<html> <head> <title>Untitled Document</title> <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> <meta name="Microsoft Theme" content="rmnsque 011"> </head>  <body background="_themes/rmnsque/romtextb.jpg" bgcolor="#CCCC99" text="#000000" link="#996600" vlink="#666666" alink="#336600">     Carminella Biondi<br mstheme> Du pays infini &agrave; la &quot;chose innommable&quot;: <br> Le Quatri&egrave;me si&egrave;cle ou la qu&ecirc;te inaccomplie</font> <p>[in Du pays au Tout-monde, &eacute;critures d'Edouard Glissant, a cura di E.    Pessini, Parma, Istituto di Lingue e Letterature Romanze, 1998]</p> <p><br>   Le Quatri&egrave;me si&egrave;cle est le second roman d'Edouard Glissant, publi&eacute;    en 1964, six ans apr&egrave;s La L&eacute;zarde. Dans celui-ci l'&eacute;crivain    avait recr&eacute;&eacute; le monde de sa jeunesse &agrave; la Martinique. Il    y &eacute;voquait les r&ecirc;ves et la volont&eacute; &eacute;versive d'un    groupe de jeunes gens face &agrave; une condition qui, certes, n'&eacute;tait    plus celle d'un esclavage mat&eacute;riel, comme elle l'avait &eacute;t&eacute;    jusqu'&agrave; 1848, mais qui restait quand m&ecirc;me de totale subalternit&eacute;    &agrave; la M&eacute;tropole. La lutte des jeunes martiniquais pour sortir de    cette impasse s'av&eacute;rait toutefois tr&egrave;s difficile non seulement    par la disparit&eacute; des forces sur le terrain, mais surtout par l'absence    d'un arri&egrave;re-pays historique sur quoi fonder les raisons du combat. On    risquait un &eacute;tat de fibrillation quelque peu vell&eacute;itaire si la    lutte pour la solution des probl&egrave;mes du pr&eacute;sent ne s'accompagnait    d'un effort d'enracinement dans l'espace, qui ne pouvait se faire sans un enracinement    dans le temps. <br>   Toute tentative dans cette direction, c'est-&agrave;-dire toute tentative d'enracinement,    butait contre la pierre d'achoppement de l'histoire &eacute;crite par l'autre,    par le blanc. Les sucs qu'on tirait des livres, loin d'&ecirc;tre nourriciers,    &eacute;tiolaient l'arbre du savoir noir de sorte que les descendants des anciens    esclaves pr&eacute;f&eacute;raient d&eacute;tourner les yeux et s'accomoder    de l'histoire propos&eacute;e par l'ancien ma&icirc;tre: ils pr&eacute;f&eacute;raient    ignorer l'ab&icirc;me qui b&eacute;ait derri&egrave;re eux. <br>   Dans Le Quatri&egrave;me si&egrave;cle Edouard Glissant a accept&eacute; le    d&eacute;fi de plonger dans cet ab&icirc;me et a commenc&eacute; &agrave; ramener    &agrave; la surface les fragments d'un pass&eacute; tr&egrave;s riche qui attendait    depuis des si&egrave;cles d'&ecirc;tre fouill&eacute;. Et cette fouille ne s'est    plus arr&ecirc;t&eacute;e, ainsi qu'en t&eacute;moignent ses autres romans:    Malemort (1975), La Case du commandeur (1981), Mahagony (1987), Tout-monde (1993),    qui constituent, dans leur ensemble, une envoutante saga du peuple martiniquais,    dans leur terre de la Cara&iuml;be et dans le monde. <br>   Pourquoi ai-je choisi de ne parler que de ce roman, et surtout est-il correct    de ne s'arr&ecirc;ter que sur un seul segment d'un corpus narratif con&ccedil;u    comme un ensemble, surtout en traitant d'un th&egrave;me comme celui de l'enracinement    qui de fa&ccedil;on plus ou moins explicite, souvent dans un rapport de conflictualit&eacute;    ou de compl&eacute;mentarit&eacute; avec son antinomique, l'errance, parcourt    toute l'oeuvre, je dirais mieux, structure toute l'oeuvre.