<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 3.2 Final//EN"> <html> <head> <title>Jules Tellier : Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman (1885)</title> <META NAME="DC.Title" CONTENT="Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman">  <META NAME="DC.Creator" CONTENT="Tellier,Jules"> <META NAME="DC.Subject" CONTENT=""> <META NAME="DC.Description" CONTENT=""> <META NAME="DC.Publisher" CONTENT="Biblioth&egrave;que municipale de Lisieux"> <META NAME="DC.Contributor" CONTENT="">  <META NAME="DC.Date" CONTENT="2000">   <META NAME="DC.Type" CONTENT="text">  <META NAME="DC.Format" CONTENT="text/html">  <META NAME="DC.Identifier" CONTENT="http://www.bmlisieux.com/litterature/tellier/2paradis.htm">  <META NAME="DC.Source" CONTENT="Jules Tellier, ses oeuvres.- Paris : Emile-Paul, 1923-1925">  <META NAME="DC.Language" CONTENT="fr"> <META NAME="DC.relation.IsDerivedFrom" CONTENT=""> <META NAME="DC.Coverage" CONTENT="Alg&eacute;rie"> <META NAME="DC.Rights" CONTENT="Public domain"> </head> <body bgcolor="FFFFE8"> <b>TELLIER</b>, Jules (1863-1889) : <i>Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman</i> (1885). <hr> Saisie du texte : S. Pestel pour la collection lectronique de la Bibliothque Municipale de Lisieux (28.III.2000)<br> Texte relu par : A. Gu&eacute;zou<br> Adresse : Biblioth&egrave;que municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex <br> -T&eacute;l. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56<br> M&eacute;l : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com<br> http://www.bmlisieux.com/<br> <hr> <i>Diffusion libre et gratuite (freeware)</i>  <hr> <small>Nouvelle compos&eacute;e en 1885. Premi&egrave;re parution dans les <i>Chroniques</i> en 1887 ; publi&eacute;e dans les <i>Reliques</i> (1890) ; &eacute;dit&eacute;e par <b>Emile-Paul</b> en 1921.<br> Texte &eacute;tabli sur un exemplaire (coll. part.) du recueil  posthume <I>Jules Tellier : ses oeuvres</I> publi&eacute;es par Raymond de <b>La Tailh&egrave;de</b> (Paris : <i>Emile-Paul</i>, 1923-1925.- vol. 1).</small> <hr>  &nbsp; <div align="center"><b>Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman</b><br> par<br> Jules <b>Tellier</b></div>  <center><h3>~~~~</h3></center> &nbsp;  <div align="center"><b>I</b></div>  <p align="justify">Rien n'est plus triste que certains jours d'hiver dans la montagne algrienne. A Constantine, il est des moments o l'on pourrait se croire dans les pays du Nord. Les rues sont noires et l'atmosphre ple ; on a autour de soi le brouillard et sous ses pieds la boue ; on patauge et on grelotte. Mille choses pourtant vous rappellent que vous tes en Afrique : des burnous blancs circulent, accompagns parfois d'un parapluie vert ; des indignes, plus soucieux de leur chaussure que de leur personne, marchent pieds nus, avec leurs sandales  la main ; des Kabyles, juchs sur leurs mulets, vous crient Blek ! d'une voix ennuye ;  et l, un troupeau de chvres, guid par un vieillard biblique, dfile avec lenteur devant les cafs o les Roumis s'absinthent, protgs par les portes bien closes ; et l-haut, sur le minaret dont la partie suprieure se perd dans la brume blanche, un muezzin qu'on ne voit pas hurle mlancoliquement aux quatre coins de l'horizon...</p>  <div align="center"><b>II</b></div>  <p align="justify">C'tait le soir d'un de ces jours-l. On tait en dcembre ; la nuit tait tombe, et le temps tait brumeux et froid. Pourtant le vieux tleb Abd-er-Rhaman-Ben-Lounis se promenait seul, par les ruelles tortueuses du quartier arabe ; et il ne semblait pas qu'il se soucit du froid ni de la brume. Il allait lentement, le vieux tleb, appuy sur son bton, son visage disparaissant  demi sous le capuchon du burnous, sa longue barbe grise tombant sur sa poitrine, pareil ainsi aux derviches qu'on voit dans les images. Les ruelles o il passait taient troites, raboteuses, mal ou point claires, avec des pentes subites et des angles brusques, tantt couvertes et tantt non.  et l, on distinguait de vagues formes blanches, accroupies dans l'enfoncement des portes ou couches sur le rebord des hnoutts. Le vieux tleb, marchant toujours, arriva  cette rue, parallle au ravin, qui traverse le quartier dans toute sa longueur, et il la suivit ; mais aprs avoir fait quelques pas dans la direction de l'antique porte Bb-el-Gebi, il s'arrta devant une maison basse, blanchie  la chaux, ressemblante  toutes les autres.</p>  <p align="justify">C'est bien l, murmura-t-il ; et, tandis que de trs vieux souvenirs lui revenaient  l'esprit, il demeura longtemps immobile, les yeux fixs sur cette maison dans ces tnbres.</p>  <div align="center"><b>III</b></div>  <p align="justify">C'tait bien dans cette maison, en effet, que soixante ans plus tt le vieil Abd-er-Rhaman avait t  l'cole pour la premire fois, avec une foule d'autres enfants  la tte rase, gravement vtus dj du burnous blanc  capuchon, pareils  de petites caricatures gracieuses et solennelles.</p>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman tait un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, un de ces Berbres dont le type tmoigne clairement d'anciennes immigrations celtiques dans l'Afrique du Nord. De tous les coliers qui venaient l il tait le plus curieux de savoir. Aussi, plus tard, il tudia sous bien d'autres matres, et il apprit bien d'autres choses. Et comme il tait riche, parvenu  l'ge d'homme, il ne fut point forc de pratiquer un mtier pour vivre, et pendant de longues annes il continua paisiblement ses lectures et ses tudes.</p>  <p align="justify">Mais les Franais entrrent un jour  Constantine, et ces nouveaux venus firent perdre  Abd-er-Rhaman toute la paix de son esprit. Son ducation les lui faisait har, et cependant on ne sait quelle sympathie l'attirait vers eux. Il apprit leur langue et lut leurs livres. Jusque-l, il avait cru au Koran d'une foi absolue ; mme il avait  peine imagin qu'on pt n'y point croire. Sans doute, il avait de tout temps connu des juifs ; mais les juifs n'taient pas pour lui des hommes. Les chrtiens le troublrent profondment. Leurs opinions s'emparrent de sa pense, et n'en sortirent plus. Chaque jour il conut quelque doute nouveau ; et  la fin il ne resta presque plus rien en lui de la foi du temps jadis.