains signes funestes : il discerne l'approche de Michel, va  sa rencontre : l'ange leur annonce leur dpart. Lamentations d'Eve. Adam s'excuse, mais se soumet : l'ange le conduit au sommet d'une haute colline, et lui dcouvre, dans une vision, ce qui arrivera jusqu'au dluge.  <p> <p> Ils priaient ; dans l'tat le plus humble ils demeuraient repentants ; car du haut du trne de la misricorde, la grce prvenante descendue avait t la pierre de leurs coeurs, et fait crotre  sa place une nouvelle chair rgnre qui exhalait  prsent d'inexprimables soupirs ; inspirs par l'esprit de prire, ces soupirs taient ports au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus imptueuse loquence. Toutefois, le maintien d'Adam et d'Eve n'tait pas celui de vils postulants : leur demande ne parut pas moins importante que l'tait celle de cet ancien couple des fables antiques (moins ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha, alors que pour rtablir la race humaine submerge il se tenait religieusement devant le sanctuaire de Thmis.  <p> Les prires d'Adam et d'Eve volrent droit au ciel ; elles ne manqurent pas le chemin, vagabondes ou disperses par les vents envieux : toutes spirituelles, elles passrent la porte divine ; alors revtues par leur grand mdiateur de l'encens qui fumait sur l'autel d'or, elles arrivrent jusqu' la vue du Pre, devant son trne. Le Fils, plein de joie en les prsentant, commence ainsi  intercder.  <p> " Considre,  mon Pre, quels premiers fruits sur la terre sont sortis de ta grce implante dans l'homme, ces soupirs et ces prires que, mls  l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prtre, j'apporte devant toi ; fruits provenus de la semence jete avec la contrition dans le coeur d'Adam, fruits d'une saveur plus agrable que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu produire tous les arbres du Paradis, avant que l'homme ft dchu de l'innocence. Incline donc  prsent l'oreille  sa supplication, entends ses soupirs quoique muets : ignorant des mots dans lesquels il doit prier, laisse-moi les interprter pour lui, moi son avocat, sa victime de propitiation ; greffe sur moi toutes ses oeuvres, bonnes ou non bonnes ; mes mrites perfectionneront les premires, et ma mort expiera les secondes. Accepte-moi, et par moi reois de ces infortuns une odeur de paix favorable  l'espce humaine. Que l'homme rconcili vive au moins devant toi, ses jours compts, quoique tristes, jusqu' ce que la mort, son arrt (dont je demande l'adoucissement, non la rvocation) le rende  la meilleure vie, o tout mon peuple rachet habitera avec moi dans la joie et la batitude, ne faisant qu'un avec moi, comme je ne fais qu'un avec toi. "  <p> Le Pre, sans nuage, serein :  <p> " Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agrable, sont obtenues ; toutes tes demandes taient mes dcrets. Mais d'habiter plus longtemps dans le Paradis, la loi que j'ai donne  la nature le dfend  l'homme. Ces purs et immortels lments qui ne connaissent rien de matriel, aucun mlange inharmonieux et souill, le rejettent, maintenant infect ; ils veulent s'en purger comme d'une maladie grossire, le renvoyer  un air grossier,  une nourriture mortelle comme  ce qui peut le mieux le disposer  la dissolution opre par le pch, lequel altra le premier toutes les choses et d'incorruptibles les rendit corruptibles.  <p> " Au commencement j'avais cr l'homme dou de deux beaux prsents, de bonheur et d'immortalit : le premier il l'a follement perdu, la second n'et servi qu' terniser sa misre ; alors je l'ai pourvu de la mort ; ainsi la mort est devenue son remde final. Aprs une vie prouve par une cruelle tribulation, pure par la foi et par les oeuvres de cette foi, veill  une seconde vie dans la rnovation du juste, la mort lvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre renouvels.  <p> " Mais appelons maintenant en congrgation tous les bnis, dans les vastes enceintes du ciel ; je ne veux pas leur cacher mes jugements : qu'ils voient comment je procde avec l'espce humaine, ainsi qu'ils ont vu dernirement ma manire d'agir avec les anges pcheurs : mes saints, quoique stables dans leur tat, en sont demeurs plus affermis. "  <p> Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui veillait ; soudain il sonna de sa trompette (peut-tre entendue depuis sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-tre encore une fois au jugement dernier). Le souffle anglique remplit toutes les rgions ; de leurs bosquets fortuns qu'ombrageait l'amarante, du bord de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout o ils se reposaient en socits de joie, les fils de la lumire se htrent, se rendant  l'imprieuse sommation ; et ils prirent leurs places, jusqu' ce que, du haut de son trne suprme, le Tout-Puissant annona ainsi sa souveraine volont :  <p> " Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous ; il connat le bien et le mal depuis qu'il a got de ce fruit dfendu ; mais qu'il se glorifie de connatre le bien perdu et le mal gagn : plus heureux, s'il lui avait suffi de connatre le bien par lui-mme, et le mal pas du tout. A prsent il s'afflige, se repent et prie avec contrition : mes mouvements sont en lui ; ils agissent plus longtemps que lui ; je sais combien son coeur est variable et vain, abandonn  lui-mme. Dans la crainte qu' prsent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou qu'il ne rve du moins de vivre toujours, j'ai dcid de l'loigner, de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'o il a t tir ; sol qui lui convient mieux.  <p> " Michel, je te charge de mon ordre : avec toi prends  ton choix de flamboyants guerriers parmi les chrubins, de peur que l'ennemi, ou en faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'lve quelque nouveau trouble. Hte-toi, et du Paradis de Dieu chasse sans piti le couple pcheur, chasse de la terre sacre les profanes, et dnonce-leur et  toute leur postrit le perptuel bannissement de ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'vanouissent en entendant leur triste arrt rigoureusement prononc (car je les vois attendris et dplorant leurs excs avec larmes), cache-leur toute terreur. S'ils obissent patiemment  ton commandement, ne les congdie pas inconsols ; rvle  Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs, selon les lumires que je te donnerai ; entremle  ce rcit mon alliance renouvele avec la race de la femme : ainsi renvoie-les, quoique affligs, cependant en paix.  <p> " A l'orient du jardin, du ct o il est plus facile de gravir Eden, place une garde de chrubins et la flamme largement ondoyante d'une pe, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et interdire tout passage  l'arbre de vie, de peur que le Paradis ne devienne le rceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient leur proie, dont ils droberaient le fruit, pour sduire l'homme encore une fois. "  <p> Il se tut : l'archanglique pouvoir se prpare  une descente rapide et avec lui la cohorte brillante des vigilants chrubins. Chacun d'eux, ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces ; tout leur corps tait sem d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d'Argus, et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent, charms par la flte arcadienne, par le roseau pastoral d'Herms, ou par sa baguette soporifique.  <p> Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumire sacre, Leucotho s'veillait et embaumait la terre d'une frache rose, alors qu'Adam et Eve, notre premire mre, finissaient leur prire et trouvaient leur force augmente d'en haut : ils sentaient de leur dsespoir sourdre une nouvelle esprance, une joie, mais encore lie  la frayeur. Adam renouvela  Eve ses paroles bien venues :  <p> " Eve, la foi peut aisment admettre que tout le bien dont nous jouissons descend du ciel ; mais que de nous quelque chose puisse monter au ciel, assez prvalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement heureux, ou pour incliner sa volont, c'est ce qui parat difficile  croire. Cependant, cette prire du coeur, un soupir rapide de la poitrine de l'homme volent jusqu'au trne de Dieu : car depuis que j'ai cherch par la prire d'apaiser la Divinit offense, que je me suis agenouill, et que j'ai humili tout mon coeur devant Dieu, il me semble que je le vois placable et doux me prtant l'oreille. Je sens natre en moi la persuasion qu'avec faveur j'ai t cout. La paix est rentre au fond de mon sein, et dans ma mmoire la promesse que ta race crasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas d'abord dans mon pouvante, m'assure  prsent que l'amertume de la mort est passe et que nous vivrons. Salut donc  toi, Eve, justement appele la mre du genre humain, la mre de toutes choses vivantes, puisque par toi l'homme doit vivre et que toutes choses vivent pour l'homme. "  <p> Eve, dont le maintien tait doux et triste :  <p> " Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pcheresse, moi qui ayant t ordonne pour tre ton aide suis devenue ton pige : reproche, dfiance et tout blme, voil plutt ce qui m'appartient. Mais infini dans sa misricorde a t mon juge, de sorte que moi qui apportai la premire la mort  tous, je suis qualifie la source de vie ! Tu m'es ensuite favorable, quand tu daignes m'appeler hautement ainsi, moi qui mrite un tout autre nom ! Mais les champs nous appellent au travail maintenant impos avec sueur, quoique aprs une nuit sans sommeil. Car vois ! le matin, tout indiffrent  notre insomnie, recommence en souriant sa course de roses. Marchons ! dsormais je ne m'loignerai plus jamais de ton ct, en quelque endroit que notre travail journalier soit situ, quoique maintenant il nous soit prescrit pnible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que peut-il y avoir de fatigant dans ces agrables promenades ? Vivons donc ici contents, bien que dans un tat dchu. "  <p> Ainsi parla, ainsi souhaita la trs humilie Eve ; mais le destin ne souscrivit pas  ses voeux. La nature donna d'abord des signes exprims par l'oiseau, la brute et l'air : l'air s'obscurcit soudainement aprs la courte rougeur du matin ;  la vue