<br>   Je pourrais dire qu'en choisissant Le Quatri&egrave;me si&egrave;cle j'ai accompli    un acte d'amour arbitraire puisque c'est le roman d'Edouard Glissant que je    pr&eacute;f&egrave;re, ce qui est vrai, ma la raison v&eacute;ritable de mon    choix est moins &eacute;motionnelle. En effet, je consid&egrave;re Le Quatri&egrave;me    si&egrave;cle comme un texte-pivot d'o&ugrave; rayonnent les lignes de force    non seulement de tout l'univers romanesque glissantien mais aussi, en grande    partie, de toute sa r&eacute;flexion th&eacute;orique qui se fonde sur la dialectique    entre enracinement et errance, r&eacute;alisation de soi et ouverture &agrave;    l'autre. Po&eacute;tique de la Relation (1990), qui est l'un des plus extraordinaires    efforts de synth&egrave;se th&eacute;orique au seuil du troisi&egrave;me mill&eacute;naire,    puise sa science dans l'humus historique que l'&eacute;crivain a fait revivre    dans Le Quatri&egrave;me si&egrave;cle et qui a produit l'exp&eacute;rience    de la cr&eacute;olisation, c'est-&agrave;-dire de ce m&eacute;lange de races    et de cultures qui pr&eacute;figure, dans la vision glissantienne, le synchr&eacute;tisme    du monde &agrave; venir. Par le r&ocirc;le que j'attribue au roman dans l'&eacute;conomie    de l'oeuvre, je crois donc avoir justifi&eacute; son extrapolation du corpus    narratif qui reste toutefois pr&eacute;sent comme toile de fond.<br>   J'ai dit que le Le Quatri&egrave;me si&egrave;cle est le roman des origines,    donc, si l'on veut employer une cat&eacute;gorie de notre culture qui est impropre    pour l'oeuvre de Glissant, mais qui pr&eacute;cise tout de suite une typologie    de r&eacute;f&eacute;rence, un roman historique, mais d'une nature toute particuli&egrave;re    car il n'y a pas eu, en amont, pour l'&eacute;crire, les riches archives ou    les livres dont disposent nos &eacute;crivains, mais un grand vide, o&ugrave;    les seuls points de rep&egrave;re sont ceux qui ont &eacute;t&eacute; fix&eacute;s    par les europ&eacute;ens: n&eacute;griers, colons, administrateurs, voyageurs,    romanciers, etc. Ce qui suppose, de la part de l'&eacute;crivain noir qui veut    situer ses r&eacute;cits dans un contexte historique qui lui soit propre, un    long travail de sape de cet &eacute;chafaudage obnubilant avant d'entreprendre    les fouilles dans les mines du pass&eacute;.<br>   Le voyage &agrave; rebours commence sous la pouss&eacute;e d'un adolescent,    Mathieu B&eacute;luse, qui ne trouve &agrave; l'&eacute;cole aucune r&eacute;ponse    &agrave; ses questionnements. Pour essayer de remplir de vie la vide chronologie    des livres, il s'adresse donc papa Longou&eacute;, un vieux quimboiseur -gu&eacute;risseur    et voyant- qui a toujours habit&eacute; la montagne, comme ses a&iuml;eux qui    avaient d&eacute;sert&eacute; la condition servile d&egrave;s leur arriv&eacute;e    dans la colonie &agrave; la fin du XVIIIe si&egrave;cle . Papa Longou&eacute;,    comme les vieillards africains, est la m&eacute;moire historique du peuple martiniquais,    car il est &agrave; m&ecirc;me de remonter en arri&egrave;re jusqu'&agrave;    son premier aieul et de faire revivre, autour de sa famille, les faits et gestes    du pass&eacute; colonial avec tous ses acteurs, de n'importe quelles race et    couleur, mais vus par le protagoniste noir. La longue descente dans le temps,    lente, difficile, pleine d'emb&ucirc;ches, passe donc &agrave; travers le corps    et l'&acirc;me du vieux noir qui devient ainsi une sorte d'antenne vibrant dans    le haut pour capter et transmettre, entre souvenir et voyance, les voix, les    visages et la vie d'antan.