<HTML> <HEAD>     <TITLE>Maupassant. Rose, 1884.</TITLE> </HEAD> <BODY BGCOLOR="#ffffff" LINK="#030e5a" ALINK="#1e023f" VLINK="#440364"><P><BR><blockquote>  <H3><CENTER>Maupassant</H3> <B>Rose</B></CENTER><P><BR>  Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. Elles sont seules dans l'immense landau charg&eacute; de bouquets comme une corbeille g&eacute;ante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de girofl&eacute;es, de marguerites, de tub&eacute;reuses et de fleurs d'oranger, nou&eacute;s avec des faveurs de soie, semble &eacute;&ccedil;raser les deux corps d&eacute;licats, ne laissant sortir de ce lit &eacute;clatant et parfum&eacute; que les &eacute;paules, les bras et un peu des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.<BR> <BR> Le fouet du cocher porte un fourreau d'an&eacute;mones, les traits des chevaux sont capitonn&eacute;s avec des ravenelles, les rayons des roues sont v&ecirc;tus de r&eacute;s&eacute;da; et, &agrave; la place des lanternes, deux bouquets ronds, &eacute;normes, ont l'air des deux yeux &eacute;tranges de cette b&ecirc;te roulante et fleurie.<BR> <BR> Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, suivi, accompagn&eacute; par une foule d'autres voitures enguirland&eacute;es, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la f&ecirc;te des fleurs &agrave; Cannes.<BR> <BR> On arrive au boulevard de la Fonci&egrave;re, o&ugrave; la bataille a lieu. Tout le long de l'immense avenue, une double file d'&eacute;quipages enguirland&eacute;s va et revient comme un ruban sans fin. De l'un &agrave; l'autre on se jette des fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les frais visages, voltigent et retombent dans la poussi&egrave;re o&ugrave; une arm&eacute;e de gamins les ramasse. Une foule compacte, rang&eacute;e sur les trottoirs, et maintenue par les gendarmes &agrave; cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux &agrave; pied comme pour ne point permettre aux vilains de se m&ecirc;ler aux riches, regarde, bruyante et tranquille.<BR> <BR> Dans les voitures, on s'appelle, on se reconna&icirc;t, on se mitraille avec des roses. Un char plein de jolies femmes, v&ecirc;tues de rouge comme des diables, attire et s&eacute;duit les yeux. Un monsieur, qui ressemble aux portraits d'Henri IV, lance avec une ardeur joyeuse un &eacute;norme bouquet retenu par un &eacute;lastique. Sous la menace du choc, les femmes se cachent les yeux et les hommes baissent la t&ecirc;te, mais le projectile gracieux, rapide et docile, d&eacute;crit une courbe et revient &agrave; son ma&icirc;tre qui le jette aussit&ocirc;t vers une figure nouvelle.<BR> <BR> Les deux jeunes femmes vident &agrave; pleines mains leur arsenal et recoivent une gr&ecirc;le de bouquets; puis, apr&egrave;s une heure de bataille, un peu lasses enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui longe la mer.<BR> <BR> Le soleil dispara&icirc;t derri&egrave;re l'Esterel, dessinant en noir, sur un couchant de feu, la silhouette dentel&eacute;e de la longue montagne. La mer calme s'&eacute;tend, bleue et claire, jusqu'&agrave; l'horizon o&ugrave; elle se m&ecirc;le au ciel, et l'escadre, ancr&eacute;e au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de b&ecirc;tes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques, cuirass&eacute;s et bossus, coiff&eacute;s de m&acirc;ts fr&ecirc;les comme des plumes, et avec des yeux qui s'allument quand vient la nuit.<BR> <BR> Les jeunes femmes, &eacute;tendues sous la lourde fourrure, regardent languissamment. L'une dit enfin:<BR> <BR> - Comme il y a des soirs d&eacute;licieux, o&ugrave; tout semble bon. N'est-ce pas, Margot?<BR> <BR> L'autre reprit:<BR> <BR> - Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.<BR> <BR> - Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout &agrave; fait. Je n'ai besoin de rien.<BR> <BR> - Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-&ecirc;tre qui engourdit notre corps, nous d&eacute;sirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.<BR> <BR> Et l'autre, souriant:<BR> <BR> - Un peu d'amour?<BR> <BR> - Oui.<BR> <BR> Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite murmura:<BR> <BR> - La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'&ecirc;tre aim&eacute;e, ne f&ucirc;t-ce que par un chien. <BR> Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs, quoi que tu en dises, Simone.<BR> <BR> - Mais non, ma ch&egrave;re. J'aime mieux n'&ecirc;tre pas aim&eacute;e du tout que de l'&ecirc;tre par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agr&eacute;able, par exemple, d'&ecirc;tre aim&eacute;e par... par...