<HTML> <HEAD> <TITLE>Regards 47 - Juin 1999 - Sollers, un tigre et toutes ses dents</TITLE> </HEAD> <BODY BGCOLOR="#FDF5D9" LINK="#E60000" ALINK="#E60000" VLINK="#000033">  <P>&nbsp;</P>  <P><A NAME="top"></A><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <P><FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="index.html"><IMG SRC="une.gif" ALT="Regards" WIDTH=60 HEIGHT=90 BORDER=0 ALIGN=right></A></FONT> <FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="index.html#cre">Juin 1999</A></FONT> <FONT SIZE="-1" FACE="Arial"> - La Cr&eacute;ation</FONT></P>  <P><FONT FACE="Arial">Journal<BR> <B>Sollers, un tigre et toutes ses dents</B></FONT></P> <P><FONT FACE="Arial">Par Patrice Fardeau</FONT> </TD></TR> <TR> <TD> <P> <HR SIZE="1" WIDTH=400 ALIGN=LEFT NOSHADE> </TD></TR> </TABLE></P>  <TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"><B>Voici Sollers de retour au "bercail", c'est-&agrave;-dire aux &eacute;ditions du Seuil qui l'ont d&eacute;couvert et lanc&eacute; et qui publient aujourd'hui l'Ann&eacute;e du Tigre <A NAME="ret1" HREF="#1">(1)</A>. Retour &agrave; la case d&eacute;part d'un brouilleur de pistes dont Claude Lanzmann a dit qu'il "a beaucoup insult&eacute; dans sa vie [...] signe de col&egrave;re vitale [...] mode de relation au monde ?" </B></FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"> Et si Sollers &eacute;tait notre dernier &eacute;crivain du XIXe si&egrave;cle ? A notre connaissance, c'est l'un des rares &agrave; exercer, depuis toujours, cette activit&eacute; &agrave; temps complet. A titre de comparaison, quelqu'un comme Georges P&eacute;rec, au moment de sa mort, n'avait abandonn&eacute; sa profession de biblioth&eacute;caire que depuis environ trois ans. Cette chance, Sollers la doit &agrave; sa pr&eacute;cocit&eacute; : un texte de 30 pages, le D&eacute;fi salu&eacute; par Fran&ccedil;ois Mauriac ("Philippe Sollers. J'aurai &eacute;t&eacute; le premier &agrave; &eacute;crire ce nom. Trente pages pour le porter, c'est peu. C'est assez") ; un premier roman publi&eacute; sous pseudonyme parce qu'il est mineur au moment des faits : Une curieuse solitude et, cette fois, c'est Aragon qui ceint de lauriers une t&ecirc;te si bien faite. Ses laudateurs ont d&ucirc; cependant rapidement lever le pied : Sollers affectionne de ne jamais &ecirc;tre pr&eacute;sent l&agrave; o&ugrave; on l'attend. C'est chez lui une esp&egrave;ce de jeu. </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"><B> "Ne seront du XXe que les savants, les artistes et quelques penseurs..." </B></FONT> </TD></TR> </TABLE> <P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"> Aussi l'a-t-on vu, sp&eacute;cialement &agrave; partir de Drame (1965) s'engager dans ce qu'on avait baptis&eacute; "avant-garde". Il avait m&ecirc;me reni&eacute; spectaculairement, &agrave; l'occasion de la parution de Une curieuse solitude en livre de poche, ce texte comme appartenant au camp de la bourgeoisie. Du compagnonnage avec le Parti communiste au mao&iuml;sme, du mao&iuml;sme &agrave; la Bible et au soutien de Jean-Paul II, quels liens ? Peut-&ecirc;tre tout b&ecirc;tement celui-ci : "je ne suis jamais de votre camp, je suis toujours de celui d'en face", para&icirc;t dire &agrave; ceux qui veulent bien l'entendre l'&eacute;crivain Sollers. Roland Barthes, d&egrave;s 