<br>   Sur la cime du morne - c'est le nom qu'on donne aux montagnes &agrave; la Martinique    - frapp&eacute;e par un vent qui n'est pas seulement un ph&eacute;nom&egrave;ne    m&eacute;t&eacute;r&eacute;ologique, mais la pouss&eacute;e imp&eacute;tueuse    d'un monde submerg&eacute; qui veut sortir de la nuit, le vieillard et l'enfant    voient se mat&eacute;rialiser autour d'eux les fant&ocirc;mes du pass&eacute;,    vibrants d'une vie terrible qui crie son envie d'&ecirc;tre, apr&egrave;s tant    de si&egrave;cles d'hibernation et de silence:</p> <p> Tout ce vent, dit papa Longou&eacute;, tout ce vent qui va pour monter, tu    ne peux rien, tu attends qu'il monte jusqu'&agrave; tes mains et puis la bouche,    les yeux, la t&ecirc;te. Comme si un homme n'&eacute;tait que pour attendre    le vent, pour se noyer oui tu entends, pour se noyer une bonne fois dans tout    ce vent comme la mer sans fin (p.11).</p> <p> C'est la connaissance non pas par approche chronologique et m&eacute;thodique    qu'aurait voulu pratiquer le jeune Mathieu, mais la connaissance par immersion    totale dans le ma&euml;lstrom du pass&eacute;, sans gouvernail et sans rep&egrave;res,    au hasard de la violence du mouvement qui am&egrave;ne &agrave; la surface et    submerge &agrave; nouveau pour les faire r&eacute;appara&icirc;tre ailleurs,    dans une perspective nouvelle, les morceaux disloqu&eacute;s d'hommes et de    faits qu'elle entra&icirc;ne dans son remous, jusqu'&agrave; ce que visages    et histoires se recomposent dans la trame du r&eacute;cit. C'est un voyage dans    le vertige que seuls peuvent supporter un vieillard qui hante depuis toujours    les morts et un enfant br&ucirc;l&eacute; par la rage de savoir ce qui se cache    derri&egrave;re la parole du blanc et le silence du noir. <br>   Le voyage en arri&egrave;re descend jusqu'&agrave; la souche des deux familles    dont les derniers rejetons, le vieux Longou&eacute; et le jeune B&eacute;luse,    se rencontrent sur le morne pour essayer de reconstiuer une g&eacute;n&eacute;alogie    et, autour d'elle, une histroire, ou mieux, l'Histoire. La date qui fixe le    point d'aboutissement du voyage &agrave; rebours, d&eacute;j&agrave; annonc&eacute;e    dans La L&eacute;zarde, est 1788, l'ann&eacute;e o&ugrave; les deux anc&ecirc;tres    arriv&egrave;rent &agrave; la Martinique sur un bateau n&eacute;grier et, chose    inouie apr&egrave;s un voyage si d&eacute;capant, trouv&egrave;rent la force    et la volont&eacute;, avant d'&ecirc;tre vendus, de se battre soulignant ainsi,    d&egrave;s le d&eacute;but de l'histoire, une situation d'antagonisme qui &eacute;tait    en m&ecirc;me temps une extraordinaire manifestation de r&eacute;sistance face    &agrave; la machine destructrice de la traite n&eacute;gri&egrave;re. Ils seront    achet&eacute;s par deux colons eux aussi antagonistes, La Roche et Senglis,    et les quatre histoires parall&egrave;les, avec leurs ramifications, peupleront    le r&eacute;cit de figures inoubliables, toutes entra&icirc;n&eacute;es par    un vitalisme d&eacute;vorant doubl&eacute; d'une pulsion de mort, dans un monde    o&ugrave; d&eacute;mesure et folie, courage et l&acirc;chet&eacute;, endurance    et r&eacute;bellion se c&ocirc;toient et se confondent.