d'Eve l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du plus brillant plumage, et les chassa devant lui ; descendu de la colline, l'animal qui rgne dans les bois (premier chasseur alors) poursuivit un joli couple, le plus charmant de toute la fort, le cerf et la biche : leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit  Eve, non sans motion :  <p> " O Eve, quelque changement ultrieur nous attend bientt ! le ciel par ces signes muets dans la nature nous montre les avant-coureurs de ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-tre trop sur la remise de la peine, parce que la mort est recule de quelques jours. De quelle longueur et quelle sera notre vie jusque l, qui le sait ? Savons-nous plus que ceci : nous sommes poudre, et nous retournerons en poudre, et nous ne serons plus ? Autrement, pourquoi ce double spectacle offert  notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un seul ct, et  la mme heure ? Pourquoi cette obscurit dans l'orient avant que le jour soit  mi-course ? Pourquoi la lumire du matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui dploie sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur charge de quelque chose de cleste ? "  <p> Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angliques descendaient  prsent d'un nuage de jaspe dans le Paradis, et firent halte sur une colline ; apparition glorieuse, si le doute et la crainte de la chair n'eussent ce jour-l obscurci les yeux d'Adam ! Elle ne fut pas plus glorieuse cette autre vision, quand  Mahanam les anges rencontrrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses gardiens clatants, ou cette vision  Dothan sur une montagne enflamme, couverte d'un camp de feu prt  marcher contre le roi syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin fait la guerre, la guerre non dclare.  <p> Le prince hirarche laissa sur la colline  leur brillant poste ses guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit o Adam s'tait abrit, il s'avana, non sans tre aperu de notre premier pre, qui dit  Eve pendant que la grande visite s'approchait :  <p> " Eve, prpare-toi maintenant  de grandes nouvelles, qui peut-tre vont bientt dcider de nous, ou nous imposer l'observation de nouvelles lois ; car je dcouvre l-bas, descendu du nuage tincelant qui voile la colline, quelqu'un de l'arme cleste, et  en juger par son port, ce n'est pas un des moindres : c'est un grand potentat ou l'un des trnes d'en haut, tant il est dans sa marche revtu de majest ! Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme Raphael, cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me confier  lui : mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect, et toi que tu te retires. "  <p> Il dit, et l'archange arriva vite prs de lui, non dans sa forme cleste, mais comme un homme vtu pour rencontrer un homme : sur ses armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive que celle de Mlibe ou de Sarra, que portaient les rois et les hros antiques dans les temps de trve : Iris en avait teint la trame. Le casque toil de l'archange, dont la visire n'tait pas baisse, le faisait voir dans cette primeur de virilit o finit la jeunesse. Au ct de Michel, comme un clatant zodiaque, pendait l'pe terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination profonde ; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique ainsi sa venue :  <p> " Adam, le commandant suprme du Ciel n'a besoin d'aucun prambule : il suffit que tes prires aient t coutes, et que la mort (qui t'tait due par sentence, quand tu transgressas) soit prive de son droit de saisie pour plusieurs jours de grce,  toi accords, pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes oeuvres un mchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apais te rdime entirement des avares rclamations de la mort. Mais il ne permet pas que tu habites plus longtemps ce Paradis : je suis venu pour t'en faire sortir et t'envoyer, hors de ce jardin, labourer la terre d'o tu as t tir ; sol qui te convient mieux. "  <p> L'archange n'ajouta rien de plus ; car Adam, frapp au coeur par ces nouvelles, demeura sous le serrement glac de la douleur, qui le priva de ses sens. Eve, qui sans tre vue avait cependant tout entendu, dcouvrit bientt par un clatant gmissement le lieu de sa retraite.  <p> " O coup inattendu, pire que la mort ! faut-il donc te quitter,  Paradis ! vous quitter ainsi,  toi, terre natale,  vous, promenades charmantes, ombrages dignes d'tre frquents des dieux ! Ici j'avais espr passer tranquille, bien que triste, rpit de ce jour qui doit tre mortel  tous deux. O fleurs qui ne crotrez jamais dans un autre climat, qui le matin receviez ma premire visite et le soir ma dernire ; vous que j'ai leves d'une tendre main depuis le premier bouton entrouvert, et  qui j'ai donn des noms !  fleurs ! qui maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous arrosera de la fontaine d'ambroisie ? Toi enfin, berceau nuptial, orn par moi de tout ce qui est doux  l'odorat ou  la vue, comment me sparerai-je de toi ? O m'garerai-je dans un monde infrieur, qui auprs de celui-ci est obscur et sauvage ? Comment pourrons-nous respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutums  des fruits immortels ? "  <p> L'ange interrompit doucement :  <p> " Eve, ne te lamente point, mais rsigne patiemment ce que tu as justement perdu ; ne mets pas ton coeur ainsi trop passionn dans ce qui n'est pas  toi. Tu ne t'en vas point solitaire ; avec toi s'en va ton mari. Tu es oblige de le suivre : songe que l o il habite, l est ton pays natal. "  <p> Adam, revenant alors de son saisissement subit et glac, rappela ses esprits confus, et adressa  Michel ces humbles paroles :  <p> " Etre cleste, soit que tu siges parmi les trnes ou qu'on te nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paratre celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonant nous blesser et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin, d'abattement, de dsespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux sjour, notre tranquille retraite, et seule consolation laisse familire  nos yeux ! Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalires et dsoles, inconnus d'elles, de nous inconnues.  <p> " Si par l'incessante prire je pouvais esprer changer la volont de celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris assidus ; mais contre son dcret absolu la prire n'a pas plus de force que notre haleine contre le vent, refoule suffoquante en arrire sur celui qui l'exhale au dehors.  <p> " Je me soumets donc  son grand commandement. Ce qui m'afflige le plus, c'est qu'en m'loignant d'ici je serai cach de sa face, priv de sa protection sacre. Ici j'aurais pu frquenter en adoration, de place en place, les lieux o la divine prsence daigna se montrer ; j'aurais dit  mes fils :- Sur cette montagne il m'apparut ; sous cet arbre il se rendit visible ; parmi ces pins j'entendis sa voix ; ici, au bord de cette fontaine, je m'entretins avec lui.  <p> " Ma reconnaissance aurait lev plusieurs autels de gazon, et j'aurais entass les pierres lustres du ruisseau, en souvenir ou monument pour les ges : sur ces autels j'aurais offert les suaves odeurs des gommes doucement parfumes, des fruits et des fleurs. Dans le monde ici-bas, au-dessous, o chercherai-je ses brillantes apparitions et les vestiges de ses pieds ? Car bien que je fuis sa colre, cependant, rappel  la vie prolonge et une postrit m'tant promise,  prsent je contemple avec joie l'extrmit des bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas. "  <p> Michel, avec des regards pleins de bnignit :  <p> " Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont  Dieu, et non pas ce roc seulement : son omniprsence remplit la terre, la mer, l'air et tontes les choses qui vivent fomentes et chauffes par son pouvoir virtuel. Il t'a donn toute la terre pour la possder et la gouverner ; prsent non mprisable ! N'imagine donc pas que sa prsence soit confine dans les bornes troites de ce Paradis ou d'Eden. Eden aurait peut-tre t ton sige principal, d'o toutes les gnrations se seraient rpandues, et o elles seraient revenues de toutes les extrmits de la terre, pour te clbrer et te rvrer, toi leur grand auteur. Mais cette prminence, tu l'as perdue, descendu que tu es pour habiter maintenant la mme terre que tes fils.  <p> " Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la valle comme il est ici, qu'il ne s'y trouve galement prsent : les signes de sa prsence te suivront encore ; tu seras encore environn de sa bont, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t'en assurer avant ton dpart d'ici, sache que je suis envoy pour te montrer ce qui, dans les jours futurs, doit arriver  toi et  ta race. Prpare-toi  entendre le bien et le mal,  voir la grce surnaturelle lutter avec la mchancet des hommes : de ceci tu apprendras la vraie patience et  temprer la joie par la crainte et par une sainte tristesse, accoutum par la modration  supporter galement l'une et l'autre fortune, prospre ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus srement ta vie, et tu seras mieux prpar  endurer ton passage de la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline ; laisse ton pouse (car j'ai teint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras pour la prvision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Eve fut forme pour la vie. "  <p> Adam, plein de reconnaissance, lui rpondit :  <p> " Monte ; je te suis, guide sr, dans le sentier o tu me conduis, et sous la main du Ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me chtie. Je prsente mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis atteindre. "  <p> Tous deux montent dans les visions de Dieu : c'tait une montagne, la plus haute du Paradis, du sommet de laquelle l'hmisphre de la terre, distinct  la vue, s'offrait tendu  la plus grande porte de la perspective. Elle n'tait pas plus haute, elle ne commandait pas une plus large vue  l'entour, cette montagne sur laquelle (par une raison diffrente) le tentateur transporta notre second Adam dans le dsert pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.  <p> L, l'oeil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent assises, les cits d'antique ou moderne renomme, les capitales des empires les plus puissants, depuis les murs destins pour Cambalu, sige du Kane de Cathai, et depuis Samarcande, trne de Tmir, prs de l'Oxus, jusqu' Pkin, sjour des rois de la Chine ; et de l, jusqu' Agra et Lahor, du grand Mogol ; descendant jusqu' la Chersonse d'or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou dans Byzance soumise au sultan, n Turkestan. Son oeil pouvait voir encore l'empire de Ngus jusqu' Erecco, son port le plus loign, et les plus petits rois maritimes de Monbaza, de Quiloa, de Melinde et de Sofala qu'on croit tre Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui d'Angola le plus loign vers le Sud. De l, depuis le fleuve Niger jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc, d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'o Rome devait dominer le monde. Peut-tre vit-il aussi en esprit la riche Mexico, sige de Montzume, et dans le Prou Cusco, sige plus riche d'Atabalippa, et la Guyane non encore dpouille, et dont la grande cit est appele El-Dorado par les enfants de Gryon.  <p> Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie forme sur les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus perante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'eufraise et la rue, car il avait beaucoup  voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pntra si avant, mme dans la partie la plus intrieure de la vue mentale, qu'Adam, forc alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits s'engourdirent ; mais l'ange gracieux le releva aussitt par la main, et rappela ainsi son attention :  <p> " Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton pch originel a oprs dans quelques-uns de ceux qui doivent natre de toi, qui n'ont jamais ni touch  l'arbre dfendu, ni conspir avec le serpent, ni pch ton pch. Et cependant de ce pch drive la corruption qui doit produire des actions plus violentes. "  <p> Adam ouvrit les yeux, et vit un champ : dans une partie de ce champ, arable et laboure, taient des javelles nouvellement moissonnes ; dans l'autre partie des parcs et des pturages de brebis : au milieu, comme une borne d'hritage, s'levait un autel rustique de gazon. L tout  l'heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers fruits de son labourage, l'pi vert et la gerbe jaune, non tris, et comme ils s'taient trouvs sous la main. Aprs lui un berger plus doux vint, avec les premiers ns de son troupeau, les meilleurs et les mieux choisis : alors les sacrifiant, il en tendit les entrailles et la graisse parsemes d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les rites convenables. Bientt un feu propice du ciel consuma son offrande avec une flamme rapide et une fume agrable ; l'autre offrande ne fut pas consume, car elle n'tait pas sincre : de quoi le laboureur sentit une rage intrieure, et comme il causait avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fit rendre la vie : il tomba, et, mortellement ple, exhala son me gmissante avec un torrent de sang rpandu.  <p> A ce spectacle, Adam fut pouvant dans son coeur, et en hte cria  l'ange :  <p> " Oh ! matre, quelque grand malheur est arriv  ce doux homme qui avait bien sacrifi ! Est-ce ainsi que la pit et une dvotion pure sont rcompenses ? "  <p> Michel, mu aussi, rpliqua :  <p> " Ces deux-ci sont frres, Adam, et ils sortiront de tes reins : l'injuste a tu le juste par envie de ce que le ciel avait accept l'offrande de son frre. Mais l'action sanguinaire sera venge ; et la foi du juste approuve ne perdra pas sa rcompense, bien que tu le voies ici mourir, se roulant dans la poussire et le sang caill. "  <p> Notre premier pre :  <p> " Hlas ! pour quelle action ! et par quelle cause ! mais ai-je vu maintenant la mort ? Est-ce par ce chemin que je dois retourner  ma poussire natale ? O spectacle de terreur ! Mort difforme et affreuse  voir ! horrible  penser ! combien horrible  souffrir ! "  <p> Michel :  <p> " Tu as vu la mort sous la premire forme dans laquelle elle s'est montre  l'homme ; mais varies sont les formes de la mort, nombreux les chemins qui conduisent  sa caverne effrayante ; tous sont funestes. Cependant, cette caverne est plus terrible pour les sens  l'entre qu'elle ne l'est au dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront d'un coup violent ; quelques autres par le feu, l'eau, la famine ; un bien plus grand nombre par l'intemprance du boire et du manger, qui produira sur la terre de cruelles maladies, dont une troupe monstrueuse va paratre devant toi, afin que tu puisses connatre quelles misres l'inabstinence d'Eve apportera aux hommes. "  <p> Aussitt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui ressemblait  un lazaret. Dans ce lieu taient des multitudes de malades, toutes les maladies qui causent d'horribles spasmes, de dchirantes tortures, des dfaillances de coeur souffrant l'agonie, les fivres de toutes espces, les convulsions, les pilepsies, les cruels catarrhes, la pierre intestine, et l'ulcre, la colique aigu, la frnsie dmoniaque, la mlancolie songeresse et la lunatique dmence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent les joints. Cruelles taient les secousses, profonds les gmissements. Le Dsespoir, empress de lit en lit, visitait les malades, et sur eux la Mort triomphante brandissait son dard, mais elle diffrait de frapper, quoique souvent invoque par leurs voeux, comme leur premier bien et leur dernire esprance.  <p> Quel coeur de rocher aurait pu voir longtemps d'un oeil sec un spectacle si horrible ? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne ft pas n de la femme : la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, et pendant quelques moments le livra aux pleurs, jusqu' ce que de plus fermes penses en modrrent enfin l'excs. Recouvrant  peine la parole, il renouvela ses plaintes.  <p> " O malheureuse espce humaine !  quel abaissement descendue !  quel misrable tat rserve ! mieux vaudrait n'tre pas ne ! Pourquoi la vie nous a-t-elle t donne, si elle nous devait tre ainsi arrache ? plutt, pourquoi nous a-t-elle t ainsi impose ? Qui, si nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie offerte, ou aussitt ne demanderait  la dposer, content d'tre renvoy en paix ? L'image de Dieu, cre d'abord dans l'homme, si belle et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle tre ravale  des souffrances hideuses  voir,  des tortures inhumaines ? Pourquoi l'homme, retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne serait-il pas affranchi de ces difformits ? pourquoi n'en serait-il pas exempt, par gard pour l'image de son crateur ? "  <p> " L'image de leur crateur, rpondit Michel, s'est retire d'eux quand ils se sont avilis eux-mmes pour satisfaire des apptits drgls ; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du vice brutal qui principalement induisit Eve au pch. C'est pour cela que leur chtiment est si abject ; ils ne dfigurent pas la ressemblance de Dieu, mais la leur ; ou si cette ressemblance est par eux-mmes efface lorsqu'ils pervertissent les rgles saintes de la pure nature en maladie dgotante, ils sont punis convenablement, puisqu'ils n'ont pas respect en eux-mmes l'image de Dieu. "  <p> " Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets ; mais n'est-il d'autre voie que ces pnibles sentiers pour arriver  la mort et nous mler  notre poussire consubstantielle ? "  <p> " Il en est une, dit Michel, si tu observes la rgle : <I>rien de trop</I> ; rgle enseigne par la temprance dans ce que tu manges et bois, cherchant une nourriture ncessaire et non de gourmandes dlices : jusqu' ce que les annes reviennent nombreuses sur ta tte, puisses-tu vivre ainsi, jusqu' ce que, comme un fruit mr, tu tombes dans le sein de ta mre ou que tu sois cueilli avec facilit, non arrach avec rudesse, tant mr pour la mort : ceci est le vieil ge. Mais alors tu survivras  ta jeunesse,  ta force,  ta beaut devenue fane, faible et grise. Alors tes sens mousss perdront tout got de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse, de gaiet et d'esprance, circulera dans ton sang une vapeur mlancolique, froide et strile, pour appesantir tes esprits et consumer enfin le baume de ta vie. "  <p> Notre grand anctre :  <p> " Dsormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup ma vie, inclin plutt  m'enqurir comment je puis le plus doucement et le plus aisment quitter cet incommode fardeau qu'il me faudra porter jusqu'au jour marqu pour le rendre, et attendre avec patience ma dissolution ! "  <p> Michel rpliqua :  <p> " N'aime ni ne hais ta vie : mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie sera-t-elle longue ou courte ? laisse faire au Ciel ! Prpare-toi maintenant  un autre spectacle. "  <p> Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de diffrentes couleurs ; prs de quelques-unes paissaient des troupeaux de btail. De plusieurs autres on entendait s'lever le son d'instruments qui produisaient les mlodieux accords de la harpe et de l'orgue : on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes ; sa main lgre par toutes les proportions volait inspire en bas et en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.  <p> Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant  la forge, avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre ; soit qu'il les et trouvs l o un incendie fortuit avait consum les bois sur une montagne ou dans une valle (embrasement descendu dans les veines de la terre, et de l faisant couler la matire brlante par la bouche de quelque cavit), soit qu'un torrent et dgag ces masses de dessous la terre, l'homme versa le minral liquide dans des moules exprs prpars : il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui pouvait tre faonn par la fonte ou grav en mtal.  <p> Aprs ces personnages, mais du ct le plus rapproch d'eux, des hommes d'une espce diffrente, du sommet des montagnes voisines, leur sjour ordinaire, descendirent dans la plaine : par leurs manires ils semblaient des hommes justes, et toute leur tude les portait  adorer Dieu en vrit,  connatre ses ouvrages non cachs, et ces choses qui peuvent maintenir la libert et la paix parmi les hommes.  <p> Ils n'eurent pas longtemps march dans la plaine, quand voici venir des tentes une vole de belles femmes, richement pares de pierreries et de voluptueux atours : elles chantaient sur la harpe de douces et amoureuses ballades, et s'avanaient en dansant. Les hommes, quoique graves, les regardrent et laissrent leurs yeux errer sans frein ; pris tout d'abord au filet amoureux, ils aimrent, et chacun choisit celle qu'il aimait : ils s'entretinrent d'amour jusqu' ce que l'toile du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la premire fois aux crmonies du mariage invoqu alors : de fte et de musique toutes les tentes retentissent.  <p> Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de jeunesse, non perdue, ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces agrables symphonies, attachent le coeur d'Adam (promptement inclin  se rendre  la volupt, penchant de la nature !), sur quoi il s'exprime de cette manire :  <p> " O toi qui m'as vritablement ouvert les yeux, premier ange bni, cette vision me parat bien meilleure et prsage plus d'esprance de jours pacifiques que les deux visions prcdentes : celles-l taient des visions de haine et de mort ou de souffrances pires : ici la nature semble remplie dans toutes ses fins. "  <p> Michel :  <p> " Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique paraissant convenir  la nature : tu es cr pour une plus noble fin, une fin sainte et pure, conformit divine.  <p> " Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la mchancet, sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frre. Ces hommes paraissent ingnieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs rares, oublieux de leur crateur, quoique enseigns de son Esprit ; mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons ; toutefois ils engendreront une superbe race, car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui semblaient des divinits, si enjoues, si attrayantes, si gaies, sont cependant vides de ce bien dans lequel consiste l'honneur domestique de la femme et sa principale gloire ; nourries et accomplies seulement pour le got d'une apptence lascive, pour chanter, danser, se parer, remuer la langue et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu, sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux amorces et aux sourires de ces belles athes ; ils nagent maintenant dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abme : ils rient, et pour ce rire la terre avant peu versera un monde de pleurs. "  <p> Adam, priv de sa courte joie :  <p> " O piti !  honte ! que ceux qui pour bien vivre dbutrent si parfaitement, se jettent  l'cart, suivent des sentiers dtourns, ou dfaillent  moiti chemin ! Mais je vois toujours que le malheur de l'homme tient de la mme cause : il commence  la femme. "  <p> " Il commence, dit l'Ange,  la mollesse effmine de l'homme, qui aurait d mieux garder son rang par la sagesse et par les dons suprieurs qu'il avait reus. Mais  prsent prpare-toi pour une autre scne. "  <p> Adam regarda, et il vit un vaste territoire dploy devant lui, entrecoup de villages et d'ouvrages champtres : cits pleines d'hommes, avec des portes et des tours leves, concours de peuple en armes, visages hardis menaant la guerre, gants aux grands os et d'une entreprenante audace ! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-l domptent le coursier cumant : isols ou rangs en ordre de bataille, cavaliers et fantassins ne sont pas l pour une montre oisive.  <p> D'un ct, un dtachement choisi amne du fourrage un troupeau de gros btail, de beaux boeufs et de belles vaches, enlevs des gras pturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs blants agneaux butins dans la plaine. Le berger chappe  peine avec la vie, mais il appelle au secours ; de l une rencontre sanglante. Dans une cruelle joute les escadrons se joignent : l o ils paissaient tout  l'heure, les troupeaux sont maintenant disperss avec les carcasses et les armes sur le sol sanglant chang en dsert.  <p> D'autres guerriers camps mettent le sige devant une forte cit ; ils l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine du haut des murs les assigs se dfendent avec le dard et la javeline, avec des pierres et un feu de soufre : de part et d'autre carnage et faits gigantesques.  <p> Ailleurs, les hros qui portent le sceptre convoquent le conseil aux portes d'une ville : aussitt des hommes graves et  tte grise, confondus avec des guerriers, s'assemblent : des harangues sont entendues ; mais bientt elles clatent en opposition factieuse ; enfin, se levant, un personnage de moyen ge, minent par son sage maintien, parle beaucoup de droit et de tort, d'quit, de religion, de vrit et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le frondent ; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage descendant ne l'eut enlev sans tre vu du milieu de la foule. Ainsi procdaient la force, et l'oppression, et la loi de l'pe dans toute la plaine, et nul ne trouvait un refuge.  <p> Adam tait tout en pleurs : vers son guide il tourne gmissant, et plein de tristesse :  <p> " Oh ! qui sont ceux-ci ? Des ministres de la mort, non des hommes, eux qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui multiplient dix mille fois le pch de celui qui tua son frre. Car de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frres ? Hommes, ils gorgent des hommes ! Mais quel tait ce juste qui, si le Ciel ne l'et sauv, et t perdu dans toute sa droiture ? "  <p> Michel :  <p> " Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans lesquels le bon est appareill au mauvais, qui d'eux-mmes abhorrent de s'unir ; mls par imprudence, ils ont produit ces enfantements monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces gants, hommes de haute renomme ; car dans ces jours la force seule sera admire, et s'appellera valeur et hroque vertu : vaincre dans les combats, subjuguer les nations, rapporter les dpouilles d'une infinit d'hommes massacrs, sera regard comme le fate le plus lev de la gloire humaine ; et pour la gloire obtenue du triomphe seront rputs conqurants, patrons de l'espce humaine, dieux et fils de dieux, ceux-l qui seraient nomms plus justement destructeurs et flaux des hommes. Ainsi s'obtiendront la rputation, la renomme sur la terre, et ce qui mriterait le plus la gloire restera cach dans le silence. Mais lui, ce septime de tes descendants que tu as vu, l'unique juste dans un monde pervers, pour cela ha, pour cela obsd d'ennemis, parce qu'il a seul os tre juste et annoncer cette odieuse vrit que Dieu viendrait les juger avec ses saints ; lui, le Trs-Haut l'a fait ravir par des coursiers ails sur une nue embaume ; il l'a reu pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les rgions de bndiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle rcompense attend les bons, quelle punition les mchants, dirige ici  prsent tes regards et contemple. "  <p> Adam regarda, et il vit la face des choses entirement change : la gorge de bronze de la guerre avait cess de rugir ; tout alors tait devenu foltrerie et jeu, luxure et dbauche, fte et danse, mariage ou prostitution, au hasard, rapt ou adultre partout o une belle femme, venant  passer, amorait les hommes ; de la coupe des plaisirs sortirent des discordes civiles. A la fin un personnage vnrable vint parmi eux, leur dclara la grande aversion qu'il avait de leurs actions, et protesta contre leurs voies. Il frquentait souvent leurs assembles, o il ne rencontrait que triomphes ou ftes, et il leur prchait la conversion et le repentir, comme  des mes emprisonnes sous le coup d'arrts imminents : mais le tout en vain ! Quand il vit cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.  <p> Alors, abattant sur la montagne de hautes pices de charpente, il commena  btir un vaisseau d'une trange grandeur, et le mesura par coudes en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume, et dans un ct il pratiqua une porte. Il le remplit en quantit de provisions pour l'homme et les animaux. Quand voici un trange prodige ! chaque espce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes vinrent sept et par paires, et entrrent dans l'arche comme ils en avaient reu l'ordre. Le pre et ses trois fils et leurs quatre femmes entrrent les derniers, et Dieu ferma la porte.  <p> En mme temps le vent du midi s'lve et avec ses noires ailes et volant au large, il rassemble toutes les nues de dessous le Ciel. A leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les exhalaisons sombres et humides ; et alors le firmament paissi se tient comme un plafond obscur : en bas se prcipite la pluie imptueuse, et elle continua jusqu' ce que la terre ne ft plus vue. L'Arche flottante nagea souleve, et en sret avec le bec de sa proue, alla luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les autres habitations qui roulrent avec toute leur pompe au fond sous l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages ! Dans les palais, o peu auparavant rgnait le luxe, les monstres marins mirent bas et s'tablrent. Du genre humain, nagure si nombreux, tout ce qui reste surnage embarqu dans un petit vaisseau.  <p> Combien tu souffris alors,  Adam, de voir la fin de toute ta postrit, fin si triste, dpopulation ! Toi-mme autre dluge, dluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noy et toi aussi abm comme tes fils, jusqu' ce que, par l'ange doucement relev, tu te tins debout enfin, bien que dsol, comme quand un pre pleure ses enfants tous  sa vue dtruits  la fois ;  peine tu pus exprimer ainsi ta plainte  l'ange :  <p> " O visions malheureusement prvues ! mieux j'aurais vcu ignorant de l'avenir ! je n'aurais eu du mal que ma seule part : c'est assez de Supporter le lot de chaque jour. A prsent ces peines qui divises sont le fardeau de plusieurs sicles psent  la fois sur moi par ma connaissance antrieure ; elles obtiennent une naissance prmature afin de me tourmenter avant leur existence, par l'ide de ce qu'elles seront. Que nul homme ne cherche dsormais  savoir d'avance ce qui arrivera  lui ou  ses enfants : il peut se tenir bien assur du mal, que sa prvoyance ne peut prvenir ; et le mal futur, il ne le sentira pas moins pnible  supporter en apprhension qu'en ralit. Mais ce soin est  prsent inutile, il n'y a plus d'hommes  avertir ! Ce petit nombre chapp sera consum  la longue par la famine et les angoisses, en errant dans ce dsert liquide. J'avais espr, quand la violence et la guerre eurent cess sur la terre, que tout alors irait bien, que la paix couronnerait l'espce humaine d'une longue suite d'heureux jours. Mais j'tais bien tromp ; car, je le vois maintenant, la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dvaste. Comment en arrive-t-il de la sorte, apprends-le moi, cleste guide, et dis si la race des hommes doit ici finir. "  <p> Michel :  <p> " Ceux que tu as vus dernirement en triomphe et dans une luxurieuse opulence sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'minente prouesse et de grands exploits ; mais ils taient vides de la vritable vertu. Aprs avoir rpandu beaucoup de sang, commis beau coup de ravages pour subjuguer les nations, et acquis par l dans le monde une grande renomme, de hauts titres et un riche butin, ils ont chang leur carrire en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la crapule et de la dbauche, jusqu' ce qu'enfin l'incontinence et l'orgueil ont fait natre de l'amiti d'hostiles actions dans la paix.  <p> " Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur libert perdue perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprs de qui leur hypocrite pit dans la cruelle contention des batailles ne trouvera point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison, refroidis dans leur zle, ils ne songeront plus dsormais qu' vivre tranquilles, mondains ou dissolus, avec ce que leurs matres leur laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez pour mettre  l'preuve la temprance. Ainsi tout dgnrera, tout se dpravera. La justice et la temprance, la vrit et la foi, seront oublies ! Un homme sera except, fils unique de lumire dans un sicle de tnbres, bon malgr les exemples, malgr les amorces, les coutumes et un monde irrit. Sans craindre le reproche et le mpris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies ; il tracera devant eux les sentiers de la droiture, beaucoup plus srs et pleins de paix, leur annonant la colre prte  visiter leur impnitence ; et il se retirera et entre eux insult, mais aux regards de Dieu le seul homme juste vivant.  <p> " Par son ordre il btira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu) pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dvoue  un naufrage universel. Il ne sera pas plutt log dans l'arche et  couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la terre ; tous les rservoirs de l'abme crveront et enfleront l'ocan qui usurpera tous les rivages, jusqu' ce que l'inondation s'lve au-dessus des plus hautes montagnes.  <p> " Alors ce mont du Paradis sera emport par la puissance des vagues hors de sa place ; pouss par le dbordement cornu, dpouill de toute sa verdure et ses arbres en drive, il descendra vers le grand fleuve jusqu' l'ouverture du golfe, et l il prendra racine ; le sale et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri perant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la saintet  aucun lieu, si elle n'y est apporte par les hommes qui le frquentent ou l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'ensuivre. " Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chasss par un vent aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du dluge  mesure qu'il se desschait. Le soleil clair, sur son miroir liquide, dardait ses chauds regards et buvait largement la frache vague, comme ayant soif : ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rtrcissant leur inondation, devinrent un ebbe agile, qui se droba d'un pas lger vers l'abme, lequel avait maintenant baiss ses cluses, comme le ciel ferm ses cataractes.  <p> L'arche ne flotte plus ; mais elle parat atterrie et fixe fortement au sommet de quelque haute montagne. A prsent les cimes des collines apparaissent comme des rochers ; les courants rapides conduisent  grand bruit leur furieuse mare dans la mer, qui se retire. Aussitt s'envole de l'arche un corbeau et aprs lui une colombe, plus sre messagre, envoye une fois et derechef pour dcouvrir quelque arbre verdoyant, ou quelque terre sur laquelle elle pt poser son pied : revenue la seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe pacifique. Bientt la terre parat sche, et l'antique pre descend de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude, levant ses mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tte un nuage de rose, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de brillantes couleurs, annonant la paix de Dieu et une alliance nouvelle. A cette vue, le coeur d'Adam, auparavant si triste, grandement se rjouit, et il clate ainsi dans sa joie :  <p> " O toi, qui peux offrir les choses futures comme tant prsentes, instructeur cleste, je renais  cette dernire vision, assur que l'homme vivra avec toutes les cratures, et que leur race sera conserve. Je gmis beaucoup moins  prsent de la destruction d'un monde entier d'enfants coupables, que je ne me rjouis de trouver un homme si parfait et si juste, que Dieu ait daign faire sortir un autre monde de cet homme, et oublier sa colre. Mais dis-moi ce que signifient ces bandes colores dans le ciel, dessines comme le sourcil de Dieu apais ? Servent-elles comme une hart fleurie  lier les fluides bords de cette mme nue d'eau, de peur qu'elle ne se dissolve encore, et n'inonde la terre ? "  <p> L'archange :  <p> " Ingnieusement tu as conjectur : oui, Dieu a bien voulu calmer sa colre, quoiqu'il se soit dernirement repenti d'avoir cr l'homme dprav ; il s'tait afflig dans son coeur, lorsque abaissant ses regards il avait vu la terre entire remplie de violence, et toute chair corrompant ses voies. Cependant, les mchants carts, un homme juste trouve tellement grce  ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas du monde le genre humain ; il fait la promesse de ne jamais dtruire encore la terre par un dluge, de ne laisser jamais l'Ocan franchir ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux dedans ; mais quand il ramnera un nuage sur la terre, il y placera son arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son alliance  l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de la moisson, la chaleur et la blanche gele, suivront leurs cours, jusqu' ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le Ciel et la Terre o le juste habitera. " <p> &nbsp;<p><A Name='CHAP_13'><H3>Livre XII<p> </H3></A><p> <p> Argument.<p> <p> L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le dluge. Quand il est question d'Abraham, il en vient  expliquer par degrs quel sera celui de la race de la femme promis  Adam et  Eve dans leur chute : son incarnation, sa mort, sa rsurrection et son ascension. Etat de l'Eglise jusqu' son second avnement. Adam, grandement satisfait et rassur par ces rcits et ces promesses, descend de la montagne avec Michel. Il veille Eve, qui avait dormi pendant tout ce temps-l, mais que des songes paisibles avaient dispose  la tranquillit d'esprit et  la soumission. Michel les conduit tous deux par la main hors du Paradis, l'pe flamboyante s'agitant derrire eux, et les chrubins prenant leur station pour garder le lieu.  <p> <p> Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrte  midi, quoique press d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde dtruit et le monde rpar, dans la supposition qu'Adam avait peut-tre quelque chose  exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce transition :  <p> " Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup  voir ; mais je m'aperois que ta vue mortelle dfaille. Les objets divins doivent ncessairement affaiblir et fatiguer les sens humains. Dornavant je te raconterai ce qui doit advenir ; coute donc avec une application convenable, et sois attentif.  <p> " Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse et tant que la crainte du jugement pass demeurera frache dans leur esprit, craignant la divinit, ayant quelque gard  ce qui est juste et droit, ils rgleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils laboureront la terre, recueilleront d'abondantes rcoltes de bl, de vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des ftes sacres, ils passeront leurs jours dans une innocente joie ; ils habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre paternel, jusqu' ce qu'il s'lve un homme d'un coeur fier et ambitieux qui (non satisfait de cette galit belle, fraternel tat) voudra s'arroger une injuste domination sur ses frres et ter entirement  la concorde et  la loi de la nature la possession de la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les btes, seront sa proie) par la guerre et les piges ennemis  ceux qui refuseront de se soumettre  son tyrannique empire. De l il sera appel un fort chasseur devant le Seigneur, prtendant tenir ou du Ciel ou en dpit du Ciel cette seconde souverainet ; son nom drivera de la rbellion, quoique de rbellion il accusera les autres.  <p> " Cet homme, avec une troupe qu'une gale ambition unit  lui, ou sous lui, pour tyranniser, marchant d'Eden vers l'occident, trouvera une plaine o un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'Enfer, bouillonne en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matire, ces hommes se prparent  btir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, disperss dans les terres trangres, leur mmoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renomme soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans tre vu descend souvent pour visiter les hommes, et qui se promne dans leurs habitations afin d'observer leurs oeuvres, les apercevant bientt, vient en bas considrer leur cit avant que la tour offusque les tours du Ciel. Par drision il met sur leurs langues un esprit de varit pour effacer tout  fait leur langage naturel et pour semer  sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitt un hideux babil se propage parmi les architectes ; ils s'appellent les uns les autres sans s'entendre, jusqu' ce qu'enrous, et tous en fureur comme tant bafous, ils se battent. Une grande rise fut dans le Ciel en voyant le tumulte trange et en entendant la rumeur : ainsi la ridicule btisse fut abandonne et l'ouvrage nomme Confusion. "  <p> Alors Adam, paternellement afflig :  <p> " O fils excrable ! aspirer ainsi  s'lever au-dessus de ses frres, s'attribuant une autorit usurpe, qui n'est pas donne de Dieu ! L'Eternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bte, le poisson et l'oiseau : nous tenons ce droit de sa concession ; mais il n'a pas fait l'homme seigneur des hommes ; se rservant ce titre  lui-mme, il a laiss ce qui est humain libre de ce qui est humain.  <p> Mais cet usurpateur ne s'arrte pas  son orgueilleux empitement sur l'homme ; sa tour prtend dfier et assiger Dieu ; homme misrable ! Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa tmraire arme, l au-dessus des nuages, o l'air subtil ferait languir ses entrailles grossires et l'affamerait de respiration, sinon de pain ? "  <p> Michel :  <p> " Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans l'tat tranquille des hommes, en s'efforant d'asservir la libert rationnelle. Toutefois, apprends de plus que depuis ta faute originelle la vraie libert a t perdue ; cette libert, jumelle de la droite raison, habite toujours avec elle, et hors d'elle n'a point d'existence divise : aussitt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non obie, les dsirs dsordonns et les passions vives saisissent l'empire de la raison et rduisent en servitude l'homme, jusque alors libre. Consquemment, puisque l'homme permet au dedans de lui-mme  d'indignes pouvoirs de rgner sur la raison libre, Dieu, par un juste arrt, l'assujettit au dehors  de violents matres, qui souvent aussi asservissent indment son extrieure libert : il faut que la tyrannie soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant, quelquefois les nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale maldiction annexe, les privera de leur libert extrieure, leur libert intrieure tant perdue : tmoin le fils irrvrend de celui qui btit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit  son pre, entendit contre sa vicieuse race cette pesante maldiction : <I>Tu seras l'esclave des esclaves</I>.  <p> " Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en pis, jusqu' ce que Dieu, fatigu enfin de leurs iniquits, retire sa prsence du milieu d'eux, et dtourne ses saints regards, rsolu d'abandonner dsormais les hommes  leurs propres voies corrompues et de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera invoqu, un peuple  natre d'un homme plein de foi. Cet homme, rsidant encore sur les bords de l'Euphrate, aura t lev dans l'idoltrie.  <p> " Oh ! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauv du dluge existait encore, soient devenus assez stupides pour abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser  adorer comme dieux leurs propres ouvrages de bois et de pierre ! Cependant, le Trs-Haut daignera, par une vision, appeler cet homme de la maison de son pre, du milieu de sa famille et des faux dieux dans une terre qu'il lui montrera : il fera sortir de lui un puissant peuple et rpandra sur lui sa bndiction, de faon que dans sa race toutes les nations seront bnies.  <p> " Il obit ponctuellement ; il ne connat point la terre o il va, cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chalde ; il passe maintenant le gu  Haran ; aprs lui marche une suite embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs : il n'erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse  Dieu qui l'appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan je vois ses tentes plantes aux environs de Sichem et dans la plaine voisine de Moreh : l il reoit la promesse du don de toute cette terre  sa postrit, depuis Hamath, au nord, jusqu'au dsert, au sud (j'appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu'ils soient encore sans noms), depuis Hermon au levant jusqu' la grande mer occidentale. Ici le mont Hermon ; l la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je te les indique de la main : sur le rivage, le mont Carmel ; ici, le fleuve  deux sources, le Jourdain, vraie limite  l'orient ; mais les fils de cet homme habiteront  Senir cette longue chane de collines.  <p> " Pse ceci : toutes les nations de la terre seront bnies dans la race de cet homme. Par cette race est dsign ton grand Librateur, qui crasera la tte du serpent, ce qui te sera bientt plus clairement rvl.  <p> " Ce patriarche bni (qui dans un temps prescrit sera appel le fidle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, gal  lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze enfants, part de Chanaan pour une terre, appele Egypte dans la suite, que divise le fleuve le Nil. Vois o ce fleuve coule et se dcharge dans la mer, par sept embouchures. Le pre vient habiter cette terre dans un temps de disette, invit par un de ses plus jeunes enfants, fils que de dignes actions ont lev au second rang dans ce royaume de Pharaon.  <p> " Il meurt et laisse sa postrit qui devient une nation. Cette nation, maintenant accrue, cause de l'inquitude  un nouveau roi qui cherche  arrter leur accroissement excessif, comme aubains trop nombreux : pour cela, contre les droits de l'hospitalit, de ses htes il fait des esclaves et met  mort leurs enfants mles ; jusqu' ce que deux frres (ces deux frres, nomms Mose et Aaron) soient suscits de Dieu pour tirer ce peuple de la captivit, pour le reconduire avec gloire et charg de dpouilles vers leur terre promise.  <p> " Mais d'abord le tyran sans lois (qui refuse de reconnatre leur Dieu ou d'avoir gard  son message) doit y tre forc par des signes et des jugements terribles : les fleuves doivent tre convertis en sang qui n'aura point t vers ; les grenouilles, la vermine, les moucherons doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur intrusion dgotante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de la contagion ; les tumeurs et les ulcres doivent boursoufler toute sa chair et toute celle de son peuple ; le tonnerre ml de grle, la grle mle de feu doivent dchirer le ciel d'Egypte et tourbillonner sur la terre, dvorant tout l o ils roulent. Ce qu'ils ne dvoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit tre mang d'un nuage pais de sauterelles descendues en fourmilire et ne laissant rien de vert sur la terre. L'obscurit doit faire disparatre toutes les limites (palpable obscurit), et effacer trois jours ; enfin, d'un coup de minuit, tous les premiers-ns d'Egypte doivent tre frapps de mort.  <p> " Ainsi dompt par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin  laisser aller les trangers, et souvent humilie son coeur obstin, mais comme la glace toujours plus durcie aprs le dgel. Dans sa rage, poursuivant ceux qu'il avait nagure congdis, la mer l'engloutit avec son arme, et laisse passer les trangers comme sur un terrain sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la verge de Mose, demeurent ainsi divises jusqu' ce que le peuple dlivr ait gagn le rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu prtera  son prophte, quoique toujours prsent dans son ange qui marchera devant ces peuples dans une nue et dans une colonne de feu ; le jour une nue, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans leur voyage et d'carter derrire eux le roi obstin qui les poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les tnbres s'interposent et les dfendent de son approche jusqu' la veille du matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots ; quand Mose, par ordre, tend encore une fois sa verge puissante sur la mer, la mer obit  sa verge : les vagues retombent sur les bataillons de l'Egypte et ensevelissent leur guerre.  <p> " La race choisie et dlivre s'avance du rivage vers Chanaan,  travers l'inhabit dsert ; elle ne prend pas le chemin le plus court, de peur qu'en entrant chez les Chananens alarms la guerre ne l'effraye, elle inexprimente, et que la crainte ne la fasse retourner en Egypte, prfrant une vie inglorieuse dans la servitude ; car la vie inaccoutume aux armes est plus douce au noble et au non noble, quand la tmrit ne les conduit pas.  <p> " Ce peuple gagnera encore ceci par son sjour dans la vaste solitude : il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son grand snat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sina (dont le sommet obscur tremblera  la descente de Dieu), Dieu lui-mme, au milieu du tonnerre, des clairs et du bruit clatant des trompettes, donnera des lois  ce peuple. Une partie de ces lois appartiendra  la justice civile, une autre partie aux crmonies religieuses du sacrifice ; ces crmonies apprendront  connatre par des types et des ombres Celui qui de cette race est destin  craser le serpent, et les moyens par lesquels il achvera la dlivrance du genre humain.  <p> " Mais la voix de Dieu est terrible  l'oreille mortelle : les tribus choisies le supplient de faire connatre sa volont par Mose et de cesser la terreur ; il accorde ce qu'elles implorent, instruites qu'on ne peut avoir accs auprs de Dieu sans mdiateur, de qui Mose remplit alors la haute fonction en figure, afin de prparer la voie  un plus grand Mdiateur, dont il prdira le jour ; et tous les prophtes, chacun dans leur ge, chanteront le temps du grand Messie.  <p> " Ces lois et ces rites tablis, Dieu se plaira tant aux hommes obissants  sa volont, qu'il daignera placer au milieu d'eux son tabernacle, pour que le Saint et l'Unique habite avec les hommes mortels. Dans la forme qu'il a prescrite, un sanctuaire de cdre est fabriqu et revtu d'or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans cette arche son tmoignage, titre de son alliance. Au-dessus s'lve le trne d'or de la Misricorde, entre les ailes de deux brillants chrubins. Devant Lui brlent sept lampes, reprsentant, comme dans un zodiaque, les flambeaux du Ciel. Sur la tente reposera un nuage pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, except quand les tribus seront en marche. Et conduites par l'ange du Seigneur, elles arrivent enfin  la terre promise  Abraham et  sa race.  <p> " Le reste serait trop long  te raconter ; combien de batailles livres ; combien de rois dompts et de royaumes conquis ; comment le soleil s'arrtera immobile un jour entier, au milieu du Ciel, et retardera la course ordinaire de la nuit  la voix d'un homme disant :  <p> " Soleil, arrte-toi sur Gabaon, et toi, Lune, sur la valle d'Ajalon, jusqu' ce que Isral ait vaincu. " - Ainsi s'appellera le troisime descendant d'Abraham, fils d'Isaac, et de lui ce nom passera  sa postrit, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan. "  <p> Ici Adam interrompit l'Ange :  <p> " O envoy du Ciel, flambeau de mes tnbres, de belles choses tu m'as rvles, particulirement celles qui regardent le juste Abraham et sa race ! A prsent, pour la premire fois, je trouve mes yeux vritablement ouverts et mon coeur beaucoup soulag. J'tais auparavant troubl par la pense de ce qui m'arriverait  moi et  tout le genre humain ; mais  prsent je vois son jour, le jour de celui en qui toutes les nations seront bnies : faveur par moi immrite, moi qui cherchai la science dfendue par des moyens dfendus. Cependant, je ne comprends pas ceci : pourquoi  ceux parmi lesquels Dieu daignera habiter sur la terre tant et de si diverses lois ont-elles t donnes ? Tant de lois supposent parmi eux autant de pchs : comment Dieu peut-il rsider au milieu de ces hommes ? "  <p> Michel :  <p> " Ne doute pas que le pch ne rgne parmi eux, comme engendr de toi ; et ainsi la loi leur a t donne pour dmontrer leur dpravation native, qui excite sans cesse le pch  combattre contre la loi. De l, quand ils verront que la loi peut bien dcouvrir le pch, mais ne peut l'carter (sinon par ces faibles ombres d'expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que quelque sang plus prcieux doit payer la dette humaine, celui du juste pour l'injuste, afin que dans cette justice  eux applique par la foi ils trouvent leur justification auprs de Dieu et la paix de la conscience, que la loi par des crmonies ne peut calmer, puisque l'homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne l'accomplissant pas il ne peut vivre.  <p> " Ainsi la loi parat imparfaite et seulement donne pour livrer les hommes, dans la plnitude des temps,  une meilleure alliance ; pour les faire passer, disciplins, de l'ombre des figures  la vrit, de la chair  l'esprit, de l'imposition des lois troites  la libre acceptation d'une large grce, de la servile frayeur  la crainte filiale, des oeuvres de la loi aux oeuvres de la foi.  <p> " A cause de cela, Mose (quoique si particulirement aim de Dieu), n'tant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans Chanaan : ce sera Josu, appel Jsus par les Gentils ; Jsus qui aura le nom et fera l'office de Celui qui doit dompter le serpent ennemi, et ramener en sret  l'ternel Paradis du repos l'homme longuement gar dans la solitude du monde.  <p> " Cependant, placs dans leur Chanaan terrestre, les Isralites y demeureront et y prospreront longtemps : mais quand les pchs de la nation auront troubl leur paix publique, ils provoqueront Dieu  leur susciter des ennemis, dont il les dlivrera aussi souvent qu'ils se montreront pnitents, d'abord au moyen des juges, ensuite par des rois ; le second desquels (renomm pour sa pit et ses grandes actions) recevra la promesse irrvocable que son trne subsistera  jamais. Toutes les prophties chanteront de mme que de la souche royale de David (j'appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la femme,  toi prdit, prdit  Abraham comme celui en qui esprent toutes les nations, celui qui est prdit aux rois, des rois le dernier, car son rgne n'aura point de fin.  <p> " Mais d'abord passera une longue succession de rois : le premier des fils de David, clbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans un temple superbe l'arche de Dieu couverte d'une nue, qui jusque alors avait err sous des tentes. Ceux qui succderont  ce prince seront inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois ; la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idoltries et les autres pchs de ces derniers, ajouts  la somme des iniquits du peuple, irriteront tellement Dieu, qu'il se retirera d'eux, qu'il abandonnera leur terre, leur cit, son temple, son arche sainte avec toutes les choses sacres, objets du mpris et proie de cette orgueilleuse cit dont tu as vu les hautes murailles laisses dans la confusion, d'o elle fut appele Babylone.  <p> " L Dieu laisse son peuple habiter en captivit l'espace de soixante-dix ans ; ensuite il l'en retire, se souvenant de sa misricorde et de son alliance jure  David, invariable comme les jours du Ciel. Revenus de Babylone avec l'agrment des rois leurs matres, que Dieu disposera en faveur des Isralites, ils rdifieront d'abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils vivront modrs, dans un tat mdiocre, jusqu' ce que, augments en nombre et en richesse, ils deviennent factieux ; mais la dissension s'engendrera d'abord parmi les prtres, hommes qui servent l'autel et qui devraient le plus s'efforcer  la paix. Leur discorde amnera l'abomination dans le temple mme ; ils saisiront enfin le sceptre, sans gard pour les fils de David, et ensuite ils le perdent, et il passera  un tranger, afin que le vritable roi par l'onction, le Messie, puisse natre dpouill de son droit.<p> " Cependant,  sa naissance, une toile, qui n'avait pas t vue auparavant dans le ciel, proclame sa venue et guide les sages de l'Orient, qui s'enquirent de sa demeure pour offrir de l'encens, de la myrrhe et de l'or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance  de simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hte pleins de joie, et ils entendent son Nol chant par un choeur d'anges. Une Vierge est sa mre, mais son pre est le pouvoir du Trs-Haut. Il montera sur le trne hrditaire : il bornera son rgne par les larges limites de la terre, sa gloire par les cieux. "  <p> Michel s'arrta, apercevant Adam accabl d'une telle joie, qu'il tait, comme dans la douleur, baign de larmes, sans respiration et sans paroles ; il exhala enfin celles-ci :  <p> " O prophte d'agrables nouvelles ! toi qui achves les plus hautes esprances !  prsent je comprends clairement ce que souvent mes penses les plus appliques ont cherch en vain : pourquoi l'objet de notre grande attente sera appel la race de la femme. Vierge mre, je te salue ! toi haute dans l'amour du ciel ! Cependant, tu sortiras de mes reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Trs-Haut : ainsi Dieu s'unira avec l'homme. Le serpent doit attendre maintenant l'crasement de sa tte avec une mortelle peine. Dis o et quand leur combat, quel coup blessera le talon du vainqueur. "  <p> Michel :  <p> " Ne rve pas de leur combat comme d'un duel, ni ne songe de blessures locales  la tte ou au talon : le Fils ne runit point l'humanit  la divinit pour vaincre ton ennemi avec plus de force ; ni Satan ne sera domin de la sorte, lui que sa chute du Ciel (blessure bien plus mortelle) n'a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. Celui qui vient ton Sauveur te gurira, non en dtruisant Satan, mais ses oeuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut tre qu'en accomplissant (ce  quoi tu as manqu) l'obissance  la loi de Dieu, impose sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due  ta transgression et due  ceux qui doivent natre de toi.  <p> " Ainsi seulement la souveraine justice peut tre satisfaite : ton Rdempteur remplira exactement la loi de Dieu  la fois par obissance et par amour, bien que l'amour seul remplisse la loi. Il subira ton chtiment en se prsentant dans la chair  une vie outrage et  une mort maudite, annonant la vie  tous ceux qui croiront en sa Rdemption, qui croiront que son obissance leur sera impute, qu'elle deviendra la leur par la foi, que ses mrites les sauveront, non leurs propres oeuvres, quoique conformes  la loi. Pour cela ha, il sera blasphm, saisi par force, jug, condamn  mort comme infme et maudit, clou  la croix par sa propre nation, tu pour avoir apport la vie. Mais  sa croix il clouera tes ennemis ; le jugement rendu contre toi, les pchs de tout le genre humain, seront crucifis avec lui ; et rien ne nuira plus  ceux qui se confieront justement dans sa satisfaction.  <p> " Il meurt, mais bientt revit. La mort sur lui n'usurpera pas longtemps le pouvoir : avant que la troisime aube du jour revienne, les toiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la lumire naissante, la ranon qui rachte l'homme de la mort tant paye. Sa mort satisfera pour l'homme aussi souvent qu'il ne ngligera point une vie ainsi offerte, et qu'il en embrassera le mrite par une foi non dnue d'oeuvres. Cet acte divin annule ton arrt, cette mort dont tu serais mort dans le pch, pour jamais perdu  la vie, cet acte brisera la tte de Satan, crasera sa force par la dfaite du pch et de la mort, ses deux armes principales, enfoncera leur aiguillon dans sa tte beaucoup plus profondment que la mort temporelle ne brisera le talon du vainqueur ou de ceux qu'il rachte ; mort comme un sommeil, passage doux  une immortelle vie.  <p> " Aprs sa rsurrection, il ne restera sur la terre que le temps suffisant pour apparatre  ses disciples, hommes qui le suivirent toujours pendant sa vie. Il les chargera d'enseigner aux nations ce qu'ils apprirent de lui et de sa rdemption, baptisant dans le courant de l'eau ceux qui croiront : signe qui, en les lavant de la souillure du pch pour une vie pure, les prparera en esprit (s'il en arrivait ainsi)  une mort pareille  celle dont le Rdempteur mourut. Ces disciples instruiront toutes les nations ; car  compter de ce jour le salut sera prch non seulement aux fils sortis des reins d'Abraham, mais aux fils de la foi d'Abraham par tout le monde ; ainsi dans la race d'Abraham toutes les nations seront bnies.  <p> " Ensuite le Sauveur montera dans le Ciel des cieux avec la victoire, triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens : il y surprendra le serpent, prince de l'air ; il le tranera enchan  travers tout son royaume, et l'y laissera confondu. Alors il entrera dans la gloire, reprendra sa place  la droite de Dieu, exalt hautement au-dessus de tous les noms dans le Ciel. De l, quand la dissolution de ce monde sera mre, il viendra, dans la gloire et la puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidles morts, mais rcompenser les fidles et les recevoir dans la batitude, soit au Ciel ou sur la Terre ; car la Terre alors sera toute Paradis ; bien plus heureuse demeure que celle d'Eden, et bien plus heureux jours ! "  <p> Ainsi parla l'archange Michel, et il fit une pause, comme s'il tait  la grande priode du monde ; notre Pre, rempli de joie et d'admiration, s'cria :  <p> " O bont infinie, bont immense ! qui du mal produira tout ce bien, et le mal changera en bien ! merveille plus grande que celle qui d'abord par la cration fit sortir la lumire des tnbres. Je suis rempli de doute : dois-je me repentir  prsent du pch que j'ai commis et occasionn, ou dois-je m'en rjouir beaucoup plus, puisqu'il en rsultera beaucoup plus de bien :  Dieu plus de gloire, aux hommes plus de bonne volont de la part de Dieu, et la grce surabondant o avait abond la colre ? Mais dis-moi, si notre Librateur doit remonter aux Cieux, que deviendra le peu de ses fidles, laiss parmi le troupeau infidle, les ennemis de la vrit ? Qui alors guidera son peuple ? qui le dfendra ? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples qu'ils ne l'ont trait lui-mme ? "  <p> " Sois sr qu'ils le feront, dit l'ange ; mais du Ciel il enverra aux siens un <I>Consolateur</I>, la promesse du Pre, son Esprit, qui habitera en eux et crira la loi de la foi dans leur coeur, oprant par l'amour pour les guider en toute vrit. Il les revtira encore d'une armure spirituelle, capable de rsister aux attaques de Satan et d'teindre ses dards de feu. Ils ne seront point effrays de tout ce que l'homme pourra faire contre eux, pas mme de la mort. Ils seront ddommags de ces cruauts par des consolations intrieures, et souvent soutenus au point d'tonner leurs plus fiers perscuteurs ; car l'Esprit (descendu d'abord sur les aptres que le Messie envoya vangliser les nations, et descendu ensuite sur tous les baptiss) remplira ces aptres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire tous les miracles que leur matre faisait devant eux. Ils dtermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation  recevoir avec joie les nouvelles apportes du Ciel. Enfin, leur ministre tant accompli, leur course acheve, leur doctrine et leur histoire laisses crites, ils meurent.  <p> " Mais  leur place, comme ils l'auront prdit, des loups succderont aux pasteurs, loups ravissants, qui feront servir les sacrs mystres du Ciel  leurs propres et vils avantages,  leur cupidit,  leur ambition ; et par des superstitions, des traditions humaines, ils infecteront la vrit, dpose pure seulement dans ces actes crits, mais qui ne peut tre entendue que par l'Esprit.  <p> " Ils chercheront  se prvaloir de noms, de places, de titres, et  joindre  ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu'en feignant d'agir par la puissance spirituelle, s'appropriant l'Esprit de Dieu, promis galement et donn  tous les croyants Dans cette prtention, des lois spirituelles seront imposes par la force charnelle  chaque conscience, lois que personne ne trouvera sur le rle de celles qui ont t laisses ou que l'Esprit grave intrieurement dans le coeur.  <p> " Que voudront-ils donc, sinon contraindre l'Esprit de la grce mme, et lier la Libert, sa compagne ? Que voudront-ils, sinon dmolir les temples vivants de Dieu, btis pour durer par la foi, leur propre foi, non celle d'un autre (car sur terre, qui peut tre cout comme infaillible contre la foi et la conscience) ? Cependant, plusieurs se prsumeront tels : de l une accablante perscution s'lvera contre tous ceux qui persvreront  adorer en esprit et en vrit. Le reste, ce sera le plus grand nombre, s'imaginera satisfaire  la religion par des crmonies extrieures et des formalits spcieuses. La vrit se retirera perce des traits de la calomnie, et les oeuvres de la foi seront rarement trouves.  <p> " Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux mchants, et sous son propre poids gmissant, jusqu' ce que se lve le jour de repos pour le juste, de vengeance pour le mchant ; jour du retour de celui si rcemment promis  ton aide, de ce fils de la femme, alors obscurment annonc,  prsent plus amplement connu pour ton Sauveur et ton Matre.  <p> " Enfin, sur les nuages, il viendra du Ciel pour tre rvl dans la gloire du Pre, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors, de la masse embrase, purifie et raffine, il lvera de nouveaux Cieux, une nouvelle Terre, des ges d'une date infinie, fonds sur la justice, la paix, l'amour, et qui produiront pour fruits la joie et l'ternelle flicit. "  <p> L'ange finit, et Adam lui rpliqua pour la dernire fois :  <p> " Combien ta prdiction,  bienheureux voyant, a mesur vite ce monde passager, la course du temps jusqu'au jour o il s'arrtera fix ! Au del, tout est abme, ternit, dont l'oeil ne peut atteindre la fin ! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de pense, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en contenir ; aspirer au del a t ma folie. J'apprends de ceci que le mieux est d'obir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme sa prsence, de reconnatre sans cesse sa providence, de ne dpendre que de lui, misricordieux pour tous ses ouvrages, surmontant toujours le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par des moyens rputs faibles renversant la force du monde, et le sage du monde par la simplicit de l'humble ; je sais dsormais que souffrir pour la cause de la vrit, c'est s'lever par la force  la plus haute victoire, et que pour le fidle la mort est la porte de la vie ; je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais  prsent pour mon Rdempteur  jamais bni. "  <p> L'Ange  Adam rpliqua aussi pour la dernire fois :  <p> " Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. N'espre rien de plus haut, quand mme tu connatrais toutes les toiles par leur nom et tous les pouvoirs thrs, tous les secrets de l'abme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les oeuvres de Dieu dans le Ciel, l'air, la terre ou la mer, quand tu jouirais de toutes les richesses de ce monde et le gouvernerais comme un seul empire. Ajoute seulement  tes connaissances des actions qui y rpondent, ajoute la foi, ajoute la vertu, la patience, la temprance ; ajoute l'amour, dans l'avenir nomm charit, me de tout le reste. Alors, tu regretteras moins de quitter ce Paradis, puisque tu possderas en toi-mme un Paradis bien plus heureux.  <p> " Descendons maintenant de cette cime de spculation ; car l'heure prcise exige notre dpart d'ici. Regarde ! ces gardes que j'ai camps sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche :  leur front, une pe flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va, veille Eve : elle aussi, je l'ai calme par de doux rves, prsages du bien, et j'ai dispos tous ses esprits  une humble soumission. Dans un moment convenable, tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce qu'il importe  sa foi de connatre, la grande dlivrance du genre humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes,  cause des maux passs, cependant encore beaucoup plus consols par la mditation d'une heureuse fin. "  <p> Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivs au bas, Adam courut en avant au berceau o Eve s'tait endormie, mais il la trouva veille ; elle le reut ainsi avec ces paroles qui n'taient plus tristes :  <p> " D'o tu reviens et o tu tais all, je le sais, car Dieu est aussi dans le sommeil et instruit les songes : il me les a envoys propices, prsageant un grand bien, depuis que, fatigue de chagrin et de dtresse de coeur, je tombai endormie ; mais  prsent guide-moi ; en moi, plus de retardement : aller avec toi, c'est rester ici ; rester sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon crime volontaire es banni d'ici ! Cependant, j'emporte d'ici cette dernire consolation, qui me rassure : bien que par moi tout ait t perdu, malgr mon indignit, une faveur m'est accorde : par moi la race promise rparera tout. "  <p> Ainsi parle Eve, notre mre, et Adam l'entendit charm, mais ne rpondit point ; l'archange tait trop prs, et de l'autre colline  leur poste assign, tous dans un ordre brillant les chrubins descendaient : ils glissaient, mtores sur la terre, ainsi qu'un brouillard du soir lev d'un fleuve glisse sur un marais et envahit rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne  sa chaumire. De front, ils s'avanaient ; devant eux, le glaive brandissant du Seigneur flamboyait furieux comme une comte : la chaleur torride de ce glaive et sa vapeur, telle que l'air brl de la Libye, commenaient  desscher le climat tempr du Paradis, quand l'Ange htant nos languissants parents, les prit par la main, les conduisit droit  la porte orientale ; de l aussi vite jusqu'au bas du rocher, dans la plaine infrieure, et disparut.  <p> Ils regardrent derrire eux, et virent toute la partie orientale du Paradis, nagure leur heureux sjour, ondule par le brandon flambant : la porte tait obstrue de figures redoutables et d'armes ardentes.  <p> Adam et Eve laissrent tomber quelques naturelles larmes, qu'ils essuyrent vite. Le monde entier tait devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence tait leur guide. Main en main,  pas incertains et lents, il prirent  travers Eden leur chemin solitaire.  <p> <p> </BODY></HTML> 