1979, nous alertait : "N'oublions pas Sollers", &eacute;crivain, clamait ce grand amoureux de litt&eacute;rature. C'est qu'il avait &eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute; par la propension qu'avait l'int&eacute;ress&eacute; &agrave; se faire d&eacute;tester, comme s'il s'ing&eacute;niait &agrave; s&eacute;lectionner ses lecteurs. Trop press&eacute;s, s'abstenir. Paradoxale, alors, notre affirmation, Sollers du XIXe si&egrave;cle ? Mais il le dit lui-m&ecirc;me dans l'Ann&eacute;e du Tigre : "L'ann&eacute;e 1999 sera la derni&egrave;re &agrave; s'&eacute;crire avec un 19. Comme si 2000 &eacute;tait enfin la fin du XIXe si&egrave;cle." (p. 310) Et poursuit : "N'auront &eacute;t&eacute; du XXe, finalement, que les savants, les artistes et quelques penseurs." Nous y voici : Sollers &eacute;crivain, donc artiste, donc du XXe. Encore que lui-m&ecirc;me montre &agrave; l'envi, via de nombreux &eacute;crivains ou artistes, qu'on peut &ecirc;tre "attard&eacute;", mais en avance. L&agrave; n'est pas la question. Ce journal de l'ann&eacute;e 1998 tombe &agrave; point pour montrer qu'un &eacute;crivain peut &ecirc;tre immerg&eacute; dans son temps sans en &ecirc;tre automatiquement solidaire. Il ne parle, finalement, jamais du lieu de son &eacute;poque. Ruse du litt&eacute;rateur parce que "la v&eacute;rit&eacute; fait plus peur que n'importe quelle repr&eacute;sentation."  Or, non seulement la v&eacute;rit&eacute; ne se donne jamais spontan&eacute;ment, mais Sollers para&icirc;t penser que, &agrave; supposer qu'elle le puisse, il ne le faudrait pas. Etre honn&ecirc;te homme aujourd'hui est un "r&ocirc;le intenable dans la perversion g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e et le double langage obligatoire". Seul ou presque, l'artiste peut &eacute;chapper au massacre  ("Dans le monde r&eacute;ellement cingl&eacute;, le roman est la raison m&ecirc;me.") </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"><B> "La v&eacute;rit&eacute; fait plus  peur que n'importe quelle repr&eacute;sentation" </B></FONT> </TD></TR> </TABLE> <P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"> C'est bien l&agrave; que Sollers appartient au XIXe si&egrave;cle : &eacute;crivain &agrave; temps complet, il observe le monde &agrave; distance et &agrave; l'aide des instruments indispensables  acquis &agrave; plein temps  que sont tous les &eacute;l&eacute;ments de la culture. D'o&ugrave; de nombreuses r&eacute;f&eacute;rences  autres textes (Kafka, Sade, Rimbaud, Lautr&eacute;amont, Casanova, Voltaire...), peinture (hymne &agrave; Picasso dans Vision &agrave; New York), musique, etc. Le savoir doit-il guider le monde ? Les artistes constituent-ils une classe &agrave; part enti&egrave;re ? La question n'est pas de pure forme : "Les &eacute;crivains doivent &ecirc;tre solidaires face aux &eacute;diteurs, au march&eacute;, &agrave; la presse. On n'a pas &agrave; r&eacute;gner, donc on ne divise pas." Aussi, quelles que soient ses outrances  calcul&eacute;es , Sollers est-il l'un des rares &eacute;crivains authentiques, c'est-&agrave;-dire qui ne jouent pas le jeu de ce qu'on nomme "la pens&eacute;e unique", cet endoctrinement ordinaire d'une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; les hommes ne sont que des moyens pour d'autres fins