<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> <html> <head> <title>Document sans titre</title> <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> </head>  <body> <p align="left"></p> <p align="left"><font size="+3">Ciel de tra&icirc;ne, roman </font></p> <p><br> </p> <table width="86%" border="1">   <tr>      <td width="54%">        <p align="center"><em>Nous en sommes maintenant au stade de la farce apr&egrave;s          la trag&eacute;die : aucune trag&eacute;die n'est plus en cours. Et il          n'y en aura plus. Les trag&eacute;dies qui m'int&eacute;ressaient se trouvent          dans le pass&eacute;. Car tout un chacun peut imaginer la suite de la          pi&egrave;ce : les Am&eacute;ricains nettoient l'Am&eacute;rique du sud,          puis ils nettoient l'Afrique ; l'Union sovi&eacute;tique se d&eacute;compose          en ses parties constitutives et le socialisme en Europe dispara&icirc;t          pour une g&eacute;n&eacute;ration ou deux, et apr&egrave;s on tentera          de nettoyer les autres pi&egrave;ces d'Asie, et apr&egrave;s viendra la          guerre ; c'est un prolongement imaginable. Mais il n'y a plus rien de          tragique l&agrave;-dedans. C'est simplement triste. Ce n'est pas li&eacute;          &agrave; quelque id&eacute;e que ce soit. Ici a &eacute;t&eacute; tent&eacute;e          la derni&egrave;re entreprise vou&eacute;e &agrave; l'&eacute;chec de          b&acirc;tir une structure dans laquelle l'argent n'est pas la valeur num&eacute;ro          un (...) il y aura peut-&ecirc;tre des millions de morts, mais s'il n'y          a plus d'id&eacute;es, il n'y aura pas non plus de trag&eacute;die.</em></p>       <p align="center"><em>Heiner M&ucirc;ller, fautes d'impression, janvier          1990 </em></p>       <p align="center"><a href="notes.html">NOTES</a></p>       <p align="center">CHAPITRE 1</p>       <p align="center">&nbsp;</p>       <p> </p>       <p> 1. OTTO, Bordeaux, 30 ao&ucirc;t 2002 (tu es n&eacute; comme moi le          15 septembre 1985 ou tu pr&eacute;f&egrave;res 1960?)</p>       <p><br>         Il n'est pas &eacute;vident de devenir en quelques heures un meurtrier          accompli. Surtout &agrave; l'&acirc;ge adulte. Enfant tout est plus simple.<br>         Les pulsions remplacent les raisonnements, et les adultes bien que stup&eacute;faits          finissent par garder le silence au terme de longs conciliabules incompr&eacute;hensibles          aux m&ocirc;mes distraits par des causes beaucoup plus urgentes. Vers          six ans, alors que je passais les grandes vacances dans la ferme paternelle          quelque part dans le Pi&eacute;mont, je profitais d'une apr&egrave;s-midi          ennuyeuse (tous les hommes &eacute;taient partis au ramassage des grosses          p&ecirc;ches jaunes de l'exploitation qu'ils<br>         rassemblaient ensuite dans des caisses empil&eacute;es les unes sur les          autres avant que d'&eacute;normes camions viennent les chercher, et les          femmes, invisibles, devaient s'activer &agrave; la pr&eacute;paration          du repas du soir - polenta, pur&eacute;e, lapin en sauce, comme d'habitude          pour noyer consciencieusement, un par un, tous les canetons que je pus          attraper, en les plongeant dans un<br>         seau rempli d'eau qui tra&icirc;nait devant la grange. Puis, je les alignai          soigneusement devant la porte d'entr&eacute;e de la ferme. Je revois la          mine ahurie de mes oncles devant l'ampleur et la gratuit&eacute; du massacre          et surtout l'effarement de mon p&egrave;re,<br>         responsable par d&eacute;faut de cet outrage. Pas de reproche, pas de          r&eacute;action, mais un silence de plomb. Je n'ai jamais trouv&eacute;          d'explication &agrave; ce geste &eacute;trange pour lequel je n'&eacute;prouvai          alors ni fiert&eacute;, ni honte, ni trouble.<br>         <b>Quarante ann&eacute;es plus tard,</b> dans des circonstances toutes          diff&eacute;rentes, j'entrepris par trois fois et sans succ&egrave;s de          mettre fin, &agrave; la demande d'Antioche, &agrave; l'existence terrestre          de Pepette.<br>         Pepette!<br>         Pepette fait partie de cette race insens&eacute;e de clebs : boule de          poils informe, tremblante et hyst&eacute;rique trimbal&eacute;e de mains          en mains, de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; table dans les restos,          nourrie &agrave; la becqu&eacute;e avec des mines barranguoins lamentables,          l'hiver v&ecirc;tue de loques voyantes, affubl&eacute;s de noms &agrave;          hurler. Pepette fut la derni&egrave;re en date d'une longue lign&eacute;e          de bestioles minuscules et toutes, sans exception, atteintes de malformations          ou de maladies incurables. Rente &agrave; vie pour v&eacute;tos, monstres          g&eacute;n&eacute;tiques et d&eacute;pendants, fibromes hallucin&eacute;s,          gesticulateurs fr&eacute;n&eacute;tiques, aboyeurs abonn&eacute;s aux          fr&eacute;quences suraigu&euml;s, ils b&eacute;n&eacute;ficiaient de l'incompr&eacute;hensible          d&eacute;votion<br>         d'Antioche jusqu'au jour o&ugrave; elle d&eacute;cidait de s'en d&eacute;barrasser          comme on jette un kleenex souill&eacute;.<br>         Aux tares de l'esp&egrave;ce, Pepette, immod&eacute;r&eacute;e dans la          d&eacute;mesure, ajoutait deux fl&eacute;aux &eacute;puisant d'avance          toute possibilit&eacute; decompassion. Un pelage ravag&eacute; par une          maladie de peau lui donnait l'aspect d'un paillasson immonde pendu au          bout d'une laisse &agrave; grelots et une odeur pestilentielle dont nuls          shampoings sp&eacute;ciaux, vendus au cours du B&eacute;luga, ne parvint          jamais &agrave;<br>         att&eacute;nuer les effluves.<br>         J'ai longuement r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; la meilleure mani&egrave;re          d'offrir &agrave; Pepette un voyage calmos vers les niches &eacute;ternelles          pour finalement me fixer sur l'ingestion massive de somnif&egrave;res.          Restait &agrave; r&eacute;gler la question du cadavre de la pauvre chose.          Sac poubelle bleu d&eacute;pos&eacute; dans une benne du quartier, colis          recommand&eacute; destin&eacute; au ministre des moto-crotes, enterrement          classique au<br>         pied des ronciers.<br>         Je fis donc une razzia m&eacute;thodique sur les somnif&egrave;res disponibles          au fin fond de l'armoire &agrave; pharmacie avant de les disperser astucieusement          dans la p&acirc;t&eacute;e du jour. Affam&eacute;e, Pepette avala tout          d'un coup. Trois heures plus tard, plus vive que jamais, elle semait un          souk d'enfer et ses<br>         aboiements continus traversaient les murs pourtant irraisonnablement &eacute;pais          du garage.<br>         Vers minuit, ne pouvant plus supporter ce vacarme, je me r&eacute;solus          &agrave; employer des moyens plus radicaux. Au fond, en finir avec cette          horreur ne devait pas &ecirc;tre plus difficile que d'abattre un lapin          ou un coq, t&acirc;che que j'accomplissais sans probl&egrave;me adolescent.<br>         Apr&egrave;s plusieurs minutes (une &eacute;ternit&eacute; d&eacute;moniaque          en fait) d'&eacute;tranglement avec une fine lani&egrave;re, Pepette finit          par se coucher sur le flanc, inerte, flasque, molle, chaude, et lib&eacute;r&eacute;e          de toute sa merde. Je sens encore cette odeur. Je l'installai sur sa couche          et revins me coucher dans un &eacute;tat d'hallucination totale, le c&#339;ur          en d&eacute;route, le souffle coup&eacute;, des br&ucirc;lures insoutenables          &agrave; l'estomac et le cerveau poignard&eacute; de visions wagn&eacute;riennes.<br>         Le lendemain matin, quand j'ouvris la porte du garage, Pepette m'attendait          en tournant comme une toupie autour de sa gamelle pour que je comprenne          bien que les &eacute;v&eacute;nements de la nuit lui avaient grandement          ouvert l'app&eacute;tit. Une fois repue elle retourna s'installer sur          sa couche, satisfaite. Dans l'apr&egrave;s-midi, j'entrepris le troisi&egrave;me          sc&eacute;nario. Je d&eacute;marrai simultan&eacute;ment les moteurs du          motoculteur, de la tondeuse &agrave; gazon, et de la vieille 4chevaux          qui gisait l&agrave; depuis<br>         longtemps et qui voulut bien d&eacute;marrer au quart de tour. Les trois          engins dispos&eacute;s en arc de cercle autour de Pepette devaient, me          semblait-il fournir, en plus du bordel assourdissant, suffisamment d'oxyde          de carbone, pour en finir une bonne fois. Je sortis faire un tour dans          le village et ne revins qu'&agrave; la tomb&eacute;e de la nuit. La ruelle          sombre &eacute;tait maintenant tout enti&egrave;re<br>         plong&eacute;e dans un silence effrayant. Quand j'ouvris enfin pour la          troisi&egrave;me fois la porte du garage, les trois engins avaient manifestement          rendu l'&acirc;me. Et Pepette attendait sa p&acirc;t&eacute;e. Je me r&eacute;solus          &agrave; t&eacute;l&eacute;phoner au v&eacute;t&eacute;rinaire pour lui          demander un rendez-vous : lui, saurait sans doute, &ccedil;a fait partie          du m&eacute;tier, faire la piq&ucirc;re miracle. Ce fut pour le lendemain          soir.<br>         Le matin de cette curieuse journ&eacute;e Antioche m'appela, en larme,          pour s'enqu&eacute;rir du destin de sa chienne. Je la pr&eacute;vins que          la fin &eacute;tait proche et que le sacrifice aurait lieu le soir m&ecirc;me,          &quot;sauf avis contraire&quot; de sa part. Elle me demanda de lui ramener          Pepette, ce que je fis sur le champ.<br>         L'entr&eacute;e de Pepette &agrave; la Maison des Quatre saisons fut m&eacute;morable          : alti&egrave;re, souveraine, empanach&eacute;e, Pepette, sa laisse, ses          grelots, et Antioche rayonnante regagn&egrave;rent leurs appartements.          Aux derni&egrave;res nouvelles le poil repousse, l'odeur n'ait plus qu'un          mauvais souvenir, et rassur&eacute;e sur son karma, Pepette n'aboie plus.<br>         Moralit&eacute; : un meurtrier pitoyable peut s'av&eacute;rer un incomparable          gu&eacute;risseur.<br>         Plus tard lors d&#8217;un s&eacute;jour rapide et violent dans les Balkans          j&#8217;eus l&#8217;occasion de revivre pratiquement les m&ecirc;mes &eacute;v&egrave;nements.          &Agrave; la diff&eacute;rence que Pepette s&#8217;appelait Hannah et qu&#8217;Hannah          &eacute;tait une femme.</p>       <p> 2-HANNAH, 1er octobre 2002</p>       <p><br>         Mes parents &eacute;taient &acirc;g&eacute;s quand je vins au monde ;          ils moururent dans un accident d&#146;avion alors qu&#146;ils tentaient          de rejoindre l&#146;Espagne. L&#146;avion se fracassa contre la cha&icirc;ne          de Pyr&eacute;n&eacute;es le 12 d&eacute;cembre 1985, j&#146;&eacute;tais          n&eacute;e le 15 septembre. Ainsi, je ne connus jamais mes parents. C&#146;est          mon unique fr&egrave;re qui dut subvenir &agrave; mes besoins. Il le fit          tout naturellement, mais sans passion. Il n&#146;avait aucune id&eacute;e          de la mani&egrave;re dont un p&egrave;re devait &eacute;lever une fille.          Autant dire que mon enfance fut solitaire, libre mais solitaire. Je v&eacute;cus          entre des nourrices innombrables dont je ne me rappelle plus le visage          et l&#146;unique photographie de mes parents que l&#146;on avait mise          dans chaque pi&egrave;ce de la maison , de peur sans doute, que je les          oublie. Quant &agrave; mon fr&egrave;re, je le voyais rarement, il voyageait.          <br>         Pendant des ann&eacute;es, je v&eacute;cus dans une profonde illusion,          entre l&#146;image de mes parents morts, la voix neutre des nourrices          et la pr&eacute;sence discr&egrave;te et sporadique de mon fr&egrave;re.          Mes rep&egrave;res &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s inexistants.          Je n&#146;avais aucun souvenir, mon cerveau semblait avoir &eacute;t&eacute;          nettoy&eacute; au vitriol. J&#146;&eacute;tais indiff&eacute;rente au          monde dans lequel je vivais. <br>         Par chance, un fr&egrave;re de ma m&egrave;re encore vivant me recueillit          &agrave; ma majorit&eacute;, ce qui m&#146;emp&ecirc;cha de sombrer dans          une d&eacute;sillusion pr&eacute;coce. Il m&#146;inscrivit &agrave; l&#146;universit&eacute;          o&ugrave; je me rendis r&eacute;guli&egrave;rement sans bien comprendre          d&#146;ailleurs o&ugrave; cette nouvelle aventure allait me conduire.          Mon oncle vivait &agrave; Paris, la ville &eacute;tait suffisamment grande          pour que je puisse m&#146;y d&eacute;couvrir &agrave; travers ses multiples          facettes. C&#146;est dire que Paris fut une d&eacute;couverte : les odeurs,          les bruits, les visages &eacute;taient multipli&eacute;s et mon indiff&eacute;rence          au monde s&#146;&eacute;tait rompue, je d&eacute;couvrais peu &agrave;          peu en moi ce que j&#146;&eacute;tais, ce que j&#146;aimais. Je m&#146;&eacute;tonnais          d&#146;un rien et mon oncle en riait, &quot; on dirait que tu n&#146;es          jamais sortie de ta maison &quot;, me disait-il. Et c&#146;&eacute;tait          vrai, j&#146;avais la sensation de d&eacute;barquer sur une plan&egrave;te          dont je n&#146;avais jamais pu imaginer les couleurs, les contrastes,          la luminosit&eacute;, je sortais d&#146;une tani&egrave;re qui n&#146;avait          jamais &eacute;t&eacute; le lieu secret d&#146;aucune enfance, je l&#146;avais          quitt&eacute; sans regret, et l&#146;avais imm&eacute;diatement oubli&eacute;.          <br>         C&#146;est plus tard que je rencontrai Otto, quelques mois apr&egrave;s          ce que j&#146;appelais avec fiert&eacute; &quot; la rentr&eacute;e des          classes &quot;, &agrave; l&#146;universit&eacute;. C&#146;&eacute;tait          la premi&egrave;re &quot; rentr&eacute;e &quot; de ma vie, j&#146;&eacute;tais          all&eacute;e moi-m&ecirc;me m&#146;inscrire. Nous &eacute;tions au mois          de septembre, il pleuvait un peu, j&#146;aimais bien la pluie, le ciel          gris, les parapluies color&eacute;es, l&#146;odeur des feuilles mouill&eacute;es.          Mon oncle m&#146;avait appris comment prendre le m&eacute;tro et le bus,          je pr&eacute;f&eacute;rais le m&eacute;tro, j&#146;aimais descendre les          escaliers, jeter un dernier regard au-dehors et m&#146;enfoncer dans les          souterrains. Je me perdais, ensuite j&#146;accostais n&#146;importe qui,          je disais que je n&#146;&eacute;tais pas d&#146;ici, que j&#146;avais          un rendez-vous, que j&#146;allais &ecirc;tre en retard. Les Parisiens          sont tr&egrave;s gentils et patients, ils se penchaient sur ma carte,          m&#146;expliquaient les changements que j&#146;aurais &agrave; faire,          me conseillaient sur le meilleur itin&eacute;raire. Il m&#146;arrivait          de rencontrer des &eacute;trangers, ils me souriaient en me faisant comprendre          qu&#146;ils n&#146;&eacute;taient pas d&#146;ici, qu&#146;ils ne savaient          pas. J&#146;en rencontrais beaucoup, un sur deux, je me sentais comme          eux, &ccedil;a me faisait du bien, Paris &eacute;tait autant &agrave;          moi qu&#146;&agrave; tout ceux-l&agrave;. J&#146;aimais l&#146;odeur du          m&eacute;tro, le bruit de la sir&egrave;ne et des portes qui se heurtent          violemment avant le d&eacute;part du train, j&#146;aimais la noirceur          des murs dans les tunnels, les arriv&eacute;es sur le quai, les grands          panneaux de publicit&eacute;. Ensuite, je reprenais les escaliers, je          faisais surface, j&#146;ouvrais mon parapluie, je demandais &agrave; nouveau          mon chemin, la pluie n&#146;avait pas cess&eacute;, j&#146;accostais sur          une autre terre, seule, livr&eacute;e &agrave; moi-m&ecirc;me. Apr&egrave;s,          quand il y eut Otto, ce fut diff&eacute;rent, nous n&#146;avions pas &agrave;          demander notre chemin, nous savions o&ugrave; nous allions, ce n&#146;&eacute;tait          pas pareil.<br>         Mais en septembre, Otto n&#146;&eacute;tait pas encore entr&eacute; dans          mon existence. &Agrave; l&#146;universit&eacute;, je m&#146;&eacute;tais          inscrite en histoire de l&#146;art. Mon oncle &eacute;tait collectionneur          et antiquaire, il avait r&eacute;ussi &agrave; me convaincre. Comme je          n&#146;avais aucune id&eacute;e de ce que pouvait repr&eacute;senter l&#146;histoire          de l&#146;art et l&#146;utilit&eacute; que je pourrais en avoir, la proposition          m&#146;avait s&eacute;duite. Mon oncle m&#146;avait aussi guid&eacute;e          dans le choix des sections, le cours sur l&#146;Antiquit&eacute; gr&eacute;co-latine          et celui sur l&#146;art &eacute;gyptien lui paraissant &ecirc;tre le meilleur          choix. Son magasin &eacute;tait plein de reproductions de ces deux &eacute;poques          et il n&#146;avait pas pu s&#146;emp&ecirc;cher de me faire part de ses          connaissances, en cachette de ma tante qui d&eacute;testait ces &quot;          vieilleries &quot; comme elle disait. Je me demandais souvent pourquoi          son choix s&#146;&eacute;tait port&eacute; sur des &eacute;poques aussi          &eacute;loign&eacute;es de la n&ocirc;tre. <br>         Il ne me restait plus qu&#146;&agrave; m&#146;inscrire, ce qui signifiait          pour moi, partir en terre inconnue, prendre le m&eacute;tro, franchir          le seuil de l&#146;universit&eacute; et commencer &agrave; parler. &Agrave;          vrai dire j&#146;avais v&eacute;cu comme une sauvage jusqu&#146;&agrave;          l&#146;&acirc;ge de dix-huit ans et l&#146;universit&eacute; avait &eacute;t&eacute;          la premi&egrave;re &eacute;tape importante de ma vie. Ainsi, je m&#146;&eacute;tais          mise &agrave; parler, les terres inconnues furent bient&ocirc;t des terres          conquises. J&#146;entrai &agrave; l&#146;universit&eacute; le 15 octobre,          il pleuvait, le ciel &eacute;tait gris, j&#146;avais pris le m&eacute;tro          sans me tromper et j&#146;avais une heure d&#146;avance. Mon premier cours          parlait de l&#146;art mortuaire &eacute;gyptien, la momification, c&#146;est          ainsi que j&#146;entrai dans la seconde aventure de ma vie, impressionn&eacute;e,          mais confiante. </p>       <p><br>         3-<br>         OTTO Sacramento, 3 f&eacute;vrier 2003 ( tu viens de me rencontrer &agrave;          Belgrade, mais tu connaissais mon existence, je suis cette sorte de soeur-amante          que tu connais comme ton propre corps mais que tu d&eacute;couvres comme          si tu ne l'avais jamais connu)</p>       <p>Le corps des autres est une &eacute;nigme. Qui se r&eacute;sout parfois          en une fraction de seconde. Ou jamais. Le corps d'Hanna, m&ecirc;me aux          plus intenses moments de notre relation, reste incertain. <br>         Au d&eacute;but ce fut d'abord cette<b> insupportable odeur de tabac froid          (tu peux changer?)</b>. Surmonter cela aujourd'hui serait au-dessus de          mes forces. &Agrave; l'&eacute;poque d'autres &eacute;l&eacute;ments prirent          le dessus.<br>         Le corps d'Hannah...<br>         Ivoire les jours de grande chaleur, porcelaine les jours de pluie, jade          par temps de brouillard... Lisse et rugueux, comme sa langue, fuyant et          disponible comme son sexe, souple et tendu. Un corps impr&eacute;visible,          fig&eacute; aux extr&ecirc;mes, fragile, &eacute;tonnement indestructible.          Je ne saurai jamais ce qui me bouleversait tant dans le dialogue impossible          avec ce corps &eacute;cartel&eacute;.<br>         Des corps autres j'en ai connus, fr&ocirc;l&eacute;s, c&eacute;l&eacute;br&eacute;s,          d&eacute;truits sans doute. Celui de Jocaste (dr&ocirc;le de nom pour          une fonctionnaire croate charg&eacute;e du d&eacute;veloppement durable          &agrave; l'ambassade de Luijbjana) qui se trouva un jour assi&eacute;ger          mon plumard pour inscrire &agrave; jamais au listing de mes cauchemars          l'&eacute;preuve maximale, la honte et le d&eacute;go&ucirc;t...<br>         Apr&egrave;s de brefs pr&eacute;liminaires inutiles et d&eacute;j&agrave;          fatigants, je fus saisi d'un sentiment de noyade au c&#339;ur de chairs          folles, molles, flottantes autour d'une structure osseuse elle-m&ecirc;me          &eacute;lastique. Je ne savais comment &eacute;chapper &agrave; cette          mar&eacute;e flasque et m&eacute;dusante, comment retrouver la terre ferme,          comment assurer une prise quelconque sur une r&eacute;alit&eacute; tangible          et min&eacute;rale.<br>         Quelques tentatives plus tard pour surmonter la vague organique je pus          &agrave; l'aide d'arguments pitoyables &eacute;loigner la chose.<br>         Aujourd'hui encore je ne peux entrevoir, m&ecirc;me &agrave; distance,          un bol de g&eacute;latine sans trembler.<br>         En d'autres temps j'aurais probablement su trouver un chemin, une perspective,          une issue, de la splendeur peut-&ecirc;tre, qui m'aurait permis de transmuter          cette viande en tr&eacute;sor...<br>         Une autre fois &agrave; l'issue d'un vernissage branch&eacute;, je fus          impressionn&eacute; par la radicale transformation de Juliette, connue          quelques ann&eacute;es plus t&ocirc;t et dont le corps h&eacute;sitant          et tendre avait c&eacute;d&eacute; la place &agrave; une souche lourde,          massive, noueuse, absente.<br>         Par comparaison le corps d'Hannah semblait d'une autre nature, provenir          d'une autre galaxie et son myst&egrave;re devait sans doute rester irr&eacute;m&eacute;diablement          entier. C'est du moins ce que me racontait le r&ecirc;ve, qu'elle habite          toujours. Rien de moi de viable n'existerait encore sans cela.<br>         Je parlerai bient&ocirc;t, il le faudra bien, de Brunella, de Virginie          et peut-&ecirc;tre aussi d'Anton qui savait si bien apprivoiser les colombes          et endormir les ch&egrave;vres...