</p>  <div align="center"><b>IV</b></div>  <p align="justify">Ce soir-l le vieux tleb tait plus que jamais tourment par ses doutes ; et c'est pourquoi le dsir lui tait venu de revoir la maison o, tout enfant, il avait commenc  apprendre la parole du prophte. Mais cette vue ne fit que l'attrister davantage, et, en reprenant sa marche, il ne put s'empcher de retomber dans ses rflexions.</p>  <p align="justify">Avant de sortir, il avait relu la belle et trange page du Koran sur Marie, mre de Jsus : Fais mention de Myriam quand elle s'loigna de sa famille, et qu'elle se dirigea du ct oriental... Malgr lui, il songeait  Assa que les juifs avaient crucifi et qu'adoraient les chrtiens. Ne pouvait-il tre vraiment le fils de Dieu ? D'aprs le Koran mme, un ange annona la naissance  Myriam, et elle le conut par une opration surnaturelle. Allah avait-il jamais autant fait pour un autre prophte ? Et une telle faveur ne rvlait-elle pas un tre unique, suprieur  tout le reste des hommes ?</p>  <p align="justify">La mission de Mohammed, aprs tout, n'tait pas si bien prouve. Lui-mme dans le Koran dclarait  vingt reprises qu'il n'avait pas reu d'Allah le don des miracles. Assa le possdait, lui. Il gurissait les lpreux et les aveugles de naissance ; et mme, avec un peu de boue, il faonna un oiseau qui se mit  voler.</p>  <p align="justify">Passe encore qu'Allah et refus le don des miracles  Mohammed ; mais lui avait-il vraiment accord celui de connatre l'avenir ? Les prdictions du prophte ne se vrifiaient plus. Si les infidles vous combattent, avait-il dit, ils ne tarderont pas  prendre la fuite ; ils ne trouveront ni secours ni protecteur. Or, les chrtiens avaient vaincu les croyants dans presque toutes les batailles ; ils taient en Afrique depuis cinquante ans, et on n'esprait point les en chasser de sitt. La parole de Mohammed tait donc convaincue de fausset, -  moins pourtant qu'Allah ne voult, en donnant la victoire aux chrtiens, punir son peuple de ses fautes, ou peut-tre prouver sa fermet dans la foi.</p>  <p align="justify">Comment sortir de tous ces doutes ? Plus Abd-er-Rhaman mditait, plus il lui semblait difficile de dcider entre les deux religions. La question tait grave, pourtant. L'vangile le menaait de l'enfer s'il doutait de la divinit de Jsus ; le Koran le menaait du Gehennam s'il ne croyait point  la mission de Mahomet.</p>  <p align="justify">En songeant  tout cela, le vieux tleb continuait sa promenade. Rien ne le rappelait au logis, car jamais il n'avait pris de femme, et il n'tait attendu que de ses serviteurs. Aussi, du quartier arabe, il monta jusqu' la rue Nationale, et de la rue Nationale jusqu' la rue de France. C'tait, en un quart d'heure, passer, pour ainsi dire, d'un monde  un autre. Tout  l'heure, dans les ruelles barbares, voisines du ravin, il et pu se croire encore aux temps de son enfance, ou mme, s'il et voulu, au sicle du Sultan Haroun-er-Raschid. Maintenant, il tait dans une ville tout europenne. Les Franais, toujours presss d'aller on ne sait o, le coudoyaient sur l'asphalte du trottoir, clair par des rverbres disposs  distances gales. Au milieu du brouillard, brillaient les talages des magasins de nouveauts et les bocaux rouges et verts des pharmacies  l'instar de Paris. Il arriva sur la place Nemours. Des fiacres stationnaient devant le thtre. Comme c'tait l'entr'acte, il y avait foule sur les marches de l'difice, inaugur depuis peu. Une grande affiche rouge lui apprit qu'on reprsentait <i>Madame Favart</i>.</p>  <p align="justify">Il sentait obscurment une corrlation entre sa destine et celle de cette Constantine o il avait toujours vcu. Depuis l'arrive des Roumis, elle avait autant chang que lui et il avait autant chang qu'elle. Comme son esprit, aprs avoir t jadis simple et harmonieuse, elle tait aujourd'hui trouble et composite ; et les choses nouvelles, en se substituant  et l aux choses anciennes avaient produit dans les rues de la ville le mme mlange incohrent et disparate que dans le cerveau du tleb.</p>  <p align="justify">Il se promena longtemps dans la rue de France, bien que le brouillard et le froid eussent encore augment. Quand il reprit enfin le chemin de sa maison, la nuit tait dj avance. Le silence tait absolu. Seulement, dans les sombres ruelles, on entendait de loin en loin le ahan rythm d'un boulanger arabe, qu'on pouvait voir travailler, demi-nu, en regardant  travers les planches mal jointes du hnoutt.</p>  <div align="center"><b>V</b></div>  <p align="justify">Le lendemain, le vieil Abd-er-Rhaman ne put se lever. Il avait trop prolong sa promenade nocturne. Une pleursie se dclara, et s'aggrava jusqu' ne plus laisser d'espoir.</p>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman, tendu sur son lit, trs sombre, ne rpondait pas mme aux paroles d'encouragement de ses serviteurs et des quelques amis qui venaient le voir. Maintenant qu'il se sentait mourir, ses incertitudes lui revenaient plus poignantes. Il tait moins tourment par la douleur que par le doute ; il avait moins peur de la mort que de la vie future.</p>  <p align="justify">Enfin, un soir, comme il tait au plus mal, le domestique multre qui le veillait le vit sourire tout  coup. Le vieillard avait trouv un moyen d'assurer son salut, en dpit de ses doutes, un expdient  la fois subtil et naf, comme ceux des enfants ou des sauvages.</p>  <p align="justify">- Frach, dit-il, envoie quelqu'un me chercher le premier prtre de la grande mosque des chrtiens ; et, surtout, qu'on veille bien  ce que personne ne le voie entrer.</p>  <p align="justify">Lorsqu'il fut seul avec le prtre, Abd-er-Rhaman lui dclara qu' son lit de mort il entendait embrasser la foi chrtienne. Aprs quelques interrogations, le prtre le jugea digne de recevoir les sacrements ; il le baptisa et le fit communier.