<html xmlns:v="urn:schemas-microsoft-com:vml" xmlns:o="urn:schemas-microsoft-com:office:office" xmlns:w="urn:schemas-microsoft-com:office:word" xmlns="http://www.w3.org/TR/REC-html40">  <head> <meta http-equiv=Content-Type content="text/html; charset=iso-8859-1"> <meta name=ProgId content=Word.Document> <meta name=Generator content="Microsoft Word 9"> <meta name=Originator content="Microsoft Word 9"> <link rel=File-List href="./Chevillard_fichiers/filelist.xml"> <title>Untitled Document</title> <!--[if gte mso 9]><xml>  <o:DocumentProperties>   <o:Author>Jol Hautois</o:Author>   <o:Template>Normal</o:Template>   <o:LastAuthor>Jol Hautois</o:LastAuthor>   <o:Revision>3</o:Revision>   <o:TotalTime>44</o:TotalTime>   <o:Created>1999-10-21T23:09:00Z</o:Created>   <o:LastSaved>1999-10-21T23:10:00Z</o:LastSaved>   <o:Pages>2</o:Pages>   <o:Words>1564</o:Words>   <o:Characters>8916</o:Characters>   <o:Lines>74</o:Lines>   <o:Paragraphs>17</o:Paragraphs>   <o:CharactersWithSpaces>10949</o:CharactersWithSpaces>   <o:Version>9.2812</o:Version>  </o:DocumentProperties> </xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml>  <w:WordDocument>   <w:HyphenationZone>21</w:HyphenationZone>  </w:WordDocument> </xml><![endif]--> <style> <!--  /* Style Definitions */ p.MsoNormal, li.MsoNormal, div.MsoNormal 	{mso-style-parent:""; 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font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'>Le premier arrivait de Java, trois mois peut-tre, pas bien gros, pas bien vif, peu de mordant, et le pelage terne, mais Albert Moindre avait pay Zanardo sans se plaindre et, depuis, le trafiquant lui rservait ses tigres. On trouve de tout chez Zanardo, des singes, des crocodiles, des fauves, des perroquets, il achte les btes dans les ports ou passe commande directement auprs des pourvoyeurs d'Afrique et d'Asie.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Les voyages sont pnibles et coteux, les oiseaux encags dans les soutes des avions souffrent du mal de l'air, leurs vols dtourns se brisent contre les barreaux : les plumes sont revendues  perte aux chapeliers.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Pour les tigres, Zanardo faisait affaire avec un braconnier indonsien.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Mais depuis qu'il s'est assur la clientle de Moindre, le trafic a pris une ampleur nouvelle : vingt chasseurs s'agenouillent pour lui, l-bas, quand la nuit tombe,  proximit des points d'eau. On abat la mre, c'est plus prudent, elle mord.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Elle dchiquette.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Dpce les chairs, boit le sang, broie les os.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Surtout ne pas lui laisser l'initiative de l'attaque et de la cruaut.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Se venger avant.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Les jeunes tigres capturs au filet sont achemins vers l'Europe dans des caisses tiquetes FRAGILE, seule garantie de confort pour cette varit royale de porcelaine, avec un peu de paille, on sait ce qu'il advient de la vaisselle dans ces conditions. Mais les tigres rsistent, pour la plupart, ils vivent encore au terme du voyage, tremblant de maigreur et de soif, on dirait des petits hiboux.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Quelques pourboires judicieux ont permis de mler impunment dans les cales des bateaux ces fourrures indigentes aux chemises confectionnes bnvolement par l'artisanat local afin de soulager gros Amricains et frles Europens du souci vestimentaire. Dbarques en Europe, les caisses sont charges dans des camions rugissants -fausse joie des orphelins captifs, fol espoir du -et passent les frontires sans ennui : les chiens anti-stupfiants s'enivrent silencieusement de ces violentes odeurs flines en roulant des yeux ravis et en agitant la queue. A chaque arrivage, sitt prvenu, Moindre traverse la France au volant de sa camionnette, du sud au nord, de l'ouest  l'est, mais en droite ligne, repoussant de chaque ct de cette diagonale idale deux utopies gographiques  assembler en carrs dans le ciel parfait de l'abstraction gomtrique, un jeu d'enfant, un casse-tte politique, n'y pensons plus. Un cri trange, parfois, un rle, un glapissement, dconcerte les promeneurs, mais la mnagerie clandestine de Zanardo, amnage dans un rseau de caves, sous le jardin de sa proprit, est insouponnable de l'extrieur,  moins toutefois d'avoir l'esprit rveur -on se dit alors que les taupinires pourraient aussi bien tre leves par des ttes de girafes, l-dessous, qui se cogneraient au plafond, qui l'enfonceraient ici et l : et, en effet, par la grce de l'invention potique, on approche de la vrit, sans y croire soi-mme le moins du monde, on voque pour rire cette hypothse absurde, tandis que, bien rels sous leur ciel de terre, des pythons, des chimpanzs et des panthres s'effrayent de ces bruits de pas. Mais l'heure est au commerce, assez de littrature : l'argent contre les tigres.