<br>         <br>       </p>       <p>4- Hannah, Paris 20 octobre 2002<br>         <br>         Pendant les premiers mois qui suivirent mon inscription, j&#146;allai          r&eacute;guli&egrave;rement &agrave; l&#146;universit&eacute;, je ne manquais          jamais un cours, non que l&#146;art me passionn&acirc;t, mais parce qu&#146;il          me semblait qu&#146;ainsi, j&#146;entrais vraiment dans la vie. En r&eacute;alit&eacute;,          je ne retenais pas grand-chose de ce que disaient les professeurs, mais          j&#146;&eacute;tais heureuse d&#146;&ecirc;tre l&agrave;, avec les autres          &eacute;tudiants, de n&#146;&ecirc;tre plus seule, d&#146;avoir une t&acirc;che          &agrave; accomplir presque chaque jour. Si je n&#146;appris pas grand-chose,          je me souviens cependant tr&egrave;s bien du jour o&ugrave; l&#146;un          de nos professeurs nous emmena au Louvre &eacute;tudier les statuettes          primitives. C&#146;est l&agrave; que je vis pour la premi&egrave;re fois          A&#146;a, une divinit&eacute; des &icirc;les Australes : c&#146;&eacute;tait          une statuette en bois, son visage &eacute;tait plus gros que son corps,          son torse &eacute;tait long et pos&eacute; sur deux jambes assez fines          qui disparaissaient dans un socle, son corps, qui &eacute;tait celui d&#146;un          homme, &eacute;tait parsem&eacute; de minuscules statuettes repli&eacute;es          sur elles-m&ecirc;mes comme des f&#156;tus. Je ne vis rien d&#146;autre          que A&#146;a et je passai le reste de la visite avec ce corps &eacute;trange          imprim&eacute; dans mon cerveau comme s&#146;il avait &eacute;t&eacute;          le premier signal : mon d&eacute;sir venait de se refl&eacute;ter dans          une &quot; &#156;uvre d&#146;art &quot;. Je n&#146;en parlai &agrave;          personne et surtout pas &agrave; mon oncle, sentant confus&eacute;ment          qu&#146;aucun discours n&#146;arriverait &agrave; &eacute;puiser ce que          j&#146;avais vu dans cette forme ancienne, qu&#146;aucune parole ne saurait          exprimer cette &quot; n&eacute;cessit&eacute; &quot; qu&#146;elle contenait          pour moi seule. Otto d&eacute;j&agrave; n&#146;&eacute;tait plus tr&egrave;s          loin.<br>         C&#146;est &agrave; partir de ce jour que je ressentis moins d&#146;enthousiasme          pour l&#146;histoire de l&#146;art. Il me semblait l&#146;avoir comprise          en un seul coup d&#146;&#156;il. A&#146;a venait de m&#146;apprendre que          ce que je cherchais n&#146;avait aucun rapport avec ce que j&#146;avais          imagin&eacute; jusqu&#146;&agrave; pr&eacute;sent , ce que A&#146;a ne          disait pas encore, c&#146;est que cette chose-l&agrave; m&#146;&eacute;tait          aussi famili&egrave;re. C&#146;est ainsi que je commen&ccedil;ai &agrave;          me perdre, &agrave; errer dans les rues de la ville. <br>         C&#146;est un apr&egrave;s-midi de d&eacute;cembre, alors que je fl&acirc;nais          du c&ocirc;t&eacute; de Bastille que je rencontrai Juliette. Juliette          f&ucirc;t en quelque sorte le premier maillon de la cha&icirc;ne qui allait          me mener jusqu&#146;&agrave; Otto.<br>         Elle &eacute;tait plus que jolie, elle &eacute;tait belle. Son charme          &eacute;tait discret et fragile. Juliette n&#146;a jamais &eacute;t&eacute;          mon amie, mais c&#146;est elle qui m&#146;introduisit dans le &quot; milieu          &quot; : le &quot; milieu &quot; &eacute;tait constitu&eacute; d&#146;un          groupe d&#146;&eacute;tudiants venant d&#146;horizons tr&egrave;s divers          et dont les nationalit&eacute;s &eacute;taient multiples. Mon pass&eacute;,          mes voyages, les myst&eacute;rieuses affaires de mon fr&egrave;re, la          mort de mes parents et m&ecirc;me le chalet en Suisse &#150; le seul bien          que je gardais de mon h&eacute;ritage &#150; les avaient s&eacute;duits          et je fus accueillie dans le groupe sans avoir &agrave; montrer patte          blanche. J&#146;avais si peu d&#146;exp&eacute;riences que je ne compris          pas imm&eacute;diatement de quoi il s&#146;agissait. Je savais que les          membres du groupe militaient pour des causes extr&ecirc;mes qui leur paraissaient          justes. La plupart d&#146;entre eux venaient des Balkans, il y avait des          Grecs, des Roumains, des Albanais et quelques Turcs. Juliette &eacute;tait          n&eacute;e en France, mais son p&egrave;re &eacute;tait slov&egrave;ne,          sa m&egrave;re &eacute;tait morte, et bien qu&#146;elle ne l&#146;ait          jamais &eacute;voqu&eacute;e directement, je sentais que son adh&eacute;sion          au groupe &eacute;tait plus ou moins li&eacute;e &agrave; cette disparition.          &Agrave; vrai dire, je n&#146;en &eacute;tais pas tr&egrave;s s&ucirc;re,          mais j&#146;avais appris &agrave; force de les fr&eacute;quenter que n&#146;importe          quelle histoire pouvait servir une cause pourvu qu&#146;elle soit bien          racont&eacute;e. C&#146;est par l&#146;interm&eacute;diaire de Juliette          que je fis la connaissance d&#146;Axel. Ce f&ucirc;t le premier homme          de ma vie. Je me souviens qu&#146;il m&#146;emmena un soir dans un h&ocirc;tel          assez minable du dixi&egrave;me arrondissement, le canal Saint Martin          n&#146;&eacute;tait pas loin, je n&#146;avais jamais &eacute;t&eacute;          jusque-l&agrave;. Je ne savais pas ce qu&#146;&eacute;tait le visage d&#146;un          homme qui d&eacute;sire une femme. Mais Axel n&#146;&eacute;tait plus          un homme, ses yeux &eacute;taient durs et fixes comme ceux d&#146;une          b&ecirc;te, j&#146;avais ferm&eacute; les yeux. Nous avions &agrave; peine          pris le temps de nous d&eacute;shabiller. Je l&#146;entendis g&eacute;mir          plusieurs fois au-dessus de mon visage ferm&eacute;. J&#146;esp&eacute;rais          seulement que lui aussi aurait ferm&eacute; les yeux, car je me sentais          laide, et sans amour. Quand il eut termin&eacute;, il s&#146;allongea          &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s et s&#146;endormit, je passai le reste          de la nuit &agrave; &eacute;pier ce visage qui ne me rappelait rien, pas          m&ecirc;me une premi&egrave;re nuit d&#146;amour. Le matin, je quittai          la chambre avant qu&#146;il n&#146;ait ouvert les yeux. Je me souviens          des odeurs ti&egrave;des et ensommeill&eacute;es qui flottaient dans les          couloirs de l&#146;h&ocirc;tel. <br>         Axel &eacute;tait un ami de Juliette et Axel connaissait Otto, c&#146;est          lui qui me proposa de l&#146;accompagner en ex-Yougoslavie. Je sais maintenant          pourquoi je le suivis jusque-l&agrave; : c&#146;est l&agrave; que je rencontrerais          Otto.</p>       <p></p>       <p><br>       </p>       <p>&nbsp; </p>       <p> 5-AXEL, Paris, 1er novembre 2002</p>       <p><br>         Je d&eacute;teste les artistes. Leurs mani&egrave;res, leurs territoires,          leur langage. Moi aussi j'ai su &eacute;crire des mots derri&egrave;re          des mots. Des aquarelles, des sculptures de branches mortes, des vidanges<br>         conceptuelles. Je hais les gens qui parlent, qui nous font croire qu'ils          prennent du plaisir en baisant, en fumant, en paradant dans les couloirs          de la culture. Je d&eacute;teste les gens, les chats, les journalistes,          les &eacute;lecteurs, les p&acirc;tissiers. Les experts me gavent, les          homos me font gerber, les putes sont abominables et les femmes en g&eacute;n&eacute;ral          ne sont rien que des trous avec rien autour. Rien. Je vomis les autres,          tous, m&ecirc;me les tar&eacute;s. Je suis flic et de la pire esp&egrave;ce,          celle des retors, agents doubles sans secrets, pay&eacute;s des mis&egrave;res          pour nettoyer la saloperie<br>         du monde. Je suis une merde sur laquelle personne jamais ne glisse. Je          d&eacute;teste les forts, les faibles et les minables. Je ne supporte          pas les gens qui me regardent, qui me sourient, qui respirent mon air.          Cette conne d'Hannah, conne entre les connes qui croyait quoi en jouant          les tables &agrave; repasser? Je ne suis fier de rien, je m'emmerde et          j'emmerde le monde et je me maudis d'avoir une fois de plus accept&eacute;          cette mission de merde par laquelle je devais mettre un terme aux agissements          du d&eacute;nomm&eacute; OTTO que je ha&iuml;ssais bien avant d'avoir          ouvert l'enveloppe contenant ma feuille de route et le portrait du zouave          qu'il me revenait de rayer des registres de l'administration. Mission          de merde, monde de merde, merde. Vol 302 direction Belgrade. Je d&eacute;teste          l'avion, les h&ocirc;tesses, les pilotes, les trous d'air, les non-lieux          de la sur-modernit&eacute;. J'en ai ma claque de ce bordel, mon voisin          bouffe des caramels mous, je hais<br>         les d&eacute;glutisseurs, les suceurs, les mastiqueurs, le froid qu'il          fera l&agrave;-bas, l'odeur de l'h&ocirc;tel qui m'attend avec ses cha&icirc;nes          porno a deux balles. J'aimerais tant savoir dormir un peu. Dix mille ans          de repos avant de me r&eacute;veiller le flingue &agrave; la main et les          tripes t&eacute;tanis&eacute;es par l'odeur de la mort.</p>       <p> 6-HANNAH, Paris, 20 d&eacute;cembre 2002</p>       <p><br>         J&#8217;avais pr&eacute;par&eacute; mes valises pour Belgrade. J&#8217;avais          dit &agrave; mon oncle et &agrave; ma tante que j&#8217;allais rejoindre          un groupe d&#8217;&eacute;tudiants qui s&#8217;int&eacute;ressaient comme          moi &agrave; l&#8217;art ancien, ce qui n&#8217;&eacute;tait pas compl&egrave;tement          faux puisque Juliette suivait les m&ecirc;mes cours que moi, dans l&#8217;ann&eacute;e          sup&eacute;rieure. L&#8217;avion devait arriver &agrave; Belgrade le samedi          23 d&eacute;cembre. Je n&#8217;avais pas revu Axel depuis la nuit pass&eacute;e          dans cet affreux h&ocirc;tel du canal Saint-Martin. La chose avait &eacute;t&eacute;          faite et elle avait laiss&eacute; si<br>         peu de trace que je n&#8217;&eacute;tais pas pr&ecirc;te de recommencer.          Juliette s&#8217;&eacute;tait rapproch&eacute;e de moi, je lui vais tout          racont&eacute;, elle s&#8217;&eacute;tait moqu&eacute;e, &quot; Axel est          un gros lourdaud, mais je suis s&ucirc;re qu&#8217;il est amoureux de          toi &quot;. Je pensais que si l&#8217;amour ressemblait &agrave; &ccedil;a,          je pr&eacute;f&eacute;rais encore rester c&eacute;libataire toute ma vie.          J&#8217;avais demand&eacute; &agrave; Juliette ce qu&#8217;on ferait une          fois arriv&eacute;s &agrave; Belgrade. Elle m&#8217;avait parl&eacute;          d&#8217;une maison au centre de la ville, une vieille b&acirc;tisse occup&eacute;e          par des &eacute;tudiants comme nous, &quot; et d&#8217;autres gens qui          passent, il y a des r&eacute;unions, on mange, on boit, tu verras c&#8217;est          tr&egrave;s sympa comme atmosph&egrave;re, et puis on ira visiter la ville          &quot;. Je lui avais demand&eacute; de quoi nous parlerions pendant les          r&eacute;unions, mais elle ne le savait pas exactement, c&#8217;&eacute;tait          trop compliqu&eacute; &agrave; expliquer, je verrais bien une fois l&agrave;-bas.          <br>         J&#8217;avais pr&eacute;par&eacute; des v&ecirc;tements chauds, quelques          livres d&#8217;art que j&#8217;avais mis au fond de la valise, nous nous          &eacute;tions donn&eacute;s rendez-vous gare du Nord pour rejoindre Roissy          ensemble. Axel portait un manteau t r&egrave;s &eacute;pais et une &eacute;charpe          qui lui remontait jusque sous le nez. Il paraissait assez g&ecirc;n&eacute;          de me voir, d&#8217;autant plus que mon oncle avait insist&eacute; pour          m&#8217;accompagner ; il n&#8217;en finissait plus de me rappeler que          les Barbares, Vandales et autres Wisigoths &eacute;tait pass&eacute;s          par l&agrave; et que je ne manquerais pas d&#8217;en trouver des vestiges.          Axel avait rican&eacute;, heureusement, mon oncle qui ignorait le mal          jusque dans les hurlements hyst&eacute;riques de ma tante, n&#8217;avait          rien remarqu&eacute;. Il m&#8217;embrassa sur les deux joues et je montai          dans le train. Axel continuait de me regarder de travers, heureusement          Juliettequi n&#8217;avait pas la langue dans sa poche se chargea d&#8217;alimenter          la conversation. &Agrave; Roissy, c&#8217;est Axel qui prit tout en main.          