</p>  <p align="justify">- Mon fils, lui dit-il ensuite, ayez confiance en Christ, car c'est lui le matre qui paie l'ouvrier de la dernire heure  l'gal de ceux de la premire, et c'est lui le berger qui se sent plus de tendresse pour la brebis retrouve que pour celles qui sont toujours restes au bercail.</p>  <p align="justify">- Frach, dit Abd-er-Rhaman, ds que le prtre l'eut quitt, commande qu'on m'aille chercher l'iman de la mosque de Sidil-Akdar.</p>  <p align="justify">Lorsque l'iman fut prs de lui, Abd-er-Rhaman lui dclara qu'il mourait en fidle croyant, et lui demanda la bndiction mahomtane.</p>  <p align="justify">- Mon fils, lui dit l'iman, je te connais. Tu n'es pas un de ces musulmans livrs aux vices qui subiront pendant sept mille ans les tourments du Gehennam, avant de pntrer dans le jardin des bienheureux. Tu ne t'es point adonn au vin ni aux autres boissons fermentes ; tu as observ les jenes, les prires et les ablutions ; tu as fait l'aumne aux prtres et aux pauvres : tu jouiras de la rcompense que tes oeuvres t'ont mrite. Je te bnis au nom du Clment et du Misricordieux, et de Mohammed qui est son prophte !</p>  <p align="justify">Et, avant de sortir, il tendit solennellement ses deux mains au-dessus de la face ple et dcharne du mourant.</p>  <p align="justify">Pendant les heures qui suivirent, le vieux tleb, qui s'affaiblissait de plus en plus, adressa tour  tour des prires ferventes  Assa et  Mohammed. Cette nuit-l, par un prodige unique, il eut vraiment deux croyances, absolues toutes les deux : car il ne les comparait plus et ne s'arrtait plus  leurs contradictions ; il se contentait de songer sparment  chacune d'elles, et d'y adhrer de toutes les forces de son me.</p>  <p align="justify">Un grand frisson le traversa, et il connut qu'il allait mourir. Il se souleva  demi sur sa couche, et il eut encore la force de se recommander  voix haute  ses deux matres, en un double lan de foi et d'amour :</p>  <p align="justify">- Sidi Assa, prends piti de moi au moment o je vais paratre devant Dieu dont tu es vraiment le fils ! - Sidi Mohammed, ne m'abandonne pas au moment o je vais tre jug par Allah, dont tu es vraiment le prophte !</p>  <p align="justify">Ce dernier effort l'puisa. Il retomba, inerte. Il tait mort.</p>  <p align="justify">Au mme moment, l'me d'Abd-er-Rhaman s'leva dans l'air suprieur, laissant les prtres des deux religions se disputer ici-bas son enveloppe mortelle.</p>  <div align="center"><b>VI</b></div>  <p align="justify">L'me d'Abd-er-Rhaman tait une vapeur subtile, transparente, figurant exactement le corps qu'elle avait habit. Le vieux tleb avait toujours sa longue barbe grise et son front chauve. Seulement, il tait nu, et deux ailes lui taient venues sur le dos.</p>  <p align="justify">En se balanant dans l'air, il regarda d'abord avec complaisance les maisons de Constantine, qui se massaient confusment au-dessous de lui. Quand il leva les yeux, il aperut deux anges qui venaient de deux points opposs de l'horizon. En un clin d'oeil, l'un fut  sa droite et l'autre  sa gauche. Le premier tait un ange blanc, d'une beaut si douce qu'on ne peut l'exprimer. Le second tait beau aussi, mais d'une beaut sombre ; et tout son corps tait noir comme l'bne. Le premier tenait une palme, et c'tait Raphal, qui est l'Ange-de-la-Gurison pour les chrtiens. Le second tenait une couronne, et c'tait Azral, qui est l'Ange-de-la-Mort pour les Musulmans.</p>  <p align="justify">- Abd-er-Rhaman, dit Raphal, prends cette palme, et suis-moi dans le paradis de Jsus.</p>  <p align="justify">- Abd-er-Rhaman, dit Azral, prends cette couronne, et suis-moi dans le paradis de Mohammed.</p>  <p align="justify">- Esprits, leur rpondit Abd-er-Rhaman,  pourquoi me tromper ainsi et vous jouer de moi ? Pendant mon existence terrestre, je n'ai pas su dcouvrir quelle religion tait la vraie ; mais jamais je n'aurais imagin qu'un tel doute pt me suivre au milieu des habitants du ciel.</p>  <p align="justify">Raphal sourit en entendant ces paroles.</p>  <p align="justify">- Abd-er-Rhaman, dit-il, sache enfin qu'aucune religion n'est plus vraie que les autres, parce que toutes sont galement vraies  la fois. Toutes les croyances de l'homme enfantent leurs objets. Le paradis et l'enfer de Jsus existent vraiment pour les chrtiens, et vraiment aussi le Jardin et la Ghenne de Mahomet pour les musulmans. La ralit dans l'au-del se modle pour chacun de vous sur le songe qu'il a fait sur terre ; et c'est de ce que vous avez rv pendant la vie que se compose votre destin aprs la mort. L'homme qui a cru  une religion l'a rendu vraie pour lui en y croyant ; et il est jug par elle. S'il est digne de rcompense d'aprs son systme, il jouit prcisment du bonheur qu'il a espr ; s'il est digne de punition d'aprs sa doctrine, il subit prcisment les tortures dont il a eu peur. Or tu as vcu d'une vie innocente et candide entre toutes, et jusque dans la vieillesse ton me est reste blanche comme celle d'un petit enfant. En mme temps, plus avis que tous les autres hommes, tu as fait deux rves, tu as accompli d'un coeur soumis les prescriptions matrielles de deux religions, et au dernier moment au moins tu as eu un lan de foi sincre vers chacune d'elles. Aprs une vie comme la tienne, celui-l est en rgle avec le Christ qui rclame les sacrements chrtiens, et qui invoque avec foi le nom du Sauveur ; celui-l est en rgle avec Mahomet qui reoit la bndiction musulmane, et qui invoque avec foi le nom du Prophte.Tu es galement pur,  Abd-er-Rhaman, soit qu'on te juge par l'une ou par l'autre de tes deux croyances ; et c'est pourquoi tu peux maintenant choisir entre deux faons d'tre heureux  jamais.</p>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman, immobile dans les airs entre ses deux compagnons, regardait la terre tout en coutant Raphal, et se taisait. Quand il releva la tte pour parler, sa dcision tait prise ; il allait choisir d'entrer dans le paradis de Mohammed. Mais il regarda Raphal avant de rpondre, et soudain il changea de pense. Raphal tait trs beau et le regardait trs doucement. Abd-er-Rhaman demanda au bel ange de le conduire dans le paradis de Jsus.