qu'eux-m&ecirc;mes. Toujours la m&ecirc;me Histoire, celle de l'exploitation. </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"> Il faut &ecirc;tre honn&ecirc;te : Sollers ne se fait pas faute de donner des pistes. T&eacute;moin cette Vision &agrave; New York qui repara&icirc;t avec une pr&eacute;face de Philippe Forest, l'historiographe de la revue Tel Quel <A NAME="ret2" HREF="#2">(2)</A>. Qui veut conna&icirc;tre vraiment la pens&eacute;e de l'auteur doit se r&eacute;f&eacute;rer &agrave; ce type de textes, plut&ocirc;t qu'&agrave; des romans, en d&eacute;pit de l'importance que son auteur leur accorde. Ou a-t-il, mieux que d'habitude, brouill&eacute; les pistes ? Dans l'Ann&eacute;e du tigre, il s'attaque, en tout cas, &agrave; nos soci&eacute;t&eacute;s du mensonge, &agrave; ces individus s'apparentant par trop aux autruches, aux historiens dont la t&acirc;che consiste &agrave; masquer les faits plut&ocirc;t qu'&agrave; les d&eacute;couvrir contre une doxa unanime. Une loi absolue, en fin de compte : l'&eacute;criture, et tant pis pour ceux qui n'y entravent que couic. Ce n'est pas son probl&egrave;me. Tant pis, donc, pour qui Joyce, Artaud ou Bataille ne sont pas la tasse de th&eacute;. Que faire pour en sortir ? On ne le saura pas. Quel dommage. Car, plus que romancier, Sollers est peut-&ecirc;tre un poseur de probl&egrave;mes, y compris quand il se trompe, et c'est fr&eacute;quent. Mais on vous a dit qu'il le fait expr&egrave;s ! </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"><B> "Dans le monde ...  cingl&eacute;, le roman est  la raison m&ecirc;me" </B></FONT> </TD></TR> </TABLE> <P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"> Tout cela pour ne pas &eacute;pouser une "p&eacute;riode d'anesth&eacute;sie", mais au contraire pour "sonder syst&eacute;matiquement, dans cette mutation de culture que nous vivons, toutes les formes, y compris les plus anciennes". Pourquoi la culture n'a-t-elle pas l'audience qu'elle m&eacute;rite ? Pourquoi ses d&eacute;fenseurs sont-ils si peu nombreux ? Quelles solutions apporter &agrave; cela ? Sollers n'a qu'une r&eacute;ponse, en fin de compte : celle du renfermement d'une &eacute;lite sur soi. Et quant &agrave; ceux qui s'efforcent de sortir du cercle, plus ou moins maladroitement, ils se font vertement tancer : Bourdieu ? Un m&eacute;diocre et stalinien reconverti ! P&eacute;guy et Bernanos ? Des nains compar&eacute;s &agrave; Claudel ! Ah, que l'auteur de Femmes se pla&icirc;t, depuis toujours, &agrave; cet exercice : donner les bons et les mauvais points ; &eacute;craser et m&eacute;priser... Lanzmann nous l'a dit : c'est un besoin pour lui. </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"> Il est pourtant des moments o&ugrave; Sollers cesse de jouer. Vision &agrave; New York <A NAME="ret3" HREF="#3">(3)</A> et aussi cet entretien donn&eacute;e aux Temps modernes, dans le num&eacute;ro consacr&eacute; &agrave; Georges Bataille (n 603, d&eacute;cembre 1998), dont il faut bien consid&eacute;rer que Tel Quel a jou&eacute; un r&ocirc;le actif en faveur de sa lecture.  