Apparemment, il avait l&#8217;habitude des voyages, nous appr&icirc;mes          plus tard qu&#8217;il avait surtout l&#8217;habitude de se rendre dans          les Balkans. Il avait insist&eacute; pour s&#8217;occuper des bagages          et Juliette m&#8217;avait fait signe de le laisser faire. Je commen&ccedil;ais          &agrave; me dire que finalement j&#8217;irais peut &ecirc;tre voir les          Barbares ce qui m&#8217;&eacute;viterait d&#8217;avoir &agrave; fr&eacute;quenter          plus longtemps Axel, sa hantise du froid, son ironie malsaine et son silence.          J&#8217;avais h&acirc;te d&#8217;arriver. <br>         Dans l&#8217;avion, Juliette ne parla que d&#8217;Otto. Elle l&#8217;avait          rencontr&eacute; une fois &agrave; Paris, c&#8217;est Axel qui le lui          avait pr&eacute;sent&eacute;, c&#8217;&eacute;tait son meilleur ami, ils          avaient &eacute;t&eacute; d&icirc;ner ensemble dans un endroit tr&egrave;s          chic et Axel les avait emmen&eacute;s finir la soir&eacute;e chez lui.          J&#8217;avais ferm&eacute; les yeux, je me disais que si Otto &eacute;tait          l&#8217;ami d&#8217;Axel, je suivrais les conseils de mon oncle. Tant          qu&#8217;&agrave; choisir entre les Barbares et les Barbares, je pr&eacute;f&eacute;rais          encore des Barbares morts. Je me demandais quand Juliette aurait fini          de l&#8217;&eacute;puiser sous mes yeux. Mais Otto &eacute;tait in&eacute;puisable.          Nous arriv&acirc;mes &agrave; Belgrade vers cinq heures de l&#8217;apr&egrave;s-midi.          Il faisait tr&egrave;s froid. Soudain, Axel ne me semblait plus si ridicule,          il avait remont&eacute; son &eacute;charpe sous ses narines, ses yeux          fixes et noirs avaient une duret&eacute; pire que celle que j&#8217;avais          connu, l&#8217;autre soir &agrave; l&#8217;h&ocirc;tel. Nous n&#8217;existions          plus, Juliette et moi. Le corps maigre d&#8217;Axel nous pr&eacute;c&eacute;dait,          sa silhouette avait quelque chose d&#8217;une lame de couteau ac&eacute;r&eacute;e,          elle fendait la foule qui se pressait dans les rues et nous avions du          mal<br>         &agrave; le suivre. La maison dans laquelle nous logions &eacute;tait          immense. Une jeune femme plut&ocirc;t grasse, assez grande et blonde nous          avait accueillis, elle nous avait guid&eacute;s dans les couloirs et nous          avait montr&eacute; nos chambres. Je crois qu&#8217;elle parla d&#8217;une          r&eacute;union qui devait avoir lieu le soir m&ecirc;me &agrave; vingt          heures. Je n&#8217;avais qu&#8217;une h&acirc;te, me retrouver seule dans          ma chambre. <br>         La chambre &eacute;tait vieillotte, mais il y avait une baignoire, je          tournai la cl&eacute; &agrave; double tour et m&#8217;&eacute;tendis sur          le lit. De lourds rideaux tombaient sur les fen&ecirc;tres, derri&egrave;re,          il y avait la ville. <br>         Juliette &eacute;tait venue frapper &agrave; la porte, elle et Axel voulaient          d&icirc;ner. Je pr&eacute;textai que j&#8217;&eacute;tais fatigu&eacute;e,          nous nous retrouverions plus tard, &agrave; huit heures pour la r&eacute;union.          Je les entendis quitter l&#8217;h&ocirc;tel. J&#8217;avais pouss&eacute;          le rideau et je les avais vus remonter la rue, s&#8217;engouffrer dans          une ruelle. Je me sentis soulag&eacute;e de les sentir loin de moi et          fis couler l&#8217;eau de mon bain. <br>         Je m&#8217;&eacute;tais d&eacute;shabill&eacute;e et je m&#8217;&eacute;tais          plong&eacute;e dans l&#8217;eau, j&#8217;esp&eacute;rais qu&#8217;Axel          et Juliette oublieraient ma pr&eacute;sence, mais ils ne furent pas long          &agrave; revenir. Juliette avait cri&eacute; au travers de la porte &quot;          on t&#8217;attend en bas, la r&eacute;union commence dans quinze minutes,          Otto est arriv&eacute;. &quot;<br>         Je ne sais pas ce qui m&#8217;effrayait le plus, la r&eacute;union avec          des gens que je n&#8217;avais jamais vus et dont je ne connaissais pas          les motivations de leur venue ici, dans cette maison, la pr&eacute;sence          d&#8217;Axel dont je ne pouvais plus supporter le regard, ou la rencontre          d&#8217;Otto. Je m&#8217;enfouis dans le bain, esp&eacute;rant qu&#8217;au          moins Juliette m&#8217;oublierait. Mais dix minutes plus tard, je l&#8217;entendis          encore crier &agrave; travers la paroi de la chambre, &quot; Hannah, d&eacute;p&ecirc;che-toi,          nous t&#8217;attendons. &quot; Je m&#8217;habillai en h&acirc;te et descendis          les rejoindre. </p>       <p> 7-JULIETTE, Belgrade, 24 d&eacute;cembre 2002</p>       <p><br>         Il s&#8217;est pass&eacute; quelque chose de terrible hier soir, on a          retrouv&eacute; le corps inanim&eacute; d&#8217;Ir&egrave;na. La gorge          tranch&eacute;e, le corps mutil&eacute; &agrave; plusieurs endroits :          de fines coupures - qui n&#8217;&eacute;taient pas mortelles d&#8217;apr&egrave;s          le m&eacute;decin l&eacute;giste, mais &quot; qui sont sans doute l&#8217;&#339;uvre          d&#8217;un maniaque &quot;, a t-il ajout&eacute; - recouvraient son corps.          Je suis terrifi&eacute;e, Axel, quand je lui ai annonc&eacute; la nouvelle,          est devenu plus p&acirc;le qu&#8217;un mort, il a juste demand&eacute;          si la police avait fait une perquisition et puis il s&#8217;est enferm&eacute;          dans sa chambre, apr&egrave;s il a disparu, il avait l&#8217;air vraiment          secou&eacute;, je ne pensais pas qu&#8217;il &eacute;tait sensible &agrave;          ce point. Hannah a eu plus de sang froid, &quot; c&#8217;est peut-&ecirc;tre          un suicide, a-t-elle dit, rien ne prouve que les mutilations ont &eacute;t&eacute;          faites apr&egrave;s la mort d&#8217;Ir&egrave;na&quot;. Nous allions tous          passer un interrogatoire, il nous &eacute;tait interdit de quitter le          territoire avant que la police ne nous y<br>         autorise. Les r&eacute;unions auront lieu comme pr&eacute;vu, les organisateurs          pensent que cette histoire est un r&egrave;glement de compte qui n&#8217;a          aucun rapport avec le syndicat. On nous a quand m&ecirc;me conseill&eacute;          de fermer nos chambres &agrave; cl&eacute; et d&#8217;&eacute;viter de          sortir seul. Je n&#8217;ai pas revu Otto depuis hier soir, je ne sais          pas s&#8217;il est au courant, s&ucirc;rement, car ici tout le monde parle          du meurtre. Pendant la r&eacute;union, je l&#8217;ai trouv&eacute; tr&egrave;s          silencieux, je l&#8217;ai connu plus loquace, on aurait dit qu&#8217;il          &eacute;tait ailleurs, Axel lui a &agrave; peine adress&eacute; la parole,          je me demande ce qui s&#8217;est pass&eacute; entre eux. En tout cas,          il me pla&icirc;t bien, Otto, et maintenant qu&#8217;on est tous oblig&eacute;s          de rester ici, je suppose qu&#8217;on aura l&#8217;occasion de discuter          un peu, enfin, je l&#8217;esp&egrave;re.</p>       <p> 8-HANNAH, Belgrade, 24 d&eacute;cembre 2002</p>       <p><br>         Cette ville est un d&eacute;sastre. Ir&egrave;na est morte cette nuit.          On l&#8217;a retrouv&eacute;e ce matin le corps griff&eacute; par des          lames de rasoir, le cou tranch&eacute;. Otto a disparu, Axel aussi. Juliette          est de plus en plus belle. Je n&#8217;arrive pas &agrave; me tenir &agrave;          c&ocirc;t&eacute; d&#8217;elle, j&#8217;ai l&#8217;impression de dispara&icirc;tre,          d&#8217;&ecirc;tre invisible. Pendant la r&eacute;union, je lui ai tourn&eacute;          le dos. Je suis arriv&eacute;e en retard, j&#8217;ai regard&eacute; tous<br>         les gens qui &eacute;taient rassembl&eacute;s et j&#8217;ai essay&eacute;          de rep&eacute;rer Otto. Je ne sais pas pourquoi cet homme m&#8217;obs&egrave;de          puisque je ne le connais pas encore. Pour finir, Juliette me l&#8217;a          pr&eacute;sent&eacute;, il n&#8217;&eacute;tait pas du tout comme je l&#8217;imaginais.          J&#8217;avais imagin&eacute; des yeux sombres, je ne sais pas pourquoi,          mais les siens &eacute;taient clairs, il m&#8217;a regard&eacute; une          seule fois. Ir&egrave;na &eacute;tait avec nous &agrave; ce<br>         moment-l&agrave;, je ne sais pas s&#8217;ils se connaissaient, mais ils          avaient l&#8217;air &agrave; l&#8217;aise, je ne l&#8217;&eacute;tais          pas du tout, j&#8217;aurais aim&eacute; dispara&icirc;tre, je n&#8217;avais          rien &agrave; dire, mais Ir&egrave;na m&#8217;a rattrap&eacute;e au moment          o&ugrave; je m&#8217;appr&ecirc;tais &agrave; franchir la porte. Elle          aussi est assez jolie, je peux comprendre qu&#8217;on l&#8217;ait<br>         tu&eacute;e, qu&#8217;elle soit morte. Quand on est jolie, il faut faire          attention o&ugrave; on pose ses yeux. Nous avons bavard&eacute; un moment,          je lui ai demand&eacute; o&ugrave; je pourrais trouver un mus&eacute;e.          Elle a souri, &quot; tu t&#8217;int&eacute;resses &agrave; l&#8217;art          ? &quot;. J&#8217;avais peur de para&icirc;tre ridicule, &quot; mon oncle,          qui est antiquaire, a besoin que je lui ram&egrave;ne de la documentation          &quot;, lui r&eacute;pondis-je en guise d&#8217;excuse. Elle a eu l&#8217;air          rassur&eacute;, c&#8217;est &agrave; ce moment-l&agrave; que je me suis          mise &agrave; la d&eacute;tester, &agrave; d&eacute;tester Juliette et          Axel et ces r&eacute;unions auxquelles je ne comprenais rien.<br>         Otto me semblait diff&eacute;rent, mais il y avait tant de monde autour          de lui, je n&#8217;osais plus me rapprocher, j&#8217;entendais le rire          sonore de Juliette. Ir&egrave;na les avait rejoints et j&#8217;ai pu monter          dans ma chambre. J&#8217;ai ferm&eacute; la porte &agrave; double tour          et j&#8217;ai fait couler un autre bain. Le bruit de l&#8217;eau me repose.          Jeme suis d&eacute;shabill&eacute;e devant la glace, j&#8217;ai fait le          tour de mon corps, j&#8217;ai l&acirc;ch&eacute; mes cheveux et je me          suis approch&eacute;e, j&#8217;avais des cernes sous les yeux, l&#8217;inqui&eacute;tude          ne me vaut rien, je le sais. Je me suis d&eacute;tourn&eacute;e de la          glace et j&#8217;ai plong&eacute; mon corps dans l&#8217;eau.<br>         Plus tard, je suis sortie de la chambre, je suis descendue dans la salle          de r&eacute;union, elle &eacute;tait presque d&eacute;serte, Juliette,          Axel, Otto et Ir&egrave;na avaient disparu. Je me suis promen&eacute;e          dans les couloirs j&#8217;avais l&#8217;impression d&#8217;&ecirc;tre          quelqu&#8217;un d&#8217;autre, je marchais lentement, j&#8217;essayais          d&#8217;entendre &agrave; travers les portes, j&#8217;avais l&#8217;air          d&#8217;une fouineuse. Je savais que je ne pourrais<br>         pas dormir, je connaissais trop bien ce genre de sensation, j&#8217;&eacute;tais          inqui&egrave;te, quelque chose &eacute;tait en train d&#8217;arriver et          je ne savais pas quoi. Je me sentais pr&ecirc;te &agrave; tous les mensonges,          tous les subterfuges, &agrave; ce moment-l&agrave; j&#8217;aurais fait          n&#8217;importe quoi pour qu&#8217;il arrive quelque chose. J&#8217;aurais          d&ucirc; aller me coucher, je savais bien qu&#8217;il ne me servait &agrave;          rien de continuer &agrave; errer comme &ccedil;a dans ces interminables          couloirs, je ne r&eacute;colterais que des ennuis, mais je me sentais          pr&ecirc;te &agrave; tout pour que l&#8217;angoisse disparaisse. </p>       <p> 9-OTTO, Belgrade, 24 d&eacute;cembre 2002</p>       <p><br>         Axel est ici. Je ne l'avais pas vu depuis longtemps. Nos retrouvailles          comme toujours furent discr&egrave;tes. Surtout devant les filles. Entre          nous de toute mani&egrave;re la communication se r&eacute;duisait &agrave;          l'essentiel permettant de r&eacute;gler les aspects pratiques de notre          mission. Pourtant je sentais Axel extr&ecirc;mement nerveux, ses yeux          s'&eacute;garaient parfois dans des ab&icirc;mes d'ou il &eacute;mergait          terrifi&eacute; : cela durait quelques secondes mais moi je pouvais constater          l'ampleur du mal qui le rongait. Il ne fumait plus, ne buvait plus, ne          parlait presque plus, sauf par des grognements sourds. Les filles le regardaient          avec une curiosit&eacute; inqui&egrave;te.