</p>  <p align="justify">- Soit, dit Azral en souriant  son tour. Mais si jamais tu te fatigues du bonheur qu'il va t'offrir, viens seulement  la porte de son paradis et appelle-moi. Je te conduirai dans le jardin du Prophte.</p>  <div align="center"><b>VII</b></div>  <p align="justify">C'tait un lieu sduisant au premier abord que celui o Raphal conduisit Abd-er-Rhaman. Des trnes y taient disposs en nombre infini ; chaque lu en avait un qui lui tait assign, et Abd-er-Rhaman eut le sien comme les autres.</p>  <p align="justify">D'abord, il resta longtemps  sa place, immobile et comme en extase. Des milliers d'anges et de bienheureux chantaient des hymnes au Trs-Haut, en s'accompagnant sur la harpe et sur le luth. Leurs instruments rendaient des sons bien autrement harmonieux que ceux des instruments terrestres de mme nature, et leur chant tait plus doux mille fois que n'est ici-bas celui de la calandre ou du rossignol. Si Abd-er-Rhaman et connu l'Empyrologie et le trait des Occupations des Saints, il et srement avou sans difficult que la musique cleste mritait le bien qu'en dit Henao, et que les voix des lus n'taient point indignes des loges qu'en fait Henriquez.</p>  <p align="justify">Cependant, peu  peu, le ravissement se dissipa, et Abd-er-Rhaman n'prouva plus qu'un plaisir assez calme. Il en vint mme  se sentir un peu lass par tant de musique ; il lui semblait que si on et interrompu le concert un moment, il en et joui davantage ensuite. Mais le concert du paradis ne s'interrompt jamais : de loin en loin un choeur de chrubins se substitue  un choeur de sraphins ; des bienheureux viennent prendre la place d'autres bienheureux fatigus ; et c'est tout. Le nombre des excutants reste toujours le mme, et le bruit qu'ils font n'augmente ni ne dcrot, car il serait peu sant de chanter tantt plus haut et tantt plus bas une gloire qui ne peut ni diminuer ni grandir, et d'adresser un hommage changeant  Celui qui ne change jamais. C'est le Zabour du saint roi David que les phalanges clestes chantent ainsi en choeur ; quand on est arriv  la fin du vieux recueil, on revient tout de suite au commencement ; et il n'y a point de raison pour que cela finisse.</p>  <p align="justify">Le lieu, d'ailleurs, offrait d'autres ressources. Abd-er-Rhaman se mit  errer  travers le paradis, suivant des yeux les anges qui glissaient de tous cts, lgrement vtus de longues robes blanches, avec des ceintures d'or et des toles vertes.</p>  <p align="justify">Les anges sont fort beaux, et le jsuite Crasset ne s'est point avanc trop en crivant qu'il y a grand plaisir  les voir, et que rien parmi nous n'approche de leur beaut. Malheureusement, comme un ange n'est point agit d'motions diverses, on ne voit point non plus d'expressions diffrentes se succder sur son visage ; et sa beaut immobile est plus semblable  celle d'une figure peinte qu' celle d'un tre vivant. En outre, comme dans l'me de tous les anges habitent des vertus identiques, un charme identique aussi est rpandu sur leurs traits, et il arrive qu'ils se ressemblent tous, et qu'aprs en avoir vu un on peut se dispenser de regarder tous les autres. Ils sont diviss en neuf choeurs, il est vrai ; mais rien n'est semblable  une Puissance comme une Principaut, et, quelque attention qu'on y mette, on n'arrive pas toujours  distinguer clairement une Domination d'une Vertu-des-Cieux.</p>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman se fatigua  de regarder toutes ces belles ombres. Il alla contempler Dieu, et s'en fatigua de mme. Cela aussi tait toujours la mme chose ; et d'ailleurs, on ne voyait que trs vaguement.</p>  <p align="justify">Ses frres les bienheureux l'occuprent plus longtemps. Leur foule tait curieuse, en effet, parce qu'elle tait trangement mle. S'il y en avait parmi eux dont le visage exprimait une douceur ineffable, il y en avait d'autres, en grand nombre, dont l'aspect tait rbarbatif et le regard patibulaire. Abd-er-Rhaman apprit que c'taient des voleurs et des faussaires, des chourineurs et des assassins, des tueurs de femmes et de petits enfants,  qui la peur avait donn au dernier moment le repentir et la foi, et qui avaient reu les sacrements avant de marcher au supplice. La calme existence du paradis n'avait pu modifier leurs traits ; la frocit y subsistait, quelque peu attnue peut-tre et plus vague, comme sur le visage d'un monstre endormi. Abd-er-Rhaman n'aimait point se trouver face  face avec un de ces lus ; il sentait bien,  la faon dont ils fixaient sur lui leurs yeux troubles, qu'ils n'avaient au fond rien perdu de leurs instincts d'autrefois ; et il ne pouvait s'empcher de songer que si les Esprits eussent t assez matriels pour donner et recevoir des coups, le paradis du doux matre Galilen et eu besoin d'une police bien vigilante pour ne point devenir tout  fait inhabitable aux gens pacifiques.</p>  <p align="justify">Cependant, Abd-er-Rhaman, maintenant que ses oreilles s'habituaient au retentissement de la musique cleste, commenait  percevoir des bruits lointains qui ne l'avaient point frapp jusque-l. Il entendait comme une grande rumeur, interminable et gmissante, et plus triste que la voix du vent lorsqu'il s'engouffre dans les chemines, ou que celle de la mer quand elle se brise sur les grves. Il demanda ce que c'tait ; on le lui dit. Cette rumeur lointaine tait compose de millions de sanglots et de cris de rage ; et c'tait la plainte des chrtiens morts coupables suivant leur doctrine, et que faisaient hurler les tortures de l'enfer. Ces damns n'taient point tous de grands criminels. Un des lus avait parmi eux ses deux frres, et il conta leur histoire  Abd-er-Rhaman. C'taient deux catholiques fervents. Le premier avait toujours vcu en honnte homme, mais il tait mort subitement au milieu d'une nuit d'amour illgitime ; le second avait toujours vcu en homme de bien, mais il avait pri de mort violente le lendemain du premier vendredi o il avait nglig l'abstinence prescrite ; et tous les deux subissaient maintenant les tourments que, pendant leur vie, ils avaient cru rservs  l'homme en de tels cas.