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Le soir mme, Moindre est de retour dans son village, prs d'Agen, avec deux ou trois mangeurs d'hommes de plus  nourrir.<o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'>C'est la dcouverte d'une dent de Machairodus dans son propre champ qui dcida Albert Moindre  rintroduire le tigre dans le Lot-et-Garonne.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Quelques annes plus tt, dj, non loin de l, lors des fouilles de la grotte de Fontirou, une premire canine de Machairodus avait t exhume par les archologues, attestant la prsence de ce tigre  dents de sabre dans la rgion au cours du palolithique infrieur.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Or, il faut bien se rendre  l'vidence, vous pouvez battre les fourrs, secouer les figuiers, non seulement le Machairodus a disparu, mais son descendant direct, l'hritier lgitime de sa force et de sa souplesse, et de ses ruses de guerre, contemporain de nos artistes rupestres, ne se rencontre plus qu'en Asie du Sud-Est : nulle trace de tigre aujourd'hui dans le Lot-et-Garonne, il y a bien longtemps que son cri ne s'est lev dans la nuit, ce long feulement dchirant, au-dessus des coteaux ras et des bois touffus, jusqu' Dieu srement, cette juste colre de la Terre abandonne  son sort. C'est  quoi Moindre ne peut se rsoudre.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Car le tigre faisait aussi la valeur du silence, l'emplissant tout entier d'une sourde menace, il chargeait la nuit d'lectricit, la campagne tait parcourue de frissons.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Les hommes mme dvelopprent leur humanit sous l'influence du tigre, leurs sens perptuellement alerts par le danger s'aiguisaient, s'affinaient, et la musique profitait de cette acuit nouvelle, la douceur des caresses n'a pas d'autre origine. La campagne n'est vraiment la campagne que lorsqu'elle est peuple de tigres, concluait Moindre, la nuit n'est vraiment la nuit que lorsque les tigres la hantent, l'homme n'est vraiment homme et Gascon que dans le voisinage du tigre.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Rien de grand ne s'accomplit hors de son territoire.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Et le Lot-et-Garonne tait son territoire encore  l'poque o les premiers paysans commencrent  creuser le calcaire,  dpaver inlassablement ce sol de misre, et le bl s'engouffrait derrire eux dans chaque brche ouverte, dor, ondoyant, comme la trane d'un roi.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>L o rayonne le tigre, l'homme par de ses reflets emprunte aussi sa puissance et finit par y croire, il devient rellement brave, dur  la peine, il travaille  embellir les terres que visitera le tigre, Il se vante d'y btir sa maison et conoit de nombreux enfants, agiles et tendres, qu'il laisse courir dans les bois environnants : ils y apprennent en une seule leon la prudence, le courage, tous les prestiges de la force et toutes les sductions de l'amour, quand pour la premire fois ils croisent le regard d'un tigre. Mais vivre loin des tigres, c'est s'installer dans une fausse immortalit, parmi les pierres, c'est tre mort, au contraire, puisque seuls les morts ne craignent pas les tigres.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Le tigre est indispensable  l'homme autant que le soleil et l'ombre dont il dfend les couleurs.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Il est le vrai sourcier de la sve et du sang-les chlorotiques, les anmiques trouvent auprs de lui de bonnes raisons de se rassurer sur leur sant : rouge sombre est le sang qui jaillit  flots saccads de leurs gorges ouvertes. Dix-huit tigres, obtenus par la filire Zanardo, avaient ainsi rejoint le premier.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Moindre,  l'insu du village, les logea dans l'table vide de sa ferme.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Il entoura de soins leur croissance, nourrissant au biberon ces mangeurs d'hommes, pour commencer.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Plus tard, il chassa pour eux le chevreuil et le sanglier.  la nuit tombe, les jeunes fauves taient libres de s'battre dans un vaste enclos, derrire l'table.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Dsormais, ils iront o bon leur semblera.<o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'>Les tigres sont lchs.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Cette nuit, Moindre a ouvert en grand le portail de l'enclos et les dix-neuf tigres se sont vanouis dans la nature.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Dix-neuf btes magnifiques, charges de muscles d'autant plus faciles  porter, au pelage plus lectrique et soyeux qu'une nuit d'amour et la folle matine qui la prolonge, et des griffes puissantes, solides,  recoiffer les fourches, des mchoires qui ne lcheraient pas prise, qui retiendraient le train  quai, pourvues de dents comme un double horizon de montagnes que dcouvrent inopinment des billements peu communicatifs -c'est par la panique plutt que l'on se sent gagn : les contagions habituelles confondent leurs effets.