<br>         Evidemment je ne chercherais pas &agrave; savoir ce qui avait pu transformer          l'ancien flic &eacute;l&eacute;gant sorti major de sa promotion &agrave;          l'Ecole Militaire en mort vivant. Cela faisait partie de notre pacte :          jamais de question, seulement la conviction d'une compr&eacute;hension          intuitive et totale que nous avions l'un de l'autre. Les op&eacute;rations          &quot;sp&eacute;ciales&quot; qui nous avaient r&eacute;unis plusieurs          fois ces derni&egrave;res ann&eacute;es s'&eacute;taient en g&eacute;n&eacute;ral          assez bien termin&eacute;es. Quelques cadavres, quelques erreurs d'&eacute;valuation,          quelques rat&eacute;s, mais le Commandeur ne nous en avait tenu r&eacute;ellement          compte. &quot;La part du feu&quot; disait-il. De toutes mani&egrave;res,          nous &eacute;tions bien de&eacute;ss&eacute;s : il &eacute;tait inconcevable          de tenter de comprendre les motivations du Commandeur ou les enjeux de          telle ou telle action. La plan&egrave;te tourneboulait d&eacute;j&agrave;          de fa&ccedil;on bien trop chaotique et les alliances entre alli&eacute;s          d'hier et ennemis de demain, &eacute;taient &agrave; ce point volatiles          qu'il &eacute;tait exclut de d&eacute;m&ecirc;ler le pourquoi du comment.          Notre objectif &eacute;tait de r&eacute;ussir les missions sans se pr&eacute;occuper          de rien d'autre. C'est sans doute la raison pour laquelle nous faisions          souvent la paire surtout dans les op&eacute;rations les plus scabreuses          imagin&eacute;es par le Commandeur. Pour Axel comme pour moi beaucoup          des mots que les autres utilisent n'avaient absolument aucun sens pour          nous : le bien, le mal, le<br>         droit, la morale. Des concepts abstraits comme la fa&ccedil;ade de la          Banque de France, ou le dernier mot d'esprit du Ministre des motos-crottes.          Mais l&agrave;, maintenant Axel &eacute;tait le centre d'un tremblement          int&eacute;rieur sans pr&eacute;c&eacute;dent et cela ne pr&eacute;sageait          vraiment rien de bon.<br>         J'&eacute;tais en train de comprendre de plus en plus pr&eacute;cisemment          que nous allions au devant d'une montagne d'emmerdements et que sans doute          personne n'en sortirait entier. Ce n'&eacute;tait pas la d&eacute;couverte          du corps lac&eacute;r&eacute; de cette Irena qui allait arranger les choses,          ni le comportement d'Hannah qui me regardait comme une chamelle myope          regarde le mirage de l'oasis.</p>       <p> 10 - COMMANDEUR, Sacramento, 26 d&eacute;cembre 2002</p>       <p><br>         L'Europe est us&eacute;e, fatigu&eacute;e, arrogante comme les veillasses          qui n'ont plus que leur pouvoir de nuisance. Nous allons bouffer l'Europe.          En commen&ccedil;ant par le cul, par l'Est, par les Balkans.<br>         L'Europe de Paris est out, celle de Londres aux ordres, celle du sud corrompue,          celle du nord transparente et glac&eacute;e. L'Avenir est &agrave; l'Est          : ceux-l&agrave; sont affam&eacute;s de tout, de boire, de manger, de          faux luxe, de vacances merdiques, de maisons pr&eacute;fabriqu&eacute;es,          de media d&eacute;biles, ils ont faim, ils ont soif, nous allons les mettre          sous perf, au goutte &agrave; goutte. Nous allons nous appuyer sur les          plus pourris d'entre eux et ils sont l&eacute;gion, d&eacute;truire les          derniers id&eacute;alistes, et ce sera fastoche dans ces pays sans droit,          sans autres lois que celles de la rue, du flingue, du chantage et du meurtre,          contaminer les jeunes par le fric, d&eacute;porter leurs cerveaux et leurs          femmes, les plus jeunes pour les d&eacute;fil&eacute;s de mode, les autres          pour les bordels de la vieille Europe.<br>         La main d'oeuvre est gratos ou presque. Nos usines n'ont plus qu'&agrave;          s'installer et faire tourner le tiroir caisse. Il leur faudra20 ans pour          devenir aussi cons que ceux de l'ouest, &ccedil;a nous laisse le te mps          de nous gaver. Nos agents sont partout dans cette zone. Silencieux, d&eacute;termin&eacute;s,          entra&icirc;n&eacute;s, bien mieux entra&icirc;n&eacute;s que les barbus          d'Al Quaida, plus pervers que ceux du Mossad, plus aff&ucirc;t&eacute;s          que les batars du FBI et de la CIA r&eacute;unis. Nous avons r&eacute;ussi          cette prouesse, former des tueurs sans faille, sans &eacute;tat d'&acirc;me,          totalement int&eacute;gr&eacute;s dans leur milieu, totalement anonymes,          totalement decervel&eacute;s, totalement disponibles, sauf d&eacute;rapage.<br>         Et &ccedil;a d&eacute;rape en ce moment du c&ocirc;t&eacute; de Belgrade.          Mais nous avons tout pr&eacute;vu. M&ecirc;me la d&eacute;faillance de          nos loups.</p>       <p> </p>       <p> 10-HANNAH, Belgrade, 26 d&eacute;cembre 2002</p>       <p><br>         La police avait commenc&eacute; les interrogatoires. Axel &eacute;tait          p&acirc;le comme un linge, &quot; &ccedil;a commence &agrave; sentir le          roussi &quot;, avait dit Juliette, d&#8217;un air triomphant. On aurait          dit que la situation la faisait jubiler, Axel l&#8217;avait regard&eacute;e          d&#8217;un air haineux, &quot; c&#8217;est bien le jour de mettre des          d&eacute;collet&eacute;s, c&#8217;est les flics qui t&#8217;excitent ?          &quot; ; Juliette lui avait tourn&eacute; le dos, elle s&#8217;&eacute;tait          rapproch&eacute;e d&#8217;Otto qui avait souri. <br>         Deux policiers &eacute;taient venus me chercher, ils m&#8217;avaient emmen&eacute;e          dans une pi&egrave;ce assez petite. Je m&#8217;&eacute;tais assise en          face d&#8217;un type assez gros, le visage rouge. Je n&#8217;avais pas          tout de suite compris o&ugrave; il voulait en venir jusqu&#8217;au moment          o&ugrave; il pronon&ccedil;a le nom de mon fr&egrave;re. <br>         -&ccedil;a fait longtemps que vous ne l&#8217;avez pas vu ?<br>         -Six mois &agrave; peu pr&egrave;s, mais je ne comprends pas ce que mon          fr&egrave;re a &agrave; avoir avec la mort d&#8217;Ir&egrave;na. <br>         Le gros policier me regardait sans rien dire. Je me revoyais dans le couloir,          et cette porte que j&#8217;avais ouverte, le corps mutil&eacute; d&#8217;Ir&egrave;na          en bloquait l&#8217;entr&eacute;e, j&#8217;avais cri&eacute; et je m&#8217;&eacute;tais          enfuie. J&#8217;entendais encore ce cri que je n&#8217;avais pas pu retenir,          le bruit de mes pas dans le couloir vide. J&#8217;esp&eacute;rais seulement          que personne ne m&#8217;avait vue. Maintenant, devant le policier, je          revoyais avec nettet&eacute; toute la sc&egrave;ne. Le nom de mon fr&egrave;re          venait d&#8217;&eacute;clairer le visage de la morte. Un souvenir tr&egrave;s          pr&eacute;cis avait jailli en un &eacute;clair dans mon cerveau, c&#8217;&eacute;tait          il y a cinq ans environ, au bord du lac de Gen&egrave;ve, nous devions          retourner au chalet, mon fr&egrave;re avait une course &agrave; faire,          je l&#8217;avais attendu dans la voiture. Il avait gar&eacute; la voiture          pr&egrave;s du lac, une jeune fille s&#8217;&eacute;tait approch&eacute;e,          elle lui avait remis une enveloppe, la conversation avait dur&eacute;          quelques minutes pas plus. Cette jeune fille &eacute;tait Ir&egrave;na.          Le policier ne m&#8217;avait pas l&acirc;ch&eacute; du regard, j&#8217;avais          l&#8217;impression qu&#8217;il venait de voir la m&ecirc;me sc&egrave;ne          que moi, au bord du lac.<br>         -On a d&eacute;j&agrave; perquisitionn&eacute; dans le chalet que vous          poss&eacute;dez en Suisse, &eacute;videmment, nous n&#8217;avons rien          trouv&eacute;, mais nous savons que votre fr&egrave;re est &agrave; Belgrade.          Avouez que c&#8217;est une &eacute;trange co&iuml;ncidence que la petite          s&#339;ur y soit aussi.<br>         Je ne savais pas quoi r&eacute;pondre, mais je sentais que mon ignorance          ne ferait pas long feu. <br>         -C&#8217;est une co&iuml;ncidence comme vous d&icirc;tes, je ne suis pas          responsable des agissements de mon fr&egrave;re.<br>         -C&#8217;est ce que nous verrons, en tout cas, vous ne quitterez pas Belgrade          avant qu&#8217;on ait retrouv&eacute; votre fr&egrave;re.<br>         Il m&#8217;avait laiss&eacute;e sortir, j&#8217;&eacute;tais mont&eacute;e          directement dans ma chambre, je ne voulais pas rencontrer les autres,          il me fallait r&eacute;fl&eacute;chir, Axel et Otto devaient en savoir          plus long que moi sur cette histoire. J&#8217;attendis que d&eacute;bute          la r&eacute;union qui devait avoir lieu le soir m&ecirc;me. Otto et Axel          devaient y faire une communication sur les nouvelles lois concernant la          mafia anti-terroristes, reconnues d&#8217;utilit&eacute; publique par          le gouvernement europ&eacute;en. Les lois autorisaient entre autres le          port de mini bombes chimiques. Les manifestations qui avaient suivi cette          d&eacute;cision n&#8217;avaient pu emp&ecirc;cher qu&#8217;on vote la          loi. L&#8217;argument &eacute;tait plut&ocirc;t flou, mais personne n&#8217;&eacute;tait          dupe, tout le monde savait que la mont&eacute;e en puissance de l&#8217;Empire          <b>Arabo-Am&eacute;ricain BenBush (EAABB) (trouver un nom)</b><br>         avait d&eacute;cid&eacute; l&#8217;Europe &agrave; radicaliser sa position.<br>         Je savais que tout le monde attendait avec impatience la communication          et que mon absence passerait inaper&ccedil;ue. Otto devait prendre la          parole le premier. Je m&#8217;&eacute;tais faufil&eacute;e dans la partie          Est du b&acirc;timent. Devant la porte d&#8217;Axel, j&#8217;h&eacute;sitai,          mais l&#8217;occasion &eacute;tait unique. J&#8217;appuyai sur la poign&eacute;e          de la porte, elle &eacute;tait ferm&eacute;e. La chambre d&#8217;Otto          &eacute;tait &agrave; l&#8217;&eacute;tage sup&eacute;rieur, elle &eacute;tait          ouverte. Je me glissai dans la pi&egrave;ce, m&#8217;appuyai contre la          porte et attendis de retrouver mon calme. J&#8217;avais la sensation d&#8217;&ecirc;tre          aspir&eacute;e dans un gouffre, la chambre &eacute;tait plong&eacute;e          dans le noir. Je m&#8217;avan&ccedil;ai pour soulever le rideau, les lumi&egrave;res          de la rue &eacute;clairaient la p&eacute;nombre. J&#8217;avais avanc&eacute;          ma main vers la valise qui se trouvait sur la table, quand je sentis un          souffle derri&egrave;re moi. Otto avait pos&eacute; une main sur mon bras.