</p>  <p align="justify">Ces rcits, et cette rumeur lamentable entendue au loin mirent au coeur d'Abd-er-Rhaman une grande tristesse et une grande piti ; mais cette piti et cette tristesse elles-mmes ne suffirent bientt plus  l'occuper ; et il sentit s'alourdir peu  peu sur sa pense le poids d'un immense ennui.</p>  <p align="justify">Alors il interrogea les autres bienheureux, et il s'aperut qu'ils taient tous possds d'un ennui gal, que tous taient accabls de la monotonie de leur bonheur, et qu'il n'y avait point un seul d'entre eux qui ne ft rassasi de contempler toujours le mme ange, indfiniment multipli, et d'entendre chanter toujours les mmes vers, aux sons ternels de la harpe et du psaltrion.</p>  <p align="justify">- Mon fils, lui disait un jour un vieillard  longue barbe blanche, on me nommait autrefois Raban-Maur, et j'tais clbre pour ma tristesse autant que pour mon savoir entre tous les moines de l'abbaye de Fulda. Mais, si triste que j'aie t sur terre, je le suis devenu bien davantage encore depuis mille ans que j'habite au ciel. Ma fatigue a t en grandissant de sicle en sicle, et elle est aujourd'hui sans bornes. Depuis longtemps j'ai perdu le courage de me plaindre et d'errer de l'un  l'autre, comme tu fais dans l'inquitude de ton inaction. Je ne m'loigne plus de ce sige o tu me vois ; j'y passe des jours sans faire un mouvement et des mois sans me lever. Ma seule consolation est de songer que ces choses ne doivent pas durer toujours, et mon seul souci de mesurer le temps qu'ellles peuvent mettre encore  finir.</p>  <p align="justify">- H quoi ! dit Abd-er-Rhaman, n'es-tu point immortel, et le paradis doit-il finir un jour ?</p>  <p align="justify">Le vieillard leva la tte et le regarda, puis il reprit, laissant tomber de ses lvres les paroles les plus abondantes, monotones et froides, comme le ciel  laisse tomber les neiges, sans les hter, ni les ralentir, avec un air d'inconscience et d'ennui :</p>  <p align="justify">- Chacun des paradis et des enfers est comme la projection d'un rve humain sur le mur de l'abme ; mais pour enfanter un enfer et un paradis, il ne suffit point d'un lan parti d'une me et d'un rayon sorti d'un oeil ; une croyance qui n'a qu'un fidle ne produit qu'un fantme inconsistant et qu'une insaisissable bauche ; et tout rve solitaire est un rve perdu. Lorsqu'une doctrine n'est partage que par un trs petit nombre d'hommes, ses adhrents se trouvent  leur mort dans le vide et dans le noir, au milieu de vagues linaments sans matire et sans forme ; et comme c'est une loi de la nature que tout tre s'identifie avec le milieu o il est jet, eux-mmes s'vanouissent aussitt et rentrent au Nant. Mais quand beaucoup d'yeux humains sont fixs  la fois sur le mme rve, tous les rayons sortis de ces yeux se runissent et se fcondent mutuellement ; le rve se condense et devient ralit ; et ceux qui y ont cru pendant qu'ils vivaient en jouissent pleinement ds qu'ils sont morts. C'est ce qui nous est arriv,  nous tous qui sommes ici. Prends-y bien garde, pourtant : ni ces choses, ni ces tres, ni ces harpes, ni ces anges, rien de ce que tu vois n'a un principe propre d'existence, et ne saurait durer par soi-mme , rien de tout cela ne peut subsister si le rve qui l'a cr ne continue  l'entretenir. Or, ni toi ni moi nous ne rvons plus, ni personne d'entre nos compagnons : car la possession tue le dsir ; et commencer  jouir, c'est finir de rver. Il faut donc que ce soit le rve des hommes terrestres qui, en se continuant sans trve, alimente la ralit de ce qui nous entoure ; et cela est ainsi en effet. Voici ce trne o je suis assis ; considre ces anges qui passent devant nous : ces objets, qui te semblent exister par eux-mmes, reoivent  tout moment leur existence de l'extrieur. Ainsi, lorsque tu tais sur la terre, tu regardais le disque de la lune, et tu ne t'apercevais point qu'il ne brillait que par une suite ininterrompue de rayons qui lui venaient du soleil. Que le soleil plisse, et la lune deviendra moins brillante ; que le soleil s'teigne, et la lune disparatra  son tour. De mme, les paradis et les enfers perdent de leur consistance  mesure que la croyance dont ils procdent s'affaiblit parmi les hommes ; et quand une religion meurt, le mme jour qui la voit s'teindre sur terre voit aussi disparatre dans l'au-del les derniers vestiges de ce qu'elle y avait cr. Et c'est la destine des damns comme des lus de suivre le lieu qu'ils habitent dans ses vicissitudes, et de l'accompagner dans sa disparition.</p>  <p align="justify">Voil comment beaucoup de paradis et d'enfers ont pri tour  tour, et comment il ne reste plus rien maintenant du Valhalla des Scandinaves, ni de l'Amenths des gyptiens. Les Champs-lyses aussi et le Tartare des vieux paens se sont vanouis ds qu'ils n'ont plus eu de croyants sur la terre ; et avec eux ceux qui les habitaient sont rentrs dans le nant. Et vraiment les innocents n'en ont pas t moins joyeux que les coupables, ni les bienheureux moins satisfaits que les condamns.</p>  <p align="justify">Songes-y, en effet : le bonheur qu'ils avaient rv ne consistait que dans le calme et dans la mmoire de leur existence terrestre. Que dirais-tu de l'homme qui jetterait un verre d'eau rougie de vin dans un tonneau, puis dans le Tibre, et qui croirait que le tonneau d'abord, et le fleuve ensuite, en vont prendre la couleur et le got ? Ils taient pareils  cet insens, eux qui jetaient, pour l'occuper, dans l'ternit vide, compose de myriades et de myriades d'annes,  leur misrable vie d'un jour, avec les soucis qui avaient suffi pour la remplir. Aussi, quelle grandissante dception dans le coeur de ces lus ! Il leur fallait nourrir de longs sicles de rve avec le souvenir de quelques courtes annes d'action ; leur pense leur apparaissait plus mesquine,  mesure que le temps qu'ils avaient pour s'y livrer devenait plus long ; le contenu semblait de plus en plus disproportionn, eu gard au contenant ; l'existence lysenne n'tait qu'une rallonge toujours plus inutile et plus insipide  l'existence terrestre ; et ceux-mmes qui avaient trouv le plus intressant de vivre finissaient par trouver fastidieux d'avoir vcu. Achille aprs dix sicles de conversations avec Patrocle sur leurs dix annes de combat devant Troie, n'tait pas moins exaspr par l'ennui que Tantale par la soif ; Didon, depuis mille ans qu'elle ne faisait autre chose que de songer  la trahison d'ne, tait aussi lasse de rouler ses souvenirs en son coeur qu'Ixion de tourner sa roue devant ses pas ; et les potes eux-mmes, les potes divins dont a parl Virgile, couchs sur les gazons ternels, se laissaient aller  une oisivet morne, et prenaient en dgot leur lyre et leur art, lasss qu'ils taient de se rciter leurs anciennes chansons, et ne trouvant point de matire  en composer de nouvelles, parce que les choses autour d'eux restaient toujours les mmes.