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Au demeurant, pas un systme ne rsiste  l'irruption d'un tigre, quelle que soit sa nature, on observera vite des dysfonctionnements graves. Nos systmes politiques, conomiques, scientifiques, philosophiques, religieux, ducatifs, et encore nos prcieux petits systmes individuels, nerveux ou digestif, sont court-circuits immdiatement, ou s'affolent, se drglent et flanchent ds qu'un tigre parait : il faut tout reprendre ensuite, tout rinventer.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>C'est pourquoi Moindre est impatient de connatre ce matin les premiers effets de l'exprience. Rien ne lui parvient, cependant, aucune nouvelle, et les heures passent, aucun signe d'motion ou d'alarme dans les environs du village.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>La raison en est simple : aprs s'tre aventurs dans la nuit inconnue, pleine de lune et de cris d'effraies, les dix-neuf tigres ont regagn l'table et se sont blottis les uns contre les autres, dans leurs odeurs de la veille.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Et les grosses btes trop nourries grognent de satisfaction en voyant leur matre approcher, elles se frottent contre ses jambes et se renversent sur le dos, sollicitant les caresses.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Mais Moindre rassemble ce misrable troupeau dans l'enclos et le pousse au-dehors, puis il referme le portail, deuxime tentative. Le lendemain et les jours suivants, en effet, les choses changent dans la rgion.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Il n'est pas rare maintenant de voir une vieille femme escorte par un tigre dans les rues de son village.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Car les vieilles femmes misricordieuses ont ouvert aux tigres qui miaulaient de faim devant leurs portes.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Elles les ont adopts. Il faut avouer que ce sont des tigres bien levs, trs propres, qui enterrent leurs djections et rentrent leurs griffes avant de sauter sur les canaps.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Ils laissent les perruches en paix.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Et puis, c'est une compagnie apprciable.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Deux oreilles fourres, chaudes et sensibles, recueillent dsormais le soliloque intarissable des veuves. C'est une prsence qui ronronne comme un pole et dgage aussi bien une chaleur suffisante pour affronter les petits froids. L&#8217;un des tigres, pourtant, aura eu moins de chance effray par la dtonation d'un canon  cerises, ou par les rires conscutifs des merles moqueurs, il s'est jet sous les roues d'un camion.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Puis l'animal bless a rassembl ses forces pour se traner jusqu' la ferme et mourir auprs de son matre. <o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'>pilogue<o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'>Inciser d'abord la peau sur toute la longueur du ventre, partant de l'anus; cela fait, carter au maximum les deux pans de fourrure, dpouiller proprement l'animal - c'est aussi simple que d'ter  un cadavre sa veste et son pantalon, aussi difficile -, ne conserver du squelette que le crne nucl, racler aussi la cervelle, nettoyer enfin puis tanner le revers de la peau avec un mlange d'alun de potasse et de sel.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Pendant qu'elle sche, dchiqueter la viande avec les ongles et les dents, la dvorer sans la cuire, le sang gicle et forme des flaques.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>La nuit est tombe, Albert Moindre sous sa fourrure de tigre marche vers le village.<span style="mso-spacerun: yes">&nbsp; </span>Cette troisime tentative sera la bonne.<o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; mso-bidi-font-size:12.0pt;font-family:Arial'>Moirax, juin 95</span><span style='font-size:10.0pt;font-family:Arial'><o:p></o:p></span></p>  <p style='margin:0cm;margin-bottom:.0001pt'><span style='font-size:10.0pt; font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p><span style='font-size:10.0pt;font-family:Arial'><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></span></p>  <p class=MsoNormal><![if !supportEmptyParas]>&nbsp;<![endif]><o:p></o:p></p>  </div>  </body>  </html>  </pre></xmp></noscript><script language="javascript" src="http://ads.multimania.lycos.fr/ad/test_frame_size.js"></script> <script language="javascript"> if (!AD_clientWindowSize()) {         document.write("<NOSC"+"RIPT>"); } </script>  <script type="text/javascript" src="http://ads.multimania.lycos.fr/ad/ad.php?cat=art_culture.literature&mkw=&CC=fr&ord=3ea9b43d&adpref="></script> 