<BR> <BR> Elle cherchait par qui elle pourrait bien &ecirc;tre aim&eacute;e, parcourant de l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, apr&egrave;s avoir fait le tour de l'horizon, tomb&egrave;rent sur les deux boutons de m&eacute;tal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant: &quot;par mon cocher&quot;.<BR> <BR> Mme Margot sourit &agrave; peine et pronon&ccedil;a, &agrave; voix basse:<BR> <BR> - Je t'assure que c'est tr&egrave;s amusant d'&ecirc;tre aim&eacute;e par un domestique. Cela m'est arriv&eacute; deux ou trois fois. lls roulent des yeux si dr&ocirc;les que c'est &agrave; mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus s&eacute;v&egrave;re qu'ils sont plus amoureux, puis on les met &agrave; la porte, un jour, sous le premier pr&eacute;texte venu, parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en apercevait.<BR> <BR> Mme Simone &eacute;coutait, le regard fixe devant elle, puis elle d&eacute;clara:<BR> <BR> - Non, d&eacute;cid&eacute;ment, le coeur de mon valet de pied ne me para&icirc;trait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.<BR> <BR> - Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient stupides.<BR> <BR> - Les autres ne me paraissent pas si b&ecirc;tes &agrave; moi, quand ils m'aiment.<BR> <BR> - ldiots, ma ch&egrave;re, incapables de causer, de r&eacute;pondre, de comprendre quoi que ce soit.<BR> <BR> - Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'&ecirc;tre aim&eacute;e par un domestique? Tu &eacute;tais quoi... &eacute;mue... flatt&eacute;e?<BR>  <BR> - Emue? non - flatt&eacute;e - oui, un peu. On est toujours flatt&eacute; de l'amour d'un homme quel qu'il soit.<BR> <BR> - Oh, voyons, Margot!<BR> <BR> - Si, ma ch&egrave;re. Tiens, je vais te dire une singuli&egrave;re aventure qui m'est arriv&eacute;e. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous dans ces cas-l&agrave;.<BR> <BR> <BR> Il y aura quatre ans &agrave; l'automne, je me trouvais sans femme de chambre. J'en avais essay&eacute; l'une apr&egrave;s l'autre cinq ou six qui &eacute;taient ineptes, et je d&eacute;sesp&eacute;rais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les petites annonces d'un journal, qu'une jeune-fille sachant coudre, broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.<BR> <BR> J'&eacute;crivis &agrave; l'adresse indiqu&eacute;e, et, le lendemain, la personne en question se pr&eacute;senta. Elle &eacute;tait assez grande, mince, un peu p&acirc;le, avec l'air tr&egrave;s timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de lady Rymwell, o&ugrave; elle &eacute;tait rest&eacute;e dix ans.<BR> <BR> Le certificat attestait que la jeune fille &eacute;tait partie de son plein gr&eacute; pour rentrer en France et qu'on n'avait eu &agrave; lui reprocher, pendant son long service, qu'un peu de coquetterie fran&ccedil;aise.<BR> <BR> La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit m&ecirc;me un peu sourire et.j'arr&ecirc;tai sur le champ cette femme de chambre.<BR> <BR> Elle entra chez moi le jour m&ecirc;me; elle se nommait Rose.<BR> <BR> Au bout d'un mois je l'adorais.<BR> <BR> C'&eacute;tait une trouvaille, une perle, un ph&eacute;nom&egrave;ne.<BR> <BR> Elle savait coiffer avec un go&ucirc;t infini; elle chiffonnait les dentelles d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait m&ecirc;me faire les robes.<BR> <BR> J'&eacute;tais stup&eacute;faite de ses facult&eacute;s. Jamais je ne m'&eacute;tais trouv&eacute;e servie ainsi.<BR> <BR> Elle m'habillait rapidement avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de mains &eacute;tonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est d&eacute;sagr&eacute;able comme le contact d'une main de bonne. Je pris bient&ocirc;t des habitudes de paresse excessives, tant il m'&eacute;tait agr&eacute;able de me laisser v&ecirc;tir, des pieds &agrave; la t&ecirc;te, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un peu sur mon divan; je la consid&eacute;rais, ma foi, en amie de condition inf&eacute;rieure, plut&ocirc;t qu'en simple domestique.<BR> <BR> Or, un matin, mon concierge demanda avec myst&egrave;re &agrave; me parler. Je fus surprise et je le fis entrer. C'&eacute;tait un homme tr&egrave;s s&ucirc;r, un vieux soldat, ancienne ordonnance de mon mari.<BR> <BR> Il paraissait g&ecirc;n&eacute; de ce qu'il avait &agrave; dire. Enfin, il pronon&ccedil;a en bredouillant:<BR> <BR> - Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.<BR> <BR> Je demandai brusquement:<BR> <BR> - Qu'est-ce qu'il veut?