</p>  <p align="justify">Nous aussi, nous sommes destins  disparatre avec tout ce qui nous entoure ; et cette disparition, qui sera complte le jour o il n'y aura plus une me chrtienne chez les vivants d'en bas, nous y marchons graduellement  mesure que la foi diminue parmi eux. Jadis, au temps o j'arrivai ici, nous avions tous des corps matriels et tangibles, et c'tait avec de lourdes cls, en fer vritable, que Pierre faisait tourner sur ses gonds la porte norme du paradis. Mais maintenant, nous sommes, comme tu le vois, trs semblables  des ombres ;  travers la porte, devenue transparente, on aperoit distinctement le vide extrieur ; deux ou trois seulement d'entre nos saints ont conserv leurs auroles ; et les feux mmes de l'enfer sont devenus beaucoup plus supportables qu'ils n'taient il y a cinq cents ans.</p>  <p align="justify">C'est ainsi,  Abd-er-Rhaman, que nous, qui sommes ici depuis longtemps, de sicle en sicle nous nous sentons dcrotre et mourir, tels que des restes de feu qui s'teignent dans la cendre, ou que des flocons de neige qui se fondent sur les eaux. De corps que nous tions, nous sommes devenus fantmes ; ces fantmes deviendront fume, et cette fume deviendra nant. Et loin d'accuser le destin, nous le remercions d'en avoir dispos ainsi, de n'avoir pas voulu que nous fussions chtis ternellement de la niaiserie de notre rve mystique, et de nous avoir rserv pour l'avenir le repos que nous aurions d lui demander ds l'abord... -</p>  <p align="justify">De tels discours n'taient point pour remettre la joie au coeur d'Abd-er-Rhaman ; et la tristesse du tleb ne fit en effet que grandir.</p>  <p align="justify">Du reste, il n'avait qu' vouloir pour changer de sjour ; et ce privilge tait fort envi des autres lus, de ceux-l surtout que le scrupule avait fait vivre dans la continence. Comme,  sa place, ils se seraient hts d'changer les mornes plaisirs de ce paradis de fantmes contre les solides jouissances du jardin de Mahomet ! Ils le lui disaient, et ils le regardaient avec un sourire triste et jaloux, car aucun regret n'gale en amertume celui des lus qui n'ont pas aim.</p>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman, lui aussi, avait ide que la socit des houris lui serait de plus de ressource que celle de ces ombres dsoles. Il se dcida  partir. Une grande foule l'accompagna par curiosit jusqu' la porte. Il cria : Azral !</p>  <p align="justify">Azral est un ange fort occup ; mais il se dplace si rapidement qu'il semble participer  l'ubiquit divine. En une seconde, il fut prs d'Abd-er-Rhaman ; une seconde plus tard tous les deux avaient disparu. Ce passage de l'ange noir donna  toutes les mes qui taient l un peu de divertissement et d'oubli. On s'amusa un instant dans le paradis chrtien : et cela fit qu'on s'y ennuya beaucoup plus aprs.</p>  <div align="center"><b>VIII</b></div>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman avait t tourdi par la rapidit du vol d'Azral. Quand il reprit connaissance, il n'avait plus prs de lui l'ange noir.</p>  <p align="justify">Il n'tait plus au pays des fantmes, et il n'tait plus un fantme lui-mme. Son corps tait redevenu matriel, et ses pieds reposaient sur un terrain solide. Du reste, la nuit tait profonde autour de lui. Un vent chaud lui frappait la face, et il le sentait venir de l'ouverture d'un gouffre trs proche. Il sentait aussi qu'il n'tait point seul en ces tnbres silencieuses, mais entour de beaucoup d'tres qui comme lui se taisaient et attendaient comme lui : et cette pense lui fit peur.</p>  <p align="justify">Brusquement, un jet de flamme s'lana du gouffre, pareil  un grand oiseau rouge. A cette lueur subite, Abd-er-Rhaman vit une lame mince et tranchante comme celle d'un rasoir, qui partait du sol mystrieux o il se trouvait et qui s'allongeait sur le gouffre  perte de vue. Malgr lui, il songea au nouveau pont El-Kantara que les Roumis ont jet sur le Rummel : ce support sommaire lui en fit apprcier l'asphalte, et cet clairage initial lui en fit regretter les rverbres. Ctait l'endroit terrible, tel que l'ont dcrit Yahia-ben-Salem et Mohammed-ben-Abdallah. Ce pont tait le pont Sirath, et ce gouffre tait le Gehennam.</p>  <p align="justify">On lui prit la main, et il suivit l'ange qui l'avait prise. L'ange l'amena au bord du pont de Sirath et l'y fit marcher, tandis que lui-mme se tenait  sa droite, suspendu dans le vide. Abd-er-Rhaman avana : le pont tranchant ne lui meurtrit point les pieds, et il ne trbucha point dans l'abme. Trois grandes flammes rouges, semblables  la premire, lui montrrent tour  tour, en des visions soudaines, les trois pavillons redoutables. Il les dpassa tous trois sans tomber, le premier parce qu'il n'avait blasphm ni Allah ni le Prophte, le second parce qu'il n'avait point fait de mal aux hommes, et le troisime parce qu'il n'avait point nglig les ablutions ni le jene.