<br>   D&egrave;s leur arriv&eacute;e, les deux anc&ecirc;tres confirment leurs attitudes    divergentes: celui qui sera nomm&eacute; B&eacute;luse puisqu'il est destin&eacute;    au bel usage, c'est-&agrave;-dire &agrave; la reproduction, accepte sa condition    d'esclave tandis que l'autre, qui se nommera Longou&eacute;, se r&eacute;volte    et fuit dans les mornes non sans avoir d'abord enlev&eacute; la compagne noire    de celui qui a &eacute;t&eacute;, pendant quelques heures, son ma&icirc;tre,    un grand fou qui sait appr&eacute;cier le courage et qui ne sera pas insensible    &agrave; la beaut&eacute; de ce geste audacieux. Deux histoires parall&egrave;les    et antagonistes que celles des B&eacute;luse et des Longou&eacute;, qui se croisent    de temps en temps gr&acirc;ce &agrave; des &eacute;v&eacute;nements heureux    ou funestes jusqu'&agrave; cette rencontre finale entre le dernier Longou&eacute;    et le jeune B&eacute;luse, au d&eacute;but des ann&eacute;es 40 de notre si&egrave;cle,    rencontre qui produit, gr&acirc;ce &agrave; l'alchimie de la parole, une filiation    spirituelle entre le vieillard et l'enfant et, donc, la fusion des deux g&eacute;n&eacute;alogies    dont l'avenir est d&eacute;sormais assur&eacute; par le seul B&eacute;luse puisque    l'enfant charnel de papa Longou&eacute; est mort &agrave; la guerre. Mais cette    fusion des deux g&eacute;n&eacute;alogies a aussi une valeur symbolique: elle    repr&eacute;sente la convergence de deux parcours antith&eacute;tiques et pourtant    compl&eacute;mentaires des noirs aux Antilles: celui des marrons, c'est-&agrave;-dire    des noirs qui se sont &eacute;chapp&eacute;s des plantations pour vivre libres,    solitaires ou en groupes, dans les montagnes, et celui des noirs qui sont rest&eacute;s    dans la plaine et se sont soumis &agrave; leur condition d'esclaves. Ces deux    mondes se retrouvent d&eacute;sormais r&eacute;unis face &agrave; une r&eacute;alit&eacute;    commune de m&eacute;diocrit&eacute; qui tend &agrave; tout homologuer vers le    bas sur des mod&egrave;les de vie qui viennent d'ailleurs. Dans le pass&eacute;    au contraire, pour terrible qu'il ait &eacute;t&eacute;, le noir avait su sauvegarder,    dans des conditions de vie impossibles, son alt&eacute;rit&eacute; ou mieux,    pour employer le langage glissantien, son opacit&eacute;, gr&acirc;ce &agrave;    la lutte sourde ou ouverte contre le colon. Il est partant n&eacute;cessaire    et urgent de faire revivre ce pass&eacute;, o&ugrave; l'on a quand m&ecirc;me    &eacute;t&eacute;, au del&agrave; de toute simplification &eacute;logieuse aussi    bien que de toute attitude de culpabilit&eacute; ou de honte.<br>   Mais pour que la descente en arri&egrave;re, qui est la difficile descente dans    l'inconscient de tout un peuple, puisse vraiment aider &agrave; sortir de cette    situation d'impasse il faut avoir le courage et la force de faire le voyage    jusqu'au bout de la nuit, de ne pas s'arr&ecirc;ter au d&eacute;barquement dans    la terre nouvelle mais de remonter dans le temps et dans l'espace jusqu'au &quot;pays    infini au-del&agrave; des eaux&quot;, ce pays d'Afrique o&ugrave; tout a commenc&eacute;,    en d&eacute;passant la mythisation facile sans toutefois m&eacute;conna&icirc;tre    le pouvoir d'interdiction que ce lointain continue d'exercer:</p> <p> &quot;...le pays l&agrave;-bas au-del&agrave; des eaux n'&eacute;tait plus    ce lieu de merveilles dont le d&eacute;port&eacute; avait r&ecirc;v&eacute;,    mais le t&eacute;moin irr&eacute;futable de l'antan, la source d'un pass&eacute;    suscit&eacute;, la part qui, ni&eacute;e, &agrave; sont tour niait la terre    nouvelle, son peuplement et son travail (p. 237).