Alors, baisse de masque et dire explicite : "ce qui m'int&eacute;resse, c'est de parler du dedans et de contaminer le m&eacute;talangage suppos&eacute;, c'est-&agrave;-dire la r&eacute;flexion elle-m&ecirc;me." Voil&agrave; qui rappelle l'interview donn&eacute;e en 1965 aux Lettres Fran&ccedil;aises o&ugrave; il constatait que "nous sommes parl&eacute;s, nous sommes &eacute;crits". </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P>&nbsp;<P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"><B> "Nous sommes parl&eacute;s, nous sommes &eacute;crits" </B></FONT> </TD></TR> </TABLE> <P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <FONT FACE="Arial"> Les jeux de Sollers consistent donc &agrave; essayer de s'approprier le langage en convoquant tout ce qui y m&egrave;ne : Artaud, Bataille, Sade, mais aussi une relecture des surr&eacute;alistes  notamment Breton  et m&ecirc;me Pascal Quignard, "un des seuls vivants avec lequel je puisse parler de la Chine classique". Et c'est bien cela qui agace : on sent que, derri&egrave;re ses pitreries d'enfant g&acirc;t&eacute;, Sollers tient, en mati&egrave;re de litt&eacute;rature et de pens&eacute;e sur notre pi&egrave;tre XXe si&egrave;cle, un discours rigoureux et exigeant, mais gu&egrave;re optimiste. Comment le serait-on ? Et le r&ocirc;le de la litt&eacute;rature n'est-il pas d'&eacute;veiller, c'est-&agrave;-dire de d&eacute;couvrir des r&eacute;alit&eacute;s gu&egrave;re enthousiasmantes ? Ecrire, c'est mettre &agrave; nu un corps, un monde, exhiber ce qu'on cache, ce que les institutions tiennent coi. Alors, n&eacute;cessairement, l'&eacute;crivain v&eacute;ritable est, d'une certaine mani&egrave;re, condamn&eacute; &agrave; la solitude. Sollers le sait et l'assume, en toute habilet&eacute; cependant puisqu'il est tout de m&ecirc;me devenu l'un des "pontes" de Gallimard, ce qui n'est pas si mal pour un incompris. Alors, qui veut d&eacute;passer l'in&eacute;vitable agacement sera r&eacute;compens&eacute; par une lucidit&eacute; accrue et une progression dans sa r&eacute;flexion. L'essentiel, n'est-ce pas ? </FONT> </TD></TR> </TABLE> <P><P><TABLE BORDER=0 CELLSPACING=0 CELLPADDING=0 WIDTH=400> <TR> <TD> <P> <HR SIZE="1" WIDTH=400 ALIGN=LEFT NOSHADE> </P>  <P><FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A NAME="1" HREF="#ret1">1.</A>  Philippe Sollers, l'Ann&eacute;e du Tigre.  Editions du Seuil, 1999, 330 p., 125 F. Ce livre  appartient &agrave; une collection intitul&eacute;e "Journal  de la fin du si&egrave;cle". Elle a &eacute;t&eacute; inaugur&eacute;e en 1991  par Michel Winock avec les Fronti&egrave;res vives ;  viennent ensuite : Fran&ccedil;oise Giroud, Journal  d'une Parisienne (1993) ; Edgar Morin, Une ann&eacute;e Sisyphe (1994) ; Jacques Julliard, l'Ann&eacute;e des dupes (1995) ; Bertrand Poirot-Delpech, Th&eacute;&acirc;tre d'ombres (1997). L'ann&eacute;e 1992 est &agrave; la charge de Jean-No&euml;l Jeanneney, et reste &agrave; para&icirc;tre.<P><A NAME="2" HREF="#ret2">2.</A>  Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, 1960-1982.  Editions du Seuil, 1995, 654 p., 187 F.  Le m&ecirc;me auteur a aussi consacr&eacute; une monographie  &agrave; Philippe Sollers (Le Seuil, 1992, 343 p., 155 F).<P><A NAME="3" HREF="#ret3">3.</A>  Philippe Sollers, Vision &agrave; New York, entretiens  avec David Hayman ; pr&eacute;face de Philippe Forest.  Editions Gallimard-Folio, n3133 ; 228 p., 35 F.</FONT></P>  <P><FONT SIZE="-1" FACE="Arial"><A HREF="#top">retour</A></FONT> </TD></TR> </TABLE></P>  </BODY> </HTML> 