</p>  <p align="justify">Quand Abd-er-Rhaman fut au bout du pont, l'ange le laissa seul, et il se trouva devant une porte immense, qui s'ouvrit d'elle-mme  deux battants. Il tait dans le premier ciel, dont les murailles sont d'argent fin, et qu'habitent les Anges-Animaux. Chacun de ces anges a la forme d'une espce de btes terrestres, et prside  ses destines ; l'ange des rats a la taille de nos lphants, et celui des lphants la hauteur de nos palais. Les uns hurlent et les autres sifflent ; beaucoup s'entrepoursuivent et s'entrefuient ; et, toujours traqu par l'Ange-des-Loups, l'Ange-des-Moutons ble et court lamentablement, et depuis des sicles n'a point cess de bler ni de courir. Abd-er-Rhaman ne fit que passer dans cette mnagerie ; et il traversa cinq autres cieux sans s'y arrter davantage. Il y vit des pierres prcieuses et de l'or, - trop d'or et de pierres prcieuses, - des pavs de rubis, des colonnes d'meraude et des boiseries de santal, et beaucoup d'autres choses resplendissantes, monotones et inutiles. Et la route commenait  lui sembler longue, lorsqu'il arriva enfin au septime ciel. </p>  <p align="justify">Au moment o il entrait dans le jardin, son corps, qui tait nu, se trouva tout  coup vtu d'une longue robe de soie verte, et, ds ses premiers pas, il sentit que l'atmosphre seule pntrait tout son tre d'une batitude divine.</p>  <p align="justify">Ce qu'est ce lieu, aucune langue humaine ne saurait le dire. C'est le jardin de dlices, le grand jardin ternellement vert, que des rivires blanches arrosent de lait, et que des fleuves rouges arrosent de vin ; c'est la retraite apaise et radieuse o le ciel n'est qu'un sourire, o le vent n'est qu'un parfum et o la terre n'est qu'une fleur ; c'est l'endroit unique qui comble avant qu'ils ne soient forms tous les dsirs des yeux et tous les rves de l'me ; c'est la demeure bnie, ineffable et suprme, o celui qui s'est pench pour ramasser un caillou tient dans sa main une perle, o celui qui s'est arrt pour couter le gazouillement d'un oiseau entend la chanson d'un gnie, o celui qui a lev le bras pour cueillir une grenade voit la grenade cueillie se transformer en femme. Et ce paradis est l'oeuvre d'un rve oppos en tout  celui des chrtiens : l'homme en le crant a bien vu qu'entre Dieu et lui, c'est lui qui est le faible, et que le faible a droit  l'gosme ; et sans chercher  faire quelque chose pour l'ternel, avec une hardiesse d'enfant, il a signifi  l'ternel de tout faire pour lui. L, le but poursuivi n'est pas la gloire du Crateur, mais le bonheur de la crature ; les choses ne sont point tournes vers le Tout-Puissant pour lui chanter des louanges dont il n'a que faire, mais vers les atomes pour leur donner la joie dont ils ont tant besoin ; et loin que l'homme doive se dtacher de sa personne pour se donner  Dieu, il semble que ce soit Dieu lui-mme qui se multiplie sous toutes les formes sensibles afin de se donner  l'homme.</p>  <p align="justify"> et l, des bienheureux taient couchs nonchalamment au pied des arbres, les uns seuls, et les autres avec des femmes sans voile, aux yeux noirs, qu'Abd-er-Rhaman comprit tre des houris. Deux anges vinrent au-devant du tleb, et le conduisirent sous l'immense arbre El-Mentaha. L tait dresse une longue table faite d'un seul diamant ; et, autour de cette table, des milliers de bienheureux, tous vtus de longues robes vertes qui les rendaient pareils vaguement  de grands perroquets, adosss tous sur de larges siges de repos prs de houris aux yeux noirs, mangeaient dans des plats d'argent des choses inconnues sur terre, et buvaient l'eau de Selsibil dans des coupes d'or. Abd-er-Rhaman ne trouva point  ces lus un air aussi allgre qu'il s'y attendait, et il pensa qu'ils taient bien difficiles. Puis l'eau de Selsibil l'emplit d'une grande joie, et il ne s'inquita plus de ce que ressentaient les autres.</p>  <p align="justify">Les serviteurs taient des gnies adolescents, dont les regards se voilaient si joliment sous leurs cils longs qu'ils donnaient envie de les baiser tous. Abd-er-Rhaman prit une orange dans un bassin d'argent que lui prsenta un de ces gnies ; et en ouvrant le fruit, il en vit sortir une manire de jouet vivant qui grandit en un instant jusqu' devenir une femme plus belle que tous les dsirs. Quand la nuit descendit, tendre et divine, il se retira avec sa compagne dans un pavillon fait d'une perle creuse ; et, comme il en passait le seuil, il entendit retentir  travers le jardin une grande voix qui lui sembla comme l'cho de l'allgresse qui chantait dans son coeur. C'tait la voix mystrieuse qui chaque soir fait entendre aux lus ces paroles :</p>  <p align="justify">- Voil le paradis qui vous fut promis en rcompense de vos oeuvres !</p>  <p align="justify">Pendant beaucoup de jours, la promenade dans le jardin l'emplit du mme bien-tre, l'eau de Selsibil lui donna le mme enivrement, et les vierges clestes lui inspirrent la mme ardeur. Bien des soirs encore il rentra dans sa perle creuse avec quelque houri d'une des quatre espces qui sont au ciel. Puis arriva le dnoment fatal. Un jour, il eut moins de got pour les ombrages, et moins d'empressement  boire l'eau merveilleuse ; et le soir, il dut s'avouer qu'il tait las des vierges rouges autant que des blanches, et des vierges jaunes autant que des vertes.</p>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman, ce soir-l, se promena seul  travers les alles sombres, et il chercha  s'expliquer l'inquitude qui l'oppressait. En y songeant, il lui sembla que c'tait de la plnitude mme de sa satisfaction que venait tout son mal. Il aurait voulu qu'il lui manqut au moins une chose, pour la dsirer ou pour la chercher, pour connatre encore la volupt de rver ou la ressource d'agir. Mais la jouissance tait toujours l, implacable, et elle supprimait tout  elle seule. Elle rendait le rve impossible et l'action inutile. Elle tuait l'un et faisait avorter l'autre. Aussi, l'me d'Abd-er-Rhaman se vidait peu  peu de toute pense, et en mme temps il sentait s'amasser et s'agiter en lui une force toujours inemploy, parce qu'il ne trouvait jamais de rsistance au dehors ; et il rsultait de l un double tourment. Mme sur terre, on se ft lass d'une telle vie ; on devait s'en lasser plus srement et plus vite encore au ciel. Sur terre, on change sans cesse, et on voit tout changer autour de soi ; on a envie de se retenir  tout, parce que tout passe et qu'on se sent passer aussi ; et on s'attache d'autant plus aux choses qu'on peut craindre  chaque instant de se les voir arracher violemment, et qu'en tout cas on les sent