</p> <p> Et c'est apr&egrave;s de longs d&eacute;tours et une lutte acharn&eacute;e    avec une mati&egrave;re r&eacute;tive &agrave; se laisser vaincre qu'on arrive    enfin &agrave; la source, au del&agrave; de la mer-oc&eacute;an. On est alors    oblig&eacute; de reconna&icirc;tre que l'Afrique n'est pas seulement le lieu    r&ecirc;v&eacute; de la m&egrave;re, mais aussi le lieu de Ca&iuml;n, le lieu    de la trahison fraternelle. En suivant &agrave; rebours la g&eacute;n&eacute;alogie    des B&eacute;luse et des Longou&eacute; on parvient au village des origines    o&ugrave; le premier, qui n'&eacute;tait pas encore un B&eacute;luse mais dont    le nom v&eacute;ritable ne nous est pas parvenu, a vendu l'autre et une partie    des gens de sa tribu &agrave; un marchand n&eacute;grier en &eacute;change de    quelque pacotille, pour se venger de n'avoir pas &eacute;t&eacute; choisi comme    chef. Papa Longou&eacute; fait revivre la sc&egrave;ne de la vente devant le    regard ahuri du jeune Mathieu:</p> <p> Je vois, je vois le fou qui fait le marchandage avec les hommes marqu&eacute;s    pour &ecirc;tre ses ma&icirc;tres, il croit qu'il est puissant, pourtant celui    qui lui donne un coutelas, deux barriques de rhum, une chemise salie, celui-l&agrave;    pense d&eacute;j&agrave;: &quot;Quand tout sera fini, on l'embarquera lui aussi&quot;    (p. 245</p> <p> Trahison dans la trahison: voil&agrave; l'histoire des origines et aussi l'origine    d'une mal&eacute;diction qui n'a pas fini de produire ses effets n&eacute;fastes    dans la nouvelle patrie. Car, &eacute;loignant le calice amer, les derniers    descendants des anciens esclaves aussi bien que des anciens marrons ont pr&eacute;f&eacute;r&eacute;    ne pas se retourner en laissant ainsi s'&eacute;paissir derri&egrave;re eux    une nuit noire qui a effac&eacute; toutes les traces. Ils ont cru que leur salut    viendrait de l'imitation du mod&egrave;le blanc et que l'ailleurs auquel il    fallait s'adresser n'&eacute;tait pas le pays infini des origines refoul&eacute;es,    mais la M&eacute;tropole d'o&ugrave; venaient le savoir qui &quot;compte&quot;    et les joujoux de la modernit&eacute;. On est ainsi tomb&eacute; dans les pi&egrave;ges    d'un bien-&ecirc;tre apparent qui n'a aucun fondement autochtone et on a b&acirc;ti    sur le vide, dans un dangereux &eacute;tat d'ivresse, &quot;Une folie amarr&eacute;e    &agrave; la proue de la terre&quot; (p.221). On s'est donc install&eacute; dans    le provisoire, d'o&ugrave; est sortie celle que papa Longou&eacute; appelle    &quot;la chose innommable&quot;, c'est-&agrave;-dire la ville moderne qui a    attir&eacute; &eacute;galement les anciens rebelles et les anciens esclaves,    en menant &agrave; bien cette d&eacute;personnalisation qui n'avait pas totalement    r&eacute;ussi en r&eacute;gime esclavagiste: &quot; Ainsi les anciens marrons    n'&eacute;taient descendus de leurs mornes, les esclaves n'avaient tenu dans    les fonds que pour finir par grouiller dans cette mis&egrave;re? Eux aussi,    ind&eacute;termin&eacute;s; ni Longou&eacute;, ni B&eacute;luse, ni Targin?&quot;.<br>   La ville, &quot;ce vase clos o&ugrave; s'englue et se perd l'histoire de la    terre et la connaissance du pass&eacute;&quot; (p.221), devient ainsi le monstre    &agrave; abattre, ou mieux, le lieu o&ugrave; op&eacute;rer la m&eacute;tamorphose    du n&eacute;ant maquill&eacute; &agrave; un v&eacute;cu conscient et consenti.    