<br>         -Et bien, Hannah, tu as perdu quelque chose ?</p>       <p>HANNAH, Paris 7 f&eacute;vrier 2003</p>       <p><br>         <b>Ben-Bush</b> <b>(idem)</b> a d&eacute;clar&eacute; la guerre ce matin.          &Agrave; qui, on ne le sait pas, mais apparemment, cela n&#146;est pas          tr&egrave;s important. En r&eacute;alit&eacute;, la guerre s&eacute;vit          depuis des ann&eacute;es, mais c&#146;est aujourd&#146;hui que c&#146;est          officiel. Il ne se passe rien d&#146;extraordinaire, pas plus que d&#146;habitude.          <br>         J&#146;&eacute;tais revenue &agrave; Paris le 6 janvier. J&#146;avais          dit &agrave; mon oncle que mes recherches avaient dur&eacute; plus longtemps          que pr&eacute;vu. Il m&#146;avait cru, du moins c&#146;&eacute;tait ce          qu&#146;il m&#146;avait sembl&eacute;, mon oncle n&#146;aurait pas remis          ses r&ecirc;ves en doute pour un conflit, m&ecirc;me mondial. Il n&#146;avait          pas eu d&#146;enfant et je repr&eacute;sentais celle en qui il avait d&eacute;sormais          mis tous ses espoirs.<br>         Paris &eacute;tait tranquille, la guerre &eacute;tait lointaine. J&#146;&eacute;tais          heureuse d&#146;&ecirc;tre de retour, apr&egrave;s ces semaines angoissantes          &agrave; Belgrade. On avait jug&eacute; que je n&#146;apporterais rien          au myst&egrave;re d&#146;Ir&egrave;na, c&#146;est ce que le gros flic          m&#146;avait dit en partant. Je savais bien que l&#146;affaire Ir&egrave;na          n&#146;avait &eacute;t&eacute; qu&#146;un pr&eacute;texte, et qu&#146;il          s&#146;agissait de bien autre chose. Mon fr&egrave;re aussi avait &eacute;t&eacute;          un pr&eacute;texte pour me faire craquer au cas o&ugrave; j&#146;aurais          eu des choses &agrave; dire. Mais je n&#146;avais rien &agrave; dire.          Mon fr&egrave;re comme beaucoup de monde fricotait avec la mafia, rien          de plus. Quant &agrave; Axel et Juliette, ils avaient &eacute;t&eacute;          rel&acirc;ch&eacute;s bien avant moi, Otto aussi. Dans un sens ce n&#146;&eacute;tait          pas plus mal, surtout apr&egrave;s qu&#146;Otto m&#146;avait surprise          dans sa chambre. <br>         Maintenant, je me sentais un peu seule, hors de l&#146;histoire &agrave;          laquelle j&#146;avais &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;e, il me semblait          que j&#146;avais chang&eacute;, ces quelques semaines m&#146;avaient fait          grandir d&#146;un seul coup. Moi qui sortais tout juste de l&#146;enfance          il y a quelques mois, j&#146;&eacute;tais maintenant une jeune femme,          je regardais mon pass&eacute; comme s&#146;il n&#146;avait jamais &eacute;t&eacute;          le mien. Quelque chose avait &eacute;t&eacute; boulevers&eacute;, mais          je ne savais pas quoi, pas encore. J&#146;avais &eacute;t&eacute; revoir          A&#146;a, la sculpture qui m&#146;avait tant impressionn&eacute;e. Mon          oncle m&#146;avait trouv&eacute; un travail dans une galerie d&#146;art,          j&#146;avais pris un appartement minuscule dans le onzi&egrave;me arrondissement,          j&#146;aimais bien, c&#146;&eacute;tait plein d&#146;&eacute;trangers,          des asiatiques surtout, j&#146;&eacute;tais ailleurs, je me promenais          dans le quartier comme si je n&#146;avais jamais habit&eacute; Paris,          comme si ce n&#146;&eacute;tait pas Paris. Le soir, je descendais jusqu&#146;&agrave;          Bastille, je regardais la place toujours pleine de monde, je me disais          que tout allait bien, je me sentais rassur&eacute;e et je remontais chez          moi, en contournant le cimeti&egrave;re. Je songeais que je poss&eacute;dais          un chalet en Suisse et que bient&ocirc;t, je pourrais y retourner, j&#146;avais          h&acirc;te d&#146;avoir mes premiers cong&eacute;s. L&agrave;-bas, je          le savais, des souvenirs dont je n&#146;avais pas la moindre id&eacute;e          ressurgiraient, ils m&#146;aideraient &agrave; vivre, &agrave; m&#146;orienter,          je souriais en remontant la rue, en pensant &agrave; &ccedil;a, cet espace          qui &eacute;tait &agrave; moi, d&eacute;sert pour l&#146;instant, immobile,          poussi&eacute;reux. C&#146;&eacute;tait si loin. Je me souvenais d&#146;une          odeur, une odeur de persil sur des mains fra&icirc;ches, et c&#146;est          tout. Il me semblait &eacute;trange d&#146;&ecirc;tre en possession de          quelque chose d&#146;aussi vague que cette odeur. Alors je l&#146;avais          entour&eacute;e de murs, de bibelots, de photographies encadr&eacute;es,          j&#146;y avais mis A&#146;a, au centre, &eacute;norme. Je m&#146;endormais          sur cette image morcel&eacute;e comme ma vie.</p>       <p>X, aux environs de l'hiver 2004<br>         <br>         Elle porte son gros ventre devant elle, elle marche un peu partout dans          Paris. Elle prend le m&eacute;tro pour se m&ecirc;ler &agrave; la foule,          pour que son ventre prenne la place qu&#146;il convient, on la regarde          avec un sourire joyeux. Plus tard, dans l&#146;appartement qu&#146;elle          occupe seule dans le XI &egrave;me arrondissement, elle vomit, elle ouvre          la fen&ecirc;tre, la referme, elle vomit encore. Elle pense au b&eacute;b&eacute;          sans visage qui grandit en elle, elle fait couler de l&#146;eau dans la          baignoire, elle aime le bruit de l&#146;eau. Au-dessus de sa t&ecirc;te,          le couple est encore en train de s&#146;engueuler, les gamins crient aussi,          ils galopent dans l&#146;appartement, elle songe &agrave; tous ces gestes          qu&#146;elle va accomplir, aux paroles qu&#146;elle va se r&eacute;p&eacute;ter          &agrave; elle seule, elle plonge son corps aux angles impr&eacute;vus          dans l&#146;eau de la baignoire, elle se demande si elle n&#146;a pas          la berlue, si son ventre est aussi gros que &ccedil;a, si elle n&#146;est          pas en train d&#146;inventer une histoire. Elle est seule avec le f&#156;tus,          leurs deux corps envelopp&eacute;s dans l&#146;eau chaude. Seule avec          cette chose dont elle n&#146;arrive plus &agrave; se rappeler l&#146;origine,          elle s&#146;endort presque, la joue pos&eacute;e contre la surface de          l&#146;eau, se l&egrave;ve, se rince et sort de la baignoire. Dehors il          y a la ville sans portes ni fen&ecirc;tres, bruissante comme un corps          qu&#146;on d&eacute;plie. Elle aussi a ce visage pli&eacute;, comme celui          du f&#156;tus, rouge et d&eacute;form&eacute; par l&#146;attente. <br>         L&#146;attente est sans fin, pourvu que son corps &agrave; lui ne vienne          jamais prendre fin en elle, c&#146;est ce qu&#146;elle pense. Mais elle          ne sait pas combien de temps elle va durer &agrave; se crisper sur elle-m&ecirc;me          avec la ville qui est derri&egrave;re sans porte et sans fen&ecirc;tre,          la ville nue. Elle a pris une serviette, elle l&#146;a enroul&eacute;e          autour de son corps difforme, le f&#156;tus a boug&eacute;. Elle s&#146;est          immobilis&eacute;e. <br>         L&#146;eau s&#146;est d&eacute;roul&eacute;e dans le siphon, comme un          papier soyeux et lisse, elle a attendu que tout cela s&#146;arr&ecirc;te,          elle a emmen&eacute; son ventre dans la chambre, elle l&#146;a couch&eacute;          &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, elle a pos&eacute; une main dessus, s&#146;est          endormie.<br>         Plus tard, Otto a frapp&eacute; &agrave; la porte de l&#146;appartement,          mais ils dormaient, elle et le f&#156;tus, alors il est reparti. <br>         Otto habite quelques rues plus loin, dans un appartement semblable, autour          de lui, la m&ecirc;me ville sans murs ni fen&ecirc;tres.<br>         Les distances ne s&eacute;parent rien, elles sont seulement et parfois,          des lieux vides de corps, de murs. Personne ne sait toute la volupt&eacute;          qui l&#146;occupe, le monde devrait savoir qu&#146;il est &agrave; l&#146;int&eacute;rieur.          Mais il l&#146;ignore. <br>         Tandis que le ventre gonflait et que leurs corps se rapprochaient, d&#146;autres          esp&eacute;raient qu&#146;il cesserait de neiger, que la guerre n&#146;aurait          pas lieu. Il s&#146;&eacute;tait pass&eacute; pas mal de temps. Certains          maudissaient l&#146;attente, d&#146;autres disaient : le temps va trop          vite. <br>         Eux, ils avaient gagn&eacute; quelques centim&egrave;tres et la neige          avait cess&eacute; de tomber. Mais la guerre &eacute;tait l&agrave;. Dans          la ville, la horde des Nettoyeurs avait commenc&eacute; son &#156;uvre.D'abord          les affiches : chaque matin, ils arrachaient celles de la vieille, de          nouvelles affiches apparaissaient, tr&egrave;s t&ocirc;t le matin, c&#146;&eacute;tait          de v&eacute;ritables arm&eacute;es qui occupaient la ville, les trois          plus grands monopoles poss&eacute;daient la quasi totalit&eacute; des          murs, des barricades se postaient sur les coins de rues pour permettre          aux Afficheurs de coller leurs slogans ; pendant le reste de la journ&eacute;e,          les Guetteurs surveillaient les groupes vandales qui cherchaient &agrave;          recouvrir les murs de leurs revendications ; c&#146;&eacute;tait une guerre          quotidienne, jonch&eacute;e de morts anonymes ; les habitants de la ville          avaient fini par s&#146;y habituer, les Travailleurs avaient rep&eacute;r&eacute;          les endroits les plus dangereux, ils les contournaient en maugr&eacute;ant          contre le Gouvernement. <br>         Mais dans la ville sans mur, Hannah et Otto continuaient &agrave; grossir,          - c&#146;est le ventre qui grossissait -, il serait bient&ocirc;t pr&ecirc;t          pour le grand voyage. Hannah avait d&eacute;cid&eacute; d&#146;aller en          Suisse, Otto la rejoindrait. En attendant, Hannah continuait de vomir,          de remplir la baignoire de cette eau bruyante qui la rassurait. Otto venait          frapper &agrave; la porte et quand ils ne dormaient pas, le f&#156;tus          et elle, il entrait, il s&#146;approchait de la jeune femme, leur peau          se plissait l&#146;une contre l&#146;autre, ils fermaient les yeux, autour          d&#146;eux la ville sans mur continuait de rejeter ses morts anonymes,          elles disparaissait momentan&eacute;ment. </p>       <p align="center"> CHAPITRE 2</p>       <p align="center">&nbsp;</p>       <p> </p>       <p> HANNAH,Gen&egrave;ve, 26 septembre 2003</p>       <p>J&#8217;&eacute;tais dans le jardin quand j&#8217;ai sentis la premi&egrave;re          douleur. J&#8217;ai appel&eacute; Otto, &quot; je crois que &ccedil;a          vient, il faut aller &agrave; l&#8217;h&ocirc;pital &quot;, Otto a ouvert          de grands yeux, &quot; il y a des barrages partout, le Minist&egrave;re          des M&eacute;dias annonce de nouvelles attaques toxiques, on ne peut pas          aller jusqu&#8217;&agrave; la ville. Je vais appeler le m&eacute;decin,          j&#8217;esp&egrave;re qu&#8217;il pourra venir. &quot;<br>         Nous &eacute;tions rentr&eacute;s dans la maison. Otto avait appel&eacute;          le m&eacute;decin, il viendrait dans une heure. Je m&#8217;&eacute;tais          allong&eacute;e sur le lit. Derri&egrave;re la fen&ecirc;tre, il y a avait          la for&ecirc;t, &quot; je veux qu&#8217;il naisse devant la for&ecirc;t          &quot;. Otto n&#8217;avait rien dit, je le sentais inquiet, il ne tenait          plus en place, &quot; Otto, viens t&#8217;asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute;          de moi &quot;. Il avait h&eacute;sit&eacute; comme si mon ventre &eacute;norme          avait pris toute la place.