vous chapper un peu chaque jour. Mais ceux qui sont au paradis sont les habitants fixes d'un monde fixe ; et leur vie est pareille  une horloge arrte. Ils savent que pendant des sicles ils doivent conserver le mme ge et possder les mmes bonheurs ; et ils se dsintressent vite d'une aussi monotone flicit. L'homme se dit qu'il voudrait possder  jamais ce plaisir qu'il saisit un instant, qui se drobe aussitt et qu'il s'puise  poursuivre ici et l ; et le petit chat songe aussi qu'il voudrait bien tenir pour toujours ce ruban bleu qu'on agite de ct et d'autre devant lui, et qui le fait tant courir. Mais qu'on donne au chat le ruban immobile entre ses pattes, et  l'homme le bonheur immobile au paradis, et tous les deux auront tt fait de s'en lasser. Abd-er-Rhaman en tait l. Sa facult de jouissance avait eu beau s'agrandir  son entre au ciel, elle n'tait pourtant pas devenue infinie, car aucune des facults d'un tre limit ne peut tre sans limites ; et la continuit du plaisir avait assez vite rassasi ses sens et refroidi son me.</p>  <p align="justify">Le charme tait rompu. Abd-er-Rhaman fut plus dsenchant encore le lendemain et les jours suivants. Il rechercha la socit de ses compagnons et son ennui s'accrut sous l'influence du leur. Beaucoup d'ailleurs ne quittaient plus leurs demeures de perle creuse. Le Prophte lui-mme, trs sombre depuis qu'il n'avait plus d'infidles  combattre, vivait dans une rclusion absolue ; et il y avait des sicles qu'on ne l'avait vu sortir de son palais aux soixante-dix mille pavillons.</p>  <p align="justify">Mais, si tristes que fussent les hommes, les femmes l'taient bien plus encore ; et elles l'taient presque ds leur arrive ; car leur part tait beaucoup moins grande aux jouissances divines. Les houris ne leur taient d'aucun usage ; elles ne trouvaient en entrant au paradis personne  aimer et personne qui les aimt ; et elles n'avaient gure d'autre occupation que de gmir sur la destine qui voulait qu'elles fussent dlaisses dans le monde d'en haut par les mmes maris qui les avaient emprisonnes dans celui d'en-bas.</p>  <p align="justify">Et, si sombres que fussent les femmes, les btes admises dans le jardin l'taient bien davantage. La chamelle du prophte Saleh, toujours accroupie  terre, levait  peine sur les passants sa tte ddaigneuse et bizarre ; et le chien Ar-Rakim semblait se divertir moins encore que pendant les trois cent neuf annes qu'il resta couch, les pattes tendues,  l'entre de la caverne des Sept-Dormants. La Fourmi elle-mme, la bonne et sage fourmi qui fit compliment  Solman, et lui offrit une cuisse de sauterelle, avait fini par se lasser d'emplir toujours ses caves pour des hivers qui n'arrivaient point. Elle avait pris en dgot ce monde o l'on n'avait rien  faire, et ces lus toujours inoccups ; et quand Abd-er-Rhaman voulut lier conversation avec elle, elle secoua sa petite tte, et s'loigna sans rpondre.</p>  <p align="justify">Ainsi tout tait morne au septime ciel, les hommes, les femmes et les btes ; et tous les soirs la voix, qu'Abd-er-Rhaman trouvait maintenant lugubrement ironique, faisait retentir dans l'immensit du jardin ces paroles invariables  :</p>  <p align="justify">Voil le paradis qui vous fut promis en rcompense de vos oeuvres !</p>  <div align="center"><b>IX</b></div>  <p align="justify">Cependant Abd-er-Rhaman avait retrouv au paradis son plus cher ami d'enfance, Salah-ben-Hassein, et il s'entretenait souvent avec lui. Salah tait  la fois l'tre le meilleur et le plus savant qu'il et connu sur terre. Un soir, ils se promenaient de long en large sous les arbres ternels, le long des ternels pavillons de perle creuse ; et pour la centime fois ils parlaient de leur ennui.</p>  <p align="justify">- Est-ce donc l tout ? dit Abd-er-Rhaman ; et l'homme ne peut-il esprer aprs sa mort que ce paradis ou celui de Jsus ?</p>  <p align="justify">- Non, ce n'est point tout, rpondit Salah, et il t'aurait suffi de te convertir  d'autres religions pour tre conduit  d'autres cieux. Comme tu as pass le pont Sirath pour venir ici, tu aurais pu passer le pont Tchinevad pour aller au Behescht des Parsis, et le Pont-de-Bambou pour aller au paradis des Formosans. Si tu avais partag le rve des Kalmoucks, tu pourrais contempler aujourd'hui le dieu Altangatufun, qui a le corps et la tte d'un serpent et les quatre pattes d'un lzard ; et si tu t'tais imagin un jour que le vrai pt tre dans les cultes informes de peuplades plus sauvages encore, il te serait loisible maintenant de visiter les lieux vagues et terribles o vivent et rgnent les tres monstrueux rvs par les ngres du Darfour et par les hommes  demi singes qui font leurs demeures sur les arbres des forts d'Australie.</p>  <p align="justify">Abd-er-Rhaman, navement, regretta de n'avoir pas fait tous ces voyages.</p>  <p align="justify">- Et quand tu les aurais faits ? reprit Salah en secouant la tte. Tu as joui du moins sot des rves mystiques et du plus complet des rves sensuels ; et ni ton extase ni ton ivresse n'ont t de longue dure. Quand mme, aprs cela, tu aurais parcouru les vingt-huit cieux des bouddhistes et les vingt-sept paradis des Cafres, tes voyages auraient pourtant pris fin, et tu aurais trouv l'ennui suprme au bout. Tt ou tard, tu aurais vu qu'en dpit de tous les rves d'avenir qu'il a chafauds, l'homme aprs sa vie terrestre n'est bon vraiment qu' mourir, et que ce n'est qu'un tre infini et parfait qui serait capable d'tre immortel ; tu aurais compris que s'il est parfois amusant d'tre en route, il est bien vite ennuyeux d'tre au but, et que ce qu'il est prudent de souhaiter au terme de la marche humaine, ce n'est pas la fixit de la jouissance, mais l'immobilit du sommeil ; et tu aurais fini par t'avouer que si la vrit tait connue des hommes, les plus sages seraient ceux qui ne feraient aucun rve, afin de n'en voir aucun se raliser, et qui ne penseraient qu'au Nant sur la terre, afin d'tre srs d'en jouir aussitt aprs l'avoir quitte.</p>  <hr> <a href="tellier.htm">retour</a><br> <a href="../../sommaire.htm">table des auteurs et des anonymes</a> </body> </html>  