Mais pour y arriver, nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, il faut que ce v&eacute;cu    ait un fondement qu'on ne peut lui donner qu'en reb&acirc;tissant dans le souvenir,    les ruines du pass&eacute;, &eacute;tape par &eacute;tape, du pays lointain    de la pr&eacute;-histoire, jusqu' aux luttes du pr&eacute;sent, celles des jeunes    hommes de la L&eacute;zarde aussi bien que celles des personnages errants dans    le Tout-monde, en passant par le ventre obscur du bateau n&eacute;grier, qui    a jonch&eacute; de morts les fonds de l'oc&eacute;an, et les rebellions ouvertes    ou cach&eacute;es qui ont oppos&eacute; ma&icirc;tres et esclaves d&egrave;s    la naissance des colonies.<br>   On d&eacute;couvrira alors, gr&acirc;ce &agrave; la voyance de papa Longou&eacute;    et &agrave; la force &eacute;vocatoire de l'&eacute;criture de Mathieu, que    cette horrible histoire a ses beaut&eacute;s et sa grandeur. C'est l'Histoire    que les d&eacute;racin&eacute;s d'Europe et d'Afrique (avec le concours trop    souvent oubli&eacute; de tous les autres peuples de la terre) ont b&acirc;ti    ensemble, bourreaux et victimes, entra&icirc;n&eacute;s dans une seule grande    folie qui a brass&eacute; les peuples et ouvert sur l'avenir.<br>   C'est une vision de la d&eacute;couverte et de ses suites que Glissant avait    d&eacute;j&agrave; chant&eacute;e dans son long po&egrave;me Les Indes de 1956,    un effort de relecture de l'&eacute;pop&eacute;e de Christophe Colomb dans une    perspective globale qui tienne compte des avatars et des apports de tous les    peuples impliqu&eacute;s, de la fin du XVe si&egrave;cle jusqu'&agrave; nos    jours, sans aucune vell&eacute;it&eacute; apolog&eacute;tique ou d&eacute;nigratoire,    mais en reconnaissant le tournant qu'elle a repr&eacute;sent&eacute; dans l'histoire    du monde dont nous n'avons pas encore fini de ressentir les &agrave;-coups.    Car l'&eacute;crivain, tout en ayant &agrave; coeur l'enracinement et l'&eacute;panouissement    heureux des noirs aux Antilles, inscrit sa recherche et son oeuvre de po&egrave;te,    de romancier et d'essayiste dans une dimension plus vaste et plus ambitieuse    qui est la construction du monde &agrave; venir. Voila pourquoi il est d'importance    capitale pour la destin&eacute;e du monde qu'on puisse vaincre, partout o&ugrave;    elle s'est install&eacute;e, la chose innommable o&ugrave; sombrent la vie des    hommes et la voix originale des peuples.<br>   En partant de sa terre, la Martinique, qui reste le coeur palpitant de toute    son oeuvre, Glissant &eacute;largit donc peu &agrave; peu sa perspective et    ses int&eacute;r&ecirc;ts d'homme et d'&eacute;crivain &agrave; toute la plan&egrave;te:    Po&eacute;tique de la Relation, &agrave; laquelle j'ai d&eacute;j&agrave; fait    allusion, cherche &agrave; nous doter d'un &eacute;quipement th&eacute;orique    qui nous aide &agrave; faire face, sans sombrer, au bouleversement de notre    &eacute;poque et au vertige des ann&eacute;es &agrave; venir. Tandis que dans    Tout-monde, son dernier roman, par une s&eacute;rie d'aventures et de personnages    qui s'accomplissent dans l'errance sans devenir des d&eacute;racin&eacute;s    ayant su passer de la racine unique &agrave; la racine-rhizome ou multiple,    il nous donne un &eacute;chantillon du monde composite et mouvant qui est le    n&ocirc;tre au seuil d'un nouveau si&egrave;cle qui est aussi le seuil d' un    nouveau mill&eacute;naire. <br>   Le parcours envisag&eacute; par Edouard Glissant va donc du pays infini &agrave;    l'infini du monde: et Le Quatri&egrave;me si&egrave;cle n'est que la premi&egrave;re,    fondamentale &eacute;tape de ce long voyage o&ugrave;, tout en partant de lieux    et de situations diff&eacute;rents, les peuples de la terre sont tous engag&eacute;s.<br> </p> </body> </html> 