<br>         J&#8217;avais mis sa main sur mon ventre, &quot; c&#8217;est maintenant          un gros f&#339;tus, il a besoin de sortir, il est tellement gros, qu&#8217;on          ne le sent plus bouger &quot;. j&#8217;&eacute;tais inqui&egrave;te moi          aussi, le b&eacute;b&eacute; &eacute;tait immobile, mon ventre dur, les          douleurs &eacute;taient courtes mais intenses, j&#8217;avais l&#8217;impression          qu&#8217;on m&#8217;arrachait les entrailles, &quot; &ccedil;a va durer          longtemps ? &quot;, demandait Otto, &quot; je ne sais pas, quelques heures          &quot;, &quot; il faut que tu respires &quot;. Otto avait ferm&eacute;          la fen&ecirc;tre : &quot; l&#8217;air de la chambre est pur, ne t&#8217;inqui&egrave;te          pas, le m&eacute;decin a promis qu&#8217;il viendrait. &quot;<br>         Dehors, la ville &eacute;tait aussi immobile que le f&#339;tus qui s&#8217;appr&ecirc;tait          &agrave; na&icirc;tre. L&#8217;arm&eacute;e avait envahi les rues, on          s&#8217;attendait d&#8217;un moment &agrave; l&#8217;autre &agrave; une          attaque a&eacute;rienne de bombes chimiques, plus personne n&#8217;osait          sortir. Le m&eacute;decin avait rappel&eacute; pour savoir o&ugrave; en          &eacute;tait le travail : &quot; combien de temps entre chaque contraction          ? &quot;, &quot; dix minutes &quot;, avait r&eacute;pondu Otto. &quot;          Quand elle perdra les eaux, rappelez-moi &quot;. Il avait raccroch&eacute;.          J&#8217;avais perdu les eaux dans le milieu de l&#8217;apr&egrave;s-midi,          la sonnerie du t&eacute;l&eacute;phone avait &eacute;t&eacute; coup&eacute;e,          dehors les Nettoyeurs avaient envahi la ville avec leurs chars, c&#8217;est          ce qu&#8217;on voyait &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision, &quot; Otto,          je t&#8217;en prie, viens vers moi &quot;, dans mon ventre, c&#8217;&eacute;tait          un cataclysme, je n&#8217;arrivais plus &agrave; respirer, les contractions          &eacute;taient trop proches, le f&#339;tus &eacute;tait descendu, son          corps &eacute;tait emprisonn&eacute; dans mon bassin, &quot; il faut que          tu pousses , me disait Otto, c&#8217;est &eacute;crit dans le manuel &quot;.          Je m&#8217;&eacute;tais accroupie sur le lit, &quot; mets-toi derri&egrave;re          moi &quot;, Otto avait pos&eacute; ses mains sur mon ventre, ses jambes          &eacute;cart&eacute;es comme les miennes, je ne savais pas quel corps          je poussais, celui d&#8217;Otto derri&egrave;re moi ou celui de l&#8217;enfant,          &agrave; vrai dire, je ne savais pas qui travaillait le mieux, Otto dont          je percevais le souffle dans ma nuque ; l&#8217;enfant qui &eacute;tait          encore tout entier en moi ; moi qui ne savais plus qui &eacute;tait qui,          de ces mains pos&eacute;es sur mon ventre, de ce corps s&eacute;questr&eacute;          par la douleur o&ugrave; un enfant tentait de s&#8217;&eacute;chapper          .<br>         Le m&eacute;decin ne viendrait plus, la maison avait &eacute;t&eacute;          ferm&eacute;e &agrave; double tour, maintenant, il s&#8217;agissait d&#8217;entendre          le premier cri, ensuite, on verrait. &quot; Otto, je crois que je suis          en train de me vider &quot;. Otto s&#8217;&eacute;tait lev&eacute;. Entre          mes jambes, il y avait tout ce qu&#8217;un corps peut rejeter et au milieu          de tout cela, une touffe de cheveux noirs. &quot; Pousse &quot;, cria          Otto. Je poussai sans savoir de quoi j&#8217;accouchais, mais Otto avait          saisi la t&ecirc;te de l&#8217;enfant, son corps rouge avait suivi. Le          f&#339;tus &eacute;tait l&agrave;, barbouill&eacute; d&#8217;un liquide          blanch&acirc;tre, le visage rid&eacute; et ferm&eacute;. &quot; Il faut          qu&#8217;il crie, maintenant &quot;, avait dit Otto. Il avait saisi l&#8217;enfant          dans ses deux mains, je me souviens de son visage, &agrave; Otto, ce d&eacute;sir-l&agrave;,          je ne l&#8217;ai vu qu&#8217;une fois. Le f&#339;tus &eacute;mit une plainte          qui semblait sortir de je ne sais quel antre secr&egrave;te. Le visage          d&#8217;Otto resplendit : &quot; il a cri&eacute;, c&#8217;est un gar&ccedil;on.          &quot;. <br>         -Maintenant, il faut que tu coupes le cordon.<br>         Otto m&#8217;avait regard&eacute;e comme si je lui demandais d&#8217;accomplir          un crime.<br>         -Otto, il faut que tu coupes le cordon, sinon, il va mourir.<br>         L&#8217;enfant &eacute;tait allong&eacute; entre mes cuisses, il geignait          doucement comme un animal. Otto &eacute;tait parti chercher des ciseaux.          On entendait les Nettoyeurs. <br>         -Je coupe o&ugrave; ?<br>         -De quoi faire un n&#339;ud.<br>         Otto avait empoign&eacute; le cordon et l&#8217;avait sectionn&eacute;.<br>         -Maintenant, il faut que tu couvres l&#8217;enfant, il va prendre froid.<br>         Otto avait pris une couverture en coton blanc et l&#8217;avait enroul&eacute;e          autour du corps du f&#339;tus.<br>         -Il faut que le placenta sorte de mon ventre.<br>         Otto avait tir&eacute; sur le reste du cordon qui n&#8217;&eacute;tait          plus attach&eacute; &agrave; l&#8217;enfant, le placenta &eacute;tait          venu d&#8217;un seul coup.<br>         -Il faut le laver, Otto,il est plein de sang et de merde, il faut aussi          que tu me laves, je me sens sale.<br>         Otto avait emmen&eacute; une bassine d&#8217;eau ti&egrave;de, il y avait          plong&eacute; l&#8217;enfant. Il avait pass&eacute; une serviette sur          mon sexe rouge et ouvert, il avait chang&eacute; les draps.<br>         -Mes seins n&#8217;ont pas de lait.<br>         -C&#8217;est normal, il faut attendre quelques heures.<br>         -O&ugrave; tu as appris tout &ccedil;a ?<br>         -C&#8217;est dans le manuel.<br>         -Tu es content ?<br>         -Oui.<br>         -Comment s&#8217;appelle-t-il ?<br>         -Adriano.</p>       <p>&nbsp;</p>       <p>&nbsp; </p>       <p> </p>       <p> HANNAH, Gen&egrave;ve, 25 octobre 2008</p>       <p><br>         Le f&#339;tus a encore grandi, il a maintenant cinq ans, il parle, il          mange seul, il rit, il se glisse contre moi pendant que je dors. Nous          appartenons &agrave; Otto &agrave; cause de &ccedil;a, de la proximit&eacute;          de nos corps, de leur similitude, du f&#339;tus qui est &agrave; nous          deux. Otto s&#8217;approche de moi, je sens l&#8217;odeur de sa peau,          je vois ses yeux baiss&eacute;s sur mes l&egrave;vres, mes seins, c&#8217;est          comme s&#8217;il &eacute;tait en moi, il travaille ma chair de l&#8217;int&eacute;rieur,          son d&eacute;sir entre dans ma gorge, mon ventre, mes muscles se raidissent          . Mon corps est une image humide sur laquelle glisse son regard dans lequel          je peux lire sa main qui caresse, sa langue qui bouge dans les plis. Il          reste pr&egrave;s de moi longtemps, sans rien dire, puis il s&#8217;en          va, il ne dit pas jusqu&#8217;&agrave; quand, je me demande s&#8217;il          va revenir. Avant de partir il prend le f&#339;tus dans ses bras, il le          serre tr&egrave;s fort, le f&#339;tus met ses deux bras autour du cou          de son p&egrave;re, il le serre lui aussi tr&egrave;s fort, ils ferment          les yeux, c&#8217;est comme si je n&#8217;&eacute;tais pas l&agrave;.          Je sais bien qu&#8217;ils pensent &agrave; moi, quand ils ont les yeux          ferm&eacute;s sur eux seuls, &agrave; mon ventre o&ugrave; ils seraient          bien rest&eacute;s plus longtemps, pour toujours peut-&ecirc;tre, si je          ne les en avais pas chass&eacute;s. Je les regarde se serrer l&#8217;un          contre l&#8217;autre et nous sommes si seuls tout &agrave; coup, eux qui          ne forment qu&#8217;un seul corps, moi avec mon ventre immense et vide.          Otto ferme la porte, je sais comment il s&#8217;en va, comment il me quitte,          la part d&#8217;indiff&eacute;rence, la part d&#8217;amour. Le f&#339;tus          se frotte contre mes jambes, je le soul&egrave;ve, il a les m&ecirc;mes          yeux clairs que son p&egrave;re, je le caresse, je renifle l&#8217;odeur          d&#8217;Otto , &quot; Adriano, on va faire un tour ? &quot;<br>         -On fera attention ?<br>         -Oui, ch&eacute;ri, on fera attention.<br>         Je mets le masque sur le visage de l&#8217;enfant et nous sortons. Heureusement,          la maison est &agrave; l&#8217;&eacute;cart de la ville, mais nous nous          m&eacute;fions encore des relents de gaz toxique. La propagande du Minist&egrave;re          des M&eacute;dias nous para&icirc;t encore plus suspecte depuis quelques          mois. C&#8217;est eux qui maintenant remplacent le minist&egrave;re de          la guerre. Ils ont annonc&eacute; la fin des hostilit&eacute;s, mais personne          n&#8217;est dupe. Je me penche vers l&#8217;enfant : &quot; tu sais que          tu ne dois pas me quitter un seul instant, n&#8217;est-ce pas ch&eacute;ri          ? &quot;. Dehors, les arbres ont une teinte violac&eacute;e, de dr&ocirc;les          de fleurs les recouvrent. Le f&#339;tus me serre la main. En contrebas,          la ville n&#8217;a pas chang&eacute; en apparence, mais je ne veux pas          que l&#8217;enfant d&eacute;couvre l&#8217;&eacute;trange population qui          y vit, tous ces &ecirc;tres h&eacute;b&eacute;t&eacute;s<br>         pas la Propagande, hostiles &agrave; toute forme de pens&eacute;e autre          que celle du Minist&egrave;re. Sans compter les pauvres types que les          gaz toxiques ont atteints et qui d&eacute;clinent de jour en jour sans          que personne ne puisse rien pour eux. Nous nous dirigeons vers le c&#339;ur          de la for&ecirc;t , l&agrave; o&ugrave; les feuilles sont rest&eacute;es          vertes, &quot; Adriano, tu peux enlever le masque, mais ne mets pas tes          doigts dans ta bouche &quot;. J&#8217;ai une peur bleue qu&#8217;il arrive          quelque chose au f&#339;tus, je n&#8217;ai plus aucune confiance dans          les m&eacute;decins, impuissant &agrave; juguler les nombreuses et &eacute;tranges          maladies qui s&eacute;vissent un peu partout. Heureusement que nous avons          cette maison, nous y sommes tranquilles, le f&#339;tus peut y grandir          en paix. <br>         Le soir tr&egrave;s tard, l&#8217;enfant se r&eacute;veille, j&#8217;entends          ses pas dans le couloir, il se glisse dans le lit, il passe sa main dans          mes cheveux, &quot;<br>         Hannah, je t&#8217;aime &quot;, &quot; moi aussi je t&#8217;aime, toi          et Otto, je vous aime &quot;. Il s&#8217;endort. C&#8217;est la nuit des          Nettoyeurs, une fois par semaine, des camions retournent la terre dans          tous les sens pour en extraire les derniers r&eacute;sidus radioactifs,          les M&eacute;dias les appellent les Bienfaiteurs Verts, on organise m&ecirc;me          des qu&ecirc;tes dans tous les &eacute;difices publics pour subvenir &agrave;          l&#8217;immense capital<br>         qu&#8217;ils repr&eacute;sentent pour l&#8217;&Eacute;tat Europ&eacute;en.          