<BR> <BR> - Il veut faire une perquisition dans l'h&ocirc;tel.<BR> <BR> Certes, la police est utile, mais je la d&eacute;teste. Je trouve que ce n'est pas l&agrave; un m&eacute;tier noble. Et je r&eacute;pondis, irrit&eacute;e autant que bless&eacute;e:<BR> <BR> - Pourquoi cette perquisition? A quel propos? Il n'entrera pas.<BR> <BR> Le concierge reprit:<BR> <BR> - Il pr&eacute;tend qu'il y a un malfaiteur cach&eacute;.<BR> <BR> Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de police aupr&egrave;s de moi pour avoir des explications. C'&eacute;tait un homme assez bien &eacute;lev&eacute;, d&eacute;cor&eacute; de la L&eacute;gion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un for&ccedil;at!<BR> <BR> Je fus r&eacute;volt&eacute;e; je r&eacute;pondis que je garantissais tout le domestique de l'h&ocirc;tel et je le passai en revue.<BR> <BR> - Le con&ccedil;ierge, Pierre Courtin, ancien soldat.<BR> <BR> - Ce n'est pas lui.<BR> <BR> - Le cocher Fran&ccedil;ois Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de mon p&egrave;re.<BR> <BR> - Ce n'est pas lui.<BR> <BR> - Un valet d'&eacute;curie, pris en Champagne &eacute;galement, et toujours fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.<BR> <BR> - Ce n'est pas lui.<BR> <BR> - Alors, monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.<BR> <BR> - Pardon, madame, je suis s&ucirc;r de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuset&eacute; de faire compara&icirc;tre ici devant vous et moi, tout votre monde?<BR> <BR> Je r&eacute;sistai d'abord, puis je c&eacute;dai, et je fis monter tous mes gens, hommes et femmes.<BR> <BR> Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis d&eacute;clara:<BR> <BR> - Ce n'est pas tout.<BR> <BR> - Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille que vous ne pouvez confondre avec un forcat.<BR> <BR> Il demanda:<BR> <BR> - Puis-je la voir aussi?<BR> <BR> - Certainement.<BR> <BR> Je sonnai Rose qui parut aussit&ocirc;t. A peine fut-elle entr&eacute;e que le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cach&eacute;s derri&egrave;re la porte, se jet&egrave;rent sur elle, lui saisirent les mains et les li&egrave;rent avec des cordes.<BR> <BR> Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'&eacute;lancer pour la d&eacute;fendre. Le commissaire m'arr&ecirc;ta:<BR> <BR> - Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet, condamn&eacute; &agrave; mort en 1879 pour assassinat pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de viol. Sa peine fut commu&eacute;e en prison perp&eacute;tuelle. Il s'&eacute;chappa voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors.<BR> <BR> J'&eacute;tais affol&eacute;e, atterr&eacute;e. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en riant:<BR> <BR> - Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatou&eacute;.<BR> <BR> La manche fut relev&eacute;e. C'&eacute;tait vrai.<BR> <BR> L'homme de police ajouta avec un certain mauvais go&ucirc;t:<BR> <BR> - Fiez-vousen &agrave; nous pour les autres constatations.<BR> <BR> Et on emmena ma femme de chambre!<BR> <BR> Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'&eacute;tait pas la col&egrave;re d'avoir &eacute;t&eacute; jou&eacute;e ainsi, tromp&eacute;e et ridiculis&eacute;e; ce n'&eacute;tait pas la honte d'avoir &eacute;t&eacute; ainsi habill&eacute;e, d&eacute;shabill&eacute;e, mani&eacute;e et touch&eacute;e par cet homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme. Comprends-tu?<BR> <BR> - Non, pas tr&egrave;s bien.<BR> <BR> - Voyons... R&eacute;fl&eacute;chis... Il avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute;... pour viol, ce garcon... eh bien! je pensais... &agrave; celle qu'il avait viol&eacute;e... et &ccedil;a..., &ccedil;a m'humiliait... Voil&agrave;... Comprends-tu, maintenant?<BR> <BR> Et Mme Margot ne r&eacute;pondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un oeil fixe et singulier, les deux boutons luisants de la livr&eacute;e, avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes. <P><BR> <center><B>Nouvelle parue dans <I>le Gil Blas</I>, le 29 janvier 1884.</B> <P></blockquote> <center><FONT SIZE=-1><A HREF="souvenir.html">Page suivante</A></FONT><P></center>  <HR> <A HREF="boule.suif.a.html">Boule de suif</A><BR> <A HREF="../../litterature.html">Litt&eacute;rature francophone virtuelle</A> - <A HREF="../../../index.clicfleur.html">Publications </A> ou <A HREF="../../../index.html">Sommaire de ClicNet</A> </center>  <HR><A HREF="../../../index.html">ClicNet, </A>  avril 1996<BR> <A HREF="mailto:cnetter1@swarthmore.edu">cnetter1@swarthmore.edu</A></BODY> </HTML> 