Depuis que les camions sillonnent les campagnes, le paysage a beaucoup          chang&eacute;, on ne reconna&icirc;t plus rien, les chemin sont engloutis,          les arbustes encore sains sont d&eacute;racin&eacute;s , derri&egrave;re          eux, il ne subsiste &agrave; peu pr&egrave;s rien. Otto dit qu&#8217;il          viendront bient&ocirc;t aux alentours de la maison et c&#8217;est vrai          que le bruit se rapproche. Je sens &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi la          respiration r&eacute;guli&egrave;re du f&#339;tus, le petit s&#8217;est          endormi . Je reste les yeux ouverts sans bouger pour ne pas r&eacute;veiller          l&#8217;enfant, je vois &agrave; travers les rideaux de la chambre la          lumi&egrave;re brutale des Nettoyeurs, balayer le ciel. </p>       <p align="left">ANTON, Paris, 25 mars 2010</p>       <p align="left"><br>         Otto, je ne l&#146;avais pas revu depuis longtemps. Il avait une dizaine          d&#146;ann&eacute;es quand il est venu pour la derni&egrave;re fois dans          le Pi&eacute;mont. Ensuite, je ne sais pas ce qui s&#146;est pass&eacute;,          le p&egrave;re venait seul, il disait que l&#146;enfant &eacute;tait rest&eacute;          avec la m&egrave;re. On se souvient bien de lui &agrave; la ferme, &agrave;          cause des canetons qu&#146;il avait zigouill&eacute;s. Il avait &agrave;          peine six ans, il nous regardait avec une indiff&eacute;rence qui nous          avait clou&eacute;s sur place. J&#146;en aurais pleur&eacute;, &ccedil;a          m&#146;avait remu&eacute; de voir ce gosse avec les cadavres autour de          lui. Personne n&#146;avait rien dit, le p&egrave;re, pas plus que les          autres. Si &ccedil;&#146;avait &eacute;t&eacute; le mien&#133; Mais c&#146;&eacute;tait          pas le mien, des enfants j&#146;aurais bien aim&eacute; en avoir, mais          le bon Dieu, &agrave; l&#146;&eacute;poque n&#146;avait rien voulu savoir.          Et le bon Dieu maintenant, il a disparu.<br>         Le petit je l&#146;aimais bien, dire qu&#146;il n&#146;aurait pas fait          de mal &agrave; une mouche, je ne sais pas, avec l&#146;histoire des canetons,          mais, bon, il en avait peut-&ecirc;tre gros sur le c&#156;ur, allez savoir.          <br>         Maintenant, avec tout ce qui nous arrive cette histoire n&#146;a presque          plus de sens, on dirait qu&#146;elle appartient &agrave; un pass&eacute;          dont on ose &agrave; peine se souvenir. C&#146;est comme s&#146;il n&#146;y          avait plus de passerelle entre ce que nous vivions alors et ce qui se          passe aujourd&#146;hui. &quot; Le monde a r&eacute;gress&eacute; &agrave;          force de vouloir progresser &quot;, il disait le L&eacute;on. Je veux          bien le croire, &ccedil;a a bascul&eacute; d&#146;un seul coup.<br>         Moi, j&#146;&eacute;tais arriv&eacute;e &agrave; Paris dans les ann&eacute;es          1990. L&eacute;on avait trouv&eacute; un emploi chez un grand couturier.          C&#146;&eacute;tait bien pay&eacute;. Depuis, L&eacute;on est mort, je          suis rest&eacute;e &agrave; Paris. <br>         Otto a d&eacute;barqu&eacute; sans crier gare, l&#146;autre jour, c&#146;&eacute;tait          presque le printemps. J&#146;ai bien vu que &ccedil;a n&#146;allait pas          comme il voulait. Chez moi, il y avait de la place, ils se sont install&eacute;s,          lui, Hannah et le petit. Le petit, il lui ressemblait comme deux gouttes          d&#146;eau, les cheveux hirsutes comme lui, un visage d&#146;apocalypse,          des yeux tr&egrave;s clairs. Cet enfant-l&agrave; c&#146;&eacute;tait          un don du ciel, quelque chose de clair et de brillant dans tout ce foutu          bordel. Je me suis occup&eacute; de l&#146;enfant. Otto et Hannah, ils          disparaissaient sans arr&ecirc;t, je ne sais pas o&ugrave; ils allaient          et je ne voulais pas le savoir, la ville &eacute;tait comme sens dessus          dessous et j&#146;&eacute;tais trop vieille pour y comprendre quelque          chose. C&#146;est moi qui me suis occup&eacute; d&#146;Adriano, c&#146;est          moi qui l&#146;ai maintenu, comme j&#146;ai pu au-dessus de l&#146;enfer.          <br>         Je n&#146;ai jamais vu un couple comme Hannah et Otto, on dirait qu&#146;aucune          distance ne peut vraiment les s&eacute;parer, ce n&#146;est pas tant que          &ccedil;a se voit, non, &ccedil;a se sent, ils sont c&ocirc;te &agrave;          c&ocirc;te et on dirait qu&#146;ils sont emm&ecirc;l&eacute;s, le petit          c&#146;est comme un r&eacute;sum&eacute; de ces deux &eacute;vidences-l&agrave;.          <br>         Hannah, c&#146;est une dr&ocirc;le de fille, on dirait qu&#146;elle vit          ailleurs, qu&#146;elle n&#146;est pas de l&#146;&eacute;poque, Otto, il          dirait &quot; arri&eacute;r&eacute;e &quot;, c&#146;est pas m&eacute;chant,          ce n&#146;est pas qu&#146;elle soit b&ecirc;te, mais elle comprend les          choses &agrave; rebours, Otto il dit que &ccedil;a vient juste s&#146;inc&eacute;rer          dans ce qu&#146;il ne sait pas, dans les interstices, qu&#146;il n&#146;a          pas besoin qu&#146;elle brille de jour, la nuit c&#146;est suffisant,          &quot; une erreur de la nature &quot;, qu&#146;il dit encore, une &quot;          erreur pour moi &quot;, il ajoute. Ses mains sont juste &agrave; c&ocirc;t&eacute;          des siennes quand il dit &ccedil;a, on dirait qu&#146;elle sont pos&eacute;es          sur elle, qu&#146;il la caresse, elle doit le sentir car &agrave; ce moment-l&agrave;          son visage est &eacute;carlate, moi aussi, je suis presque g&ecirc;n&eacute;e,          le petit, il ouvre de grands yeux pleins de s&eacute;rieux et d&#146;amour,          &ccedil;a comprend bien les choses &agrave; cet &acirc;ge-l&agrave;. </p>       <p align="center">CHAPITRE 3</p>       <p>&nbsp;</p>       <p>ADRIANO, Paris, 2 f&eacute;vrier 2023 (il a 20 ans)</p>       <p><br>         Nous habitons un campement plac&eacute; au sommet d'une tour au Nord de          la capitale entre la diagonale 231 et l'autoport de la zone C.<br>         La pi&egrave;ce la plus vaste donne sur une v&eacute;randa couverte elle          m&ecirc;me prolong&eacute;e d'un jardin aux dimensions modestes. Une partie          jardin potager (avec des tomates), une partie jardin d'agr&eacute;ment          (avec des roses traversi&egrave;res). Une all&eacute;e de planches permet          d'aller de la v&eacute;randa jusqu'au bout.<br>         Et au bout, &eacute;videmment il n'y a rien. Rien d'autre qu'une petite          palissade en ferraille. Rien d'autre que des nuages gris, parfois, flottant          dans un ciel rouge.<br>         Nous appelons cet endroit &quot;le bout du monde&quot;. Il faut bien que          les lieux aient un nom.<br>         Au centre de la pi&egrave;ce principale il y a une trappe qui permet d'acc&eacute;der          a un escalier en b&eacute;ton d'une trentaine de marche. Aucun tapis ne          recouvre la trappe. C'est le seul acc&eacute;s possible pour entrer et          sortir.<br>         Dans l'ensemble le mobilier est assez h&eacute;t&eacute;roclite : des          souvenirs de Chine, d'Inde, de Sarajevo et des monceaux de gadgets accumul&eacute;s          par mes parents. Il y a partout beaucoup de livres, dont certains, fabriqu&eacute;s          en Colombie, d&eacute;ploient des paysages de cartons colori&eacute;s          quand on les ouvre. Les meubles sont sommaires, r&eacute;sultat de rapides          bricolages ; ils remplissent leur office et sont suffisamment confortables.<br>         Sur la grande table de ferme se trouve un ordinateur d'un mod&eacute;le          tr&egrave;s ancien. A c&ocirc;t&eacute;, une vieille cafeti&egrave;re,          un cendrier de terre cuite comme on en trouve dans les ventes de charit&eacute;.          Une arm&eacute;e de stylo a plumes dont tr&egrave;s peu fonctionnent et          puis un transistor bloqu&eacute; eternellement sur la m&ecirc;me station          : Radio-Cipango. La chemin&eacute;e fonctionne en permanence, &eacute;t&eacute;          comme hiver. Des m&eacute;taphores de rondins de bois m&eacute;lang&eacute;s          y produisent des flammes par&eacute;sseuses. Les autres pi&egrave;ces          de la maison sont r&eacute;parties autour de la pi&egrave;ce principale.          Elles sont desservies par un couloir en forme de U. Ces pi&egrave;ces,          chambres, salle d'eau et locaux de rangement n'ont, &agrave; part les          portes d'acc&eacute;s, aucune ouverture murale. La lumi&egrave;re vient          du plafond en partie vitr&eacute;. L'ensemble est vaste mais sans d&eacute;mesure.<br>         Nous vivons ici, Amanda et moi depuis depuis quelques ann&eacute;es. Peut-&ecirc;tre          un peu plus. Nous ne sortont jamais ensemble, trop dangereux : l'un des          deux reste toujours sur place. Quand nous sortons c'est une exp&eacute;dition          pr&eacute;par&eacute;e dans ses moindres d&eacute;tails longtemps &agrave;          l'avance : outils, cartes, armes, livres et vivres. Celui qui reste dedans          verrouille la trappe d'acc&eacute;s. De temps &agrave; autre nous nous          rendons au bout du jardin : au &quot;bout du monde&quot;. nous regardons          au loin en silence, quelquefois nous nous penchons en avant pour guetter          vers le bas vers ce qui se passe &quot;en dessous&quot;. Nous ne sommes          jamais pr&eacute;ss&eacute;s, jamais affair&eacute;s mais toujours occup&eacute;s          : nous lisons, nous &eacute;crivons, et communiquons avec les autres campements          des autres tours par signaux lumineux.<br>         Ceux qui parfois arrivent par la trappe sont pareils &agrave; nous : m&ecirc;me          allure, m&ecirc;me sonorit&eacute; de voix, m&ecirc;me lenteur des mouvements,          m&ecirc;me absence d'urgence. Ils ont des grands sacs &agrave; dos qu'ils          d&eacute;ballent dans la grande pi&egrave;ce : &agrave; ce moment l&agrave;          ils rient puis se mettent tous &agrave; table et nous racontent les histoires          d'au del&agrave; du &quot;bout du monde&quot; . Ainsi passent nos jours.          Quelquefois, du bout du jardin arrivent des bruits sourds, des odeurs,          des lumi&egrave;res, rituel des &eacute;meutes et des pillages qui ponctuent          la vie d'en bas. <br>         Nous sommes comme cela, des dizaines &agrave; nous &ecirc;tre &eacute;tablis          dans des maisons a peu pr&egrave;s identiques a celle-ci, construites          par nous-m&ecirc;me, depuis des ann&eacute;es, au sommet, sur les terrasses          des grandes tours de la capitale, dont nous ne sortons que pour nous visiter          les uns aux autres; Nous sommes devenus indiff&eacute;rents aux &eacute;v&eacute;nements          d'en bas.<br>         Ceux d'en bas nous &eacute;vitent et nous surnomment les R&eacute;sidents.<br>         Nous montons parfois des op&eacute;rations de commando. Nous nous r&eacute;unissons          &agrave; dix, rarement davantage, g&eacute;n&eacute;ralement au bord d'un          trou. Nous discutent longuement ; quand tous les d&eacute;tails sont r&eacute;gl&eacute;s,          nous nous dispersons dans la cit&eacute; et de nuit, toujours de nuit          nous allons d&eacute;truire quelques dispositifs ASC ( auto surveillance          citoyenne).<br>         Amanda est plus jeune que moi. Metisse mongole et ukrainienne, les tempes          &eacute;troites, la t&ecirc;te ronde, le torse plat, les hanches solides,          les mollets solides enchass&eacute;s dans des bottes &agrave; talons pointus.          Elles portent toujours des bas en lambeaux. Moi j'aime. Et elle aime que          j'aime. </p>       <p>&nbsp;</p>       <p><br>       </p>       <p> <br>       </p>       <p>&nbsp; </p>       </td>   </tr> </table> <p>&nbsp;</p> <p></p> <p>&nbsp;</p> </body> </html> 
